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diff --git a/35445-0.txt b/35445-0.txt new file mode 100644 index 0000000..58cc0aa --- /dev/null +++ b/35445-0.txt @@ -0,0 +1,11445 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les abeilles, by Jean Pérez + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les abeilles + +Author: Jean Pérez + +Illustrator: Clément + +Release Date: March 1, 2011 [EBook #35445] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ABEILLES *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +BIBLIOTHÈQUE +DES MERVEILLES + +PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION + +DE M. ÉDOUARD CHARTON + +LES ABEILLES + +17445--IMPRIMERIE A. LAHURE + +9, rue de Fleurus, à Paris. + + + + +BIBLIOTHÈQUE DES MERVEILLES + +LES +ABEILLES + +PAR + +J. PÉREZ + +Professeur à la Faculté des sciences de Bordeaux + + +OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 119 VIGNETTES + +PAR CLÉMENT + +PARIS + +LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + +1889 + +Droits de propriété et de traduction réservés + + + + +AVANT-PROPOS + + +Ce livre, comme tous ceux de la collection dont il fait partie, est une +œuvre de vulgarisation. + +Adonné passionnément à l'étude du petit monde qu'il décrit, l'auteur n'a +pas cru cependant devoir s'astreindre rigoureusement aux seules notions +classiques, et s'interdire toute opinion, toute idée personnelle. Dans +les sciences d'observation, les données nouvelles ne sont pas +nécessairement, comme ailleurs, moins accessibles que les plus +anciennes. Elles ne supposent pas, ainsi qu'il arrive souvent dans +d'autres sciences, la connaissance de tous les faits de même ordre +antérieurement acquis. Aussi, sans laisser en aucune façon d'être +élémentaire, ce livre sur les Abeilles offrira-t-il çà et là quelques +notions en désaccord avec certaines idées reçues, ou qu'on chercherait +vainement dans les traités spéciaux. Elles sont d'ailleurs émises avec +toute la réserve qui convient en pareil cas, sans s'imposer en aucune +manière, sans prétendre forcer la conviction du lecteur. L'auteur +aurait cru manquer de sincérité, en donnant sans restriction, sous +prétexte qu'elles ont généralement cours, des opinions qu'il ne saurait +partager. + +Après le souci du vrai, qui ne doit céder à des considérations d'aucune +sorte, la clarté a été sa préoccupation constante. Pour l'obtenir, aucun +sacrifice n'a paru trop cher. L'intérêt, l'importance même des faits +n'ont pas toujours trouvé grâce et fait hésiter sur leur suppression, +quand la complication des détails ou le trop de spécialité des notions +pouvaient entraîner quelque obscurité. On n'ose pas se flatter d'avoir +toujours atteint le but que l'on poursuivait; on espère du moins que le +lecteur voudra bien tenir compte des efforts qui ont été faits pour +cela. + + + + +INTRODUCTION + + +«Qui pourrait ne pas s'intéresser aux Abeilles? Tant d'idées attrayantes +s'associent à leur nom! Il réveille en nous les images de printemps, de +brillant soleil, de plantes fleuries; il nous rappelle les prairies +gaiement émaillées, les haies verdoyantes, les tapis de thym parfumé, +les landes odorantes. Il nous parle en même temps de l'industrie, de la +prévoyance, de l'économie d'un État bien policé, où la subordination est +absolue, point dégradante[1].» + +Tel est le début d'un livre sur les Abeilles d'Angleterre. C'est là un +point de vue, ce sont là des impressions de naturaliste, tout au moins +d'homme instruit. Tout autres sont les motifs qui de tout temps ont fixé +l'attention de l'homme sur les Abeilles. Civilisé ou sauvage, ces +merveilleux insectes ont toujours eu le rare, l'unique privilège de +l'attirer également. + +Certes, les Fourmis sont tout aussi curieuses, plus étonnantes même par +les multiples formes de leur vie sociale, par l'infinie variété de leur +industrie. Mais l'homme ne les connaît souvent que par leurs +importunités et leurs déprédations. Indifférentes ou nuisibles, jamais +utiles, ou peu s'en faut, les Fourmis n'ont pu éveiller la curiosité et +exciter l'intérêt que chez l'homme d'étude. + +L'utilité! C'est là une qualité qui fait les attachements solides et +durables; et l'Abeille possède à un haut degré ce précieux avantage. Le +délicieux aliment qu'elle fabrique excita toujours puissamment la +convoitise de notre espèce, comme celle de beaucoup d'autres. De quels +labeurs, de quels supplices il en fallut d'abord payer la conquête, cela +se voit encore de nos jours dans les régions incultes de l'Afrique et de +l'Amérique. + +L'essaim libre, recherché avec passion, exploité aussitôt, n'était +jamais qu'une aubaine fort rare. Surveillé avec un soin jaloux, sa +possession était toujours incertaine. L'idée devait naturellement et +promptement venir de le mettre à portée de soi, près de sa demeure. +L'Abeille agréa sans hésiter le logis offert par la main de l'homme. +L'apiculture était née. + +A quelle époque remonte la domestication de l'Abeille? On ne saurait le +dire. Au début de toutes les civilisations, nous la trouvons déjà +familière aux premières populations pastorales ou agricoles dont +l'histoire garde le souvenir. Les plus antiques monuments des traditions +sémitiques et aryennes, les Védas aussi bien que les livres bibliques et +homériques, nous montrent l'Abeille domestiquée et honorée des hommes. +Et le culte dont elle était l'objet n'a longtemps fait que grandir dans +les siècles. Elle a eu l'insigne gloire d'être chantée par d'immortels +poètes. La légende mythologique et la poésie grecque ont redit la gloire +et les vertus de la Mélisse, nourricière du _grand roi des dieux et des +hommes_. Anacréon chante l'Amour piqué par une abeille en cueillant des +roses. Une abeille de l'Hymette vient, au berceau de Platon, se poser +sur les lèvres fleuries de l'harmonieux philosophe. Les Romains, selon +leur tempérament national, ont vanté l'Abeille en gens pratiques: +Virgile en dit les mœurs et l'éducation aux amis de l'agriculture; +Horace la propose aux poètes et à lui-même comme le modèle ardent et +industrieux du travail poétique. L'Antiquité fit de la Mouche à miel le +symbole de la douceur, des travaux rustiques, du génie littéraire. Elle +devint, au moyen âge, dans les armoiries, les devises, l'emblème de +l'activité, de l'ordre, de l'économie. Plus ambitieuse encore, et par là +moins prudente, elle a voulu parer les insignes du pouvoir absolu, moins +apte qu'elle aux travaux de la paix, et plus prompt à dégainer l'arme de +guerre, cet aiguillon fatal à qui blesse et à qui est blessé. + +Après l'admiration reconnaissante, l'étude réfléchie. L'étonnante cité +des Abeilles ne pouvait manquer d'attacher une foule d'observateurs. +Aristote, Virgile même l'étaient déjà, et non des plus médiocres. On y +crut d'abord reconnaître l'image fidèle des sociétés humaines, moins les +défauts, toutefois, et les vices qui souvent causent la ruine de ces +dernières. Quand le véritable esprit scientifique eut conduit à une +interprétation plus juste et plus vraie, la ruche n'en resta pas moins +toujours une merveille sans égale. + +Aux patients observateurs qui en révélaient les mystères, +s'adjoignirent--quel honneur pour les petites créatures!--de savants +mathématiciens, qui ne dédaignèrent pas de soumettre au critérium de +leurs calculs la perfection de leur architecture. Et les Abeilles se +trouvèrent être ingénieurs habiles et experts ouvriers. + +La reconnaissance des hommes à l'égard des Abeilles s'est un peu +amoindrie, par suite de la découverte du Nouveau Monde, et leur astre a +pâli depuis que leur miel a été supplanté par le _miel de roseau_, comme +on appelait jadis le sucre de canne. Mais leur renom séculaire a gagné +d'un côté ce qu'il semblait perdre de l'autre. Depuis que le miel a cédé +au nouveau venu la place importante et exclusive qu'il occupait dans +l'économie domestique, la Science, comme pour compenser la perte des +sympathies de la foule, s'est de plus en plus attachée aux Abeilles. +C'est dans les temps modernes que leur étude a réalisé les plus grands +progrès; c'est de nos jours que date véritablement leur connaissance +positive. + +Nous n'en voulons pour preuve que ce simple parallèle. L'antiquité ne +connaissait que la Mouche à miel; le moyen âge et l'époque immédiatement +postérieure n'ajoutaient rien aux notions d'Aristote et de Pline; de nos +jours, la science a enregistré plus de 1000 espèces d'Abeilles sauvages, +vivant dans nos contrées. Et cette énorme population, dont on ne +soupçonnait pas l'existence, remplit, à côté de l'antique _Melissa_, un +rôle important dans la nature. Chacune de ces abeilles a ses habitudes, +ses mœurs, son industrie. Aucune, il est vrai, n'est directement +utile à l'homme. Aucune n'accumule dans de vastes magasins des +provisions qu'il puisse détourner à son profit et mettre au pillage. +Vivant pour la plupart solitaires, travaillant isolément chacune pour +son propre compte, ou plutôt pour sa progéniture, elles n'ont que faire +de vastes établissements; et puis leurs humbles demeures se cachent dans +les profondeurs du sol. C'est en vain qu'elles butinent ardemment dans +nos champs et dans nos jardins; que leur gaie chanson répand dans les +arbustes en fleurs une vague et douce harmonie. Elles n'ont, pour +attirer les regards, ni les amples ailes, ni la brillante parure du +Papillon. Leur taille, leur vêtement les laissent confondues dans la +plèbe sans nom des Mouches. Leur existence éphémère passe ignorée du +vulgaire. Le naturaliste seul les connaît et les aime. Aussi leur +histoire, toute récente, laisse-t-elle encore bien des vides, bien des +lacunes à combler. + +Telles qu'on les connaît, cependant, elles méritent l'attention de +l'homme réfléchi. D'abord, rien, en soi, n'est indifférent dans la +nature; tout a sa part d'intérêt, comme sa place dans le monde. De plus, +les Abeilles sauvages nous montrent que celle qui nous est familière +n'est pas une unité sans rapports avec d'autres êtres; qu'elle est un +membre, favorisé, si l'on veut, mais un membre et rien de plus, d'une +grande famille, où la ressemblance est frappante, où les instincts +divers se rattachent les uns aux autres, s'expliquent souvent les uns +par les autres. + +Une saisissante unité domine en effet les infinies variations de tous +ces mellifères; on y passe par degrés de l'être le plus accompli, le +plus richement doté par la nature, au moins favorisé, au plus humble. Au +haut de l'échelle, la vie sociale, les cités permanentes, le travail +commun, savamment outillé, harmonieusement combiné; et tout au bas, +l'individu isolé, dénué d'engins, pauvre d'instincts, vivant d'une vie +aussi simple que monotone. Entre ces deux extrêmes, de nombreux +intermédiaires. Si bien que, sauf des termes manquant dans la série, que +l'avenir retrouvera peut-être, on pourrait, de variations en variations, +de perfectionnements en perfectionnements, refaire, par la pensée, le +chemin qu'a pu suivre la nature dans la réalisation successive des +différents types d'Abeilles. + +Un autre genre d'intérêt s'attache encore à ces Abeilles sauvages. Pour +être loin d'atteindre la perfection que nous avons l'habitude d'admirer +dans l'Abeille des ruches, leurs travaux ne sont point dépourvus d'art. +Leur industrie, alors même qu'elle est le plus fruste, et négligente du +fini des détails, ne laisse pas de manifester, par ses tâtonnements, par +ses variations même, une certaine dose de discernement, disons-le, +d'intelligence. La constante perfection, chez l'Abeille domestique, +semblerait plutôt ne relever que de l'instinct. + +Nous aurons à passer en revue les principaux types d'Abeilles, les plus +intéressants: c'est dire les mieux connus. Les Abeilles exotiques, bien +peu étudiées jusqu'ici, au point de vue biologique, seront presque +absolument et forcément laissées de côté; et parmi celles de nos pays, +quelques-unes auront le même sort. Tant pis pour celles qui n'ont pas +d'histoire. Le lecteur n'aurait que faire d'une simple diagnose +descriptive. + +Nous ne pouvons donc--et nous le regrettons plus que personne--donner +ici un tableau complet de la vie des Abeilles, impossible dans l'état +actuel de la science. L'esquisse que nous allons essayer d'en tracer +suffira cependant, nous l'espérons, à montrer que si l'Abeille des +ruches nous est seule directement utile, elle ne l'est point à remplir +dans la nature un rôle considérable, et que l'Abeille sauvage a droit +aussi à une part d'intérêt et même de reconnaissance. Puissions-nous +surtout avoir contribué à faire connaître et aimer davantage cette +Abeille policée, notre devancière en civilisation, que nous n'avons +peut-être pas égalée, à certains égards, dans les relations de notre vie +sociale! + + + + +LES ABEILLES + + + + +QU'EST-CE QU'UNE ABEILLE?--ORGANISATION GÉNÉRALE ET FONCTIONS. + + +On n'a longtemps connu sous le nom d'Abeille que l'antique mouche à +miel, l'_Apis_ des Latins, la _Melissa_ des Grecs. + +[Illustration: Fig. 1.--Une Abeille.] + +Linné étendit le nom à plusieurs hyménoptères vivant tous, comme +l'Abeille domestique, du nectar des fleurs et de leur poussière +fécondante. De plus en plus distendu par la multitude croissante des +espèces qui venaient y prendre place, le genre _Apis_ de Linné ne tarda +pas à se résoudre en un grand nombre de genres et à s'élever au rang de +tribu ou de famille. + +On désigne aujourd'hui sous le nom d'ABEILLES, d'APIAIRES, de MELLIFÈRES +ou d'ANTHOPHILES, les hyménoptères dont la larve se nourrit de miel et +de pollen, quels que soient d'ailleurs le genre de vie et les mœurs +de l'adulte. + +Ce groupe est un des plus importants de l'ordre des Hyménoptères, car il +ne compte pas moins de 12 à 1500 espèces, en Europe seulement, et il +serait difficile d'évaluer avec quelque précision le nombre de celles +qui habitent les autres parties du monde. + +[Illustration: Fig. 2.--Tête d'Abeille.] + +Une grande diversité règne, naturellement, dans une famille aussi +nombreuse. Néanmoins l'organisation fondamentale est toujours la même et +se maintient au milieu de l'extrême variabilité des détails. C'est ce +fonds commun à toutes les abeilles que nous jugeons utile de faire +connaître sommairement, avant d'aborder l'étude particulière des genres. + +* * * + +Le corps d'une Abeille, comme celui de tout insecte, se compose de trois +parties nettement séparées par deux étranglements: la _tête_, le +_thorax_ et l'_abdomen_. Ces trois parties sont rattachées entre elles +par un trait d'union parfois très grêle et très court, flexible et mou, +faisant office à la fois et de ligament et de conduit tubuleux, livrant +passage aux viscères. + +La _tête_ (fig. 2), le plus important de ces segments par les fonctions +élevées qui lui sont dévolues, présente en avant et en dessous +l'_ouverture buccale_. Sur les côtés; deux surfaces luisantes, convexes, +se résolvant, à la loupe, en une multitude de petits compartiments +polygonaux, sont les _yeux composés_ ou _en réseau_ (b). Au haut du +_front_ et en son milieu, trois petits points, brillants comme des +perles, ordinairement disposés en triangle, sont les _yeux simples_ ou +les _ocelles_, appelés aussi _stemmates_ (a). + +Vers le centre de la face sont insérés deux organes linéaires, coudés, +très mobiles, les _antennes_, rappelant assez bien, par leur forme +générale, un fouet avec son manche (_c_). Elles comprennent une partie +basilaire, simple,--le manche du fouet,--appelée le _scape_, et une +seconde partie, plus longue, formée de plusieurs petits _articles_ +placés bout à bout, le _funicule_ ou _flagellum_, représentant la corde +du fouet. + +Inutile de définir autrement la _face_, partie antérieure et moyenne de +la tête, les _joues_, situées plus bas et sur les côtés, le _front_, le +_vertex_, l'_occiput_, qui se partagent la partie supérieure de la tête, +sans aucune délimitation bien précise. + +Immédiatement au-dessus de la bouche, dont la structure complexe sera +plus loin décrite, se voit une plaque tégumentaire un peu bombée, assez +distinctement limitée sur son pourtour, occupant toute la largeur de la +partie inférieure de la face. C'est le _chaperon_ ou _clypeus_ (i). + +* * * + +La seconde partie du corps, le _thorax_ ou _corselet_, comprend, comme +chez tous les insectes, trois segments: le _prothorax_, ou segment +antérieur, le _mésothorax_, ou segment moyen, et le _métathorax_, ou +segment postérieur. + +Le _prothorax_, ordinairement peu développé dans sa partie dorsale, +souvent semblable à une étroite collerette, porte la première paire de +pattes. + +Le _mésothorax_, très apparent en dessus, où il forme la majeure partie +du dos, porte en dessus la deuxième paire de pattes, et, sur les côtés, +la première paire d'ailes. + +Le _métathorax_, assez développé d'ordinaire, porte la troisième paire +de pattes et la deuxième paire d'ailes. Il présente, en dessus et dans +la région médiane, deux organes assez importants au point de vue +descriptif, l'_écusson_ et le _postécusson_, dont les formes variables +et la coloration sont fréquemment utilisées pour les distinctions +spécifiques. + +* * * + +L'_abdomen_ ou _ventre_, dénué d'appendices locomoteurs, est formé de +plusieurs segments placés bout à bout, susceptibles de jouer les uns sur +les autres, de s'invaginer plus ou moins chacun dans celui qui le +précède, ou de s'en retirer, de manière à diminuer ou augmenter la +capacité de l'abdomen, ou, inversement, de se laisser distendre ou +rétracter, suivant la turgescence ou la vacuité des viscères. + +* * * + +Après l'énumération sommaire qui vient d'être faite des parties du corps +de l'Abeille visibles extérieurement, nous allons rapidement passer en +revue ses différentes fonctions. Nous aurons l'occasion de revenir sur +la plupart des organes déjà signalés, pour en mieux faire connaître la +structure et en indiquer les usages. + +ORGANES DE LA DIGESTION.--La bouche d'un insecte quelconque comprend: +une _lèvre supérieure_, une _lèvre inférieure_, et, entre les deux, une +paire de _mandibules_ et une paire de _mâchoires_, se mouvant en un plan +horizontal et non de haut en bas, comme chez les animaux supérieurs. Ces +différentes pièces, au fond toujours les mêmes, subissent des variations +fort remarquables suivant le régime de l'animal, et leurs modifications +fournissent des éléments d'une importance majeure pour la +caractéristique des groupes. Chez l'Abeille, la structure compliquée des +parties de la bouche, leur adaptation à des usages multiples, en font un +appareil d'une rare perfection. + +La _lèvre supérieure_ ou _labre_ (fig. 2, _h_), fait immédiatement suite +au chaperon. Mobile sur sa base, articulée au bord inférieur du +chaperon, elle recouvre plus ou moins les autres pièces buccales. Sa +forme varie considérablement suivant les genres. + +Les _mandibules_ (_g_), faibles ou robustes, variées à l'infini dans +leurs formes, sont instruments de travail et non de mastication; elles +font office de scie, de ciseaux, de tenailles, de pelle, de bêche, de +truelle, de polissoir, au besoin d'armes pour combattre. + +Sous les mandibules, les _mâchoires_--de nom seulement,--s'allongent, +s'effilent en minces lames (_f_), acuminées ou obtuses, souvent +barbelées, propres à lécher, à humer les liquides, fonction dans +laquelle elles viennent en aide à la lèvre inférieure. Sur le côté +externe, dans une sorte de pli ou d'échancrure, s'insère un appendice +linéaire, formé d'un petit nombre d'articles, comme une très petite +antenne, le _palpe maxillaire_. + +Bien différente de la large plaque qui mérite véritablement le nom de +lèvre, chez un insecte broyeur, la _lèvre inférieure_, chez une abeille, +est tout un appareil compliqué. Une partie basilaire, épaisse et solide, +constitue la lèvre proprement dite. A une certaine distance de son point +d'attache à la partie inférieure de la tête, elle émet plusieurs organes +distincts: un médian, qui en est le prolongement direct, c'est la +_langue_ (_d_), et deux latéraux, les _palpes labiaux_ (_e_). + +Sur les côtés de la langue, se voient deux petites écailles allongées, +qui embrassent sa base rétrécie, et qu'on appelle _paraglosses_. La +langue elle-même, garnie de petits poils nombreux sur sa surface, est +très variable dans sa forme. Tantôt très longue, tantôt très courte, +elle est aiguë chez la majorité des abeilles, courte et élargie, +échancrée au milieu, étalée de part et d'autre en deux lobes arrondis, +chez un petit nombre (fig. 3 et 4). + +Les palpes labiaux, courts quand la langue l'est elle-même, conservent +alors aussi la forme normale de leurs articles. Quand la langue +s'allonge, ils s'allongent eux-mêmes; mais l'élongation ne porte que sur +les deux articles basilaires qui en même temps s'aplatissent et +prennent à eux deux l'aspect d'une mâchoire. Les articles terminaux, +conservant leur forme, ou bien s'étendant sur le prolongement des +premiers, ou bien, insérés non loin de l'extrémité acuminée du second +article, se déjettent en dehors comme d'insignifiants appendices. + +[Illustration: Fig. 3.--Langue d'Abeille courte et aiguë.] + +[Illustration: Fig. 4.--Langue d'Abeille courte et obtuse.] + +La longueur de la langue a une plus grande importance que sa forme aiguë +ou obtuse. Nous venons de voir déjà que la conformation des palpes +labiaux est en relation étroite avec la longueur ou la brièveté de la +langue. + +D'autres caractères importants correspondent à ces deux types de +conformation de cet organe. D'où la division des abeilles en deux +grandes tribus: les _Abeilles à langue longue_ ou _Apides_ et les +_Abeilles à langue courte_ ou _Andrénides_. Ce dernier groupe se +subdivise d'ailleurs, d'après les deux formes de langue courte que nous +avons signalées, en _Acutilingues_ et _Obtusilingues_, dénominations +qu'il n'est pas nécessaire de définir. + +Les Abeilles à langue longue sont les plus parfaites de toutes. Elles +comprennent l'Abeille domestique et celles qui s'en rapprochent le plus. +Les Abeilles à langue obtuse sont de toutes les moins perfectionnées, +celles que, pour cette raison, on a lieu de considérer comme les +représentants actuels des Abeilles primitives. + +C'est un organe si important que la langue d'une Abeille, il est si +hautement spécialisé et si caractéristique de cette famille d'insectes, +qu'il ne nous paraît point suffisant d'avoir indiqué sa conformation +générale. Nous jugeons indispensable de donner une idée plus exacte et +plus complète de sa complication et de son admirable adaptation à la +fonction qui lui est dévolue. + +[Illustration: Fig. 5.--Extrémité de la langue de l'Abeille domestique.] + +Nous n'en décrirons qu'une, qui n'est peut-être ni la plus complexe ni +la plus parfaite, mais du moins la mieux étudiée, celle de l'Abeille +domestique. Elle a fait l'objet de bien des recherches, donné lieu à +bien des controverses, et l'on n'en est point surpris, quand on connaît +sa structure. + +Un médiocre grossissement, celui d'une simple loupe, montre la langue de +l'Abeille comme une tige graduellement rétrécie vers le bout (fig. 2), +que termine un petit renflement globuleux, une sorte de bouton (fig. 5). +Des poils raides, modérément serrés, en garnissent toute la surface, non +point irrégulièrement semés, mais naissant tous de lignes circulaires +assez rapprochées, qui, du haut en bas, rayent toute sa surface en +travers. + +[Illustration: Fig. 6.--Section de la langue de l'Abeille. + +_m_, mâchoires; _p_, paraglosses; _pl_, palpes labiaux.] + +Ses faces antérieure et latérales sont régulièrement convexes; la face +postérieure présente tout du long un profond sillon, dont la forme et +les rapports ne sont bien mis en évidence que par une section +transversale de la langue (fig. 6). On voit ainsi que ce sillon +longitudinal donne accès dans un vaste canal, dont toute la surface +intérieure est tapissée d'une fine villosité. Cette même section, en +avant de ce conduit en révèle un autre beaucoup plus fin, comme un +second sillon dans le fond du premier. Ce conduit capillaire est lisse +intérieurement; ses bords seulement sont garnis de poils tournés en sens +inverse d'un côté et de l'autre, de manière à produire une obturation +complète et isoler le petit canal du plus grand. + +En haut, les parois du canal capillaire se déjettent à droite et à +gauche, et s'étalent; le conduit s'ouvre ainsi vers la base et +au-dessous de la langue. Un peu avant le bout de l'organe, l'étroit +canal est partagé en deux par une cloison médiane, qui, parvenue à la +base du bouton terminal, s'étale en une sorte de cuiller (fig. 5), où +viennent aboutir les deux branches du conduit. + +Nous verrons dans un instant comment fonctionne cet étrange appareil. + +* * * + +Quelle que soit sa forme, la langue, avec les mâchoires, est logée dans +un vaste sillon longitudinal creusé dans la partie inférieure de la +tête. Mais ce sillon, même pour une langue courte, serait insuffisant à +la loger, s'il était, au repos, étalé dans toute sa longueur. Aussi +est-elle ployée en deux, chez les Andrénides, le pli étant au niveau de +la base de la langue. Les mâchoires prennent part elles-mêmes à cette +plicature, vers le point où s'insèrent leurs palpes, et, appliquées sur +la langue au repos, elles la recouvrent complètement, comme deux valves +protectrices. + +Chez les Apides, la longueur de la langue est telle, que le pli dont +nous venons de parler serait insuffisant. Il en existe encore un autre, +celui-ci formant un coude vers le milieu de la partie basilaire de la +lèvre, pli qui jamais ne s'efface entièrement, pour tant que l'organe +s'étende. Ici, comme chez les Abeilles à courte langue, cet organe, au +repos, est recouvert par les mâchoires appliquées; mais il est des +genres où il est tellement développé, qu'il dépasse plus ou moins +l'extrémité de ces opercules. + +Le schéma ci-joint exprime clairement les deux dispositions de la +langue au repos, chez une Abeille à langue courte et chez une Apide: _a_ +est la base de l'organe ou la lèvre, _b_ est la langue. + +[Illustration: Fig. 7.--Schéma de la disposition d'une langue courte et +d'une langue longue.] + +* * * + +Grâce aux nombreuses villosités qui la couvrent, la langue est un +véritable pinceau, très propre à s'imbiber des liquides dans lesquels +elle est plongée. Associée aux palpes labiaux, aux mâchoires, elle +constitue un appareil admirablement conformé pour humer les liquides. +D'après M. Breithaupt, qui a récemment fait une intéressante étude +anatomique et physiologique de la langue de l'Abeille, c'est le vaste +conduit dont la langue forme le plancher et les mâchoires le plafond, +qui est la principale voie par où le liquide aspiré s'élève jusqu'à la +bouche. Les mouvements de va-et-vient lentement répétés de ces organes +favorisent cette ascension. + +L'Abeille peut encore lécher, à la manière d'un chien, en promenant le +dessus et les côtés de la portion terminale de sa langue sur les +surfaces humectées. + +Quand il s'agit de recueillir un liquide étalé en couche très mince sur +une surface, ni l'un ni l'autre des moyens précédents n'aurait la +moindre efficacité. C'est alors qu'intervient le rôle du canal +capillaire, qui peut d'ailleurs agir aussi dans les autres +circonstances. L'extrémité de la langue, le petit bouton terminal, +s'applique par sa face antérieure sur la surface humide; l'organe en +cuiller s'emplit de liquide, qui aussitôt monte par capillarité dans +l'intérieur du conduit, et parvient ainsi dans la bouche. + +La langue agit donc, dans ce dernier cas, comme une véritable trompe. +C'est encore son seul mode d'action possible, quand il s'agit +d'atteindre un liquide trop éloigné pour qu'elle y puisse plonger à +l'aise. Un apiculteur américain, Cook, en a fait l'expérience en mettant +à la portée de ses abeilles du miel contenu dans des tubes étroits ou à +une certaine distance d'une toile métallique, dont les mailles +laissaient passer la langue des abeilles. Toutes les fois que le miel +était accessible à la cuiller, il était absorbé. + +Ce rôle de trompe, qui tour à tour a été attribué et dénié à la langue +de l'Abeille, paraît donc bien établi. Cette trompe, suivant sa +longueur, est capable d'aller chercher un aliment plus ou moins +profondément situé. C'est en pareilles circonstances que la lèvre +inférieure se déploie et s'étend par l'effacement de ses plicatures, +afin de porter l'extrémité de la langue aussi loin qu'il est nécessaire +ou possible. + +Sans jamais être aussi bien douées, sous ce rapport, que les +Lépidoptères, certaines abeilles sont en mesure d'atteindre le nectar de +fleurs assez longuement tubulées. Par contre, la plupart des abeilles à +langue courte se voient interdire l'accès de nectaires placés au fond de +corolles trop étroites pour admettre leur corps tout entier; elles +lèchent bien plus qu'elles ne hument, et les Obtusilingues ne peuvent +faire autre chose que lécher. + +La conformation des pièces buccales, et plus particulièrement de la +lèvre inférieure, peut donc servir de mesure à la perfection relative +des abeilles. + +* * * + +A ces organes compliqués, réellement extérieurs, fait suite une cavité +médiocre, le _pharynx_, à proprement parler la cavité buccale. A +l'entrée de cette cavité, un rebord transversal supérieur, +l'_épipharynx_, et un inférieur, l'_hypopharynx_, comme deux lèvres +internes, la séparent des pièces buccales. + +Au pharynx fait suite un œsophage grêle (fig. 8, _a_), qui se renfle, +à une certaine distance de la tête, en un sac globuleux et très +extensible, le _jabot_ (_j_). + +Dans le fond du jabot est logé le _gésier_, organe conoïde, dont les +parois sont garnies intérieurement de quatre colonnes charnues. La +contraction de ces muscles fait ouvrir, par abaissement, quatre pièces +valvulaires fermant hermétiquement, à l'état de repos, l'ouverture +cruciforme du gésier. Un col assez long prolonge cet organe en arrière; +il ne s'aperçoit pas, dans l'état normal du gésier, invaginé qu'il est +dans le réservoir suivant. + +[Illustration: Fig. 8.--Tube digestif de l'Abeille.] + +Le _ventricule chylifique_ (_v_), cavité cylindroïde assez vaste, semble +suivre immédiatement le jabot. Mais il suffit d'une certaine traction, +rompant quelques adhérences, pour évaginer le tube capillaire, +continuation du gésier, ce qui montre les véritables rapports des trois +organes. Des sillons annulaires plus ou moins prononcés se dessinent en +travers sur le ventricule, graduellement rétréci vers sa terminaison à +l'_intestin_. + +Celui-ci, grêle et filiforme dans sa première portion, est renflé et +turbiné dans la seconde, le _rectum_ (_g_), dont les parois sont munies +de six fortes colonnes charnues longitudinales, et qui aboutit à l'anus. + +Le jabot fait office de réservoir à miel, et, dans une certaine mesure, +d'organe d'élaboration de ce produit. Ses parois sont musculeuses. Au +retour des champs, l'abeille contracte son jabot distendu et en dégorge +le contenu dans la cellule. + +La valvule du gésier, close en temps ordinaire, s'ouvre quand il est +besoin, pour laisser fluer dans le ventricule la quantité de miel +nécessaire à l'alimentation de l'insecte. + +C'est dans le ventricule que s'opère la digestion et en même temps +l'absorption de ses produits. Cet organe cumule les fonctions de +l'estomac et de l'intestin grêle des animaux supérieurs. + +[Illustration: Fig. 9.--Glandes salivaires de l'Abeille.] + +Comme annexes de l'appareil digestif, il existe deux organes +glandulaires importants: les _glandes salivaires_ et les _vaisseaux de +Malpighi_. + +Les glandes salivaires sont très compliquées, et au nombre de trois +paires, au moins chez l'Abeille domestique, une paire thoracique et deux +paires cervicales, qui sécrètent des liquides jouissant, selon toute +vraisemblance, de propriétés distinctes (fig. 9). + +Les vaisseaux malpighiens, longs et nombreux tubes à fond aveugle, d'un +blanc jaunâtre, flottants dans la cavité abdominale, vont déboucher tout +autour de l'extrémité inférieure du ventricule chylifique. Ils +remplissent le rôle d'appareil urinaire (fig. 8, _m_). + +* * * + +La _circulation du sang_, la _respiration_ sont, chez l'Abeille, ce que +l'on sait de ces fonctions chez les Insectes en général. Nous les +supposerons donc connues, nous bornant à ajouter, en ce qui concerne les +organes respiratoires, qu'il existe, chez elle, particulièrement dans +l'abdomen, des trachées vésiculeuses d'un volume énorme, vastes +réservoirs à air (fig. 10), alternativement comprimés et dilatés par des +contractions rythmiques de l'abdomen, et contribuant ainsi à activer la +circulation de l'air dans tout l'appareil, et par suite la fonction +respiratoire elle-même. + +[Illustration: Fig. 10.--Appareil respiratoire de l'Abeille.] + +[Illustration: Fig. 11. Appareil à venin.] + +_Appareil vulnérant._--La très grande majorité des Abeilles sont armées +d'un aiguillon, dont la blessure est souvent douloureuse. Cet aiguillon +est formé de deux stylets (fig. 11), élargis vers la base, aigus à +l'extrémité et souvent barbelés sur les côtés. Entre ces deux pièces, +une fine rainure est destinée à recevoir le venin et à l'inoculer dans +la blessure. Une gaine, le _gorgeret_, formée de deux pièces creuses et +allongées, aiguës aussi, enveloppe l'aiguillon et sert à le diriger au +moment de l'action; l'extrémité de cette gaine pénètre, en même temps +que l'aiguillon, dans la plaie. Le liquide vénéneux vient d'un réservoir +ovoïde où il s'accumule, et dont il est expulsé par pression, au moment +où la piqûre est produite. Ce liquide, très énergique chez certaines +espèces, est le résultat de la sécrétion d'une double glande tubuleuse, +à conduit excréteur simple, s'abouchant à la partie supérieure du +réservoir à venin. + +L'appareil vénénifique est spécial aux femelles. Les mâles en sont +toujours dépourvus et sont absolument inoffensifs. Aussi le connaisseur +peut-il impunément, au grand ébahissement des gens du peuple, saisir à +la main les mâles d'abeilles de l'aspect le plus terrifiant, Bourdons ou +Xylocopes. + +C'est un préjugé assez répandu, que l'Abeille paye toujours de sa vie le +moment de colère qui l'a portée à se servir de son aiguillon, celui-ci +restant nécessairement dans la plaie. L'Abeille domestique est à peu +près seule à perdre son aiguillon, dont les barbelures sont relativement +très prononcées et l'empêchent parfois, et particulièrement quand elle +s'en est servie contre l'homme, de le retirer des tissus. Mais il n'en +est pas ainsi d'ordinaire, et l'on doit disculper la nature de +l'inconséquence qui consisterait à produire une arme toujours fatale à +l'animal qui l'emploie. Nombre d'Abeilles, Bourdons et Xylocopes +surtout, blessent cruellement sans aucun danger pour elles. + +* * * + +MEMBRES.--Les organes de locomotion, chez l'Abeille, sont les pattes, +pour la marche, les ailes, pour le vol. + +Les pattes (fig. 12), comme chez tous les insectes, sont formées d'une +pièce d'insertion, la _hanche_, _a_, d'un article plus court, le +_trochanter_, _b_, qui unit la hanche au _fémur_, _c_, ou _cuisse_, +après laquelle vient, le _tibia_, _d_, suivi des _tarses_, _e_, au +nombre de cinq. Le premier article des tarses, le plus volumineux, égal +d'ordinaire en longueur aux quatre articles qui le suivent, offre +souvent un développement très marqué, qui en fait une sorte de palette; +le dernier article, plus ou moins conique, est armé au bout de deux +_ongles_ divergents et crochus. + +[Illustration: Fig. 12.--Patte d'Abeille.] + +Les pattes sont ordinairement garnies de poils plus ou moins abondants. +Aux pattes postérieures, leur forme et leur arrangement particulier +constituent des brosses, des étrilles, des peignes, des houppes, organes +importants de récolte pour le pollen des fleurs, d'extraction des +provisions amassées, de brossage, etc. Rarement simples, les poils des +Mellifères sont le plus souvent rameux, pennés, palmés, et parfois d'une +grande élégance dans leur complication. + +[Illustration: Fig. 13.--Étrille ou peigne des antennes.] + +Signalons enfin les épines simples ou doubles qui arment l'extrémité des +tibias. L'épine unique dont est muni le tibia de la première paire +mérite une attention particulière (fig. 13, _a_). Elle s'élargit et +s'amincit latéralement en deux sortes de lames, dont le tranchant +regarde le bord supérieur et interne du premier article des tarses, qui +porte une échancrure ou encoche profonde, _b_, à peu près +semi-circulaire. Cet étrange appareil est un objet de toilette. +L'Abeille qui veut nettoyer ses antennes, passe sur chacune d'elles la +patte correspondante, de manière à amener l'antenne dans l'angle formé +par le premier article des tarses et l'épine du tibia, et à la loger +dans l'échancrure; et là, tandis qu'elle glisse de la base au bout du +funicule, entre l'échancrure et la lame, elle est râclée et nettoyée de +tous les grains de poussière qui peuvent la salir. + +Les _ailes_, au nombre de quatre, sont insérées sur les côtés du +corselet, au-dessous d'une _écaille_ convexe qui protège leur +articulation et se trouve en rapport avec quelques autres pièces +cornées, auxquelles viennent s'insérer les muscles moteurs de ces lames +membraneuses. + +Les ailes, ordinairement transparentes, souvent enfumées, quelquefois +obscurcies par une teinte noire ou bleuâtre, sont parcourues par des +_nervures_ qui les soutiennent et font leur rigidité. Ces nervures +dessinent sur la membrane alaire un réseau, toujours compliqué, dont les +mailles portent le nom de _cellules_. + +La distribution des nervures, les cellules qu'elles forment, ont dès +longtemps été employées dans la classification comme caractères +génériques. Nous n'aurons garde d'exposer ici la terminologie +passablement compliquée créée à ce propos. Nous nous contenterons de ce +qu'il y a de plus indispensable à connaître dans la nervation de l'aile +antérieure. + +Le bord supérieur ou antérieur de l'aile de la première paire (fig. 14) +est parcouru de _a_ en _b_, par une nervure appelée _radiale_. Un peu en +arrière de celle-ci, et lui étant parallèle, est une seconde nervure +dite _cubitale_. Ces deux nervures sont arrêtées à une tache due à un +épaississement de la matière chitineuse, qu'on appelle le _point épais_ +ou _stigma_. Les cellules portant dans la figure des chiffres inclus +constituent la partie dite _caractéristique_ de l'aile, à cause de +l'importance de sa considération dans la caractérisation des genres. 1 +est _la cellule radiale_ ou _marginale_; 2, 3, 4 sont, dans cet ordre, +_les cellules_ 1re, 2e, 3e _cubitales_ ou _sous-marginales_. +On donne les noms de 1re et 2e nervures _récurrentes_ aux nervures +_r_ et _r'_, qui aboutissent à l'une ou à l'autre des deux dernières +cellules cubitales, et en des points variables suivant les genres. + +Le vol des Insectes a fait l'objet, dans ces dernières années, d'études +importantes de M. Marey. Malgré l'intérêt de ces recherches, nous ne +pouvons nous arrêter ici sur les résultats obtenus par ce savant. + +[Illustration: Fig. 14.--Aile.] + +Le vulgaire attribue aux vibrations des ailes le bourdonnement des +Insectes. De tout temps les savants ont contredit cette opinion, qui +d'ailleurs n'est fondée sur aucune notion précise. Différents auteurs +ont même fait des expériences d'où il résulterait que le bourdonnement +est surtout produit par les vibrations de l'air frottant contre les +bords des orifices stigmatiques du thorax, sous l'action des muscles +moteurs des ailes. + +Bien que ces vibrations de l'air entrant et sortant alternativement par +les orifices des stigmates n'aient jamais été directement démontrées, +certaines expériences semblaient cependant apporter leur appui à cette +manière de voir. Les savantes recherches d'un naturaliste allemand, +Landois, qui avait reconnu et minutieusement décrit un véritable +appareil vocal dans les stigmates, l'avaient même rendue classique. Des +expériences dans le détail desquelles nous ne pouvons entrer ici nous +ont convaincu que les savants ont tort--une fois n'est pas coutume,--et +que la vérité se trouve précisément dans la croyance vulgaire. + +Les causes du bourdonnement résident certainement dans les ailes. On a +depuis longtemps reconnu que la section de ces organes, pratiquée plus +ou moins près de leur insertion, influe d'une manière plus ou moins +marquée sur le bourdonnement. Il devient plus maigre et plus aigu; le +timbre est lui-même notablement modifié: il perd le _velouté_ dû au +frottement de l'air sur les bords des ailes, et devient nasillard. Le +timbre perçu dans ces circonstances n'a rien qui ressemble au son que +peut produire le passage de l'air à travers un orifice. Il est tout à +fait en rapport, au contraire, avec les battements répétés du moignon +alaire contre les parties solides qui l'environnent, ou des pièces +cornées qu'il contient, les unes contre les autres. + +Le bourdonnement, en somme, est dû à deux causes distinctes: l'une, les +vibrations dont l'articulation de l'aile est le siège, et qui +constituent le vrai bourdonnement, l'autre, le frottement des ailes +contre l'air, effet qui modifie plus ou moins le premier. + +Quelles que soient d'ailleurs les causes du bourdonnement, on sait que +sa tonalité est en rapport avec le nombre des vibrations qui +l'accompagnent. Elle s'élève, le son devient d'autant plus aigu, que la +taille est moindre. Chez le Bourdon terrestre, le bourdonnement de la +femelle est plus grave que celui du mâle de l'intervalle de toute une +octave; chez l'ouvrière, il est plus aigu encore que chez le mâle, et, +d'autant plus que l'animal est moindre. D'une espèce à l'autre, on note +parfois des différences marquées pour une même taille. Le chasseur +d'abeilles connaît d'expérience l'acuité particulière du chant que fait +entendre le Bourdon des bois; elle suffit pour faire reconnaître, au +vol, telle variété de ce Bourdon ayant même livrée que certaines autres +espèces. Enfin, dans un même individu, la fatigue, en diminuant le +nombre des vibrations, déprime la tonalité; toute cause d'excitation, +la fureur par exemple, la relève au contraire. + +* * * + +SYSTÈME NERVEUX.--Le _système nerveux_ des Abeilles (fig. 15) est +conforme au type général de cet appareil chez les Insectes. C'est une +double chaîne de petites masses nerveuses appelées _ganglions_, réunis +entre eux dans le sens longitudinal, par des cordons nerveux appelés +_connectifs_. Les deux ganglions juxtaposés au même niveau sont plus ou +moins confondus en une masse d'apparence unique, émettant en avant et en +arrière deux connectifs, et on la désigne toujours comme un ganglion +simple. + +[Illustration: Fig. 15.--Système nerveux de l'Abeille.] + +La chaîne nerveuse règne tout le long de la région ventrale de l'animal, +au-dessous du tube digestif. Dans la tête seulement un ganglion, le +premier, se trouve au-dessus de ce tube, c'est le ganglion +_sus-œsophagien_. Les connectifs qui l'unissent au ganglion suivant +(g. _sous-œsophagien_), s'écartent pour passer l'un à droite, l'autre +à gauche de l'œsophage, qu'ils embrassent, constituant de la sorte, +avec le premier ganglion, le _collier œsophagien_. + +Le ganglion sus-œsophagien, simple en apparence, se compose +réellement de plusieurs. On y distingue, outre les lobes _cérébraux_ +proprements dits, deux énormes _lobes optiques_ fortement saillants sur +les côtés, où ils émettent deux gros _nerfs optiques_; deux lobes +antérieurs, dits _olfactifs_, se rendant aux antennes; au-dessus, deux +lobes dont le volume varie comme le degré d'élévation des facultés +psychiques de l'insecte, les _corps pédonculés_, dont la surface est +marquée de plis plus ou moins compliqués. + +Le ganglion sous-œsophagien innerve les parties de la bouche. + +Chacun des ganglions de la chaîne abdominale envoie des nerfs aux +régions qui l'avoisinent. Il est à considérer comme un centre distinct +et indépendant, dans une certaine mesure, car il émet des fibres +nerveuses motrices et des fibres sensitives; il perçoit des impressions +sensitives et il est agent de réactions motrices. Mais il subit en même +temps l'influence du ganglion sus-œsophagien, qui intervient comme +régulateur et coordinateur des actions émanées de chacun des autres +ganglions. Le ganglion sus-œsophagien préside aussi aux mouvements +généraux, dont il fait l'ensemble et l'harmonie. Mais d'autre part, +grâce à l'autonomie de chaque ganglion, chacun des segments se comporte, +jusqu'à un certain point, comme un individu distinct, et de là vient la +résistance vitale parfois si remarquable de chacun des tronçons en +lesquels on a décomposé un animal articulé. Physiologiquement, aussi +bien qu'anatomiquement, l'Insecte est donc justement nommé, (_Insectum_, +ἑντομον, animal entrecoupé.) + +L'appareil nerveux dont nous venons de parler représente, chez les +Insectes, le système nerveux céphalo-rachidien (cerveau, cervelet, +moelle épinière) des animaux vertébrés. Il existe, chez ces derniers, un +autre appareil nerveux, surajouté au premier, et tenant sous sa +dépendance les organes de la nutrition (tube digestif, appareils +circulatoire et respiratoire, etc.). Un système physiologiquement +analogue se trouve aussi chez les Insectes. Nous nous bornons à signaler +sa présence chez l'Abeille. + +* * * + +SENS DE LA VUE.--Nous avons vu que les Abeilles possèdent des yeux de +deux sortes: les yeux composés ou à facettes et les yeux simples ou +ocelles. + +Les yeux composés sont situés sur les côtés de la tête, dont ils +couvrent une étendue variable, mais toujours assez grande, surtout chez +les mâles, ordinairement mieux doués sous ce rapport que les femelles. + +Les ocelles, rarement absents, sont disposés en triangle sur le haut du +front. + +Ces deux sortes d'yeux fonctionnent d'une façon absolument différente. +Les ocelles constituent chacun un œil complet. Derrière leur cornée +très lisse, très brillante et très convexe, est un cristallin conique, +produisant sur une rétinule des images renversées. L'ocelle est donc +fonctionnellement comparable à un de nos yeux. + +[Illustration: Fig. 16.--Cornéules des yeux de l'Abeille.] + +Il en est tout autrement des yeux composés. Ils représentent un très +grand nombre de petits yeux, plusieurs centaines, accolés les uns contre +les autres, dirigés vers tous les points de l'horizon, grâce à la +convexité de la surface formée par leur réunion. Cette disposition +compense leur fixité, et permet à l'animal d'avoir, avec des yeux +immobiles, un champ visuel d'une grande étendue. Chacun de ces yeux +élémentaires, différent en cela de l'ocelle, ne peut former d'images +véritables, car il n'admet dans son intérieur, et suivant son axe, qu'un +très fin pinceau de rayons lumineux émanant d'une portion très +restreinte de l'espace. La résultante de la fonction de tous ces yeux ne +peut donc être qu'une image _en mosaïque_. Cette opinion, émise par J. +Müller, et bien des fois combattue, paraît être définitivement admise +aujourd'hui, à la suite des travaux concordants d'un très grand nombre +de savants. + +Après avoir démontré expérimentalement que la perception optique des +mouvements est indépendante de celle des couleurs, Exner conclut que les +yeux composés sont admirablement propres à la perception des +déplacements d'un corps dans le champ de la vision. L'œil composé +reçoit de la lumière d'un objet dans un grand nombre de ses éléments. +C'est donc dans un grand nombre d'éléments que l'impression sera +modifiée, en intensité lumineuse, en coloration, etc., si l'objet vient +à se déplacer, et par suite le mouvement de celui-ci sera vivement +perçu. L'observation montre en effet, qu'on irrite à coup sûr les +abeilles, si l'on se livre à des mouvements brusques devant leur ruche, +tandis qu'on peut, impunément se placer devant son entrée, au point de +gêner les allées et venues des butineuses, sans exciter leur colère. + +Mais si l'œil composé est très sensible aux mouvements des objets, il +ne reçoit par contre que des images assez vagues de leur forme et de +leurs contours. La perception est d'autant plus nette, que la surface +des yeux est plus grande et le nombre de leurs facettes plus +considérable. + +Il résulte d'expériences de M. Forel que les Insectes voient mieux au +vol qu'au repos, avec leurs yeux composés; qu'ils apprécient assez +nettement, au vol, la direction et la distance des objets, du moins pour +de faibles distances; qu'ils perçoivent beaucoup mieux les couleurs que +les formes. Quant aux ocelles, ils ne fourniraient, d'après M. Forel, +qu'une vue très incomplète, et seraient tout à fait accessoires, chez +les Insectes possédant en outre des yeux composés. + +* * * + +ODORAT.--C'est un fait incontestable que les Insectes ont, en général, +une très vive perception des odeurs, et ce sens atteint, chez certains, +une délicatesse inouïe. On s'accorde assez, malgré quelques +contradictions d'ailleurs réfutées, à placer le siège de cette faculté +dans les antennes. + +Lefebvre[2] a montré qu'une abeille, occupée à absorber un liquide +sucré, ne remarque la présence d'une aiguille imprégnée d'éther, que si +on l'approche de ses antennes, et nullement quand on l'approche de +l'abdomen, même à toucher ses orifices respiratoires. + +Perris[3] a fait voir, par de nombreux exemples, que c'est à l'aide des +antennes, que divers Hyménoptères reconnaissent leur proie et même la +découvrent cachée dans la terre ou le bois. Ils montrent en ces +circonstances une merveilleuse sagacité, qui est le fait de leur sens +antennaire. + +Les abeilles n'ont nullement besoin d'être guidées par la vue pour +découvrir une substance dont elles sont friandes. Elles savent, par +l'odorat, découvrir du miel caché au fond d'un appartement où elles ne +sauraient le voir de dehors, et jusque dans une cave assez obscure. +C'est par l'odorat, et à l'aide de leurs antennes, dont elles se palpent +réciproquement, que les Abeilles sociales se reconnaissent pour +habitantes d'un même nid ou pour étrangères entre elles. + +Perris attribue aussi un rôle, dans l'olfaction à très courte distance, +aux palpes maxillaires et labiaux. + +* * * + +OUÏE.--Un grand nombre d'auteurs ont placé dans les antennes le siège de +l'audition. On a fait remarquer combien ces organes, composés d'une +série d'articles très mobiles, étaient favorablement conformés pour +répondre aux vibrations que l'air peut leur transmettre. On ne voit pas +bien cependant ce que ces ébranlements mécaniques ont de commun avec des +sensations auditives. On sait d'ailleurs que, chez certains +Orthoptères, l'organe auditif réside dans le tibia des pattes +antérieures, et sir John Lubbock a découvert dans le tibia des Fourmis +un curieux appareil qu'il suppose pouvoir être l'oreille de ces +insectes. Mais, pour ce qui est des antennes, pas un fait encore n'est +venu confirmer l'hypothèse qui leur attribue la perception des sons. + +Voici ce que dit Lubbock à ce sujet: «Le résultat de mes expériences sur +l'audition chez les Abeilles m'a considérablement surpris. On croit +généralement que les émotions des abeilles sont exprimées dans une +certaine mesure par les sons qu'elles produisent, ce qui semblerait +indiquer qu'elles ont la faculté d'entendre. Je n'ai en aucune façon +l'intention de nier qu'il en soit ainsi. Toutefois je n'ai jamais vu +aucune d'elles se soucier des bruits que je pouvais produire, même tout +près d'elles. J'expérimentai sur une de mes abeilles avec un violon. Je +fis le plus de bruit que je pus, mais à ma grande surprise elle n'y prit +garde. Je ne la vis même pas retirer ses antennes.... J'essayai sur +plusieurs abeilles l'action d'un sifflet pour chiens, d'un fifre aigu; +mais elles ne parurent nullement s'en apercevoir, pas plus que de +diapasons dont je me servis sans succès. Je fis aussi des essais avec ma +voix, criant près de la tête des abeilles; mais en dépit de tous mes +efforts je ne pus attirer leur attention. Je répétai ces expériences la +nuit, alors que les abeilles reposaient, mais tout le bruit que je pus +faire ne parut pas les déranger le moins du monde[4]». + +Déjà Perris n'avait pas été plus heureux, en faisant «bourdonner des +diptères, grincer des corselets de longicornes, etc., à quelque distance +d'individus de même espèce et de sexes différents»; M. Forel pas +davantage, en faisant «grincer les hautes cordes d'un violon à 5 ou 4 +centimètres d'abeilles en train de butiner dans les fleurs; en criant, +sifflant à pleins poumons, à quelques centimètres de divers insectes.» +Tant qu'ils ne voyaient pas l'expérimentateur, il n'y faisaient aucune +attention. + +Nous pouvons donc conclure avec certitude que les Abeilles, comme la +plupart des Insectes, sont privées de la faculté de percevoir les sons. +Il ne semble même pas qu'il y ait lieu de faire, avec sir J. Lubbock, +cette réserve, que les Insectes pourraient peut-être entendre des sons +qui n'existent point pour nous, car ce n'est là qu'une supposition, née +sans doute de la répugnance à admettre que ces animaux soient dépourvus +d'un sens qui nous semble si important. + +* * * + +TACT.--Tous les Insectes sont doués d'une sensibilité tactile fort +délicate. Cette faculté est loin d'être répandue uniformément sur tout +le corps; certaines parties même semblent être peu ou point +impressionnables, les ailes par exemple. Les antennes sont à cet égard +douées d'une exquise finesse de perception, que l'on a bien souvent mise +à l'actif de l'audition, qui n'existe pas. Les palpes, les tarses, sont +encore des organes fort sensibles aux attouchements. + +La plupart des Insectes, et en particulier les Abeilles, perçoivent avec +une délicatesse extrême les plus faibles ébranlements, soit qu'ils +proviennent de l'air, où qu'ils soient transmis par les corps sur +lesquels leurs pieds reposent. Alors que les bruits les plus intenses +laissent indifférente la population d'une ruche, le plus léger souffle à +l'entrée, le moindre choc sur la paroi éveille une rumeur dans +l'intérieur, et fait sortir un certain nombre d'abeilles irritées, +toutes prêtes à repousser une attaque. + +Un organe affecté à plusieurs fonctions remplit d'ordinaire assez mal +chacune d'entre elles. En dépit de la loi de division du travail, la +coexistence de deux sens dans les antennes ne nuit en rien à l'exquise +finesse des sensations tactiles ou olfactives. + +L'admirable organe que l'antenne! Et combien de notions il procure à +l'Abeille! Dans l'obscurité de la ruche ou la nuit d'un terrier, ce qui +la guide, c'est l'antenne. Dans les détours, le labyrinthe compliqué des +rayons, ce qui lui fait retrouver, sans le secours des yeux, la cellule, +entre mille, qu'elle a pris pour tâche de remplir, c'est l'antenne. +L'antenne est la main et les doigts qui instruisent de la forme et des +contours des objets. Elle est le compas qui mesure les dimensions d'un +espace, les proportions à donner à la cellule de cire ou d'argile. C'est +par elle encore que l'Abeille recueille l'effluve odorant émané de la +fleur lointaine, ou du dépôt de miel que l'œil ne saurait voir; +qu'elle reconnaît les membres de la famille, et distingue la sœur de +l'étrangère, l'amie de l'ennemie. Est-ce là tout? Qui pourrait le dire? +Il est bien probable que les antennes rendent à l'Insecte encore +d'autres services que nous ignorons, que nous ne pouvons même pas +soupçonner. + +* * * + +GOUT.--Ce sens existe, à n'en pas douter, chez les Abeilles. Lorsqu'un +de ces hyménoptères est une fois venu se gorger de miel en un endroit où +il a été placé tout exprès, il ne manquera pas d'y revenir. Mais si l'on +a mêlé au miel une substance telle que l'alun ou la quinine, l'insecte +se retire avec dégoût à peine il y a touché. + +On a souvent attribué aux palpes la fonction gustative. Mais on peut les +couper sans que cette fonction semble le moins du monde atteinte. C'est +dans la bouche même qu'en est le siège, probablement en certaines +parties des mâchoires et de la langue, et mieux encore dans un organe +nerveux décrit par Wolff dans l'épipharynx, organe particulièrement +développé chez les Abeilles, mais qui existe aussi chez les Fourmis. + +* * * + +INSTINCT ET INTELLIGENCE.---- De toutes les facultés dont le système +nerveux est le siège, les plus élevées, l'instinct et l'intelligence, +existent à un haut degré chez les Abeilles, comme chez les Fourmis. +Elles font même de ces animaux les plus remarquables des Hyménoptères, +et même de tous les Insectes. Nous trouvons aussi chez eux, mais moins +développés, les sentiments affectifs, apanage exclusif, cela se conçoit, +des espèces sociales. Nous ne dirons rien ici de ces facultés. Ce livre +n'est, à proprement parler, que l'histoire de l'instinct et de +l'intelligence des Abeilles. Leurs faits et gestes en diront +suffisamment là-dessus. Aussi nous abstenons-nous ici de généralités +parfaitement inutiles. + +* * * + +DES SEXES. DISPARITÉ SEXUELLE.--Chez les Abeilles, comme chez tous les +Insectes, en général, la femelle seule a la mission de pourvoir aux +besoins de la progéniture. A elle seule revient le soin de lui préparer +le vivre et le couvert. Une exception à cette loi se voit chez plusieurs +Abeilles sociales, de même que chez les Fourmis, où la mère de toute la +colonie n'a autre chose à faire que de pondre; les aînés de ses enfants +se chargent pour elle de tous les soins de la maternité. + +Bien variés, dans la série des Abeilles, sont les travaux que ces soins +réclament, bien différents aussi les aptitudes, les instruments qu'ils +exigent. Aussi les femelles, à qui ces fonctions incombent, sont-elles +fort diversifiées entre elles, portant chacune les attributs de leur +métier, d'ailleurs robustes, car elles ont souvent à peiner beaucoup. +Les mâles, au contraire, dont le seul rôle est la fécondation, souvent +malingres, comparés à leurs compagnes, diffèrent peu les uns des autres, +et leur uniformité, dans certains groupes, est même extraordinaire. Chez +l'Insecte, du reste, le sexe féminin a d'habitude la prééminence; il est +le sexe fort, le sexe noble, si l'on veut, noble par le travail et par +l'intelligence. + +En dehors du très court instant où leur intervention est nécessaire, les +mâles passent leur temps à se rassasier du suc des fleurs, à prendre +leurs ébats, à s'ensoleiller, à dormir. Ils sont si près d'être +inutiles, que parfois l'on s'en passe: la parthénogénèse, ou génération +virginale, n'est pas rare chez les Insectes, et nous la trouverons chez +les Abeilles. + +Les sexes, d'après ce que nous venons de dire, se distinguent presque +toujours aisément chez ces insectes. La disparité sexuelle y est le plus +souvent très accentuée, au point même qu'en certains cas, apparier les +deux sexes est une grande difficulté, que l'observation seule peut +résoudre: il faut, ou bien surprendre les couples sur le fait, ou bien +les voir naître d'un même berceau. Mais, en dehors de toute comparaison +d'un sexe à l'autre, rien n'est plus aisé que de reconnaître si l'on a +affaire à un mâle ou à une femelle. Celle-ci n'a jamais que douze +articles aux antennes et six segments à l'abdomen. Le mâle a treize +articles aux antennes et sept segments abdominaux. La femelle enfin est +armée d'un aiguillon, qui manque toujours au mâle. + +* * * + +DÉVELOPPEMENT.--Le développement des Abeilles présente les mêmes phases +générales que celui des autres insectes: _œuf_, _larve_, _nymphe_, +_adulte_, en un mot les métamorphoses que tout le monde connaît. Nous ne +pouvons ici nous y appesantir; l'étude des différentes sortes d'Abeilles +nous fournira l'occasion de donner quelques renseignements sur ces +divers états, quand il en vaudra la peine. Quant à l'évolution +embryonnaire, malgré les faits d'un haut intérêt qu'elle pourrait +présenter, le grand nombre de notions spéciales qu'elle exigerait pour +être suivie avec fruit nous entraînerait fort loin, et nous n'osons +vraiment pas l'aborder. + + + + +CLASSIFICATION DES ABEILLES. + + +Bien qu'il y ait eu des naturalistes pour le prétendre, la +classification n'est pas, tant s'en faut, le but ultime de la science. +Elle est avant tout un procédé, un moyen d'étude, un élément de +simplification et de clarté. C'est à ce titre, et afin d'éviter des +redites, que nous nous permettons de donner ici, avant d'aborder l'étude +particulière des différentes sortes d'Abeilles, un rudiment de leur +classification. + +Nous savons déjà que, d'après la conformation de leur langue, les +Abeilles se divisent en deux grandes tribus, les ABEILLES A LANGUES +LONGUE, qu'on appelle encore APIDES ou ABEILLES NORMALES (Shuckard), et +les ABEILLES A LANGUE COURTE, appelées aussi ANDRÉNIDES, du nom d'un de +leurs genres les plus importants, ou ABEILLES SUBNORMALES (Shuckard). + +Chacune de ces divisions se subdivise à son tour, les Apides en +_Sociales_ et _Solitaires_; les Andrénides, qui d'ailleurs sont toutes +solitaires, en _Acutilingues_ et _Obtusilingues_. Enfin, les Solitaires, +d'après les situations de l'appareil collecteur, aux pattes postérieures +ou sous l'abdomen, se partagent en _Podilégides_ et _Gastrilégides_. + +Nous nous contenterons de cette ébauche de classification, que le +tableau suivant fixera mieux dans l'esprit. + + { à langue longue { Sociales. + { { { Podilégides. + Abeilles { _Apides_ { Solitaires. { Gastrilégides. + { + { à langue courte } . . . . . { Acutilingues. + { _Andrénides_ } { Obtusilingues. + +Entre ces quatre grands groupes se répartissent fort inégalement une +cinquantaine de genres européens et plus de soixante exclusivement +exotiques. Pour les raisons que nous avons fait connaître, nous ne +pourrons guère nous attacher qu'à une trentaine de ces genres, presque +tous européens. + +Quant à l'ordre que nous suivrons dans cette revue, il ne sera point +celui que le lecteur eût pu prévoir d'après ce qui a été dit des +rapports hiérarchiques des différentes sortes d'abeilles entre elles. +Nous ne prendrons point l'Abeille à son état le plus inférieur, pour +nous élever par degrés à la plus parfaite. Si naturelle, si +satisfaisante pour l'esprit que cette méthode puisse être, elle +exigerait, pour être menée à bien, tout l'appareil d'une démonstration +rigoureuse, qui ne fait grâce d'aucun détail, ne néglige aucun élément +de conviction. Tel ne saurait être le caractère de ce livre, avant tout +élémentaire et facile. + +Nous suivrons précisément l'ordre inverse de celui que nous eussions +préféré. A tout seigneur tout honneur. Au premier rang viendra l'Abeille +la plus anciennement et la plus vulgairement connue, la Mouche à miel, +puis ses congénères les plus immédiats. Les Abeilles solitaires +viendront ensuite, à commencer par celles qui diffèrent le moins des +sociales, et nous terminerons par celles qui s'en éloignent le plus. + + + + +APIDES SOCIALES + + +Une espèce animale est d'ordinaire représentée par deux formes, le mâle +et la femelle. Chez les Insectes sociaux, le type spécifique comporte au +moins trois formes. La femelle s'y dédouble, pour ainsi dire, en deux +autres, qui se partagent les fonctions ailleurs dévolues à la femelle +unique: la production des jeunes d'un côté, leur élevage de l'autre. Il +existe ainsi une femelle ou _reine_, et des _ouvrières_. + +Plus le départ entre les deux fonctions est complet, moins elles +empiètent l'une sur l'autre, et plus la société est parfaite. La +division du travail est la loi de perfectionnement de toute société, +humaine ou animale. + +Les Abeilles sociales nous offrent, à ce point de vue, trois degrés: le +Bourdon, la Mélipone, l'Abeille des ruches. + +Le mâle n'est pour rien dans cette hiérarchie. Il reste, chez les +Abeilles sociales, ce qu'il est partout ailleurs: il féconde la +pondeuse, et c'est tout. Ainsi en est-il aussi chez les Fourmis. Mais +dans les sociétés de Termites (Névroptères), le mâle peut perdre ses +prérogatives ordinaires, pour devenir, lui aussi, un travailleur, un +_soldat_, le défenseur de la communauté. C'est peut-être le seul cas, +dans toute la classe des Insectes, où le mâle renonce à l'éternelle +paresse qui est l'apanage de son sexe. + + + + +L'ABEILLE DOMESTIQUE. + + +Le genre _Apis_, dans lequel Linné confondait tout ce qu'aujourd'hui +nous appelons les Abeilles ou Apiaires, ne renferme plus actuellement +que l'Abeille domestique (_Apis mellifica_) et un petit nombre d'espèces +voisines, habitant toutes l'ancien monde. + +De toutes ces abeilles, la seule bien connue est celle de nos ruches, +répandue en nombreuses variétés dans toute l'Europe, le nord de +l'Afrique et une partie de l'Asie. + +* * * + +Il est de connaissance vulgaire que toute colonie d'abeilles, une ruche, +contient les trois sortes d'individus dont nous avons parlé: des +ouvrières, une reine et des mâles ou faux-bourdons. + +_L'ouvrière._--Tout le monde la connaît, tout le monde l'a vue, cette +infatigable mouche, dont l'extérieur, sombre et sévère, n'a rien pour +appeler l'attention, rien, si ce n'est son incessante activité. Toujours +en mouvement, visitant une fleur après l'autre, sans un instant de +répit, jamais on ne la voit posée, à ne rien faire ou à s'ensoleiller, +comme tant d'autres (fig. 17, _a_). + +Son corps est à peu près cylindrique, modérément velu, sauf le vertex et +le corselet, qui sont assez densément vêtus, le premier de poils +noirâtres, le second de poils d'un roux brun; l'abdomen est cerclé de +bandes d'un fin duvet plus clair. La tête, aplatie sur le devant, est +triangulaire, vue de face. Trois forts ocelles en triangle se voient au +milieu des poils du vertes. Sur le côté, les yeux composés, à facettes +très petites, condition favorable à une vision nette, sont pubescents à +la loupe, circonstance qui ne nuit en rien à leur fonction, car les +poils sont portés, non sur les cornéules, mais sur leur pourtour. Du +milieu de la face naissent deux antennes assez courtes, géniculées après +le premier article, à lui seul aussi long que la moitié du funicule. +Sous un large chaperon apparaît un labre court, allongé en travers; sous +le labre, des mandibules convexes en dehors, concaves en dedans, +élargies au bout, non denticulées, comme de larges cuillers. Les +mâchoires, la lèvre inférieure si compliquée nous sont connues. + +[Illustration: Fig. 17--Abeilles ouvrière, reine, mâle.] + +Le thorax n'a rien qui mérite de fixer notre attention, non plus que les +ailes, où nous signalerons seulement une cellule radiale très allongée, +trois cubitales, la seconde en long trapèze irrégulier, la troisième +très étroite, obliquement couchée sur la seconde. + +[Illustration: Fig. 18.--Pattes postérieures des trois sortes +d'abeilles.] + +Les pattes nous arrêteront plus longtemps. Celles de la première paire +sont assez grêles; le premier article des tarses, aussi long que les +suivants réunis, est garni en dessous de poils courts et serrés, formant +brosse. Aux pattes de la deuxième paire, ce premier article des tarses +est fortement élargi en palette et muni aussi en dessous d'une brosse. +Les pattes (fig. 18 _a_ et _b_) de la troisième paire sont tout à fait +caractéristiques, et témoignent d'une adaptation non moins parfaite que +celle de la lèvre inférieure. Le tibia, très aplati, en forme de long +triangle, a sa face extérieure presque plane, un peu creusée, absolument +lisse et très brillante. Les côtés du tibia sont ciliés de longs poils, +un peu voûtés au-dessus de cette surface unie, parfaitement disposés +pour contribuer à y maintenir la pâtée de pollen. Nous venons de décrire +ce que l'on appelle la _corbeille_. Le premier article des tarses qui +suit, comme celui de la deuxième paire, est en forme de palette; mais +cette palette est plus longue, surtout plus large; la brosse qu'elle +porte est formée de crins plus forts, disposés en travers sur huit ou +neuf rangées; c'est une véritable étrille. L'extrémité inférieure et +interne du tibia est garnie d'une rangée de courtes épines; l'angle +supérieur et externe du premier article des tarses se prolonge en une +sorte de talon ou éperon qui concourt, avec les épines du tibia, à +détacher et saisir sous l'abdomen les plaques de cire. + +L'abdomen, tronqué en avant, conique en arrière, est très convexe et +presque cylindrique dans son ensemble. + +* * * + +_La reine_ (fig. 17 _b_).--La _reine_ ou _femelle_ diffère de +l'ouvrière, à première vue, par sa taille beaucoup plus grande. Sa tête +est un peu plus étroite, son corselet guère plus gros, en sorte que la +différence de grandeur tient surtout à l'abdomen. Cet organe est en +effet un peu plus large, surtout plus long, jusqu'à égaler de deux à +trois fois la longueur de la tête et du corselet réunis. Du reste, le +développement de cet organe varie beaucoup suivant l'état physiologique +de l'abeille. Il est énorme au temps de la plus grande ponte; il est +plus ou moins réduit en d'autres temps, parfois même au point de n'avoir +plus que les dimensions de celui d'une ouvrière. Il se distend par +l'écartement de ses anneaux, ou se resserre, suivant le volume variable +des ovaires. + +Les organes buccaux sont sensiblement réduits chez la reine, qui jamais +ne visite les fleurs: la langue est beaucoup plus courte, les mâchoires +également; les mandibules étroites, bidentées. Les pattes (fig. 18 _c_), +assez robustes, sont dénuées de brosses et de corbeilles. + +* * * + +_Le mâle_ (fig. 17 _c_).--Le _mâle_ ou _faux-bourdon_ est gros et +robuste, sa forme générale cylindrique, sa villosité abondante. Les yeux +composés atteignent un développement énorme dans ce sexe: de la base des +mandibules, ils s'étendent de part et d'autre jusqu'au milieu du vertex, +où ils se rejoignent, séparés par un simple sillon, et ils empiètent +notablement sur la face, réduite au quart à peine de la surface de toute +la tête. Les yeux simples, refoulés vers la face par la grande extension +des yeux à réseau, sont néanmoins volumineux. Les antennes, à scape +fort court, comptent 13 articles au lieu de 12 comme il est de règle +chez toute espèce d'abeilles. Les organes buccaux sont remarquablement +courts. Le thorax est densément revêtu d'une villosité serrée, veloutée. +Les pattes antérieures et moyennes sont grêles; les postérieures (fig. +18 _d_), plus fortes, manquent de tout instrument de travail et sont +convexes extérieurement. L'abdomen est gros, obtus aux deux bouts, aussi +long que la tête et le corselet réunis, formé de 7 segments au lieu de 6 +(ouvrière et reine), le dernier presque entièrement caché, au-dessous, +par le sixième. + +* * * + +LA RUCHE.--Nous connaissons, quant à l'extérieur du moins, les habitants +de la ruche. Un mot de leur demeure. + +Un essaim, qu'il soit logé dans le creux d'un vieil arbre, dans un trou +de rocher, ou dans un de ces petits édifices dont l'apiculteur fait les +frais, habite un assemblage de _gâteaux_ ou _rayons_ de cire, pendant +verticalement du plafond de la ruche, parallèles entre eux, séparés par +des intervalles fixes, et comprenant chacun deux rangées de cellules. + +Ces cellules, dont l'axe est perpendiculaire au plan du rayon, et par +conséquent horizontal, sont, on le sait, hexagonales. Elles diffèrent +suivant l'insecte qui s'y développe. Celles qui sont destinées aux +ouvrières sont petites: 19 à la file font un décimètre. Celles qui +servent au développement des mâles sont plus grandes: 15 au décimètre. +Tel gâteau ne montre que des cellules d'ouvrières; tel autre n'a que des +cellules de mâles. Souvent le même rayon est en partie fait de cellules +d'ouvrières (fig. 19 _b_), en partie de cellules de mâles (fig. 19 _c_). + +Les gâteaux, ou plutôt leurs cellules, ne servent pas seulement de +berceau pour les abeilles. Ils servent aussi de magasins de provisions +pour le miel et pour la pâtée de pollen. + +C'est dans les intervalles des rayons que se tient la population de la +ruche, retirée, resserrée dans le cœur de l'édifice, quand le temps +est froid, pour bien conserver la chaleur intérieure, ou partout +répandue sur les rayons, quand la température est chaude, et que les +habitants sont nombreux. Mais c'est là où se trouvent des œufs, des +larves ou des nymphes, du _couvain_ en un mot, que se tiennent de +préférence les abeilles, pressées les unes contre les autres, attentives +aux soins à donner aux jeunes, et entretenant autour d'eux une douce +chaleur nécessaire à leur évolution normale. + +[Illustration: Fig. 19.--Cellules ou alvéoles.] + +La température intérieure de la ruche, prise dans la chambre à couvain, +peut osciller de 23° à 36°. Au-dessus de ce point, les abeilles cessent +tous travaux, et se tiennent à l'extérieur en grandes masses. + +Ce logis est calfeutré avec le plus grand soin; le moindre trou, la plus +étroite fissure, sont hermétiquement bouchés à l'aide d'une matière +résineuse, la _propolis_, que les abeilles se procurent, dit-on, sur les +arbres résineux ou sur les bourgeons des peupliers. Un orifice de forme +quelconque, et de dimensions en général médiocres, est seul laissé sur +une des façades de la ruche, pour l'entrée et la sortie des abeilles. +Des sentinelles veillent sans cesse à cette porte, et leurs antennes ne +manquent jamais de prendre des renseignements sur les arrivants. + + + + +PHYSIOLOGIE DE LA RUCHE + + +LA MÈRE.--Il serait bien long de rappeler tout ce que l'enthousiasme des +premiers observateurs a conçu d'idées erronées sur le compte des +abeilles, relativement à leurs mœurs, à leurs lois sociales, à leur +gouvernement. Et d'abord, on a longtemps cru que le chef de la ruche +était, non point, une reine, mais un roi. Et les despotes couronnés +pouvaient admirer et envier ce monarque de la ruche, fier d'une autorité +incontestée, toujours choyé, toujours honoré; qui n'a même à se +préoccuper de rien, car un monde d'esclaves, jeunes, vieux, mais +également dévoués, se charge de tous soins, de toutes affaires au dedans +et au dehors. + +Il faut quelque peu rabattre de ce tableau. Ce roi, d'abord, c'est une +reine;, que dis-je? une reine qui ne gouverne ni ne règne; c'est une +femelle, une pondeuse, la mère de toute la colonie. Et c'est tout. Sa +seule fécondité fait son prestige, et le culte qui l'environne, et les +soins de tous ses enfants, dont une foule toujours se presse autour +d'elle, la flattant amoureusement des antennes, présentant souvent à sa +bouche une goutte de miel, une garde du corps qui suit tous ses pas, et +au besoin saurait vaillamment la défendre. + +De la mère et de sa vitalité dépendent la population et l'opulence de la +colonie. Une mère chétive et souffreteuse fait une ruche pauvre et +misérable. Avec une robuste pondeuse, un essaim populeux, des magasins +regorgeant de richesses. Non, ce n'est pas un instinct mal adapté que +celui qui fait la constante sollicitude, les soins empressés des +abeilles pour leur mère commune. Le pur intérêt, la froide raison, ne +calculeraient pas autrement. + +Se nourrir et puis pondre, c'est là toute l'affaire, toute la vie de +cette prétendue reine. Et ce n'est pas, nous l'allons voir, une +sinécure. Mais, d'autre part, l'œuf pondu, tout est dit; la pondeuse +n'en a cure. Il sera assidûment visité par les ouvrières, son éclosion +surveillée, et la jeune larve à peine née, aussitôt pourvue d'aliments. +Donner le jour à sa progéniture, c'est assez pour la mère; les ouvrières +ses filles seront les nourrices; à elles tous les soins des enfants au +berceau, l'élevage de leurs sœurs. + +Peu de jours après sa naissance, la jeune femelle, si le temps le +permet, sort une première fois de la ruche. C'est ce qu'on appelle la +_promenade nuptiale_, qui se répète un nombre variable de fois, jusqu'à +ce qu'elle ait rencontré un faux-bourdon qui la féconde. Cet acte +s'accomplit dans les airs, et nul homme encore n'en a été témoin. La +femelle fécondée rentre dans la ruche, et n'en sortira plus de sa vie, +si ce n'est lors de la formation d'un essaim. + +Tant qu'elle vivra, elle pondra désormais des œufs fertiles, sans +qu'elle ait besoin de convoler à de nouvelles noces. Le liquide séminal +provenant du mâle se trouve contenu dans un petit réservoir globuleux, +d'un millimètre à peine de diamètre. C'est bien peu; et cependant c'est +assez pour subvenir à la fécondation des œufs que l'abeille pourra +pondre pendant toute la durée de son existence. Quelquefois cependant, +sur ses derniers jours, la provision peut s'épuiser, et nous verrons les +conséquences de cet accident. + +* * * + +Aux âges de barbarie de la science, c'était une opinion générale qu'en +des cas exceptionnels un animal pouvait provenir de son parent sans +fécondation préalable. On attribuait à des causes peu connues, souvent +surnaturelles, l'apparition d'un être dont le mode d'origine n'avait pas +été observé. La science moderne a fait justice des absurdités; mais, +trop absolue, elle avait écarté la génération sans _baptême séminal_ des +théories positives. On sait aujourd'hui, grâce à des observations +nombreuses et irréprochables, qu'un certain nombre d'êtres vivants +viennent au monde n'ayant pour tout parent qu'une mère. _Lucina sine +concubitu._ C'est ce qu'on appelle la _parthénogenèse_, ou la génération +par des femelles vierges. Tel est le cas des Pucerons, comme le +démontra, dans le siècle dernier, le philosophe et naturaliste Bonnet, +de Genève; des Lépidoptères du genre Psyché, ainsi que l'a établi de nos +jours de Siebold; des Hyménoptères de la tribu des Cynipides, auteurs de +ces excroissances souvent bizarres, que portent fréquemment certaines +plantes, particulièrement le chêne, et qu'on nomme des galles. +Bornons-nous à ces exemples; la liste des animaux reconnus +parthénogénésiques serait fort longue. Elle comprend aussi l'Abeille. + +Un curé de Silésie, apiculteur zélé, Dzierzon, frappé d'un certain +nombre de faits curieux, que la pratique avait signalés depuis longtemps +aux éleveurs d'abeilles, sans leur en révéler la cause, en chercha +l'explication et la trouva dans la parthénogenèse. Il en formula la +théorie dans les propositions suivantes: + +1º Tout œuf de l'Abeille-mère qui reçoit le contact du fluide séminal +devient un œuf de femelle ou d'ouvrière; tout œuf qui n'a pas subi +ce contact est un œuf de mâle. + +2º L'Abeille-mère pond à volonté un œuf de mâle ou un œuf de +femelle. + +Ces propositions venaient bouleverser les idées généralement admises sur +la multiplication des êtres. Elles rencontrèrent beaucoup de +contradicteurs et suscitèrent de vifs débats parmi les apiculteurs. La +théorie de Dzierzon finit cependant par triompher de toutes les +résistances. Or, voici de quelle façon merveilleusement simple elle +donnait la clef de certains phénomènes. + +Les gâteaux présentent parfois une irrégularité remarquable, qui +coïncide avec un développement exagéré de la population mâle. Les +apiculteurs allemands désignent par une dénomination spéciale ces +gâteaux mal faits; ils les appellent _buckelige Waben_ (gâteaux bossus), +et par suite _buckel Brut_ (couvée bossue), la génération qui en +provient. Quelle est la cause de ces anomalies? Elles résultent, selon +Dzierzon, de ce que la jeune reine, mal conformée pour le vol, n'a pu +quitter la ruche, ni, partant, être fécondée. Il s'ensuit fatalement +qu'elle n'a pu pondre que des œufs de faux-bourdons. Or, ces œufs +n'ont pas été pondus seulement dans les cellules destinées à recevoir +des mâles, mais aussi dans les cellules d'ouvrières, beaucoup plus +petites. Les larves de faux-bourdons sont bientôt à l'étroit dans ces +compartiments qui ne vont pas à leur taille. Les abeilles, qui s'en +aperçoivent, se hâtent de les agrandir, et on les voit, une fois clos, +se soulever en dôme saillant au-dessus du niveau des cellules renfermant +des ouvrières. + +Vers la fin de sa vie, la reine, sans cesser d'être féconde, produit une +proportion d'œufs mâles toujours croissante avec l'âge, et finit même +parfois par n'en plus produire de l'autre sexe. C'est qu'une ponte +prolongée a épuisé la provision de substance fécondante renfermée dans +le réservoir séminal. Plus d'œuf fécondé par conséquent; tout œuf +pondu est un œuf de mâle. + +On voit parfois des ouvrières pondre quelques œufs, et toujours des +œufs de mâles; le fait est signalé par Aristote lui-même. Il n'a rien +d'extraordinaire, si l'on observe que les ouvrières ne sont que des +femelles, dont les organes génitaux ont subi un arrêt de développement. +L'imperfection de l'appareil reproducteur les rend inaptes à la +fécondation, sinon à la production de quelques œufs, qui seront +inévitablement des œuf de mâles. + +Il existe deux variétés, entre autres, deux races d'abeilles: l'une est +celle de nos pays, l'autre est la race italienne, l'Abeille +_ligurienne_, l'Abeille chantée par Virgile, et préférée à la première à +cause de son humeur, dit-on, plus paisible et de la supériorité de ses +produits. Aussi essaye-t-on de la propager hors de son pays. Des +croisements en résultent. Or voici ce qui arrive invariablement, affirme +Dzierzon. Qu'une abeille allemande reçoive un mâle italien, vous +obtiendrez des femelles et des ouvrières mi-parties allemandes et +italiennes et des mâles purs allemands; et réciproquement, une femelle +italienne et un mâle allemand donneront des mâles de pure race italienne +et des femelles et ouvrières dont les caractères seront un mélange de +ceux des deux races. Preuve que le mâle et la femelle concourent +également à la production des femelles, et que le mâle n'entre pour rien +dans la procréation des mâles. + +Reste à démontrer la seconde partie de la théorie, savoir: que la reine +pond à volonté des œuf de l'un ou de l'autre sexe. Nous savons que +les cellules de mâles diffèrent de celles d'ouvrières par leurs +dimensions. Or l'Abeille-mère ne s'y méprend jamais, et, sauf les cas de +non-fécondation, chaque sorte de cellule reçoit l'œuf qui lui +convient. Elle pondrait donc, selon son bon plaisir, des mâles ou des +femelles. + +Telle est, dans ce qu'elle a d'essentiel, la théorie de la +parthénogenèse de l'Abeille, telle que Dzierzon l'a formulée et que +l'acceptent la presque totalité des apiculteurs et des zoologistes. + +Le lecteur nous permettra de lui opposer quelques doutes. Et d'abord, +n'est-elle pas exorbitante, cette faculté concédée à l'Abeille, seule +parmi tous les êtres vivants, non seulement de connaître le sexe de +l'œuf qu'elle va pondre, mais, bien plus, de pouvoir volontairement +en déterminer le sexe? Tout œuf est originairement mâle. Fécondé, il +change de sexe et devient femelle. On dit bien, pour expliquer un fait +si extraordinaire, que la pondeuse peut, à volonté, en comprimant ou non +le réservoir séminal, déverser sur l'œuf qui descend dans l'oviducte +une certaine quantité de matière fécondante, ou bien le laisser passer +sans le gratifier de cette aspersion, si elle veut faire un mâle. Il +faut cependant remarquer qu'on n'a jamais songé à attribuer à aucun +autre animal qu'à l'Abeille le pouvoir d'agir volontairement sur des +phénomènes qui, par leur essence même, semblent absolument soustraits à +l'influence de la volonté. Il ne serait donc pas trop, pour établir chez +elle l'existence d'une aussi étrange faculté, d'une foule d'expériences +concordantes. Or pas un fait expérimental ne l'a jamais prouvée. Cette +faculté reste donc une hypothèse, une explication, et rien de plus. + +C'est déjà bien assez de reconnaître à l'Abeille, non point la notion du +sexe de l'œuf qu'elle va pondre, ce qu'on ne saurait raisonnablement +admettre, mais l'instinct de déposer dans chaque sorte de cellule des +œufs du sexe approprié. Sa faculté élective va jusque-là, mais pas +plus loin; encore est-elle en certains cas mise en défaut, et il n'est +pas rare de trouver quelques mâles égarés dans des cellules d'ouvrières, +par le fait d'une pondeuse cependant en bonne santé et normalement +féconde. L'expérience a même montré à M. Drory, que si toutes les +grandes cellules ont été enlevées de la ruche, la mère, le moment venu +de pondre des œufs de mâles, n'hésite nullement à les déposer dans +les cellules d'ouvrières; et, inversement, elle pond des œufs +d'ouvrières dans des cellules de mâles, si l'on n'en a pas laissé +d'autres à sa disposition. + +La parthénogenèse n'est point ici en cause. Le fait de la ponte +d'œufs fertiles par une reine non fécondée n'est nullement contesté. +La fécondation n'est point nécessaire, pour que des germes mâles se +développent; mais cela ne veut point dire que la fécondation n'ait sur +ces germes aucune influence. Ils n'en subissent pas moins l'action du +fluide séminal, qui leur transmet, à des degrés divers, la ressemblance +paternelle. Les faux-bourdons peuvent naître sans père; mais, si un père +intervient, il leur imprime plus ou moins fortement le cachet de sa +race. + +On peut constater, en effet, contrairement aux assertions de Dzierzon, +que, dans une ruche dont la mère est de race italienne pure, mais a été +fécondée par un mâle du pays, les faux-bourdons qui, théoriquement, +devraient tous être des italiens purs, sont des métis, aussi bien que +les ouvrières. Les mâles tiennent donc de leur père, tout comme leurs +sœurs, et l'Abeille ne fait point exception à la loi commune. + +La production des œufs de l'un ou de l'autre sexe paraît être une +nécessité physiologique, étroitement liée à des conditions particulières +de température et d'alimentation, et sans aucun rapport avec la volonté +de l'Abeille. C'est normalement au printemps, et à une époque précise, +que les mâles commencent à se montrer dans les ruches. On sait, d'autre +part, que les colonies parvenues à la fin de l'hiver avec des provisions +abondantes sont celles où les mâles se montrent le plus tôt. Souvent il +suffit de nourrir artificiellement une ruche, au début du printemps, +pour y hâter l'apparition des mâles. La précocité ou le retard des beaux +jours interviennent encore pour hâter ou différer la ponte des mâles. Et +l'on ne voit pas où et comment la volonté de la pondeuse pourrait se +glisser comme facteur dans ce phénomène, si nettement soumis aux +fluctuations des circonstances extérieures. Il est vrai que les +apiculteurs nous diront que la reine, voyant le temps si beau et les +provisions abondantes, se met en devoir de pondre des mâles. Mais quelle +sagacité, quelle pénétration ont donc ces gens si bien renseignés sur +les pensées qui peuvent éclore dans la cervelle d'une abeille? + +* * * + +Deux jours après la promenade nuptiale, la jeune mère commence sa +ponte. Les œufs ne sont point déposés au hasard çà et là, dans les +cellules vides. Le haut des rayons est laissé, en général, pour les +provisions, miel et pollen. La pondeuse se place vers le milieu du +rayon; là, un premier œuf est déposé dans une cellule, puis dans les +cellules contiguës et ainsi de suite, l'espace garni d'œufs allant +toujours en s'élargissant sans jamais présenter aucun vide, en sorte que +les premiers œufs pondus se trouvent au centre de cet espace, les +plus récemment pondus sur les bords. + +Quand la mère a ainsi pourvu d'œufs une certaine étendue du rayon, +elle passe sur l'autre face, et pond de même dans les cellules adossées +aux premières. Puis elle passe aux rayons juxtaposés au premier, à +droite et à gauche, ensuite aux suivants, en s'écartant toujours +symétriquement de part et d'autre du premier, qui occupe ainsi le centre +des rayons porteurs d'œufs ou de couvain. Cette disposition a +l'avantage de réunir dans la partie centrale de la ruche, la plus facile +à maintenir à la température convenable, tout ce qu'il y a d'œufs ou +de larves; c'est là que les ouvrières se trouvent réunies en masses +pressées, réchauffant le couvain de leur propre chaleur. + +L'activité de la ponte dépend surtout de l'abondance des récoltes que +font les ouvrières, partant de la richesse de la floraison à un moment +donné. C'est au printemps, après le long repos de l'hiver, qu'a lieu la +plus grande ponte; elle est beaucoup moindre durant tout le reste de la +saison, surtout en automne. Il semble que, plus la maison s'enrichit, +plus la mère est nourrie; or, plus elle mange, plus ses ovaires +grossissent, par le grand nombre d'œufs qui viennent à maturité. Le +développement de ses organes internes se trahit extérieurement par le +volume de son abdomen: il est énorme au printemps, et il semble parfois +que l'Abeille ait peine à le traîner. + +Les premières pontes ne donnent que des ouvrières; un peu plus tard, en +avril ou dès la fin de mars, la mère commence à pondre des mâles. Il +n'est guère pondu d'œufs de ce sexe au delà de juin et juillet. Quant +aux œufs qui donnent naissance à des reines, nous ne nous en +occuperons pas pour le moment. + +* * * + +Comme la grande majorité des Insectes, les abeilles subissent des +métamorphoses, et passent par les trois états connus sous les noms de +_larve_, _nymphe_, _insecte parfait_. C'est un grand avantage, pour des +insectes sociaux, que d'avoir un développement rapide: il y a gain de +temps et de travail, et prompte réparation des déchets que, pour une +cause ou une autre, la population de la ruche peut avoir subis. Peu +d'insectes ont une évolution aussi courte que les abeilles. Et il est +remarquable que chez elles, des trois sortes d'individus, celui qui se +développe le plus vite est celui dont la privation est le plus sensible, +la mère, qui éclôt le seizième jour après la ponte; puis vient +l'ouvrière, dont le développement comprend vingt-deux jours; enfin le +mâle, qui en exige vingt-cinq. + +Voici du reste un tableau détaillant la durée des différentes phases de +la métamorphose, qui dispensera de plus amples explications. + + +--------------------+-----------+-----------+-----------+ + | | MÈRE. | OUVRIÈRE. | MALE. | + | +-----------+-----------+-----------+ + | | jours. | jours. | jours. | + | État d'œuf | 4 | 4 | 4 | + | État de larve | 5 | 5 | 6 | + | Filage du cocon | 1 | 2 | 3 | + | Repos | 2 | 3 | 4 | + | État de nymphe | 4 | 8 | 8 | + | +-----------+-----------+-----------+ + | TOTAL | 16 | 22 | 25 | + +--------------------+-----------+-----------+-----------+ + +Combien d'œufs peut pondre journellement une mère? On n'est pas +exactement renseigné à ce sujet. Certains estiment qu'au printemps, au +temps de la plus grande ponte, le chiffre des œufs pondus en un jour +peut atteindre 4000! D'autres ne croient pas qu'il dépasse 1200. + +M. Sourbé[5], acceptant comme moyenne de la ponte le chiffre de 2000 +œufs par jour, arrive par un calcul facile, basé sur le tableau qui +précède, aux résultats suivants: + + 1er jour: 2000 œufs. + + 2e jour: 2000 + 2000 = 4000 œufs. + + 3e jour: 2000 + 2000 + 2000 = 6000 œufs. + +Les œufs du premier jour éclosant le quatrième, il ne pourra jamais y +avoir plus de 6000 œufs dans la ruche. + +Par un calcul analogue, on arrive à trouver que, le vingt et unième +jour, date de la première éclosion d'ouvrières, il existera en tout 42 +000 cellules remplies d'œufs de larves et de nymphes, chiffre qui ne +sera jamais dépassé par la totalité du _couvain de tout âge_. + +Quant au chiffre de la population totale, en tant qu'ouvrières actives, +il varie dans des limites fort étendues, de 10 000 à 50 ou 60 000 +individus, parfois davantage. Avec quelle fierté et combien plus de +justesse, la mère de tous ces enfants pourrait s'appliquer la +présomptueuse parole de Louis XIV: _L'État c'est moi!_ + +Outre qu'elle est soumise à diverses oscillations dans le cours d'une +année, la fécondité de la mère décroît avec l'âge, et nous avons déjà +dit que, vers la fin de sa vie, la mère produit des mâles de plus en +plus nombreux et finit même par ne plus pondre que des mâles. La ruche, +comme on dit, devient alors _bourdonneuse_. + +Mais elle peut aussi le devenir dans d'autres circonstances, soit que la +reine, mal conformée, n'ait pu effectuer la promenade nuptiale, soit +que, fait peu connu des apiculteurs, un état pathologique particulier +ait atteint les organes reproducteurs de l'Abeille, tant les ovaires, +dont les germes tendent à l'atrophie, que le contenu du réservoir +séminal, dont les éléments se dissolvent, et qui perd ainsi son pouvoir +fécondant. + +Toute ruche bourdonneuse est vouée à une destruction prochaine, les +faux-bourdons ne faisant que consommer sans rien produire, si +l'apiculteur, à temps informé, ne se hâte d'introduire du couvain +extrait d'une autre ruche, avant que toute la population ouvrière ait +disparu de la colonie menacée. + +Chose bien remarquable, et qui met en évidence une grave imperfection de +l'instinct. Les abeilles ne sont pas moins attentives et moins +affectueuses à l'égard d'une mère bourdonneuse, que pour une mère +normalement féconde. Elles massacreront sans pitié la femelle douée des +meilleures qualités, qu'on tente d'introduire dans la ruche, pour la +substituer à la mauvaise pondeuse, pour qui elles continuent d'avoir les +attentions les plus délicates. Mieux avisées, elles devraient se hâter +de supprimer la mère inféconde et la remplacer par une nouvelle, alors +qu'il en est temps encore, et qu'il reste dans la ruche un peu de +couvain d'ouvrières. Nous verrons, en effet, comment, d'une larve +d'ouvrière elles savent faire une reine. La ruche donc, en certains cas, +s'anéantit par suite de l'imperfection de l'instinct des abeilles. + +* * * + +La mère est, en temps ordinaire, d'humeur fort placide, à tel point +qu'on peut la saisir à la main sans craindre d'être piqué, alors qu'une +ouvrière, en pareil cas, userait infailliblement de son aiguillon. Mais +il est des circonstances où la mère, elle aussi, est accessible à la +colère. + +Pas plus que les ouvrières elle ne supporte une rivale dans la colonie. +Quand, dans une ruche déjà pourvue d'une reine, une seconde vient à +éclore, l'ancienne essaye de la tuer en la frappant de son aiguillon, +qu'elle ne dégaine en aucune autre circonstance. Le plus souvent les +abeilles l'en empêchent. Mais les deux reines ne cohabitent pas +cependant sous le même toit. La séparation est nécessaire. L'ancienne +mère laisse la place vide à la nouvelle, et part avec une partie de la +population. C'est ce qu'on appelle l'_essaimage_. + +S'il en faut croire Huber, les choses ne se passeraient pas toujours +aussi paisiblement, et, au lieu d'une séparation à l'amiable, c'est un +combat qui aurait lieu, un duel à mort, dont le célèbre observateur des +abeilles a décrit les émouvantes péripéties. Nous lui laisserons la +parole. + +Après avoir raconté comment, dans une ruche contenant cinq ou six +cellules royales, la première jeune reine éclose se jeta avec fureur sur +la première cellule royale qu'elle rencontra, parvint à l'ouvrir de ses +mandibules, introduisit son abdomen dans l'ouverture, perça la reine +près d'éclore de son aiguillon, et procéda de même à l'égard des autres, +Huber voulut voir ce qui arriverait dans le cas où deux reines +sortiraient en même temps de leurs cellules. + +«Le 15 mai, dit-il, deux jeunes reines sortirent de leurs cellules +presque au même moment. Dès qu'elles furent à portée de se voir, elles +s'élancèrent l'une contre l'autre avec l'apparence d'une grande colère, +et se mirent dans une situation telle, que chacune avait ses antennes +prises dans les dents de sa rivale; la tête, le corselet et le ventre de +l'une étaient opposés à la tête, au corselet et au ventre de l'autre; +elles n'avaient qu'à replier l'extrémité postérieure de leurs corps, +elles se seraient percées réciproquement de leur aiguillon, et seraient +mortes toutes deux dans le combat. Mais il semble que la nature n'a pas +voulu que leur duel fit périr les deux combattantes; on dirait qu'elle a +ordonné aux reines qui se trouveraient dans la situation que je viens de +décrire de se fuir à l'instant même avec la plus grande précipitation. +Aussi, dès que les rivales dont je parle sentirent que leurs parties +postérieures allaient se rencontrer, elles se dégagèrent l'une de +l'autre, et chacune s'enfuit de son côté. + +...«Quelques minutes après que nos deux reines se furent séparées, leur +crainte cessa, et elles recommencèrent à se chercher; bientôt elles +s'aperçurent, et nous les vîmes courir l'une contre l'autre: elles se +saisirent encore comme la première fois, et se mirent exactement dans +la même position: le résultat en fut le même; dès que leurs ventres +s'approchèrent, elles ne songèrent qu'à se dégager l'une de l'autre, et +elles s'enfuirent. Les ouvrières étaient fort agitées pendant tout ce +temps-là, et leur tumulte paraissait s'accroître, lorsque les deux +adversaires se séparaient; nous les vîmes à deux différentes fois +arrêter les reines dans leur fuite, les saisir par les jambes, et les +retenir prisonnières plus d'une minute. Enfin, dans une troisième +attaque, celle des deux reines qui était la plus acharnée ou la plus +forte, courut sur sa rivale au moment où celle-ci ne la voyait pas +venir; elle la saisit avec ses dents à la naissance de l'aile, puis +monta sur son corps, et amena l'extrémité de son ventre sur les derniers +anneaux de son ennemie, qu'elle parvint facilement à percer de son +aiguillon; elle lâcha alors l'aile qu'elle tenait entre ses dents et +retira son dard; la reine vaincue tomba, se traîna languissamment, +perdit ses forces très vite et expira bientôt. Cette observation +prouvait que les reines vierges se livrent entre elles à des combats +singuliers. Nous voulûmes savoir si les reines fécondes et mères avaient +les unes contre les autres la même animosité.» + +Trois cellules royales operculées furent placées dans une ruche dont la +mère était très féconde. Elles furent l'une après l'autre éventrées par +la mère, et les nymphes tuées. Huber introduisit ensuite dans cette même +ruche une autre reine très féconde, qui, victime de la curiosité de +l'observateur, fut, après une courte lutte, poignardée par la «reine +régnante». + +L'imagination ne se mêlerait-elle point pour quelque part à ces récits +de l'illustre aveugle? Nous serions porté à le croire, d'autant plus +que, depuis Huber, personne encore, à notre connaissance, n'a été témoin +de ces duels entre les reines. + +Toujours est-il que, dans les circonstances ordinaires, la ruche ne +contient qu'une reine, qu'une pondeuse. C'est en vain que, dans une +colonie pourvue de sa mère, on essayerait d'en introduire une seconde. +Elle est rejetée, peu de temps après, à l'état de cadavre, exécutée par +les ouvrières bien plutôt que par la mère. Une fois du moins, j'en ai la +certitude, une reine perdue, s'étant jetée dans une de mes ruches, put à +peine franchir le trou de vol. Assaillie par les sentinelles, elle fut +presque aussitôt ramenée à l'extérieur, et je la vis, sur le tablier, +tiraillée en tous sens par une multitude d'abeilles, frappée enfin de +l'aiguillon par l'une d'elles et rejetée, inanimée, au pied de la ruche. +Pour qu'une reine étrangère soit agréée, il faut que la ruche soit +orpheline; la nouvelle arrivée est alors accueillie avec empressement et +choyée comme la mère commune. + +On a cependant signalé des cas de coexistence de deux reines fécondes +dans une même colonie. Le fait est exceptionnel, mais on est obligé de +l'admettre, car il est affirmé par plus d'un observateur digne de foi. +Et d'ailleurs il s'explique. La reine, nous le savons, est toujours +entourée d'une garde qui la défend contre toute agression. Il peut +arriver qu'une jeune reine venant d'éclore soit immédiatement entourée +de jeunes ouvrières qui n'ont pas eu le temps de connaître leur mère. +Elles adoptent la jeune reine, la défendent contre leurs sœurs +aînées, qui voudraient s'en débarrasser; et comme la reine légitime est, +de son côté, protégée de même par les vieilles abeilles contre les +gardiennes de la jeune reine, il s'ensuit que l'une et l'autre se +maintiennent, comme deux compétiteurs à l'empire, à la tête de deux +factions rivales. + +* * * + +Combien de temps vit une reine? Trois ou quatre ans sont la durée +normale de son existence. On a vu cependant des reines encore vivantes +après cinq étés, soit cinq années de vie active. C'est une longue vie +pour un insecte. Encore un des plus remarquables effets de l'adaptation. +La mort de la mère, en effet, est toujours un grave dommage pour la +colonie. Elle se traduit inévitablement par la cessation de la ponte +durant tout le temps qui s'écoule entre la disparition de la pondeuse et +son remplacement. Et ce temps peut comprendre une vingtaine de jours au +moins, si la ruche ne contient pas déjà des cellules royales avec larves +ou nymphes. On peut juger, par les évaluations qu'on a faites de la +ponte journalière, combien l'interrègne représente d'œufs non pondus, +d'habitants perdus pour la colonie. + +* * * + +LES MALES.--Les mâles ou faux-bourdons, nous le savons déjà, n'ont +d'autre rôle à remplir que celui de féconder les jeunes reines. +Quoiqu'un seul soit élu pour cette importante fonction, et pour qu'elle +soit assurée, leur nombre est considérable dans la ruche, et dépend de +son importance. Il peut y en avoir de quelques centaines à deux ou trois +milliers. Ils ne travaillent ni n'exercent aucune fonction utile dans la +colonie. Jamais on ne les voit sur les fleurs; ils ne se nourrissent +qu'aux frais de la maison et aux dépens des provisions de miel amassées +dans les rayons. Leur vie est tout entière dans cette phrase de Kirby: +_Mares, ignavum pecus, incuriosi, apricantur diebus serenis, gulæ +dediti_. + +Ils ne sortent de la ruche que dans les beaux jours et aux heures les +plus chaudes de la journée, surtout de midi à deux ou trois heures. Leur +vol est très bruyant et suffit à les distinguer des ouvrières. En dehors +des quelques heures où ils prennent leurs ébats dans les airs, ils +passent leur temps à se gorger de miel ou à dormir paresseusement sur +les rayons. + +Ils se montrent dès le mois d'avril, avant le temps de l'essaimage et de +l'éclosion des jeunes reines. Sur la fin de juillet, en général, il ne +s'en produit plus. Comme ils consomment beaucoup, que leur présence est +une cause de déchet très sensible, les ouvrières se hâtent de s'en +débarrasser, dès qu'ils ne sont plus utiles, après l'essaimage, ou dès +qu'une cause quelconque appauvrit la colonie. Elles expulsent sans pitié +ces bouches inutiles et les jettent violemment à la porte. On a dit +qu'elles les tuent. Cela n'est pas exact, le mot pris à la lettre, car +elles ne les frappent point de l'aiguillon. Mais, les tirant de leurs +mandibules par les pattes, par les antennes, elles les mettent +simplement dehors, où on les trouve transis, se mouvant péniblement, +montrant par les quelques articles qui leur manquent aux antennes ou aux +pattes, les traces de la violence qui les a arrachés du nid. Ils +périssent ainsi misérablement de faim et de froid. Ah! les hommes ne +sont pas heureux, dans cet État où les femmes gouvernent et ont seules +le privilège de porter l'épée! + +* * * + +LES OUVRIÈRES. LA CIRE. ÉDIFICATION DES RAYONS.--Lorsqu'un essaim, +échappé d'une ruche, s'établit en quelque endroit pour y fonder une +nouvelle colonie, les ouvrières s'empressent de bâtir des gâteaux. La +matière dont ils sont faits, chacun le sait, est la cire. Cette +substance est le produit d'une sécrétion. Les glandes cirières sont +placées sous l'abdomen. Si l'on soulève le bord écailleux d'un segment, +pour mettre à découvert la base du segment suivant, ou simplement si +l'on exerce sur l'abdomen une traction suffisante pour dégager les +segments les uns des autres, on voit, sur la partie habituellement +recouverte par le segment précédent, à droite et à gauche de la ligne +médiane, une surface en forme de pentagone irrégulier, d'aspect +jaunâtre, de consistance molle. C'est là que la cire est sécrétée, à +l'état de minces lamelles ayant la forme de la surface glandulaire +elle-même (fig. 20). + +Les quatre segments intermédiaires sont seuls pourvus de glandes +cirières; elles manquent au premier et au dernier, et font absolument +défaut aux mâles et aux reines. + +Quand une abeille veut faire usage de la cire qu'elle a produite, elle +détache les lamelles cireuses de dessous son abdomen, à l'aide de la +pince formée par le crochet ou éperon du premier article des tarses +postérieurs et l'extrémité garnie d'épines du tibia. Au moment où elle +est détachée, la substance cireuse est transparente. Portée à la bouche +de l'Abeille et pétrie par les mandibules avec la salive, elle devient +opaque et acquiert les qualités qu'on lui connaît. + +[Illustration: Fig. 20.--Glandes cireuses de l'Abeille.] + +Quand les abeilles se disposent à bâtir, elles s'attachent au plafond du +local adopté, et, vers son milieu, elles établissent une petite lame +verticale de cire. Pour poser ce premier fondement du rayon, elles +procèdent de la façon suivante. Une première abeille, la bouche munie +d'un peu de cire, préalablement pétrie avec la salive, refoule les +autres en s'agitant d'une sorte de tremblotement très vif, se fait une +place libre à l'endroit choisi, et là elle dépose la cire qu'elle tient +entre ses mandibules, l'applique et la travaille en une petite lame +saillante. Une autre lui succède et agrandit la lame, puis une +troisième, et ainsi de suite, jusqu'à ce que la lame, accrue par ces +apports répétés, descende d'une longueur de 2 à 5 centimètres. Ce n'est +encore qu'une simple cloison, comme le plan axial du futur rayon, sans +la moindre ébauche de cellules; son épaisseur est d'environ 3 à 4 +millimètres. + +Bientôt une abeille va creuser, avec ses mandibules, au haut de cette +lame, une cavité arrondie dont elle fixe les déblais sur le pourtour, +vers le haut, et qu'elle façonne en une sorte de margelle. Une autre +vient continuer ce premier travail. Puis on voit deux ouvrières, +opposées l'une à l'autre, chacune sur une des faces de la cloison, +travailler à deux cavités adossées. D'autres abeilles viennent +successivement renforcer ces travailleuses; il y en a bientôt, dix, +vingt, puis enfin un si grand nombre, qu'il devient impossible de rien +voir. + +Les cavités, d'abord arrondies, prennent bientôt, au fur et à mesure que +leur fond s'amincit, la forme de pyramides à trois pans, et les rebords, +primitivement circulaires, prennent la forme de six pans inclinés de 60 +degrés les uns sur les autres. Les cellules sont déjà reconnaissables; +elles n'ont plus qu'à s'allonger horizontalement, leurs pans à +s'accroître, pour atteindre leur longueur normale et se parfaire. + +Pendant que les cellules s'ébauchent dans le haut de la cloison, +celle-ci continue à s'étendre sur tout son pourtour, mais plus +rapidement dans le sens vertical, en sorte que le gâteau en train de +s'accroître présente une forme elliptique, à grand axe vertical. Au fur +et à mesure, les cellules s'allongent avec une telle uniformité, que le +gâteau, toujours aminci sur les bords, augmente régulièrement +d'épaisseur vers sa partie moyenne et basilaire, où sont les cellules +les plus anciennes. Son pourtour est toujours à l'état de cloison, avec +des ébauches de cellules. Il en est autrement quand le gâteau a atteint +tout le développement que les abeilles jugent à propos de lui donner: +son bord inférieur alors s'épaissit, les cellules extrêmes atteignant à +leur tour les dimensions normales. + +La première rangée de cellules, celles qui adhèrent à la voûte, n'ont +jamais la forme des vraies cellules; deux pans supérieurs et l'angle de +60° qu'ils forment, y sont remplacés par la surface plane du plafond. En +outre, ces cellules faisant office de support du rayon, sont faites +d'une substance complexe, peut-être d'un mélange de cire et de propolis, +bien plus ferme et plus tenace que la cire pure. + +Les cellules adossées sur les deux faces du rayon ne sont pas +directement opposées une à une, ainsi que la forme pyramidale de leur +fond le fait pressentir. Si l'on enfonce, en effet, une épingle dans +chacune des trois faces du fond d'une cellule, on voit, sur l'autre côté +du rayon, que chacune des épingles se trouve être sortie dans une +cellule différente; on reconnaît ainsi que l'axe d'une cellule +correspond à l'arête commune de trois cellules juxtaposées, sur l'autre +côté du rayon. + +Les abeilles n'attendent point qu'un gâteau ait atteint ses dimensions +définitives pour en commencer d'autres. Dès que le premier a acquis une +certaine étendue, parfois une longueur de quelques centimètres +seulement, deux autres gâteaux sont construits simultanément, à droite +et à gauche du premier; puis, quelque temps après, deux autres à droite +et à gauche des seconds, et ainsi de suite, jusqu'à ce que le nombre +soit jugé suffisant, nombre qui dépend de la population et de la +fécondité de la mère. + +D'après ce qui précède, les rayons descendent verticalement de la voûte +et sont par suite parallèles entre eux. Mais cette régularité est loin +d'être constante. Bien souvent il arrive, on ne sait par quel caprice, +que les abeilles posent la première assise d'un rayon dans une direction +oblique par rapport à celle du rayon voisin; le nouveau rayon sera +vertical comme les autres, mais il ne leur sera plus parallèle; au +contraire, son plan faisant un angle avec celui du voisin, le +rencontrera et se soudera à lui. Cette irrégularité est souvent fort +désagréable pour l'apiculteur, et gênante pour ses observations ou ses +manipulations; mais les abeilles n'en ont cure. Elles font même souvent +pis que cela, en déviant les gâteaux de leur direction verticale et +fixant le bord inférieur ainsi détourné, soit à un autre gâteau, soit à +la paroi de la ruche. + +Ces anomalies, qui sont fréquentes, semblent indiquer que la verticalité +des rayons n'est pas une condition recherchée par les abeilles, mais un +résultat fortuit de la manière dont leurs constructions sont édifiées. +Quand les abeilles cirières pendent en plusieurs grappes de la voûte et +construisent simultanément plusieurs gâteaux, ces grappes demeurent le +plus souvent isolées les unes des autres et subissent ainsi, avec le +gâteau qu'elles forment, la direction que leur imprime la pesanteur. +Mais si les abeilles d'une grappe s'accrochent à celles d'une autre ou à +la paroi voisine, la grappe, ainsi déviée de la verticale, tire sur le +gâteau en voie d'accroissement, dont la mollesse est grande et la +rigidité nulle; le gâteau se tord, devient gauche et va se fixer au +premier obstacle voisin. + +Nous savons que les abeilles construisent deux sortes de cellules, sans +compter les cellules royales, les petites cellules ou cellules +d'ouvrières et les grandes cellules, ou cellules de faux-bourdons. Les +unes et les autres ont une longueur de 13 millimètres à 13mm,5. +L'épaisseur totale du rayon est de 26 à 27 millimètres. Un intervalle de +9 millimètres environ sépare entre eux les rayons. + +* * * + +Ces délicates constructions de cire sont une des plus étonnantes +merveilles de l'instinct. On remplirait un volume des pages éloquentes, +souvent jusqu'à l'enthousiasme, que l'admiration du génie architectural +des abeilles a dictées aux apiculteurs, aux savants, aux poètes. + +Avec un minimum de matériaux, faire des cellules ayant la plus grande +capacité possible; trouver la forme de ces cellules qui permette +d'utiliser pour le mieux l'espace disponible; faire, en un mot, dans un +espace donné, le plus de cellules possible d'une capacité déterminée, +tel est le difficile problème que les abeilles ont pratiquement résolu. +Le plus habile ouvrier, qui aurait à en chercher la solution, à l'aide +du compas, de la règle et de l'équerre, serait singulièrement +embarrassé. Figures géométriques définies, mesures d'angles précises, +rhombes et trapèzes, prismes et pyramides, la solution exige ces notions +et d'autres encore. Et tout cela n'est qu'un jeu pour des mouches. Bien +plus, leurs procédés n'ont rien de commun avec ceux du géomètre; elles +commencent leur travail et le développent comme jamais praticien ne +songerait à le faire. Il découperait, lui, dans une lame plane, des +losanges, des trapèzes de dimensions et d'angles voulus, et les +raccorderait ensuite. Tout autrement fait l'Abeille. Sous sa mandibule, +son unique instrument de travail, une surface sphérique devient +graduellement pyramidale; un rebord circulaire peu à peu se plie en une +ligne régulièrement brisée, et se transforme en hexagone. + +Bien des efforts ont été faits pour essayer de comprendre comment ces +petites créatures arrivent à exécuter un travail aussi parfait. Darwin +seul a réussi à porter quelque lumière dans une question si obscure, et +à démontrer que «ce magnifique ouvrage est le simple résultat d'un petit +nombre d'instincts fort simples[6]». + +Nous résumerons la démonstration de l'illustre naturaliste. + +Invoquant d'abord «le grand principe des transitions graduelles,» Darwin +constate que l'Abeille se trouve au plus haut degré d'une échelle, dont +le plus bas est occupé par le Bourdon et un degré intermédiaire par la +Mélipone. Le Bourdon travaille sans ordre, surtout sans économie; ses +alvéoles sont ellipsoïdes, simplement rapprochés, souvent irréguliers. +Nous savons que ceux des abeilles sont des prismes hexagonaux contigus, +adaptés à un fond pyramidal, formé de trois faces losangiques. Les +constructions de la _Melipona domestica_, du Mexique, que Huber a +étudiées, tiennent le milieu entre celles des abeilles et celles des +bourdons, et font comprendre comment la nature a pu passer de la plus +grossière de ces formes à la plus parfaite. Les cellules à couvain de la +Mélipone sont cylindriques, assez régulières, et ne servent pas de +réservoirs à miel. Les provisions sont amassées dans de grandes urnes +sphéroïdales, tantôt isolées, tantôt contiguës, formant une +agglomération irrégulière. + +Considérons deux urnes dans ce dernier cas. La distance de leurs centres +étant moindre que la somme de leurs rayons, les deux sphères se coupent, +comme on dit en géométrie, suivant un cercle commun à l'une et à +l'autre. Au lieu de laisser les deux sphères empiéter l'une sur l'autre, +les Mélipones élèvent entre elles une cloison plane, qui est précisément +ce cercle d'intersection dont nous venons de parler. Si, au lieu de deux +sphères s'entrecoupant, nous concevons qu'il y en ait trois ou un plus +grand nombre, il existera trois cloisons planes ou davantage. Remarquons +que trois cloisons concourantes auront pour intersection commune une +ligne droite; et telle est l'origine de chacune des arêtes horizontales +du prisme hexagonal de l'Abeille. Enfin, si une sphère repose sur trois +autres, les trois surfaces planes auront la forme d'une pyramide et +représenteront le fond de la cellule de l'Abeille. + +«En réfléchissant sur ces faits, ajoute Darwin, je remarquai que si la +Mélipone avait établi ses sphères à une égale distance les unes des +autres, si elle les avait construites d'égale grandeur, et disposées +symétriquement sur deux couches, il en serait résulté une construction +probablement aussi parfaite que le rayon de l'Abeille. + +«Nous pouvons donc conclure en toute sécurité que, si les instincts que +la Mélipone possède déjà, et qui ne sont pas très extraordinaires, +étaient susceptibles de légères modifications, cet insecte pourrait +construire des cellules aussi parfaites que celles de l'Abeille. Il +suffit de supposer que la Mélipone puisse faire des cellules tout à fait +sphériques et de grandeur égale; et cela ne serait pas très étonnant, +car elle y arrive presque déjà. + +....«Grâce à de semblables modifications d'instincts, qui n'ont en +eux-mêmes rien de plus surprenant que celui qui guide l'Oiseau dans la +construction de son nid, la sélection naturelle a, selon moi, produit +chez l'Abeille d'inimitables facultés architecturales.» + +Sans entrer dans plus de détails, ce qui précède nous semble suffire +pour faire saisir le sens de la démonstration de Darwin. Elle ôte à +l'instinct de l'Abeille tout le merveilleux qu'à première vue il semble +avoir; elle le fait rentrer dans la loi commune du développement graduel +des facultés de tout ordre, elle le rend, en un mot, accessible à la +science. + +Il n'est pas inutile d'ajouter à ce propos, que la précision +mathématique dont on s'était plu à gratifier les travaux de l'Abeille, +s'évanouit lorsqu'on y regarde de près et qu'on y apporte des mesures +rigoureuses. Ni les cellules d'une même sorte n'ont des dimensions +absolument identiques, ni leurs éléments une régularité irréprochable, +ni les lames qui les forment une épaisseur toujours la même. Mais où +donc, dans la nature, est la perfection géométrique? Le cristal lui-même +ne la réalise point. Réaumur était donc dans l'illusion, quand il +proposait de prendre dans les dimensions des cellules d'abeilles l'unité +qui devait servir de base au système des mesures. + +Des défectuosités d'un autre ordre altèrent encore la régularité des +rayons. Quand il s'agit de passer d'une sorte de cellules à une autre, +des cellules d'ouvrières aux cellules de mâles, le raccordement des unes +aux autres étant impossible, la transition se fait par le moyen de +cellules de dimensions intermédiaires, et, çà et là, par des vides, par +des espaces inutilisés, perdus en un mot. Enfin, à certains moments où +le temps presse, où la récolte de miel est surabondante, au lieu de +construire de nouveaux gâteaux, on se contente, si l'espace le permet, +d'allonger démesurément les cellules déjà construites, et, tout en les +allongeant, on les courbe, on les relève du côté de l'orifice, afin +d'empêcher l'écoulement du miel. Ceci n'est plus de la géométrie, cela +est vrai, mais c'est de la physique bien comprise. + +* * * + +Les rayons servent à une double fin, l'élevage du couvain et +l'emmagasinage des provisions. + +Le couvain est la grande préoccupation des abeilles. Il est l'objet de +leurs soins incessants. C'est pour lui que sont entrepris presque tous +les travaux de la ruche; c'est pour lui qu'est faite la majeure partie +de la récolte. Si bien que c'est le signe certain de l'existence d'une +mère féconde dans la ruche, que de voir rentrer des butineuses chargées +de pollen. Dès que cet apport cesse, on peut être sûr qu'il n'y a pas de +larves à nourrir, que la mère ne pond plus, ou qu'elle a cessé de vivre. + +Nous avons déjà vu que les abeilles se tiennent en masses pressées à la +hauteur des cellules garnies de couvain, qu'elles entretiennent ainsi +dans une chaleur convenable. Le refroidissement est très préjudiciable +au couvain. + +A peine la jeune larve est-elle sortie de l'œuf, qu'elle reçoit de la +nourriture. Son alimentation varie avec l'âge: au début, c'est une +substance fluide, de nature albumineuse, à laquelle se mêle bientôt une +certaine quantité de miel; puis enfin une bouillie faite de pollen et de +miel, que les nourrices vont puiser dans les cellules où ces aliments +sont tenus en réserve. + +La larve se tient courbée au fond de la cellule, dont elle remplit +bientôt toute la largeur; elle est alors obligée de se détendre un peu, +à mesure qu'elle grossit, et de s'allonger en spirale. Elle ne se tient +point immobile: la nourriture lui étant servie en avant de la tête, il +lui faut, pour l'atteindre, progresser en tournant autour de l'axe de la +cellule. Depuis son éclosion jusqu'au terme de sa croissance, elle ne +fait qu'un repas ininterrompu, tant les nourrices mettent de ponctualité +à la servir. + +Une particularité, qui d'ailleurs lui est commune avec les larves des +autres abeilles, a beaucoup intrigué jadis les naturalistes. Tout le +temps qu'elle mange et se développe, elle ne fait point d'excréments, de +sorte qu'on a longtemps cru que la larve n'avait point d'anus, et que +son intestin se terminait en un fond aveugle. La partie terminale de +l'intestin, extrêmement grêle, avait échappé aux anatomistes, et avait +fait admettre une anomalie qui n'existe pas. C'est quand elle est repue +et qu'elle a atteint toute sa taille, que la larve se débarrasse de tous +les résidus accumulés de sa digestion, et on les retrouve, sous forme de +crottins brunâtres, au fond de la cellule. + +[Illustration: Fig. 21.--Larve et nymphes de l'Abeille ouvrière.] + +Quand le nourrisson n'a plus besoin de rien, les ouvrières l'enferment +dans sa cellule, en y adaptant un couvercle (_opercule_) sensiblement +plan, fait d'une cire brune, détachée des bords des vieilles cellules. +Ceci arrive le neuvième jour depuis la ponte de l'œuf. La cellule +operculée, le ver se file un cocon dans cette chambre close; puis, après +deux ou trois jours de repos, se transforme en nymphe. Cet état dure +trois jours, au bout desquels la jeune Abeille entame le cocon et le +couvercle de cire; les nourrices l'aident dans ce travail. Elle sort de +son berceau, faible et toute pâle. Les ouvrières l'entourent, la +lèchent, la brossent, la réconfortent de quelques lampées de miel. Elle +a besoin de plusieurs jours, pour que ses poils grisâtres prennent leur +couleur sombre définitive, ses téguments de la consistance, ses muscles +de la vigueur. Elle peut alors se mêler à ses sœurs aînées et prendre +part à leurs travaux. + +Que va-t-elle devenir? Cirière ou nourrice? Sentinelle ou butineuse? Ou +bien sera-t-elle à la fois tout cela, suivant les circonstances ou au +gré de son caprice? Dans toute association bien réglée, les attributions +de chacun sont nettement déterminées. Les abeilles n'ont garde de se +soustraire à cette loi conservatrice. Mais c'est l'âge, et l'âge seul, +qui détermine la fonction. La même abeille peut successivement les +remplir toutes. Les jeunes abeilles sont vouées aux travaux intérieurs. +Elles sont les cirières et les nourrices, et cela pendant une période de +dix-sept à dix-neuf jours. Passé ce temps, elles deviennent butineuses. + +* * * + +Nous avons vu à l'œuvre les cirières et les nourrices. C'est le +moment de parler des butineuses. Avant de décrire leurs travaux, il nous +faut, à leur endroit, examiner une question qui n'est pas sans +importance. Comment l'abeille, une fois sortie de la ruche, sait-elle la +retrouver? Les pourvoyeuses, en effet, ne portent pas leurs promenades à +quelques tires-d'aile seulement du logis; l'expérience a montré qu'elles +peuvent se répandre au loin jusqu'à deux et trois kilomètres et même +davantage. Il n'est donc pas aisé de comprendre comment ces petites +bêtes retrouvent le chemin du retour. On a beaucoup philosophé et même +divagué sur ce sujet. La réalité est la chose du monde la plus simple. + +Lorsque, après plusieurs journées assez froides pour empêcher les +abeilles de sortir, survient un beau soleil, on voit, au moment le plus +chaud du jour, un véritable nuage d'abeilles, surtout si la colonie est +populeuse, voleter en tourbillonnant devant la ruche. C'est un spectacle +parfois admirable, et les apiculteurs le désignent sous le nom de +_soleil d'artifice_. + +Regardez attentivement les abeilles qui le composent; vous reconnaîtrez +que toutes sont tournées la tête du côté de la ruche, les unes +s'éloignant en décrivant des cercles de plus en plus grands, les autres +revenant en décrivant des cercles ou des zigzags de plus en plus petits. +Or toutes ces abeilles sont des abeilles jeunes, ce qu'il est facile de +reconnaître à la fraîcheur de leur poilure. + +Pour être mieux édifié, regardez ce qui se passe à l'entrée de la ruche, +et suivez une jeune abeille dès l'instant où elle se montre à la porte. +Vous la voyez alerte, et cependant hésitante, évidemment joyeuse de la +lumière et de sa vie nouvelle, faire quelques pas de çà, de là, sur le +tablier, puis, toute maladroite, se décider enfin à prendre son essor, +ce qu'elle fait, tantôt en se retournant d'abord vers la porte et +s'envolant à reculons, ou bien en s'élançant à quelques centimètres +seulement, pour se retourner aussitôt; puis enfin, lentement et avec une +attention évidente, elle s'éloigne, toujours à reculons, dans une spire +de plus en plus élargie. + +Voyez au contraire cette autre abeille, dont la défroque pelée dit assez +l'expérience acquise, les travaux accomplis, une vieille butineuse +enfin: brusquement elle franchit le seuil, la tête levée, pleine +d'assurance; c'est tout au plus si elle s'arrête un instant à donner un +dernier coup de brosse à ses yeux, à ses antennes, pour s'élancer +aussitôt, en droite ligne, pressée d'arriver tout là-bas, où elle sait +des fleurs riches de pollen et de miel, qu'elle a hâte de recueillir. + +Quel est donc le but des jeunes ouvrières qui font le soleil d'artifice? +Il se devine aisément. Sortant pour la première fois de la ruche, elles +se familiarisent avec son aspect, en explorent les abords, et, de plus +en plus loin, le voisinage. Comme on ne tarde pas à perdre de vue +l'Abeille s'élevant dans les airs, on ne peut que supposer que son +exploration continue encore au delà par le même procédé. En décrivant +ses cercles de plus en plus vastes, la tête tournée vers le lieu qu'elle +vient de quitter, l'Abeille se trouve, tout en s'éloignant, dans la +situation du retour. Lorsqu'elle a ainsi fixé dans sa mémoire la +topographie de la région environnant le lieu de sa naissance, elle peut +désormais sortir sans hésiter, sûre de retrouver son chemin, et, devenue +butineuse, s'élancer comme un trait du trou de vol, sans jamais se +retourner en arrière. + +C'est donc la mémoire qui ramène l'Abeille à la ruche. Le souvenir qui +la guide s'est fait par le plus sûr et le plus simple des procédés, +puisque le chemin du retour est appris à l'aller dans la situation même +du retour: l'Abeille s'éloigne de la ruche ayant devant elle le tableau +qu'elle aura, devant elle encore, pour revenir. + +Aussi qu'arrive-t-il, si on enlève la ruche pendant que les Abeilles +sont aux champs ou qu'on la remplace par une autre? La butineuse, au +retour, désorientée, cherche de tous côtés, dans une évidente +inquiétude. Au bout d'un moment, on la voit repartir, comme pour +s'assurer si elle a bien suivi le bon chemin; mais toujours le même +chemin la ramène au même endroit. Si l'on n'a fait que changer la ruche +de place, pour la poser à une faible distance, la butineuse finit par la +retrouver. Si la ruche a été transportée fort loin, c'en est fait; le +hasard serait bien grand si elle était retrouvée, et les pauvres +Abeilles, après avoir longtemps rôdé autour du lieu où fut leur berceau, +iront, de guerre lasse, demander dans quelque ruche du voisinage une +hospitalité qui leur sera rarement accordée, et mourront misérablement, +poignardées par ses habitants! + +Si, à la place de l'ancienne ruche, une autre a été mise, les butineuses +de la première, après des hésitations sans fin, se décident à y +pénétrer. Chargées de provisions, elles sont bien accueillies par les +habitants de la maison, et elles feront désormais partie de la famille. +Les apiculteurs usent fréquemment d'un pareil artifice, pour renforcer +un essaim trop faible: ils lui donnent toutes les butineuses d'une forte +ruche, en l'installant à sa place. L'ancienne ruche, portée ailleurs, se +sera bientôt refait son bataillon de butineuses. + +* * * + +Sûre de retrouver le chemin de la ruche, grâce à la gymnastique que nous +avons décrite, l'Abeille peut en toute assurance aller aux provisions. +La voilà butineuse. Le pollen et le miel sont les deux objets importants +de ses courses au dehors; mais la propolis, qui sert à boucher les +fissures de la ruche, est encore une denrée fort utile; l'eau enfin est +indispensable, soit pour diluer la pâtée servie aux larves, soit pour +dissoudre le miel granulé, c'est-à-dire le vieux miel dans lequel le +sucre s'est séparé en grumeaux solides. Aussi l'apiculteur a-t-il soin +de ménager, à portée de ses ruches, un abreuvoir où les Abeilles +puissent aller puiser l'eau dont elles ne sauraient se passer. Cette +nécessité était déjà connue de Virgile. + +La cueillette du pollen présente des particularités assez curieuses. +Dans les fleurs dont les étamines sont peu élevées au-dessus du +réceptacle, ou dont la corolle est tubuleuse, l'Abeille, pour recueillir +le pollen, se pose sur ou dans la fleur. Elle brosse alors les étamines +de ses pattes antérieures, et recueille ainsi la poussière pollinique. +Mais elle n'est pas emmagasinée telle quelle dans les corbeilles; il +faut qu'elle soit transformée en une pâte cohérente, par son mélange +intime avec une certaine quantité de miel. Il est aisé, en certains cas, +de voir comment se fait cette manipulation. + +Si l'on examine attentivement une Abeille butinant dans une fleur peu +profonde, une capucine par exemple, on la voit, tout en introduisant sa +trompe au fond du réceptacle, pour y recueillir le nectar, frotter de +ses pattes antérieures les anthères, afin d'en détacher le pollen; puis, +se soulevant légèrement au-dessus de la fleur, elle agite vivement ses +pattes intermédiaires, pour pétrir le pollen, que la trompe, faiblement +déployée, humecte d'un peu de miel dégorgé, et le coller ensuite aux +corbeilles. Cette opération accomplie, l'Abeille se rabat de nouveau +dans la fleur, pour y continuer sa cueillette, ou, s'il n'y a plus rien +à faire, passe à une autre, qu'elle exploite de la même manière. + +Dans une fleur largement ouverte et dont les étamines sont portées sur +de longs filets, le pavot des jardins, par exemple, les choses se +passent un peu autrement. L'Abeille ne se pose point sur la fleur, ce +qui ne lui permettrait pas d'atteindre les anthères trop haut placées; +mais, tout en se soutenant en l'air, à hauteur convenable, elle frôle +de ses pattes antérieures ces organes couverts de pollen, qu'elle +recueille de la sorte. Le pétrissage se fait comme dans le cas +précédent. + +On peut remarquer que l'Abeille recueillant du pollen ne visite que des +fleurs de la même espèce. Jamais du pollen de plusieurs couleurs ne se +voit mélangé dans ses corbeilles. Il en est de même dans les cellules où +le pollen est entassé; on ne voit jamais dans une même cellule que du +pollen de même sorte, ce qui semble indiquer qu'une seule Abeille se +charge d'approvisionner une cellule déterminée. Quelle peut être la +raison de cette habitude? on l'ignore absolument. + +L'Abeille rentrée dans la ruche les corbeilles chargées de pâtée +pollinique, se débarrasse de son fardeau à l'entrée de la cellule +destinée à le recevoir, aidée dans cette opération par ses sœurs. La +pâtée nouvellement apportée est appliquée et fortement pressée, à l'aide +des mandibules, sur celle que contient déjà la cellule. Après s'être +soigneusement brossée et nettoyée du moindre grain de pollen collé à ses +poils, à ses yeux, à ses antennes, la butineuse court à la porte, et, +pleine d'entrain, s'élance de nouveau vers les champs. + +L'Abeille amassant du pollen peut en même temps recueillir du miel. +Nombre de butineuses cependant ne rapportent à la ruche que du miel, +particulièrement dans l'après-midi, où une grande partie du pollen a été +déjà épuisé dans les fleurs. Il en est de même, à plus forte raison, +dans les premières heures de la journée, alors que la déhiscence des +anthères ne s'est pas faite encore. Son jabot rempli de miel, l'Abeille +rentre à la ruche et va le dégorger dans une cellule. + +Les cellules entièrement pleines de miel ou de pollen sont operculées, +c'est-à-dire fermées exactement d'un mince couvercle de cire, +immédiatement appliqué sur le contenu. Tandis que les cellules à couvain +sont operculées avec de la cire vieille, l'opercule des cellules à +provisions est fait de cire nouvelle et blanche, sécrétée tout exprès. +Absolument plein de toute la masse de provision qu'il est susceptible de +contenir, le rayon est entièrement operculé du haut en bas, sur ses deux +faces. + +Bien que les Abeilles soient peu difficiles, relativement à la qualité +du miel qu'elles récoltent, et qui parfois est détestable, elles savent +néanmoins faire la différence entre le nectar des diverses fleurs. Il en +est qu'elles préfèrent, et pour lequel elles délaissent tous les autres, +quand le choix est possible. Ainsi les Légumineuses, mais surtout les +Labiées, sont les plantes mellifères par excellence. C'est aux Labiées, +qui abondent sur l'Hymette, que le miel si vanté dès l'antiquité, doit +encore aujourd'hui ses qualités exquises. Il est bien digne de remarque +que le goût des Abeilles, à cet égard, soit absolument conforme au +nôtre. Plus difficiles qu'elles toutefois, nous ne pouvons tolérer +l'âcre liqueur qu'elles puisent dans les renoncules, pas plus que le +nectar nauséeux des arbousiers. + +* * * + +L'activité des Abeilles, surtout des pourvoyeuses, dépend de la +fécondité de la mère. Mais cette fécondité est subordonnée à son tour à +la richesse des provisions. Quand le miel donne bien, que les rentrées +sont abondantes, la mère, mieux nourrie, pond davantage. Si, au +contraire, la source du miel tarit dans les fleurs, la ponte décroît à +proportion. Toutefois, quand le miel est extrêmement abondant, ce qui +arrive lorsque les circonstances favorisent la floraison de certaines +plantes mellifères, telles que les acacias, les trèfles, etc., l'avidité +sans mesure des Abeilles sacrifie le couvain à la récolte, et, pour +faire place à celle-ci, des œufs, des jeunes larves peut-être, sont +supprimés. Tel rayon rempli d'œufs la veille n'en contient plus un +seul le lendemain, et du miel se voit dans toutes les cellules. C'est là +un trait que les admirateurs passionnés des Abeilles ignoraient, +heureusement pour eux, et pour elles. + +Aux causes déjà indiquées comme augmentant ou diminuant l'activité des +Abeilles, il faut ajouter la température. Un beau soleil, une bonne +chaleur, surtout après une série de mauvais jours, redoublent leur +vivacité; la prestesse de leurs allures, toute leur manière d'être +témoignent d'un bien-être évident. C'est alors aussi que les travaux +vont vite. Mais ils ne chôment pourtant pas, quand le temps est moins +favorable. Alors que toutes les Abeilles sauvages, sauf le Bourdon, ne +circulent qu'en plein soleil, et disparaissent absolument lorsqu'un +nuage vient en intercepter les rayons, l'Abeille sociale, elle, sait +trop le prix du temps, et ne s'arrête pas pour si peu. Le soleil se +voile, elle ne semble pas s'en apercevoir et continue sa collecte. La +journée est sombre, pluvieuse même, elle sort parfois par ce mauvais +temps: les enfants sont là, affamés, réclamant leur pitance, et il faut +la leur fournir, quelque temps qu'il fasse. De toutes les Abeilles la +première levée, elle est celle dont la journée finit le plus tard. +L'Abeille solitaire dort la grasse matinée; dans les plus chaudes +journées, elle ne sort guère avant les 8 ou 9 heures, fait un peu de +sieste vers le milieu du jour, et ne sort plus, passé 5 heures. La +mouche à miel vole aux champs, en été, dès l'aurore; et le soir, au +crépuscule, vers 8 heures, on voit encore rentrer à la ruche plus d'une +butineuse attardée, au vol lent, incertain, ayant peine à retrouver son +chemin, tant l'obscurité est déjà profonde. La vie sociale crée des +besoins impérieux; il y faut satisfaire à tout prix, ou la maison +déchoit. La prospérité de la famille est en raison de l'activité de +chacun et de tous. Donc, pas de temps à perdre, tous les moments sont +remplis; c'est à peine si on a le loisir de prendre quelques instants de +répit, de sommeil. La cité cependant bruit toujours, l'usine fonctionne +sans cesse ni trêve. Travail de jour, travail de nuit se poursuivent +sans interruption. Une seule chose peut enrayer la machine, c'est le +froid. Quand la température extérieure descend au-dessous de 12° à 14°, +l'Abeille ne sort pas, et le travail languit dans la ruche. Chacune ne +songe qu'à se réchauffer, et toutes se réfugient et se pressent au +centre de l'habitation. Mais, au cœur même de l'hiver, qu'une belle +journée survienne, qu'un beau soleil égaye les champs et les jardins, si +le thermomètre atteint une douzaine de degrés, on profite de l'aubaine +inespérée, on court glaner aux rares fleurs que les frimas ont +épargnées; quelque pâle mercuriale, quelque grêle crucifère ont ouvert +au soleil leurs petites fleurs garnies de pollen; c'est toujours tant de +pris, un peu de fraîche pâtée pour les pauvres larves, s'il y en a, ou +pour celles qui ne tarderont pas à venir. Dans le midi de la France, il +n'est pas d'hiver si continuellement mauvais, que chaque mois, de +novembre à février, ne donne quelques journées assez chaudes pour +permettre la sortie des Abeilles. + +A cette vie si occupée, si active, la butineuse s'use vite. Parmi les +Abeilles qui rentrent de la picorée, les corbeilles garnies de pollen ou +le jabot gonflé de miel, les unes ont l'allure dégagée et la livrée +intacte, ce sont des butineuses encore jeunes dans le métier. D'autres, +avant d'aborder le seuil de la ruche, s'annoncent déjà par le +bruissement particulier qui accompagne leur vol, lourd et pénible. +Posées, leur corps tout pelé, leurs ailes fripées disent éloquemment +leur grand âge, leurs longs travaux; ce sont de vieilles butineuses, +près du terme de leur carrière. Bientôt leurs ailes ne peuvent plus les +soutenir; c'est en vain qu'elles essaient de prendre leur essor, elles +retombent lourdement. Désormais incapables de tout travail, sans valeur +pour la société, leurs sœurs plus jeunes jettent brutalement dehors +ces bouches inutiles, sans reconnaissance pour les services rendus, pour +leur vie usée à la peine, oubliant que ce furent là leurs nourrices. +C'est pitié que de voir ces pauvres bannies se traîner misérablement sur +le sol, attendant une mort lente à venir. Et combien finissent ainsi! +Bien peu meurent de leur belle mort sur les rayons. Le respect des +vieillards n'est pas une des vertus des Abeilles. A y bien regarder, +nous ne leur en trouverions guère d'autres, hélas, que celles qui +peuvent profiter à la cité. L'intérêt de cet être impersonnel et égoïste +semble être la loi suprême. Le bien, comme nous l'entendons, ne s'y +rencontre, que s'il se confond avec l'utile. + +En été, la vie des Abeilles ne dépasse pas cinq ou six semaines. En +hiver, elle peut être de plusieurs mois. Il ne paraît pas cependant, au +moins dans nos climats, que les Abeilles nées en automne puissent +franchir tout l'hiver et exister encore au printemps. Il m'a semblé que +toutes les Abeilles du début de la saison sont des Abeilles jeunes. Les +butineuses tout au moins ne passent pas l'hiver. + +* * * + +Outre l'élevage des jeunes et la collecte des provisions, deux fonctions +accessoires sont attribuées aux ouvrières: l'aération de la ruche et la +surveillance à la porte. + +Pour ce qui est de la première de ces fonctions, Huber a fait des +expériences desquelles il résulterait que, pour renouveler l'air dans +l'intérieur de la ruche, un plus ou moins grand nombre d'Abeilles se +livrent à une gymnastique fort curieuse. A certains moments, surtout +alors que la rentrée du miel est abondante, on voit, à l'entrée de la +ruche, des Abeilles, la tête tournée vers l'intérieur, le corps penché +en avant, l'abdomen un peu relevé, se tenir immobiles, leurs ailes +seules exécutant des mouvements rapides, comme pour le vol; et ce vol +les emporterait, en effet, si leurs pattes fortement cramponnées ne les +retenaient sur place. Elles aèrent, dit-on, la ruche, en collaboration +avec d'autres Abeilles faisant la même manœuvre à l'intérieur. Il est +certain qu'un courant d'air très sensible est alors produit par +l'Abeille, qui projette ainsi en arrière l'air frappé par ses ailes. + +Cependant, si l'on considère le soin que les Abeilles mettent à +calfeutrer leur demeure, la position souvent très mal appropriée des +Abeilles dites ventilateuses à la production d'un effet utile, on peut +se demander si l'aération de la ruche est vraiment une nécessité aussi +impérieuse qu'on l'a dit, et s'il existe réellement des Abeilles +ventilateuses. Il se pourrait, que ces Abeilles qui bruissent à l'entrée +de la ruche, et qui toutes sont des jeunes, loin d'exécuter une +manœuvre d'utilité générale, ne fassent qu'obéir à un besoin purement +personnel, tel que le développement par l'exercice des muscles du vol, +et se préparent de la sorte à remplir le rôle de butineuses. Il n'est +pas inutile de remarquer à ce propos, que les Mélipones et Trigones, +Abeilles sociales d'Amérique, se font des nids auxquels ne donne accès +qu'un couloir étroit et souvent fort long; bien plus, du soir jusqu'au +matin, l'entrée de ce couloir est fermée d'un diaphragme de cire. Que +devient l'aération en pareil cas? Si les Mélipones et les Trigones ont +si peu souci de renouveler l'air dans leur habitation, il est bien +permis de penser que l'Abeille ne s'en préoccupe pas davantage. + +La garde de la porte est un fait très positif. Dans toute ruche +suffisamment peuplée, on voit toujours un certain nombre d'Abeilles se +tenir à l'entrée, trottiner de çà et de là, en apparence fort +tranquilles, à moins d'attaque manifeste. Chaque Abeille qui se présente +est flairée, palpée par ces gardiennes, et ne passe qu'après avoir +satisfait à cette inquisition qui, du reste, n'est pas fort longue. Dans +le cas où une agression se produit, où des Abeilles étrangères font une +tentative de pillage, le nombre des sentinelles augmente aussitôt et +toute l'entrée en est obstruée; l'inquiétude ou la colère de ces +Abeilles sont alors manifestes, et malheur à l'intrus qui tomberait au +milieu d'elles, il serait à l'instant massacré. + +Les Abeilles qui montent la garde sont aussi des Abeilles jeunes; mais +il faut voir en elles des ouvrières désœuvrées, encore inactives, qui +viennent un instant prendre l'air du dehors, jouir un peu de la lumière, +plutôt que des Abeilles chargées d'une mission définie. Elles se +renouvellent à chaque instant, et leur nombre varie avec la population +de la ruche; plus elle est considérable, plus il y a de promeneuses sur +la porte. + +* * * + +ESSAIMAGE. ÉLEVAGE DES REINES.--Une des plus importantes fonctions des +ouvrières est l'élevage des mères et la préparation de l'essaimage. + +Lorsque, après la grande ponte du printemps, la population est devenue +considérable et se trouve à l'étroit dans la ruche, les Abeilles se +disposent à essaimer et s'occupent d'élever des reines. Les cellules +dans lesquelles les reines se développent sont fort différentes de +celles des mâles et des ouvrières (fig. 19, _a_). Quant à leur situation +d'abord, elles sont construites de préférence, mais non toujours +cependant, au bas des rayons ou sur leur tranche latérale. Beaucoup plus +volumineuses que celles des mâles, elles font librement saillie au delà +du plan des orifices des autres cellules, et le défaut de compression +latérale qui en résulte fait qu'elles ne sont point prismatiques. Leur +forme, du reste, est modifiée continuellement par les Abeilles, tout le +temps que la larve qui s'y trouve se développe. Elles apparaissent au +début sous la forme d'une cupule ou d'une calotte sphéroïdale peu +saillante, dont les bords s'élèvent de plus en plus, puis se rapprochent +insensiblement, tout en s'élevant encore, jusqu'au moment où la larve +cesse de grandir. La cellule alors a la forme d'un dé un peu recourbé, +graduellement rétréci du fond à l'orifice, qui toujours est tourné en +bas. Le neuvième jour, les ouvrières operculent la cellule, non à l'aide +d'un simple diaphragme, mais en la prolongeant et la rétrécissant à +mesure, de manière à la terminer par un dôme subconique, obtusément +arrondi au sommet. + +L'économie ordinaire des Abeilles n'est pas de mise pour la construction +des cellules royales; leurs parois sont fort épaisses. Leur surface +extérieure est rendue inégale par une multitude de fossettes, +reproduisant grossièrement la forme du fond des cellules ordinaires, +plus larges et mieux dessinées à la base, plus petites et de plus en +plus confuses vers le bout. + +La larve royale est copieusement nourrie de cette gelée limpide que nous +avons vu servir à toutes les larves après leur naissance. Mais, tandis +que, pour les ouvrières et les mâles, cette alimentation est bientôt +remplacée par une autre plus grossière, la larve de reine n'en reçoit +jamais d'autre. Grâce à cette nourriture substantielle, ses organes +reproducteurs, ses ovaires prennent leur développement normal, et, +corrélativement, ses organes externes acquièrent la conformation propre +à la femelle parfaite. + +C'est bien la nourriture, et rien que la nourriture, qui fait les +reines. Une larve quelconque, destinée, par sa situation dans une petite +cellule, à devenir une ouvrière, peut, au gré des Abeilles, devenir une +reine. Il suffira, pour que la transformation s'opère, de lui +administrer, au lieu de la vulgaire bouillie, de la gelée royale: les +organes voués à un arrêt de développement fatal suivront leur évolution +naturelle et complète; d'autres, par contre, ne se formeront pas, tels +que les brosses et les corbeilles, et l'ouvrière, en un mot, deviendra +reine. Il n'est pas indispensable que la larve à transformer soit prise +à sa naissance; elle peut avoir déjà grandi et subi quelque temps, trois +jours au plus, le régime de la pâtée. + +La nécessité de cette transformation se présente lorsque, en dehors du +temps de l'essaimage, la mère vient à mourir. La colonie serait, en +pareil cas, fatalement vouée à une destruction prochaine, si les +Abeilles n'avaient le pouvoir de tirer de la plèbe des ouvrières +quelques œufs ou larves pour en faire des reines. Autour des élues, +les cellules voisines sont sacrifiées, avec leur contenu. La cellule +respectée est agrandie, transformée en cellule royale, abondamment +approvisionnée de la précieuse gelée, et le miracle s'accomplit. + +«Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es.» L'aphorisme de +Brillat-Savarin ne semble-t-il pas avoir été tout exprès fait pour les +Abeilles? Nulle part, tout au moins, il n'est aussi vrai que chez elles. +Cette puissance de l'alimentation, cette influence du régime sur le +développement ou l'atrophie des organes qui comptent parmi les plus +importants, est assurément un des faits les plus étonnants de la +physiologie animale. + +Qu'est-ce donc que cette gelée aux effets si merveilleux? On a longtemps +cru que c'était le résultat d'une élaboration particulière faite par les +Abeilles, d'un mélange de pollen et de miel. Mais le microscope n'y +révèle aucune trace de la poussière fécondante des fleurs, ni la chimie +aucun élément qui procède de la mixture susdite. C'est une matière +azotée, de la nature des substances dites albuminoïdes, enfin un produit +de sécrétion. Sans en avoir la certitude, on présume fortement que cette +substance provient des glandes cervicales supérieures, qui ne se voient +bien développées que chez les ouvrières jeunes, chez les nourrices, et +sont au contraire atrophiées chez les butineuses. + +* * * + +Quand les jeunes reines sont près d'éclore, le moment de l'essaimage est +venu. Plusieurs indices, auxquels l'apiculteur ne se trompe pas, ont +annoncé, quelques jours à l'avance, la prochaine sortie d'un essaim: un +état particulier d'agitation de la ruche, les bruyantes sorties des +mâles aux heures chaudes de la journée, les Abeilles se suspendant en +grappes énormes sous le tablier de la ruche, _faisant la barbe_, selon +l'expression reçue, et produisant un fort bruissement à l'entrée. + +Enfin, par une belle journée, dès neuf ou dix heures au plus tôt, +jusqu'à quatre heures au plus tard, on voit tout d'un coup comme un +torrent d'Abeilles s'écouler de la ruche, s'élever en tourbillonnant +dans les airs, avec un bruissement intense. Le spectacle est vraiment +saisissant; mais il est si prompt à se produire, que bien des +apiculteurs n'ont jamais eu la chance de l'observer. Au bout de +quelques minutes, ces milliers d'Abeilles, tourbillonnant toujours, se +concentrent graduellement vers un endroit, ordinairement une branche +d'arbre du voisinage, où on les voit toutes se ramasser, former un amas +globuleux autour de la branche, puis pendre au-dessous comme une forte +grappe. L'essaim est formé. + +Avec toutes ces Abeilles, la vieille mère a quitté la ruche, laissant la +place aux jeunes mères près d'éclore. Peu agile, ayant à traîner un +ventre énorme, la reine fugitive n'est généralement portée d'un premier +élan qu'à une faible distance de son ancien domicile. Le nuage que +forment les Abeilles de l'essaim a pour but de ne point laisser égarer +la mère. Où qu'elle se pose, toujours quelques Abeilles l'aperçoivent, +l'entourent et deviennent ainsi le centre de ralliement de l'essaim. + +Généralement l'essaim se bornera, pour la journée, à cette première +étape, pour ne partir que le lendemain, et s'établir en un lieu déjà +reconnu par des éclaireurs. Tantôt l'essaim arrive d'une traite à +destination; tantôt il n'y parvient qu'après une ou deux étapes +successives. + +Tous les écrivains qui depuis l'antiquité jusqu'à nos jours ont parlé +des Abeilles, n'ont pas manqué de recommander divers moyens pour obliger +les essaims à s'arrêter dans leur essor, et à se poser dans le +voisinage. «Fais retentir l'airain, dit Virgile, et frappe les bruyantes +cymbales.» Moins poétiquement, de nos jours, l'apiculteur ignorant +régale les Abeilles fugitives d'un affreux charivari de casseroles et de +chaudrons. L'Abeille, hélas! y est insensible, et pour cause: elle n'a +point d'oreilles, et n'en fait pas moins sa halte là où il lui convient, +ou plutôt là où la reine s'arrête. + +Nous n'entrerons pas ici-dans la description des procédés usités pour +recueillir les essaims et les loger dans une ruche. Ces détails relèvent +trop exclusivement de l'apiculture pratique. + +A peine l'essaim est-il logé dans sa nouvelle demeure, que les Abeilles +s'empressent de se mettre au travail. Dès le lendemain de son +installation, on peut constater, au plafond du local, les ébauches de +quelques rayons, et déjà les butineuses courent aux champs. La reine ne +tarde pas à garnir d'œufs les rayons grandissants. La nouvelle +colonie est en pleine activité. On peut se demander d'où les cirières, +dans cette maison vide, tirent les éléments de la cire qu'elles +produisent en si grande quantité. Nous avons négligé de dire que, avant +le départ de l'essaim, toutes les ouvrières se sont gorgées de miel dans +les magasins de l'ancienne ruche; elles partent donc le jabot plein, +ayant des vivres pour quelque temps, de quoi fournir à leur nutrition et +par suite à la sécrétion de la cire. + +* * * + +Revenons à la souche. Appauvrie par le départ de l'essaim, durant +quelques jours, elle paraît morne et triste. Peu à peu cependant le +nombre des Abeilles y augmente par l'apport des naissances, et, si les +circonstances sont favorables, elle a bientôt repris son aspect et son +animation antérieurs. + +Une nouvelle reine, la première sortie de sa cellule, a succédé à +l'ancienne. Si la ruche est prospère et en tel état qu'elle puisse +fournir un second essaim, elle l'accompagnera comme la vieille mère pour +le premier. Si la ruche ne doit pas donner d'autre essaim, les autres +reines sont supprimées les unes après les autres, mais non point toutes +à la fois; quelques-unes sont réservées pour remplacer, s'il y a lieu, +leur aînée, exposée à se perdre, à disparaître d'une façon ou d'une +autre pendant sa promenade nuptiale. + +Le second essaim, dit essaim _secondaire_, part, en général, huit ou +neuf jours après l'essaim _primaire_. Il se forme quelquefois un +troisième essaim, bien rarement un quatrième. D'ordinaire ces essaims ne +se posent point dans le voisinage du rucher qui les a fournis, les +jeunes reines qui les accompagnent, plus légères que les vieilles, +étant capables de parcourir de plus grandes distances sans s'arrêter. + +* * * + +OUVRIÈRES PONDEUSES.--Nous ne pouvons passer sous silence une question +aussi importante théoriquement que débattue parmi les éleveurs +d'Abeilles. Il s'agit de la ponte des ouvrières. Nous savons que les +ouvrières ne sont que des femelles imparfaites, des femelles dont les +ovaires n'ont pas atteint leur entier développement, et qui par suite +demeurent stériles. Exceptionnellement, elles seraient, dit-on, capables +de pondre un certain nombre d'œufs. Seulement, l'imperfection des +organes rendant chez elles toute fécondation impossible, ces œufs, +conformément à la théorie connue, ne donneraient jamais que des mâles. +Quelques-uns ont même été jusqu'à prétendre que la mère ne pondait que +des ouvrières, des femelles, et que la ponte des mâles était +exclusivement le fait des ouvrières. Les ouvrières seules, dans cette +dernière opinion, seraient parthénogénésiques. + +Huber ne s'est point borné à affirmer l'existence d'ouvrières pondeuses; +il les aurait saisies sur le fait, aurait pu s'en rendre maître et les +examiner à loisir. Sans nous appesantir sur les difficultés que +présentent de telles constatations, bien qu'elles semblent n'être qu'un +jeu pour l'ingénieux aveugle, nous nous bornerons à remarquer qu'on en +est réduit, encore aujourd'hui, à tabler sur les observations qu'il a +faites. + +Quoi qu'il en soit, Huber, qui jamais n'est à court, en fait +d'explications, se rend compte comme il suit de la production des +Abeilles pondeuses. Tout d'abord il imagine que ces Abeilles doivent +naître dans le voisinage des cellules de reines, et cela, parce que l'on +conçoit que les Abeilles, en préparant la gelée royale et la servant aux +larves élues ont pu en laisser _tomber_ quelques parcelles dans les +cellules voisines. De là, pour les Abeilles qui ont recueilli les +miettes tombées de la table royale, la faculté qu'elles partagent avec +la reine. Huber ne remarque point combien est improbable, chez des +insectes dont on admire tant, et à juste titre, la dextérité, cette +chute de la gelée dans les cellules voisines, cette maladresse, disons +le mot, qui seule ferait les ouvrières pondeuses. Et puis, comment les +nourrices pourraient-elles laisser choir des parcelles de gelée en +dehors de la cellule royale, puisqu'il leur faut s'introduire dans cette +cellule pour la dégorger dans le fond? + +[Illustration: Fig. 22. 1. Ovaires d'Abeille reine;--2. d'ouvrière dite +pondeuse;--3. d'ouvrière ordinaire.] + +Néanmoins tous les traités d'apiculture figurent les ovaires de +l'ouvrière ordinaire et ceux de l'ouvrière pondeuse (fig. 22). Ceux de +la première sont tout à fait atrophiés, ceux de la seconde, plus +développés, renferment quelques œufs. Huber, ayant disséqué une de +ces Abeilles, compta onze œufs, qui lui «parurent prêts à être +pondus». J'ai moi-même disséqué bon nombre d'Abeilles, à ce point de +vue, et j'ai reconnu que, chez les vieilles butineuses, l'ovaire +présente toujours cet état d'atrophie qu'on donne comme caractéristique +des ouvrières ordinaires; chez les jeunes, l'ovaire se trouve en l'état +que l'on figure comme étant propre aux ouvrières pondeuses. J'ai même +reçu de prétendues ouvrières pondeuses, en lesquelles je n'ai reconnu, +tant à leur fraîcheur extérieure qu'à l'état de leurs organes internes, +que des Abeilles venant d'éclore. + +L'ovaire de l'ouvrière, depuis son éclosion jusqu'à la fin de sa vie, +subit une régression continue. C'est une loi générale de l'évolution des +animaux, que des organes destinés à ne jamais entrer en fonction, se +développent pendant un certain temps, comme s'ils devaient remplir le +rôle auquel la nature semble les appeler; puis, après avoir atteint un +certain degré, ne le franchissent point, et ne tardent pas à subir une +atrophie progressive. + +* * * + +DU LANGAGE DES ABEILLES.--Une des facultés les plus étonnantes des +Abeilles et l'un des fondements les plus solides de leur état social, +est la parfaite et constante harmonie qui règne dans leur société. Nulle +tendance particulariste dans la ruche, nulle indépendance individuelle. + +La volonté de l'un est la volonté de tous. Il existe véritablement une +volonté sociale, et même, si l'on veut, une conscience sociale. Cette +inaltérable unité de vues et d'actions a été diversement expliquée. On +ne saurait parler aujourd'hui de volonté imposée à la colonie par un +monarque qui n'a de royal que le nom. Existerait-il, d'individu à +individu, une communication, un échange d'idées, à l'aide de signes +particuliers? L'expérience, jusqu'ici, ne semble guère parler en faveur +d'un _langage_ entre les Abeilles. L'hypothèse la plus naturelle, selon +nous, est que la similitude d'impression, chez des êtres semblablement +organisés, doit forcément entraîner la similitude de leurs actes. Toute +Abeille, dans une circonstance donnée, apprécie de la même façon les +faits dont elle est témoin, subit les mêmes impressions et se détermine +en conséquence. + +* * * + +Mais il existerait, chez les Abeilles, au dire des apiculteurs, une +sorte de langage qui n'a rien de commun avec celui dont nous venons de +parler; on a même rédigé une _grammaire apicole_. Hâtons-nous de dire +que l'un et l'autre ne sont qu'un produit de l'imagination des éleveurs +d'Abeilles. Excusons-les: on est partial pour ce qu'on aime; l'affection +passionnée qu'ils portent à leurs élèves leur fait découvrir en eux une +foule d'avantages, de facultés, dont la science attend en vain la +preuve. Ainsi en est-il de ce prétendu langage des Abeilles, élevé à la +hauteur d'un dogme par la majorité des apiculteurs, qui prétendent y +puiser une foule de renseignements utiles. + +On doit au pasteur Johann Stahala, de Dolein près Olmütz, le premier +traité sur la matière. Prenons au hasard dans cette grammaire de +l'apiculteur: + + _Dziiiiiiiiii-dziiiiiiiiii_ + +est le son produit par les Abeilles, quand elles ont trop froid, et que +l'on a frappé du doigt contre la paroi de la ruche; + + _Houououououououououou_ + +est le triste chant de la ruche orpheline; + + _Ouizziir_ + +informe l'apiculteur que les Abeilles sortent chercher de l'eau; + + _Tchzouou_ + +qu'elles vont à la récolte du miel; + + _Houhouhouhouhouhou_, + +entendu le soir, en été, signifie que la récolte est très bonne; + + _Brrrr-brrrr_, + +est le cri de détresse des malheureux faux-bourdons, le jour de leur +massacre; + + _Tu-tu-tu-tu-tu-tu_, + +est le chant de la jeune reine, à peine sortie de sa cellule, auquel la +vieille reine répond: + + _Couâ, couâ, couâ, ou cououâ, cououâ, cououâ_, + +afin d'informer l'apiculteur qu'un essaim sortira dans deux ou trois +jours. + +Nous en passons et des plus drôles. + +Les Insectes, on le sait, n'ont pas de voix. Le langage des Abeilles, si +langage il y a, ne saurait être que le résultat des modifications du +bourdonnement qui accompagne le mouvement des ailes. Le son produit par +ces organes varie en hauteur et en intensité avec la vitesse et +l'amplitude de leurs vibrations. En outre, l'intégrité des ailes ou le +déchirement de leurs bords, leur frôlement contre les objets voisins, +sur le corps même des autres Abeilles, apportent dans le bourdonnement +des différences sensibles, qui n'ont rien de significatif, surtout +d'intentionnel. C'est là tout ce qu'il faut penser du prétendu langage +des Abeilles. + +* * * + +IRRITABILITÉ DES ABEILLES.--L'AIGUILLON.--Si l'Abeille est bien outillée +pour le travail, elle n'est pas moins bien armée pour le combat. Nous +avons décrit l'aiguillon, dont l'ouvrière est prompte à faire usage, +lorsqu'on la saisit à la main, ou qu'elle se croit attaquée dans sa +ruche. En dehors de ces deux circonstances, l'Abeille est le plus +inoffensif, le plus timide des êtres. Loin de sa demeure, elle ne se +jette jamais sur qui l'attaque; elle ne songe qu'à fuir. + +Mais ce n'est jamais impunément qu'on va l'exciter chez elle, ou même, +sans intention hostile, qu'on se livre devant la ruche à des mouvements +brusques, qu'elle ne manque jamais de prendre pour une provocation. Une, +dix, cent Abeilles, presque tout l'essaim, peuvent se jeter sur +l'agresseur inconscient ou volontaire, et lui faire payer cher sa +maladresse ou sa témérité. Plus d'une fois un innocent quadrupède, +paissant près d'une ruche, s'est vu assaillir par toute la colonie, +coupable seulement d'avoir agité la queue devant la porte de ces +susceptibles mouches. Souvent un travailleur inexpérimenté, bêchant +devant une ruche, se sent tout à coup criblé de piqûres, et n'échappe +que par une prompte fuite aux attaques de plusieurs milliers d'Abeilles +furieuses. + +Nous avons vu que l'œil des Abeilles est organisé pour mieux +percevoir le mouvement des objets que leur forme. L'irritabilité de ces +insectes est en rapport avec cette netteté de perception d'un corps en +mouvement. L'immobilité, devant la ruche, ou tout au moins la lenteur +des mouvements de l'observateur, est une sauvegarde certaine. Il peut +impunément approcher d'aussi près qu'il voudra, poser même la main sur +le tablier, sans qu'aucune Abeille songe à s'en formaliser. +Recommandation importante, ne pas porter la main sur l'Abeille qui se +pose sur vous, serait-ce sur le visage. Si elle n'a point piqué en se +posant, c'est qu'elle n'a aucune intention malveillante: l'Abeille +irritée pique au moment même où elle aborde. Poser la main sur elle, +c'est courir au-devant de la blessure, sans compter que la brusquerie du +mouvement involontaire peut exciter d'autres Abeilles qui en sont +témoins. + +L'apiculteur, au courant de ces habitudes, sait éviter les accidents +auxquels le vulgaire est exposé, si bien que les Abeilles semblent pour +lui des animaux familiers, reconnaissant à qui elles ont affaire. Il +n'en est rien; l'Abeille n'a aucune connaissance de la personne qu'elle +voit journellement, et elle la traite comme une étrangère, dès qu'elle +néglige les précautions que la pratique enseigne. + +L'égalité d'humeur n'est pas une qualité des Abeilles. Tout apiculteur +sait que le temps orageux les rend nerveuses et irritables au plus haut +point. Ce n'est pas alors le moment de les aborder et de se livrer aux +manipulations ordinaires de l'industrie apicole. Même par le beau temps, +il n'est pas toujours prudent de les travailler aux heures les plus +chaudes de la journée. L'apiculteur néanmoins fait usage de certain +artifice qui les rend tout à fait maniables, c'est l'enfumage. Du +chiffon, du vieux bois ramolli, et telles autres substances dont la +combustion produit d'abondantes fumées, sont mises à brûler dans des +récipients spéciaux. La ruche étant ouverte avec précaution, on projette +la fumée dans son intérieur. Les Abeilles étourdies, effrayées, courent +aux provisions se gorger de miel, comme si elles étaient prêtes à +abandonner la ruche devant une agression irrésistible. En même temps un +bruissement d'intensité croissante se fait entendre. Au bout de quelques +minutes, les Abeilles stupéfiées, ne sachant que devenir, sont devenues +maniables, et l'opérateur peut attaquer les gâteaux, les tourner et +retourner en tous sens, en chasser les Abeilles pour les examiner à +loisir, sans avoir rien à craindre. Si l'opération est un peu longue, si +le bruissement paraît diminuer, une nouvelle projection de fumée sur les +gâteaux calmera les Abeilles près de s'irriter. Avec un peu d'habitude +et de prudence, l'apiculteur peut à son gré manipuler les Abeilles sans +se servir des engins protecteurs, gants et masque, usités dans les +travaux apicoles. + +La piqûre de l'Abeille est assez douloureuse; les effets en persistent +pendant trois à quatre jours d'ordinaire. L'inoculation de venin qui +l'accompagne produit un gonflement plus ou moins prononcé et étendu des +parties environnant la petite plaie. Toute la région ainsi distendue est +le siège d'un prurit insupportable et douloureux au toucher. On a +indiqué une foule de remèdes contre ces blessures; pas un n'est +efficace. La seule chose à faire, c'est, après avoir extrait +l'aiguillon, s'il est resté dans la plaie, de comprimer latéralement +celle-ci, pour tâcher d'en expulser une certaine quantité de venin, +avant qu'il ait eu le temps de se répandre au loin dans les tissus, et +puis, attendre patiemment que la douleur et le gonflement +s'évanouissent. Il n'y a de véritable danger dans ces accidents que +lorsque les blessures sont nombreuses. + +* * * + +ABEILLES PILLARDES.--Si laborieuse que soit l'Abeille, elle ne dédaigne +pas le bien acquis sans peine, et son avidité pour le miel la pousse +souvent à tenter de le dérober à autrui. Voyez cette Abeille qui rôde +d'un vol saccadé autour d'une ruche; voyez-la s'approcher prudemment de +l'entrée, reculer aussitôt devant les manifestations hostiles des +sentinelles, revenir, s'en aller encore, revenir avec ténacité, +essayant de tromper la vigilance des maîtresses du logis. A ces allures +on reconnaît la _pillarde_. Si la porte est un instant mal gardée, elle +se faufile dans la maison, s'y gorge de miel, qu'elle va aussitôt +rapporter chez elle. Souvent elle est surprise en flagrant délit; saisie +par une foule irritée, tiraillée par tous ses membres, elle est traînée +sur le tablier, obligée de dégorger le miel dérobé, qu'une Abeille +reprend trompe à trompe, exécutée enfin sans pitié. Tel est le sort de +toute pillarde dans une forte ruche. + +Mais quand les habitants sont peu nombreux, la porte mal gardée est à +tout instant forcée par quelque maraudeuse; plus d'une succombe, mais +leur nombre croissant toujours, l'invasion devient bientôt irrésistible. +Des duels à mort s'engagent sur tous les points, et les Abeilles +envahies finissent par succomber. La ruche alors est saccagée en toute +liberté. Trois ou quatre jours durant, suivant l'importance de ses +magasins, elle ne désemplit pas d'une cohue bruyante, qui la dévalise +avec une folle activité. Le soir le silence revient, toutes les +pillardes sont rentrées chez elles; mais au matin suivant, le tumulte +reprend de plus belle, et cela continue ainsi jusqu'à ce qu'il ne reste +plus que les gâteaux gaspillés, les cellules vidées. + +La ruche en détresse est anéantie au profit de la cité déjà florissante, +qui n'en devient que plus prospère. Telle est la loi de la lutte pour +l'existence. La reine de la colonie faible périt sans descendance, celle +de la colonie populeuse fera souche, et sa lignée pourra hériter de ses +qualités supérieures, au grand avantage de l'espèce. + +* * * + +DES SENTIMENTS AFFECTIFS CHEZ L'ABEILLE.--Nous avons dit l'affection, le +culte dont la mère est entourée, les soins assidus, dévoués, dont le +couvain est l'objet. Ce sont là, au point de vue moral, si l'on nous +permet de parler ainsi, les beaux côtés de l'Abeille. Remarquons +toutefois que ces qualités sont tout au profit de la société. Si la mère +était indifférente aux ouvrières, si les œufs, les larves, les +nymphes étaient parfois négligés, la ruche ne verrait jamais le +bien-être et la prospérité. L'affection dont la mère est l'objet est +même un instinct tellement enraciné, que nous le voyons persister, au +détriment de la communauté, alors que la mère, inféconde ou +bourdonneuse, est une cause de ruine pour la colonie. A cette exception +près, les Abeilles n'ont de qualités qu'à notre point de vue moral et +humain nous pouvons juger bonnes, que celles dont l'association profite, +celles sans lesquelles elle ne pourrait exister. + +Il en est de même pour ce que nous pourrions considérer comme leurs +défectuosités morales. Comme leurs qualités, elles sont à l'avantage de +la société, et c'est pour cela qu'elles existent. Faut-il rappeler les +mâles expulsés, dès qu'ils ne sont plus qu'une cause de déchet pour la +ruche? la vieille butineuse, usée au service de l'État, rejetée sans +pitié, dès que les forces l'abandonnent? les œufs sacrifiés à la +nécessité de loger une récolte surabondante? Ce n'est pas tout encore: +tout individu mal venu, qu'une infirmité quelconque rend impropre au +travail, est, dès sa naissance, jeté dehors. Et tous ces expulsés sont +voués à la même mort, la mort lente à venir, par le froid et la faim. + +Ces mœurs féroces, cette dureté vraiment spartiate montrent sous leur +véritable jour l'instinct avant tout utilitaire de l'Abeille. Le bien +exclusif de l'État est la loi suprême. Le sentiment ici n'a rien à +faire. Qualités ou défauts, bonté morale ou cruauté, tout cela n'existe +que dans nos appréciations. La nature ne voit que le résultat; pour +elle, tout est bien qui mène au but: la permanence et la prospérité de +l'association. + +Dans ce sens, resterait encore un progrès à accomplir, l'instinct des +Abeilles devenu capable de discerner dans la reine, comme il le fait +dans l'ouvrière, l'aptitude ou l'incapacité physiologique, et de +supprimer par suite--pour la raison d'État--la reine mal conformée, +inféconde ou bourdonneuse. + +Telle qu'elle est, cependant, la ruche n'en reste pas moins un objet +digne de toute notre admiration, et le phénomène biologique le plus +remarquable qui existe dans le monde des Insectes. + + + + +PARASITES ET ENNEMIS DE L'ABEILLE. + + +«Le seul ennemi réellement redoutable pour les Abeilles, dit un habile +praticien que nous avons déjà cité, c'est le mauvais apiculteur, fléau, +dont l'instruction peut seule débarrasser les Abeilles.» Dans beaucoup +de contrées, en effet, on voit encore le paysan, obstiné dans une +déplorable routine, n'avoir d'autre procédé d'extraction pour le miel et +la cire, que l'étouffement des Abeilles, c'est-à-dire le sacrifice d'un +certain nombre de colonies, qu'il remplace au printemps, s'il le peut, +par de nouveaux essaims. Cette méthode barbare, qui d'ailleurs ne donne +que des produits inférieurs, disparaîtra par la vulgarisation des +procédés rationnels. + +* * * + +C'est la classe des Insectes, naturellement, qui fournit les principaux +ennemis des Abeilles. + +[Illustration: Fig. 23.--Ennemis de l'Abeille: Gallérie, Braula, +Tridactyle.] + +Au nombre des plus dangereux est la _fausse teigne_ (fig. 23), dont il +existe deux espèces, la grande ou Gallérie (_Galleria mellonella_ Linn. +ou _cerella_ Fabr.), et la petite (_Achrœa grisella_ Fabr.). Ce sont +deux Lépidoptères nocturnes de la famille des Crambides, le premier, +long d'une quinzaine de millimètres, aux ailes variées de gris et de +brun, le second moitié plus petit, d'un gris cendré uniforme. Ils +s'introduisent dans les ruches pour pondre sur les rayons des œufs +d'où éclosent de petites chenilles fort agiles, qui, dès leur naissance, +se logent dans la cire qu'elles dévorent, et où elles se font des +galeries tapissées de fils de soie et souillées de leurs excréments. +Quand leur nombre est considérable, il constitue un véritable fléau, la +ruine même de la colonie en certains cas. Les gâteaux, criblés de +galeries et soudés les uns aux autres par une multitude de fils de soie +et par les cocons agglomérés, ne forment plus qu'un magma inhabitable +pour les Abeilles. Bien que ces chenilles ne s'attaquent qu'à la cire et +respectent le miel, celui-ci n'en est pas moins perdu, mêlé à toute +sorte d'impuretés qui l'altèrent. Le meilleur moyen de se garantir de la +teigne, c'est d'avoir des ruches bien closes et de fortes colonies. Dans +ces conditions, les Abeilles suffisent à se débarrasser des quelques +chenilles qui ont pu pénétrer chez elles. Il faut éviter aussi de tenir +dans la ruche trop de gâteaux vides, que les Abeilles visitent peu, et +où les Galléries peuvent dès lors s'installer en toute sécurité. La +petite teigne a elle-même un parasite, qui sait la poursuivre et +l'atteindre dans ses galeries. C'est un frêle hyménoptère du genre +_Microgaster_, une sorte de moucheron noirâtre, long de 3 millimètres. +Une petite tarière, dont cet animalcule est armé, lui sert à introduire +dans le corps de la chenille un œuf, d'où sort un petit ver qui se +nourrit de ses viscères et se file ensuite, à côté de son cadavre, un +petit cocon d'un blanc éclatant. Le Microgastre détruit souvent un grand +nombre de chenilles de la teigne. Mais ce qui réduit l'importance de cet +allié inconscient des Abeilles, c'est la considération que les teignes +ne se développent guère en nombre que dans les ruches faibles, dont la +reine est peu féconde ou même bourdonneuse. L'apiculteur, en pareil cas, +sait bien où est le remède, et loin de s'en reposer sur le Microgastre, +il se hâtera de changer la mère et de fortifier la colonie. + +* * * + +[Illustration: Fig. 24.--Philanthe emportant une Abeille.] + +Le Philanthe (_Philanthus apivorus_) (fig. 24) est un redoutable ennemi +des Abeilles. Cet hyménoptère fouisseur, à l'aspect d'une guêpe, à +l'énorme tête armée de longues mandibules en forme de faux, creuse dans +les talus de profondes galeries, où il entasse des Abeilles destinées à +la nourriture de ses larves. Aux mois d'août et de septembre, on peut +voir le Philanthe rôder autour des fleurs visitées par les Abeilles, et, +dès qu'il en aperçoit une, fondre sur elle avec une rapidité +prodigieuse, la saisir et la percer plusieurs fois de son aiguillon, +puis l'emporter, paralysée, dans son terrier. Trois ou quatre Abeilles +sont entassées dans chaque cellule avec un œuf pondu sur l'une +d'elles. Comme chaque femelle approvisionne une vingtaine de cellules, +on peut imaginer ce que détruisent d'Abeilles les centaines et les +milliers de Philanthes, dont les terriers se voient dans un même talus. + +* * * + +L'Asile (_Asilus crabroniformis_ et autres espèces) saisit souvent les +butineuses, dont il suce le sang de sa trompe aiguë enfoncée dans le cou +de sa victime. + +* * * + +[Illustration: Fig. 25.--Atropos.] + +Un énorme Sphingide, l'_Acherontia Atropos_ (fig. 25) ou _Tête-de-mort_, +s'introduit fréquemment dans les ruches, et, sans souci de l'aiguillon +des Abeilles, dont il est protégé par une forte cuirasse et une épaisse +toison, se glisse jusqu'au grenier à miel, dont il peut absorber des +quantités prodigieuses, jusqu'à six à sept grammes. Un grand émoi règne +dans la ruche où a pénétré cet intrus, qui parfois périt victime de sa +gourmandise, et se gorge au point de ne pouvoir ressortir par l'orifice +qui lui a livré passage. Un apiculteur digne de foi nous a affirmé +avoir trouvé une fois douze de ces papillons dans une seule ruche. Les +Abeilles se mettent souvent à l'abri des visites de l'_Atropos_, en +édifiant à l'entrée de la ruche de petites colonnettes de cire +propolisée, dont les intervalles sont juste suffisants pour les laisser +passer elles-mêmes, mais arrêtent le papillon. L'apiculteur zélé fait +bien de ne pas compter sur ses élèves, et rétrécit lui-même l'entrée à +l'aide de petits clous équidistants, bien supérieurs aux colonnettes de +cire. + +* * * + +[Illustration: Fig. 26.--Cétoine.] + +Un autre amateur de miel, une grosse Cétoine (_Cetonia Cardui_) (fig. +26) s'introduit aussi dans les ruches, en certains pays, et peut, quand +il est en nombre, y occasionner de sérieux dommages. Mieux encore que la +Tête-de-mort, ce coléoptère est mis à l'abri des piqûres par une dure +cuirasse. + +* * * + +Les traités d'apiculture signalent vaguement les larves de Méloés (fig. +27) comme nuisibles aux Abeilles. On a pu longtemps croire que +l'accusation était mal fondée, car ce que l'on sait des habitudes des +Méloïdes[7] ne permettait guère de croire qu'ils pussent se développer +dans les ruches, et en effet on ne les trouve jamais dans les rayons, +subissant la série compliquée de leurs métamorphoses. Mais on sait +maintenant, depuis les observations d'Assmuss[8], auteur d'un +intéressant mémoire sur les parasites de l'Abeille, que c'est autrement +qu'ils lui sont nuisibles. Les jeunes larves de Méloé sont prises par la +butineuse sur les fleurs; elles se cramponnent à ses poils, courent sur +son corps, s'attachent à ses articulations, y insinuent leur tête et +deviennent la cause d'une excitation d'autant plus vive qu'elle dure +depuis plus longtemps et qu'elle est causée par un plus grand nombre de +ces animalcules. Elle devient souvent intolérable, au point que +l'Abeille énervée, à bout de résistance, périt dans les convulsions. +C'est ce que l'on a appelé la _rage_. Un apiculteur a perdu ainsi, dans +vingt-trois ruches, la moitié des ouvrières et neuf reines. Ces petites +larves, en effet, une fois introduites dans la ruche par les butineuses, +passent d'une Abeille à l'autre, et peuvent ainsi s'attacher à la reine. +On ne saurait indiquer aucun remède contre de pareils désastres. Ils +sont heureusement rares. Comme mesure préventive, d'efficacité bien +douteuse, il est toujours bon de détruire les Méloés adultes que l'on +rencontre, chaque femelle tuée représentant environ 5000 œufs +supprimés. + +[Illustration: Fig. 27.--Méloés.--Adultes. Larve primaire ou triongulin +et larve secondaire.] + +Nous ne parlerons point, même pour mémoire, de quelques autres insectes +qu'on peut, de loin en loin, trouver dans les ruches et vivant aux +dépens des Abeilles, non plus que de quelques helminthes, qui parfois se +développent dans leurs viscères. C'est à peine si nous devrions aussi +mentionner les araignées, qui ne sont pas plus particulièrement +nuisibles aux Abeilles qu'à tout autre insecte volant. Elles font +cependant de nombreuses captures, quand leurs toiles sont tendues non +loin des ruches, sur le passage des butineuses. L'apiculteur aura +toujours avantage à faire disparaître ces filandières. + +* * * + +Nous consacrerons quelques lignes, vu son étrangeté, à un parasite, dont +a longtemps ignoré les véritables rapports avec l'Abeille, le _Braula +cœca_, connu des apiculteurs sous le nom de _pou des Abeilles_ (fig. +23, _e_). + +C'est un petit Diptère, dépourvu d'ailes, privé d'yeux, de couleur +brune, long de 1mm,5. Cet animalcule se tient sur le corselet ou sur +la tête de l'Abeille, cramponné solidement à ses poils, à l'aide de +quadruples crochets terminant chacune de ses pattes. Il se meut avec une +agilité surprenante sur le corps velu de l'Abeille, et c'est merveille +que de voir la dextérité de ce petit être dénué de vue, la facilité avec +laquelle il déjoue les efforts que l'on fait pour le séparer de son +hôte, sa déconvenue stupide quand on y a réussi, sa promptitude à +regrimper sur son véhicule, dès qu'il a senti le contact du moindre poil +de l'Abeille. + +«Ayant pris un jour une Abeille portant un de ces poux, je lui serrai un +peu fortement la tête entre les mors d'une pince, afin de la rendre +immobile et m'emparer aisément du petit parasite. L'un et l'autre, +portés sur ma table de travail, y furent abandonnés quelque temps sous +une cloche de verre. + +«Quand je revins à eux, je ne fus pas peu intrigué de voir le petit +parasite dans la plus vive et la plus bizarre agitation. Campé sur le +devant de la tête de l'Abeille, il se démenait avec une incroyable +vivacité et comme en proie à une véritable fureur. Tantôt il se portait +sur le bord libre du chaperon, et, de ses pattes antérieures relevées, +il frappait et grattait, aussi rudement que sa faiblesse le comportait, +la base du labre de l'Abeille; puis il reculait brusquement vers +l'insertion des antennes, pour reprendre aussitôt son impétueuse +agression. J'étais encore tout entier à la surprise du premier instant, +quand je vis subitement toute cette colère calmée, et le petit animal, +appliqué contre le rebord du chaperon, la tête baissée sur la bouche +légèrement frémissante de l'Abeille, y humer une gouttelette liquide. + +«Je compris aussitôt. La manœuvre dont j'avais été témoin tout +d'abord était le préliminaire du repas. Quand le pou veut manger, il se +porte vers la bouche de l'Abeille, où l'agitation de ses pattes munies +d'ongles crochus produit une titillation désagréable peut-être, tout au +moins une excitation des organes buccaux, qui se déploient un peu au +dehors et dégorgent une gouttelette de miel, que le pou vient lécher et +absorber aussitôt.» (J. Pérez, _Notes d'apiculture_.) + +Pour en finir avec les animaux articulés, citons le Trichodactyle, +acarien qui souvent pullule dans les vieilles ruches, vermine plus +désagréable que vraiment nuisible à ses habitants (fig. 23, _f_). + +* * * + +Parmi les animaux vertébrés, on a signalé le _crapaud_, le _lézard_, +comme se rendant quelquefois coupables de happer une Abeille. Cela est +bien possible; mais le cas doit être si rare, que nous ne pouvons que +nous montrer très indulgents pour ces débonnaires créatures. + +En revanche la _fouine_, le _blaireau_, la _souris_, la _musaraigne_ +mériteraient toute notre sévérité si, comme on l'affirme, ces animaux +pénètrent, pendant l'hiver, dans les ruches rustiques, pour dévorer +rayons, miel et Abeilles. De bonnes ruches bien construites défieraient +ces dévastateurs. + +Plus d'un oiseau est accusé de capturer au vol les Abeilles, et même, ce +qui est plus audacieux, d'aller, comme la _mésange_, faire tapage à leur +porte, en hiver, pour les attirer sur le seuil et s'en repaître. N'y +a-t-il pas quelque exagération en tout cela? Mais il est un oiseau, +chasseur né des Abeilles et des guêpes, qui fait d'elles une énorme +consommation. C'est le _Guêpier_, ou _Abeillerolle_ (_Merops apiaster_), +bien connu dans les contrées méridionales, détesté des apiculteurs, qui +lui font une guerre opiniâtre, comme celle qu'il fait lui-même à leurs +élèves. Le guêpier a l'habitude de se poser à quelque distance d'une +ruche ou d'un nid de guêpes, et de happer au passage les butineuses qui +rentrent ou qui sortent. Telle est son assiduité et sa persistance, que +de quelques jours il ne quitte son poste d'observation, jusqu'à ce qu'il +ait réduit à rien ou à peu près la légion des butineuses. + + + + +EXTENSION GÉOGRAPHIQUE DE L'ABEILLE DOMESTIQUE.--SES PRINCIPALES +RACES.--AUTRES ESPÈCES DU GENRE APIS. + + +L'_Apis mellifica_ est répandue dans toute l'Europe, dans le nord de +l'Afrique et une partie de l'Asie occidentale. Dans cette vaste étendue +de territoire, les effets du climat ont dû naturellement se faire sentir +sur l'espèce, et y déterminer la formation de plusieurs races plus ou +moins caractérisées. + +La plus anciennement connue de ces races est l'_Apis ligustica_, ou +_Abeille italienne_, qui diffère à première vue de l'Abeille ordinaire +par la coloration jaune orangé de ses deux premiers segments abdominaux +et de la base du troisième, et sa villosité moins sombre. C'est une +Abeille de très belle apparence, et c'est là sans doute, plus que ses +qualités, qu'on s'est plu à exagérer, ce qui lui a valu l'engouement +dont elle a été et est encore l'objet de la part des apiculteurs. + +On l'a dite plus active, d'humeur plus douce, surtout plus productive. +Une assez longue expérience ne nous a pas montré qu'elle fût plus +maniable que l'Abeille commune; l'une et l'autre se comportent de même +dans les mêmes circonstances. Quant à la supériorité de ses produits en +quantité et en qualité, on trouve des affirmations, et rien de plus. +Jamais expérience comparative précise n'a été produite à cet égard. + +Cette supériorité gratuitement admise, quelques apiculteurs ont prétendu +l'expliquer par une capacité plus grande du jabot, chez l'Abeille +italienne, et une langue plus longue. Cette Abeille non seulement +pourrait atteindre le nectar de fleurs plus profondes, mais encore en +transporter à la ruche une masse plus considérable. Mais si l'on cherche +la preuve de ces allégations, on ne la trouve nulle part. Jamais +apiculteur, et pour cause, n'a jaugé les jabots des deux Abeilles; on +n'a même pas, ce qui était facile, mesuré comparativement leurs langues. +Cette dernière mesure, nous l'avons faite, et nous avons trouvé une +longueur de 3mm,65 pour la languette, et une longueur de 5mm,75 +pour la lèvre inférieure tout entière, dans les deux races. + +Les apiculteurs voudront-ils enfin avouer que ce qui leur plaît dans +l'Abeille italienne c'est surtout sa beauté? + +L'_Apis fasciata_, cultivée dès l'antiquité la plus reculée en Égypte, +ressemble beaucoup à l'Abeille italienne, dont elle a les segments +jaunes, avec une villosité plus claire et une taille plus petite. + +On a, dans ces derniers temps, essayé d'acclimater dans l'Europe +occidentale diverses races venues de l'Orient, telles que l'Abeille +_syrienne_, l'Abeille _chypriote_, qui, par leurs caractères extérieurs, +tiennent plus ou moins de l'Abeille italienne ou de la noire, et +qu'aucune qualité remarquable ne distingue de l'Abeille commune. +Ajoutons-y l'_A. Cecropia_, de la Grèce, dans laquelle certains veulent +voir la souche de toutes les races domestiques. + +La Barbarie possède une Abeille plus voisine de la nôtre que de celle +d'Égypte. Elle est toute noire, plus petite, et sait, dit-on, trouver du +miel en des temps de sécheresse où notre Abeille ne trouve rien à +récolter. Il ne paraît pas qu'elle s'acclimate aisément dans nos +contrées. Elle est l'objet, en Kabylie, de tous les soins des indigènes, +qui en tirent des quantités considérables de miel et de cire. + +L'Abeille européenne a été transportée en Amérique, où elle tend à se +modifier diversement, suivant les climats, aussi bien dans ses habitudes +que dans ses caractères extérieurs. Au Brésil, où la flore est +exubérante, elle essaime à outrance et fait peu de provisions. Aussi +est-elle en maint endroit redevenue sauvage, et trouve-t-on fréquemment +ses colonies dans les bois. Au Chili, elle paraît donner, sans aucuns +soins, des ruches garnies de miel toute l'année, et l'heureux apiculteur +n'y a d'autre occupation que la récolte. Aux États-Unis, la culture de +notre Abeille est devenue une industrie florissante, dont les produits, +depuis quelques années, inondent nos contrées. Plus de 20 millions de +miel sont annuellement exportés d'Amérique. + +Enfin, l'_Apis mellifica_ est, depuis 1862, installée en Australie, à la +Nouvelle-Zélande. Faite pour exploiter des flores peu riches, ou même +très pauvres, notre Abeille prospère étonnamment dans toutes les +contrées où l'abondance et la variété des fleurs lui fournissent de +riches moissons. Elle y lutte avec avantage contre les Abeilles +indigènes, Mélipones et Trigones. C'est le cas pour l'Australie +particulièrement, où l'Abeille d'Europe est en train d'évincer celle du +pays, dépourvue d'aiguillon. Dans notre colonie de la +Nouvelle-Calédonie, la culture de l'Abeille est peu développée, non que +le climat ne lui soit très favorable, mais le miel qu'elle retire d'une +plante fort répandue, le _Melaleuca viridiflora_, vulgairement appelé +_Niaouli_, est d'un goût trop désagréable pour être recherché. Dans +l'île des Pins, où cet arbre n'existe pas, les missionnaires obtiennent +un miel abondant et exquis. + +* * * + +Le genre _Apis_ est exclusivement propre à l'ancien continent. Outre +l'_A. mellifica_ et ses nombreuses variétés, dont nous avons énuméré +quelques-unes, ce genre y offre plusieurs espèces, dont le nombre est +destiné à s'augmenter sans doute. + +L'Afrique en compte plusieurs. La mieux connue est l'_A. Adansonii_, +semblable d'aspect à l'_A. Ligustica_, mais plus petite, cultivée au +Sénégal dans des ruches que les indigènes suspendent aux branches, pour +les mettre à l'abri des lézards, et qu'ils exploitent par l'étouffement. +La ruche vidée, remise en place, ne tarde pas à être réoccupée par un +essaim.--Citons encore, parmi les Abeilles africaines: les _A. Caffra_ +et _scutellata_, de la Cafrerie, l'_A. Nigritarum_, du Congo, qui toutes +rappellent plus ou moins l'Abeille italienne; enfin l'_A. unicolor_, +toute noire, à abdomen glabre, luisant, sans bandes d'aucune sorte. +Cette dernière est cultivée à Madagascar, à Bourbon, à Maurice, aux +Canaries. Elle donne souvent, dans la première de ces îles, un miel +verdâtre, fluide, médiocre de qualité, parfois nuisible, quand elle a +butiné sur les Euphorbes. + +La Chine nourrit une jolie Abeille, qui se rencontre aussi dans l'Inde, +l'_A. socialis_, à l'abdomen presque glabre, les trois premiers segments +et la base des suivants jaunâtres, avec d'étroites bandes de poils gris. +L'_A. Indica_, de l'Inde et des îles de la Sonde, qui lui ressemble +beaucoup, n'en est peut-être qu'une petite variété. Ces Abeilles et +quelques autres sont, de la part des Indous, l'objet d'une culture dont +les particularités sont encore mal connues. + +L'_Apis floralis_ Fabr. est une jolie petite Abeille, voisine de l'_A. +Indica_, qui a été observée par un voyageur anglais, Charles Horne. +L'ouvrière de cette espèce ne mesure que 7 millimètres, la reine 13 à +14, le mâle, qui seul est entièrement noir, de 11 à 12. Elle niche dans +les jardins et suspend ordinairement aux branches des orangers et des +citronniers de petits gâteaux en forme de disques arrondis. Le miel en +est très apprécié, et jouit, au dire des gens du pays, de propriétés +médicinales. + +Une mention particulière est à faire d'une grande et belle Abeille +indienne, l'_A. dorsata_, qui habite aussi les îles de la Sonde. Elle a +le corselet et la tête revêtus en dessus de poils noirs, l'abdomen +jaunâtre, brun seulement vers l'extrémité. Elle est sensiblement plus +grande que notre Abeille domestique. Ch. Horne, qui l'a observée, nous +dit qu'elle est domestiquée dans l'Himalaya, où elle est logée, en +général, dans des ruches faites de tronçons de bois creusés, et placées +dans l'intérieur des habitations. Cette Abeille est très productive en +miel et cire, qui sont l'objet de grandes transactions. A l'état +sauvage, elle est très irritable et très redoutée des habitants du pays. + +Comme notre Abeille domestique, l'_A. dorsata_ a parfois beaucoup à +souffrir des ravages occasionnés dans ses rayons par une Gallérie, la +_Mellolella_. Une sorte de guêpier, le _Merops viridis_, la décime. Elle +est encore impuissante à se défendre des graves déprédations d'un oiseau +de proie, la _Buse mellivore_ (_Pernis cristata_), qui s'introduit +violemment dans ses ruches, emporte dans ses serres une grande masse de +gâteaux, et, sans souci des abeilles qui l'entourent et essayent de le +frapper de leurs aiguillons, s'en va sur une branche voisine dévorer +tranquillement son butin. + +Citons encore l'_Apis zonata_ Smith, la plus grande des espèces connues, +car l'ouvrière égale la taille de nos reines. Son corps est tout noir, +avec quelques poils roussâtres tout autour du corselet et de belles +bandes d'un blanc de neige à la base des segments. On ne connaît pas les +habitudes de cette Abeille. + +Au Japon, l'apiculture est fort en honneur. Les Abeilles y sont logées +dans des ruches faites de planchettes. Pour les garnir, les Japonais +portent dans la campagne, non loin des nids des Abeilles sauvages, des +corbeilles de paille contenant du sucre. Les essaims, alléchés par cet +appât, s'introduisent dans les corbeilles, et sont ensuite transvasés +dans des ruches préparées d'avance. + + + + +LES BOURDONS. + + +Qui ne connaît ces gros hyménoptères velus, au _bourdonnement_ puissant +et grave, qu'on voit, dès les premiers beaux jours, voler un peu +lourdement d'une fleur à une autre? De longs poils sur un corps trapu, +une grosse tête tendue vers le bas, leur font une physionomie tout à +fait caractéristique dans la grande famille des Abeilles (fig. 28). + +[Illustration: Fig. 28.--Bourdon terrestre.] + +S'ils n'ont rien d'élégant dans leurs formes, ni de gracieux dans leurs +allures, les Bourdons sont néanmoins de beaux insectes. Leur vêtement +est d'ordinaire bandé de jaune, de blanc, de roux, sur un fond noir; +quelques-uns sont d'une couleur fauve ou rousse uniforme. Rien de moins +constant, d'ailleurs, que cette parure; on la voit, dans une même +espèce, se jouer en une multitude de variations, passant les unes aux +autres par d'innombrables nuances. Aussi n'est-il point rare que des +espèces fort différentes arrivent, par le caprice de leurs variations, à +se ressembler tellement par leurs couleurs, qu'un œil exercé peut +seul les distinguer. Tel Bourdon noir, cerclé de jaune et de blanc, est +frère d'un Bourdon jaunâtre avec une bande noire entre les ailes. Un +autre, qu'on croirait du même nid que le dernier, se rattache à un type +tout noir, roux seulement à l'arrière. Toutes ces modifications, dont +les causes d'ailleurs nous échappent, sont par elles-mêmes d'un grand +intérêt, et font d'une collection un peu riche de ces hyménoptères une +des plus belles qu'on puisse réunir. + +Les Bourdons sont très proches parents des Abeilles domestiques. Ils +ont, à très peu près, la même organisation et les mêmes habitudes. Les +sociétés qu'ils forment sont faites sur le même patron: une reine ou +mère, des ouvrières et des mâles. Mais ces sociétés sont annuelles et +non permanentes. Et ce n'est pas la seule différence qu'elles +présentent. + +Ainsi, chez l'Abeille, la mère est exclusivement occupée de la ponte; +elle ne bâtit ni ne récolte, n'a aucun soin de sa progéniture. Chez le +Bourdon, la reine n'est pas seulement la mère de toute la colonie, elle +est aussi la fondatrice de la cité. C'est elle qui commença +l'édification du nid, qui l'approvisionna au début, éleva les +premiers-nés. Aussi, tandis que l'Abeille reine est dénuée de tout +instrument de travail, de corbeilles et de brosses, de glandes à cire, +la femelle Bourdon possède tous ces organes. Elle ne diffère +extérieurement de l'ouvrière que par la taille. + +Il y a même plus. Toutes les Abeilles ouvrières sont semblables entre +elles. Il n'en est point ainsi chez les Bourdons. Comme cela se voit +dans les sociétés de Fourmis, leurs ouvrières varient beaucoup de taille +et de force: les unes sont d'une petitesse extrême, tandis que d'autres +égalent presque la taille de la mère. Elles partagent même avec +celle-ci la faculté de pondre, quoique avec une fécondité moindre; aussi +désigne-t-on souvent les plus grosses des ouvrières sous le nom de +petites reines ou petites femelles. + +Ajoutons encore que les sociétés de Bourdons sont peu populeuses, et ne +dépassent pas quelques centaines d'individus. Nous sommes loin des 40 ou +50 000 habitants que peut compter la cité des Abeilles. + +Les Bourdons, comme les Abeilles, récoltent du miel et du pollen. La +cueillette, opérée par les mêmes organes, se fait par les mêmes +procédés. Tout aussi actif, mais moins agile peut-être que l'Abeille, le +Bourdon compense cette infériorité par la masse de provisions qu'il peut +porter en une fois. Ses corbeilles peuvent se charger d'énormes pelotes. +Comme l'Abeille, il pétrit le pollen avec du miel à mesure qu'il le +récolte. + +* * * + +Pour bien connaître ce qu'est une famille de Bourdons, il nous faut +assister à sa naissance, suivre ses accroissements, voir son déclin et +sa ruine. + +La femelle de Bourdon, fécondée en automne ou à la fin de l'été, se +réveille avec le printemps de son sommeil hivernal, butine avec ardeur +sur les premières fleurs écloses, et se met à la recherche d'un lieu +convenable pour y installer un nid. C'est généralement en mars, dans nos +climats, que la plupart des espèces commencent à se montrer, ou même dès +la fin de février, dans le midi de la France. Toutes les espèces ne sont +pas également précoces. Le Bourdon des prés (_Bombus pratorum_) est de +tous le plus hâtif. On le voit butiner sur les chatons des saules, bien +des semaines avant l'apparition des Bourdons des bois (_B. sylvarum_), +des champs (_B. agrorum_), des pierres (_B. lapidarius_), etc. + +L'emplacement choisi pour le nid est tantôt un trou dans la terre, tel +que le logis abandonné de quelque souris des champs, ou, sur le sol +même, un endroit caché dans un buisson, au milieu de la mousse et des +herbes. En général, une même espèce est fidèle à son genre de nid. Celui +du Bourdon terrestre (_B. terrestris_), par exemple, est souterrain; +celui du Bourdon des bois est aérien. Rien d'absolu, du reste; on cite +même à ce sujet des choix tout à fait fantaisistes. «Ainsi un Bourdon, +d'après le D^r W. Bell, avait pris possession du nid d'un rouge-gorge; +une femelle du _B. agrorum_, selon F. Smith, s'était installée dans +celui d'un roitelet. Schenck trouva un nid de _B. sylvarum_ au haut d'un +pin, dans le gîte abandonné d'un écureuil; M. Schmiedeknecht en a +rencontré un dans celui d'une linotte. Mais le cas le plus +extraordinaire est celui que le D^r E. Hoffer observa à Boyanko, en +Ukraine, dans le grenier d'une maison de paysan. Un vieux vêtement de +fourrure en loques avait été jeté dans un coin. Un jour que la maîtresse +de la maison voulut ramasser la vieille nippe, elle dut s'empresser de +fuir devant la multitude d'habitants armés d'aiguillons qui y avaient +élu domicile. + +Quand la femelle a trouvé un local à sa convenance, elle l'approprie, +s'il y a lieu, le déblaye, le nettoie, puis y apporte de la mousse, des +brins de fétus, etc. C'est sur ce fondement que reposera l'édifice, +abrité par le sol même, s'il est souterrain, ou par une toiture faite de +chaume, de mousse et de menus débris, s'il est bâti sur le sol. En tout +cas, un chemin couvert, assez étroit, fait de mousse et dont la longueur +peut atteindre un pied, conduit à la cavité arrondie ou ovalaire qui +sert d'habitation (fig. 29). + +On n'a pas assisté à la formation de cette enveloppe générale, faite de +mousse et de brindilles, à l'intérieur de laquelle s'édifieront les +gâteaux. Réaumur a fait connaître le procédé qu'emploient les Bourdons, +sinon pour bâtir une première fois leur maison, du moins pour la refaire +ou en réparer les dégâts. S'il faut en croire notre célèbre naturaliste, +les Bourdons subiraient tous les dommages, sans jamais songer à défendre +leur demeure, ni tourner leur colère contre celui qui vient les +tourmenter. «Ils en ont toujours usé au mieux avec moi, dit-il; il n'y +en a jamais eu un seul qui m'ait piqué, quoique j'aie mis sens dessus +dessous des centaines de nids. + +«Dès qu'on cesse de les inquiéter, ajoute Réaumur, ils songent à +recouvrir leur nid, et n'attendent pas même, pour se mettre à l'ouvrage, +que celui qui a fait le désordre se soit éloigné. Si la mousse du dessus +a été jetée assez près du pied du nid..., bientôt ils s'occupent à la +remettre dans sa première place.... La façon dont les Bourdons ont été +instruits à faire parvenir sur leur nid la mousse qu'ils y veulent +placer, est la suivante: + +«Considérons-en un seul occupé à ce travail; il est posé à terre sur ses +jambes, à quelque distance du nid, sa tête directement tournée du côté +opposé. Avec ses dents, il prend un petit paquet de brins de mousse; les +jambes de la première paire se présentent bientôt pour aider aux dents à +séparer les brins les uns des autres, à les éparpiller, à les charpir, +pour ainsi dire; elles s'en chargent ensuite pour les faire tomber sous +le corps; là, les deux jambes de la seconde paire viennent s'en emparer, +et les poussent plus près du derrière. Enfin les jambes de la dernière +paire saisissent ces brins de mousse, et les conduisent par delà le +derrière, aussi loin qu'elles les peuvent faire aller. + +«Après que la manœuvre que nous venons d'expliquer a été répétée un +grand nombre de fois, il s'est formé un petit tas de mousse derrière le +Bourdon. Un autre Bourdon, ou le même, répète sur ce petit tas une +manœuvre semblable à celle par laquelle il a été formé; par cette +seconde manœuvre, le tas est conduit une fois plus loin. C'est ainsi +que de petits tas de mousse sont poussés jusqu'au nid, et qu'ils sont +montés jusqu'à sa partie la plus élevée.» Les Bourdons ainsi occupés +forment de la sorte une chaîne plus ou moins longue, où ils sont tous la +tête tournée du côté où est la mousse à recueillir, le derrière +tourné du côté du nid. Arrivée au lieu où elle doit être employée, un ou +plusieurs Bourdons la disposent où il est convenable, à l'aide des +mandibules et des pattes antérieures.» + +[Illustration: Fig. 29.--Nid de Bourdon des mousses. + +Une couche de mousse épaisse d'un à deux pouces forme au nid une +enveloppe chaude et légère, suffisante pour le mettre à l'abri des +pluies ordinaires. Quand elle a subi quelque dérangement, les Bourdons +la réparent comme il vient d'être dit, en prenant les matériaux dans le +voisinage. Jamais ils ne vont en chercher au loin; jamais on ne les voit +venir en volant, chargés du plus léger brin de plante. Ils économisent +de leur mieux la mousse qu'ils ont à portée; et, à la dernière +extrémité, ils se résignent à employer pour leur couvert celle qui forme +le conduit menant du dehors à l'intérieur du nid. + +* * * + +Les travaux extérieurs achevés, le travail essentiel, la construction du +nid proprement dit commence. Personne, malheureusement, n'en a vu poser +la première pierre, c'est-à-dire la première lamelle de cire, personne +n'a vu former la première cellule. Le D^r E. Hoffer, qui a plus de +quarante fois été témoin de la ponte, ne l'a jamais observée que dans +des cas où la mère était déjà entourée de plusieurs ouvrières. Nous ne +pouvons mieux faire que d'emprunter les détails qui suivent à cet habile +observateur[9]. + +Quand le moment décisif est venu, la femelle, en grande agitation, court +deçà et delà sur les gâteaux, paraissant chercher un lieu convenable +pour déposer ses œufs. Elle se décide enfin. Elle détache alors, avec +ses pattes postérieures, de ses segments moyens, un peu de cire qu'elle +saisit avec ses mandibules, et dont elle façonne un petit parapet +annulaire, qu'elle exhausse de plus en plus, jusqu'à la hauteur de +quelques millimètres. + +Elle abandonne alors la cellule qu'elle vient d'élever et s'en va +prendre, dans une coque vide de son habitant, un peu de pâtée +pollinique, qu'elle manipule longtemps dans sa bouche, la mêle à une +certaine quantité de miel, et l'étend avec soin et longuement sur la +paroi interne de la cellule. Elle retourne encore chercher une seconde +provision de pollen, qu'elle façonne de même, et cela se répète un +certain nombre de fois. + +Elle essaye ensuite d'introduire son abdomen dans la cellule, ce qu'elle +fait aisément d'ordinaire. Mais quelquefois le bord en est trop étroit; +elle l'élargit alors en rongeant le bord intérieur. Embrassant ensuite +la cellule entre ses pattes postérieures et y prenant appui, elle +introduit avec effort l'extrémité de son abdomen, fixe son aiguillon +contre la paroi ou le fond de la cellule, réussit ainsi à faire ouvrir +largement l'anus, et un certain nombre d'œufs, trois au moins, dix ou +douze au plus, tombent dans la cellule. Ces œufs sont d'un beau +blanc, et on les voit briller au fond de la cellule. Ils sont allongés, +rétrécis à un bout et assez volumineux, eu égard à la taille de +l'insecte. + +La ponte achevée, la femelle retire aussitôt l'abdomen de la cellule, et +se met à tourner vivement tout autour, donnant la chasse aux ouvrières +et aux autres femelles qui se pressent vers l'orifice, et elle travaille +entre-temps à fermer la cellule avec de la cire, que, dans ce but, elle +tenait déjà toute prête pendant qu'elle pondait, et aussi avec de la +cire empruntée au bord même de la cellule. Si les importuns s'avancent +trop, elle n'hésite pas à faire un exemple; elle saisit le plus +audacieux ou le plus proche avec sa bouche et ses pattes, et, après +s'être un instant colletée avec lui, tous deux dégringolent par-dessus +les autres Bourdons et tombent à terre. La femelle laisse là le +coupable, rudement châtié par de cruelles morsures, et remonte +promptement à sa cellule, pour la protéger contre les attaques des +autres. Trop tard le plus souvent, car les plus prompts à profiter de +son absence l'ont déjà crevée et ont dérobé quelques œufs pour les +dévorer. + +La correction n'est jamais infligée qu'à coups de dents et de pattes. Le +coupable n'essaye point de se défendre; il tâche seulement de se +soustraire au châtiment par la fuite. Il est pourtant assez rude, et la +pauvre bête n'en sort d'ordinaire que fort maltraitée, parfois même +mortellement atteinte. E. Hoffer a vu une fois une petite femelle, qui +avait jeté un regard de convoitise sur les œufs, sortir si +cruellement mordue de la bourrade que lui donna la reine furieuse, +qu'elle traînait en se sauvant une de ses pattes postérieures, et elle +la perdit par la suite. Elle vécut néanmoins quelques jours, vaquant à +ses travaux ordinaires. Une autre fois, une ouvrière reçut au cou une +telle morsure, qu'elle eut seulement la force de se réfugier dans un +coin, où elle ne tarda pas à mourir. + +Quelquefois cependant il arrive que la reine elle-même ne sort pas +indemne du combat. L'observateur vit un jour la femelle, déjà vieille et +assez pelée, il est vrai, lâcher tout d'un coup une petite femelle +qu'elle avait saisie. Paralysée sans doute par un coup d'aiguillon, elle +vécut encore une vingtaine d'heures, inerte, en butte aux mauvais +traitements des petites femelles, qui la mordaient, la tiraillaient sans +cesse par les pattes et par les ailes. «Ces Bourdons si placides et si +débonnaires d'habitude, ajoute Hoffer, m'ont toujours paru féroces et +brutaux pendant la ponte; et si la femelle vient alors à mourir, son +cadavre n'est point ménagé; petites femelles et ouvrières se jettent +dessus, le mordillent aux ailes, aux pattes, aux antennes, et font de +vains efforts pour mettre dehors la gigantesque morte.» + +Quand la pondeuse, après de semblables incidents, est heureusement +parvenue à retrouver sa cellule, elle étale encore à plusieurs reprises +sur l'opercule de la cire prise aux bords. Elle va ensuite chercher +d'autre pollen avec du miel, qu'elle colle sur la cellule, retourne en +chercher de nouveau, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'elle trouve la +provision suffisante. Elle rouvre alors la cellule, y pond encore +quelques œufs, toujours moins cependant que la première fois, et les +choses se passent encore comme on l'a déjà vu, avec les mêmes +tracasseries de la part des ouvrières et des femelles. Suivant l'espèce +et autres circonstances d'époque, de température et d'abondance de +provisions, cette ponte se répète plus ou moins souvent, au point qu'une +cellule peut contenir jusqu'à vingt-quatre œufs, mais rarement +pourtant plus du tiers de ce nombre. + +La ponte terminée, la femelle reste là plusieurs heures sur la cellule. +Elle y apporte de la pâtée; elle en ronge et polit les aspérités. +Souvent même elle se pose, le ventre appliqué dessus, comme si elle +couvait. + +Les agressions des autres Bourdons deviennent de plus en plus rares, et +cessent enfin tout à fait. Et ces mêmes petites bêtes, qui tout à +l'heure se jetaient avidement sur les œufs frais pondus pour s'en +repaître, deviennent maintenant les gardiennes attentives, les nourrices +dévouées de leurs sœurs; elles les réchauffent et pourvoient avec une +tendre sollicitude à leur alimentation. + +* * * + +Mais ce retour à de meilleurs sentiments ne peut nous faire oublier la +sauvagerie de l'instinct qui les a un instant emportées. C'est là un des +traits de mœurs les plus étonnants parmi ceux que nous devons aux +observations de Hoffer, et un des plus inexplicables que présente la +biologie des Bourdons. Que la pondeuse défende énergiquement sa +progéniture, le fait est si ordinaire, si banal, qu'il ne peut nous +surprendre. En tant qu'instinct acquis, il est la conséquence naturelle +du cannibalisme momentané des ouvrières. Depuis longtemps la gent +bourdonnière aurait disparu, si la mère indifférente abandonnait ses +œufs à la voracité de ses premiers-nés. Mais pourquoi cet instinct +fratricide, cette folie passagère, qui interrompt un instant et ternit +en quelque sorte l'honnête vie du Bourdon? Nous voyons bien +quelquefois, chez l'Abeille domestique, les ouvrières détruire et sans +doute aussi dévorer des œufs. Mais cela n'arrive qu'à l'époque où le +miel est abondant dans les fleurs, où le souci d'emmagasiner le plus de +provisions possible oblige à sacrifier ces objets d'une si tendre +sollicitude en toute autre circonstance. Les coupables, ici, n'ont pas +une telle excuse. Nous sommes bel et bien en présence d'une gloutonnerie +manifeste. L'œuf qui vient d'être pondu est sans doute un manger +délicat, d'où s'exhale un fumet irrésistible. C'est peut-être là tout ce +qu'il faut voir en la chose, une imperfection de l'instinct social, que +la sélection n'est point parvenue à corriger. Quant à la nécessité d'une +restriction à apporter à la trop grande multiplication dans la colonie, +on ne peut s'y arrêter un instant. Ici, comme chez les Abeilles, comme +ailleurs, une forte population c'est la richesse, c'est la puissance. Et +si la nature voulait en modérer l'accroissement, sans parler des +parasites, elle avait un moyen plus simple, moins féroce: celui de +restreindre la ponte, de diminuer le nombre des œufs dans les ovaires +de la pondeuse. + +Ce n'est pas tout. A supposer la diminution des œufs avantageuse, ce +qui pourrait légitimer en quelque sorte l'instinct fratricide des +ouvrières, à quoi bon alors, chez la mère, l'instinct qui la pousse à +défendre sa ponte, instinct dont l'effet est tout l'opposé du premier? +Pourquoi deux instincts, non seulement contraires, mais même +contradictoires? Et si l'on accepte que la voracité des ouvrières exige +un correctif, que l'instinct maternel de la femelle soit dès lors utile +à l'espèce, il faut convenir que son adaptation est bien défectueuse. +Mieux vaudrait que la mère, moins emportée, ne quittât pas un instant la +cellule et n'en vînt pas aux voies de fait avec les agresseurs. Pas un +œuf ne serait perdu, et les malintentionnés en seraient pour leur +convoitise non satisfaite. Comment débrouiller un tel chaos? Nous y +renonçons pour ce qui nous concerne. On s'abuse, croyons-nous, à +vouloir chercher partout et quand même la perfection dans la nature. +Reconnaissons que tout n'est pas pour le mieux dans le monde des +Bourdons, pas plus que dans les autres. + +* * * + +Quatre ou cinq jours après la ponte, les œufs éclosent. Il en sort de +petites larves jaunâtres, apodes, à tête cornée, brunâtre, qui se +mettent aussitôt à dévorer la pâtée qui les entoure. Au fur et à mesure, +la mère remplace la nourriture consommée, en même temps qu'elle agrandit +la cellule autour des larves, en en rongeant le haut avec ses +mandibules, élargissant de plus en plus le godet qu'elles forment, et +consolidant les parois avec de la cire, jusqu'à ce qu'enfin la cellule +acquiert à peu près les dimensions d'une noix. Les larves ont alors +atteint le terme de leur croissance et sont âgées de quinze jours +environ. Elles se filent une coque de soie dans la cellule de cire, et +s'y enferment. Une cellule contient ainsi trois, huit, dix cocons ou +plus, autant qu'il y avait eu d'œufs pondus, et ces cocons sont +disposés sans ordre les uns à côté des autres. La mère ronge et enlève +la cire autour des cocons et facilite ainsi l'éclosion des jeunes +ouvrières, qui survient au bout de quinze autres jours environ. + +L'ouvrière venant d'éclore est de couleur terne et grisâtre; elle est +faible. Peu de jours donnent à son vêtement les couleurs propres à +l'espèce, à ses membres toute leur force. Désormais la mère, si ce sont +là ses premiers-nés, ne sera plus seule à vaquer aux travaux. Autant +d'ouvrières écloses, autant d'aides pleins de zèle. Avec la mère, elles +s'occupent de la construction des cellules et du soin à donner aux +larves. Butinant avec activité, les provisions qu'elles apportent au nid +augmentent rapidement, et la population s'accroît à mesure. En même +temps la famille, plus riche, peut se donner du confort; les cellules +reçoivent une toiture protectrice en cire; des parois latérales, en cire +également, s'y adjoignent quelquefois. + +La structure intérieure se complique bientôt par l'adjonction de +cellules nouvelles, l'agrandissement des gâteaux existants et la +formation de nouveaux. Ceux-ci se superposent aux anciens, et le nombre +des étages est en rapport avec celui de la population. Il ne devient +cependant jamais considérable; et surtout l'on n'y voit jamais la +régularité qui distingue les rayons parallèles des Abeilles. Souvent une +assise unique de cellules constitue toute la cité. + +Ainsi que nous l'avons vu faire à la femelle, les ouvrières rongent et +enlèvent la cire qui entoure les cocons, et l'emploient à divers usages. +Les cocons abandonnés par les Bourdons éclos reçoivent eux-mêmes une +nouvelle destination. Ils peuvent servir, après réparation convenable, +de réservoirs à miel et à pollen. D'autres réservoirs sont formés aussi +dans les intervalles existant entre les cellules à couvain. Ces +intervalles eux-mêmes, appropriés, peuvent servir au même usage; +d'autres fois, découpés par lanières, ils sont incorporés à l'enveloppe +du nid. + +La mère cependant ne reste point inactive, et, loin d'imiter la vie +désœuvrée de la mère des Abeilles, elle continue, comme au temps où +elle était seule, à s'occuper de tous les travaux de l'intérieur, +sortant beaucoup moins du nid. La ponte surtout devient plus active, +pendant quelque temps du moins. + +Nous n'avons jusqu'ici parlé que d'ouvrières et de petites femelles, +comme provenant des œufs pondus par la reine. Elle pond également des +œufs de mâles et de grosses femelles, semblables à elle. Seulement, +circonstance fort remarquable, et qui n'a pas manqué de provoquer les +réflexions des observateurs, tandis que les cellules destinées à +recevoir des œufs d'ouvrières sont garnies intérieurement de pollen +et de miel, les cellules où sont pondus les œufs de mâles et de +femelles ne contiennent aucune provision. + +«Les Bourdons, dit Huber, ne préparent jamais de pollen dans les +cellules qui doivent servir de berceau aux mâles et aux femelles; les +uns et les autres ne naissent ordinairement qu'au mois d'août et de +septembre; les ouvrières paraissent dès les mois de mai et de juin. +Quelle peut être la raison de la différence des soins que les ouvrières +donnent aux mouches des trois sortes? Ce n'est pas qu'il y ait moins de +pollen sur les fleurs au mois d'août qu'il n'y en a au mois de juin, car +les ouvrières en apportent tous les jours, dans les mois d'août et de +septembre, et d'ailleurs elles ont fait des provisions considérables à +cette époque. Mais voici l'explication que je pourrais donner de cette +négligence apparente. Le nombre des ouvrières est beaucoup plus grand au +mois d'août qu'il ne l'est au mois de mai; à peine trouve-t-on au +printemps quelques ouvrières dans les nids des Bourdons; dans les mois +d'août et de septembre, au contraire, leur nombre est très considérable. +Les vers qui sont nés dans le mois de mai et de juin courraient le +risque de manquer de nourriture, s'ils n'avaient pas de provisions dans +leurs cellules, car le petit nombre des ouvrières ne permettrait +peut-être pas qu'elles aperçussent le moment où ils éclosent, et celui +où ils ont besoin d'aliments; tandis qu'à la fin de l'été leur nombre +peut suffire à surveiller et à nourrir tous les vers. La nature devait +donc pourvoir au défaut du soin des ouvrières dans le temps où elles +sont en plus petit nombre; mais cela était moins nécessaire à la fin de +la saison, quand les soins et les secours étaient plus faciles à +obtenir.» + +* * * + +La mère pondant, outre les ouvrières, des femelles et des mâles, +suffirait à elle seule, comme la mère des Abeilles, à la perpétuation de +l'espèce. Elle n'est cependant pas la seule pondeuse dans la colonie. + +Le lecteur sait déjà que les grosses ouvrières ne diffèrent guère de la +mère, extérieurement, que par la taille. Elles lui ressemblent encore +par la faculté qu'elles ont de pondre des œufs fertiles. Déjà Huber +avait affirmé que les ouvrières pouvaient pondre des œufs de mâles. +Hoffer, par des observations irréprochables, a mis le fait hors de +doute, et a de plus démontré qu'elles pondent aussi des femelles. Un +exemple entre autres: + +Le 20 juillet, l'auteur recueille un nid de _Bombus agrorum_. Vu la +distance, l'opération dut être faite en plein jour, de sorte que +plusieurs ouvrières, petites et grandes, échappèrent. Revenu au même +endroit le 12 septembre, il y trouva un nid, que les ouvrières non +capturées y avaient fondé à nouveau, et dans ce nid, un assez gros +gâteau plein de larves et de cocons, une population d'ouvrières, de +mâles nombreux et de quelques femelles. Surpris de la présence de ces +dernières, car aucun auteur jusque-là n'avait signalé de fait semblable, +Hoffer se livra à de nouvelles expériences, qui achevèrent de le +convaincre. L'auteur pense néanmoins qu'à l'état normal de pareils faits +ne se produisent que lorsque la vieille mère est morte prématurément +d'une façon ou d'une autre, et qu'en ce cas-là seulement les individus +survivants deviennent aptes à continuer la mission de la défunte. +Opinion plausible, sans doute, mais digne néanmoins de confirmation. Car +une question importante reste encore indécise, celle de savoir si les +petites femelles, et plus généralement les ouvrières, peuvent être +fécondées, auquel cas de pareils faits n'auraient plus rien de +surprenant. + +En définitive, durant le printemps, il ne naît en général que des +ouvrières. Les mâles et les jeunes femelles naissent au fort de l'été ou +sur sa fin. Il y a du reste beaucoup de différences à cet égard, suivant +les espèces. Le Bourdon des prés, en tout des plus précoces, donne des +mâles dès la troisième semaine de mai en Angleterre, selon Smith; un peu +plus tôt dans le midi de la France; les jeunes femelles volent déjà en +juillet. Dans la majorité des espèces, les mâles ne paraissent guère +qu'au mois d'août, et on les voit voler encore fort tard dans la saison. + +Ces mâles, tout aussi fainéants que ceux des Abeilles, consomment, sans +produire aucun travail. Très frileux, les jours qui suivent leur +éclosion, on les voit, dit Ed. Hoffer, se réfugier dans les endroits les +plus chauds du nid, et se réchauffer au milieu des groupes d'ouvrières. +Grisâtres au moment de leur sortie du cocon, leur robe devient de jour +en jour plus éclatante, pendant que la nourriture dont ils se +réconfortent sans cesse et l'exercice qu'ils font de leurs ailes en les +agitant, au moment de la plus grande chaleur du jour, les rendent +capables de prendre leur essor. Ils partent alors, et le plus souvent la +famille ne les revoit plus. + +Les mâles de toutes les espèces ne se comportent pas absolument de même. +Hoffer nous raconte de la manière suivante les faits et gestes du B. +Rajellus. «Sur la fin de juin, sortirent les premiers mâles, et il y en +eut beaucoup jusqu'à la destruction du nid, en juillet, par le fait +d'une taupe. Quand le soleil avait réchauffé suffisamment le sol, vers +les dix heures et demie, un mâle sortait, puis un autre. Ils s'élevaient +en l'air, volaient quelques instants dans le voisinage, puis venaient se +poser d'ordinaire sur le nid, dont la mousse formait un dôme globuleux, +très apparent au-dessus du gazon, ou bien sur le rempart de branchages +dont j'avais entouré le nid, pour le garantir contre les poules; et là +ils s'ensoleillaient à plaisir. Si j'essayais d'en saisir un, il +s'envolait vivement, mais ne tardait pas à revenir se poser sur le nid. +Quand l'air était tout à fait calme, ils jouaient entre eux en plein +soleil. Ainsi l'un d'eux prenait son élan; un autre brusquement lui +tombait dessus, comme on voit faire parfois les mouches, puis tous deux +s'abattaient. Souvent toute la bande s'envolait et jouait en rond dans +les airs, sans se préoccuper en aucune façon de mes visiteurs, +quelquefois au nombre de 18, qui venaient contempler leurs amusements, à +moins que les spectateurs, trop bruyants ou trop indiscrets, ne les +obligeassent, par leurs éclats de rire ou leur voisinage trop immédiat, +à s'envoler pour ne pas revenir de quelque temps. Et tous les jours de +beau soleil sans vent, les mâles firent de même, sans beaucoup se +soucier de manger, jusqu'à ce qu'enfin ils se dispersèrent l'un après +l'autre sur les fleurs du jardin, où ils me parurent visiter surtout les +_Salvia pratensis_ et _officinalis_, et aussi les trèfles. Mais un jour, +vers midi, un violent coup de vent survint avec menace de pluie; je vis +de nombreux mâles rentrer précipitamment au nid, pêle-mêle avec les +ouvrières. Autant que j'en ai pu juger, ils rentraient toujours au +logis.» + +Des habitudes aussi régulières ne paraissent pas être communes parmi les +Bourdons. Il n'est pas rare de rencontrer le matin des mâles de diverses +espèces blottis dans les fleurs, tout transis, couverts de rosée ou +détrempés par la pluie. Quelquefois aussi une ouvrière se rencontre dans +la même situation, surprise sans doute par la nuit ou le mauvais temps +loin du nid. + +* * * + +Une des particularités les plus étranges de la biologie des Bourdons est +l'existence parmi eux de ce que l'on a appelé le «Trompette» ou le +«Tambour». Ce dernier nom, plus convenable peut-être que le premier, est +employé par Gœdart. Ce vieux naturaliste, dont l'observation, oubliée +ou traitée de fable, remonte à deux cents ans, s'exprime à ce sujet de +la manière suivante. + +«Parmi les Bourdons, il en est un qui, semblable au tambour +(_Tympanita_) qui réveille les soldats, ou leur transmet l'ordre de +lever le camp, de se mettre en marche, ou les excite au combat, réveille +ses frères et les pousse au travail. Vers la septième heure du matin, il +monte au faîte du nid, et, le corps à moitié en dehors de l'entrée, il +agite et fait vibrer ses ailes, et produit ainsi un bruit qui, renforcé +par la concavité du nid, n'est pas sans ressemblance avec celui du +tambour. Et cela dure environ un quart d'heure. C'est pour l'avoir +observé, entendu de mes oreilles et vu de mes yeux, que j'en parle. +Plusieurs personnes curieuses des choses de la nature sont maintes fois +venues tout exprès me visiter pour en être témoins, ont vu et entendu +avec moi ce tambour des Bourdons.» + +Malgré l'affirmation si positive de Gœdart, il a fallu les récentes +observations de Hoffer, pour que l'on crût enfin que le trompette ou le +tambour des Bourdons n'était pas une fable, comme le pensait Réaumur +lui-même. + +Telle était aussi la conviction de Hoffer, à la suite de nombreuses +observations demeurées sans résultat, qu'il avait entreprises dans le +but de s'assurer de l'existence de ce Bourdon musicien. Un jour enfin, +le 8 juillet 1881, vers trois heures et demie du matin, l'heureux +observateur entendit tout à coup un bourdonnement particulier s'élever +d'un superbe nid de _Bombus ruderatus_, qu'il venait de recevoir la +veille. Il s'approcha avec précaution, souleva doucement la planchette +destinée à jeter de l'obscurité sur le nid (cette espèce niche sous +terre), et il fut témoin d'un saisissant spectacle: «Tout en haut de la +calotte de cire se tenait une petite femelle, le corps soulevé, la tête +baissée, agitant ses ailes de toutes ses forces, et faisant entendre un +bourdonnement intense. Quelques Bourdons montraient leur tête par les +trous les plus larges.» Cette musique dura sans interruption jusqu'à +quatre heures et un quart. Déjà quelques ouvrières étaient sorties. Le +trompette tant désiré était enfin trouvé. + +Le lendemain, vers trois heures, l'observateur était à son poste. +Longtemps tout demeura silencieux. A trois heures dix-huit minutes, +quelques courts bourdonnements se firent entendre, et Hoffer vit le +trompette de la veille s'élever au haut du nid, et entonner son chant, +qui dura, presque sans interruption, jusqu'à quatre heures et demie. Le +Bourdon s'arrêta alors, manifestement épuisé, et puis, au bout de cinq +minutes, rentra dans le nid. Et cela continua les jours suivants, +jusqu'au 25 juillet, à quatre heures du matin, où le Bourdon mélomane +fut supprimé. Le jour suivant, à quatre heures huit minutes, alors que +déjà quelques Bourdons étaient partis pour la picorée, le remplaçant +était là, exactement à la même place que l'ancien, et il se représenta +de même les jours suivants. + +E. Hoffer présume que toutes les espèces de Bourdons ne possèdent pas un +trompette; et il croit d'ailleurs que, chez celles qui peuvent en avoir +un, sa présence n'est pas constante et est subordonnée au chiffre de la +population. + +Mais pourquoi, dans un nid populeux, plutôt que dans un autre, est-il +utile qu'un Bourdon se charge d'éveiller ses frères et de les appeler au +travail? L'activité n'est-elle pas plus avantageuse, et l'office du +réveille-matin plus nécessaire, précisément dans une société plus +pauvre? Et puis enfin, dans ces sociétés d'insectes, où chacun, sans +effort, et dans une entière spontanéité, travaille pour la communauté +avec un zèle qu'on dirait excité par le seul intérêt personnel, où +chacun et tous fonctionnent dans le plus parfait unisson, est-il à +croire qu'un individu exerce sur ses pareils une direction ou une action +quelconque, ait seul la faculté de concevoir une obligation et de la +communiquer à tous? Ce serait assurément celui-là, et non la reine, qui +n'a de royal que le nom, qui, avec une autorité réelle, mériterait +véritablement ce titre. + +Quant à nous, l'utilité de ce réveilleur des Bourdons nous échappe, +surtout quand nous voyons, dans les observations de Hoffer, des +ouvrières sorties dès quatre heures, alors que la diane ne commence à se +faire entendre que huit minutes plus tard. Pourquoi donc, au lieu de +s'empresser de sortir, la première ouvrière éveillée ne se charge-t-elle +point des fonctions de trompette? Faudrait-il à celle qui les remplit +quelque titre officiel? Serait-ce un Bourdon déterminé, et pas un autre, +à qui seul doit incomber le devoir de réveiller ses frères? Il serait en +tout cas assez mal choisi, ce réveilleur, qui n'est pas le premier levé. + +Notez encore que son rappel dure un quart d'heure, vingt minutes, ou +même plus. Est-il donc nécessaire qu'il soit si long, pour être +efficace? Quelles dures oreilles que ces Bourdons! Eh oui, en effet, ils +sont sourds, bien sourds, comme les Abeilles, comme les Fourmis; car on +ne supposera pas, sans doute, que seuls ils entendent, alors que les +Fourmis, les Abeilles, leurs cousines, n'entendent point. Et s'ils +n'entendent pas, à quoi bon alors la sonnerie du trompette? + +S'il est impossible de croire que ce bruyant personnage remplisse une +fonction sociale quelconque dans la colonie, il est très naturel +d'admettre qu'il ne s'agite tant que pour son propre compte. Il en est +du trompette, vraisemblablement, comme des abeilles dites ventilateuses; +ce doit être un Bourdon éclos depuis peu, n'ayant point encore fait sa +première sortie, et qui se prépare, par un entraînement préalable, aux +longs voyages qu'il lui faudra bientôt fournir. Il n'est nullement +prouvé que le trompette, ainsi que Hoffer paraît le croire, soit tous +les jours le même. Il serait d'ailleurs facile de s'en assurer, comme +aussi de constater si c'est toujours ou non un bourdon venant d'éclore. +Il est bon de rappeler à ce propos que Hoffer lui-même a vu, ainsi que +nous l'avons rapporté plus haut, les mâles depuis peu sortis du cocon +s'exercer dans le nid en agitant leurs ailes, et développer ainsi les +muscles du vol. + +* * * + +On sait que les Abeilles, aussi bien que les Fourmis, n'admettent pas +aisément les étrangers dans leur demeure, et que le plus souvent elles +les tuent sans hésiter. Les Bourdons paraissent plus accommodants. Du +moins a-t-on souvent trouvé dans un nid des individus appartenant à une +ou à deux espèces différentes de celle qui l'avait construit. Quant à +l'union artificielle de deux colonies d'espèce différente, si elle +réussit quelquefois, ainsi que Hoffer l'a constaté, les intéressés s'y +refusent le plus souvent d'une manière absolue, sans qu'il soit possible +de se rendre compte de la cause de ces différences de sociabilité. + +Il est tout aussi peu facile d'expliquer le désaccord des observations +au sujet de l'humeur des Bourdons. Nous avons vu plus haut Réaumur, qui +dit avoir ouvert des nids par centaines, affirmer que jamais il n'a vu +les habitants songer à défendre leur domicile, ni manifester la moindre +colère contre le perturbateur. Schenck et Schmiedeknecht parlent dans le +même sens. Mais F. Smith, contrairement à l'opinion de ces naturalistes, +affirme que les Bourdons défendent vaillamment leur nid, et qu'on ne les +y attaque pas impunément. E. Hoffer est également convaincu de l'humeur +batailleuse de ces créatures, d'ordinaire si placides. Elle se réveille +vivement, nous le savons déjà, au moment de la ponte. Elle se +manifesterait encore dans d'autres circonstances, où elle ne peut +mériter que l'approbation, dans le cas de légitime défense. Hoffer +soutient que les Bourdons, attaqués dans leur domicile, non seulement le +défendent avec résolution, mais encore font preuve d'une certaine +habileté. Il en cite de nombreux exemples. Tout un peloton de soldats +fut une fois mis en fuite par des Bourdons des pierres. La petite troupe +était au repos; un des soldats s'avisa de fourrer sa baïonnette dans un +trou où il avait vu entrer un Bourdon. Un des habitants sortit aussitôt +et le piqua cruellement au cou. Puis dix, vingt autres se jetèrent sur +les autres soldats et les obligèrent à battre en retraite. L'auteur +lui-même fut plus d'une fois mis en fuite par des Bourdons terrestres ou +des Bourdons des pierres, dont il avait voulu recueillir les nids, ou +pour les avoir seulement examinés de trop près. + +Toutes les espèces, selon Hoffer, sont susceptibles d'entrer ainsi en +fureur et de devenir agressives, lorsqu'on les tourmente dans leur nid, +surtout s'il est assez peuplé. Seulement, comme le Bourdon ne peut +piquer commodément que de bas en haut, vu la disposition de son +aiguillon, il lui faut un certain temps pour trouver une situation +favorable à l'usage de son arme, tandis qu'une Abeille ou une Guêpe, au +contraire, piquent à l'instant même où elles atteignent. + +* * * + +Les jeunes femelles, les futures reines, sortent peu du nid, si bien +qu'on en voit beaucoup moins à la fin de l'été et en automne, que plus +tard, au printemps. N'ayant aucun souci de la communauté au sein de +laquelle elles sont nées, si on les voit quelquefois sur les fleurs, +c'est pour leur propre compte; elles se bornent à humer le nectar, et +l'on ne voit jamais de pollen dans leurs corbeilles, quoique Huber ait +dit le contraire. Elles volent lourdement d'une fleur à une autre, ou se +posent paresseusement sur une branche, pour se réchauffer au soleil des +heures entières, en attendant la visite des mâles vagabonds. C'est vers +le temps de la naissance des femelles que les sociétés de Bourdons +atteignent leur apogée. + +A cette époque, la vieille reine vit encore, pelée, il est vrai, les +ailes toutes déchirées sur leur bord. Bien rarement alors elle sort du +nid, et si l'on en rencontre une, sa défroque est tellement usée, qu'il +est parfois difficile de la rapporter à son espèce. Elle meurt enfin. +Dès ce moment, la famille décline de jour en jour. La ponte des +ouvrières et des petites femelles peut bien encore amener quelques +naissances, mais elles sont loin de compenser les décès. La population +décroît rapidement, les mâles se dispersent et ne rentrent plus. Les +ouvrières, tous les jours plus éclaircies, n'en continuent pas moins +activement leur mission, et luttent de leur mieux contre la ruine dont +la maison est menacée. Les mauvaises journées, toujours plus nombreuses, +les fleurs de plus en plus rares, les provisions épuisées et non +renouvelées, la misère enfin, avec le froid, ont raison de leur courage; +elles succombent l'une après l'autre, et avec elles les larves et les +nymphes qui restent. Les jeunes femelles fécondées sont depuis longtemps +parties. Chacune a trouvé pour son compte un abri contre les frimas qui +vont venir, l'une dans un vieux tronc, l'autre dans un trou de muraille +ou dans un épais tapis de mousse. + +Le silence et la mort règnent seuls dans la cité, si pleine naguère de +mouvement et de vie. S'il y a quelques vivants, ce sont des parasites, +la vermine, qui trouve encore là, pour la mauvaise saison, un abri qui +lui permettra d'aller recommencer au printemps, en de nouveaux nids, le +cours de ses déprédations. + +* * * + +Le Bourdon partage les goûts de l'Abeille pour les labiées et les +légumineuses; mais il affectionne encore tout particulièrement les +chardons de toute sorte, dont il fouille assidûment les capitules de sa +longue trompe. Grâce au développement de cet organe, il peut atteindre +le nectar au fond de corolles où ne peut parvenir la langue plus courte +de l'Abeille. Telles sont la pensée et le trèfle rouge. De nombreuses +expériences ont convaincu Darwin que le Bourdon est indispensable pour +la fécondation de ces plantes, et que si le genre Bourdon venait à +disparaître ou devenait très rare en Angleterre, la pensée et le trèfle +rouge deviendraient aussi très rares ou disparaîtraient complètement. + +Mais il est des fleurs qui cachent leur nectar à des profondeurs telles, +que seuls les Lépidoptères Sphyngides, dont la trompe est démesurément +allongée, peuvent s'en emparer; il serait inaccessible aux Bourdons, +s'ils n'usaient de l'ingénieux procédé que nous connaissons déjà, et qui +consiste à pratiquer, à peu de distance du fond du tube, un trou qui +leur permette d'y introduire leur trompe. Il n'est même pas nécessaire +que le nectar se trouve trop profondément placé, pour que le Bourdon se +décide à user de cet artifice. Il est très fréquent de trouver perforées +des fleurs dont sa trompe peut atteindre le fond. Tel est le trèfle +rouge dont nous venons de parler. Il suffit, pour que la perforation ait +lieu, que les fleurs à corolle tubuleuse soient réunies en très grand +nombre dans un lieu déterminé. C'est le cas d'un champ de trèfle, des +vastes nappes couvertes de bruyères fleuries. On est surpris de voir le +nombre de fleurs perforées que l'on trouve en ces circonstances. Darwin +en cite de curieux exemples. «Je faisais une longue promenade, dit-il, +et de temps en temps je cueillais un rameau d'_Erica tetralix_; quand +j'en eus une poignée, j'examinai toutes les fleurs avec ma loupe. Ce +procédé fut renouvelé fréquemment, et, quoique j'en eusse examiné +plusieurs centaines, je ne réussis pas à trouver une seule corolle qui +n'eût été perforée.... J'ai trouvé des champs entiers de trèfle rouge +dans le même état. Le docteur Ogle a constaté que 90 pour 100 des fleurs +de _Salvia glutinosa_ avaient été perforées. Aux États-Unis, M. Barley +dit qu'il est difficile de trouver un bouton de _Gerardia pedicularia_ +non percé, et M. Gentry en dit autant de la Glycine. + +L'Abeille domestique elle-même sait employer ce procédé commode de la +perforation, pour atteindre des nectars qui lui seraient autrement +interdits. Il y a mieux. Elle sait aussi profiter des perforations qui +sont l'ouvrage des Bourdons. Tous ces animaux, en opérant ainsi, +n'agissent pas simplement sous l'impulsion de l'aveugle instinct. Ils +font assurément preuve d'intelligence. On n'en peut douter, quand il +s'agit de tirer parti du labeur d'autrui. Et pour celui que l'insecte +exécute lui-même, le raisonnement est manifeste. Nous venons de dire que +le Bourdon est parfaitement capable de s'emparer du nectar du trèfle +rouge. Il troue cependant cette fleur, quand elle est en grand nombre. +Quel en peut être le motif? Il n'y a que l'économie du temps. Il est +avantageux pour le Bourdon et aussi pour l'Abeille de visiter en un +temps donné le plus de fleurs possible. Une fleur trouée exige moins de +temps pour être épuisée de son nectar qu'une fleur non perforée, et +l'Abeille peut plus tôt passer de cette fleur à une autre. + +Darwin a fréquemment observé, dans plusieurs espèces de fleurs, que, la +perforation une fois effectuée, Abeilles et Bourdons suçaient à travers +ces perforations et allaient droit à elles, renonçant au procédé +ordinaire, et finissaient même par prendre une telle habitude d'user de +ces trous, que, lorsqu'il n'en existait pas dans une fleur, ils +passaient à une autre, sans essayer d'introduire leur trompe par la +gorge. + +Ainsi un premier acte d'intelligence pousse ces insectes à trouer les +corolles tubuleuses, alors même que la longueur du tube n'exige pas +cette perforation; un second effet de leur raison leur apprend qu'il y a +avantage à user de cette perforation, une fois produite par d'autres; un +troisième acte intellectuel leur fait adopter ce mode de visite, et les +fait renoncer au mode ordinaire et normal. «Même chez les animaux haut +placés dans la série, comme les singes, remarque Darwin, nous +éprouverions quelque surprise à apprendre que les individus d'une espèce +ont, dans l'espace de vingt-quatre heures, compris un acte accompli par +une autre espèce, et en aient profité.» Nous sommes bien loin de cet +instinct aveugle, inconscient, immuable, que certains naturalistes +attribuent aux animaux, et plus particulièrement aux Insectes, leur +refusant par suite tout acte relevant de l'intelligence. Nous ne voyons +d'aveugle ici que l'esprit de système, l'homme et non la bête. + +Si la perforation des corolles est avantageuse aux Bourdons et aux +Abeilles, on ne peut dire qu'elle le soit aux fleurs elles-mêmes, bien +au contraire. Le trèfle, dont la fécondation est favorisée par les +investigations normales des Bourdons, par l'introduction de la trompe de +ces insectes dans la gorge de la corolle, perd absolument les bénéfices +de cette introduction, quand la corolle est perforée. La fécondation +croisée, d'une fleur à une autre, que toutes les observations démontrent +avantageuse, quand elle n'est pas indispensable à la multiplication de +la plante, devient alors impossible. La plante perd donc autant et plus +que l'hyménoptère ne gagne, car celui-ci n'épargne guère le plus +souvent que son temps et son travail, alors que la fleur y perd en +fécondité amoindrie, ou devient même absolument infertile, si elle est +incapable de se féconder elle-même, et exige impérieusement, pour mûrir +ses graines, le pollen d'une autre fleur. Nouvelle preuve que chaque +espèce tend à se développer suivant son intérêt propre, que tout n'est +pas réglé en ce monde suivant les lois d'une harmonie préétablie et +constante. Heureusement que le progrès est en somme le résultat de +toutes ces tendances en sens divers ou opposés, et l'effet d'adaptations +de plus en plus parfaites, plus dignes vraiment de notre admiration, que +cette immutabilité, cet automatisme, que certains esprits s'évertuent à +trouver partout dans la nature. + +* * * + +Peu d'hyménoptères ont autant de parasites que les Bourdons. + +Parmi les plus remarquables sont les Psithyres, leurs très proches +alliés, à qui nous ferons l'honneur mérité d'un chapitre spécial. + +Un de leurs pires ennemis est un petit lépidoptère, une mite, l'_Aphonia +colonella_, dont les chenilles enlacent parfois tout le nid d'un réseau +de soie, à l'intérieur duquel elles dévorent en sûreté cellules et +cocons. Quand leur nombre est suffisant,--et il peut s'élever jusqu'à +plusieurs centaines d'individus,--c'en est fait de la famille des +Bourdons, elle ne tarde pas à être anéantie. Bien des nids finissent de +la sorte. + +De grosses et belles mouches, les Volucelles, ennemies aussi des Guêpes, +sont quelquefois bien funestes aux Bourdons, dont elles dévorent les +larves (fig. 30). + +Un autre diptère, curieux par ses formes, autant que par ses habitudes, +le _Conops_ (fig. 31), à l'abdomen en massue, vit parmi les viscères +mêmes du Bourdon, y subit toutes ses métamorphoses, et vient ensuite à +l'extérieur, en disjoignant violemment les anneaux de l'abdomen. Douées +d'une grande vitalité, ces mouches résistent fréquemment aux agents qui +tuent leurs hôtes, et plus d'une fois un entomologiste a vu, au fond de +ses boîtes, au printemps, un Conops sorti du corps d'un Bourdon capturé +à la fin de la saison précédente. + +[Illustration: Fig. 30.--Volucelle zonée.] + +[Illustration: Fig. 31.--Conops.] + +Les Fourmis, dont on sait la friandise pour toute chose sucrée, +s'introduisent souvent dans les nids des Bourdons, pour en piller les +provisions. + +Les Mutilles (fig. 32), hyménoptères ayant l'aspect de grosses fourmis, +dont le corps rouge et noir est orné de bandes et taches de poils +blanchâtres, vivent souvent aux dépens des Bourdons. Leurs larves +dévorent celles de ces derniers, et leur nombre peut être assez grand, +en certains cas, pour diminuer notablement la population d'un nid, ou +même l'anéantir. + +Une sorte d'_Acarus_, le _Gamasus Coleoptratorum_, envahit souvent le +corps des Bourdons. Ce n'est qu'une sorte de commensal, et l'hyménoptère +ne lui sert que de véhicule pour se faire voiturer dans les lieux où il +doit trouver des vivres en abondance. Les jeunes femelles, qui se sont +chargées en automne de ces poux, les conservent tout l'hiver, et les +introduisent dans le nid qu'elles construisent au printemps suivant. Ils +pullulent quelquefois par myriades dans les détritus qui s'accumulent +sur le plancher. + +[Illustration: Fig. 32.--Mutilles.] + +Plusieurs petits mammifères, tels que le Mulot, la Souris, la Belette, +le Renard, doivent compter parmi les destructeurs des Bourdons. Ils en +ravagent les nids, mangent tout à la fois provisions et habitants. La +Taupe aussi, dit-on, dans l'occasion, se régale des larves et des +nymphes. Nous ne pouvons à ce propos ne pas mentionner l'opinion du +colonel Newman cité par Darwin[10]. Il existerait, d'après cet +observateur, une relation qu'on était loin de soupçonner entre des êtres +aussi différents que les Chats, les Mulots, les Bourdons et certaines +plantes visitées par ces derniers. Le nombre des Bourdons, dans une +région donnée, dépendrait, dans une grande mesure, du nombre des mulots +qui détruisent leurs nids. M. Newman, qui a beaucoup étudié les +habitudes de ces hyménoptères, estime que plus des deux tiers de leurs +nids sont ainsi détruits chaque année en Angleterre. Comme le nombre +des mulots dépend de celui des chats, les nids des Bourdons doivent, par +une conséquence forcée, être plus abondants près des villages et des +petites villes qu'ailleurs. Et M. Newman affirme que c'est bien en effet +ce qui a lieu. «Il est donc parfaitement possible, ajoute Darwin, que la +présence d'un animal félin dans une localité puisse y déterminer +l'abondance de certaines plantes, en raison de l'intervention des Souris +et des Abeilles.» + +A la liste des ennemis des Bourdons, Schmiedeknecht ajoute l'homme +lui-même, qui souvent bouleverse, sans s'en douter, avec la faux et le +râteau, les nids dont le couvain est détruit. A quoi je puis ajouter le +fait d'un jeune berger, qui me surprit beaucoup en me disant que les +Bourdons, qu'il me voyait capturer avec mon filet, faisaient du miel +comme les Abeilles. Pressé par mes questions, il me conta qu'il lui +arrivait souvent de suivre leur vol en courant, de découvrir ainsi leur +nid, et de s'emparer de leur miel. Ce gardeur de moutons avait tout seul +trouvé le procédé qui sert à certains sauvages pour découvrir et piller +les nids des Abeilles. + +* * * + +Les Bourdons sont répandus dans toutes les parties du monde, à +l'exception de l'Australie. Ce sont plus particulièrement des animaux +des régions froides et tempérées; quelques-uns sont même exclusivement +arctiques. Aussi sont-ils de beaucoup plus fréquents dans les montagnes +que dans les plaines. Les Alpes, les Pyrénées, le Caucase sont fort +riches en Bourdons, tant en espèces qu'en individus. + + + + +LES PSITHYRES. + + +Les Psithyres sont les commensaux des Bourdons, leurs parasites, dans le +vrai sens étymologique du mot. Ayant la même livrée, la même forme +générale que leurs hôtes, ils ont des habitudes bien différentes. Autant +le Bourdon est laborieux et actif, autant le Psithyre est lent et +paresseux. Le même aliment les nourrit. Mais tandis que le Bourdon +recueille lui-même ses provisions de bouche, et les emmagasine, +dépensant à cela une somme considérable de travail, le Psithyre, lui, se +nourrit d'aliments qu'il n'a point amassés. Profitant du labeur +d'autrui, il glisse ses œufs, comme le Coucou, au milieu de ceux des +Bourdons, et ses petits naissent, grandissent, nourris et choyés comme +les enfants de la maison. La nature, hélas! nous donne parfois de bien +mauvais exemples! + +Les analogies des Psithyres avec les Bourdons leurs hôtes sont tellement +frappantes, qu'on les a longtemps confondus avec ceux-ci; et même, +depuis que leurs mœurs parasitiques, découvertes par Lepelletier de +Saint-Fargeau, sont connues de tous les naturalistes, il s'en est trouvé +pour les maintenir dans le genre _Bombus_. Cependant l'absence +d'ouvrières, le défaut d'organes de récolte chez les femelles, +légitiment suffisamment la distinction des deux genres. Les tibias +postérieurs des femelles de Psithyres sont dénués de corbeilles; ils +sont étroits, convexes extérieurement, et velus, comme ceux des mâles; +le premier article des tarses de la même paire de pattes est grêle, +manque de brosses au côté interne, et du crochet caractéristique au +haut de son bord postérieur. + +[Illustration: Fig. 33.--Psithyres.] + +[Illustration: Fig. 34. + +Jambe de Psithyre. Jambe de Bourdon.] + +Quant aux mâles, aucun bon caractère ne permet de les distinguer de ceux +des Bourdons. L'œil exercé du naturaliste les reconnaît par habitude, +comme des espèces familières, plutôt que par des caractères bien +définis. Les mâles de Psithyres sont bel et bien de véritables Bourdons. + +* * * + +Si différentes que soient, dans leur ensemble, les habitudes des +Bourdons et des Psithyres, elles conservent néanmoins quelques traits +communs. Comme celles des Bourdons, les femelles des Psithyres, +fécondées en automne, hivernent; puis, au printemps, un peu plus tard +que les premières, elles sortent de leurs retraites. D'un vol assez +lourd, on les voit se poser quelquefois sur les fleurs, plus souvent +rôder çà et là, fureter dans les buissons, à la recherche des nids déjà +commencés des Bourdons, pour s'y introduire furtivement et y pondre. A +mesure que l'été approche, on en voit de moins en moins sur les fleurs; +elles deviennent, comme les femelles de Bourdons, de plus en plus +casanières, et ne se nourrissent guère plus qu'aux frais de leurs hôtes. +Ceux-ci, en général, prennent leur parti de la présence de ces intrus. +Avant la fin de l'été, les mâles se montrent, et bientôt aussi les +jeunes femelles, et on voit les uns et les autres sur les fleurs durant +tout l'automne. Les choses se passent ensuite comme chez les Bourdons; +les mâles meurent avant les premiers froids, et les femelles fécondées +cherchent un refuge pour y passer l'hiver. + +* * * + +La présence des Psithyres n'est pas rare dans les nids de Bourdons. Sur +48 nids de _B. variabilis_ explorés par Ed. Hoffer, 35 seulement se +trouvaient sans parasites. Cette intrusion n'est pas sans causer un +préjudice plus ou moins grave aux légitimes habitants. Hoffer, à qui +nous devons, sur le compte de ces parasites, une foule d'observations +non moins intéressantes que celles qu'il a fait connaître au sujet de +leurs hôtes, a reconnu qu'un nid est toujours plus faible, quand il +contient des Psithyres, que lorsqu'il n'y en a point. + +Les Psithyres ne font donc pas que s'ajouter en surcroît à la population +normale; ils ne se bornent pas non plus à se substituer, individu contre +individu, aux Bourdons, car en ce cas la population totale devrait +rester la même. Une aussi importante diminution oblige à croire qu'il y +a suppression effective de larves des bourdons, ou plutôt de leurs +œufs. Et il est permis de supposer que la femelle Psithyre, loin de +se contenter d'introduire ses enfants dans la famille du Bourdon, doit, +d'une façon ou d'une autre, détruire un certain nombre de ceux de son +hôte. Il serait intéressant que l'observation vînt dire ce qui se passe +positivement à cet égard. + +Les premiers observateurs, se fondant sur l'analogie, la presque +similitude qui existe entre le vêtement des Psithyres et celui des +Bourdons, ont cru que, grâce à cette trompeuse ressemblance, ces intrus +parvenaient à mettre en défaut la vigilance de ces derniers, et à se +faire passer, selon la propre expression de Lepelletier de +Saint-Fargeau, «pour les enfants de la maison». C'était oublier la +délicatesse extrême des sens de ces insectes, que de borner à la vue les +moyens qu'ils ont de reconnaître les leurs. Dans leurs sombres +retraites, il n'y a pas d'ailleurs à parler de la vue, qui ne leur peut +être d'aucun secours. D'une manière générale, les couleurs d'un Psithyre +sont, de celles qui conviennent à un Bourdon; mais il est absolument +inexact qu'un Psithyre porte nécessairement la livrée de ses hôtes. Si +les _Psithyrus rupestris_ et _vestalis_ ont respectivement à peu près le +costume des _Bombus lapidarius_ et _terrestris_ qu'ils exploitent, le +_Ps. Barbutellus_ ne ressemble guère au _B. pratorum_ qui l'héberge, et +le _Ps. campestris_ est tout à fait différent des _B. agrorum_ et +_variabilis_, ses nourriciers ordinaires. + +Les observations de Hoffer nous fournissent des renseignements précieux +sur la nature des rapports qui existent entre Bourdons et Psithyres. +Elles montrent, ce qu'on était loin de supposer jadis, que ces rapports +sont quelque peu tendus, pour ne pas dire davantage. + +«Les Bourdons avec lesquels cohabitait déjà un Psithyre, dit cet habile +observateur, semblaient trouver son apparition toute naturelle, +lorsqu'il rentrait au nid; ni la reine, ni les ouvrières ne paraissaient +le moins du monde gênées par sa présence. Pendant le mauvais temps ou +pendant la nuit, tous reposaient côte à côte sur les gâteaux; cependant +le Psithyre se tenait de préférence dans le bas, et le plus souvent en +dessous des gâteaux. C'est là qu'il se réfugiait promptement, quand on +dérangeait le nid, et même sous la mousse, s'il y en avait.» + +«Lorsque j'introduisais un parasite dans un nid de Bourdons qui déjà +n'en possédait pas un autre, il s'élevait aussitôt un grand tumulte +parmi les habitants, comme il s'en produit toujours à la rentrée d'un +des leurs; tous se portaient vers lui d'un air hostile, mais sans +essayer de le piquer ou de l'attaquer en aucune façon. Quant à lui, il +se glissait aussi vite que possible sous les gâteaux, et peu à peu toute +la société rentrait dans le calme.» + +L'entrée du parasite excite donc la colère des Bourdons, et l'intrus y +échappe en se réfugiant avec promptitude en lieu sûr. Les choses se +passent-elles toujours avec autant de placidité? On en peut juger par +les lignes suivantes. + +«Le 14 août 1881, dit Hoffer, j'examinais un nid moyennement volumineux, +de _Bombus silvarum_, et j'y trouvais, avec une vieille femelle, 10 +mâles et 29 ouvrières, une vieille femelle morte du _Psithyrus +campestris_. Évidemment cette dernière avait dû se faufiler dans le nid +du _Bombus_, et y avait été tuée, car il n'y avait pas d'autre parasite, +et il n'en naquit aucun dans la suite.» + +Hoffer raconte encore qu'un Psithyre, qu'il avait introduit dans un nid +de Bourdon, y fut mal accueilli et se sauva prestement. «Je conclus de +ces faits, ajoute l'auteur, que les Bourdons connaissent parfaitement +les pillards de leurs provisions; mais certaines formes, se sentant +impuissantes vis-à-vis du parasite, dont la taille surpasse la leur de +beaucoup, se résignent à subir sa société.» + +* * * + +Si l'on considère l'uniformité générale de l'organisation des Bourdons +et des Psithyres, on est obligé d'admettre que les deux genres ne sont +que deux formes d'un même type, et sont unies entre elles par la plus +étroite affinité. Pour les naturalistes qui adhèrent à la doctrine du +transformisme, cette parenté n'est pas purement idéale, elle est réelle. +Le genre parasite ne serait qu'une lignée issue du genre récoltant, et +ayant perdu les organes de récolte par suite de son adaptation à la vie +parasitique. + +Nous avons vu plus haut que la rencontre, dans un nid de Bourdon, +d'individus d'une autre espèce que celle à laquelle il appartient, n'est +pas un fait très rare. Ce fait vient à l'appui de l'hypothèse. Ces +habitudes ont dû exister anciennement comme aujourd'hui, de même que +l'on voit, chez l'Abeille domestique, des sujets d'une colonie réussir à +s'installer dans une autre, malgré l'hostilité que soulève d'ordinaire +une pareille intrusion. On conçoit donc qu'une femelle, au réveil du +printemps, en train de rechercher un lieu convenable pour y édifier son +nid, ait rencontré un commencement de colonie déjà fondé par une +femelle plus précoce; que, trouvant ce logis à sa convenance, elle s'y +soit installée, ce que les fréquentes absences de la légitime +propriétaire rendaient d'autant plus facile. Dispensée d'exécuter les +travaux déjà effectués, et même de prendre part à leur agrandissement, +elle aura pu, sans autre souci, vaquer à la ponte. Sa progéniture, +héritant de la paresse maternelle, l'aura également transmise à sa +descendance, toujours plus exagérée dans les générations successives; et +en même temps l'atrophie graduelle aura de plus en plus dégradé et +finalement fait disparaître les instruments de travail restés sans +emploi. Ainsi a pu surgir de la souche des Bourdons, le rameau des +Psithyres. + + + + +LES MÉLIPONES. + + +Les Mélipones et leurs très proches parentes, les Trigones, sont des +Abeilles sociales propres aux régions tropicales. Fort nombreuses en +espèces, on les trouve au Mexique, aux Antilles, surtout au Brésil; +quelques-unes habitent l'Inde, la Chine, les îles de l'océan Indien; une +espèce est même indiquée comme propre à l'Australie. + +Ces Abeilles (fig. 36) sont dépourvues d'aiguillon, ce qui, joint à +quelques autres caractères, les distingue notablement des Abeilles +domestiques et des Bourdons: ainsi leurs cellules alaires sont quelque +peu différentes, et le premier article de leurs tarses postérieurs est +autrement conformé, triangulaire au lieu d'être quadrangulaire, et +dépourvu, à son angle supérieur et externe, du crochet caractéristique +dont cet organe est muni chez le Bourdon et l'Abeille; les pattes sont +proportionnellement plus longues, les tibias postérieurs, qui portent +les corbeilles, beaucoup plus dilatés. + +[Illustration: Fig. 33.--Mélipone.] + +L'Abeille domestique, avec ses nombreuses races, est exclusivement +propre à l'ancien monde. L'Amérique, qui ne possédait point d'Abeilles, +mais qui ne tarda point à en recevoir après la conquête, tirait déjà des +Mélipones et des Trigones les produits que l'_Apis mellifica_ procurait +aux nations civilisées. Les sauvages Guaranis, les Botocudos, les +Chiquitos, longtemps avant l'arrivée des Européens, recherchaient +avidement le miel des Mélipones, et appréciaient surtout leur cire, qui +leur servait pour l'éclairage et plusieurs autres usages. + +Quoique les espèces d'Abeilles américaines soient fort nombreuses, elles +sont encore peu connues. Cela tient surtout à ce que les naturalistes +qui les ont recueillies ne l'ont fait que par accident pour ainsi dire, +occupés surtout de recherches d'autre nature. Aussi la biologie de ces +insectes est-elle encore fort incomplète, et l'on ne sera pas surpris +d'apprendre, par exemple, que sur 35 espèces décrites par Lepelletier de +Saint-Fargeau, cet entomologiste n'a connu que trois mâles, dont deux +isolés, et pas une seule femelle; et que F. Smith, sur 15 espèces +ajoutées par lui à cette liste, ne fait connaître qu'un mâle. En sorte +que, jusqu'à ces dernières années, aucune femelle n'avait encore été +observée par un naturaliste. + +Un apiculteur distingué, domicilié jadis à Bordeaux, M. Drory, a eu la +bonne fortune d'avoir en sa possession quarante-sept colonies de +Mélipones ou Trigones, appartenant à 11 espèces différentes, dues à +l'obligeance d'un apiculteur bordelais, établi à Bahia (Brésil). Grâce à +cet observateur zélé, plusieurs lacunes de l'histoire de ces Abeilles +ont pu être comblées. Nous ferons de nombreux emprunts aux intéressantes +notices que M. Drory a publiées sur leur compte dans le _Rûcher du +Sud-Ouest_. + +* * * + +La plupart des Mélipones, mais surtout les Trigones, sont plus petites +que les Abeilles, et leurs proportions beaucoup plus grêles; l'abdomen +surtout est considérablement rétréci chez quelques espèces. Quelques +Trigones atteignent tout au plus 3 ou 4 millimètres. La _Mélipone +scutellaire_ (_M. scutellaris_ Latreille) égale presque la taille de +l'Abeille domestique, mais elle est beaucoup plus belle. Son corselet, +noir avec l'écusson roux, est vêtu de poils roux-dorés; ses segments +abdominaux sont ornés d'une agréable bordure blanche, la face de lignes +blanchâtres. + +On connaît aujourd'hui, grâce à M. Drory, la femelle de la _Mélipone +scutellaire_. Elle est très différente de l'ouvrière, que l'on +connaissait depuis longtemps. Il y a même lieu de distinguer les +femelles jeunes ou vierges des femelles fécondées ou reines. Les +femelles vierges sont un peu plus petites que les ouvrières; leur +couleur générale est brune; la tête et le corselet sont plus petits; +l'abdomen est court et dépourvu de bordures blanches; les jambes sont +plus grêles, d'un brun clair; les postérieures dénuées d'organes de +récolte, comme chez la reine-abeille; les tibias convexes, couverts de +poils soyeux; les antennes sont plus longues que chez l'ouvrière; la +face est dépourvue des lignes blanches qui ornent la face de celle-ci. + +La femelle fécondée est, selon l'expression de M. Drory, un «véritable +monstre», à côté de celle qui vient d'être décrite. L'énormité de son +abdomen surtout la rend difforme: il est deux fois plus long, et large à +proportion. Les anneaux en sont tellement distendus, que la membrane +intersegmentaire, plus large que les segments cornés, fait que l'abdomen +paraît blanc avec des raies brunes en travers. Un abdomen si pesant rend +naturellement la démarche de la bête fort embarrassée. Quand elle +marche la tête en bas, il traîne disgracieusement, pendant à droite ou à +gauche par l'effet de son poids, et il retombe lourdement, quand elle +passe d'un gâteau à un autre. + +Le mâle ressemble tellement à l'ouvrière, qu'il est très facile à +confondre avec elle. Il en a les couleurs, avec des formes un peu plus +grêles; il en diffère d'ailleurs, comme c'est la règle chez toutes les +Abeilles, par un article de plus aux antennes et un segment de plus à +l'abdomen, par l'absence de brosse et de corbeille aux pattes +postérieures; enfin sa face est presque entièrement blanche. + +* * * + +Dans leur pays, les Mélipones établissent leurs nids dans le creux des +arbres ou des rochers; quelques-unes nichent, comme les Bourdons, dans +le sol. On en voit quelquefois cohabiter avec des termites, et vivre, +dit-on, en bonne intelligence avec ces terribles rongeurs. + +Les nids des Mélipones sont très différents de ceux des Abeilles. Les +gâteaux, au lieu d'être disposés verticalement, sont horizontaux. Un +premier rayon est construit sur le plancher de l'habitation, soutenu par +des colonnettes de cire. Ces cellules, pressées les unes contre les +autres, sont hexagonales; celles du pourtour ont leur surface libre ou +extérieure cylindrique, mais toutes ont le fond sphéroïdal. Elles sont +naturellement verticales, puisque le gâteau est horizontal, et leur +orifice est supérieur, leur fond inférieur, c'est-à-dire qu'elles sont +dressées et non pendantes, comme les auteurs l'ont dit maintes fois, se +répétant les uns les autres. Le premier qui en a parlé, Huber, doit +avoir eu entre les mains un nid bouleversé sans doute dans le voyage, +mal interprété en tout cas (fig. 37). + +[Illustration: Fig. 37.--Nid de Mélipone scutellaire.] + +Les cellules sont sur un seul rang, et non sur deux comme chez les +Abeilles. Donc, moins d'économie de place et de matériaux que chez ces +dernières. + +Chez les Abeilles, la ponte a lieu dans des cellules vides, et dès que +la larve est éclose, un premier repas lui est servi et renouvelé au fur +et à mesure de ses besoins. Chez les Mélipones, il en est tout +autrement. Les cellules sont d'abord approvisionnées, l'œuf n'y est +pondu qu'ensuite. Les ouvrières entassent dans la cellule de la pâtée de +pollen jusqu'à atteindre environ les trois cinquièmes de la hauteur, et +par-dessus, une petite quantité d'un aliment plus fluide, transparent, +sans trace de pollen, quelque chose d'analogue à la gelée qui forme le +premier repas de la larve d'Abeille. C'est là toute la ration d'une +larve, ce qu'il lui faudra pour atteindre au terme de son développement. +Cela fait, la reine s'approche de la cellule, s'assure, par une +inspection qui paraît attentive, que tout est bien, puis se retourne, +introduit le bout de son abdomen dans la cellule et pond un œuf. +Pendant cette opération, plusieurs ouvrières sont là, entourant la +reine, et comme si elles sentaient bien toute l'importance de l'acte qui +s'accomplit, ne cessent de palper doucement de leurs antennes l'abdomen +de la pondeuse. Enfin la reine se soulève; l'œuf, qui est assez gros, +se voit dans la cellule; elle se retourne pour le regarder, constater +que tout est bien, puis s'éloigne. Les ouvrières s'approchent aussitôt, +pour se renseigner à leur tour; puis l'une d'elles, avec une promptitude +inouïe, une étonnante dextérité, tournant autour de la cellule, en +façonne le bord avec ses mandibules, de manière à l'infléchir en dessus. +On voit graduellement ce bord se déprimer, puis s'étendre de la +circonférence au centre, l'orifice se rétrécir de plus en plus, enfin +disparaître. Pendant qu'elle évolue ainsi autour de l'axe de la cellule, +l'ouvrière prend appui, du bout de son abdomen, sous le côté interne du +bord qu'elle mordille. C'est donc le corps ployé en deux qu'elle +travaille, posture on ne peut plus incommode, et qui va s'exagérant à +mesure que l'opération avance; on voit son cou, tout blanc, se tendre de +plus en plus, au point qu'il semble, dit M. Drory, qu'il va céder et se +rompre. Mais bientôt, l'orifice devenu très petit, elle dégage son +abdomen, et la fermeture s'achève en quelques coups de mandibules. «En +moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, la cellule est operculée.» + +J'ai été moi-même témoin de cet étonnant spectacle, dans un nid de +_Trigona clavipes_, que je devais à l'obligeance de M. Drory, et puis +confirmer de tout point la description qu'il a donnée de la ponte. + +«L'insecte est donc forcé de se développer dans un récipient _sans +air_», remarque l'habile apiculteur que je viens de citer. Cela peut +surprendre, par comparaison avec ce qui a lieu chez les Abeilles, dont +la larve grandit dans une cellule ouverte. Mais ce développement en +chambre close est la règle, chez presque tous les Hyménoptères, et il +existe, chez l'Abeille elle-même, pour toute la durée de l'état de +nymphe. + +Le ver éclos mange d'abord la gelée liquide, puis il entame la pâtée +compacte. Quand celle-ci est entièrement consommée ou à peu près, il a +acquis toute sa taille. Il se file alors une coque de soie, pour subir +ses métamorphoses, après quoi la jeune Mélipone ronge le haut de la +cellule et se montre à l'état parfait. + +Les mêmes cellules, chez les Abeilles, servent successivement au +développement de plusieurs générations d'ouvrières. Elles ne servent +qu'une fois chez les Mélipones. Quand une cellule est devenue vide, les +ouvrières en rongent les parois et n'en laissent subsister que le fond, +qu'elles déblayent et nettoient des restes de pollen et autres résidus, +en sorte que, lorsque tout l'étage est éclos, il n'en reste qu'une mince +plaque, dont la surface, assez inégale, laisse voir les traces des fonds +des cellules. + +Mais tandis que le couvain se développait dans ce premier étage, un +second s'élevait au-dessus, reposant sur le premier par des piliers de +soutènement, ingénieusement placés dans les angles des cellules +inférieures, afin de ne pas en obstruer la cavité. L'ensemble formé par +les deux étages est protégé par des lamelles de cire disposées tout +autour, contournées, entortillées les unes dans les autres, de manière à +ne donner accès dans le nid que par des chemins compliqués, des sortes +de labyrinthes. Les étages se superposent ainsi les uns aux autres, +ajoutant leur poids aux assises inférieures, qui fléchissent quelque +peu, jusqu'à ce que le plafond soit atteint. L'ensemble présente alors +l'aspect d'une sorte de cône, car les étages, de forme sensiblement +circulaire, ont un diamètre de plus en plus étroit de la base au sommet. +L'édifice arrêté dans son développement, la colonie cherche une autre +demeure, fournit un ou plusieurs essaims, ou périt. + +* * * + +Chez les Abeilles, les cellules qui servent au développement des larves +peuvent servir, en d'autres temps, de magasins pour les provisions. Les +Mélipones ont des récipients spéciaux pour cet usage. Ce sont des outres +de cire, en forme de godets, à fond arrondi, dont la dimension varie +suivant l'espèce ou plutôt la taille des Mélipones qui les construisent. +Chez la Mélipone scutellaire, ces amphores sont de la grosseur d'un +œuf de pigeon, pas plus grosses qu'un pois chez l'_Imhati mosquita_. + +Ces outres sont attachées, en dehors des gâteaux, sur les parois du nid, +et soudées les unes aux autres. A mesure que le nid s'élève, de nouveaux +réservoirs sont superposés aux anciens; aussi ces derniers ont-ils les +parois plus épaisses que les plus récents. Les uns reçoivent de la pâtée +de pollen, les autres du miel. Tant qu'ils ne sont pas pleins, ils +restent largement ouverts, et rien de plus curieux que de voir les +butineuses venir y dégorger leur provision de miel ou s'y débarrasser de +leur fardeau de pollen. Dès que les réservoirs sont remplis, ils sont +fermés avec soin. Puis, quand la récolte journalière ne suffit plus à +l'entretien, une urne, puis une autre sont mises en perce, et les +habitants viennent y puiser par un petit orifice pratiqué à cet effet +dans la partie supérieure et centrale du couvercle. + +* * * + +Les Mélipones et Trigones sont beaucoup plus vives, plus pétulantes que +les Abeilles dans tous leurs mouvements. Quoique moins bien armées, et +n'ayant que leur bouche pour attaquer et se défendre, elles sont plus +batailleuses et plus pillardes. Par contre savent-elles se mettre à +l'abri des invasions de leurs ennemis ou de leurs pareils, mieux que ne +le font les Abeilles, dont la porte, largement ouverte, est plus +difficile à défendre contre une attaque de vive force. Leur trou de vol +est très petit et ne peut livrer passage qu'à un seul individu, en sorte +qu'une seule sentinelle en peut garder l'entrée. + +Ce n'est pas tout. Ce trou de vol si étroit ne donne pas directement +accès dans le nid. Un long tunnel, un boyau sinueux fait de cire, est le +seul et unique chemin qui mène de la porte d'entrée aux étages à +couvain, et de ceux-ci aux magasins, situés, comme on l'a vu, en dehors +du labyrinthe feuilleté. C'est tout juste si deux ouvrières peuvent +marcher de front dans ce chemin couvert, long parfois de plus de 20 +centimètres. Grâce à cette précaution, inconnue des Abeilles, mais dont +on pourrait peut-être voir l'analogue dans le conduit qui mène au nid +des Bourdons, les effluves odorants ne peuvent se répandre au dehors et +éveiller les convoitises des insectes pillards. Autre avantage, la +défense de la maison en devient beaucoup plus facile. + +«Le jour et la nuit, une sentinelle est en faction à la porte, et gare à +celui qui approche! Même une Abeille est perdue. La sentinelle donne +l'alarme et se jette la première sur l'ennemi, qui succombe toujours. Le +dard venimeux de l'abeille ne lui sert à rien. La Scutellaire, bien plus +agile qu'elle, lui tranche la tête ou le corselet d'un coup de ses +mandibules, qui sont terribles, ou, si la Mélipone ou la Trigone est de +petite taille, trois ou quatre à la fois se jettent sur l'abeille, la +saisissent aux jambes, aux antennes, aux ailes, qu'elles mordillent avec +fureur, et tous meurent ensemble, agresseur et défenseurs, ces derniers +sans jamais lâcher prise.» + +Les petites espèces ferment leur trou de vol la nuit. S'il fait froid, +la porte est construite d'une épaisse couche de cire; si, au contraire, +il fait chaud, elle est mince et ressemble à un tissu transparent, à +travers les mailles duquel les sentinelles passent leurs antennes. + +* * * + +Huber a constaté l'absence, chez les Mélipones, des _moules à cire_ qui +se trouvent sous les segments ventraux des Abeilles. Mais comme ces +moules manquent aussi aux Bourdons, Huber suppose qu'il doit en être des +Mélipones comme de ces derniers, qui sécrètent de la cire à la façon des +Abeilles. Il n'en est point ainsi. M. Drory a découvert qu'elle est +produite, chez les Mélipones et les Trigones, non point sous les +segments ventraux, mais sous la partie dorsale des segments, d'où elle +se détache sous forme d'une pellicule fine, blanche et transparente, +recouvrant tout le dessus de l'abdomen; les 5 premiers segments prennent +part à cette formation. + +Chose bien étrange, les mâles, qui toujours, dans le monde des Abeilles, +se font remarquer par leur paresse, feraient ici exception. M. Drory +aurait reconnu que les mâles des Mélipones et des Trigones sécrètent de +la cire, de la même manière que les ouvrières. Empressons-nous de donner +acte à l'habile apiculteur de cette réhabilitation, dont ce sexe avait +bien besoin. + +Fabriquant de la cire, ils peuvent, sans doute, concourir à +l'édification des cellules et des réservoirs à provisions. C'est +l'opinion de M. Drory. Mais il leur refuse la faculté de recueillir le +pollen, que leurs pattes ne sauraient emmagasiner, ni le miel, que leur +langue trop courte ne pourrait aller puiser dans les fleurs. + +La cire est absolument incolore, au moment où la Mélipone la prend sur +son dos avec ses pattes postérieures. Travaillée, elle est de couleur +brune, grossière, de consistance plus molle que celle des Abeilles. +Comment s'opère sa transformation? Comme les Abeilles, les Mélipones +pétrissent la cire avec leur bouche; au sortir de cette manipulation, +elle a acquis sa couleur propre. C'est la salive, de toute évidence, qui +s'y mêle et lui communique ses propriétés nouvelles. Cette salive, on le +sait par les morsures parfois cruelles que ces insectes font pour se +défendre, est jaune ou brune, d'une odeur forte et désagréable. + +* * * + +Les Mélipones font la collecte du pollen de la même manière que les +Abeilles, et en forment, aux pattes de derrière, des pelotes +proportionnellement beaucoup plus grosses. Quant à la propolis, que les +Abeilles ne récoltent qu'au fur et à mesure de leurs besoins, les +Mélipones et Trigones la ramassent en tout temps, et en font des +réserves dans un coin de leur habitation. Très avides de tout ce qui +peut leur être utile, elles pillent avec un empressement qui ressemble à +de la fureur les vieilles ruches inhabitées; elles en grattent la +propolis, et s'en font aux pattes des pelotes qu'elles emportent. M. +Drory a même constaté à ses dépens, qu'elles ne dédaignent pas le vernis +récemment employé. Pendant plus de quinze jours, il vit des Scutellaires +et autres occupées à détacher le vernis dont il avait fait peindre un +grand pavillon. + +Dans l'ardeur du pillage, ces violents insectes vont même jusqu'à se +dépouiller entre eux. + +«Une fois, raconte M. Drory, j'ai fait beaucoup rire quelques amis, en +les rendant témoins de ce genre de vol entre pillardes. Les Mélipones +étaient occupées à ronger la propolis et à s'en faire d'énormes pelotes +aux pattes de derrière. Les survenantes trouvaient plus simple de ronger +ces pelotes, pour s'en approprier la matière. Et la préoccupation des +premières était telle que, pour un temps au moins, le larcin +réussissait. La volée s'en apercevait cependant quelquefois; elle +défendait son bien, et de là une bataille, qui finissait bientôt par la +fuite précipitée de la voleuse.» + +* * * + +Les Mélipones essaiment comme les Abeilles, mais l'essaim ne se pose pas +à quelque distance de la ruche; il s'en va toujours au loin. Ici, la +mère féconde, incapable de voler, vu l'énorme développement de son +abdomen, reste probablement dans la souche. M. Drory suppose qu'une des +femelles non fécondées, qu'on voit toujours en plus ou moins grand +nombre dans la colonie, la quitte à un moment donné, et détermine ainsi +la formation de l'essaim. + +L'Abeille a le vol hésitant et maladroit; fréquemment elle manque +l'entrée de la ruche, se pose à côté ou tombe à terre. Le vol de la +Mélipone est plus vif, plus élégant, et d'une remarquable précision. La +Mélipone qui rentre au logis arrive rapidement et tout droit à la porte, +et, «à peine l'a-t-on vue, dit M. Drory, qu'elle y a disparu». Avec +autant d'agilité, la sentinelle se retire pour livrer passage à la +butineuse, qui lui passe sur le corps, et elle reparaît aussitôt à son +poste. Quand la population est un peu nombreuse, les entrées et les +sorties sont très fréquentes, et ce va-et-vient de la sentinelle se +répète avec une rapidité et une constance que rien ne lasse. S'il en +fallait croire Huber, la même sentinelle demeurerait en faction toute +une journée; mais cela paraît difficile à croire. + +Chez les petites espèces, un petit entonnoir en cire est construit en +dehors du trou de vol. Son utilité s'explique par ce fait que, chez ces +espèces, la population étant très nombreuse, le nombre des butineuses +revenant de la picorée est quelquefois assez grand, pour que leur +rentrée devienne difficile. Elles se posent alors sur le bord de +l'entonnoir, autour duquel des factionnaires d'ailleurs montent une +garde assidue, et chacune, à tour de rôle, se présente à l'entrée. + +Moins délicates que les Abeilles, qui ne tolèrent aucune impureté dans +leur ruche, les Mélipones et les Trigones, qui ne sortent que lorsque le +temps est très beau et la température au-dessus de 18° centigrades, +accumulent leurs excréments, tant qu'elles demeurent au logis, dans un +coin de leur habitation. Là aussi elles entassent maints débris et même +les cadavres de leurs sœurs. Le beau temps revenu, des fragments sont +découpés dans le tas et portés dehors. + +* * * + +«La plupart des Mélipones et des Trigones, dit M. Drory, sont des +animaux inoffensifs. Des onze espèces que j'ai eu l'occasion d'élever, +deux étaient un peu méchantes (_Melipona postica_ et _muscaria_), et une +l'était beaucoup, la _Trigona flageola_, dont le nom local, fort +expressif, et qu'on nous dispensera de traduire, est _caga fogo_. Les +manifestations hostiles des deux premières espèces de Mélipones +consistent à s'insinuer dans les cheveux de l'imprudent qui les approche +de trop près, ainsi que dans la barbe, les cils, les oreilles, en +faisant entendre un bruissement considérable, et répandant une odeur +très pénétrante. Le seul moyen de s'en défaire est de fuir prestement, +et de se peigner avec précaution. Si l'on s'obstinait à rester sur +place, on risquerait d'avoir bientôt toute la colonie dans ses cheveux. + +«Mais quant aux _caga fogo_, c'est plus sérieux; leur nom seul dit +comment se manifeste leur colère. Ils se jettent, comme leurs +congénères, dans les cheveux, et aussi sur la figure et sur les mains; +ils rentrent dans les manches, ils s'insinuent sous les vêtements, et +ils mordent sans rémission et sans plus lâcher prise. Ils font un +bruissement épouvantable, et répandent, par leur salive, une odeur +tellement forte et pénétrante, que si vous en avez une douzaine ou deux +dans votre moustache, vous risquez d'avoir des tournoiements de tête et +de ressentir des nausées. Mais ce n'est pas tout. Leur salive est +tellement corrosive, que chaque morsure forme une tache sur la peau, qui +peut persister deux mois et plus. Pendant plus de huit jours, il est +impossible de se peigner, tant les petites pustules causées par les +morsures produisent une douleur atroce. C'est l'équivalent d'une vraie +brûlure. Ces pustules sont remplies d'un liquide aqueux, et tout autour +apparaît une auréole rougeâtre. Les marques de ces plaies persistent +longtemps, plus de deux mois.» + +«Mon vénéré ami, M. Brunet, de Bahia, à la bonté duquel je dois toutes +mes colonies, assailli par ces trigones, qu'il allait m'envoyer, a été +tellement torturé par elles, qu'il en a été huit jours malade, alité, en +proie à une fièvre très forte, et le charpentier, son aide, a dû rester +quinze jours sans pouvoir travailler.» + +Hôtes d'un climat chaud, les Mélipones et les Trigones ne peuvent +produire par leur propre chaleur la température nécessaire à leur +existence dans nos contrées. Elles ne savent pas lutter contre le +refroidissement, comme les Abeilles, en s'entassant les unes sur les +autres et formant _la grappe_, selon l'expression des apiculteurs. A 18 +degrés, elles ne sortent qu'en très petit nombre; à 15 degrés pas du +tout; à 10 degrés elles meurent. Au contraire, plus la température est +élevée, plus elles sont vives, plus elles travaillent, et plus elles +semblent être heureuses, dit M. Drory. + +«Il en résulte que ces insectes, si intéressants pour la science, n'ont +aucune valeur matérielle, pour les apiculteurs d'Europe. Les jours de +sortie, en été, sont déjà limités, et la proportion de miel est, par +suite, très minime. Un hivernage artificiel occasionnerait des frais +considérables, pour n'obtenir en définitive, avec beaucoup de peine, +qu'un résultat négatif. Sur 47 colonies de ces abeilles exotiques que +j'ai possédées, je n'ai réussi à en sauver que deux, qui ont traversé, à +Bordeaux, l'hiver de 1873-74, pendant lequel j'ai hiverné 21 colonies à +la fois. Mais au mois d'avril ces colonies étaient si faibles, qu'elles +ne tardèrent pas à périr l'une après l'autre.» + +* * * + +Dans leur pays natal, si l'élevage en domesticité des Mélipones et des +Trigones est peu rémunérateur, à cause du peu de durée de leurs +colonies, leurs produits sont en général fort appréciés et activement +recherchés. On attribue au miel de quelques-unes d'entre elles une +grande puissance nutritive, et, à Santiago, des malades réputés +incurables se mettent à la suite des chercheurs de nids de Mélipones, +pour se nourrir exclusivement de miel et de maïs grillé. Partis +exténués, émaciés, ils reviennent, dit Page[11], gros, gras et robustes, +de ces expéditions curatives. + +On vend couramment dans les marchés de quelques villes de l'Amérique du +Sud, les urnes à miel des Mélipones, que les Indiens vont recueillir +dans les bois. + +D'après d'Orbigny, les Indiens de Santa-Cruz connaissent 13 espèces de +ces Abeilles, dont 9 sont dépourvues d'aiguillon et donnent un miel +excellent; 3 dont le miel est dangereux, et une seule armée d'un +aiguillon et, pour cette raison, négligée. + +La préférée est une toute petite Trigone, longue de trois à quatre +millimètres, appelée _Omesenama_ par les Indiens, et _Señorita_ par les +Espagnols. Son miel est exquis. Parmi celles dont le miel est dangereux, +d'autant plus que la saveur seule ne le distingue point des autres, on +peut citer l'_Oreceroch_ et l'_Overecepes_, dont le miel occasionne +d'affreuses convulsions, et l'_Omocayoch_, dont le miel exquis jouit de +propriétés enivrantes, et fait perdre pour un temps la raison. Moins +expérimentés que les Indiens, les Espagnols, de crainte d'erreur, +n'osent se fier qu'à la petite _Señorita_. + +La cire brute, molle et brunâtre, est loin d'égaler celle de nos +Abeilles. On parvient à l'utiliser cependant. Les sauvages l'emploient +telle quelle à différents usages. Mais on est parvenu, par des procédés +spéciaux, à la purifier et à la blanchir. + +* * * + +Si l'on compare les Méliponites aux autres Abeilles sociales, au point +de vue de la perfection relative des sociétés qu'elles forment, il est +manifeste qu'elles sont supérieures aux Bourdons et inférieures à +l'Abeille domestique. L'organisation sociale peu compliquée des +Bourdons, leur industrie rudimentaire, tout en les mettant au dernier +rang parmi les Abeilles vivant en communauté, les rapprochent en même +temps des Abeilles solitaires. Leurs sociétés sont annuelles, comme +l'évolution biologique de ces dernières; leurs femelles, isolées, +hivernantes, sont, pour un temps au moins, solitaires. La division du +travail entre les divers individus associés est à son minimum. +Anatomiquement et physiologiquement, les ouvrières bourdons diffèrent à +peine des femelles véritables. Elles pondent comme celles-ci, quoique +moins, et la femelle travaille comme les ouvrières, alors que, chez +l'Abeille et la Mélipone, elle vit dans une royale paresse. De la grosse +femelle à la plus petite ouvrière, tous les degrés existent, à tous +égards, et il est des individus appelés indifféremment, et tout aussi +légitimement, petites femelles ou grandes ouvrières. + +Les Mélipones tiennent beaucoup plus des Abeilles que des Bourdons. Leur +organisation est plus semblable, dans ses traits généraux. Remarquons +cependant que, par la conformation des pattes, le Bourdon ressemble plus +que la Mélipone à l'Abeille. La Mélipone, à cet égard, s'est développée +dans une direction un peu différente. Inversement, par +l'approvisionnement des cellules, fait en une fois, le développement des +larves en chambre close, la Mélipone a retenu, sans la moindre +altération, un des traits les plus accentués des habitudes des +solitaires. L'élevage au jour le jour, les soins continués aux larves +pendant la durée de leur développement, sont, au contraire, chez le +Bourdon et l'Abeille, un des côtés les plus remarquables de la vie +sociale. + +Chez la Mélipone et l'Abeille, uniformité absolue des ouvrières entre +elles, et distinction tranchée entre celles-ci et la reine, par suite +division du travail portée à son plus haut point. La reine est pondeuse +et rien de plus, inhabile à tout travail, incapable même de se nourrir +toute seule. L'ouvrière, elle, n'a pour lot que le travail; de la +maternité elle a perdu la faculté essentielle, pour n'en conserver que +le labeur: nourrice dévouée, mais point mère. Sous ce double rapport, +l'adaptation est aussi parfaite chez la Mélipone que chez l'Abeille. +Peut-être même la première a-t-elle fait un pas de plus dans ce sens, +car le développement monstrueux de l'abdomen rend la reine Mélipone +incapable de s'élever sur ses ailes. + +Mais si nous apprécions l'une et l'autre au point de vue de leur +industrie, la supériorité appartient sans conteste à l'Abeille. +Perfection du plan, fini de l'exécution, économie des matériaux, de +l'espace et du temps, les travaux de l'Abeille ont toutes ces qualités à +un si haut degré, que la séparation des magasins et de la chambre à +couvain, chez la Mélipone, la complication protectrice de l'entrée du +nid, sont loin de les contrebalancer. L'habitation de la Mélipone, plus +savamment conçue dans l'ensemble, est moins soignée dans les détails; +celle de l'Abeille est plus simple dans le plan, plus savante dans +l'exécution. C'est l'excellence dans la simplicité. + + + + +APIDES SOLITAIRES + + + + +LES XYLOCOPIDES. + + +Les Xylocopes ouvrent la série des Abeilles solitaires. + +[Illustration: Fig. 38.--Xylocope.] + +Tout le monde a vu, dès les premiers soleils de mars, une sorte de gros +Bourdon noir voler bruyamment autour des piquets, des charpentes, des +vieux bois de toute sorte. C'est l'Abeille ronge-bois, la Xylocope à +ailes violettes (_Xylocopa violacea_), la plus grosse de nos Abeilles. +Un peu plus tard, on la voit beaucoup sur les fleurs, qu'elle dépouille +activement de leur pollen et de leur miel. Les Légumineuses, +particulièrement la Glycine, les Acanthes, où elle s'enfarine d'une +façon grotesque, sont ses plantes préférées. + +Sa grande taille, le bruit qu'elle fait en volant, la font redouter du +vulgaire. C'est pourtant un débonnaire animal, prêt à se sauver au +moindre geste; bien armé, cela est vrai, mais n'usant de son redoutable +aiguillon que dans le cas de légitime défense. C'est de plus un robuste +ouvrier, un infatigable travailleur. + +Réaumur a décrit avec une parfaite exactitude les longs et pénibles +travaux de la Xylocope. + +«Celle qui rôde au printemps dans un jardin, y cherche un endroit propre +à faire son établissement, c'est-à-dire quelque pièce de bois mort d'une +qualité convenable, qu'elle entreprendra de percer. Jamais ces Mouches +n'attaquent les arbres vivants. Telle se détermine pour un échalas; une +autre choisit une des plus grosses pièces qui servent de soutien au +contre-espaliers. J'en ai vu qui ont donné la préférence à des +contrevents, et d'autres qui ont mieux aimé s'attacher à des pièces de +bois aussi grosses que des poutres, posées à terre contre des murs, où +elles servaient de banc. La qualité du bois et sa position entrent pour +beaucoup dans les raisons qui la décident. Elle n'entreprendra point de +travailler dans une pièce de bois placée dans un endroit où le soleil +donne rarement, ni dans du bois encore vert; elle sait que celui qui non +seulement est sec, mais qui commence à se pourrir, à perdre de sa dureté +naturelle, lui donnera moins de peine.» C'est pour un motif semblable, +qu'on a vu une fois, au Muséum de Paris, une Xylocope s'établir dans un +tube métallique, dont le calibre lui avait paru convenable. + +Lorsqu'elle a fait son choix, elle se met à l'ouvrage, qui exige, selon +la remarque de Réaumur, de la force, du courage et de la patience. Elle +commence par creuser un trou à peu près horizontal d'abord, qui +s'infléchit, ensuite brusquement vers le bas, en un conduit vertical ou +légèrement oblique. Cette galerie, large de 15 à 18 millimètres, est +profonde de 20 à 30 centimètres, quelquefois davantage. Si l'épaisseur +du bois le permet, une deuxième galerie, et même une troisième, sont +établies à côté de la première. «C'est là, assurément, un grand ouvrage +pour une Abeille, remarque Réaumur, mais aussi n'est-ce pas celui d'un +jour; elle y est occupée pendant des semaines et même pendant des mois». + +[Illustration: Fig. 39.--Nid de Xylocope.] + +Pour exécuter ce pénible travail, la Xylocope n'a d'autres instruments +que ses mandibules, solides, il est vrai, et terminées par un tranchant +acéré. Des muscles puissants, dont le volume est indiqué par l'énorme +tête qui les contient, actionnent ces robustes tenailles, qui enlèvent +le bois par parcelles semblables à de la sciure. Quand on se tient, le +soir venu, près d'une pièce de bois où une Xylocope a élu domicile, on +perçoit un sourd grincement, de temps à autre interrompu; c'est +l'infatigable taraudeur, qui n'a pas encore terminé sa journée et songé +à prendre un repos bien gagné. + +La galerie suffisamment approfondie, tout n'est point terminé. La +Xylocope entasse dans le fond une provision de pâtée pollinique jusqu'à +une hauteur d'environ deux centimètres et demi. La quantité reconnue +suffisante, un œuf est pondu par-dessus, puis une cloison +horizontale, faite de sciure agglutinée par la salive de l'Abeille, +vient enfermer le tout. Et voilà une première cellule. Une seconde, une +troisième, autant qu'en comporte la longueur de la galerie, sont +approvisionnées et clôturées de même (fig. 39). + +* * * + +Comment se fait, chez la Xylocope, la cueillette du pollen? Réaumur dit +n'avoir jamais eu occasion de la surprendre dans cette occupation, ni +l'avoir jamais vue rentrer au logis avec des pelotes aux pattes. Mais le +célèbre observateur s'est gravement trompé, en prenant pour un organe +collecteur de pollen, pour une sorte de corbeille, une petite cavité +allongée, à fond lisse, creusée dans le haut de la partie interne du +premier article des tarses postérieurs. L'erreur est d'autant plus +inexplicable, que cette particularité est exclusivement propre au mâle; +et Réaumur n'a cependant pas méconnu ce sexe, puisqu'il en décrit et +figure d'autres organes avec sa fidélité habituelle. + +Nous ne trouvons pas, chez les Xylocopes, et nous ne verrons plus +désormais, chez les Abeilles que nous aurons à passer en revue, les +corbeilles que nous avons vues chez les Abeilles sociales. Cet organe si +spécialisé est étroitement lié à la forme sous laquelle le pollen est +transporté dans l'habitation. Toutes les Abeilles sociales mêlent, au +moment de la cueillette, le pollen à du miel et en font une pâtée. De là +la corbeille, c'est-à-dire une surface creusée et polie à la face +externe du tibia. Aucune Abeille solitaire n'ajoute du miel au pollen en +le récoltant. C'est à l'état pulvérulent qu'il est pris, et apporté tel +quel au nid, où se fait le mélange, qui, dans tous les cas, est +nécessaire. Or, cette poussière, sans cohésion, ne pourrait tenir +entassée dans un récipient tel que la corbeille. L'Abeille solitaire la +recueille à l'aide d'une brosse à longs crins, entre lesquels les petits +grains polliniques s'arrêtent d'autant plus facilement que ces crins, +loin d'avoir une surface lisse, sont rugueux, dentelés, ou même rameux. +Bien différente de celle que nous connaissons chez l'Abeille domestique +ou le Bourdon, cette brosse varie beaucoup de forme et de situation, +suivant les diverses espèces de Solitaires. Dans la Xylocope, elle +garnit la face externe du tibia postérieur, et se prolonge sur le +premier article des tarses, qui est fort développé et beaucoup plus long +que le tibia. + +* * * + +Successivement, et suivant l'ordre dans lequel ils ont été pondus, les +œufs éclosent dans les cellules, c'est-à-dire de bas en haut. En +sorte que, si, à un moment donné, on met à jour les galeries, on voit, +dans les différentes chambres, les vers d'autant plus gros qu'ils sont +logés plus bas. La pâtée, dans chaque chambre, diminue à mesure que le +ver grossit; et quand il n'y en a plus, il a atteint toute sa taille. +Après quelques jours d'un repos quelque peu agité, il se transforme en +nymphe, plus tard en insecte parfait. + +C'est au fort de l'été, que les premiers-nés des Xylocopes commencent à +se montrer. Leur mère est morte depuis peu. On voit de vieilles femelles +toutes fripées, des ailes déchiquetées, voler encore dans les premiers +jours du mois d'août. + +Qu'advient-il de la génération nouvelle? Réaumur n'en dit rien, et tout +récemment on l'ignorait encore, si bien qu'un entomologiste allemand, +Gerstæcker, admettait deux générations dans l'année, chez les Xylocopes, +celle du printemps, dont nous avons vu les travaux, et celle qui éclôt +en été. Il n'y en a qu'une. On peut d'abord reconnaître, que les +Xylocopes qui volent à la fin de l'été et en automne, sont peu actives, +lentes et paresseuses, tout autant que les jeunes femelles des Bourdons. +Comme elles, on les voit de temps à autre sur les fleurs, pour y puiser +leur propre subsistance, et faire de longues stases au soleil. Comme +elles aussi, elles passent l'hiver dans divers réduits, dans les arbres +creux, dans les galeries que leurs mères ont creusées, dans des trous du +sol. Elles en sortent au printemps, comme transfigurées, douées d'une +activité qui les fait se montrer partout, et paraître plus nombreuses +qu'en automne. Contrairement à ce qui a lieu chez les Bourdons, ici les +mâles hivernent comme les femelles. Mais ils ne vivent que peu de jours, +et les femelles restent seules, pour vivre plusieurs mois encore, et +exécuter les longs travaux que l'on sait. + +* * * + +[Illustration: Fig. 40.--Cératine.] + +Les _Cératines_ (fig. 40) sont de charmantes petites Abeilles, au corps +bleuâtre, parfois bronzé, avec une tache blanche sur la face, dont les +affinités ont été souvent méconnues. Ce sont véritablement, malgré leur +exiguïté, de proches parentes des Xylocopes, dont elles reproduisent les +traits et les mœurs. Leur taille ne dépasse guère quelques +millimètres; l'une d'elles (_C. parvula_), n'en mesure que trois et +demi; les plus grosses, les géantes du genre, atteignent jusqu'à 12 +millimètres. Qu'est-ce à côté de la Xylocope, qui dépasse un pouce? Les +Cératines sont des Xylocopes en miniature. + +Assez longtemps l'on a cru, sous prétexte que les Cératines ne possèdent +pas d'organes apparents de récolte, qu'elles étaient parasites d'autres +Abeilles. Léon Dufour a démontré qu'elles sont nidifiantes. Mais, plus +faibles que les Xylocopes, ce n'est pas au bois qu'elles s'adressent +pour y creuser des galeries: la moelle de certains végétaux, surtout +celle des ronces sèches, est la seule matière qu'elles travaillent. +Leurs cellules ne diffèrent point, à part le volume, de celles des +Xylocopes. Édifiées au printemps, c'est en été aussi qu'elles donnent la +génération nouvelle. Celle-ci, mâle et femelle, inactive pendant +l'automne, hiverne pour n'entrer en activité qu'au printemps suivant, un +peu plus tard que les Xylocopes. + +Les ronces sèches sont encore utilisées par les Cératines pour leur +sommeil hivernal. Durant toute la mauvaise saison, on peut trouver dans +les ronces des Cératines engourdies, quelquefois en grand nombre dans la +même galerie. Elles sont là, par 10, 12 et plus, à la file, la tête +tournée vers le bas, et si l'on brise la ronce qui les contient, on les +voit marcher lentement à reculons du côté de l'orifice supérieur. Il est +à remarquer que, dans ces sortes de dortoirs, on ne trouve jamais de +mélange d'espèces. Certaines, réputées très rares, ne se trouvent en +nombre que dans les ronces, en hiver; c'est à peine si, de loin en loin, +on en rencontre un individu sur les fleurs. Tel est le cas précisément +de la _Ceratina parvula_ déjà mentionnée, qui se trouve à Marseille et +dans quelques autres parties de l'Europe méridionale. Elle mérite encore +à un autre titre d'être signalée, car on n'en connaît encore que la +femelle. Cela tient sans doute à ce que, dans cette espèce, par une +remarquable exception, le mâle meurt avant l'hiver, ainsi qu'il arrive +chez les Bourdons. + +Tandis que les Cératines s'associent d'ordinaire pour passer l'hiver en +commun, les Xylocopes ne se rencontrent guère qu'isolées. Toutefois, M. +Marquet m'a dit avoir plus d'une fois trouvé plusieurs individus du _X. +cyanescens_ hivernant, comme les Cératines, à la queue leu-leu, dans une +tige sèche d'Asphodèle, de _Phragmites_ ou autre plante creuse. Le _X. +minuta_, dans les environs de Royan, se rencontre parfois logé de la +même façon dans les tiges mortes de l'Angélique. Une analogie de plus +avec les Cératines. + +* * * + +Les Xylocopes ont pour parasite un superbe hyménoptère, du groupe des +Scoliens, le _Polochrum repandum_, à corps cerclé de noir et de jaune, +dont la larve dévore celle de l'Abeille et se file ensuite un cocon +brun, que l'on trouve quelquefois dans les cellules de la Xylocope. Cet +insecte, dont le docteur Giraud a fait connaître les habitudes, paraît +être fort rare. + +Les Cératines, de leur côté, hébergent un parasite, bien différent, mais +qui n'est pas pour nous tout à fait un inconnu. C'est un Diptère +Conopide, qui se comporte vis-à-vis des Cératines comme son congénère, +l'ennemi des Bourdons. Mais il est, naturellement, de taille très +petite. Il m'est arrivé mainte fois de trouver, mortes dans les ronces, +pendant l'hiver, des Cératines dont les segments abdominaux étaient +fortement distendus. Ces cadavres, conservés jusqu'à la belle saison, +donnaient au printemps le frêle _Physocephala pusilla_. + +* * * + +Le genre Xylocope, représenté en Europe par une dizaine d'espèces +seulement, en compte près de 150, répandues dans toutes les parties du +globe, l'Australie comprise. Beaucoup de ces espèces exotiques portent +la livrée sombre de notre Ronge-bois indigène; mais la plupart sont +beaucoup plus belles, ornées qu'elles sont de bandes ou de taches +formées de poils dont les couleurs vives, jaune, fauve, roux, ou même +blanc, tranchent sur un fond noir. Quelquefois les deux sexes présentent +une disparité fort remarquable, et telle qu'on ne soupçonnerait jamais +qu'ils forment une seule et même espèce: tel mâle est olivâtre, et sa +femelle est noire avec le dos jaune serin; un autre est entièrement +fauve, et sa femelle toute noire. Quelques espèces atteignent des +proportions colossales, comme le _X. latipes_, qui peut dépasser 35 +millimètres. + +On ne connaît guère qu'une quarantaine d'espèces de Cératines, ce qui +tient pour une bonne part, sans doute, à leur petitesse, qui les fait +échapper à l'attention des naturalistes voyageurs. Quelques-unes, comme +le _C. hieroglyphica_, sont bariolées de jaune. + + + + +LES ANTHOPHORIDES. + + +Plus encore que les Xylocopides, les Anthophorides diffèrent des +Abeilles sociales. Leurs organes de récolte, comme ceux de l'Abeille +Ronge-bois, consistent en une brosse tibio-tarsienne, mais beaucoup +mieux caractérisée par la longueur des poils qui la forment et qui +épaississent considérablement leurs pattes postérieures. Ajoutons +quelques particularités dans les organes buccaux, dans la nervation des +ailes, nous aurons les principaux caractères distinctifs de la famille. + +Plus élégantes de formes, plus coquettes de parure, les Anthophorides +sont de fort jolies Abeilles, mais bien peu connues du public, car leur +taille médiocre ne les signale point à l'attention. + +[Illustration: Fig. 41.--Anthophore à masque.] + +Leur genre le plus important est celui des Anthophores (_Anthophora_). +Ce nom, qui signifie _Porte-fleurs_, est on ne peut plus mal appliqué, +attendu que les Anthophores ne portent jamais des fleurs autre chose que +le pollen. Nous n'en prendrons point prétexte toutefois, comme il est +banal de le faire, pour nous élever contre les abus de la terminologie +scientifique, ni surtout pour changer cette appellation défectueuse, +comme des esprits chagrins en prennent quelquefois la liberté, ajoutant +ainsi, sans le vouloir, un mal à un autre. + +Abondamment répandues dans toutes les parties du globe, nombreuses en +espèces et en individus, les Anthophores habitent de préférence les +contrées chaudes du nouveau et de l'ancien monde. On a déjà remarqué que +ce genre est surtout européen, car près d'un tiers des espèces décrites +appartiennent à la faune circumméditerranéenne, un autre tiers à +l'Europe centrale et septentrionale (Dours). Mais il y a lieu de croire +que ces proportions changeraient sensiblement, si les faunes +extra-européennes étaient mieux connues. + +Les espèces de nos climats ont en général, sur un tégument sombre, une +villosité délicate, souvent veloutée, formant une parure sobre, élégante +plutôt que riche, où les nuances plus ou moins vives du roux et du fauve +se marient diversement au blanc éclatant ou au noir profond. Mais +quelques espèces des Indes et de l'Australie se parent de poils +écailleux dont l'éclat rivalise avec celui des plumes des Colibris; +quelquefois l'épiderme lui-même s'illumine de teintes métalliques +cuivrées ou violâtres. + +* * * + +Les Anthophores commencent à voler dès les premiers beaux jours, +affectionnant particulièrement les Labiées, sur lesquelles, +indistinctement, butinent la plupart des espèces. Mais quelques-unes ont +des préférences. L'_Anthophora quadrimaculata_ ne visite guère que les +_Stachys_; l'_A. furcata_ est vouée à la Mélisse; l'_A. femorata_ est +fidèle à la Vipérine (Borraginée). En Algérie, où les Labiées +printanières sont rares, nous dit le docteur Dours, auteur d'une +monographie du genre, les Anthophores se fixent sur les Asphodèles, qui +couvrent les plaines incultes de leurs nombreuses panicules. + +La plupart des espèces d'Anthophores sont printanières; un petit nombre +sont estivales; quelques-unes seulement volent encore en automne. + +Ce sont bien les plus vives de toutes les Abeilles. Un auteur anglais, +Shuckard[12], parlant de l'une d'entre elles, qualifie sa vivacité +d'_électrique_. Telle est la vélocité de leur vol, que souvent elle les +dérobe à la vue; un chant particulièrement aigu et caractéristique dit +seul au chasseur d'Hyménoptères que c'est une Anthophore qui passe. Mais +il n'a pas le temps de brandir son filet, la pétulante Abeille, avec sa +gaie chanson, est déjà bien loin. Il faut, pour s'emparer de ces agiles +créatures, ou bien les suivre sur les talus où elles nichent et +cherchent un abri pour la nuit ou contre les intempéries, ou sur les +bouquets de Labiées, où elles butinent avec une élégante dextérité. Se +poser légèrement sur une corolle, s'enlever aussitôt pour passer à une +autre, ce n'est plus la lenteur maladroite du Bourdon ou de l'Abeille. +L'Anthophore visite bien 10 à 12 fleurs quand ces derniers n'en voient +que 2 ou 3. + +L'auteur anglais que nous citions tout à l'heure a émis l'idée, au moins +originale, qu'il serait possible de ranger les chants des diverses +espèces d'Abeilles dans une échelle musicale, suivant leur tonalité. Une +charmante petite Anthophore, la _bimaculata_, est, selon lui, la plus +musicale de toutes les Apiaires. «Ce n'est pas, nous dit-il, un +bourdonnement monotone et endormant que le chant de cette Anthophore, +mais une jolie voix de contralto; c'est la vraie Patti des Abeilles. La +rapidité de ses évolutions ajoute à l'intensité de son chant, et sa +vélocité est quelquefois remarquable. Elle s'élance comme un trait de +lumière, et la vitesse de son approche ou de son éloignement module +agréablement ses accents.» + +* * * + +Presque tous les mâles d'Anthophores diffèrent de leurs femelles par la +couleur jaune ou blanche de la face. Rarement ils partagent avec la +femelle cet attribut presque exclusif de leur sexe. Ils s'en distinguent +mieux par la conformation de leurs pattes. Ces organes, impropres à tout +travail, sont ordinairement plus grêles, en tout cas dénués de brosses. +Certains ont les tarses intermédiaires longuement ciliés, munis de +grandes houppes de poils en éventail au premier et au dernier article. +D'autres ont les fémurs renflés, les tibias armés d'épines, d'apophyses, +de plaques, qui parfois les rendent difformes. Une taille plus petite, +des proportions moins robustes différencient encore les mâles. C'est +d'ailleurs une règle qui souffre bien peu d'exceptions parmi les +Abeilles, et en général parmi les Insectes, que le sexe fort n'est point +le sexe mâle. Il n'est pas pour cela le sexe beau, au contraire. Cela +est certain, tout au moins chez nos Anthophores. Bien souvent la parure +diffère d'un sexe à l'autre, assez même parfois, pour qu'il soit +impossible de les apparier sans autre renseignement. De là le nom de +_dispar_, donné à telle espèce qui n'est pas seule à mériter l'épithète. +En pareil cas, ce n'est jamais le mâle qui est le mieux partagé. + +[Illustration: Fig. 42.--Jambe postérieure d'Anthophore (brosse +tibio-tarsienne).] + +Une loi bien connue de l'évolution des Insectes veut que les mâles +éclosent avant les femelles. Cette règle s'affirme tout particulièrement +chez les Abeilles solitaires. Depuis longtemps les Apidologues ont +signalé, soit d'une manière générale, soit à propos de quelque espèce +déterminée, cette précocité des mâles. Croirait-on qu'elle ait pu faire +de nos jours l'objet d'une dissertation inaugurale? Le fait s'est +pourtant produit dans une université d'Allemagne. La Haute Faculté de +philosophie d'Iéna conférait, en 1882, le grade de docteur à M. W. H. +Müller, de Lippstadt, pour avoir démontré, par des exemples, que les +mâles, chez les Abeilles, se montrent avant les femelles. Alléché par le +titre savant de ce travail, _La protérandrie des Abeilles_, nous avons +eu la curiosité de savoir ce qui se trouvait dessous, nous attendant +bien à quelque découverte nouvelle de la science allemande. Nous n'avons +trouvé rien de neuf, rien que ne sache le collectionneur d'Hyménoptères +encore novice, qui a filoché quelque peu dans les champs. + +Les Anthophores mâles se montrent donc plus tôt que leurs femelles. +Longtemps ils les attendent, visitant les touffes de Labiées odorantes, +courant d'un vol rapide le long des talus ensoleillés où leurs compagnes +sommeillent encore, guettant, pour la happer au passage, la première +fraîche éclose. Et plus d'un a la défroque ternie, les ailes fripées, le +jour de ses noces. + +Un mâle a-t-il aperçu une femelle, aussitôt il s'attache à ses pas, la +suit comme son ombre, planant, immobile, à 20 ou 30 centimètres en +arrière, _feminæ assiduus comes_, dit Kirby, _quam, dum nectar florum +sugit, lætus circumvolat_.[13] Quitte-t-elle une fleur pour passer à une +autre, il se déplace avec elle, comme retenu par un fil invisible qui +maintiendrait la distance. Peu à peu cependant il s'approche par petits +élans contenus, et semble vouloir appeler son attention. Puis tout à +coup, emportés l'un et l'autre dans un essor vertigineux, ils +disparaissent dans les airs. + +* * * + +A l'exception de l'_Anthophora furcata_, qui niche dans le bois, toutes +les Anthophores confient leur progéniture à la terre. Elles construisent +leurs nids dans les talus exposés au levant ou au midi, quelquefois dans +les murailles. La femelle, seule à exécuter ces travaux, commence par +creuser dans l'argile un tuyau cylindrique, horizontal d'abord, puis +infléchi vers le bas. A ce couloir d'entrée, dont les parois sont polies +avec soin, font suite plusieurs chambres, dont le nombre varie suivant +les espèces, et qui toutes ont leur orifice dans la galerie principale. +Leurs parois ne sont pas simplement entaillées dans la terre; un crépi +d'un à deux millimètres, d'une consistance supérieure à celle du sol, +les revêt entièrement; la surface interne de ce stuc, fait d'argile +gâchée avec la salive de l'Anthophore et purgée de tout grain de sable, +est polie avec une rare perfection. Toutes les précautions sont prises +pour ménager la peau sensible des larves, à qui ces cellules serviront +de berceau (fig. 43 et 44). + +[Illustration: Fig. 43.--Cellule ou coque en terre de l'Anthophore à +masque.] + +[Illustration: Fig. 44.--Cellule d'Anthophore à masque contenant une +larve; au fond se voit un culot de résidu pollinique et en haut le +bouchon de terre, fait de plusieurs couches, qui ferme la cellule.] + +Le terrain dans lequel travaille l'Anthophore est souvent difficile à +entamer. Mais elle possède l'art de le ramollir, pour ménager les +efforts de ses mandibules. A cet effet, avant d'attaquer l'argile, elle +l'imbibe d'une goutte de liquide dégorgé, et la terre ainsi détrempée +cède sans grande peine. Ainsi opère du moins l'_A. parietina_, que l'on +surprend souvent puisant le liquide nécessaire à ses travaux au bord des +petits ruisseaux ou des flaques d'eau situés à peu de distance du +terrain qu'elle exploite. Elle est peu difficile, du reste, quant au +liquide qu'elle emploie. A défaut d'eau pure, elle ne dédaigne pas de se +servir d'eau souillée par toute sorte d'immondices. M. Gribodo assure +qu'elle n'hésite pas à absorber jusqu'au purin découlant des fumiers. On +éprouve quelque peine à voir une aussi charmante bête, sans souiller +toutefois le noir velours de sa robe, humer avidement de sa trompe +tendue les liquides les plus infects. + +[Illustration: Fig. 45.--Nid de l'Anthrophora parietina.] + +[Illustration: Fig. 46.--Section de la galerie et de la cheminée de +l'Anthophora parietina.] + +Cette même maçonne a la singulière habitude de se servir d'une partie +des matériaux qu'elle extrait du sol, pour édifier, à l'orifice de la +galerie qu'elle est en train de creuser, une cheminée recourbée vers le +bas, dont la longueur peut atteindre 6 à 7 centimètres (fig. 45 et 46). +Ce tube, assez fragile, est fait de petits grumeaux de terre, soudés +irrégulièrement les uns aux autres, laissant entre eux des intervalles +qui font de l'ensemble un travail à jours assez grossièrement guilloché. +Il est fort curieux de voir l'abeille en train d'allonger sa cheminée. +Quand elle a détaché du fond de la galerie une petite motte de terre +détrempée, elle la prend entre ses mandibules, et, marchant à reculons +jusqu'au bord extérieur de la cheminée, elle la fait passer, d'une paire +de pattes à l'autre, à la place où elle doit être fixée, et là un +mouvement rapide de l'extrémité de l'abdomen, une sorte de frémissement, +l'applique et lui donne la disposition voulue. Aussitôt l'Anthophore +disparaît, retourne au fond de la galerie détacher encore une charge de +terre, qu'elle apporte et colle de même à l'extrémité de son tube. Ainsi +s'accroît ce dernier. Mais il ne faut pas croire, comme on l'a dit +souvent, que toute la terre extraite de la galerie et des cellules soit +employée à la formation de la cheminée. Bien au contraire, c'est la +moindre partie des déblais qui sert à cet usage. Au pied du talus, +exactement au-dessous de l'endroit où travaille l'Anthophore, s'élève en +effet une petite pyramide de terre, dont le volume augmente à mesure +que le travail progresse. On voit d'ailleurs l'ouvrière jeter souvent +dehors la boulette de terre qu'elle vient d'extraire. + +Quel est l'usage de la cheminée? On a dit qu'elle pouvait servir à +garantir le nid contre l'invasion des parasites. Mais que peut faire à +cela un allongement de quelques centimètres au vestibule qui donne accès +dans les cellules? Il n'y a qu'à voir les parasites entrer et sortir +librement par cette cheminée qui est censée devoir les écarter, pour +comprendre qu'elle ne constitue pas pour eux le moindre obstacle. Il est +même probable, que la saillie de cet appendice au-dessus de la surface +du talus appelle l'attention des insectes voletant dans le voisinage, +les invite à se poser dessus, et favoriserait plutôt les méfaits des +brigands de toute sorte qui déciment la race de la pauvre _pariétine_. + +Convenons que le but véritable de cette construction nous échappe. Le +seul usage qu'on lui connaisse, c'est de conserver à portée de l'abeille +des matériaux de remblai dont elle peut avoir besoin. On la voit en +effet, quand elle est en train de clôturer les cellules, entamer la +cheminée, en enlever un fragment après l'autre, et les emporter dans +l'intérieur de la galerie. Tous les travaux finis, ce qui reste de la +cheminée sera emporté par la première ondée, et il n'en restera plus de +trace. + +Mais revenons aux cellules. Elles sont construites, approvisionnées, +puis fermées l'une après l'autre, à peu près comme cela se passe chez la +Xylocope. Le pollen, apporté dans les brosses sans mélange d'aucun +liquide, est mêlé de miel et pétri à l'entrée de la cellule, puis déposé +dans le fond. Nombre d'allées et venues sont nécessaires pour que la +quantité soit suffisante. Un œuf est alors déposé dessus, et +l'Anthophore, reprenant la truelle, se met à maçonner l'entrée. Elle +façonne de la terre pétrie avec de la salive et la dispose sur le bord +de la cellule, en anneaux concentriques de plus en plus petits, jusqu'à +fermeture complète. Une première assise est renforcée par une seconde et +plus, jusqu'à une épaisseur de plusieurs millimètres. Le couvercle +achevé présente extérieurement une surface lisse, un peu concave. La +cellule close, dont la forme varie suivant les espèces, ressemble assez +à un petit dé à coudre un peu élargi vers le bas (fig. 43), légèrement +courbé dans sa longueur, en sorte qu'un côté est un peu plus ventru que +l'autre. C'est le côté inférieur, celui sur lequel, les provisions +consommées, la larve repose couchée sur le dos, la tête fléchie sur la +poitrine et toujours placée vers l'orifice (fig. 44). + +L'_Anth. personata_, la plus grande des espèces françaises, ne fait +jamais plus de cinq cellules au bout de son couloir. D'autres espèces en +construisent un bien plus grand nombre, en les empilant à la file. +L'_Anth. dispar_ en fait 10 ou 11. Certaines espèces peuvent aller +jusqu'à 20. Mais ces chiffres ne doivent pas être pris comme donnant la +mesure de la ponte entière. On a lieu de croire, en effet, que la même +femelle peut creuser plus d'une galerie. Cela est surtout probable quand +il s'agit de l'_A. personata_. + +Cette dernière, son travail terminé, laisse sa galerie toute grande +ouverte, après en avoir uni la paroi et effacé toute trace des cellules. +De gros trous, de la largeur du doigt, font reconnaître, dans les talus, +les colonies de cette Anthophore. L'_A. parietina_, au contraire, bouche +avec soin sa galerie, au niveau même de la surface du talus, si bien +que, la cheminée détruite, plus rien ne révèle à l'extérieur la présence +de ses nids. + +* * * + +Lorsqu'un terrain a toutes les qualités qui plaisent aux Anthophores, ni +trop dur, ni trop friable, plutôt argileux que sableux, surtout bien +exposé aux rayons du soleil, on les voit quelquefois par centaines et +par milliers l'exploiter à la fois. Point d'accord toutefois; nulle aide +fraternelle; chacun pour soi. C'est merveille de voir cet essaim +bourdonnant, inoffensif d'ailleurs, ces Abeilles qui vont et viennent, +sans jamais se heurter, ni se gêner l'une l'autre, chacune active à sa +besogne et n'ayant souci du voisin. Parmi ces trous, qui tous se +ressemblent, chaque maçonne reconnaît le sien et s'y jette sans hésiter. + +Quelquefois cependant, de loin en loin, les choses ne se passent pas +aussi bien. Si laborieux que l'on soit, on aime ses aises; et si l'on +peut ménager sa peine, on le fait volontiers. Les Anthophores, comme +tant d'autres nidifiants, réemploient les cellules vides de l'année +précédente: un nettoyage, d'insignifiantes réparations suffisent à les +remettre à neuf. De là à s'emparer, si possible, d'un nid déjà commencé, +il n'y a pas loin, et le coup est tenté quelquefois. Rarement il +réussit, car la propriétaire, rentrant chez elle, ne se fait pas faute +de livrer à la voleuse une rude bataille, et force reste au droit. + +* * * + +Les Anthophores n'ont qu'une génération dans l'année. Nées d'œufs +pondus au printemps, elles ne quitteront leurs cellules qu'au printemps +de l'année suivante. La larve sortie de l'œuf met cependant peu de +jours à consommer la pâtée que sa mère a préparée pour elle. Mais, +tandis que celle de la Xylocope ne tarde pas à se transformer, la larve +d'Anthophore passe de longs mois dans le repos, profondément assoupie +dans sa cellule. Sa transformation en nymphe se fait sans que, +préalablement, elle se soit filé une coque de soie. L'épaisse paroi de +la cellule la protège assez contre les intempéries, sa surface +exactement polie ne peut froisser sa peau délicate. + +Les Anthophores les plus précoces dans leur apparition, telles que les +_A. personata_ et _pilipes_, sont déjà complètement transformées dans +leurs cellules, en automne, et elles passent l'hiver dans cet état. +L'_A. parietina_, qui ne commence à voler qu'en avril, demeure durant +tout l'hiver à l'état de larve, pour subir rapidement toutes ses +transformations quelques jours auparavant. Dans tous les cas, +l'Anthophore, au moment de venir à la lumière, détruit de ses mandibules +l'épais bouchon qui sépare sa cellule de la galerie, et, devenue libre, +se pose quelque temps au soleil pour se réconforter à sa bienfaisante +chaleur, et finalement prend son essor. + +* * * + +Bien nombreux sont les parasites des Anthophores. + +[Illustration: Fig. 47.--Mélecte.] + +[Illustration: Fig. 48.--Cœlioxys rufescens.] + +Des Abeilles inhabiles dans l'art de bâtir et de récolter le pollen et +le miel, les Mélectes (fig. 47) au vêtement de deuil, taches blanches +sur fond noir, les Cœlioxys (fig. 48) à l'abdomen conique, se +rencontrent fréquemment dans leurs cellules. Ils y dévorent, en tant que +larves, les provisions qui ne leur étaient point destinées, et se +substituent, individu pour individu, au lieu et place des enfants de +l'Anthophore. + +* * * + +[Illustration: Fig. 49.--Anthrax sinuata.] + +De gracieux et frêles Diptères, les Anthrax (fig. 49), vivent aussi aux +dépens de ces Abeilles, mais d'une tout autre façon. Ce n'est point la +pâtée qui fait l'objet de leurs convoitises, mais bien la chair et le +sang de la larve elle-même. Comment un si débile animal parvient-il à +introduire ses larves dans la cellule de l'Anthophore? Ç'a été longtemps +un mystère. Nous aurons à raconter plus loin, d'après M. H. Fabre, +l'incomparable observateur des insectes, comment l'Anthrax vient à ses +fins. Disons seulement que, fort tardives dans leur évolution, capables +de résister à un long jeune, ses larves ne commencent parfois à dévorer +celle de l'Anthophore que peu de temps avant sa transformation. La +plupart ont terminé leur œuvre avant l'hiver; mais quelques-unes ne +s'attaquent à leur hôte qu'au printemps, si bien que celui-ci a eu le +temps quelquefois de se transformer en nymphe; il m'est arrivé même une +fois de trouver une larve d'Anthrax suçant le cadavre d'une Anthophore +près de dépouiller son voile de nymphe, déjà douée de sa coloration +normale et pourvue de ses poils. + +Ce peu de précocité de l'Anthrax, et aussi son indifférence quant à +l'espèce de chair qu'il dévore, fait qu'il s'attaque aux parasites de +l'Anthophore, à la Mélecte, au Cœlioxys, aussi bien qu'à l'Abeille +elle-même. Mais quand il dévore la larve de l'un ou de l'autre de ces +parasites, celle-ci a déjà dévoré celle de l'Abeille récoltante. + +Le parasitisme de l'Anthrax pèse ainsi à la fois et sur l'Anthophore et +sur ses ennemis. Si la génération actuelle de la première ne bénéficie +point de la suppression des parasites contemporains, sa race, en +définitive, en profite, les parasites supprimés ne se reproduisant +point. L'Anthrax apporte évidemment une restriction au développement de +ces derniers. Mais son action sur la multiplication de l'Anthophore est +bien complexe et fort difficile à déterminer. Plus il y a de cellules +envahies par la Mélecte et le Cœlioxys, plus il y aura de parasites +atteints par l'Anthrax, et plus ces parasites diminueront. Moins il y a +de parasites, plus grand sera le nombre absolu d'Anthophores dévorées +par l'Anthrax. Y a-t-il, somme toute, pondération exacte? Qui pourrait +le dire? + +* * * + +Un petit hyménoptère Chalcidien, au corps bronzé, au dos gibbeux, à +l'abdomen armé d'une tarière assez longue, le _Monodontomerus æneus_ +(fig. 50) est encore un parasite des Anthophores et de plusieurs autres +Mellifères. Ce chétif insecte, long de 3 à 4 millimètres, est pour +elles un ennemi redoutable. A l'aide de sa tarière, il troue la coque de +terre de l'Anthophore et projette dans l'intérieur plusieurs œufs, +vingt, trente et plus. Autant de petites larves suceront bientôt celle +de l'Anthophore, dont il ne restera plus, au bout de quelques jours, +qu'une peau flasque et vide. Plus tard, le printemps venu, tous les +Chalcidiens transformés s'échapperont du nid par un petit trou semblable +à celui que ferait une forte épingle. + +[Illustration: Fig. 50.--Monodontomerus.] + +* * * + +[Illustration: Fig. 51.--Melittobia femelle.] + +Un Chalcidien encore, la _Melittobia_ (fig. 51), un imperceptible +moucheron, à peine plus long qu'un millimètre, s'attaque également à +l'Anthophore, mais par un procédé bien différent. A voir cette misérable +créature, si lente dans ses mouvements, si faible, si insignifiante, +jamais l'idée ne pourrait venir qu'elle aussi peut avoir raison d'une +bête cent et cent fois plus lourde qu'elle. Elle y parvient cependant; +mais quels travaux avant de réussir! Il faut que ce petit corps fluet, +aussi mince qu'un fil, traverse de part en part l'épaisse muraille +derrière laquelle sommeille paisiblement la larve convoitée. Pour se +faire un chemin, il n'a que ses mandibules, et quelles mandibules dans +un si petit corps! Avec du temps cependant, bien du temps, il vient, à +bout de sa pénible tâche. Voilà la _Melittobia_ sur la larve +d'Anthophore; elle se promène, satisfaite, sur la gigantesque masse, la +palpant de ses antennes, s'arrêtant de temps à autre pour pondre dessus +des œufs invisibles, que la loupe seule révèle. + +[Illustration: Fig. 52.--Melittobia mâle.] + +Quelques jours après, on aperçoit sur l'Anthophore des petits vers par +douzaines. Ce sont des larves de _Melittobia_, et de jour en jour +l'Anthophore devient flasque et se ratatine. Les petits vers repus se +métamorphosent... en nymphes. Quelques-unes de celles-ci commencent à +peine à se colorer, qu'on voit surgir une grotesque petite créature, à +la démarche saccadée, aux mouvements bizarres. On la loupe: c'est un +vrai monstre (fig. 52). Une grosse tête, armée d'antennes coudées, d'une +forme extraordinaire, des ailes réduites à de courts appendices, +impropres au vol. Pour ajouter à l'étrangeté, ce petit être est aveugle. +On s'en aperçoit bien à sa démarche incertaine, à ses antennes palpant +dans le vide, comme le bâton de l'aveugle; la loupe d'ailleurs ne montre +que des vestiges d'organes visuels sur son crâne. Rien en un mot qui +ressemble à la pondeuse, d'où viennent toutes ces nymphes qui vont +bientôt éclore. + +Serait-ce quelque autre parasite? Nullement. C'est le mâle de la +_Melittobia_. Né avant les femelles, il attend que celles-ci dépouillent +leurs langes de nymphe, et, en attendant, impatient, il tourmente, de +ses étranges antennes, les plus colorées, les plus mûres d'entre elles. +Entre temps surgit un être semblable, puis un troisième, cinq ou six en +tout. Peu de sympathie entre ces frères. Quand l'un rencontre l'autre, +une passe d'armes est de rigueur. Grotesques en tout, jusque dans leur +colère, on les voit fièrement campés sur leurs jambes, la tête haute, +les antennes battant dans le vide, s'agiter de mouvements désordonnés, +essayer de se saisir, rouler enfin l'un sur l'autre dans une +inextricable mêlée de pattes et d'antennes; puis ils se séparent tout +d'un coup, calmés, et recommencent leur paisible tournée. L'un d'eux, +tous deux parfois, se retirent plus ou moins éclopés de la bataille. + +Enfin les femelles éclosent. On en compte une centaine, plus ou moins, +vingt à trente environ, un harem pour chaque mâle. Les femelles +fécondées ne font pas long séjour dans le nid. Comme leur mère y est +entrée, elles en sortent, en perforant la muraille, non point isolément +et chacune pour son compte; un seul passage suffit. Mais dure et longue +est la besogne. Celle qui la première s'est mise à entamer la maçonnerie +se trouve bientôt à bout de forces; mais plusieurs sœurs sont là, +toutes prêtes à lui succéder, et ainsi, l'une après l'autre, passent au +premier rang et approfondissent le trou de mine. Après de longues +heures, l'étroit couloir est enfin percé d'outre en outre, et toute la +nichée s'envole en quelques instants. Quand toutes sont parties, si l'on +cherche au milieu des dépouilles des nymphes, on retrouvera les cadavres +des mâles. + +Audouin, et Newport après lui, ont observé la _Melittobia_. Le dernier +surtout l'a bien fait connaître et exactement décrit le mâle. Cet être +bizarre ne mérite pas notre attention seulement par sa conformation et +ses habitudes, mais encore par le caractère tout particulier de la +disparité sexuelle qu'il présente. D'ordinaire, chez les Insectes, quand +la dissemblance s'affirme hautement entre les deux sexes, c'est le mâle +qui a l'avantage. Il est ailé, quand la femelle est aptère, comme cela +se voit chez les Mutilles, parasites des Bourdons, chez les Lampyres, +que tout le monde connaît; il a des yeux développés, alors que la +femelle les a réduits ou nuls. L'adaptation, ici, a produit un résultat +inverse. La femelle _Melittobia_ a des ailes et des yeux; le mâle est +aveugle, et ses ailes sont des moignons impropres au vol. + +A la série déjà longue des ennemis des Anthophores, il nous faut ajouter +encore deux Coléoptères de la famille des Vésicants, les Méloés et les +Sitaris. Nous ne pouvons que résumer ici l'étonnante histoire des +métamorphoses de ce dernier, qu'ont illustrée les admirables recherches +de M. Fabre. + +[Illustration: Fig. 53.--Sitaris humeralis. + +1, adulte;--2, larve primaire ou triongulin;--3, larve secondaire;--4, +pseudonymphe; 5, larve tertiaire;--6, nymphe.] + +Le _Sitaris humeralis_ (fig. 53) pond dans les galeries des Anthophores, +après que celles-ci ont approvisionné les cellules. Ses œufs éclosent +quelque temps après. Les jeunes larves, longues d'un millimètre, sont +fort agiles, munies de longues pattes que terminent trois crochets, d'où +le nom de _triongulins_, donné à ces animalcules; leur tête porte de +longues antennes, et le bout de leur abdomen deux soies recourbées. +Groupées en un monceau, immobiles, elles passent sans nourriture les +longs mois de l'automne et de l'hiver, jusqu'au réveil des Anthophores. +Les mâles de celles-ci, sortant les premiers, se chargent au passage de +ces animalcules, qui vont s'accrocher aux poils du corselet, attendant +l'occasion de passer sur le corps de l'Anthophore femelle, puis de +celle-ci sur l'œuf, au moment où il est pondu sur la provision de +miel. L'œuf entamé par des mandibules aiguës est dévoré. Ce repas +terminé, la larve change de peau et apparaît toute différente de ce +qu'elle était jusque-là. A la place de la petite larve élancée et agile, +se voit maintenant, reposant sur le miel, un ver court et ventru, muni +de courtes pattes et d'antennes imperceptibles. Il dévore la pâtée qui +devait nourrir l'Anthophore, puis se ratatine en une sorte de barillet +ellipsoïde, inerte, et passe ainsi tout l'hiver. On dirait une pupe de +Diptère. Il en diffère en ce que, de cette fausse pupe ou nymphe, ne +sortira pas immédiatement l'insecte parfait, le Sitaris. En effet, si +l'on ouvre, au printemps l'enveloppe ambrée de cette sorte d'outre, on +reconnaît avec étonnement une nouvelle larve assez semblable à la +seconde. «Après une transfiguration des plus singulières, l'animal est +revenu en arrière.» De cette troisième forme provient une nymphe +ordinaire, d'où sortira le Sitaris, qui, vers le milieu du mois d'août, +perce le couvercle de la cellule de l'Anthophore, s'engage dans le +couloir et devient libre sur le talus. + +Nous n'avons pu donner ici tout au plus qu'une esquisse de la vie des +Sitaris. C'est dans les _Souvenirs entomologiques_ de M. Fabre qu'il +faut lire leur véritable histoire. Nous ne savons pas, dans la +littérature scientifique contemporaine, de pages plus attachantes. + +Cette évolution compliquée du Sitaris, trois formes larvaires au lieu +d'une, plus une pseudonymphe, ajoutées aux trois termes classiques de la +métamorphose, a reçu de M. Fabre le nom d'_hypermétamorphose_. Nous +trouverions encore le même tableau dans la vie évolutive des Méloés. +Nous ne nous y arrêterons pas, d'autant plus que leur histoire laisse +quelques points à éclaircir encore. + +* * * + +Tous ces parasites, tant d'ennemis divers, vivant les uns des +provisions, les autres de la chair même des Anthophores, doivent, on le +conçoit bien, exercer une influence sensible sur leur multiplication. +Pour en donner une idée, je ne puis mieux faire que de donner ici la +statistique que m'a fourni l'examen du contenu de 150 cellules +d'_Anthophora parietina_ recueillies en janvier. + +_Produit de 150 cellules d'_ANTHOPHORA PARIETINA. + + Anthophores mâles éclos 31} + -- femelles écloses 25} 56 éclosions. } + -- mâles morts 3} } 78 anthophores. + -- femelles mortes 1} } + -- nymphes mortes 1} 22 morts. } + -- larves mortes 17} + + Mélectes 13 } + Cœlioxys éclos 7} } + -- morts 3} 16 } + -- nymphes mortes 2} } + -- larves mortes 4} } 51 parasites. + Anthrax dans Anthophore 8} 16 } + -- dans Cœlioxys 8} } + Sitaris 1 } + Monodontomerus (cellules) 4 } + + Coques avec pollen 17 } 21 coques improductives. + -- vides, mais closes 4 } + ---- + Total 150 + + _N. B._--Les nombres représentent exclusivement des cellules et non + des individus. Ainsi, pour les _Monodontomerus_, par exemple, le + nombre 4 indique 4 cellules occupées par ces parasites et non point + 4 individus de leur espèce. On a vu que chaque cellule envahie par + eux contient un grand nombre d'individus. + +On voit par ce tableau que, 51 cellules sur 150, soit le tiers, sont +occupées par des parasites, 78 seulement par des Anthophores. Encore de +ce dernier nombre faut-il déduire 22 mortes, ce qui réduit le nombre +d'Anthophores venues à bien à 56, c'est-à-dire à peu près au tiers +encore du nombre total des cellules, et au chiffre atteint par les +parasites. En sorte que ceux-ci ont détruit environ la moitié des +Anthophores. + +On reconnaît encore que l'Anthrax, qui vit indifféremment de +l'Anthophore et du Cœlioxys, détruit autant de l'un que de l'autre. + +Le _Monodontomerus_, moins impartial, s'attaque plus volontiers à +l'Anthophore. Les quatre cellules qu'il occupe dans le tableau n'avaient +contenu que la larve de l'Abeille. Mais on le trouve quelquefois dans un +cocon de Cœlioxys, ou sur le cadavre d'une Mélecte. Il n'épargne pas, +à l'occasion, l'Anthrax lui-même. Il m'est même arrivé de trouver, dans +une cellule d'_A. parietina_, un cocon de _Cœlioxys rufescens_ +contenant une nymphe d'Anthrax dévorée par des _Monodontomerus_. + +* * * + +Ces parasites superposés, tout en rendant bien difficile l'appréciation +du rôle dévolu à chacun d'eux, ne montrent pas sous un jour bien +réjouissant la vie de ces pauvres bestioles. Quel spectacle attristant +que ces massacres accumulés, tous ces assassinats perpétrés dans la +profondeur et le silence des talus! Était-il donc indispensable que +l'équilibre des espèces s'obtînt par des procédés si féroces? L'harmonie +n'était-elle possible qu'à ce prix? + +Et cependant le soleil égaie de ses rayons les pentes argileuses; et +l'Anthophore, insouciante du péril qui menace sa progéniture, poursuit +avec ardeur son travail. A voir son activité, son zèle infatigable, elle +se plaît, sans doute, à ce labeur dont les deux tiers seront en pure +perte. Evidemment elle est heureuse. L'activité, la joie, sont bien le +lot de tout ce petit monde affairé qui bourdonne le long du talus. Mais +ne creusons pas dessous, nos yeux verraient un spectacle affligeant pour +notre sensibilité, troublant pour notre intelligence. + +Tout à côté des Anthophores se placent les _Eucères_ et les +_Macrocères_, dont l'organisation et les mœurs sont à peu près les +mêmes. Leurs femelles en diffèrent à peine et exécutent des travaux +analogues. Les mâles sont remarquables par leurs grandes antennes, dont +la longueur égale parfois celle du corps, et a valu aux deux genres les +noms que Latreille leur a donnés. (Fig. 58 et 59.) + +[Illustration: Fig. 54.--Eucère longicorne mâle.] + +[Illustration: Fig. 55.--Eucère longicorne femelle.] + + + + +LES GASTRILÉGIDES. + + +Nous passons à une famille d'Abeilles bien différentes de celles qui +nous ont occupés jusqu'ici, qui toutes récoltaient le pollen à l'aide de +leurs pattes postérieures. Il n'existe plus de brosse tibiale, mais une +brosse ventrale. D'où le nom de _Gastrilégides_. + +Tête volumineuse, ordinairement armée de mandibules robustes; une grande +lèvre supérieure, plus ou moins quadrangulaire, infléchie, embrassée +par les mandibules et recouvrant la base des mâchoires, à l'état de +repos; pattes courtes et fortes; abdomen plus ou moins aplati, jamais +concave au-dessous; aiguillon toujours dardé de bas en haut; seulement +deux cellules cubitales aux ailes antérieures; lèvre inférieure longue, +susceptible par conséquent de pénétrer dans des fleurs assez profondes. +Ce dernier caractère est le seul qui les rapproche quelque peu des +Abeilles déjà étudiées. + +[Illustration: Fig. 56.--Ventre de Gastrilégide.] + +Mais l'organe le plus caractéristique est la brosse ventrale (fig. 56). +Tous les segments de l'abdomen, sauf le premier, portent sur leur face +inférieure, toujours aplatie, ou du moins très peu convexe, de longs +poils raides, un peu inclinés en arrière, presque dressés quand les +segments se distendent, tous à peu près de même longueur. C'est presque +notre brosse à habits. + +A l'aide de cet instrument, l'abdomen de l'Abeille, frottant sur les +étamines chargées de pollen, recueille cette poussière, qui s'y attache +avec la plus grande facilité. Les pattes interviennent souvent aussi +dans cette opération, celles des deux dernières paires grattant le +pollen avec les tarses, dont le premier article, élargi en palette et +garni de cils à sa face interne, sert à l'appliquer contre la brosse. +C'est le cas, lorsqu'il s'agit pour l'Abeille de recueillir le pollen +d'une Labiée ou d'une Légumineuse. Mais il en est autrement quand elle +butine sur un capitule de Composée. La brosse alors agit seule, ou du +moins le concours des pattes est beaucoup moins nécessaire. Il suffit, +pour s'en convaincre, de voir la trépidation rapide dont l'abdomen est +agité, pendant que la butineuse le promène sur les étamines. Pour +faciliter l'action de la brosse, l'abdomen est un peu relevé, de manière +à distendre les segments ventraux, étaler la brosse et en redresser tous +les crins. + +A considérer l'étendue de la brosse, l'énorme quantité de pollen dont +elle peut se charger, on comprend que cet appareil est supérieur, au +point de vue du travail produit, à la brosse tibiale des Anthophores, +aux corbeilles des Apides. + +De même que les Abeilles munies de brosses tibiales, les Gastrilégides +recueillent et apportent dans leurs nids le pollen à l'état de nature. +Le pollen enlevé de leur brosse a toujours en effet l'aspect pulvérulent +et n'a aucune saveur sucrée. C'est seulement dans le nid qu'il est mêlé +à du miel et transformé en pâtée. + +La famille des Gastrilégides est fort riche en espèces répandues dans +toutes les parties du globe. En tant qu'organisation, c'est le groupe le +plus naturel peut-être et le plus homogène parmi les Abeilles. Mais +leurs habitudes offrent des particularités assez différentes, qui ont +servi de base, plus que la conformation des organes, à l'établissement +d'un certain nombre de divisions génériques, dont nous passerons les +plus importantes en revue. + + + + +LES OSMIES. + + +Les différents genres de Gastrilégides se distinguent par des caractères +de peu d'importance. Nous nous contenterons, pour les Osmies, du plus +sensible à première vue, celui qui donne à ces abeilles leur physionomie +propre dans la famille, la convexité du dos de l'abdomen. + +Une vestiture abondante ou nulle, longue ou rare, formant ici des +bandes, là des taches, ou bien un revêtement uniforme; un épiderme +sombre ou paré des plus brillants reflets métalliques, diversifient +beaucoup leur aspect extérieur. Les mâles, munis d'antennes plus ou +moins longues, d'appendices divers, de crocs, d'épines, de dents, qui +arment le bout de l'abdomen, sont encore plus dissemblables entre eux. +Ajoutons que leur face, jamais colorée, est pourvue d'ordinaire d'une +barbe développée. + +Différentes surtout sont les habitudes de ces Abeilles. Raconter la vie +d'un Bourdon, c'est faire l'histoire de tous les Bourdons. La biologie +d'une Anthophore est à peu près celle de toutes les autres. Il en est +tout autrement chez les Osmies. On ne pourrait décrire les faits et +gestes d'une espèce et la donner pour type de ses congénères. Autant +d'espèces, presque autant de modes d'existence. + +Toutes cependant sont des maçonnes. Mais quel caprice dans le style des +constructions, le choix des matériaux et de l'emplacement! Bien des +espèces restent à observer, beaucoup de découvertes par conséquent +restent à faire. On en jugera par les exemples qui suivent. + +Un grand nombre d'Osmies, très accommodantes, adoptent, pour y bâtir +leurs cellules, un trou quelconque dans la terre, le bois, les +murailles, pourvu qu'il ne soit ni trop étroit, ni trop large. Qu'il y +ait la largeur d'une cellule, cela suffit; s'il en faut mettre deux ou +trois côte à côte, on s'en contente encore. Il va de soi que, pour des +architectes aussi peu difficiles, de vieux nids qu'un rien remet à neuf, +sont une précieuse trouvaille. C'est même ce qu'on préfère. Que de fois +la galerie ou les cellules des Anthophores, ou de n'importe quel +nidifiant, sont mises à profit pour les constructions de l'Osmie! J'ai +vu, dans une vieille ruche à cadres vide, toutes les rainures des parois +remplies de cellules de l'_Osmia rufa_; il y en avait plus de deux cents +dans l'étroit intervalle laissé entre le plancher et une planchette +superposée à une autre et la dépassant d'un côté de quelques +centimètres; le trou de vol lui-même en était obstrué. On a vu mainte +fois la même Osmie s'installer sans façon dans une serrure dont la clef +était retirée, et la remplir de ses constructions. M. Schmiedeknecht l'a +vue bâtir une vingtaine de cellules entre le rideau et le châssis d'une +fenêtre. Trouve-t-elle un roseau coupé, assez large pour recevoir une +cellule, elle n'hésite pas à s'y loger et à le bourrer d'une longue file +de coques. De là à s'installer dans des tubes de verre d'un diamètre +convenable, il n'y a pas loin, et l'ingénieux entomologiste de Vaucluse, +M. Fabre, s'est heureusement servi de cet artifice pour attirer les +Osmies dans son cabinet de travail, tout à fait à portée pour ses +études. S'il le faut, si aucun trou convenable ne se rencontre dans le +voisinage, l'Osmie rousse se décide, à contre-cœur, à entamer +l'argile ou le vieux bois, à tarauder une branche morte. Mais combien +elle aime mieux quelque vieux nid à réparer! Car elle aussi connaît la +loi du moindre effort et sait la mettre en pratique. + +N'oubliez pas que, suivant les cas, pour utiliser au mieux la place, +elle sait, ou bien ranger ses cellules à la file, leur donner même une +forme cylindrique exacte, quand il s'agit d'un tube un peu juste, ou +bien les entasser sans ordre déterminé, quand le local est spacieux. +Cette absence totale d'exclusivisme, cette flexibilité du génie +architectural de la maçonne, n'est rien moins que conforme à la théorie +de l'instinct immuable et aveugle. Pour sortir si aisément de ses +habitudes, ou mieux, pour n'en avoir pas et se plier sans effort aux +mille conditions que le hasard peut offrir, il faut bien avoir quelque +atome d'intellect. + +Il y a mieux. Gerstæcker a montré, dans une jolie petite Osmie au corps +d'un bleu sombre (_O. cyanea_), à la brosse ventrale noire, un exemple +plus frappant de cette adaptation facile, qu'on est bien tenté de dire +raisonnée. Dans les environs de Berlin, cette Osmie a l'habitude de +nicher dans les parois d'argile, les trous des poteaux ou des vieux +arbres. Je l'ai moi-même trouvée dans de pareilles conditions, et aussi +dans le vieux nid retapé d'une guêpe solitaire, l'_Eumenes unguiculus_. +Aux environs de Freienwald, Gerstæcker trouva cette Osmie nichant dans +des trous, sur le revers d'une chaussée, où fleurissait en nombre la +Sauge des prés, sur laquelle elle butine toujours. Elle avait trouvé +commode de s'installer là, tout à portée de la fleur aimée. Et +cependant, à deux cents pas seulement, était une ferme dont les murs, +faits d'argile, lui offraient toutes les conditions que d'ordinaire elle +recherche. Une multitude d'Abeilles récoltantes et parasites, de Guêpes, +de Fouisseurs y avaient élu domicile, mais pas une de ces Osmies. + +Comme bien d'autres, les _O. bicolor_ et _aurulenta_ nichent d'ordinaire +dans les talus, et elles y forment quelquefois, selon F. Smith, de +grandes colonies. Leur instinct naturel est donc de creuser péniblement +l'argile dure, ce qu'elles font avec une infatigable persévérance. Mais +elles se dispensent de ce labeur et renoncent à ces habitudes invétérées +de leur espèce, si elles trouvent à leur portée des coquilles vides +d'escargots. L'_O. rufa_, dont nous connaissons l'extrême indifférence +en fait de domicile, fait souvent de même. Pour que l'Osmie prenne +possession d'une coquille, deux conditions essentielles sont requises: +c'est qu'elle repose au milieu du gazon et des herbes, et que son +orifice soit tourné en bas. Le nombre des cellules qu'elle y construit +varie suivant la longueur et le diamètre de la coquille: il y en a +ordinairement quatre, quelquefois cinq ou six, mais beaucoup plus quand +il s'agit d'une grande coquille, comme celle de l'_Helix pomatia_. Les +cellules approvisionnées et closes, le tout est protégé avec soin par +une muraille faite de brins de bois, de paille et choses semblables, +cimentées entre elles, fermant l'entrée de la coquille. + +Et admirez l'habileté et l'art architectural de la petite abeille. Si +elle s'est logée dans la demeure de l'_Helix aspersa_, qui est plus +grande que celles des _H. hortensis_ ou _nemoralis_, la spire est trop +large pour une seule cellule. La maçonne n'est pas pour cela dans +l'embarras: elle bâtit deux cellules côte à côte. Plus bas, la spire est +plus large encore; eh bien, elle y construira deux cellules couchées +en travers contre les deux précédentes. «Et voilà, ajoute Smith, le +petit animal que l'on calomnie follement en prétendant que c'est une +pure machine!» + +[Illustration: Fig. 57.--Nid d'Osmie dans une ronce.] + +Quelques Osmies, telles que les _O. leucomelana_ et _tridentata_, +s'établissent dans les ronces sèches, dont elles creusent la moelle pour +y loger leurs cellules, qu'elles superposent et séparent au moyen de +diaphragmes faits de terre agglutinée par une substance adhésive, ou de +feuilles mâchées et cimentées (fig. 57). + +L'_O. gallarum_ niche également dans les ronces, mais elle se creuse +encore des galeries dans certaines galles du chêne; dans ce cas, au lieu +de placer les cellules en série longitudinale, elle leur donne un +arrangement en rapport avec la forme de ce nouveau local. + +L'_O. Papaveris_ a une curieuse habitude, qui lui avait valu jadis le +nom générique d'_Anthocopa_. D'après Schmiedeknecht, qui a maintes fois +observé sa nidification, elle aime à creuser une galerie sur le côté des +sentiers battus, dans les champs de blé. Cette galerie est verticale, et +l'abeille en tapisse les parois avec des pétales de coquelicot, qu'elle +a coupés et qu'elle applique en plusieurs couches. La riche garniture +dépassant l'orifice en dehors, trahit par sa couleur rouge le nid de +l'Osmie. Une seule cellule est construite et approvisionnée au fond de +la galerie. Le travail terminé, les pétales sont rabattus en dedans, +comme les bords d'un cornet que l'on ferme, et le trou est comblé avec +de la terre ou du sable. + +L'_Osmie crochue_ (_O. adunca_), comme plusieurs de ses congénères, aime +à s'approprier, moyennant quelques réparations, les nids d'autres +abeilles maçonnes. Mais elle a aussi son industrie personnelle, qu'elle +met en œuvre dans les fentes des pierres ou des murailles, où elle +entasse, non sans art, ses cellules de terre.--Ainsi fait à peu près +l'_Osmie émarginée_ (_O. emarginata_), qui bâtit dans les larges +intervalles que les pierres laissent entre elles, et qui, avec le temps, +se remplissent de terre apportée par les vents. Le mortier qu'elle +emploie est une matière d'origine végétale gâchée avec de la terre, ce +qui donne à la construction une couleur d'un vert sombre. Morawitz l'a +vue édifier son nid sur des pierres mêmes. + +Ce qui n'est qu'accident chez cette Osmie, est l'ordinaire chez +d'autres. Ainsi l'_O. Loti_ adosse ses nids en terre cimentée mêlée de +grains de sable contre les petites anfractuosités des blocs de granit, +habitude qui lui avait valu, de la part de Gerstæcker, le nom d'_O. +cæmentaria_. Cet instinct, exceptionnel dans le genre, est au contraire +le propre de celui des Chalicodomes, qui nous occuperont plus loin. + +Bien curieuse, enfin, est la construction de l'_O. fuciformis_, faite +aussi de terre et de grains de sable, mais attachée aux chaumes et +cachée sous des touffes de gazon. + +* * * + +Cette diversité sans égale que nous montre la nidification des Osmies, +n'est pas la notion qu'il importe le plus d'en retenir. A y regarder de +près, on reconnaît qu'au fond, sous cette variation toute superficielle, +un procédé général assez uniforme se dégage. L'Osmie, tout comme +l'Anthophore, fait des cellules avec de la terre ou de la terre mêlée de +sable, quelquefois avec de la terre diversement combinée avec des +matières végétales broyées, et ces cellules, le plus souvent, s'empilent +régulièrement dans une galerie creusée dans la terre. C'est le cas le +plus fréquent, le type de construction dont presque toutes les espèces +sont susceptibles de s'écarter, mais auquel elles reviennent toujours, +comme au plan normal, à la donnée naturelle à l'espèce. C'était déjà le +procédé de l'Anthophore, avec plus de fini dans l'exécution des +cellules. + +Si la galerie est creusée dans le bois, dans la moelle, dans un milieu +qui, par lui-même, soit une protection contre les agents extérieurs, les +frais d'une véritable cellule sont épargnés, et l'Abeille se contente de +séparer les logettes successives, dont les parois sont celles du tube +lui-même, par un diaphragme de terre ou de ciment végétal. + +Cet esprit d'initiative, disons-le, cette intelligence indéniable, qui +ne supprime pas l'instinct, mais se superpose à lui, permet à l'Osmie, +pour économiser le temps et la peine, d'adapter ses cellules, non pas +seulement à un conduit étroit, mais à des cavités de toute forme. C'est +un trou dans le sol ou dans le bois, c'est le nid d'un autre hyménoptère +ou la maison d'un mollusque. Le procédé nouveau arrive même à se +substituer à l'ancien, à l'instinct primitif succède un autre instinct. +Un peu plus, et l'_O. aurulenta_ cesserait tout à fait de nicher dans la +terre, pour ne plus se loger que dans les coquilles, dont elle tire si +bien parti, comme a fait l'_O. emarginata_, qui ne bâtit plus que dans +les fentes ou les jointures des pierres, et mieux encore l'_O. Loti_, +qui sait construire à l'air libre et se contente d'une simple +anfractuosité dans la pierre. + +L'habileté de l'Osmie à tirer parti des locaux les plus divers, son +aptitude à se conformer à la loi du moindre effort, voilà tout le secret +de son indifférence quant au choix de l'emplacement qu'elle adopte. +C'est là le trait le plus marquant de ses mœurs, c'est là sa +physionomie particulière. + +* * * + +La nourriture que les Osmies préparent pour leurs larves ne contient +qu'une très faible proportion de liquide, si même elle en contient. «Les +vivres consistent surtout en farine jaune. Au centre du monceau, un peu +de miel est dégorgé, qui convertit la poussière pollinique en une pâte +ferme et rougeâtre. Sur cette pâte, l'œuf est déposé, non couché, +mais debout, l'extrémité antérieure libre, l'extrémité postérieure +engagée légèrement et fixée dans la masse plastique. L'éclosion venue, +le ver, maintenu en place par sa base, n'aura qu'à fléchir un peu le col +pour trouver sous la bouche la pâte imbibée de miel. Devenu fort, il se +dégagera de son point d'appui et consommera la farine environnante.» + +«Lorsque les provisions sont homogènes, ces délicates précautions sont +inutiles. Les vivres des Anthophores consistent en un miel coulant, le +même dans toute sa masse. L'œuf est alors couché de son long à la +surface, sans aucune disposition particulière, ce qui expose le +nouveau-né à cueillir ses premières bouchées au hasard. A cela nul +inconvénient, la nourriture étant partout de qualité identique.» (Fabre, +_Souvenirs entomologiques_, 3e série.) + +[Illustration: Fig. 57^{_bis_}.--Cocon d'Osmie cornue.] + +La larve met peu de jours à consommer ses vivres. Le repas fini, elle +prend quelque temps de repos, puis se file une coque parcheminée, +résistante et de couleur brune, chez les grosses Osmies, mince et plus +ou moins transparente chez quelques petites espèces. Les Osmies dont les +cellules sont peu ou point pressées entre elles, comme les _O. cornuta_ +et _rufa_, font des cocons ovoïdes, surmontés d'une petite pointe +conique, dont le sommet est perforé d'un petit trou (fig. 57^{_bis_}). +C'est la forme la plus ordinaire, on peut même dire la forme typique du +cocon des Gastrilégides, car elle se reproduit fidèlement dans tous +leurs genres. Quand les cellules sont habituellement disposées en série +dans un conduit cylindrique, la compression fait disparaître ce +prolongement du pôle supérieur du cocon, qui devient cylindrique et se +termine aux deux bouts par deux calottes plus ou moins surbaissées. + +* * * + +Lorsqu'une Osmie exploite les constructions d'autrui, s'établit dans un +trou peu profond ou dans la coquille d'une Hélice de taille médiocre, +elle n'édifie dans ces cavités qu'un nombre restreint de cellules, qui +ne peuvent donner la mesure de sa ponte. On n'a ainsi que des pontes +partielles. Quand l'Osmie se fait une galerie à elle, nous savons que +c'est en général un long tube, où peuvent s'étager un nombre +considérable de cellules. On a beaucoup de raisons de croire, en pareil +cas, que ces cellules représentent une ponte totale, ou peu s'en faut. + +Or, les mâles éclosent les premiers. Les mâles étaient donc logés dans +les cellules supérieures, sans quoi ils auraient dû, pour arriver au +jour, bouleverser ces dernières, et il est facile de s'assurer qu'ils ne +l'ont point fait. Les éclosions n'ont donc point lieu par ordre de +primogéniture. On peut constater, en effet, en ouvrant un nid achevé +depuis peu de temps, ou auquel la femelle travaille encore, que la +cellule du fond, la première bâtie, contiendra, par exemple, une larve +d'une certaine grosseur, la cellule suivante une larve plus petite, la +troisième cellule une larve plus petite encore ou même un œuf. Les +cellules les plus anciennes contiennent les larves les plus avancées, +les premiers-nés de la famille. Et c'est précisément dans l'ordre +inverse que se font les sorties. + +La conclusion est donc que les premiers œufs pondus sont des œufs +de femelle, les derniers pondus des œufs de mâles. + +Il y a plus. On peut toujours reconnaître, au seul volume d'un cocon ou +d'une cellule, d'une espèce donnée, quel cocon, quelle cellule renferme +un mâle; quel cocon, quelle cellule contient une femelle. Les femelles +occupent les cocons et les cellules les plus volumineux, les mâles sont +dans les cocons et les cellules les plus petits. La femelle commence +donc par bâtir et approvisionner des cellules destinées à recevoir des +œufs de femelles; elle bâtit et approvisionne en second lieu des +cellules qui recevront des œufs de mâles. + +Allons plus loin encore. Dans les cellules de femelles, la pâtée de +pollen est plus considérable que dans les cellules de mâles. Il faut +donc que, dès le temps où la femelle construit la cellule, elle lui +donne le volume approprié au sexe de l'œuf qui y sera pondu et qui se +trouve encore dans son ovaire; que par avance aussi elle dépose dans la +cellule la quantité de nourriture qui convient à ce sexe. + +Le sexe de l'œuf est donc prévu par la pondeuse, dès avant sa ponte! +A moins de supposer que c'est précisément la quantité de nourriture qui +détermine le sexe; que l'œuf, au moment de sa ponte, est de sexe +indifférent, qu'il est neutre, et qu'un repas copieux fait une femelle, +qu'une ration amoindrie fait un mâle. + +La question, heureusement, est facile à résoudre par l'expérience. M. +Fabre a fait nicher des Osmies dans des roseaux de diamètre convenable; +puis, ouvrant ces roseaux en temps opportun, il a interverti les +rations, servi aux larves qui devaient donner des femelles une ration de +mâle, et inversement. Qu'est-il arrivé? Que rien n'a été changé au +résultat essentiel; que tout est resté en l'état, comme si +l'expérimentateur eût laissé à chacun sa ration naturelle. Les mâles +sont restés mâles, les femelles sont restées femelles. Les larves nées +dans de petites cellules ont mangé à leur appétit et ont laissé des +restes; les femelles se sont contentées de la portion congrue qui leur +était faite; les plus mal partagées sont mortes. A la vérité, les mâles +étaient bien venus, de belle prestance, nous dit M. Fabre; le supplément +de provende leur avait quelque peu profité. Par contre, les femelles +étaient chétives, plus petites même que certains mâles. Leur larve +affamée, anémiée, n'avait pu tirer de son corps qu'une dose de soie +insuffisante et n'avait filé qu'un cocon mince et peu consistant. + +La quantité de nourriture ne détermine donc point le sexe. L'œuf est +déjà mâle ou femelle au moment où il est pondu. Pas de place au doute +sur ce point. C'est le langage même des faits. + +La femelle, conclut M. Fabre, connaît donc le sexe de l'œuf, au +moment de la ponte, avant même, puisque ce sexe est déjà prévu dès le +temps où elle bâtit, où elle approvisionne la cellule destinée à le +recevoir. + +Une si grave conclusion méritait que M. Fabre essayât de la contrôler +par d'autres données expérimentales. Il n'a pas manqué de le faire. +Diverses espèces, mais surtout les Osmies _cornue_ et _tricorne_, lui en +ont fourni la confirmation la plus éclatante. + +Dans une première série de faits, l'habile observateur nous montre +comment l'Osmie approprie à son usage les nids de diverses autres +maçonnes, et particulièrement ceux de l'Anthophore à masque (_A. +personata_). + +«J'ai examiné, dit-il, une quarantaine de ces cellules (de l'Anthophore) +utilisées par l'une et l'autre des deux Osmies. La très grande majorité +est divisée en deux étages au moyen d'une cloison transversale. L'étage +inférieur comprend la majeure partie de la chambre et un peu du goulot +qui la surmonte. La demeure à double appartement est clôturée, dans le +vestibule, par un informe et volumineux amas de boue desséchée. Quel +artiste maladroit que l'Osmie en comparaison de l'Anthophore! Son +travail, cloison et tampon, jure avec l'œuvre exquise de +l'Anthophore, comme une pelote d'ordure sur un marbre poli. + +«Les deux appartements obtenus de la sorte sont d'une capacité très +inégale, qui frappe aussitôt l'observateur.... La capacité mesurée de +l'un est triple environ de celle de l'autre. Les cocons inclus +présentent la même disparate: celui d'en bas est gros, celui d'en haut +est petit. Enfin celui d'en bas appartient à une Osmie femelle, et celui +d'en haut à une Osmie mâle. + +«Plus rarement, la longueur du goulot permet une disposition nouvelle, +et la cavité est partagée en trois étages. Celui d'en bas, toujours le +plus spacieux, contient une femelle; les deux d'en haut, de plus en plus +réduits, contiennent des mâles. + +«Tenons-nous-en au premier cas, le plus fréquent de tous. L'Osmie est en +présence de l'une de ces cavités en forme de poire. C'est la trouvaille +qu'il faut utiliser du mieux possible: pareil lot est rare et n'échoit +qu'aux mieux favorisées du sort. Y loger deux femelles à la fois est +impossible, l'espace est insuffisant. Y loger deux mâles, ce serait trop +accorder à un sexe n'ayant droit qu'aux moindres égards. Et puis faut-il +que les deux sexes soient également partagés en nombre. L'Osmie se +décide pour une femelle, dont le partage sera la meilleure chambre, +celle d'en bas, la plus ample, la mieux défendue, la mieux polie; et +pour un mâle, dont le partage sera l'étage d'en haut, la mansarde +étroite, inégale, raboteuse dans la partie qui empiète sur le goulot. +Cette décision, les faits l'attestent, nombreux, irréfutables. Les deux +Osmies disposent donc du sexe de l'œuf qui va être pondu, puisque les +voici maintenant qui fractionnent la ponte par groupes binaires, femelle +et mâle, ainsi que l'exigent les conditions du logement. + +«Encore un fait et j'ai fini. Mes appareils en roseaux installés contre +les murs du jardin m'ont fourni un nid remarquable d'Osmie cornue. Ce +nid est établi dans un bout de roseau de 11 millimètres de diamètre +intérieur. Il comprend treize cellules, et n'occupe que la moitié du +canal, bien qu'il y ait à l'orifice le tampon obturateur. La ponte +semble donc ici complète. + +«Or, voici de quelle façon singulière est disposée cette ponte. D'abord, +à une distance convenable du fond ou nœud du roseau, est une cloison +transversale, perpendiculaire à l'axe du tube. Ainsi est déterminée une +loge d'ampleur inusitée, où se trouve logée une femelle. L'Osmie paraît +alors se raviser sur le diamètre excessif du canal. C'est trop grand +pour une série sur un seul rang. Elle élève donc une cloison +perpendiculaire à la cloison transversale qu'elle vient de construire, +et divise ainsi le second étage en deux chambres, l'une plus grande, où +est logée une femelle, et une plus petite, où est logé un mâle. Puis +sont maçonnées une deuxième cloison transversale et une deuxième cloison +longitudinale perpendiculaire à la précédente. De là résultent encore +deux chambres inégales peuplées pareillement, la grande d'une femelle, +la petite d'un mâle. + +«A partir de ce troisième étage, l'Osmie abandonne l'exactitude +géométrique, l'architecte semble se perdre un peu dans son devis. Les +cloisons transversales deviennent de plus en plus obliques, et le +travail se fait irrégulier, mais toujours avec mélange de grandes +chambres pour les femelles et de petites chambres pour les mâles. Ainsi +sont casés trois femelles et deux mâles, avec alternance des sexes. + +«A la base de la onzième cellule, la cloison se trouve de nouveau à peu +près perpendiculaire à l'axe. Ici se renouvelle ce qui s'est fait au +fond. Il n'y a pas de cloison longitudinale, et l'ample cellule, +embrassant le diamètre entier du canal, reçoit une femelle. L'édifice se +termine par deux cloisons transversales et une cloison longitudinale, +qui déterminent, au même niveau, les chambres 12 et 13, où sont établis +des mâles. + +«Rien de plus curieux que ce mélange des deux sexes, lorsqu'on sait avec +quelle précision l'Osmie les sépare dans une série linéaire, alors que +le petit diamètre du canal exige que les cellules se superposent une à +une. Ici l'apiaire exploite un canal dont le diamètre est +disproportionné avec le travail habituel; il construit un édifice +compliqué, difficile, qui n'aurait peut-être pas la solidité nécessaire +avec des voûtes de trop longue portée. L'Osmie soutient donc ces voûtes +par des cloisons longitudinales, et les chambres inégales qui résultent +de l'interposition de ces cloisons reçoivent, suivant leur capacité, ici +des femelles et là des mâles.» + +L'Osmie connaît donc à l'avance le sexe de l'œuf qu'elle pondra plus +tard. Bien plus que cela, le sexe de l'œuf est facultatif pour la +mère, qui, volontairement le détermine, suivant l'espace dont elle +dispose, «espace fréquemment fortuit et non modifiable», établissant ici +un mâle, là une femelle. + +«Il n'y a donc pas à hésiter, conclut M. Fabre, si étrange que soit +l'affirmation: l'œuf, tel qu'il descend de son tube ovarique, n'a pas +de sexe déterminé. C'est peut-être pendant les quelques heures de son +développement si rapide à la base de sa gaîne ovarienne, c'est peut-être +dans son trajet à travers l'oviducte, qu'il reçoit, au gré de la mère, +l'empreinte finale d'où résultera, conformément aux conditions du +berceau, ou bien une femelle, ou bien un mâle.» + +Quoi qu'il en soit de cette hypothèse relative au lieu et au temps où la +détermination du sexe s'opère, elle doit, si elle n'est point une +illusion de l'expérimentateur, avoir une conséquence dont la +vérification lui servira de contrôle. + +Voici cette question nouvelle. Admettons que, dans les conditions +normales, une Osmie eût donné naissance en tout à vingt œufs par +exemple, et que cette ponte naturelle eût contenu, pour simplifier les +choses, 10 mâles et 10 femelles. Qu'arrivera-t-il dans des conditions +différentes créées par l'expérimentateur? La proportion des sexes se +maintiendra-t-elle quand même, ou bien verrons-nous naître, 12, 14, 16 +mâles, contre 8, 6, 4 femelles? Y aura-t-il, en un mot, permutation de +sexes? + +Eh bien, oui, si extraordinaire que cela puisse paraître, c'est ce qui +arrive. Nous ne pouvons entrer dans tout le détail expérimental imaginé +par M. Fabre pour la solution de ce problème, le plus délicat de tous +ceux qu'il a abordés. Obligé de faire un choix, nous dirons seulement +qu'il a réussi à amener l'Osmie tricorne à lui donner des pontes +intégrales, mais fragmentées en pontes partielles, chacune contenue dans +la coquille d'une hélice de dimension et de formes rationnellement +choisies. La coquille adoptée était celle de l'_Helix cœspitum_, qui, +configurée en petite Ammonite renflée, s'évase par degrés peu rapides et +possède jusqu'à l'embouchure, dans sa partie utilisable, un diamètre à +peine supérieur à celui qu'exige un cocon mâle d'Osmie... D'après ces +conditions, la demeure ne peut guère convenir qu'à des mâles rangés en +file. + +Voici les relevés statistiques fournis par quelques pontes, prises parmi +celles qui ont donné les résultats les plus concluants: + +«Du 6 mai, début de ses travaux, au 25 mai, limite de sa ponte, une +Osmie a successivement occupé sept hélices. Sa famille se compose de 14 +cocons, nombre très voisin de la moyenne; et sur ces 14 cocons, 12 +appartiennent à des mâles et 2 seulement à des femelles. + +«Une autre, du 9 mai au 27 mai, a peuplé six hélices d'une famille de +13, dont 10 mâles et 3 femelles. Ces dernières ont pour rang, dans la +série totale, les numéros, 3, 4 et 5. + +«Une troisième a peuplé onze hélices, labeur énorme. Cette laborieuse +s'est trouvée aussi des plus fécondes. Elle m'a fourni une famille de +26, la plus nombreuse que j'aie jamais obtenue de la part d'une Osmie. +Eh bien, en cette lignée exceptionnelle se trouvaient 25 mâles, et 1 +femelle, une seule, occupant le rang 17.» + +M. Fabre n'a pu obtenir la permutation inverse, c'est-à-dire des pontes +de femelles avec peu ou point de mâles. Mais il la regarde comme +possible, bien qu'il n'ait pu imaginer le moyen de la réaliser. + +Peut-être aurions-nous quelques réserves à faire sur quelques-unes des +conclusions que l'auteur tire des expériences que nous avons rapportées. +Désirant ne point nous départir de notre rôle d'historien, ni aborder +des discussions qui seraient déplacées dans un ouvrage de la nature de +celui-ci, nous nous en abstiendrons. Nous nous empressons toutefois de +reconnaître que des résultats aussi remarquables sont dignes de toute +l'attention des physiologistes. + + + + +LES ANTHIDIES + + +Les Anthidies (_Anthidium_) sont de fort jolies abeilles à brosse +ventrale, reconnaissables au bariolage jaune, rarement blanchâtre, dont +leur tégument noir est orné, et qui dessine sur leur abdomen des bandes +souvent interrompues ou des taches de formes variées. Dans quelques +espèces méridionales, le jaune passe au rougeâtre ou à l'orangé, et le +fond noir lui-même tantôt tourne graduellement au roux, tantôt disparaît +peu à peu devant l'envahissement du jaune. Quelquefois, au contraire, le +dessin jaune se réduit au point de disparaître totalement; c'est le cas +de l'_Anthidium montanum_, espèce montagnarde, habitant les Pyrénées et +les Alpes. + +Par une exception remarquable, les mâles d'_Anthidium_ sont d'ordinaire +plus grands et plus robustes que leurs femelles. C'était une nécessité, +chez des insectes dont les noces sont la suite d'un rapt véritable, où +le mâle, d'un brusque élan, saisit violemment la femelle qu'il a aperçue +butinant en paix sur les Labiées, l'emporte, et disparaît avec elle dans +les airs. Aussi le ravisseur est-il armé en conséquence. Ses pattes, +douées d'une force de contraction étonnante, sont frangées de cils très +propres à retenir le corps qu'elles embrassent; les derniers segments de +l'abdomen sont munis d'épines, de crochets redoutables d'aspect, +inoffensifs d'ailleurs, et concourant au même but. + +L'espèce la plus répandue, la plus anciennement décrite et la mieux +connue, d'Anthidie à manchettes (_A. manicatum_) (fig. 58 et 59), fait +ses nids d'une façon très originale. Avant tout, une galerie lui est +nécessaire: elle utilise pour cela un trou dans la terre, qu'elle +approfondit ou approprie, les conduits creusés dans le bois par les +larves de coléoptères xylophages; elle ne dédaigne pas les longues +galeries des Xylocopes. Jusque-là, rien que nous ne connaissions déjà. +Mais nous n'avons encore vu que des taraudeurs et des maçons. +L'_Anthidie_ est matelassier. Il tapisse ses alvéoles d'un duvet +cotonneux, récolté sur les feuilles et les tiges de certaines labiées, +le _Ballota fœtida_, diverses espèces de _Stachys_, et beaucoup +d'autres sans doute. + +[Illustration: Fig. 58.--Anthidie à manchettes femelle.] + +[Illustration: Fig. 59.--Anthidie à manchettes mâle.] + +Il est curieux de voir l'Anthidie opérer sa cueillette de coton. Il suit +une branche ou la tige du haut en bas et en racle le duvet avec une +dextérité merveilleuse. Quand le ballot qu'il a amassé est assez gros, +presque autant que le tondeur lui-même, il l'emporte en le serrant sous +sa tête et sa poitrine avec les pattes antérieures. Dans cet épais et +chaud matelas est enveloppée la pâtée de pollen qui nourrira la larve. +Beaucoup d'espèces ont des habitudes semblables. Une d'entre elles, fort +mignonne, l'_Anthidium lituratum_, se loge, comme quelques Osmies, dans +le canal médullaire des ronces desséchées et y entasse en file ses +cellules de coton. + +* * * + +On a longtemps cru, et Lepeletier l'affirme, que tous les _Anthidium_ +pratiquaient la même industrie. M. Lucas a fait connaître, dans +l'_Exploration scientifique de l'Algérie_, des habitudes tout autres +chez une belle espèce à dessins rougeâtres, l'_A. sticticum_, qui est +commun en Algérie et dans le Midi méditerranéen de la France. C'est +dans les coquilles de diverses espèces d'hélices qu'il établit ses +cellules. Le nombre de celles-ci varie de une à trois, chacune contenue +dans un des tours de la spire, et toujours adossée à la rampe interne. +Les cocons étant trop petits, surtout le plus bas placé, pour remplir la +largeur de l'espace où ils sont logés, le vide est rempli d'une +maçonnerie faite de petits cailloux et de terre. Pour achever de remplir +la coquille jusqu'à la bouche, une quantité de petits cailloux mêlés de +terre y sont entassés, formant une masse incohérente, sans matière +d'aucune sorte qui unisse ces matériaux. La bouche enfin est +hermétiquement close au moyen d'une muraille tout à fait lisse à +l'extérieur, faite d'une terre jaunâtre, parfois de fiente de chameau, +et dans laquelle sont engagés des fragments de coquille au nombre de +huit à dix, de forme à peu près carrée. Quand il y a trois cocons dans +la même hélice, les deux sexes peuvent s'y trouver réunis, mais le plus +souvent les cocons sont de même sexe (fig. 60 et 61). + +[Illustration: Fig. 60 et 61.--Cocon d'anthidie tacheté dans une +coquille d'hélice.] + +L'_A. sticticum_ n'est pas le seul qui aime à se loger dans les +coquilles. Les _A. septemdentatum_ et _bellicosum_, observés par M. +Fabre, partagent les mêmes goûts. Parmi les diverses espèces d'hélices +adoptées par ces deux Anthidies, celle de l'_Helix aspersa_ est le plus +fréquemment habitée. Invariablement, le deuxième tour de la spire est le +seul occupé; les tours plus élevés, trop étroits, ne le sont jamais, non +plus que le premier, qui est trop large, difficulté qui n'eût pas arrêté +une Osmie. Mais tandis que l'_A. sticticum_ ferme l'embouchure de la +coquille tout au ras, nos deux Anthidies établissent leur cloison +transversale plus haut, vers le commencement du premier tour, en sorte +que rien à l'extérieur n'indique si la coquille est ou non habitée. Il +faut, pour le savoir, la casser. + +«La cloison est formée de menus graviers que cimente un mastic de +résine, recueillie en larmes récentes sur l'oxycèdre et le pin d'Alep. +Par delà s'étend une épaisse barricade de débris de toute nature: +graviers, parcelles de terre, aiguilles de genévrier, chatons de +conifères, petites coquilles, déjections sèches d'escargot. Suivent une +cloison de résine pure, un volumineux cocon dans une chambre spacieuse, +une seconde cloison de résine pure, et enfin un cocon moindre dans une +chambre rétrécie.» C'est donc, au fond, la même architecture que celle +de l'_A. sticticum_, la cloison seule est déplacée. + +M. Fabre a trouvé le plus souvent deux cocons dans chaque hélice, et +dans la moitié des cas les deux sexes étaient présents à la fois; et +alors, toujours le mâle se trouvait dans le cocon le plus bas situé, la +femelle dans le cocon de dessus. Les deux sexes sont donc pondus suivant +la règle ordinaire, la femelle d'abord, le mâle ensuite. Seulement ici, +le cocon le plus gros est celui du mâle, tandis qu'ailleurs c'est le +plus petit? Nous avons déjà dit que, chez les Anthidies, le mâle est +plus grand que la femelle. De ce que la plus grande cellule est logée +dans une partie plus spacieuse de la spire que la petite cellule, nous +ne sommes donc nullement obligés d'en conclure, avec M. Fabre, que +«l'inégalitité des deux loges est la conséquence forcée de la +configuration de la coquille», que, «par la seule disposition générale +du réduit, sont déterminées en avant une ample chambre et en arrière +une autre chambre de bien moindre capacité.» + +Certains Anthidies utilisent donc, comme le font beaucoup d'Osmies, les +coquilles des hélices, et c'est là un nouveau témoignage de l'étroite +affinité des deux genres. Remarquons toutefois que le plan des +constructions intérieures n'est pas le même. L'épaisse palissade de +pierrailles, qui comble le vide entre la cellule inférieure et la +cloison, n'est pas connue de l'Osmie. En revanche nous ne voyons pas, +chez l'Anthidie, autant d'habileté à tirer le meilleur parti de +l'espace. Il suit un plan uniforme, dont il ne s'écarte jamais. L'Osmie +sait en varier les détails, suivant les conditions. L'instinct de +l'Anthidie est mieux fixé, plus parfait peut-être dans ses résultats; il +s'y mêle moins d'intelligence. + +* * * + +Quand M. Fabre, dans une communication amicale, me fit part de ses +observations sur les _Anthidies_ habitants des hélices et pétrisseurs de +résine, une espèce m'était déjà connue travaillant une substance de +cette nature. C'est le tout petit _A. strigatum_, qui s'installe dans un +logement aussi coquet que fragile. Il a jeté son dévolu sur les capsules +desséchées et entr'ouvertes à leur sommet des Lychnides (_Lychnis +dioica_). Il y installe ordinairement deux cellules, quelquefois une, +rarement trois. Le placenta central, durci et débarrassé de ses graines, +lui sert de point d'appui pour ses constructions. Les cellules, au lieu +d'être faites de coton ou de terre, sont formées d'une substance +résineuse, mêlée de quelques fibres ou poils végétaux de provenance +inconnue. Quand le cocon est filé, il est très immédiatement entouré de +cette résine comme d'un épais enduit de couleur brunâtre. + +M. Fabre m'a signalé encore un autre _Anthidium_, comme faisant des +cellules résineuses ou plutôt cireuses, dans des nids construits sous +des pierres ou dans la terre. C'est le _laterale_. + +Quelle que soit leur profession, bourreliers ou résiniers, les Anthidies +n'ont d'autres outils que les mandibules et les pattes. Il était curieux +de rechercher si, dans chacune des deux corporations, les instruments de +travail ne présentaient pas quelque particularité de structure en +rapport avec leur usage spécial. L'examen attentif des pattes +antérieures n'a rien montré de particulier. Mais l'étude des mandibules +a donné ce résultat qui n'est pas fait pour surprendre: + +Toutes les espèces, connues comme tapissant leur nid de bourre végétale, +ont une conformation des mandibules qui leur est propre; tous ceux que +l'on sait travailler la résine en ont une autre. + +Il ne s'agit ici, bien entendu, que des femelles. Les mâles, qui ne font +rien, quelle que soit la spécialité de leur femelle, ont les mandibules +étroites et munies de trois dents. + +Les femelles travaillant le coton ont le bord des mandibules découpé en +cinq ou six denticules, qui en font un instrument admirablement conformé +pour racler et enlever les poils de l'épiderme des végétaux. C'est une +sorte de peigne ou de carde (fig. 62). + +[Illustration: Fig. 62.--Mandibule d'Anthidium cardeur.] + +[Illustration: Fig. 63.--Mandibule d'Anthidium résinier.] + +Les femelles manipulant la résine n'ont point le bord de la mandibule +denticulé, mais simplement sinué; l'extrémité seule, précédée d'une +échancrure assez marquée, chez quelques espèces, forme une dent +véritable; mais cette dent est obtuse, peu saillante. La mandibule n'est +en somme qu'une sorte de cuiller, parfaitement propre à détacher et +façonner en boulette une matière visqueuse (fig. 63). + +Les deux types de mandibule sont si nettement accusés, qu'il est +possible de déterminer, sans les avoir vus à l'œuvre, à laquelle des +deux catégories,--résiniers ou cotonniers--appartiennent les Anthidies +dont la nidification n'a pas été observée. + +L'évolution des Anthidies est de tout point conforme à celle des Osmies. +Le cocon que la larve se file est de même forme, un peu plus large +seulement à proportion, plus lisse, plus coriace, et surmonté aussi d'un +petit appendice conique. Le cocon terminé adhère assez à l'enveloppe +cotonneuse, qui semble n'en former qu'une couche externe plus grossière. +La larve y passe, immobile et somnolente, la fin de l'automne et +l'hiver, pour ne se transformer en nymphe qu'au printemps. L'éclosion a +lieu quelques jours après. + +* * * + +Les Anthidies sont des abeilles estivales. Les plus précoces ne +commencent à se montrer qu'au mois de juin; les plus tardifs volent +encore en septembre. Ils recherchent surtout le miel fortement parfumé +des Labiées, mais ne dédaignent point les Borraginées et les +Légumineuses. Parmi ces dernières, le _Lotus corniculatus_ est une des +plus visitées. Quelques autres plantes attirent aussi certaines espèces. +L'_A. contractum_ fréquente assidûment le réséda. Sur les plages +sablonneuses, l'_A. laterale_ butine avec activité sur les têtes +bleuâtres de l'_Eryngium maritimum_, qu'il délaisse, s'il trouve dans +les dunes voisines, une Centaurée qu'il préfère. + +Le vol de ces abeilles, au moins chez le mâle, est puissant et rapide. +Il s'accompagne d'un bourdonnement dont le timbre et l'intensité +rappellent le chant des Anthophores. + +* * * + +L'espèce la plus répandue dans nos contrées, l'Anthidie à manchettes, +est aussi celle qui a la plus grande extension, car elle s'observe dans +toute l'Europe, de l'Angleterre et de la Norvège à la Méditerranée, et +au delà, dans l'Afrique septentrionale. Les espèces résinières +paraissent cantonnées dans les localités où se trouvent des Conifères. + +On connaît plus d'une centaine d'espèces d'_Anthidium_, répandues dans +l'ancien et le nouveau monde. Aucune n'est indiquée comme vivant en +Australie. A en juger par la conformation des mandibules, on est +autorisé à penser que les espèces exotiques ont, en général, des +habitudes analogues à celles des Anthidies européens, c'est-à-dire +qu'elles doivent, comme ces dernières, être vouées au travail du coton +ou de la cire.--D'après F. Smith, un Anthidie de Port-Natal attache ses +nids aux branches des arbustes et des plantes basses, et fait des +cellules entourées d'une enveloppe laineuse, et séparées les unes des +autres. + + + + +LES MÉGACHILES. + + +Les Gastrilégides de ce nom, qui signifie _grande lèvre_, n'ont pas la +lèvre supérieure sensiblement plus grande que les autres; tous, nous le +savons déjà, ont cet organe particulièrement développé. Quoi qu'il en +soit, le genre _Mégachile_ a souvent été pris pour type de la famille et +lui a prêté son nom. Beaucoup d'auteurs disent _Mégachilides_ au lieu de +_Gastrilégides_. + +C'est la forme de l'abdomen, déprimé en dessus, plus ou moins rétréci en +arrière, qui donne aux Mégachiles leur physionomie propre. Cet organe a +beaucoup de tendance à se relever en haut, et souvent l'insecte meurt +l'abdomen si fortement redressé, que son axe fait un angle presque droit +avec celui de la partie antérieure du corps. Un autre caractère, aussi +général que facile à saisir, consiste en ce que la deuxième cellule +cubitale des ailes antérieures reçoit dans sa base l'insertion des deux +nervures récurrentes. Nous nous contenterons de ces signes distinctifs, +sans recourir à ceux que l'on a tirés de la conformation des organes +buccaux. + +Les mâles des Mégachiles diffèrent moins de leurs femelles, par l'aspect +général, que ceux des Osmies ne diffèrent des leurs. Néanmoins une foule +de particularités leur appartiennent en propre. Outre la taille plus +petite et plus élancée, ils ont d'ordinaire les pattes robustes, les +fémurs renflés, surtout aux pattes postérieures; les tarses et souvent +aussi les tibias de la première paire sont dilatés, aplatis, difformes +parfois et frangés de longs cils; dans tout un groupe d'espèces, les +hanches antérieures sont armées d'une longue épine; très fréquemment les +mandibules portent extérieurement, près de la base, un fort appendice; +l'extrémité de l'abdomen, toujours obtuse, présente un rebord infléchi +en dessous, souvent développé en une sorte de crête transversale, tantôt +entière, tantôt échancrée, ou diversement déchiquetée ou denticulée. Si +l'usage précis de toutes ces particularités organiques n'est pas +toujours facile à déterminer, du moins les entomologistes s'en +servent-ils avec avantage pour la distinction des espèces. + +* * * + +Nous avons vu un des types d'habitation des Osmies devenir le style +propre des _Anthidium_. Nous trouverons encore dans cette architecture +polymorphe l'idée mère de celle des Mégachiles. Le lecteur n'a peut-être +pas oublié cette Osmie (_O. papaveris_) qui tapisse ses galeries de +pétales de coquelicot. Les Mégachiles pratiquent une industrie toute +semblable; mais, moins délicates, c'est dans les feuilles de plantes +diverses que d'ordinaire elles découpent les pièces qu'elles appliquent +sur la paroi de leur demeure. + +Les travaux de la Mégachile sont depuis longtemps connus. Ray les avait +déjà observés et figurés. Depuis, Réaumur les a décrits avec une +remarquable exactitude (t. VI, 4e mémoire). + +[Illustration: Fig. 64.--Mégachile centunculaire et son nid.] + +Ces abeilles, nous dit-il, «ne s'en tiennent pas à creuser des trous +dans la terre; dans ces trous elles construisent des nids à leurs +petits, avec des morceaux de feuilles arrangés si artistement, qu'il est +peu d'ouvrages aussi propres à nous donner une idée du génie accordé aux +insectes. Aussi avions-nous principalement ces abeilles en vue, lorsque +nous en avons annoncé qui, quoique solitaires, le disputent en industrie +aux mouches à miel (fig. 64 et 65).» + +«Ces abeilles cachent sous terre, tantôt dans un champ, tantôt dans un +jardin, des nids si dignes d'être vus. Chacun d'eux est un rouleau, un +tuyau cylindrique de la longueur des étuis où nous mettons nos +cure-dents, et quelquefois aussi gros. Un grand nombre de morceaux de +feuilles, de figure arrondie et un peu ovale, qui ont été courbés et +ajustés les uns sur les autres, forment l'extérieur de cette espèce +d'étui. Si on détache ses premières enveloppes, on voit qu'il est +composé de divers étuis plus courts, quelquefois de six à sept, faits +aussi de morceaux de feuilles. Chacun de ceux-ci ressemble assez à un dé +à coudre, dont l'ouverture n'aurait point de rebord; leur arrangement +est aussi tel que celui que les marchands donnent aux dés. Le bout du +second dé de feuilles entre et se loge dans l'ouverture du premier, et +ainsi des autres. Cette suite de petits étuis forme l'étui total; chacun +des petits est un logement préparé à un ver.» + +Ces dés sont donc des cellules, «et doivent être des vases propres à +contenir la pâtée qui fournit la nourriture au ver; c'est-à-dire des +vases si clos, que le miel coulant dont la pâtée est imbibée ne puisse +pas s'échapper. Les morceaux de feuilles dont ils sont composés ne sont +pourtant qu'appliqués les uns sur les autres; ils ne sont nullement +collés les uns aux autres. C'est donc l'exactitude avec laquelle ces +morceaux sont ajustés qui rend les petits vases capables de contenir une +liqueur.» + +Quant à la forme de ces pièces, Réaumur la compare à une moitié +d'ellipse coupée suivant le petit axe, l'un des quarts de la +circonférence de l'ellipse étant formé par le bord découpé de la pièce, +l'autre quart par le bord de la feuille même, dont on voit les +dentelures. Ces pièces sont appliquées contre la paroi de la galerie en +chevauchant l'une sur l'autre, de manière que chacune couvre l'un des +bords de l'autre; et comme chacune d'elles est plus longue qu'une +cellule, le bout inférieur en est plié et adossé au fond. Ainsi est +formé un petit vase cylindrique, dont le fond et les côtés sont formés +de trois morceaux de feuilles. + +Un dé tout semblable est formé et immédiatement appliqué à l'intérieur +du premier, puis un troisième dans le second. Ainsi, chaque cellule est +formée de neuf morceaux de feuilles, peut-être plus en certains cas. Les +pièces qui la composent ne sont point collées les unes aux autres; +«elles ne sont retenues que par le ressort qu'elles ont acquis en se +séchant, qui tend à leur conserver la figure qu'on leur a fait prendre, +et leur position. D'ailleurs le pli qui ramène leur bout en dessous +contribue encore à les arrêter.» + +La cellule achevée est remplie d'un miel rougeâtre, mêlé d'un peu de +pollen, formant un tout assez fluide, puis un œuf y est pondu. La +pâtée n'atteint pas tout à fait le bord de la cellule; il s'en faut d'un +millimètre environ. Reste à fermer la cellule. A cet effet, un couvercle +y est adapté, avec des morceaux de feuilles, non plus ellipsoïdes, mais +circulaires, d'un diamètre tel qu'ils s'adaptent parfaitement à +l'intérieur du bord un peu évasé de la cellule, et sont retenus par ses +parois. Trois disques de feuilles, quelquefois quatre, forment ce +couvercle. Aucune substance adhésive ne colle ces disques les uns aux +autres; ils n'adhèrent, comme les morceaux des parois, que par leur +exacte application. + +Le faible creux qui reste au-dessus de cet opercule sert de fond à une +seconde cellule qui s'y emboîte, et ainsi de suite jusqu'à 4, 5, 6 ou 7 +cellules. + +[Illustration: Fig. 65.--Feuilles de rosier découpées par la Mégachile.] + +Comment l'abeille s'y prend-elle pour découper ces morceaux de +feuilles? Réaumur l'a parfaitement observé et décrit, et chacun peut +s'en rendre compte aisément, après avoir constaté, dans un jardin, qu'un +rosier, par exemple, a sur les bords de ses feuilles des découpures, les +unes de forme elliptique, les autres de forme circulaire. Si la saison +n'est pas trop avancée,--c'est surtout en juillet et août que +travaillent les Mégachiles,--on n'aura pas longtemps à attendre pour +voir venir une de ces abeilles qui, après avoir un instant voleté autour +du rosier, se pose sur une de ses feuilles, puis, avec une vitesse et +une habileté qui surprennent, y découpe un morceau et l'emporte. Tout +cela est si vite fait, qu'à la première fois l'on n'a pu rien +reconnaître. + +[Illustration: Fig. 66. + +Mégachile découpant une rondelle dans une feuille.] + +Mais prenons nos précautions pour mieux voir et ne pas effaroucher +l'abeille. Nous n'aurons pas longtemps à attendre. La voilà de retour au +bout de quelques minutes. Après ses tours ordinaires, quelquefois sans +hésiter un instant, elle se pose sur ou sous une feuille, près du bord, +qu'elle embrasse de ses pattes, et, dès l'instant même où elle se pose, +ses mandibules commencent leur office, entament le bord de la feuille, +la tranchent par petits coups rapides, suivant une courbe elliptique, +qui part du bord et y revient. Le morceau détaché, retenu entre les +pattes, est emporté, légèrement ployé dans le sens de la longueur, car +il est plus large que les pattes ne sont longues (fig. 66). + +On reste confondu de tant de célérité, jointe à tant d'exactitude. Nous +aurions peine à trancher, avec des ciseaux, aussi vite et suivant une +courbe aussi régulière. Et la bestiole le fait sans hésitation aucune, +comme si la justesse du résultat n'exigeait pas d'elle la moindre +attention. On est bien plus surpris encore, en la voyant découper, avec +la même aisance, non plus une ellipse, mais une rondelle circulaire. +Combien plus difficile cependant serait pour nous cette seconde +opération! Il s'agit en effet, en tranchant, de décrire une +circonférence de cercle, sans se préoccuper de la longueur du rayon, ni +de la position du centre, en se tenant toujours sur cette circonférence. +Quel exercice et quel temps ne nous faudrait-il pas, pour parvenir à un +résultat approchant seulement de la perfection que, sans effort, réalise +une petite abeille! + +L'admiration s'accroît, si l'on réfléchit que cette suite d'actes si +parfaits en eux-mêmes, réalise, dans son ensemble, une perfection tout +aussi grande. Il ne suffit pas que chaque lambeau de feuille soit +conforme à un patron déterminé; le nombre de ces lambeaux n'est pas +quelconque. Il en faut trois pour chaque revêtement particulier, en tout +neuf, ou bien douze. Après, ces douze pièces semblables entre elles, +nouvelle série, régulière elle aussi, composée de pièces semblables +entre elles toujours, mais différentes des précédentes. Et c'est trois +qu'il en faut, ou bien quatre, ni deux, ni cinq. Comment la petite +cervelle de notre insecte fixe-t-elle tous ces détails et ne se +brouille-t-elle point à cette numération compliquée? Comment sait-elle +qu'une série est terminée, qu'il lui faut passer à une nouvelle? que +voilà trois dés emboîtés, douze ellipses découpées et mises en place; +que c'est le temps maintenant de passer au couvercle, de découper et +poser des cercles? On convient, avec Réaumur, que ces abeilles +solitaires sont tout aussi étonnantes dans leur spécialité que les +mouches à miel, depuis si longtemps célébrées. Ce qui leur manque, c'est +d'être connues, car elles sont tout aussi dignes de l'être. Il est vrai +qu'elles ne sont pour nous d'aucun profit. + +Quelle part, en tout ceci, revient à l'intelligence, et quelle part au +pur instinct? Impossible serait une réponse précise à pareille question. +Mais que tout ne se réduise pas à l'automatisme et à l'inconscience, +qu'une certaine intelligence se révèle dans les actes de ces petites +créatures, le célèbre historien des insectes n'hésite pas à le croire, +et qui mieux est, il en donne la preuve. + +«Ceux qui refusent toute connaissance aux animaux, dit Réaumur, tournent +contre les animaux mêmes la trop constante régularité avec laquelle ils +exécutent des ouvrages industrieux; mais ils fournissent presque tous, +au moins de quoi affaiblir cette objection. Ils ont leurs maladresses et +leurs méprises; nos abeilles, pour soutenir leur honneur, ont à en +produire. J'ai dit que celle qui arrive auprès d'un rosier en fait le +tour, et souvent plusieurs fois, comme pour examiner la feuille où, par +préférence, elle doit prendre une pièce; quelquefois il lui arrive de +mal juger de la bonne qualité de celle qu'elle a choisie, ou de ne pas +suivre assez exactement le trait de la coupe. J'ai vu plus d'une fois +une Coupeuse qui, après avoir entaillé une feuille, tantôt plus, tantôt +moins avant, abandonnait l'ouvrage commencé, et partait pour aller +attaquer dans l'instant une autre feuille, dont elle emportait une +pièce, telle qu'elle n'avait pu la trouver dans la première feuille, ou +qu'elle avait réussi à mieux couper.» + +Dans tout ce qui précède, nous avons supposé le nid comme n'étant +composé que des cellules, des dés superposés dont la construction a été +décrite. Réellement il n'en est point ainsi, et le travail est plus +complexe. Avant la formation de ces dés empilés, un revêtement, fait +aussi de feuilles découpées, est appliqué sur toute la longueur de la +galerie qui contiendra les cellules. Les morceaux de feuilles employés à +cet usage sont de forme elliptique, et plus grands que ceux qui forment +les parois des cellules. Réaumur s'est assuré par l'observation que ce +revêtement est fait tout d'abord dans son ensemble, avant qu'aucune +cellule soit commencée, et non successivement, au fur et à mesure de +l'édification des cellules. En moins d'une demi-heure, il vit faire à +une coupeuse plus de douze voyages et revenir toujours chargée d'un +morceau de feuille qui n'était jamais circulaire. Comme le nid se +trouvait sous une pierre superposée à une autre, et horizontalement +couché entre les deux, il n'y eut qu'à enlever la pierre supérieure au +moment où l'abeille venait de sortir. + +«Dès que la pierre eut été enlevée, dit l'observateur, les pièces que +j'avais vu porter furent mises à découvert; elles formaient une espèce +de tuyau, mais qui se défigura lorsqu'il cessa d'être gêné. Les morceaux +de feuilles dont il était composé, et qui ne venaient que d'être pliés, +n'avaient pas eu le temps de se dessécher; ils conservaient encore un +ressort qui tendait à les redresser. Aussi, quand je voulus toucher au +rouleau, l'édifice s'écroula en partie; mais je vis au moins qu'il n'y +en avait encore que l'extérieur de fait, et que c'est par l'extérieur, +par l'enveloppe, que la Coupeuse commence son nid. J'ôtai de ce nid les +morceaux qui étaient tombés, et ayant tout rajusté de mon mieux, je +reposai la pierre dans sa première place. Je n'avais pas eu le temps de +la recouvrir de terre, ce qui n'était pas bien essentiel, que la mouche +arrive.... Mais à peine fut-elle parvenue dans l'intérieur du nid, +qu'elle en sortit, tout étonnée sans doute du bouleversement qu'elle y +avait trouvé. Bientôt néanmoins elle prit le parti d'y revenir, et se +détermina à réparer le désordre que j'avais fait. Malgré mes attentions, +de la terre s'était éboulée et était tombée dans le nid; ses premiers +soins furent d'en retirer cette terre; je la vis qui la repoussait en +dehors avec ses jambes postérieures, et ce fut un travail qu'elle +continua depuis six heures du soir jusqu'à huit heures, que je cessai de +l'observer.» + +Deux jours après, le travail repris était déjà fort avancé, si bien que +les deux tiers de la longueur du conduit étaient remplis par des +cellules. + +Ne laissons point passer, sans en faire ressortir la valeur, une donnée +importante, fournie par la citation qui précède. L'Abeille ne sait pas +seulement construire, elle sait aussi réparer. Or une réparation +appropriée au dégât montre encore mieux que le travail ordinaire, si +admirable soit-il, qu'elle est plus qu'une machine inconsciente et +aveugle. Son intellect va jusqu'à apprécier le désordre et y porter +remède. L'instinct ici n'est point de mise. + +La Coupeuse des feuilles du rosier dont nous venons de décrire les +travaux est la Mégachile centunculaire (_M. centuncularis_), une des +espèces les plus communes. Plusieurs autres espèces emploient les mêmes +feuilles. Le _M. maritima_ se sert tantôt des feuilles du poirier, +tantôt de celles du marronnier. Réaumur a probablement observé cette +espèce, car il parle d'une Coupeuse qu'il a vue porter les feuilles de +cet arbre. Une autre (_M. circumcincta_), aux feuilles du rosier joint +celles du _Rhamnus frangula_. Une jolie petite Mégachile, tout aussi +répandue que la Centunculaire, la M. argentée, qui doit son nom aux +poils argentés de sa brosse ventrale, tapisse ses nids des pétales +jaunes du _Lotus corniculatus_. F. Smith affirme que la Coupeuse du +rosier observée par Réaumur, taille parfois ses rondelles dans les +pétales d'un Géranium écarlate. + +* * * + +Beaucoup d'espèces exotiques ont des habitudes analogues et sont aussi +des coupeuses de feuilles. Telle est la Mégachile fasciculée (_M. +fasciculata_) de l'Inde, qui ne s'astreint point à ranger ses cellules +en série simple, mais entasse souvent, côte à côte nombre de séries +partielles, quand l'espace adopté le lui permet. Un naturaliste anglais, +Ch. Horne, rapporte avoir vu un nid de cette Mégachile, composé de sept +séries, remplissant la gorge d'un petit vase décoratif, dans un +jardin[14]. + +Réaumur n'a vu ses Coupeuses travailler que dans le sol, et il est +disposé à croire à une erreur de la part de Ray, qui affirme avoir +observé une de ces Abeilles dans une galerie creusée dans le bois. Le +fait est pourtant vrai, ainsi que Lepeletier de Saint-Fargeau l'a +observé, pour la Mégachile maritime. D'autres sont dans le même cas, et, +selon les circonstances, travaillent la terre ou le bois. + +Quelques Mégachiles exotiques ont d'autres habitudes. La Mégachile +laineuse (_M. lanata_), espèce fort commune dans l'Inde, épargne sa +peine en tirant parti des bambous coupés dont le diamètre intérieur lui +paraît convenable, et elle y empile de longues rangées de cellules. +Mais, loin de les faire, comme ses congénères, avec des feuilles, elle +les bâtit avec de la terre mêlée de sable, le tout agglutiné avec de la +salive. Fort accommodante d'ailleurs, cette Mégachile s'empare, pour y +bâtir, de toutes les cavités, de tous les espaces, quelle qu'en soit la +forme, pourvu qu'ils ne soient ni trop grands ni trop petits pour +recevoir ses cylindres terreux. Ch. Horne donne la liste des différentes +situations où il a rencontré ses nids. Elle est assez longue et assez +curieuse pour mériter d'être reproduite: + +1º dans des plis de papier; 2º dans le dos d'un livre laissé ouvert; 3º +dans l'anse d'une tasse à thé; 4º dans la serrure d'une porte; 5º dans +le canon d'un fusil; 6º sous un éventail posé sur une table; 7º dans la +rainure de la charnière d'une fenêtre, où, à trois reprises, le travail +de l'insecte fut détruit pendant son absence; 8º dans une bague à +cachet, dont la pierre était tombée; 9º dans les plis d'un grand +éventail, ou _punka_, qui était mis en mouvement 10 à 12 heures sur 24. + +On conçoit qu'un insecte si disposé à s'emparer de toutes les ouvertures +étroites, soit souvent désagréable, et que Ch. Horne le déclare _very +annoying_. Il est d'ailleurs peu farouche: on le voit sans cesse aller +et venir, avec un bourdonnement bruyant, et quand il est occupé à pétrir +son argile, il ne cesse point de se faire entendre, ce qui révèle son +voisinage, bien qu'il soit souvent difficile de découvrir l'endroit +précis où il travaille. + +Une autre Mégachile indienne, le _M. disjuncta_, qui est noire avec une +large ceinture blanche au milieu du corps, fait aussi des nids en terre +dans les bambous étroits. Ch. Horne en a trouvé une fois jusqu'à cinq +rangées, côte à côte, dans une même cavité. + +Notre Mégachile centunculaire, que l'on a tant de fois observée, et qui +d'habitude creuse ses galeries dans le sol ou le bois, se loge +exceptionnellement dans le canal médullaire des ronces sèches, rappelant +ainsi l'industrie des Mégachiles indiennes dont nous venons de parler. + +Quels que soient les matériaux employés par les Mégachiles, feuilles de +plantes ou mortier argileux, elles établissent presque toujours leurs +cellules dans des cavités ou des tubes étroits, ayant juste les +dimensions qu'il faut pour les contenir; elles les disposent en tout cas +les unes à la suite des autres, en séries linéaires. Toujours pressés, +et jamais lâchement juxtaposés, comme cela se voit chez la plupart des +Osmies, ces logements sont constamment de forme cylindrique. Le cocon +est naturellement de même forme, et se termine aux deux bouts par des +surfaces convexes plus ou moins surbaissées, ainsi que cela se voit chez +les Osmies rubicoles; jamais le pôle supérieur ne présente l'appendice +conique si marqué chez les _Osmia_ ordinaires et les _Anthidium_. + +* * * + +Les Mégachiles sont de tous les genres d'Apiaires le plus riche +peut-être en espèces. On en connaît environ trois cents, répandues dans +toutes les parties du monde, mais surtout dans les contrées +septentrionales et tropicales. Une espèce serait, d'après F. Smith, +particulièrement remarquable par sa vaste extension, s'il est vrai +qu'elle se trouve, non seulement dans toute l'Europe et dans le Nord de +l'Afrique, mais encore dans l'Amérique du Nord, jusqu'au Canada et la +baie d'Hudson. Cette espèce n'est autre que la vulgaire Coupeuse du +rosier. + + + + +LES CHALICODOMES. + + +Les Chalicodomes diffèrent bien peu des Mégachiles, si peu, que +plusieurs d'entre eux ont été primitivement rangés parmi ces dernières. +Un pinceau de poils vers le bout des mandibules, qui sont +_quadrisinuées_, au lieu d'être _quadridentées_; l'abdomen plus convexe; +la cellule radiale appendiculée, voilà tout ce que l'on a trouvé pour +caractériser ces Abeilles. C'est que Lepeletier de Saint-Fargeau, +l'auteur du genre, fut conduit à l'établir par la considération de leur +mode de nidification, sauf à s'accommoder ensuite de caractères tels +quels, pour appuyer cette distinction sur des données anatomiques. + +Cette nidification des Chalicodomes, jugée si importante par l'auteur +que nous venons de citer, n'est cependant pas leur propriété exclusive. +Nous l'avons déjà trouvée, dans ce qu'elle a d'essentiel, chez une +certaine Osmie, celle du _Lotus_, qui colle dans les anfractuosités des +pierres des cellules faites d'un mélange de terre et de petits cailloux. +Le nom de _Chalicodoma_ veut précisément exprimer ce genre de +construction: il veut dire _maison, demeure_ faite de _petits cailloux_. + +Les Chalicodomes sont donc encore des Abeilles maçonnes. C'est même sous +ce nom, qu'une de leurs espèces, peu rare aux environs de Paris, est +désignée par Réaumur, qui l'a étudiée avec non moins de soin que la +Coupeuse du rosier. + +L'_Abeille maçonne_ de Réaumur porte aujourd'hui le nom scientifique de +_Chalicodoma muraria_, _Chalicodome des murailles_, nom qui lui vient de +l'emplacement qu'elle choisit pour y bâtir ses nids. C'est en effet sur +les murs de nos habitations qu'elle les construit d'ordinaire. Une +exposition méridionale ou orientale lui est indispensable. Il lui faut +de plus une base solide pour fondement. Le mortier ou le crépi ne +sauraient lui convenir; ils pourraient se détacher et tomber avec le nid +assis dessus. C'est la pierre qu'il lui faut, fruste ou façonnée, et +s'il y a quelque dépression, elle s'y arrête de préférence. Souvent elle +construit dans les feuillures des fenêtres, et ses nids s'y allongent +dans le sens vertical; tantôt elle les couche horizontalement dans le +creux d'une moulure. Quand elle est fort commune dans une localité, et +qu'elle n'y est point dérangée, on la voit parfois revêtir les vieilles +murailles d'une couche épaisse de nids superposés, formant une sorte de +crépissage continu, à partir d'une certaine hauteur au-dessus du sol. En +pleins champs et loin des habitations, les rochers, les grosses pierres +reçoivent ses constructions. En Vaucluse, M. Fabre ne les a guère +observées que dans cette dernière condition. + +[Illustration: Fig. 67.--Chalicodome femelle.] + +[Illustration: Fig. 68.--Chalicodome mâle.] + +Les deux sexes de l'Abeille maçonne (fig. 67 et 68) sont très différents +l'un de l'autre, à tel point que, même en les voyant sortir d'un même +nid, on pourrait croire avoir affaire à deux espèces distinctes. La +femelle est d'un beau noir velouté, avec les ailes violet sombre. Le +mâle est d'un blond ferrugineux, avec les derniers segments noirs et les +ailes transparentes. + +* * * + +Le Chalicodome des murailles commence ses travaux en avril. Ses +matériaux sont un mélange de terre argileuse et de sable pétri avec la +salive, qui transforme ce mortier, une fois desséché, en un dur ciment +sur lequel la pluie est impuissante, et que l'acier d'un couteau +n'entame pas sans s'ébrécher. Quand l'abeille a fait choix d'un +emplacement, elle «y arrive avec une pelote de mortier entre les +mandibules, et la dispose en un bourrelet circulaire sur la surface de +la pierre. Les pattes antérieures et les mandibules surtout, premiers +outils du maçon, mettent en œuvre la matière, que maintient plastique +l'humeur salivaire peu à peu dégorgée. Pour consolider le pisé, des +graviers anguleux sont enchâssés un à un, mais seulement à l'extérieur, +dans la masse encore molle. A cette première assise en succèdent +d'autres, jusqu'à ce que la cellule ait la hauteur voulue, de 2 à 3 +centimètres.» (Fabre, _Souvenirs entomologiques_). + +Réaumur a bien remarqué que l'intérieur de la cellule est l'objet d'une +attention particulière de la part de la maçonne. Tous les grains de +sable en sont éliminés avec soin, et portés dans la partie extérieure de +la muraille. On voit l'abeille y entrer fréquemment pour en égaliser la +surface, qui ne reçoit pas toutefois le poli qui distingue les cellules +de l'Anthophore. + +La cellule a son axe le plus souvent vertical, ce qui lui donne un peu +l'aspect d'une petite tourelle. D'autres fois elle est plus ou moins +inclinée, jamais tant cependant que le contenu, assez fluide, qu'elle +est destinée à recevoir, puisse s'écouler par l'orifice. Repose-t-elle +sur une surface horizontale, son pourtour est entier; sur une surface +verticale, elle y est adossée, et ressemble à un dé à coudre coupé dans +sa longueur; le support complète alors le contour. + +«La cellule terminée, l'abeille s'occupe aussitôt de +l'approvisionnement. Les fleurs du voisinage lui fournissent liqueur +sucrée et pollen. Elle arrive, le jabot gonflé de miel, et le ventre +jauni en-dessous de poussière pollinique. Elle plonge dans la cellule la +tête la première, et pendant quelques instants on la voit se livrer à +des haut-le-corps, signe du dégorgement de la purée mielleuse. Le jabot +vide, elle sort de la cellule, pour y rentrer à l'instant même, mais +cette fois à reculons. Maintenant, avec les deux pattes de derrière, +l'abeille se brosse la face inférieure du ventre et en fait tomber la +charge de pollen. Nouvelle sortie et nouvelle rentrée, la tête la +première. Il s'agit de brasser la matière avec la cuiller des +mandibules, et de faire du tout un mélange homogène. Ce travail de +mixtion ne se répète pas à chaque voyage: il n'a lieu que de loin en +loin, quand les matériaux sont amassés en quantité notable.» (Fabre.) + +L'approvisionnement s'arrête quand la cellule est à moitié pleine. Un +œuf est alors pondu à la surface de la bouillie pollinique, et il est +procédé à la fermeture de la cellule. Un couvercle de mortier sans +graviers est fait dans le haut; il est formé de dépôts annulaires allant +de la circonférence au centre. La cellule, suivant Réaumur, est +construite en une journée; son approvisionnement réclame une journée +encore. Cette durée peut s'allonger quand le mauvais temps, ou +simplement un ciel nuageux, viennent interrompre les travaux. + +Une première cellule terminée, une autre s'élève, adossée à celle-ci, +puis une troisième, et ainsi de suite jusqu'à une dizaine environ, plus +ou moins. Elles sont édifiées l'une après l'autre; jamais une nouvelle +n'est commencée avant la fermeture de la précédente. Les six à dix +cellules qu'un nid peut contenir représentent-elles toute la ponte? +C'est ce qu'on n'a pu décider. Il est possible qu'une seule femelle ne +se borne pas à construire un nid, et qu'un premier fait, elle aille +ailleurs en commencer un second, ainsi que cela arrive fréquemment chez +l'Osmie. + +Les cellules, telles que nous venons de les laisser, ne constituent pas +le nid achevé et parfait. Un travail important reste encore à accomplir. +La paroi de la cellule est mince, peu résistante au choc, peu efficace +pour tenir la larve à l'abri des intempéries. Les cellules adossées +laissent entre elles des sillons, des enfoncements; il faut les combler. +Un dépôt de mortier grossièrement fait, mais solide, vient remplir ces +dépressions et égaliser la surface. Ce n'est point assez. Un revêtement +épais, uniforme, recouvre le tout, donnant à l'ensemble une forme +arrondie, celle d'une demi-sphère ou d'un demi-ellipsoïde plus ou moins +allongé. Sous cette muraille, épaisse d'un centimètre et plus, la larve +ou l'insecte transformé pourra braver les brûlants soleils de juillet, +les gelées de l'hiver, les ondées des jours d'orage. + +[Illustration: Fig. 69.--Nid de Chalicodoma muraria.] + +Le nid achevé, rien ne décèle à l'extérieur son précieux contenu. On +dirait une grosse éclaboussure lancée par une roue de voiture ou une +boule de terre jetée violemment contre la muraille et qui s'y serait +desséchée (Fig. 69). + +Comme l'Anthophore, comme l'Osmie, le Chalicodome sait ménager, quand il +le peut, son temps et sa peine, en s'appropriant un vieux nid, que de +légères réparations suffisent à remettre à neuf. C'est même par là +qu'il commence, et il ne se décide à bâtir que s'il ne trouve pas à se +procurer un logement à peu de frais. Sur ce sujet, laissons la parole à +M. Fabre. Tout récit serait pâle à côté du sien. + +[Illustration: Fig. 70.--Nid de Chalicodome à l'intérieur.] + +«D'un même dôme il sort plusieurs habitants, frères et sœurs, mâles +roux et femelles noires, tous lignée de la même abeille. Les mâles, qui +mènent vie insouciante, ignorent tout travail, et ne reviennent aux +maisons de pisé que pour faire un instant la cour aux dames, ne se +soucient de la masure abandonnée. Ce qu'il leur faut, c'est le nectar +dans l'amphore des fleurs, et non le mortier à gâcher entre les +mandibules. Restent les jeunes mères, seules chargées de l'avenir de la +famille. A qui d'entre elles reviendra l'immeuble, l'héritage du vieux +nid? Comme sœurs, elles y ont un droit égal: ainsi le déciderait +notre justice, depuis qu'elle s'est affranchie de l'antique droit +d'aînesse. Mais les Chalicodomes en sont toujours à la base première de +la société: le droit du premier occupant. + +«Lors donc que l'heure de la ponte approche, l'abeille s'empare du +premier nid libre à sa convenance, s'y établit, et malheur désormais à +qui voudrait, voisine ou sœur, lui en disputer la possession! Des +poursuites acharnées, de chaudes bourrades auraient bientôt mis en fuite +la nouvelle arrivée. Des diverses cellules qui bâillent, comme autant de +puits, sur la rondeur du dôme, une seule pour le moment est nécessaire; +mais l'abeille calcule très bien que les autres auront plus tard leur +utilité pour le restant des œufs; et c'est avec une vigilance jalouse +qu'elle les surveille toutes pour en chasser qui viendrait les visiter. +Aussi n'ai-je pas souvenir d'avoir vu deux maçonnes travailler à la fois +sur le même galet. + +«L'ouvrage est maintenant très simple. L'hyménoptère examine l'intérieur +de la vieille cellule, pour reconnaître les points qui demandent +réparation. Il arrache les lambeaux de cocon tapissant la paroi, extrait +les débris terreux provenant de la voûte qu'a percée l'habitant pour +sortir, crépit de mortier les endroits délabrés, restaure un peu +l'orifice, et tout se borne là. Suivent l'approvisionnement, la ponte et +la clôture de la chambre. Quand toutes les cellules, l'une après +l'autre, sont ainsi garnies, le couvert général, le dôme de mortier, +reçoit quelques réparations, s'il est besoin, et c'est fini.» + +M. Fabre a observé les travaux de deux autres espèces de Chalicodomes, +que l'on ne rencontre point dans le nord de notre pays. Ce sont les +_Chalicodoma Pyrenaica_ et _rufescens_, deux espèces où les deux sexes +ne présentent point la disparité tranchée qui s'observe chez la maçonne +de Réaumur. L'une et l'autre portent à peu près le même costume, d'un +roux mêlé de gris ou de brun noirâtre. Mais, si leur extérieur est à peu +près le même, leur nidification est bien différente, surtout quant au +choix de l'emplacement. + +Le Chalicodome des Pyrénées s'installe de préférence à la face +inférieure des tuiles faisant saillie au bord des toitures. Il est peu +de maisons, dans la campagne, qui n'abritent les nids de cette maçonne, +et quelquefois elle y établit des colonies populeuses, entassant d'une +année à l'autre les nouveaux nids sur ceux des générations antérieures, +et finissant ainsi par couvrir d'énormes surfaces. «J'ai vu tel de ces +nids, dit M. Fabre, qui, sous les tuiles d'un hangar, occupait une +superficie de 5 ou 6 mètres carrés. En plein travail, c'était un monde +étourdissant par le nombre et le bruissement des travailleurs.» De là le +nom de Chalicodome _des hangars_, dont M. Fabre se sert pour désigner +cette espèce. + +Le Chalicodome roussâtre a de tout autres habitudes. Il suspend sa +demeure à une branche. «Un arbuste des haies, quel qu'il soit, aubépine, +grenadier, paliure, lui fournit le support, habituellement à hauteur +d'homme. Le chêne-vert et l'orme lui donnent une élévation plus grande. +Dans le fourré buissonneux, il fait donc choix d'un rameau de la +grosseur d'une paille; et sur cette étroite base il construit son +édifice avec le même mortier que le Chalicodome des hangars met en +œuvre. Terminé, le nid est une boule de terre, traversée latéralement +par le rameau. La grosseur en est celle d'un abricot, si l'ouvrage est +d'un seul, et celle du poing, si plusieurs insectes y ont collaboré; +mais ce cas est rare.» + +Le Chalicodome des murailles aime à puiser ses matériaux dans un terrain +à moitié meuble; une allée sableuse lui convient tout à fait. Ses deux +congénères préfèrent un sol battu, «une route fréquentée, dont +l'empierrement de galets calcaires est devenu surface unie semblable à +une dalle continue. C'est toujours au chemin, voisin de l'emplacement +qu'il a choisi, qu'il va récolter de quoi bâtir, sans se laisser +distraire du travail par le continuel passage des gens et des bestiaux. +Il faut voir l'active abeille à l'œuvre, quand le chemin resplendit +de blancheur sous les rayons d'un soleil ardent. Entre la ferme voisine, +chantier où l'on construit, et la route, chantier où le mortier se +prépare, bruit le grave murmure des arrivants et des partants qui se +succèdent, se croisent sans interruption. L'air semble traversé par de +continuels traits de fumée, tant l'essor des travailleurs est direct et +rapide. Les partants s'en vont avec une pelote de mortier de la grosseur +d'un grain de plomb à lièvre; les arrivants aussitôt s'installent aux +endroits les plus durs, les plus secs. Tout le corps en vibration, ils +grattent du bout des mandibules, ils ratissent avec les tarses +antérieurs, pour extraire des atomes de terre et des granules de sable, +qui, roulés entre les dents, s'imbibent de salive et se prennent en une +masse. L'ardeur au travail est, telle, que l'ouvrier se laisse écraser +sous les pieds des passants plutôt que d'abandonner son ouvrage.» + +Tandis que le Chalicodome roussâtre est presque toujours solitaire, +celui des hangars aime le voisinage de ses pareils, et c'est par +milliers quelquefois qu'on le voit établi sous un même abri. Mais ce +n'est point là une société véritable, où chacun, en travaillant pour +soi, concourt au bien de tous. C'est un simple concours d'individus que +les mêmes goûts, les mêmes aptitudes rassemblent au même endroit, où la +maxime du chacun pour soi se pratique dans toute sa rigueur, «enfin une +cohue de travailleurs rappelant l'essaim d'une ruche uniquement par le +nombre et l'ardeur». De telles réunions sont donc la simple conséquence +du grand nombre d'individus habitant la même localité. Si bien que le +Chalicodome des murailles qui, en Vaucluse, passe pour solitaire aux +yeux de M. Fabre, forme quelquefois, ainsi que nous l'avons observé +nous-même, des cités populeuses dans les localités où il abonde. Et si +le Chalicodome roussâtre ne se voit jamais en réunions nombreuses, cela +tient moins sans doute à une humeur plus farouche qu'au peu de fréquence +de cette espèce. + +On connaît, peu ou point la nidification des autres Chalicodomes. Une +très jolie espèce, à corselet d'un roux vif, avec l'abdomen noir et les +pattes rouges, le Chalicodome de Sicile (_Ch. sicula_)[15], paraît se +contenter d'une base bien fragile pour ses nids. J'ai reçu de Sicile +quelques cellules bâties par cette abeille, dans le style du Chalicodome +des murailles, et non encore revêtues du couvert général qui devait les +englober, fixées sur un fragment d'écorce. Cette espèce sans doute +s'établit dans le creux des arbres ou sous les écorces soulevées. + +Commencés en avril, les travaux des Chalicodomes sont terminés avant la +fin de juin. Les vers nés dans les cellules ont achevé de consommer +leurs provisions dans le courant de l'été. Ils se filent alors une coque +de soie mince, presque transparente, faiblement adhérente aux parois de +la cellule. L'épaisse et dure couche de mortier protège suffisamment ces +faibles créatures, et dispense d'une coque plus solide. En automne, les +vers sont déjà transformés et passent l'hiver à l'état parfait, +engourdis, les poils humides collés au tégument. Les Chalicodomes se +réveillent en avril, percent la dure calotte de ciment avec leurs +mandibules, en s'aidant d'un peu de liquide dégorgé pour la ramollir, et +viennent à la lumière pour recommencer les travaux de ceux qui les ont +précédés. Un certain nombre périssent dans les cellules, trop faibles +pour percer les murs de leur berceau, dépourvus sans doute de la +gouttelette de liqueur qui seule leur permet de venir à bout de ce +travail. + +«Quelquefois, dit Réaumur, l'ouvrage que la mouche nouvellement née a à +faire paraîtrait devoir être double de l'ouvrage ordinaire; elle +semblerait avoir à percer, outre sa propre cellule, celle d'une autre +mouche; car quelquefois un nid se trouve composé de deux couches de +cellules mises les unes sur les autres. La bonne opinion que j'ai de +l'intelligence des mères maçonnes ne me permet pas de penser qu'elles +fassent des fautes aussi lourdes que celle-ci le paraît. Je suis disposé +à croire que, quoique les cellules soient posées les unes sur les +autres, chaque mouche naissante peut sortir par un des bouts de la +sienne sans passer par le logement de sa voisine.» + +La perspicacité du célèbre naturaliste s'est trouvée ici en défaut, il +n'y a pas à en douter. Il arrive fréquemment qu'une abeille est obligée +de passer, pour sortir du nid, par le logement d'une voisine de l'étage +supérieur. Mais elle n'a pas pour cela double travail à faire, bien au +contraire. Sa sœur d'en haut sort toujours avant elle; elle n'a donc +qu'à percer la mince cloison qui la sépare du berceau de celle-ci, pour +trouver un chemin tout fait vers l'extérieur. Celle qui l'a devancée a +dû faire le sien à travers toute l'épaisseur du dôme. Il arrive +toujours, en pareil cas, que les habitants du premier étage sont des +mâles, alors que ceux du rez-de-chaussée sont des femelles. Les deux +sexes ainsi font naturellement leur sortie suivant la règle, les mâles +d'abord, les femelles ensuite. + +* * * + +Si dignes d'intérêt par leur biologie, les Chalicodomes ont encore +d'autres droits à notre attention. Ils ont été, de la part de M. Fabre, +l'objet de recherches importantes au point de vue de la théorie de +l'instinct. Nous ne croyons pouvoir nous dispenser d'en dire quelques +mots, tout en exprimant le regret bien sincère de ne pouvoir souscrire +aux conclusions de l'ingénieux observateur. + +_La sortie du nid._--Variant une expérience, jugée mal faite, de +Réaumur, M. Fabre recueille des nids de Chalicodome des murailles, revêt +les uns très immédiatement d'une enveloppe de papier gris, et couvre les +autres, à distance, d'un cône de ce même papier, collé sur leur +pourtour. Le temps de l'éclosion venu, les Chalicodomes des premiers +nids percent leurs cellules, et en outre l'enveloppe de papier, et +deviennent libres au dehors; les autres, au contraire, laissant intact +le cornet de papier, meurent devant cette faible barrière. + +«Le Chalicodome, conclut M. Fabre, est donc capable, pour sortir de sa +cellule, d'exécuter un travail supérieur à celui qu'il doit +naturellement fournir. Si l'on ajoute à la paroi de mortier qu'il doit +percer pour éclore un supplément d'épaisseur, il n'est point arrêté par +ce surcroît de besogne. Mais si, une fois son travail achevé, l'animal +sorti de sa cellule trouve devant lui un nouvel obstacle, il est devenu +inhabile, non impuissant,--l'expérience le montre,--à fournir cet +excédent de travail, qui n'eût été qu'un jeu pour lui, s'il se fût +trouvé surajouté, sans interposition d'arrêt, au travail normal de la +perforation. Il a suffi que la paroi nouvelle soit placée à distance, +pour être laissée intacte. Le travail normal de la libération accompli, +l'insecte libre hors de sa cellule, l'instinct n'a plus rien à faire, et +il ne fera rien. Le stupide insecte meurt derrière une barrière qui, +semble-t-il, ne devrait pas l'arrêter au delà de quelques secondes. + +«Ce fait me semble riche de conséquences, ajoute, avec une sorte +d'enthousiasme, l'expérimentateur. Comment! voilà de robustes insectes +pour qui forer le tuf est un jeu... et ces vigoureux démolisseurs se +laissent sottement périr dans la prison d'un cornet qu'ils éventreraient +en un seul coup de mandibules? Le motif de leur stupide inaction ne +saurait être que celui-ci,» c'est que, «pour la percer, il faudrait +renouveler l'acte qui vient d'être accompli, cet acte auquel l'insecte +ne doit se livrer qu'une fois en sa vie; il faudrait enfin doubler ce +qui de sa nature est un, et l'animal ne le peut, uniquement parce qu'il +n'en a pas le vouloir. L'abeille maçonne périt faute de la moindre lueur +d'intelligence. Et dans ce singulier intellect, il est de mode +aujourd'hui de voir un rudiment de la raison humaine!» + +Quelle conséquence importante de faits qu'on eût pu juger insignifiants! +Il n'est pas, il est vrai, de vérité sans valeur. Mais au moins faut-il +s'être assuré que c'est bien une vérité que l'on tient, sans quoi +s'évanouissent, avec nos illusions, les déductions les plus logiques. + +M. Fabre n'a-t-il jamais vu lui échapper un hyménoptère inclus par lui +dans un cornet? N'est-il jamais rentré de ses chasses ayant perdu +quelque capture évadée de sa prison de papier? Incontestablement, le +Chalicodome incarcéré dans un cornet est capable, plus capable que +beaucoup d'autres, de perforer un tel obstacle. Rien de plus aisé +d'ailleurs que d'en acquérir la preuve. Et se peut-il que la +circonstance particulière d'être tout frais éclos le rende incapable de +triompher d'une difficulté qui pour lui n'en est pas une en d'autres +temps? Autant croire que l'insecte se laisse mourir au pied d'une +muraille qu'il peut très bien trouer, tout exprès pour fournir un nouvel +appoint à une certaine théorie de l'instinct. + +Sans vouloir examiner ici les causes de l'insuccès et de la mort de +l'abeille dans l'expérience de M. Fabre, je me bornerai à montrer, en en +modifiant les conditions, qu'elle avait été mal conçue. + +Sur un nid de Chalicodome, j'ai, comme lui, adapté, non un dôme de +papier, mais un petit chapeau d'argile fait d'un simple tube ou d'une +cheminée ayant sensiblement le diamètre intérieur d'une cellule. L'un +des bouts fut fermé d'un tampon d'argile; l'autre, garni d'un épais +rebord de même matière, qui servit à fixer l'appareil encore humide +au-dessus d'une cellule. Le jour de l'éclosion venu, le fond du chapeau +fut percé d'un trou bien rond; l'insecte était sorti, après avoir percé +le couvercle de sa cellule, et, à une distance de 12 ou 15 millimètres, +le fond artificiel d'argile. + +L'abeille avait donc fait double besogne, foré pour ainsi dire deux +cellules au lieu d'une, et cela malgré l'interposition d'un intervalle +notable. Qu'il ne soit donc plus question de travail une fois accompli +et non renouvelable, de l'impossibilité de «doubler ce que la nature a +fait un». Tout cela est dans l'esprit de l'observateur et n'est que là! +Restituons à l'Insecte, avec une équitable appréciation de ses facultés, +la faible, mais exacte part de raison que la nature lui a départie. + +* * * + +_Le retour au nid._--Encore une question à laquelle M. Fabre a prêté une +grande attention, qui l'occupe dans son premier volume, et à laquelle il +revient plus longuement dans ses _Nouveaux souvenirs_. + +L'abeille maçonne transportée à de grandes distances, à plusieurs +kilomètres de son nid, y retourne, bien qu'on lui ait fait faire son +premier voyage enfermée dans une boîte ou un cornet, sans avoir pu, par +conséquent, se rendre compte du trajet qu'elle a suivi à l'aller. Quel +sens la guide dans son retour? «Ce n'est certes pas la mémoire, conclut +l'auteur, après une première série d'expériences, mais une faculté +spéciale, qu'il faut se borner à constater par ses étonnants effets, +sans prétendre l'expliquer, tant elle est en dehors de notre propre +psychologie.» + +A la suggestion de Charles Darwin, que ces recherches intéressaient +vivement, M. Fabre fit de nouvelles expériences. Ne serait-ce point un +_sens de la direction_, qui conduirait l'abeille dans son voyage de +retour? Pour l'éprouver, au lieu d'aller par la droite ligne à l'endroit +où il se propose de rendre la liberté aux prisonniers qu'il emporte, +toujours maintenus dans l'obscurité d'une boîte, l'expérimentateur, ou +bien tourne sur lui-même dans un sens, puis dans un autre, ou bien +change de direction brusquement et à plusieurs reprises. Mais ni +rotations, ni détours, ni reculs ne parviennent à dérouter les +abeilles, qui toujours retournent au logis; «et le problème reste aussi +ténébreux que jamais». + +Serait-ce le courant magnétique terrestre, qui guiderait les voyageurs +dans leur retour? Autre hypothèse imaginée aussi par l'illustre +naturaliste anglais, et qui inspira des expériences demeurées sans +résultat. Restait donc encore et toujours le mystère, qui, on le conçoit +du reste, n'est pas pour déplaire à un chercheur imbu des idées +théoriques de M. Fabre. + +Rien pourtant n'est moins mystérieux que les causes de ce retour au nid. +Et M. Fabre n'eût vraisemblablement pas fait ses curieuses expériences +sur ce sujet,--ce qui serait grand dommage,--s'il eût connu certains +faits, très familiers aux éleveurs d'abeilles. + +Que le lecteur veuille bien se rapporter à ce que nous avons dit de la +première sortie des jeunes abeilles, qui ne s'éloignent de la ruche qu'à +reculons, décrivant des cercles de plus en plus grands, étudiant en un +mot et fixant dans leur souvenir le chemin du retour. L'Abeille +domestique n'est point seule à user de ce procédé pour ne point s'égarer +en rentrant au logis. Le Bourdon a les mêmes habitudes. Une abeille +solitaire, l'_Anthophora æstivalis_, m'a montré les mêmes faits. +L'occasion m'a manqué pour faire les mêmes observations sur le +Chalicodome. Mais qui pourrait douter un instant que cette abeille se +conduisît autrement que les autres? Et d'ailleurs, que l'observation +soit faite ou non sur les Chalicodomes, les données acquises chez +d'autres espèces n'en restent pas moins avec toute leur valeur, et font +prévoir le résultat que cette observation pourrait fournir. Il ne +saurait y avoir une psychologie pour le Bourdon, l'Abeille domestique, +l'Anthophore, une autre pour le Chalicodome. + +M. Fabre ne se contredit-il pas lui-même dans ce chapitre si intéressant +consacré aux Osmies qu'il élevait dans son cabinet? Nous y lisons ce qui +suit: + +«De jour en jour plus nombreuses, les femelles inspectent les lieux; +elles bourdonnent devant les galeries de verre et les demeures de +roseau; elles y pénètrent, y séjournent, en sortent, y rentrent, puis +s'envolent, d'un essor brusque, dans le jardin. Elles reviennent, +maintenant l'une, maintenant l'autre. Elles font une halte au dehors, au +soleil, sur les volets appliqués contre le mur; elles planent dans la +baie de la fenêtre, s'avancent, vont aux roseaux et leur donnent un coup +d'œil, pour repartir encore et revenir bientôt après. _Ainsi se fait +l'apprentissage du domicile, ainsi se fixe le souvenir du lieu natal._ +Le village de notre enfance est toujours bien chéri, ineffaçable de la +mémoire. Avec sa vie d'un mois, l'Osmie acquiert en une paire de jours +la _tenace souvenance de son hameau_.» + +Quand il écrivait ces lignes dans son troisième volume, l'auteur avait +évidemment oublié ce qu'il avait dit, dans les deux premiers, de ce sens +inconnu et d'autant plus mystérieux qu'il manque à notre organisation. +Rien de mystérieux dans les faits que nous avons rappelés, rien qui +oblige à recourir à une hypothèse aussi peu justifiable. + +* * * + +Les Gastrilégides sont exposés aux attaques d'une multitude de +parasites, dont les uns ne recherchent que leurs provisions, et dont les +autres en veulent à leur chair même. + +Parmi les premiers sont les Cœlioxys, abeilles parasites que nous +avons déjà rencontrées dans les nids des Anthophores, mais qui semblent +plus particulièrement attachées aux Mégachiles. Plusieurs espèces se +développent en effet dans les nids de ces dernières, tandis qu'on n'en a +pas encore signalé, que nous sachions, chez les autres Gastrilégides. + +Un autre genre d'abeilles parasites, les Stélis, paraissent de même +être les locataires attitrés des Osmies et de quelques genres voisins, +que nous n'avons pas cru nécessaire de faire connaître. Une espèce de +Stélis cependant, le _St. nasuta_, se rencontre fréquemment dans les +nids de l'Abeille maçonne de Réaumur. Un petit _Anthidium_, le +_strigatum_, dont nous avons eu occasion de parler, est souvent l'hôte +d'une petite Stélide, à physionomie tout anthidienne, le _St. signata_, +longtemps pris pour un Anthidium véritable. Les _Dioxys_, proches +parents des _Cœlioxys_, envahissent souvent les nids des +Chalicodomes, au moins ceux des _Pyrenaica_ et _rufescens_. Un seul +Dioxys se développe dans une cellule de la maçonne, et il arrive +quelquefois que la moitié et plus des cellules d'un nid sont occupées +par cet intrus. C'est toujours le _Dioxys cincta_, que l'on trouve +vivant aux dépens de ces deux Chalicodomes; bien rarement il s'introduit +dans les nids du _Ch. muraria_. + +[Illustration: Fig. 71.--Stelis nasuta.] + +* * * + +Parmi les ennemis qui s'attaquent à la personne même des abeilles, mais +qui ne les détruisent pas plus sûrement que les précédents, citons au +premier rang le petit mais terrible _Monodontomerus_. Ce Myrmidon, que +nous avons déjà appris à connaître chez les Anthophores, n'est pas un +ennemi moins redoutable pour les divers genres de Gastrilégides. Il +professe une indifférence absolue quant au choix de ses victimes. Osmie, +Mégachile, Anthidie, Chalicodome, tout lui est bon; et s'il ne fait pas +plus de victimes, si même ces Abeilles et beaucoup d'autres ne sont pas +déjà détruites par ce moucheron d'apparence si méprisable, cela tient +uniquement à l'accès pour lui difficile d'une partie notable de leurs +cellules. Un exemple convaincra de la puissance de destruction de ce +Chalcidien, quand les circonstances lui sont favorables. J'ai eu +occasion de parler de nids de l'_Osmie rousse_, remplissant toutes les +rainures, toutes les petites cavités d'une ruche abandonnée. Plusieurs +centaines de cellules étaient là, dont un petit nombre seulement datant +de l'année précédente; une partie de celles-ci montraient les traces non +équivoques de l'Osmie qui les avait habitées; les autres avaient toutes +été envahies par le _Monodontomerus_, et pour les dernières formées, +celles de l'année, pas une n'était indemne; toutes, sans exception, +contenaient le Chalcidien à divers états, ou l'avaient contenu. Ainsi, +la première année, un certain nombre de cellules avaient pu échapper au +parasite; quelques femelles du petit Chalcidien, ayant découvert le +village des Osmies, y avaient logé leur progéniture; et celle-ci avait +été assez nombreuse, la seconde année, pour que pas une Osmie n'échappât +à leurs atteintes. Les cellules, en cette circonstance, s'étaient +trouvées toutes accessibles, et toutes les Osmies avaient péri. Dans les +galeries creusées dans la terre ou le bois, il n'en va pas ainsi; +beaucoup de cellules échappent, par leur situation reculée, à la tarière +du parasite; dans le nid aérien d'une abeille maçonne, si des cellules +sont plus ou moins superficielles, et dès lors exposées, il en est un +grand nombre que leur éloignement de la surface met à l'abri de +l'ennemi. Mais on voit assez l'influence considérable qu'un si petit +être peut exercer sur la multiplication d'une foule d'espèces. + +* * * + +Il est un autre genre de Chalcidien, dont la taille est plus +respectable, le vêtement de plus joyeux aspect que la cuirasse d'un +bronze obscur du _Monodontomerus_. C'est celui des _Leucospis_, au corps +noir bariolé de jaune, à la tarière relevée sur le dos et logée dans un +sillon de l'abdomen, aux cuisses postérieures étrangement renflées et +denticulées (fig. 72). + +Le _Leucospis gigas_ est carnivore comme le _Monodontomerus_; mais +tandis que ce dernier, vu sa petitesse, peut se trouver au nombre d'une +quinzaine et plus de commensaux dans une même cellule, le _Leucospis_ y +est toujours isolé; la larve tout entière de l'abeille est nécessaire à +son parfait développement. + +[Illustration: Fig. 72--Leucospis gigas.] + +C'est à la fin de juin ou dans les premiers jours de juillet que les +Leucospis perforent le nid où ils sont nés, pour devenir libres à +l'extérieur. C'est vers ce temps précisément que les larves des maçonnes +ont achevé leur pâtée et reposent dans la fine coque de soie, attendant +le moment de leur transformation en nymphes. Période critique pour tant +de larves, que celle qui précède la nymphose! Elles sont alors juste à +point pour servir de pâture aux nombreux dévorants dont la race est +greffée sur la leur. La femelle Leucospis ne tarde pas à se mettre en +quête, sur les dômes du Chalicodome des murailles, sur les vastes nappes +de ciment du Chalicodome des hangars, de cellules en état de recevoir +les germes de sa progéniture. + +Suivons l'observateur dont la sagacité n'a d'égale que sa patience, +suivons M. Fabre, explorant, en plein soleil de juillet, les nids des +maçonnes, à la recherche des Leucospis effectuant leur ponte. Il est +trois heures de l'après-midi, c'est le fort de la chaleur, le moment +favorable. + +«L'insecte explore les nids, lentement, gauchement. Du bout des +antennes, fléchies à angle droit après le premier article, il palpe la +surface. Puis, immobile et la tête penchée, il semble méditer et +débattre en lui-même l'opportunité du lieu. Est-ce bien ici, est-ce +ailleurs, que gît la larve convoitée? Au dehors, rien, absolument rien +ne l'indique. C'est une nappe pierreuse, bosselée, mais très uniforme +d'aspect, car les cellules ont disparu sous une épaisse couche de crépi, +travail d'intérêt général où l'essaim dépense ses derniers jours....» + +«Où sont en défaut mes moyens optiques et mon discernement raisonné, +l'insecte ne se trompe pas, guidé qu'il est par les bâtonnets des +antennes. Son choix est fait? Le voici qui dégaine sa longue mécanique; +la sonde est dirigée normalement à la surface et occupe à peu près le +milieu entre les deux pattes intermédiaires... Immobile, hautement +guindé sur ses jambes pour développer son appareil, l'insecte n'a que de +très légères oscillations pour tout signe de son laborieux travail. Je +vois des sondeurs qui, dans un quart d'heure, ont fini d'opérer. J'en +vois d'autres qui, pour une seule opération, dépensent jusqu'à trois +heures. + +«Malgré la résistance du milieu à traverser, l'insecte persévère, +certain de réussir; et il réussit en effet, sans que je puisse encore +m'expliquer son succès.» Ni fissure perceptible par où le faible crin +pourrait s'insinuer; ni gouttelette liquide imbibant et amollissant le +dur ciment au passage de ce foret d'apparence si débile. + +Si, le temps de la ponte passée, «les sondeurs disparus», on procède à +l'examen des nids, on trouve invariablement une cellule exactement +placée sous les points, marqués d'un signe particulier, où un Leucospis +a établi sa tarière. Jamais d'erreur de sa part; toujours fidèlement +servi par ses antennes exploratrices, sa sonde a toujours pénétré en +plein dans une cellule, pas une fois à côté. + +Mais nous voici en présence d'une déception. On s'attend à ce que la +cellule violée par le Leucospis contienne infailliblement une larve de +Chalicodome. Autrement pourquoi, avec tant d'efforts, lui inoculer un +œuf? Eh bien, l'instinct, si souvent infaillible, se trouve ici en +défaut. Des cellules percées, un grand nombre sans doute montrent la +larve de l'abeille, mais d'autres ne montrent que des résidus divers, +inutiles à un mangeur de chair fraîche, «miel liquide et resté sans +emploi, l'œuf ayant péri; provisions gâtées, tantôt moisies, tantôt +devenues culot goudronneux; larve morte, durcie en un cylindre brun; +insecte parfait desséché, à qui les forces ont manqué pour la +libération; décombres poudreux, provenant de la lucarne de sortie qu'a +bouchée plus tard la couche générale de crépi. Les effluves odorants qui +peuvent se dégager de ces résidus ont certainement des caractères très +divers. L'aigre, le faisandé, le moisi, le goudronneux, ne sauraient +être confondus par un odorat un peu subtil.» + +Que percevaient donc les antennes du _Leucospis_ en inspectant, la +surface du nid? Pas une odeur, assurément, et voici déjà une conséquence +physiologique importante, car l'olfaction est une des facultés le plus +généralement attribuées aux antennes de l'Insecte. C'est donc +l'existence d'un simple vide que ces organes ont révélé? Mystère! +Toujours est-il que, conséquence non moins grave que la précédente, +l'instinct a failli, et la pondeuse a inséré un œuf là où il n'avait +que faire et où l'attend une perte inévitable. Fait bien digne des +réflexions de ceux qui, comme M. Fabre, professent la doctrine de +l'infaillibilité de l'instinct. + +Autre imperfection, à laquelle l'observateur était tout aussi loin de +s'attendre. La même cellule peut recevoir à diverses reprises, à +plusieurs jours d'intervalle, la sonde des Leucospis. M. Fabre a vu +revenir, en des points déjà visités par un autre, et par lui marqués du +signe indicateur, un, deux et même quatre insectes nouveaux, tous +répétant leur longue manœuvre, tous pondant dans la même cellule. Car +ils ne manquent jamais de pondre au bout de leur travail, et l'on peut +trouver plusieurs œufs, jusqu'à cinq,--et peut-être n'est-ce pas +l'extrême limite,--dans une même cellule. + +Si la cellule atteinte contient autre chose qu'une larve d'abeille, +l'œuf ou les œufs pondus le sont en pure perte. Mais +qu'advient-il, si deux ou plusieurs œufs arrivent dans la même +enceinte? Un fait certain, c'est qu'en aucun cas on ne trouve plus tard +jamais plus d'une larve de Leucospis dans une cellule. Le problème est +longtemps resté insoluble pour M. Fabre. Après bien des recherches, +après quatre années d'études, la solution fut enfin trouvée. + +Il fallait, chose hérissée de difficultés de toute sorte, observer la +larve de Leucospis dès la sortie de l'œuf, voir ce qui se passe dans +une cellule à larve parasite unique et dans une cellule à plusieurs +larves. + +[Illustration: Fig. 73.--Larve secondaire de Leucospis gigas.] + +La larve déjà développée du Leucospis (fig. 73) est un gros ver dodu, +blanchâtre, courbé en arc, avec segments fortement distendus et +luisants, munie d'une tête infléchie, au bas de laquelle se voient trois +gros mamelons charnus, avec deux petits traits noirâtres, que le +microscope dit être deux minuscules mandibules. A l'aide de ces +imperceptibles crochets, la larve troue la peau de sa victime, en aspire +le contenu, sans dévorer ni mâcher, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus +qu'une pellicule entièrement vidée. La larve repue repose alors dans la +coque de soie qu'a filée celle à qui elle s'est substituée. + +[Illustration: Fig. 74.--Larve primaire de Leucospis gigas.] + +C'est en vain qu'on s'attendrait à trouver dans les cellules de +l'abeille, au temps où les œufs de Leucospis éclosent, rien qui +ressemble au ver grassouillet dont nous venons de parler. L'animalcule +qui sort de l'œuf est un vermisseau nettement segmenté, transparent +(fig. 74), presque hyalin, qui mesure de un millimètre à un millimètre +et demi de longueur, et un quart de millimètre dans sa plus grande +largeur. Sa tête, bien détachée, est relativement volumineuse: on a +peine à y distinguer deux rudiments d'antennes, deux petites +mandibules. Son corps, faiblement arqué, repose sur deux rangées de +cirrhes hyalins, qui empêchent sa peau ambrée de poser à plat; quelques +autres poils plus faibles se voient sur la partie dorsale des segments. +Le dernier de tous, très petit, sert d'organe très actif de progression, +par l'appui qu'il prend sur les surfaces, où une humeur visqueuse fait +qu'il adhère. Il marche ainsi par des impulsions successives, un peu à +la manière des chenilles arpenteuses. + +Ce petit être est assez agile, et d'humeur aventureuse. On le voit, sans +nul souci d'abord de s'attabler sur la gigantesque victuaille qui lui +est destinée, se livrer sur le corps de celle-ci à des explorations de +longue durée. A un moment donné, on le perd de vue; c'est en vain que la +loupe cherche à le découvrir sur le corps de sa future victime. En ce +moment il rôde, inquiet, agité, sur la paroi du tube de verre où +l'observateur l'a emprisonné avec la larve de Chalicodome. Mais, +patience, le voici bientôt revenu sur la larve; il y prend quelques +instants de repos, pour recommencer ses pérégrinations. Et cela dure +ainsi assez longtemps, plusieurs jours. + +Quel est le but de ces promenades, de ces investigations autour de la +larve et sur les parois de la cellule? Pourquoi le vermicule ne +s'attaque-t-il pas sans tarder au flanc de l'abeille? Il n'y a pas de +doute; bien que l'observateur ne l'ait pas constaté _de visu_, ses +longues pérégrinations, ses allées et venues ont pour objet la recherche +des compétiteurs qui pourraient se trouver comme lui dans la cellule. +Plusieurs œufs ont pu y être pondus, et un seul doit venir à bien; un +seul doit profiter de la larve d'Abeille; la partager entre frères +serait en fin de compte la famine et la mort pour tous. Aussi le +premier-né se met en quête des œufs encore à éclore, et que son rôle +est de détruire. On les voit bientôt flétris, desséchés; quelques-uns, +éventrés, laissent couler au dehors leur contenu. M. Fabre n'a pas été +témoin de l'exécution, mais l'auteur ne peut être que le premier ver +éclos. «Le seul intéressé à la destruction des œufs, c'est lui; le +seul qui puisse disposer de leur sort, c'est lui encore.» _Is fecit cui +prodest[16]._ + +«Par ce brigandage, l'animalcule se trouve enfin unique maître des +victuailles; il quitte alors son costume d'exterminateur, son casque de +corne, son armure de piquants, et devient l'animal à peau lisse, la +larve secondaire qui, paisiblement, tarit l'outre de graisse, but final +de si noirs forfaits.» Ainsi se trouvent en fin de compte corrigées les +imperfections de l'instinct, et l'ordre de nouveau rétabli. Mais à quel +prix! Pour un individu qui vient à bien et sort, triomphant de tous les +périls qui menacent son existence, combien de déshérités, les uns +victimes de la faim, les autres assassinés dans l'œuf! Mais +qu'importe? Ainsi s'achète, presque toujours, ce qu'on appelle +l'équilibre, l'harmonie dans la nature. De combien de méfaits, +d'atrocités,--le mot n'est pas de nous,--ce résultat, que nous admirons +volontiers, est-il la conséquence? + +* * * + +[Illustration: Fig. 75.--Anthrax sinuata.] + +[Illustration: Fig. 76.--Larve secondaire d'Anthrax.] + +Les Anthophores nous ont déjà fait connaître les _Anthrax_. Ces +charmants et délicats Diptères (fig. 75) se rencontrent fréquemment dans +les nids des Gastrilégides, à l'état de larve ou de nymphe. Nous allons +trouver chez eux une duplicité larvaire de même nature que celle que +nous venons de voir chez les Leucospis. C'est encore à M. Fabre que nous +devons la meilleure part de leur histoire. + +La larve de l'Anthrax n'est pas sans ressembler beaucoup à celle du +Leucospis. C'est aussi un ver nu et lisse, sans yeux, sans pattes, d'un +blanc mat, gras et replet, ordinairement voûté, peu propre au mouvement. +Sa tête est petite, molle comme le reste du corps, enchâssée dans une +sorte de bourrelet formé par le premier segment. Pas la moindre trace +d'appendices dans cette tête, pas d'organes buccaux sensibles (fig. 76). + +Un fait des plus étranges, c'est l'extrême facilité avec laquelle cette +larve quitte et reprend celle de l'Abeille dont elle se nourrit. Le plus +léger attouchement la fait retirer; puis, la tranquillité revenue, elle +applique de nouveau sa bouche sur la peau de sa victime, pour la quitter +encore et la reprendre, au gré de l'expérimentateur, et sans jamais +revenir au point abandonné. Et cependant la peau ne laisse voir aucune +blessure, elle paraît intacte à la loupe. Cette seule expérience montre +que la bouche de l'Anthrax n'est point armée de crocs propres à déchirer +la proie. Et l'examen microscopique montre, en effet, que ce n'est +qu'une petite tache ronde, «un petit cratère conique», au fond duquel +débouche l'œsophage. C'est donc une sorte de ventouse, qui tour à +tour adhère et se détache avec la plus grande facilité, à l'aide de +laquelle l'Anthrax ne mange pas, mais «hume» sa nourriture. «Son attaque +est un baiser, mais quel baiser perfide!» + +Une douzaine ou une quinzaine de jours suffisent à l'Anthrax pour vider +complètement une larve de Chalicodome, qui se trouve réduite à un +corpuscule chiffonné, gros comme une tête d'épingle. M. Fabre «ramollit +dans l'eau cette maigre relique», puis l'insuffle à l'aide d'un verre +effilé, et voit avec surprise la peau se gonfler, se distendre et +reprendre la forme de la larve vivante, sans laisser apercevoir la +moindre fuite. «Elle est donc intacte, conclut-il; elle est exempte de +toute perforation, qui se décèlerait à l'instant sous l'eau par une +fuite gazeuse. Ainsi, sous la ventouse de l'Anthrax, l'outre huileuse +s'est tarie par simple transpiration à travers sa membrane; la +substance de la larve s'est transvasée dans le corps du nourrisson par +une sorte d'endosmose, ou plutôt par l'effet de la pression +atmosphérique, qui fait affluer et suinter les fluides nourriciers dans +la bouche cratériforme de l'Anthrax.» + +Comment un ver si faiblement armé peut-il venir à bout de la robuste +larve de la maçonne, comment le faible a-t-il si aisément raison du +fort, la cause en est bien simple. Si l'attaque se fût produite quelque +temps auparavant, alors que la larve de Chalicodome n'avait pas encore +filé sa coque de soie, et finissait ses dernières bouchées, nul doute +que le frêle vermisseau n'eût été en grave danger d'extermination sous +les énergiques mouvements de l'Abeille. Mais la pâtée absorbée, le cocon +achevé, la larve, inerte et somnolente, est incapable de se mouvoir, de +réagir contre les excitations extérieures. Elle ne sortira de sa torpeur +qu'à l'instant de la mue, du passage à l'état de nymphe. La voilà donc +livrée sans défense aux atteintes de tout ce qui est friand de sa chair. +C'est le moment propice pour tous les parasites carnivores; c'est celui +que toujours ils choisissent pour s'attaquer à leurs victimes. Si +faible, si mal armé qu'il soit, le petit ver de l'Anthrax n'a donc rien +à redouter de l'abeille. + +[Illustration: Fig. 77.--Nymphe d'Anthrax.] + +Son repas terminé, l'Anthrax demeure longtemps dans ce repos qui fut si +fatal à sa victime. En cet état, il passe la fin de la belle saison et +tout l'hiver, pour ne se transformer qu'en mai. Sa peau de larve +dépouillée, apparaît une nymphe dont l'aspect formidable contraste +étonnamment avec la physionomie inoffensive de la larve (fig. 77). Son +corps est courbé en forme d'hameçon, ses téguments cornés, solides, se +hérissent de rangées de soies, d'épines, sur les segments de l'abdomen; +la tête est armée de crocs énormes, recourbés, autant de socs de +charrue, à l'aide desquels, le moment venu, la paroi de ciment est +percée, et, les épines abdominales servant d'arcs-boutants admirablement +disposés pour remplir cet office, cette nymphe bizarre traverse tous les +obstacles et arrive à la lumière. Dès qu'elle sent que sa partie +antérieure est devenue libre, elle s'arrête; l'air a bientôt desséché sa +peau, qui se fend le long du dos, et de cette machine à tarauder qui +effrayerait, si ses proportions se rapprochaient de la nôtre, se dégage +le plus frêle, le plus délicat des insectes. + +Pour sortir du nid de la maçonne, l'Anthrax, avant d'entamer la dure +paroi de mortier, perfore d'abord le cocon que celle-là s'était filé. +C'est peu de chose pour un ouvrier si bien outillé. Dans les cellules +des Osmies, où les Anthrax de diverses espèces s'introduisent +fréquemment, si la coque de terre n'offre pas grande difficulté à +percer, le cocon qui la précède est solide, et coriace; l'Anthrax le +troue cependant sans trop de peine. + +Maintenant se présente un problème dont on a longtemps attendu la +solution, qu'il était encore réservé à M. Fabre de découvrir. Comment un +insecte si débile, que le moindre attouchement dépouille de ses poils, +qu'on n'ose saisir dans le filet qu'avec des précautions infinies, de +peur de voir sa molle toison rester aux doigts, ses pattes même se +détacher; comment l'Anthrax parvient-il à loger sa progéniture dans les +profondes galeries de l'Anthophore, les cellules de l'Osmie, les dures +maçonneries des Chalicodomes? Ses pattes sont de minces filets qu'un +rien fait tomber; sa bouche est une soie, un suçoir délié, propre +seulement à humer le suc des fleurs; aucun instrument pour percer la +terre ou le mortier. L'insecte irait-il, comme tant d'autres, déposer +furtivement son œuf dans les cellules encore ouvertes? On a peine à +le croire, rien qu'à voir sa parure si caduque, ses ailes largement +étalées; tout cela n'indique pas un animal fait pour se glisser le long +des galeries et pénétrer dans les cellules. L'Anthrax ne va certainement +pas pondre dans les nids. D'ailleurs, on a beau le suivre sur les talus, +sur les murailles devant lesquelles il plane d'un vol lent et doux, où +souvent il se pose et s'ensoleille, jamais on ne le voit essayer d'y +pénétrer. + +Disons-nous cependant, avec M. Fabre, que tous ces diptères que l'on +voit explorant le talus, ne sont pas là pour de vains exercices. +Armons-nous donc de patience et suivons tous leurs mouvements. «De temps +à autre, on voit l'Anthrax brusquement se rapprocher de la paroi et +abaisser l'abdomen comme pour toucher la terre du bout de l'oviducte. +Cette manœuvre a la soudaineté d'un clin d'œil. Cela fait, +l'insecte prend pied autre part et se repose. Puis il recommence son mol +essor, ses longues investigations et ses chocs soudains du bout du +ventre contre la nappe de terre.» + +L'observateur avait beau se précipiter aussitôt, armé de la loupe, dans +l'espoir de découvrir l'œuf qui avait dû être pondu, peine inutile. +Malgré ses vaines tentatives, il reste néanmoins convaincu qu'un œuf +est pondu à chaque choc de l'abdomen. «Aucune précaution de la part de +la mère pour mettre le germe à couvert. L'œuf, cette chose si +délicate, est brutalement déposé en plein soleil, entre des grains de +sable, dans quelque ride de l'argile calcinée. Cette sommaire +installation suffit, pourvu qu'il y ait à proximité la larve convoitée. +C'est désormais au jeune vermisseau à se tirer d'affaire à ses risques +et périls.» + +Renonçant à ses investigations inutiles sur la surface des talus, M. +Fabre se met alors à visiter le contenu des cellules. C'est par +centaines qu'il les ouvre, qu'il éventre leurs cocons, à la recherche du +ver nouvellement issu de l'œuf de l'Anthrax. Enfin sa persévérance +est couronnée de succès. + +«Le 25 juillet,--la date de l'événement mérite d'être citée,--nous +dit-il, je vis, ou plutôt je crus voir, quelque chose remuer sur la +larve du Chalicodome. Est-ce une illusion de mes désirs? Est-ce un bout +de duvet diaphane que mon haleine vient d'agiter? Ce n'était pas une +illusion, ce n'est pas un bout de duvet, mais bel et bien un vermisseau! +Ah! quel moment! Et puis quelles perplexités! Cela n'a rien de commun +avec la larve de l'Anthrax.... Je compte peu sur la valeur de ma +trouvaille, tant son aspect me déroute. N'importe: transvasons dans un +petit tube de verre la larve de Chalicodome et l'être problématique qui +s'agite à sa surface. Si c'était lui? qui sait?» + +C'était bien lui, en effet, car ce vermicule et plusieurs autres +semblables, péniblement recueillis en une quinzaine de jours de +recherches, soigneusement conservés, chacun dans un tube de verre avec +une larve de Chalicodome, se transformèrent au bout de quelques jours en +la larve déjà connue, et se mirent à appliquer leur ventouse sur la +larve de l'abeille. + +[Illustration: Fig. 78.--Larve primaire de l'Anthrax.] + +La larve primaire de l'Anthrax (fig. 78) est un vermisseau d'un +millimètre environ de longueur, presque aussi délié qu'un cheveu, nous +dit M. Fabre. Comme la première forme du Leucospis, il est agile et +actif. Il se promène avec prestesse sur la larve de Chalicodome, à la +manière d'une arpenteuse, ses deux extrémités lui servant de points +d'appui. Deux longues soies à son extrémité postérieure, six soies +insérées à la place des pattes facilitent sa progression. Sa tête +petite, légèrement cornée, est hérissée en avant de cils courts et +raides. + +Pendant quinze jours environ le petit ver demeure en cet état, ne +prenant aucune nourriture. Quelle est la raison de cette longue +abstinence? doit-il, comme la larve primaire de l'Anthrax, conquérir son +droit à l'existence sur des frères qui peuvent comme lui s'être +introduits dans la cellule? Cette longue attente, cette capacité de +résistance à un jeûne prolongé sont-elles une nécessité, un avantage +pour un animalcule né hors de la cellule, et obligé, pour s'y +introduire, de la rechercher d'abord, puis d'en traverser péniblement +les parois? On ne saurait le dire. Toujours est-il qu'un long intervalle +sépare l'éclosion de l'œuf de la transformation de la larve qui en +sort. + +Mais comment s'opère la pénétration dans le nid? Autre problème dont la +solution est à trouver. M. Fabre présume que le frêle vermicule, grâce +précisément à sa ténuité, peut, non sans longueur de temps et sans +pénibles efforts, profiter de quelque partie plus faible du couvert du +nid, et s'insinuer jusqu'aux cellules. Il pense que cette pénétration +explique le long retard de la première mue et le rend nécessaire. Elle +peut même ne s'accomplir qu'au bout de mois entiers, car l'évolution des +Anthrax présente parfois de singuliers retards. Les uns ont déjà absorbé +toute la substance du Chalicodome avant la fin de l'été, alors que +d'autres se voient, beaucoup plus tard, suçant une nymphe, ou même un +insecte parfait. Ces derniers, chétifs, mal nourris, extraient avec +peine les sucs d'un animal se prêtant peu à leur mode d'alimentation. +Combien de temps ces retardataires durent-ils errer sur le nid avant de +réussir à s'y introduire? + +Une quinzaine suffit à l'Anthrax pour transvaser en lui, à travers sa +ventouse orale, le contenu de la larve de Chalicodome ou d'Osmie. Après +un délai très variable suivant la saison, il devient la nymphe +puissamment outillée que l'on sait. + +L'Anthrax, comme le Leucospis, comme les Méloïdes, tout éloignés qu'ils +sont dans les cadres zoologiques, présentent dans leur évolution une +remarquable analogie, l'existence d'une larve primaire. Bien différentes +sont les nécessités d'adaptation qui ont commandé l'intercalation de +cette forme supplémentaire. Mais elles sont identiques, sous le double +point de vue de l'activité et du temps qu'elles réclament. + + + + +LES ABEILLES PARASITES. + + +«En août et septembre, engageons-nous dans quelque ravin à pentes nues +et violemment ensoleillées. S'il se présente un talus cuit par les +chaleurs de l'été, un recoin tranquille à température d'étuve, faisons +halte; il y a là riche moisson à cueillir. Ce petit Sénégal est la +patrie d'une foule d'hyménoptères, les uns mettant en silos, pour +provision de bouche de la famille, ici des charançons, des criquets, des +araignées; là des mouches de toutes sortes, des abeilles, des mantes, +des chenilles; les autres amassant du miel, qui dans des outres en +baudruche, des pots en terre glaise; qui dans des sacs en cotonnade, des +urnes en rondelles de feuilles. + +«A la gent laborieuse, qui pacifiquement maçonne, ourdit, tisse, +mastique, récolte, chasse et met en magasin, se mêle la gent parasite +qui rôde, affairée, d'un domicile à l'autre, fait le guet aux portes et +surveille l'occasion favorable d'établir sa famille aux dépens d'autrui. + +«Navrante lutte, en vérité, que celle qui régit le monde de l'insecte et +quelque peu aussi le nôtre! A peine un travailleur a-t-il, s'exténuant, +amassé pour les siens, que les improductifs accourent lui disputer son +bien. Pour un qui amasse, ils sont parfois cinq, six et davantage +acharnés à sa ruine. Il n'est pas rare que le dénouement soit pire que +larcin, et ne devienne atroce. La famille du travailleur, objet de tant +de soins, pour laquelle logis a été construit et provisions amassées, +succombe, dévorée par des intrus, lorsqu'est acquis le tendre +embonpoint du jeune âge. Recluse dans une cellule fermée de partout, +défendue par sa coque de soie, la larve, ses vivres consommés, est +saisie d'une profonde somnolence, pendant laquelle s'opère le +remaniement organique nécessaire à la future transformation. Pour cette +éclosion nouvelle, qui d'un ver doit faire une abeille, pour cette +refonte générale dont la délicatesse exige repos absolu, toutes les +précautions de sécurité ont été prises. + +«Ces précautions seront déjouées. Dans la forteresse inaccessible, +l'ennemi saura pénétrer, chacun ayant sa tactique de guerre machinée +avec un art effrayant. Voici qu'à côté de la larve engourdie un œuf +est introduit au moyen d'une sonde; ou bien, si pareil instrument fait +défaut, un vermisseau de rien, un atome vivant, rampe, glisse, +s'insinue, et parvient jusqu'à la dormeuse, qui ne se réveillera plus, +devenue succulent lardon pour son féroce visiteur. De la loge et du +cocon de sa victime l'intrus fera sa loge à lui, son cocon à lui; et +l'an prochain, au lieu du maître de céans, il sortira de dessous terre +le bandit usurpateur de l'habitation et consommateur de l'habitant[17].» + +Nous le savons déjà par de nombreux exemples, nos Abeilles sont bien +souvent victimes de ces brigandages, et payent un large tribut à +l'équilibre des espèces, à la dure loi du parasitisme. + +Coléoptères, Mouches, Papillons, Guêpes fouisseuses, Chalcidiens, +Ichneumons, etc., affamés de toute figure et de tout costume, petits et +grands, armés d'engins ou de ruses, l'un s'en prend à l'œuf de +l'Abeille, celui-ci à la larve, cet autre à l'adulte, celui-là aux +provisions. Dans ce ramassis de malfaiteurs de toute provenance, il se +trouve, il faut l'avouer, des membres de la famille: certains sont des +Abeilles, de véritables Abeilles. Point mangeurs de chair, cela est +vrai, et seulement de miel, mais ils n'en valent guère mieux, car, pour +s'approprier le repas d'autrui, il faut d'abord prendre des précautions +contre lui: on le tue; on a ainsi toute tranquillité, pour se régaler +aux frais du mort. + +Il existe donc, parmi les Hyménoptères dont les larves vivent de pollen +et de miel, deux catégories bien distinctes. Les uns, et c'est le plus +grand nombre, récoltent dans les fleurs les aliments destinés à leur +progéniture: ce sont les _Récoltants_ ou _Nidifiants_. Les autres, au +contraire, n'édifient rien, ne récoltent point; mais, profitant des +travaux des précédents, pondent dans les cellules qu'ils ont construites +et approvisionnées, et leurs jeunes se nourrissent de provisions qui +n'étaient point amassées pour eux: ce sont les _Parasites_. + +Le lecteur connaît déjà, dans le Psithyre, une Abeille parasite. Il en +est beaucoup d'autres, et leur variété est grande. Beaucoup de +naturalistes cependant, attribuant une valeur dominante à la +considération des mœurs, ont cru devoir constituer une famille unique +de toutes les Apiaires parasites, et réunir sous une même appellation +des types fort différents les uns des autres, n'ayant d'autre trait +commun que la similitude de leur vie parasitique. + +Ces animaux ne forment point, dans la série des Apiaires, un type +autonome, une création spéciale et indépendante, et sans rapports aucun +avec les récoltants. Ils se rattachent au contraire à ceux-ci et de très +près. Nous l'avons vu pour les Psithyres, qui sont de véritables +Bourdons transformés, des Bourdons privés d'organes de récolte. + +Ce point de contact n'est point le seul entre les deux séries +d'Abeilles. Il en existe au moins deux autres, tous deux au niveau de la +famille des Gastrilégides, mais en des points différents. De même que +nous avons mis les Psithyres à la suite des Abeilles sociales, dont ils +relèvent par l'ensemble de leur organisation, de même nous rangeons les +Parasites qui vont nous occuper, immédiatement après les Gastrilégides +auxquels ils ressortissent. + +C'est au genre _Anthidium_ d'une part, au genre _Megachile_ de l'autre +que ces Parasites sont reliés par une affinité manifeste. De la sorte +l'ensemble des Parasites, les Psithyres compris, ne présentent pas moins +de trois types distincts, et l'on n'a pas à insister sur le défaut grave +d'une classification qui réunissait sous une même rubrique des formes +aussi dissemblables. + + + + +LES STÉLIDES. + + +[Illustration: Fig. 79.--Stelis nasuta.] + +Ces parasites ne comprennent qu'un genre unique, peu riche en espèces, +le genre _Stelis_. Ce ne sont, au point de vue zoologique, que de +véritables _Anthidium_, moins la brosse ventrale, si bien que telle de +leurs espèces est longtemps restée mêlée à celles du genre nidifiant, +tant sa conformation, son aspect, ses dessins blanchâtres sur fond noir, +reproduisent avec fidélité le type anthidien. C'est le _Stelis nasuta_ +(fig. 79), parasite des Abeilles maçonnes, qui pour Latreille fut +d'abord l'_Anthidium nasutum_, malgré l'absence de brosse. L'_Anthidium +parvulum_ du même auteur et de Lepeletier séjourna plus longtemps encore +dans le genre nidifiant, avant de devenir le _Stelis signata_ de +Morawitz. Plus encore que la première, cette charmante petite Stélide, +avec ses bariolages jaunes, singeait l'Anthidie. Elle est parasite de +l'_Anthidium strigatum_. Tout récemment, une grande espèce de _Stelis_, +encore plus anthidienne, le _St. Frey-Gessneri_, a été décrite par M. +Friese. Ici, la ressemblance est vraiment prodigieuse, et l'on +n'obtiendrait pas mieux, véritablement, en rasant au scalpel la palette +ventrale du premier _Anthidium_ venu. + +Les autres espèces de Stélis sont, il est vrai, plus différentes des +_Anthidium_. Mais un corps plus fluet, souvent très petit, l'absence de +tout dessin de couleur claire, l'apparence, en un mot, voilà le plus +clair des différences. Pour ce qui est de la nervation alaire, de la +structure de la bouche, tout ce qui fait, en un mot, les caractères +génériques, tout est semblable, tout est d'un Anthidie, à part la brosse +absente. Il serait de toute impossibilité, si l'on négligeait cet organe +important, de tracer une ligne de démarcation entre le genre _Anthidium_ +et le genre _Stelis_. + +De telles analogies sont bien étonnantes et absolument inexplicables en +dehors de l'hypothèse transformiste. Elles sont toutes naturelles selon +cette doctrine. De même que les Psithyres sont des Bourdons modifiés, +les Stélis sont des _Anthidium_ déviés, ayant perdu leur brosse ventrale +par suite du défaut d'usage. Rejeter l'explication et se contenter +d'enregistrer les faits est assurément peu philosophique. Or, +l'hypothèse antidarwinienne ne peut ici faire autre chose. Pourquoi les +Stélis, pourquoi les Psithyres ont-ils absolument l'organisation de +leurs hôtes, à cette seule différence près, que le parasite est dénué +d'instruments de travail? Ne pourraient-ils donc être parasites au même +titre, tout en ne ressemblant en rien au travailleur qui les héberge? A +ces questions, le partisan de l'immutabilité des espèces demeure +forcément bouche close. Or, entre la théorie qui explique et celle qui +n'explique pas, il n'y a point à hésiter. Il n'en saurait être ici +autrement que dans les autres sciences. Quelle raison a fait substituer, +en physique, la théorie des ondulations lumineuses à la théorie +newtonienne de l'émission, quelle raison, si ce n'est que celle-là +fournissait l'explication de faits inexplicables dans la seconde? «Mais +je n'ai point à expliquer, je constate», dira tel finaliste qui, par +ailleurs, hélas! ne laisse pas de se départir étrangement de cette +prudence qu'il préconise, et de se donner libre carrière au grand +avantage des idées qu'il professe. Et si nous ne faisions +qu'enregistrer, cataloguer, sans jamais théoriser, existerait-il donc +une science? + +Les Stélis sont, d'une manière générale, parasites des Gastrilégides. +Leurs hôtes de prédilection sont les Osmies; mais nous avons déjà vu que +quelques-unes vivent aux dépens des _Anthidium_, et l'une des plus +belles espèces du genre, le _St. nasuta_, vit chez le _Chalicodoma +muraria_. Ce dernier fait est depuis longtemps connu. Chaque cellule de +l'Abeille maçonne envahie par le parasite peut contenir de deux à six ou +sept cocons de Stélis: cinq est le nombre le plus fréquent. Quand il n'y +en a qu'un petit nombre, ils sont beaucoup plus gros. La larve passe +l'hiver et ne se transforme en nymphe que dans les derniers jours de mai +ou les premiers jours de juin. La taille des différents individus est +naturellement très variable, suivant le nombre des convives qui se sont +partagé le repas de l'Abeille maçonne. Toutes les autres Stélis de nos +pays vivent isolément dans une cellule de leur hôte. + +En dehors du parasitisme de ces insectes, on ne sait rien de leurs +habitudes. + + + + +LES NOMADINES. + + +Le second groupe des Parasites peut se subdiviser en deux tribus, les +_Cœlioxydes_ et les _Nomadines_ proprement dites. + +[Illustration: Fig. 80.--Cœlioxys rufescens.] + +[Illustration: Fig. 81.--Dioxys cincta.] + +Les CŒLIOXYDES comprennent deux genres, _Cœlioxys_ et _Dioxys_. +Le premier, assez riche en espèces, se fait remarquer par la forme +conique de l'abdomen des femelles (fig. 80). Le corps, ordinairement +noir, est orné de taches et de bandes formées de poils courts ou +d'écailles blanchâtres, d'un effet souvent agréable. A part la forme +extérieure, les Cœlioxys ont tous les caractères des Mégachiles, non +compris la palette ventrale, bien entendu, soit dans les organes +importants, soit dans certains détails minimes de leur structure, +jusqu'aux dessins de la villosité, qui n'est qu'un emprunt fait à +certaines espèces de Mégachiles, jusqu'à telle imperceptible fossette, +ou telle insignifiante particularité tégumentaire, témoignage +irrécusable d'une étroite affinité. + +Les _Dioxys_ (fig. 81), fort semblables aux _Cœlioxys_, s'en écartent +par leurs formes moins insolites, l'oblitération de la maculature, la +couleur rougeâtre de certaines parties du corps, le développement +parfois très notable de la villosité sur le dos. + +* * * + +Viennent ensuite les NOMADINES vraies. + +[Illustration: Fig 82.--Crocisa ramosa.] + +[Illustration: Fig. 83.--Mélecte.] + +Et d'abord les _Crocises_ (fig. 82) et les _Mélectes_ (fig. 83), aux +formes lourdes et massives, mais élégamment vêtues de deuil, ornements +d'un blanc de neige sur fond noir; les premières, faciles à reconnaître +à leur dos voûté, à leur villosité courte et rare, aux taches multiples +et gracieusement disposées de leur corselet, que prolonge en arrière un +grand écusson en plaque trapéziforme; les secondes, plus robustes, à +corselet abondamment couvert de longs poils et armé de deux épines. + +Nous nous éloignons des _Cœlioxys_. Le thème de l'ornementation est +bien le même, mais augmenté chez les Crocises, plus confus et comme noyé +dans l'épaisse toison dorsale, chez les Mélectes. Pour ce qui est des +caractères génériques, nous trouvons, avec des souvenirs encore +sensibles de l'organisation mégachilienne, des différences marquées dans +les pièces buccales et dans la nervation alaire (trois cellules +cubitales au lieu de deux). + +Cette même tendance s'accuse encore plus dans les autres genres de +Nomadines. + +Celui des _Épéoles_ (fig. 84), de tous le plus gracieux, nous montre, +avec le type d'ornementation des Crocises, un peu modifié, un tégument +rarement d'un noir uniforme, plus souvent varié de rougeâtre en +proportions diverses, tandis que le blanc éclatant des taches tire +souvent au fauve. + +[Illustration: Fig. 84.--Épéole.] + +[Illustration: Fig. 85.--Nomade.] + +Les _Ammobates_, les _Philérèmes_ s'éloignent encore davantage du type +originel: la maculature s'efface, la villosité disparaît, le corps +devient de plus en plus glabre; il l'est tout à fait, ou peu s'en faut, +chez les jolies _Nomades_ (fig. 85) où, comme par compensation, un autre +genre de parure remplace celui de la villosité: le tégument dénudé se +colore de jaune vif, de rougeâtre, teintes qui, mélangées au noir +fondamental en proportions diverses, produit les combinaisons les plus +variées, si bien qu'il faut être averti, pour savoir qu'on a sous les +yeux des abeilles, car on dirait de véritables guêpes. + +Nous sommes loin, bien loin maintenant des Cœlioxys, et plus encore +des Mégachiles. Leur souvenir s'efface presque totalement, et, sans les +intermédiaires, sans les degrés que nous avons suivis un à un, jamais +l'idée n'eût pu venir que la charmante Nomade, au corps mince et fluet, +bariolé de jaune et de rouge, parfois tout jaune ou bien tout rouge, +puisse avoir quelque parenté, même lointaine, avec les robustes Abeilles +à grande lèvre. + +Nous ne mentionnerons même point une foule de genres, soit européens, +soit exotiques, la plupart pauvres en espèces, que comprend encore le +groupe des Nomadines. Nous y trouverions, diversifié à l'infini, le type +de ces Abeilles, et leur étude particulière ne nous apprendrait rien de +neuf. + +Cette instabilité de caractères que nous offrent les Nomadines est en +rapport avec l'adaptation de leurs espèces à une multitude de conditions +différentes. Les genres les plus divers, parmi les collecteurs de +pollen, sont leurs hôtes. + +Outre les Mégachiles, qui sont leurs victimes habituelles, les +Cœlioxys supplantent aussi parfois les Anthophores; tel le _C. +rufescens_, qui se rencontre fréquemment dans les cellules de l'_Anth. +parietina_ et de quelques autres Anthophores. + +Les Mélectes, les plus grosses des Nomadines, sont affectées aux +Anthophores. On est peu ou point renseigné sur le compte des Crocises. + +Les Dioxys sont les parasites attitrés des Chalicodomes. + +Les Épéoles se développent chez les Collétès (V. ce genre). + +Enfin les Nomades vivent surtout aux dépens des Andrènes. Aussi ne +faut-il pas s'étonner si leurs espèces sont nombreuses et varient à +l'infini, pour la taille, pour les formes et pour la coloration. Contre +200 Andrènes environ, que l'on compte en Europe, il existe près de 100 +Nomades. Il est vrai que quelques-unes sont à défalquer, comme parasites +des _Eucera_, des _Panurgus_, des _Halictus_. + +On sait peu comment les différentes Abeilles Parasites, dont nous venons +d'énumérer les genres, se comportent dans les nids des espèces +récoltantes, comment elles s'y prennent pour pondre dans les cellules et +substituer leur œuf à celui de l'Abeille travailleuse. Tout ce qu'on +en peut dire, pour l'avoir constaté, c'est que fréquemment elles +s'introduisent dans ces nids. D'un vol lent et tout à fait silencieux, +on les voit explorer les talus, et, en général, les endroits qui +conviennent aux hôtes que chacune d'elles recherche, entrer dans les +trous qui vont à leur taille, en sortir presque aussitôt, si le local ne +fait point leur affaire, passer à un autre et procéder de même jusqu'à +ce qu'elles trouvent le logis de l'abeille familière à leur espèce, où +elles séjournent plus longtemps. On suppose, mais on n'a pas vu que, si +elles arrivent au bon moment, alors qu'une cellule est approvisionnée et +non close, elles y pondent un œuf. Mais que de choses à connaître, +que d'inconnues à trouver! L'œuf de l'Abeille nidifiante est-il déjà +pondu au moment où l'Abeille parasite dépose le sien? Cette dernière +commence-t-elle par détruire l'œuf de la première? ou bien, comme le +Coucou, la larve étrangère supprime-t-elle d'une façon ou d'une autre +l'enfant de la maison? Bien habile sera l'observateur qui résoudra tous +ces problèmes. + +A l'hypothèse qui vient d'être indiquée et qu'en général on accepte, F. +Smith en préfère une autre. Il imagine que l'Abeille parasite, après +avoir pondu son œuf sur la provision qu'elle a trouvée toute faite, +clôt elle-même la cellule, et que l'Abeille nidifiante, à son retour, +trouvant sa besogne faite, se met à la confection d'une nouvelle +cellule. De la sorte, il n'y aurait point substitution de l'enfant de +l'étrangère à celui de la maîtresse du logis; le crime deviendrait +simple délit, vol au lieu d'assassinat. Il en résulterait un double +travail imposé à la travailleuse et ce serait tout. Le parasitisme, au +sens classique du mot, deviendrait un simple commensalisme. +Malheureusement les preuves font défaut à une hypothèse qui relèverait +singulièrement les Parasites,--c'était là peut-être, au fond, ce que +voulait Smith, homme excellent autant qu'ami passionné des Abeilles. +Mais on ne peut trouver bien significatif, comme preuve de travail, le +fait que les Nomadines ont quelquefois les pattes postérieures salies de +terre. On n'ajoute rien, en disant que leur tête aussi en est parfois +souillée, car toute abeille peut se trouver dans ce cas, alors que de +longues pluies ont détrempé le sol, et que l'argile adhère aisément sur +le corps de ces insectes, dans leurs allées et venues le long des +galeries. + +On a dit depuis longtemps, et l'on voit répéter encore dans maint livre +sérieux, qu'afin de mieux assurer l'existence des parasites et faciliter +leurs déprédations, la nature s'est plu à les déguiser sous la livrée +des hôtes dont ils ont pour mission de restreindre le trop grand +développement. Et l'on aime à citer l'exemple des Psithyres, dont chaque +espèce porterait les couleurs du Bourdon aux frais duquel elle vit. On +va même parfois jusqu'à étendre la règle à tous les parasites, à la +poser comme une loi du parasitisme. Un tel principe, trop facilement +accepté, n'a pu venir que d'observations superficielles, sinon d'idées +purement théoriques. Sans doute, d'une manière générale, les Psithyres +ont le vêtement des Bourdons, ce qui ne peut surprendre, quand on sait +que ce sont des Bourdons modifiés. On en peut dire autant de quelques +_Stelis_, qui ont l'ornementation des _Anthidium_. Sortir de ces vagues +données, c'est tomber dans l'erreur. Car, si le _Psithyrus vestalis_, +par exemple, ressemble _assez_ au _Bombus terrestris_, son hôtel +habituel, le _Ps. campestris_, varié de noir et de jaunâtre, ne +ressemble nullement au _B. agrorum_, entièrement fauve, qui l'héberge, +pas plus que le _Ps. Barbutellus_ (jaune et blanc jaunâtre sur fond +noir) ne mime le _B. pratorum_ (annelé de jaune vif et de roux). Le +_Stelis signata_ est aussi bariolé de jaune que l'_Anthidium strigatum_; +mais qu'a de commun le _Stelis nasuta_, à pattes rougeâtres, à abdomen +piqueté de blanc, avec le _Chalicodoma muraria_, sept ou huit fois plus +volumineux, et tout noir ou noir et roux, suivant le sexe? Et que dire +du _Dioxys cincta_, noir, à abdomen cerclé de rouge, qui vit chez les +_Chalicodoma pyrenaica_ et _rufescens_, tout fauves l'un et l'autre? des +_Mélectes_ en demi-deuil, logées chez les Anthophores, ou grises ou +fauves? Bien plus différents encore sont les _Epeolus_ tricolores, des +_Colletes_ cerclés de gris ou de fauve. Enfin est-il rien qui ressemble +moins aux sombres Andrènes que les gentilles Nomades à la parure de +guêpe? + +Non, si quelque artifice vient en aide aux Abeilles parasites pour les +aider à tromper leurs victimes, ce n'est pas le déguisement, à coup sûr. +C'est d'ailleurs si peu de chose que la vue, pour ces habiles +travailleurs, dont la plus ingénieuse industrie s'exerce à l'abri de la +lumière, dans les profondeurs du sol; qui savent si bien, sans le +secours de ce sens, trouver ce qui leur est bon, éviter ce qui leur est +nuisible. Et dans les espèces très variables, comme les Bourdons, ce +n'est point la couleur, assurément, qui avertit deux frères, l'un +jaunâtre, l'autre tout noir, qu'ils sont de même famille. + +Mais, a-t-on dit, en dehors du moment où l'un est supplanté par l'autre +ou dévoré par lui, hôte et parasite vivent dans les meilleurs termes. +«L'incurie de l'envahi, nous dit M. Fabre, n'a d'égale que l'audace de +l'envahisseur. N'ai-je pas vu l'Anthophore, à l'entrée de sa demeure, se +ranger un peu de côté et faire place libre pour laisser pénétrer la +Mélecte, qui va, dans les cellules garnies de miel, substituer sa +famille à celle de la malheureuse! On eût dit deux amies qui se +rencontrent sur le seuil de la porte, l'une entrant, l'autre sortant.» +(_Souvenirs entomologiques_, 3e série.) + +Il n'en va pas toujours ainsi, paraît-il; nous lisons dans Shuckard les +lignes suivantes: «L'Anthophore manifeste une grande répugnance +vis-à-vis de la Mélecte, et quand elle la surprend dans ses tentatives +d'invasion, elle se jette sur l'intrus et lui livre des combats +furieux. J'ai vu les deux combattants rouler dans la poussière; mais la +Mélecte échappa aisément, grâce au fardeau que l'Abeille portait à sa +demeure» (_British Bees_, p. 240.) Lepeletier dit absolument la même +chose pour les mêmes Abeilles. Rappelons encore, à ce sujet, ce que +Hoffer raconte des rapports, passablement tendus, entre Bourdons et +Psithyres. L'envahi ne demeure pas toujours impassible et inerte devant +l'envahisseur, et celui-ci n'a pas toujours toute liberté pour perpétrer +ses méfaits. + +Cependant M. Fabre a été témoin de la scène qu'il décrit; et d'autres +observateurs en ont vu de semblables. A voir le Nidifiant reculer, +s'effacer devant le Parasite, se retirer promptement de la galerie où il +l'a rencontré, et le laisser partir en paix, il semble que, saisi de +crainte ou d'horreur, il n'ait souci que d'éviter son contact. Il ne +peut cependant céder à la crainte, car il est mieux armé que l'intrus, +et jamais celui-ci ne l'attaque. On peut se demander si, en pareille +occurrence, le Nidifiant ne serait pas mis en fuite par quelque odeur +désagréable pour lui, répandue par le Parasite, odeur qui pourrait, à +certains moments, ne pas s'exhaler ou se trouver épuisée. Il serait +possible de concilier ainsi des observations paraissant contradictoires, +d'expliquer à la fois et les unes et les autres. Ce qu'il y a +d'incontestable, c'est que divers parasites répandent de très fortes +odeurs. Tout hyménoptériste pratique sait que les Nomades, par exemple, +exhalent une odeur assez âcre, rappelant celle du Céleri; les +Cœlioxys, quand on les capture, répandent une odeur fétide, ayant +quelque analogie avec celle des champignons desséchés. Il y aurait lieu +du reste de poursuivre les observations sur ce sujet, car, si l'on +considère l'importance qu'ont les odeurs dans la biologie des insectes, +et particulièrement des Abeilles, il est très naturel de penser qu'elles +peuvent avoir, dans les rapports entre Nidifiants et Parasites, le rôle +qui vient d'être indiqué. + + + + +ANDRÉNIDES + + + + +ACUTILINGUES + + +Les Andrénides à langue aiguë (fig. 86) comprennent une vingtaine de +genres, en tenant compte des Abeilles exotiques, dont le genre de vie +est à peu près ignoré. Nous nous bornerons au petit nombre de genres +européens dont la biologie est le mieux connue. + +[Illustration: Fig. 86.--Langue d'abeille courte et aiguë.] + + + + +LES ANDRÈNES + + +De tous les genres d'Apiaires, celui des _Andrena_ est le plus important +par le nombre des espèces qu'il renferme, près de deux cents pour +l'Europe seule. + +Bien différentes de la plupart des Abeilles précédentes, dont les formes +sont robustes et trapues, les Andrènes ont un corps élancé, un abdomen +déprimé (fig. 87 et 88). De plus, leurs allures sont placides; leur vol, +doux et silencieux, ne possède ni la puissance, ni le chant, qui sont +l'apanage des Abeilles normales. Ces attributs, qui affirment si haut la +supériorité de ces dernières, nous ne les trouverons plus dans aucune +des Abeilles que nous aurons à étudier. + +Parmi les caractères génériques des Andrènes, nous ne retiendrons que +les plus essentiels: trois cellules cubitales; une langue lancéolée de +longueur moyenne; chez les femelles, un appareil collecteur développé, +sur lequel nous reviendrons; au côté interne des yeux, un sillon large +et peu profond, revêtu d'un très court et très fin duvet, velouté, +chatoyant sous certaines incidences de la lumière, et que l'on appelle +le _sillon orbitaire_, la _strie frontale_; au bord du cinquième segment +abdominal, une frange épaisse et fournie de longs poils couchés, la +_frange anale_. + +[Illustration: Fig. 87.--Andrena Trimmerana, femelle.] + +L'appareil collecteur mérite de fixer l'attention. Outre une brosse +tibiale et tarsienne, peu différente de ce que nous avons vu chez les +Anthophorides, de longs poils recourbés garnissent le dessous des fémurs +et des hanches, ainsi que les côtés et l'arrière du métathorax. Ces +poils, développés surtout aux hanches, constituent la _houppe coxale_ +(fig. 95 _a_). + +[Illustration: Fig. 88.--Andrena Trimmerana, mâle.] + +Quant aux mâles, ils se font en général remarquer par la gracilité de +leurs formes, la grosseur parfois exagérée de leur tête. Ces +disproportions rappellent assez ces caricatures d'un goût douteux, où +l'on voit une tête énorme sur un corps mince et fluet. Aussi comprend-on +Shuckard, traitant d'_extravagante_ cette conformation, dont le mâle de +l'_A. ferox_ (fig. 89), fournit un des exemples les plus curieux. A ces +têtes extraordinaires correspondent encore des mandibules étroites et de +longueur démesurée. Souvent, enfin, une face jaune ou blanchâtre +distingue le mâle de sa femelle. Rarement il présente comme elle un +sillon intra-orbitaire, et toujours rudimentaire quand il existe. Jamais +il ne possède de frange anale. + +[Illustration: Fig. 89.--Andrena ferox, mâle.] + +Dans un genre aussi riche en espèces, les variations sont naturellement +considérables. Il n'en est pas de plus polymorphe. Pour la taille, +quelques Andrènes atteignent près de 20 millimètres; les plus petites ne +dépassent pas le quart de cette longueur. En fait de villosité, +certaines n'ont rien à envier aux Bourdons, et il en est de presque +glabres. Tantôt les poils sont à peu près uniformément répandus sur le +corps; tantôt ils ne couvrent que le thorax, et laissent l'abdomen à peu +près nu; enfin ils forment ou non des franges au bord des segments. +Longue ou courte, dressée ou inclinée, terne ou bien soyeuse, ou encore +veloutée, quelquefois écailleuse, la villosité est de couleur +ordinairement fauve, en des tons divers; mais elle peut aussi être +blanche ou noire, parfois argentée ou dorée. Le tégument, diversement +sculpté, est noir d'ordinaire, mais il passe souvent au jaunâtre ou au +rougeâtre; parfois il resplendit de teintes métalliques, vert-bleuâtres +ou bronzées. + +Très diversifiées entre elles, les femelles se distinguent +spécifiquement avec une suffisante facilité. Il n'en est pas ainsi des +mâles. Autant ils diffèrent de leurs femelles, autant ils se ressemblent +entre eux. Leur uniformité, dans certains types, est parfois +désespérante, et la différenciation spécifique, entre des mâles dont les +femelles ne peuvent être confondues, présente souvent les plus grandes +difficultés. + +Les Andrènes sont, en grande majorité, des Abeilles printanières. Une +multitude d'espèces font leur apparition dès les premiers jours du +printemps, dans le courant de mars, pour les contrées du nord; dans la +seconde quinzaine de février, pour le sud-ouest de la France; plus tôt +encore dans le midi méditerranéen. La plus précoce de toutes est l'_A. +Clarkella_, que l'on voit déjà voler, aux environs de Paris, en +Angleterre, avant même que la neige ait entièrement disparu. + +* * * + +Dès les premiers beaux jours, dès qu'éclatent les premiers chatons des +saules, un essaim bourdonnant enveloppe ces arbustes d'un doux et gai +bruissement. Dans le nombre, domine toujours l'active mouche à miel, +l'Abeille domestique. Mais çà et là on reconnaît une Andrène à sa preste +allure, à sa forme élancée. Un mois durant, l'amateur d'hyménoptères +peut promener son filet sur les branches jaunissantes et parfumées, il +amènera mainte Andrène, qu'il ne trouverait guère ailleurs. Mais les +chatons se flétrissent et tombent un à un, les butineuses diminuent, +bientôt il n'y en a plus. Les haies d'épine blanche, de cognassier ont +fleuri à leur tour, et les Andrènes y émigrent. Voici avril, les arbres +fruitiers se couvrent de fleur blanches ou roses; elles attirent les +Andrènes, qui semblent devenir rares, répandues qu'elles sont sur de +plus grands espaces. Après les arbres fruitiers, elles se dispersent. +Confinées d'abord, faute de choix possible, à quelques branches +fleuries, elles se disséminent plus tard, selon leurs goûts, et se +confinent chacune à la plante préférée. Quand le saule était seul, +toutes vivaient du saule; il est telle espèce dont le mâle ne connaît +que le saule; la femelle, plus tard venue, ne connaît que l'aubépine, le +prunellier ou l'euphorbe. + +Beaucoup d'Andrènes répandent, quand on les saisit, une agréable odeur +de miel, mêlée du parfum des fleurs. Quelques-unes seulement dégagent +une odeur désagréable, fétide, particulièrement celles qui visitent de +préférence les Crucifères. + +On peut toujours sans crainte prendre à la main même les plus grosses +espèces; leur aiguillon, beaucoup trop faible, ne parvient point à +percer la peau. + +Avril, mai et juin sont les mois les plus riches en Andrènes. Un certain +nombre d'espèces sont estivales; très peu sont exclusivement automnales. +La plupart n'ont qu'une génération dans l'année, quelques-unes en +fournissent deux, peut-être même davantage. + +* * * + +Les Andrènes sont bien loin de compter parmi les Abeilles les plus +industrieuses. Leur économie ne présente rien de particulièrement +intéressant et qui les distingue de celles que nous aurons à étudier +après elles. On sait, et c'est là tout, qu'elles creusent, dans un sol +plan ou incliné, une galerie quelquefois longue d'un pied, vers le fond +de laquelle s'ouvrent latéralement des conduits assez courts, dans +lesquels sont édifiées les cellules dont l'ensemble présente à peu près +la forme d'une grappe. Ces petits réceptacles, intérieurement polis, +sont remplis du mélange ordinaire de pollen et de miel, au-dessus duquel +un œuf est déposé, puis la cellule est fermée d'un tampon de terre. + +L'Andrène exécute ses travaux avec une grande activité, bien nécessaire +surtout aux espèces printanières, fréquemment exposées à voir leurs +opérations entravées par les intempéries. Son appareil de récolte, +exceptionnellement développé, lui permet de faire en peu de temps grande +besogne, et de tirer parti des moindres répits que laissent les +mauvaises journées. Elle charrie en effet d'énormes charges de pollen, +et peu de voyages lui suffisent pour remplir une cellule. + +On connaît peu le temps que met la larve pour terminer son repas et +subir ses transformations. Elle ne se file point de coque. La nymphe est +enveloppée d'une fine pellicule, dont la nature et l'origine sont +ignorées, et qui entoure de très près ses membres délicats. + +* * * + +Les Andrènes sont exposées aux attaques de divers parasites. Les Nomades +vont pondre dans les nids approvisionnés, qu'elles visitent sans exciter +la colère, ni même éveiller la défiance de leurs hôtes. On dresserait +une liste assez longue des espèces de Nomades et des Andrènes auxquelles +leur existence est attachée. Certaines Nomades paraissent vouées à une +seule et même espèce d'Andrènes; d'autres, moins exclusives, peuvent +vivre aux dépens de plusieurs. + +Une délicate mouche, le _Bombylius_, un proche parent de l'_Anthrax_, +que le lecteur connaît, parvient à s'introduire dans les terriers des +Andrènes, et se repaît de leurs larves. + +De nombreuses espèces de Coléoptères vésicants, s'il en faut juger par +les triongulins de formes variées que l'on trouve sur le corps d'une +foule d'Andrènes, se faufilent encore chez ces Abeilles. Leur histoire, +que personne encore n'a pu étudier, nous réserve sans doute bien des +surprises. + +* * * + +Mais les plus intéressants des parasites des Andrènes sont sans +contredit les _Stylops_. Ce sont des insectes bizarres, dont la place +dans les cadres zoologiques est assez mal assurée, et pour lesquels on a +fait l'ordre, peut-être provisoire, des _Strepsiptères_. + +[Illustration: Fig. 90.--Stylops mâle.] + +[Illustration: Fig. 91.--Stylops femelle.] + +[Illustration: Fig. 92.--Larve de Stylops, grimpant sur un poil +d'abeille.] + +Les mâles de Stylops (fig. 90) sont pourvus de grandes ailes plissées en +éventail; leur tête est ornée ou plutôt chargée d'antennes +extraordinaires, et munie de gros yeux saillants, sphéroïdaux, +remarquables par le petit nombre et la grosseur de leurs facettes. Les +femelles, aptères, ne quittent jamais le corps de l'Andrène (fig. 91) où +elles se sont développées, et conservent l'aspect larviforme, comme les +femelles des Lampyres, moins bien partagées encore que ces dernières, +car elles sont inertes et apodes. De leurs œufs, qui ne sont point +pondus, éclosent des animalcules qui sortent du corps de leur mère pour +s'aller répandre sur celui de l'Andrène (fig. 92). Extrêmement agiles et +admirablement conformés pour se cramponner aux poils de l'Hyménoptère, +comme les triongulins, mais bien différents de ces derniers, ils se font +transporter, on ne sait trop comment, dans les nids nouvellement +construits, et parviennent jusqu'aux larves. Moins dangereux que le +Méloïde, le jeune Strepsiptère ne cause point la mort de l'Andrène. Il +pénètre seulement dans le corps de la larve, et, après une mue qui le +dépouille de ses longues pattes et de tous ses appendices, il devient un +ver mou, qui se nourrit des sucs et du tissu adipeux de sa victime, +subit avec elle ses métamorphoses, et se voit, quand l'Andrène vient au +jour, à l'état de nymphe dans l'abdomen de celle-ci, sa tête seule +faisant saillie entre deux segments (fig. 93), le reste de son corps +caché dans la cavité abdominale. A cet état, le parasite ressemble assez +à une sorte de flacon à goulot (fig. 91). De ces nymphes, les unes se +vident, et il n'en reste que le fourreau béant: ce sont celles des +mâles. Les femelles demeurent en place et ne quittent jamais, nous +l'avons dit, le corps de leur hôte. + +Telle est, en peu de mots, l'histoire des Stylops, ou du moins ce que +l'on sait de leur histoire. + +Mais ces êtres bizarres ne sont pas curieux seulement par leur propre +évolution. L'influence que leur présence exerce sur l'Andrène qui les +porte mérite, encore plus qu'eux-mêmes, de fixer notre attention. Nous +ferons donc connaître les principaux effets de la _stylopisation_. + +On est souvent embarrassé pour déterminer l'espèce à laquelle appartient +une Andrène stylopifère. Il n'est pas de collection un peu nombreuse de +Mellifères de ce genre, qui n'en contienne quelques individus restés +sans détermination, que l'on est même disposé à considérer comme +représentant des espèces nouvelles. Il y a plus: on connaît depuis +longtemps ce fait bien surprenant, que tous les exemplaires connus de +certaines espèces d'Andrènes sont invariablement porteurs d'un ou +plusieurs Stylops. + +Ces singularités, longtemps regardées comme inexplicables, s'expliquent +aisément aujourd'hui, ou plutôt n'existent point, à vrai dire. Toutes +les espèces d'Andrènes paraissent sujettes aux attaques des Stylops; +aucune n'en est nécessairement et toujours victime. Mais tels sont les +changements que le parasitisme apporte dans la conformation et l'aspect +extérieurs des individus envahis, que les caractères spécifiques en sont +profondément altérés. L'espèce, dès lors, peut être méconnue, et c'est +ainsi que l'on a pu décrire comme des espèces particulières les +individus stylopisés, altérés, d'espèces anciennement connues, souvent +même très vulgaires. + +En quoi donc consistent ces modifications que la présence du Stylops +imprime aux organes de l'Andrène? + +L'Andrène stylopisée (fig. 93) se distingue, en général, d'un individu +sain de son espèce (fig. 87) par un aspect tout particulier. L'abdomen +est sensiblement raccourci et renflé, plus ou moins globuleux. Les +téguments en sont plus minces, par suite moins consistants, au point de +se plisser souvent après la mort. La tête de l'Andrène stylopisée est +ordinairement plus petite que celle de l'Andrène normale. La villosité +de l'abdomen devient plus abondante, surtout aux derniers segments, et +sa coloration s'altère profondément. Les poils, allongés d'une façon +étrange, deviennent soyeux, veloutés; leur teinte s'éclaircit, du noir +ou du brun tire au fauve ou au fauve doré. + +[Illustration: Fig. 93.--Andrena Trimmerana femelle, stylopisée.] + +Il n'est point étonnant que de tels changements aient pu tromper maint +observateur, et fait prendre pour des espèces légitimes de pures +variétés pathologiques d'espèces connues. + +Si importantes que soient ces modifications, il en est de plus +frappantes encore. Tout autant que les précédentes, elles altèrent le +type spécifique; mais elles sont en outre particulièrement remarquables +en ce qu'elles atteignent les attributs extérieurs de la sexualité. + +Ainsi la stylopisation a pour effet d'amoindrir ou d'annihiler, chez le +mâle, l'étendue de la couleur jaune de la face, assez ordinaire à ce +sexe, et de la faire apparaître, au contraire, chez la femelle, qui en +est dépourvue (fig. 94 _c_). L'appareil collecteur de pollen +s'amoindrit, le tibia devient grêle, les poils y diminuent en +développement et en nombre; enfin la brosse tibiale disparaît, et les +houppes coxale et métathoracique perdent de leur longueur, de leur +courbure, et accusent la même tendance. Inversement, le mâle stylopisé +montre, rarement toutefois, un certain développement de la brosse, tout +au moins un épaississement marqué du tibia. Enfin le sillon orbitaire, +la frange anale tendent à s'effacer dans la femelle, à se manifester +plus ou moins chez le mâle. + +[Illustration: Fig. 94.--Têtes d'Andrènes: _a_, femelle normale; _b_, +mâle normal; _c_, femelle stylopisée.] + +Il est à remarquer que ces changements ne sont point de simples +atténuations des attributs propres au sexe de l'individu qui les subit, +ce sont des inversions. L'Andrène stylopisée n'est pas seulement une +femelle ou un mâle amoindris: c'est une femelle qui emprunte les +attributs du mâle; c'est un mâle qui revêt les caractères de la femelle. + +[Illustration: Fig. 95.--Pattes d'Andrènes: _a_, femelle normale; _b_, +mâle normal; _c_, femelle stylopisée.] + +La nature des anomalies qui viennent d'être énumérées devait faire +naître le soupçon qu'elles sont la conséquence d'anomalies intérieures +plus graves, portant sur les organes de la reproduction. Et c'est en +effet ce qui a lieu. Le Stylops logé dans l'abdomen d'une Andrène ne se +nourrit point directement de ces organes, il ne les dévore point, comme +on eût pu le croire. Mais, outre l'atrophie dont il est cause, par un +simple effet de compression, il absorbe, il détourne à son profit les +sucs nourriciers dont ces organes avaient besoin pour atteindre à leur +parfait développement, et amener leurs produits à maturité. Les ovaires +d'une femelle d'Andrène stylopisée sont arrêtés dans leur développement +et ne contiennent jamais d'œuf mûr. C'est tout au plus si ses œufs +les plus gros ont le volume des plus avancés qui se voient dans une +Andrène à l'état de nymphe. + +L'Andrène stylopisée est donc forcément une Andrène stérile. Aussi ne la +voit-on pas creuser de galeries, ni butiner sur les fleurs, autrement +que pour y puiser sa propre nourriture. Incapable de procréer, elle n'a +aucun des instincts de la maternité. Elle ne sait ni fouir le sol, ni +fabriquer des cellules, ni les approvisionner. Les brosses d'une Andrène +stylopisée sont toujours nettes, jamais chargées de pollen[18]. + +Ce ne saurait donc être la femelle porteuse d'un Stylops, qui introduit +les parasites dans les nouvelles cellules, ainsi que Newport le croyait. +Ce sont évidemment des femelles saines, qui importent les larves +primaires de Stylops dans leurs nids. Comment ces petits êtres sont-ils +parvenus sur ces femelles? C'est là un secret qu'ils gardent encore, et +qu'il serait intéressant de leur ravir. + + + + +LES HALICTES. + + +Les Halictes (fig. 96 et 97) ont quelque chose de l'aspect extérieur des +Andrènes. Il n'est cependant pas besoin d'un examen soutenu pour les en +distinguer. Le 5e segment, toujours dépourvu de la frange propre aux +Andrènes femelles, présente, dans ce même sexe, chez les Halictes, une +conformation tout à fait caractéristique. C'est une incision +longitudinale et médiane, qui marque le bord postérieur de ce segment +(fig. 96, _a_). La tête, souvent renflée en arrière, est toujours plus +ou moins rétrécie et proéminente dans sa partie inférieure, et manque +absolument de sillon orbitaire. Comparé à celui des Andrènes, l'appareil +collecteur est notablement réduit: les fémurs sont garnis de longs +poils, mais la houppe coxale est absente, ainsi que la frange +métathoracique. La nervation alaire, la structure des organes buccaux +sont à peu près les mêmes. + +[Illustration: Fig. 96.--Halictus sexcinctus, femelle. _a_, fente +préanale.] + +[Illustration: Fig. 97.--Halictus sexcinctus, mâle.] + +Les mâles de _Halictus_ (fig. 97) ont une physionomie propre qui ne +permet de les confondre avec ceux d'aucun autre genre d'Abeilles, du +moins dans nos contrées. Leurs formes sont élancées, parfois très +grêles; leurs antennes filiformes assez longues; la tête singulièrement +rétrécie dans sa portion inférieure; l'abdomen, souvent plus long que +la tête et le thorax réunis, est fréquemment, très étroit et +cylindrique. + +Ce genre est moins riche en espèces que celui des Andrènes. Il n'en +offre pas moins des variations tout aussi grandes dans ses divers +représentants, et elles sont de même nature. Les couleurs métalliques y +sont plus fréquentes, et d'une remarquable richesse dans certaines +espèces exotiques; bon nombre des nôtres sont bronzées. Les couleurs +jaunâtre ou rougeâtre se montrent aussi quelquefois sur le tégument. La +villosité, jamais extraordinairement développée, peut, en certains cas +rares, masquer entièrement le tégument, mais sans jamais voiler les +formes: quelques espèces sont en effet vêtues de poils courts, appliqués +et très serrés, formant comme une couche uniforme de moisissure (_H. +mucoreus_, _vestitus_, etc.) Les segments portent souvent des bandes, +marginales ou basilaires, continues ou interrompues. + +* * * + +Le nom de _Halictus_ vient du mot grec _halizô_, qui signifie +rassembler. Latreille, en le créant, faisait allusion à l'habitude +qu'ont ces abeilles de se réunir souvent en grand nombre en un même +lieu, pour y établir leurs nids. Elles travaillent en terrain horizontal +ou incliné; le sol battu, les chemins fréquentés paraissent être +préférés par la plupart de leurs espèces. Walckenaer, il y a plus de +soixante-dix ans, a donné sur leurs travaux et leurs habitudes des +détails intéressants. + +On reconnaît d'ordinaire la présence de terriers de Halictes à de petits +monticules hauts de 2 à 3 centimètres, larges d'autant, qui les +surmontent, et au sommet desquels se voit un trou qui donne accès dans +une galerie. Durant le jour, on peut voir les femelles, d'un vol assez +lent, entrer dans leurs galeries et en sortir. Elles arrivent chargées +de pollen, et repartent débarrassées de leur fardeau et exactement +brossées. A certaines heures de la journée, quand le soleil est vers le +milieu de sa course et que ses rayons sont les plus chauds, les abeilles +font leur sieste au fond du terrier. Mais, sentinelles vigilantes, on +les voit, au moindre piétinement du sol, venir montrer leur face ronde à +la porte, et disparaître précipitamment, si elles jugent la curiosité +dangereuse. + +Si l'on visite le village dans la matinée, avant que le soleil ait donné +sur les petites taupinières, on les trouve recouvertes de terre +nouvellement apportée, encore humide. Si l'on est assez matinal, on +pourra même assister au travail, et voir de temps à autre une mineuse, +avec une grande activité, refouler à reculons, de ses pattes +postérieures, la terre qu'elle vient de détacher du fond. + +C'est donc pendant la nuit que le forage s'exécute, et la laborieuse +petite bête réserve ainsi les heures où le soleil est sur l'horizon pour +faire sa cueillette dans les champs et approvisionner les cellules. De +la sorte, pas de temps perdu. Le matin seulement, un court repos, pour +se refaire des fatigues de la nuit, avant d'aller aux champs. + +Il faut les observer surtout dans les chaudes soirées d'été, pour être +témoin de toute l'activité qu'elles déploient. «Vous les verrez alors, +dit Walckenaer, s'agiter avec vivacité au-dessus de leurs habitations +futures, et vous apparaître en si grand nombre, qu'à la clarté douteuse +de la lune, elles semblent un nuage flottant sur la surface du sol. +Examinez-les avec attention, et, si la lumière des nuits vous manque, +voici le moyen d'y suppléer. Vous entourez deux ou trois bougies d'un +papier peu transparent; vous avez soin de les placer, avant l'entière +chute du jour, sur le lieu de vos observations; vos abeilles, +accoutumées à cette lumière, n'en continueront pas moins leurs travaux +lorsque la nuit sera venue. Vous les trouverez alors tellement +empressées à l'ouvrage, que vous pouvez les observer de très près sans +les troubler. Que dis-je? vous passez au milieu de ce groupe, qui couvre +en planant le milieu d'une grande allée; il se sépare un instant pour +éviter vos pieds destructeurs, mais les abeilles qui le composent, plus +promptes à se rallier que les soldats d'une phalange macédonienne, dès +que vous êtes sorti de l'espace qu'elles remplissent, reprennent chacune +leur poste, et travaillent avec un nouvel empressement. Vous pouvez +passer et repasser plusieurs fois au milieu d'elles, sans parvenir à les +décourager et à les effrayer. + +«Le travail de nos abeilles se prolonge très avant dans la nuit; on les +voit encore toutes occupées à une heure du matin; mais, vers les cinq ou +six heures, on n'en voit plus qu'un petit nombre, et la plus grande +partie est alors renfermée dans les trous. Ce n'est guère que vers les +huit ou neuf heures, quand la chaleur commence à se faire sentir, +qu'elles se dispersent sur les fleurs.» + +* * * + +Que se passe-t-il au fond de ces trous, et quelle est la structure de +ces galeries? Pour s'en rendre compte, l'auteur que nous venons de citer +enleva du sol exploité par ses abeilles, à l'aide de tranchées, de gros +blocs de terre. Il n'y avait ensuite qu'à entamer méthodiquement ce bloc +avec un instrument tranchant, soit par le bas, soit par les flancs, pour +mettre au jour, dans tous leurs détails, les habitations des Halictes. + +Elles consistent d'abord en un conduit principal, vertical ou un peu +oblique, qui, à la profondeur de cinq pouces environ, pour l'espèce +observée par Walckenaer (_H. vulpinus_), émet sept ou huit conduits +secondaires, peu écartés les uns des autres, et dont le fond se trouve à +peu près à huit pouces de distance de la surface du sol. + +La galerie principale, très étroite à l'entrée, et juste suffisante pour +livrer passage à l'abeille chargée de pollen, s'élargit bientôt et +acquiert un diamètre 4 ou 5 fois plus considérable que celui de +l'entrée. Elle est intérieurement polie avec un très grand soin, et +revêtue d'un enduit blanchâtre. L'orifice supérieur, la porte d'entrée, +continuée, ainsi qu'on l'a vu, au-dessus de la surface du sol, à +travers le monticule de terre provenant des déblais, est fréquemment +obturée par les pieds des passants, mais toujours dégagée et rétablie +avec une persévérance que rien ne lasse. + +Chaque cellule est approvisionnée d'une boule de pâtée pollinique, sur +laquelle un œuf est pondu, puis la cellule est bouchée avec un tampon +de terre. Quatre ou cinq semaines après, la larve sortie de cet œuf a +achevé ses provisions, et se transforme en nymphe sans se filer de +coque. Quelques jours plus tard, le jeune Halicte a subi sa dernière +transformation, percé sa coque, traversé la galerie, et il prend son +essor dans les airs. + +Le _H. quadristrigatus_, une autre espèce observée par Walckenaer, et la +plus grande du genre dans nos contrées, présente quelques différences +dans son architecture. La galerie d'accès, fort large d'entrée, est +oblique et doublement sinueuse. Les cellules sont toutes agglomérées +dans une cavité sphéroïdale d'environ trois pouces de diamètre, reliées +les unes aux autres, et rattachées à la paroi de la cavité par des +traverses irrégulières, dont l'ensemble forme un lacis inextricable. Ces +cellules, comme toujours, s'ouvrent isolément dans la galerie +principale. + +L'économie intérieure des Halictes est donc en somme à peu près celle +des Andrènes. Mais leur biologie est bien différente, et a donné lieu à +plus d'une interprétation. + +On pensait, jusqu'en ces derniers temps, que les Halictes n'ont qu'une +seule génération dans l'année, une génération née en été, dont les mâles +meurent avant l'hiver, et dont les femelles, fécondées en automne, +passent la mauvaise saison enfouies dans le sol, pour reparaître au +printemps, creuser leurs galeries, approvisionner leurs cellules, et +pondre la génération nouvelle destinée à éclore en été. + +D'après une publication récente de M. Fabre, les Halictes auraient deux +générations par an; la première, estivale, se montrant en juillet, et +provenant de la ponte effectuée en mai par les femelles ayant hiverné; +la seconde, automnale, dérivant des femelles nées en juillet. La +première génération, d'après M. Fabre, serait exclusivement composée de +femelles, et par suite la seconde, qui comprend les deux sexes, ne +résulterait de la première que par voie de parthénogénèse. Ce savant n'a +vu aucun mâle parmi les femelles de juillet, chez deux espèces qu'il a +eu toute facilité d'observer, jour par jour, dit-il, les _Halictus +scabiosæ_ et _cylindricus_. Pour être plus exact, sur 250 Halictes de la +seconde espèce, exhumés de leurs galeries, les uns déjà transformés, les +autres à l'état de nymphe ou de larve, il se trouva, les éclosions +terminées, 249 femelles et un mâle unique, un seul. «Et encore était-il +si petit, si faible, dit l'auteur, qu'il périt sans parvenir à +dépouiller en entier les langes de nymphe. Une population féminine de +249 Halictes suppose d'autres mâles que ce débile avorton. Ce mâle +unique est certainement accidentel.... Je l'élimine donc comme accident +sans valeur, et je conclus que, chez l'Halicte cylindrique, la +génération de juillet ne se compose que de femelles[19].» + +Malgré toutes les apparences, cette conclusion est absolument fausse. En +effet, sur les 50 à 60 espèces de Halictes vivant dans nos contrées, les +deux tiers au moins m'ont fourni des mâles, pris en juillet, à l'époque +où, suivant M. Fabre, il n'existerait que des femelles; et de ce nombre +sont précisément les deux Halictes observés par lui. Dans plusieurs +espèces même, quelques mâles se rencontrent déjà sur la fin de juin. Si +l'apparition des mâles est si précoce, il n'y a évidemment point à +admettre, chez les Halictes, une génération virginale, hypothèse +reposant uniquement sur le fait inexact de l'absence de mâles en +juillet. + +Comment expliquer cependant l'erreur de M. Fabre? Peut-être est-il venu +trop tard, quand il a procédé à l'exhumation des cellules. Pratiquée +quelques jours plus tôt, elle eût infailliblement donné de tout autres +résultats, et l'unique avorton jugé exceptionnel et non avenu se fût +trouvé accompagné de frères nombreux. Il est d'ailleurs un fait qui +constitue un témoignage irrécusable, c'est que l'autopsie de ces +femelles prétendues parthénogénésiques atteste leur fécondation. + +Il nous faut donc revenir, au sujet de la multiplication de ces +Abeilles, aux anciennes notions, quelque peu modifiées cependant. Une +génération automnale donne des femelles qui, fécondées, passent l'hiver +comme le font les Bourdons, pour n'exécuter leurs travaux et ne pondre +leurs œufs qu'au printemps. La génération qui en résulte, et se +montre en juin et juillet, fournit une deuxième génération, celle +d'automne. L'une et l'autre sont composées de mâles et de femelles. + +M. Fabre aura contribué à établir que la génération estivale,--à tort +regardée par lui comme exclusivement femelle,--en fournit dans l'année +même une seconde, alors que l'on admettait que cette génération estivale +était celle dont les femelles hivernent. Ceci s'écarte des idées +généralement reçues concernant les Halictes. Mais c'est le seul moyen de +rendre compte, et des observations de M. Fabre et des faits suivants. Ce +n'est point seulement au printemps que l'on voit les femelles de +Halictes butiner sur les fleurs et amasser du pollen, partant +approvisionner des cellules. Dès le mois de juillet, on en voit, +jusqu'en septembre, et pour certaines espèces, jusqu'en octobre. Cette +continuité de trois et quatre mois dans les travaux de ces Mellifères, +une seule génération n'y saurait suffire. + +Il faut donc que, dès juillet, plusieurs générations se succèdent, +jusqu'à la dernière d'automne. Ces générations doivent même chevaucher +les unes sur les autres, sans intervalle qui les sépare, les premiers +nés de celle qui suit devançant les derniers de celle qui précède, et +cela, tant que le beau temps permet le développement des jeunes. Quand +viennent les premiers froids d'octobre, les travaux s'arrêtent, et les +jeunes femelles déjà fécondées sont forcées d'attendre le printemps pour +commencer leurs travaux. + +Quant aux mâles, il résulte de ce qu'on vient de lire qu'il n'en existe +point au printemps. Les premiers qui apparaissent, fils de mères ayant +hiverné, ne commencent à se montrer qu'en juin. Rares à cette époque, +déjà nombreux en juillet, ils deviennent extrêmement abondants en +automne, dans certaines espèces. Ils passent leur temps à butiner +négligemment sur les fleurs, mais, plus assidûment, à inspecter, d'un +vol oscillant et un peu brusque, qui les fait aisément reconnaître, les +plantes fleuries visitées par leurs femelles, surtout les talus +ensoleillés, où ils guettent leur première sortie. + +Sur le déclin du jour, longtemps avant que le soleil soit près de +l'horizon, vers les quatre ou cinq heures, ils cessent leurs poursuites +et songent à la retraite. Ils se réfugient alors dans une vieille +galerie, dans un trou quelconque du talus; mais, comme s'il leur en +coûtait de dire un dernier adieu au soleil, ils sortent et rentrent plus +d'une fois avant de se décider à rester; un peu plus tard enfin, on les +trouve, nombreux parfois dans le même réduit, tous de la même espèce, +dormant fraternellement côte à côte, oublieux de leur rivalité du jour. +D'autres fois, comme s'ils s'étaient donné le mot, ils se perchent dans +l'inflorescence d'une plante aimée, alors qu'on n'en voit pas un seul +sur la plante d'à côté, pourtant de même espèce, et ils passent ainsi la +nuit, exposés au refroidissement, à la rosée, à la pluie. + +Le réveil des femelles, à la fin de la mauvaise saison, ne se fait point +simultanément pour toutes les espèces. Certains Halictes, et parmi eux +les plus communs, sont tout aussi précoces que les premières Andrènes, +et se rencontrent avec elles sur les chatons des saules. L'apparition +des autres s'échelonne le long des mois de mars et d'avril. Un des plus +tardifs à se montrer est le _H. quadristrigatus_, dont nous avons déjà +parlé. + +* * * + +Il serait difficile de dire quelles sont les plantes préférées des +Halictes, tant est considérable le nombre de celles qu'ils visitent. On +peut cependant remarquer que les Chicoracées et les Carduacées en +attirent un grand nombre. Mais ils ne dédaignent point les Labiées, les +Verbénacées, les Ombellifères. + +Ils répandent souvent une odeur suave, comme les Andrènes. Leur vol est +tout aussi calme et doux que le leur. Mais il ne faut les saisir à la +main qu'avec précaution; leur aiguillon, plus robuste que celui de ces +Abeilles, occasionne des piqûres fort douloureuses, au moment où elles +sont produites, mais dont l'effet n'est point durable. + +* * * + +Les Halictes sont victimes de nombreux parasites. + +Comme les Andrènes, on les voit, mais plus rarement, porteurs de +Strepsiptères, appartenant au genre _Halictophagus_, mais dont +l'évolution n'a point été étudiée. Plus souvent on trouve, au milieu des +poils de leur thorax, des triongulins particuliers, qu'on ne connaît pas +davantage. + +[Illustration: Fig. 98.--Cerceris ornata.] + +On sait mieux qu'ils deviennent fréquemment la proie d'un fouisseur du +genre _Cerceris_ (fig. 98), le _C. ornata_, dont les faits et gestes +étaient déjà connus de Walckenaer, et que bien des naturalistes ont +observé depuis. Le Cercéris est un habile chasseur de Halictes, et il en +fait une énorme consommation, pour l'approvisionnement de ses nids. Peu +exclusif, le ravisseur s'accommode des proies les plus variées, grandes +ou petites, mâles ou femelles, pourvu que ce soient des Halictes. C'est +tantôt sur les fleurs où les abeilles butinent, tantôt sur les talus où +sont leurs nids, que le Cercéris se livre à la chasse du gibier que +réclament ses larves. Planant tranquillement au-dessus d'une colonie +populeuse, ou explorant d'un vol circulaire les sommités fleuries que +visitent les Halictes, malheur à celui qu'il voit posé sur le sol ou +dans une fleur! Il fond sur lui comme un trait, le saisit entre ses +pattes robustes et l'emporte, pour aller se poser à quelque distance, +sur une feuille ou bien à terre. Là, tenant la pauvre abeille le cou +serré entre les énormes tenailles de ses mandibules, il lui glisse son +abdomen sous la tête, et, lentement, à plusieurs reprises, il darde son +aiguillon entre la tête et le thorax de sa victime; puis, longuement +encore, il répète la même opération à la jointure du thorax et de +l'abdomen. Le Halicte, désormais paralysé et inerte, mais non tué, est +porté dans la galerie déjà creusée, au fond d'une cellule déjà prête, +destiné, avec deux ou trois autres ayant subi le même sort, à devenir la +pâture d'une larve, enfant de son bourreau. A voir la multitude de +Cercéris ornés qui hantent en été et en automne les _Eryngium_, les +_Daucus_, les Menthes, on plaint les malheureux Halictes, car on +comprend l'effroyable consommation à laquelle il leur faut suffire, et +dont ils font tous les frais. + +Et pourtant ce n'est pas assez de ces terribles ennemis. Ils en ont +d'autres, moins féroces sans doute, moins cruels, mais tout aussi +destructeurs peut-être, ce sont, les Sphécodes, qui nous occuperont +bientôt. + +* * * + +Moins riche en espèces, au moins d'un bon tiers, que le genre _Andrena_, +le genre _Halictus_ a une bien plus grande extension, car il est +répandu, non seulement dans l'ancien et le nouveau monde, mais aussi en +Australie, dans la Nouvelle-Zélande, où il n'existe point d'Andrènes. +Les Halictes sont donc véritablement cosmopolites. + +En Amérique, où les représentants de ce genre sont probablement aussi +nombreux qu'en Europe, il semble s'être en outre subdivisé en plusieurs +autres: ce sont les _Augochlora_, les _Megalopta_, les _Agapostemon_, +tous exclusivement propres au nouveau monde, ne différant des _Halictus_ +que par des caractères insignifiants, et tous remarquables par les +splendides couleurs métalliques dont ils sont parés. + + + + +LES SPHÉCODES. + + +Ce nom signifie _semblable à une guêpe_. Il n'y faut point attacher +d'importance, car il serait bien difficile de dire à quelle sorte de +Guêpes peuvent bien ressembler des insectes noirs, avec l'abdomen rouge +au moins en partie. Vraies abeilles, il n'en faut pas douter (fig. 99 et +100). Ce sont même de très proches parents des Halictes. Ils en ont la +physionomie générale, si bien que lorsqu'on a affaire à un Halicte à +abdomen rougeâtre, comme il en existe quelques-uns, il n'y a pas qu'un +débutant qui puisse être embarrassé pour savoir si c'est vraiment un +Halicte, ou bien si ce ne serait pas plutôt un Sphécode. +L'hyménoptériste exercé lui-même aura besoin de recourir à la loupe, +pour constater si le cinquième segment présente ou non l'incision +caractéristique des Halictes, et dont il n'y a pas trace chez les +Sphécodes. Pas de trace est trop dire, car ce que la loupe ne montre +pas, le microscope le révèle: il existe chez les Sphécodes un rudiment +bien près d'être effacé, mais cependant bien réel, de l'incision +pré-anale, perdu sous les poils qui frangent le cinquième segment. Autre +caractère distinctif,--celui-ci très important, et nous y +reviendrons,--les pattes postérieures sont, chez les Sphécodes, +absolument dépourvues de poils collecteurs. Tout le reste est des +Halictes, tout, jusqu'à des détails insignifiants de la nervation +alaire, de la structure de la bouche. C'est à peine s'il faut signaler +une sculpture ordinairement fort grossière du thorax, qui est +ordinairement presque tout à fait glabre. Les mâles ne sont pas moins +halictiformes que les femelles; leurs antennes linéaires, allongées, +sont, par les proportions relatives et la forme de leurs articles, de +vraies antennes de Halictes: leur corps est un peu moins élancé, leur +chaperon point taché de jaune, c'est là tout ce qui les distingue. + +[Illustration: Fig. 99.--Sphecodes gibbus, femelle.] + +[Illustration: Fig. 100.--Sphecodes gibbus, mâle.] + +Enfin, dans la plupart des espèces, comme chez les Halictes, les +femelles, fécondées en automne, passent l'hiver profondément terrées +dans les talus, où, le printemps suivant, on les voit voler et fureter +dans les trous. + +* * * + +On a rarement méconnu les affinités des Sphécodes; mais leur genre de +vie a fait l'objet de bien des discussions. Encore aujourd'hui, les +apidologues sont loin d'être d'accord à leur endroit. Comme pour les +Prosopis, à côté desquels on les a souvent rangés,--bien mal à propos, +il faut le dire--on est à savoir si les Sphécodes sont nidifiants ou +parasites. + +Lepeletier de Saint-Fargeau, se fondant sur l'absence d'organe +pollinigère, voyait en eux des parasites. C'était aussi le cas des +Prosopis, dont le non-parasitisme a été démontré depuis. Mais pour les +_Sphécodes_, la preuve n'a jamais été faite; personne encore n'a vu et +décrit leurs nids, n'a recueilli leurs cellules, n'a été témoin de leur +éclosion. On possède, il est vrai, les observations de F. Smith, de +Sichel; mais elles sont loin d'être concluantes. Ainsi l'auteur anglais +aurait constaté seulement, dans un même talus habité par des Halictes et +des Sphécodes, que ceux-ci n'entraient jamais dans les galeries des +premiers. Quant à Sichel, tout comme Lepeletier, qu'il veut réfuter, il +est manifeste qu'il est _a priori_ convaincu, mais en sens inverse. De +ce que le non-parasitisme des Prosopis et des Cératines est démontré, +malgré l'absence d'appareil collecteur, il induit le non-parasitisme des +Sphécodes. Il va même jusqu'à leur attribuer la faculté de recueillir le +pollen avec la tête. Les Sphécodes, comme les Prosopis, comme toute +espèce d'insecte à face plus ou moins velue, peuvent, en se vautrant +dans les fleurs, se charger de pollen, non seulement par la tête, mais +par n'importe quelle partie du corps, et les mâles, qui ne récoltent +pas, aussi bien que les femelles. Cela n'a nulle signification comme +preuve de récolte. + +On a le droit, semble-t-il, d'être plus exigeant que les auteurs que +nous venons de citer, et d'attendre, pour avoir la certitude que les +Sphécodes approvisionnent eux-mêmes leurs cellules, que leur +nidification ait été observée. + +On ne peut cependant s'empêcher de remarquer, que les allures de ces +animaux ne parlent guère en faveur d'habitudes laborieuses. Durant toute +la belle saison, on peut voir les Sphécodes planer sur les talus et les +chemins battus, s'introduire dans quelque galerie de Halicte, en +ressortir bientôt pour se mettre à la recherche d'une autre, à la +manière d'une Nomade. Tout autres sont les façons d'une abeille +nidifiante. Elle n'a que faire de visiter plusieurs galeries; elle n'en +fréquente qu'une, toujours la même, la sienne propre, où elle entre sans +hésiter, chargée de pollen, d'où elle sort prestement, allégée de son +fardeau, pour revenir, au bout de quelque temps, avec une provision +nouvelle. Une fiévreuse activité,--on dirait même la notion de la valeur +du temps et le souci de n'en point perdre--distingue toujours l'abeille +laborieuse de l'abeille parasite, lente et cauteleuse dans ses +mouvements. Ces différences d'allures ont, comme indice des mœurs +réelles, une importance qui ne saurait échapper au naturaliste quelque +peu familiarisé avec les habitudes des Hyménoptères. + +Les Sphécodes paraissent donc unis aux Halictes par des rapports +absolument semblables à ceux qui lient les Psithyres aux Bourdons. Les +Sphécodes sont véritablement les Psithyres des Halictes. Attachés +biologiquement à eux, ils les accompagnent dans tout leur domaine +géographique: on a trouvé des Sphécodes jusqu'en Australie. + + + + +LES DASYPODES. + + +Les Abeilles du genre _Dasypoda_ (pieds velus) sont remarquables, entre +toutes celles de nos contrées, par l'extraordinaire développement de +leur brosse tibio-tarsienne. + +[Illustration: Fig. 101.--Dasypode femelle.] + +[Illustration: Fig. 102.--Dasypode mâle.] + +Outre ce caractère, qui constitue le trait le plus frappant de leur +physionomie, elles se distinguent par leur abdomen fortement déprimé, +obtus au bout, presque nu, garni seulement sur le bord des segments de +larges franges souvent interrompues, sauf au moins la dernière, qui +toujours est entière et très fournie. Le mâle, dont le corps est plus +velu, a l'abdomen atténué en arrière, orné de franges continues à tous +les segments. Les antennes, plus longues chez le mâle, sont toujours +arquées dans les deux sexes. Leur vestiture est généralement fauve; +quelques-unes sont presque entièrement habillées de noir. Leurs espèces, +peu nombreuses,--une douzaine pour toute l'Europe,--sont estivales ou +automnales. Les Composées, particulièrement les Chicoracées, sont leurs +plantes de prédilection; une espèce (_plumipes_) visite exclusivement +les Scabieuses. + +La plus commune d'entre elles, «la _Dasypoda hirtipes_, faisait déjà au +siècle dernier, avant même d'être baptisée, l'étonnement de Conrad +Sprengel, par les énormes charges de pollen qu'elle charrie. On +comprendra donc que, continuateur reconnaissant de Sprengel, je me sois +laissé aller aussi mainte fois à considérer cette jolie Abeille[20].» +Ainsi s'exprime Hermann Müller, le continuateur distingué, non seulement +de Sprengel, mais aussi de Darwin, dans l'étude des rapports des Fleurs +et des Insectes. Nous lui devons, sur la _Dasypode à pieds velus_ (fig. +101 et 102), un fort intéressant mémoire, auquel nous emprunterons les +faits contenus dans ce chapitre. + +* * * + +La Dasypode creuse des terriers dans les sols argilo-sableux. Quand un +terrain paraît lui convenir,--et elle ne dédaigne pas les endroits +battus par les pieds des passants,--on la voit l'entamer de ses +mandibules et de ses pattes antérieures, puis abandonner le travail +commencé, pour le renouveler à deux ou trois reprises, avant de se +décider définitivement à le poursuivre. Quand le trou est assez +approfondi pour que son corps puisse s'y cacher entièrement, on voit que +les longs poils jaunes de ses pattes postérieures ne lui servent pas +uniquement pour le transport du pollen. Elle les emploie aussi pour +refouler la terre qu'elle a détachée du fond de sa galerie jusqu'à +l'orifice, et pour la rejeter au loin. + +[Illustration: Fig. 103.--Dasypode travaillant à sa galerie.] + +Dans cette opération, la Dasypode remonte à reculons dans son trou, les +jambes postérieures ployées sous le corps, et appliquées contre +l'abdomen, dont la face inférieure, avec les poils des pattes, refoulent +le sable vers l'entrée. L'abeille, toujours marchant à reculons, sort du +trou, et l'on constate qu'elle ne se meut ainsi qu'avec ses pattes +intermédiaires. Elle les tient fort écartées de part et d'autre, et les +fait mouvoir alternativement à intervalles égaux. En même temps, les +pattes antérieures balayent le sable refoulé, en le lançant par-dessous +le corps entre les pattes intermédiaires, et cela d'un mouvement si +rapide, qu'on a peine à reconnaître qu'elles exécutent leur va-et-vient +environ quatre fois en une seconde. Quant aux pattes postérieures, +suivant un autre rythme, beaucoup plus lent, elles sont alternativement +ramenées en arrière, de manière à s'allonger droit sous le ventre, puis +écartées (figure 103), toujours également tendues, jusqu'à faire un +angle droit avec l'axe du corps; dans ce dernier temps, elles rejettent +à droite et à gauche, avec les longs poils de leurs brosses, le sable +que les jambes antérieures ont balayé en arrière, la seconde précédente. +Ce double mouvement des pattes postérieures dure ainsi environ une +seconde. De cette façon s'établit, depuis l'entrée de la galerie +jusqu'à la distance à laquelle l'abeille s'avance à reculons, un large +sillon, au milieu duquel règne une crête étroite, correspondant à la +position des pattes ramenées sous le ventre; et, à droite et à gauche, +se voient les traces de ces mêmes pattes déjetées, au point où s'arrête +leur coup de balai. Tous ces mouvements s'exécutent sans aucune +interruption, si ce n'est un arrêt très court des jambes de devant, au +moment où les postérieures ramenées vont s'écarter de nouveau. + +Ainsi, chaque paire de pattes, suivant un rythme particulier, et +remplissant un rôle distinct, concourt à un même but, l'expulsion du +sable loin de l'orifice. Ce travail exécuté, l'abeille retourne aussitôt +au fond de son terrier; on la voit réapparaître bientôt, avec une +nouvelle charge de sable, et la même suite d'opérations se répète. Dans +une circonstance où la traînée de sable s'étendait à 7 centimètres loin +du trou, H. Müller compta qu'il fallait à l'abeille une demi-minute à +peine pour entrer dans la galerie, creuser, balayer et rentrer de +nouveau. Quand l'abeille juge la traînée de sable assez étendue, elle +économise le temps et la peine en en commençant une autre. Finalement +elle ferme sa galerie, après l'avoir approvisionnée comme il va être +dit, et un petit monticule de sable nouvellement extrait en surmonte +l'entrée. + +Le temps que l'abeille séjourne dans sa galerie pour l'approfondir +dépend naturellement de la longueur qu'elle lui a déjà donnée. Tantôt +elle n'y reste que quelques secondes; d'autres fois une minute et demie, +et jusqu'à deux minutes. Un quart de minute lui suffit d'ordinaire pour +balayer le sable rejeté jusqu'au bout de la traînée. Elle n'en atteint +pas toujours l'extrémité; si la charge est plus faible, elle se contente +de quelques coups de balai et rentre aussitôt. + +Les galeries atteignent, ordinairement une profondeur de 4--6 +décimètres; mais elles peuvent ne pas dépasser 2 ou 3. D'abord un peu +obliques, elles plongent bientôt à peu près verticalement, sans trop de +régularité cependant, et en s'infléchissant d'un côté ou de l'autre. +Exceptionnellement, on les voit s'écarter beaucoup de la ligne droite, +parfois même décrire une sorte de spirale. + +Le fond de la galerie se dévie toujours à angle droit et constitue une +cellule. D'autres cellules sont creusées à des hauteurs d'environ deux +centimètres les unes des autres, et diversement orientées. Leur nombre +varie d'une galerie à une autre. H. Müller en a compté 6, d'autres fois +plus, pour un même conduit. Ces cellules sont arrondies et closes de +toutes parts. Chacune contient une masse de pollen avec une larve ou un +œuf. + +Quand la Dasypode a approvisionné la première cellule, celle du fond, et +y a pondu son œuf, elle la bouche avec la terre provenant des déblais +de la seconde cellule qu'elle creuse au-dessus. Et ainsi de suite. De +cette façon elle n'a point à creuser tout exprès, pour se procurer les +matériaux nécessaires à la clôture. Mais, d'autre part, comme chaque +cellule représente un certain espace vide, occupé par la pâtée +pollinique et la larve, il reste un excédent de déblais, qui sert à +combler le canal principal. L'abeille n'a de la sorte rien à rejeter en +dehors de la galerie, tant qu'elle construit les cellules. + +Il est à remarquer que la Dasypode ne prend aucun soin de polir ni de +vernisser la paroi intérieure des cellules, comme tant d'autres Abeilles +le pratiquent. La loupe n'y montre que le sable empreint de pollen mêlé +de miel. + +Toutes les cellules terminées, la galerie est bourrée de terre jusqu'à +l'orifice, que rien ne fait plus reconnaître au dehors, si ce n'est la +couleur différente du tampon qui le bouche. + +* * * + +Les Dasypodes, comme nombre d'autres Abeilles solitaires, peuvent, quand +leur nombre et une exposition favorable s'y prêtent, former des colonies +plus ou moins populeuses. Circonstance on ne peut plus propice à +l'observation, et qui n'a point fait défaut à H. Müller. Aussi la +biologie de la Dasypode peut-elle compter aujourd'hui parmi les mieux +connues, à côté de l'histoire des Abeilles Ronge-bois ou des Coupeuses +de feuilles de Réaumur. + +Nous avons assisté au travail normal et régulier du forage des galeries +et de la construction des cellules. Divers accidents peuvent en déranger +le cours, et y apporter un trouble plus ou moins sérieux. Tels sont les +piétinements des passants, qui bouchent les terriers, les grandes pluies +d'orage, qui les engorgent de terre délayée. + +Que l'abeille soit surprise par ces contretemps, alors qu'elle est en +train de forer ou d'approvisionner les cellules, elle ne tarde pas à +remettre les choses en état. Les galeries sont débouchées, le sable ou +la terre humide rejetés à l'extérieur. Si l'accident est survenu un peu +tard dans la journée, au point qu'il n'y ait plus à sortir pour aller +aux provisions, le déblai est simplement accumulé en petit tas au-dessus +de l'orifice, qui reste fermé. Si le soleil doit encore rester plusieurs +heures sur l'horizon, les galeries sont rouvertes, et un trou est percé +à cet effet sur le côté du petit monticule de terre rejetée. + +Les dérangements peuvent se répéter plusieurs fois de suite; le dégât +est toujours réparé de même par la patiente abeille. Seulement le +monticule de terre rejetée hors de la galerie devient chaque fois plus +petit, parce que chaque fois moins de terre est repoussée à l'intérieur. +Alors aussi l'orifice, qui jadis s'ouvrait sur le côté du petit tas de +terre, s'ouvre juste au sommet. C'était par économie de peine qu'il +était d'abord pratiqué sur le côté. + +Pourquoi ces monticules, qui n'existaient pas au début? La raison en est +bien simple. Si la Dasypode, creusant le canal principal, s'évertuait à +refouler, sans plus, tous les déblais hors du trou, un énorme cône de +déblais s'entasserait au-dessus, avec menace perpétuelle d'éboulements +et obstruction fréquente de la galerie. De là vient la nécessité de +déblayer la porte d'entrée, et d'étendre les déjections au loin. +Pareille nécessité n'existe plus, quand il n'y a qu'à jeter dehors +quelques pelletées. + +La Dasypode ne creuse pas toujours ses nids en terrain horizontal, ce +qui rend indispensable la manœuvre curieuse, mais pénible, de +l'expulsion des déblais à distance. Elle peut nicher aussi dans un sol à +surface inclinée. La pente naturelle suffit alors à empêcher la terre +extraite de stationner sur l'orifice, et l'abeille est dispensée du +supplément de travail que nous avons décrit. + +Mais revenons aux galeries obstruées. Leur dégagement n'est qu'un jeu, +si l'abeille est à l'intérieur au moment de l'accident, et c'est +généralement ce qui a lieu, quand il s'agit de la pluie, l'abeille se +hâtant toujours de rentrer à temps chez elle. Mais il en va bien +autrement quand elle est dehors, et qu'un pied malencontreux a fermé +l'entrée du logis. La pauvre Dasypode cherche deçà et delà, creuse ici, +puis un peu plus loin; on la voit conduire ses déblais jusqu'à 12 +centimètres, l'instant d'après à 2 ou 3 seulement; puis elle plante +encore là sa besogne commencée, pour la reprendre ailleurs, et +l'abandonner de nouveau. Elle semble avoir perdu la tête, dit Müller. +Déroutée par un événement que l'instinct ne prévoit point, incapable de +retrouver l'endroit précis où est cachée sa galerie, et même de la +chercher, elle qui peut seulement la reconnaître en la voyant, elle n'a +qu'une chose à faire, oublier, et agir comme si la galerie n'avait +jamais existé. Et c'est ce qu'elle fait. Elle s'envole et ne reparaît +plus. + +Müller en a vu une autre, en semblable déconfiture, souillée de terre, +chercher avec effort à pénétrer dans la galerie trop étroite d'une autre +espèce d'insecte, puis y renoncer, aller s'introduire dans le trou d'une +autre Dasypode; en ressortir après ne s'être pas trouvée chez elle, sans +doute; voler quelque temps de côté et d'autre, enfin se perdre au milieu +de ses pareilles. + +Cette dernière Dasypode, remarque Müller, était vraisemblablement en +train d'approvisionner, avant l'accident, tandis que la première en +était encore à creuser sa galerie. + +Autre expérience. Une Dasypode chargée de pollen rentre dans sa galerie. +L'observateur y introduit un jonc, et en creusant vers le fond, perd la +trace du conduit. Il met à jour cependant, d'abord du sable mêlé de +pollen, puis une boule de pâtée, et aussi l'abeille elle-même, déjà +débarrassée d'une partie de sa charge. Elle se met à voler au-dessus de +sa demeure bouleversée, se pose un instant auprès, puis s'en va voleter +à plusieurs mètres, revient encore, recommence ses vaines recherches; +enfin, après avoir mis le nez à l'entrée de plusieurs galeries, +s'introduit dans l'une d'elles. + +Pourquoi ne s'est-elle pas décidée à s'en faire une autre? En train +d'approvisionner, quand elle a été privée de son domicile, c'est +approvisionner qu'il lui faut, et non creuser la terre. Et elle se +faufile dans une galerie étrangère, où elle trouve tout disposé pour +qu'elle puisse continuer le travail interrompu. + +Une certaine dose de raison eût dû la porter à recommencer son travail +devenu inutile, à se refaire une galerie. L'instinct ne permet pas ce +retour en arrière, à une période antérieure à celle où l'interruption +s'est produite. L'abeille se résout plutôt à violer la propriété +d'autrui, à s'emparer d'un terrier où elle retrouve ce qu'elle a perdu, +des cellules à bâtir et approvisionner. + +Toutefois, rien d'absolu. Si elle n'eût point trouvé ce qu'il lui +fallait, lassée à la fin par d'inutiles recherches, elle se serait +résignée à recommencer ses travaux, à creuser une nouvelle galerie. H. +Müller en a vu la preuve, au moins indirecte, lorsque, après avoir +bouleversé des centaines de galeries dans une colonie, il en trouva le +surlendemain, au même endroit, des centaines de nouvelles, qui ne se +fussent point établies, s'il avait laissé les choses en l'état. + +L'irrésistible instinct peut donc être vaincu, dans le cas de force +majeure, et céder la place à l'intelligence. + +Les violations de domicile de la part de Dasypodes privées de leurs +galeries, comme celle dont il vient d'être parlé, ont souvent pour +conséquence des drames analogues à ceux que nous connaissons déjà chez +les Chalicodomes. H. Müller a été témoin d'un duel fort vif entre une +Dasypode rentrant au logis et une étrangère qui avait tenté de s'en +emparer pendant son absence. Après un combat long et acharné, où tantôt +l'une, tantôt l'autre avait eu le dessus, l'observateur vit,--comme à +l'ordinaire parmi les Abeilles,--la force rester du côté du droit, et la +légitime propriétaire mettre la voleuse en fuite. + +* * * + +Aussitôt le conduit principal terminé et la première cellule creusée, la +Dasypode s'élance d'un vol impétueux à la picorée, et s'y livre avec +cette vivacité qui fit l'étonnement de Sprengel: + +«Par une belle journée, dit-il, vers midi, je vis, sur une fleur +d'_Hypochœris radicata_, une abeille qui portait à ses pattes +postérieures des pelotes de pollen d'une telle grosseur, qu'elles +causèrent mon étonnement. Elles n'étaient pas beaucoup moindres que le +corps de l'insecte tout entier, et elles lui donnaient l'aspect d'une +bête de somme lourdement chargée. Elle n'en volait pas moins avec une +grande vélocité, et non contente de la provision qu'elle avait amassée, +elle allait d'un capitule à un autre pour l'augmenter encore.» + +C'est, en effet, un curieux spectacle, que celui de cette abeille se +jetant sur une fleur de Chicoracée, s'y vautrant au milieu des jaunes +fleurons, et s'y démenant de tous ses membres avec une pétulance sans +égale. Dans ces fleurs riches en poussière fécondante, elle a bientôt +fait de charger les longs poils de ses brosses de quantités énormes de +pollen. Un vent même violent ne la détourne point de son travail; mais +le froid, la pluie, un temps couvert, ou même la trop forte chaleur la +retiennent chez elle. + +Quand elle est rentrée avec sa charge de pollen, qui pèse de 39 à 43 +milligrammes, soit environ la moitié du poids de l'abeille elle-même, +elle s'en débarrasse dans la cellule, opération qui se fait à l'aide des +brosses tarsiennes des pattes moyennes, et exige une minute environ. Un +brin de toilette pour brosser le pollen qui salit la toison, et la voilà +repartie. Elle fait ainsi de cinq à six voyages avant de mêler du miel +au pollen qu'elle entasse dans la cellule. Le mélange fait, la pâte +pétrie a la forme d'une boulette qu'elle entoure de sable humide, sans +doute pour la mettre à l'abri des pillards, puis elle repart encore. + +De retour de cette expédition, qui est la dernière, elle nettoie la +boule de pâtée des grains de sable qui la protègent, et y ajoute une +nouvelle couche de pollen et de miel. Ce travail fait, la boule se +trouve munie sur un côté de trois petites saillies obtuses, faites aussi +de pâtée, une sorte de trépied sur lequel elle repose dans la cellule, +libre par ailleurs de tout contact avec la paroi (fig. 104, _d_). Elle +mesure alors 7 à 8 millimètres de largeur. L'abeille pond dessus un +œuf, qui adhère à la pâtée, ferme la cellule avec de la terre, comble +entièrement le court goulot qui mène au canal principal, et tout est dit +pour la première cellule. + +[Illustration: Fig. 104.--Larves de Dasypodes et leur pâture.] + +Elle passe à une autre qu'elle façonne, approvisionne, et clôt enfin +comme il vient d'être dit, et ainsi des autres. + +L'œuf (fig. 104, _a_), d'un blanc laiteux, long de 5 à 6 millimètres, +large des trois quarts d'un millimètre, un peu courbé, est immédiatement +appliqué, par toute sa face concave, à la boule de pâtée. Au bout de +quelques jours, il en éclôt un ver (fig. 104, _b_) fort glouton, qui +s'attable aussitôt, et dévore, en glissant de droite et de gauche, la +couche superficielle de la boule de pâtée, si bien qu'au bout d'un jour +il a au moins doublé de volume. Rampant toujours sur la boule et +rongeant seulement sa surface, il atteint à un moment les trois pieds +qui la soutiennent, et les mange. Il est assez gros alors pour ne plus +être écrasé sous le poids de la masse globuleuse de pâtée qu'il tient +embrassée par sa face ventrale, et c'est elle qui tourne maintenant dans +la concavité de son ventre, toujours mangée par le dessus, en sorte que, +jusqu'au dernier moment, elle conserve sa forme ronde (fig. 104, _e_). +L'évaporation étant nulle dans la cellule close et humide, et le ver ne +rendant rien, selon la règle des larves d'Hyménoptères, le poids total +du ver et de la nourriture qui reste est à peu près constant, et le ver +lui-même, le repas terminé, a sensiblement le poids de la sphère au +début. Il pèse alors 100 à 140 fois autant que l'œuf d'où il est +sorti, soit environ 0gr,26--0gr,35. + +La larve repue et parvenue au terme de sa croissance se montre quelque +temps agitée, inquiète. Au bout de quelques jours, elle se débarrasse du +résidu de la digestion de son long et unique repas. Elle perd alors, +avec la couleur rougeâtre qu'elle devait au pollen contenu dans ses +voies digestives, plus du quart de son poids. Raidie, immobile, peu +excitable, elle attend, couchée sur le dos et fortement voûtée, sans +filer de coque de soie, l'été de l'année prochaine. + +Quand approche le temps de la transformation, la larve perd de son +apathique somnolence. Bientôt elle mue et se transforme en une nymphe +très irritable, que le moindre attouchement met en agitation. Cet état +dure six semaines en moyenne. La jeune Dasypode fraîche éclose passe +encore plusieurs jours dans la cellule, avant de fouir le sol pour venir +à la lumière. + +La Dasypode a un ennemi, un ennemi héréditaire, _Erbfeind_, dit H. +Müller, une petite mouche du genre _Miltogramma_. + +Nous sommes en juillet; le temps est beau; il est huit ou neuf heures du +matin. Une grande activité règne dans la cité des Dasypodes, d'où +s'élève un bourdonnement confus, peu intense. Les femelles vont et +viennent; les unes rentrent, lourdement chargées de pollen; les autres +s'élancent vivement de leurs trous, pour se rendre aux champs. Un petit +nombre seulement sont encore occupées à creuser leur galerie. On ne voit +plus que quelques mâles voleter deçà et delà. + +Près de l'entrée d'un certain nombre de terriers, on remarque une +mouche, de la taille à peu près de celle des maisons. Que font donc là +ces étrangères? Nous allons bientôt le savoir. Voici une Dasypode qui +rentre avec sa charge; elle s'engloutit dans sa galerie. A peine entrée, +une mouche est là, tout auprès de l'orifice où l'abeille a disparu; la +tête tournée vers l'entrée, immobile, elle attend. Au bout d'une minute +un quart à peu près, l'abeille a déposé son fardeau et s'élance de +nouveau au dehors. C'est le moment qu'attendait la mouche; prompte comme +l'éclair, elle se jette dans la galerie. + +Une fois l'attention éveillée par cette manœuvre plus que suspecte, +on verra souvent, si l'on y prend garde, une Dasypode, qui rentre les +brosses pleines, suivie par une Miltogramme. A peine l'abeille entrée +dans son trou, la mouche se pose auprès et attend sa sortie. Quand +l'orifice est sur le côté du petit cône d'éjections, elle se tient juste +au-dessus; s'il est au sommet du cône, elle se tient à quelque distance, +jamais bien loin, sur une herbe, sur une feuille, la tête toujours +tournée vers l'entrée. + +L'abeille parfois s'aperçoit de cette mouche qui la suit, et, +d'instinct, devine l'ennemi de sa race. Inquiète, elle ruse alors, et +essaye de lui donner le change. Au lieu de se précipiter dans son trou, +elle s'en éloigne, va se poser à quelque distance, puis se lève pour +s'aller poser ailleurs. Mais l'inévitable et tenace moucheron ne la +quitte ni de l'œil, ni de l'aile, et toujours la suit, à la même +distance, comme retenu par un fil invisible, se posant si elle se pose, +se levant quand elle se lève. De guerre lasse, l'abeille enfin se décide +à rentrer, et la mouche se poste en faction à sa porte. + +Au moment de ressortir, la Dasypode, qui se souvient, ne se presse point +de prendre son élan. Il semble que, défiante, elle éprouve le besoin de +scruter du regard les environs; rassurée enfin, elle s'envole. La mouche +aussitôt se jette dans la galerie qu'elle vient de quitter. + +Qu'y va-t-elle faire? + +L'observation effective n'a pu le constater. Mais la certitude n'en +existe pas moins. Dans la cellule approvisionnée et prête à être close, +la Miltogramme pond un œuf. parfois deux ou même trois. L'inspection +des cellules le révèle. A côté d'une larve morte de Dasypode se voient +souvent une, deux ou trois larves de mouche, ou autant de pupes en +tonnelet, dont la grosseur correspond à celle de la Miltogramme. Et bien +que la difficulté d'élever ces pupes n'ait pas permis à H. Müller de les +mener à bien et d'en obtenir l'éclosion, nous ne douterons pas plus que +lui que ce ne soit là la progéniture des Miltogrammes, nourrie aux +dépens de celle des Dasypodes. + + + + +LES PANURGUES. + + +Un corps noir et luisant (fig. 105 et 106), presque nu, une taille +petite ou médiocre, une tête énorme, une brosse volumineuse, donnent aux +Abeilles de ce genre une physionomie toute particulière. Le +développement de l'appareil collecteur, qui ne le cède en rien, toutes +proportions gardées, à celui des Dasypodes, fait pourtant soupçonner +quelque affinité avec ces vaillantes Abeilles. Elle est en effet bien +réelle; mais l'abondante poilure dont celles-ci sont recouvertes, et qui +manque presque totalement aux Panurgues, masque, extérieurement, une +ressemblance parfaite. Qu'on supprime ce trompe-l'œil; qu'on épile, +avec la lame d'un canif, le corselet et l'abdomen d'une femelle de +Dasypode; on aura sous les yeux ni plus ni moins qu'un Panurgue de belle +prestance. La nervation des ailes est la même; la brosse est toute +pareille; les pièces buccales, seules, offrent une différence marquée, +mais uniquement par leur longueur. On ne saurait, sous ce prétexte, +méconnaître une uniformité de type manifeste, et séparer, comme on l'a +fait quelquefois, les Panurgues des Dasypodes, pour les réunir aux +Anthophorides. + +[Illustration: Fig. 105--Panurgus dentipes, femelle.] + +[Illustration: Fig. 106.--Panurgus dentipes, mâle.] + +Les habitudes, le genre de vie sont analogues. Et tout d'abord, comme +leurs cousines les Dasypodes, les Panurgues sont presque exclusivement +voués aux Chicoracées. Ils butinent dans leurs capitules avec une égale +vélocité, et s'y font, comme elles, d'énormes charges de pollen. Cette +activité, qui a inspiré le nom du genre (du grec _panourgos_, actif, +industrieux), n'est, bien entendu, le fait que des femelles. Quant aux +mâles, une fois rassasiés de pollen et de nectar, ils se blottissent au +milieu des étamines, et passent là de longues heures au soleil, dans +une paresseuse somnolence, tout saupoudrés de leur jaune poussière. + +Comme les Dasypodes encore, les Panurgues travaillent dans la terre +battue, et suivant les mêmes principes. Ils creusent de longues galeries +descendantes, vers le fond desquelles s'ouvrent, en diverses directions +rayonnantes, plusieurs cellules. Rarement aussi on les voit s'isoler +pour exécuter leurs travaux; mais former au contraire des colonies plus +ou moins populeuses sur une étendue bornée. Il paraît même, d'après une +observation de Lepeletier de Saint-Fargeau, que ces colonies ne sont pas +toujours une simple réunion d'individus isolés, et tout à fait +indépendants, malgré leur rapprochement. «J'ai vu, dit cet auteur, une +espèce de _Panurgus_, qui travaillaient à leur nid manifestement en +commun. Dans un sentier de jardin bien battu, un trou vertical d'environ +deux lignes de diamètre et d'à peu près cinq pouces de profondeur, était +entouré par huit à dix _Panurgus_ femelles chargées de pollen. Restant +quelque temps à les observer, j'en vis sortir une femelle qui n'avait +plus de charge, et qui s'envola bientôt. Elle sortie, une autre seule +entra, se débarrassa de son fardeau, sortit et s'envola. Plusieurs se +succédèrent ainsi et sortirent, puis s'envolèrent pour aller à une autre +récolte. Pendant ce temps, il en arrivait d'autres, chargées, qui +s'arrêtaient sur le bord du trou et attendaient leur tour pour entrer.» +Des circonstances particulières empêchèrent l'auteur de continuer son +observation; mais il y a lieu de croire, avec lui, que chacune des +femelles qu'il avait vues entrer dans le même trou, y creusait +isolément, et pour son propre compte, un certain nombre de cellules, +qu'elle approvisionnait et clôturait, après y avoir pondu un œuf. + +Ainsi, pour ce qui est du travail des cellules, chacune se comporte +comme si elle était seule; mais toutes utilisent la galerie d'accès; +toutes, en ceci, profitent du travail d'une seule, et s'épargnent ainsi +le temps et la peine d'établir chacune une galerie particulière. Il y +aurait intérêt à s'assurer si ce travail préliminaire lui-même ne +s'exécuterait pas en commun, et si plusieurs femelles ne se relayeraient +pas pour y prendre part à tour de rôle. + +Quoi qu'il en soit à cet égard, ce rudiment d'association, si modeste +soit-il, dénote, chez ces petites abeilles, une supériorité morale +sensible sur la plupart des Mellifères sauvages, dont l'humeur +batailleuse ne tolère pas le moindre empiètement du voisin, chez qui +l'égoïsme le plus entier est l'unique loi régissant leurs rapports +mutuels, et l'isolement complet, le bien suprême. + + + + +LES CILISSES. + + +[Illustration: Fig. 107.--Cilissa femelle.] + +[Illustration: Fig. 108.--Cilissa mâle.] + +Ces Abeilles (fig. 107 et 108), dont les classificateurs n'ont su assez +longtemps que faire, sont reconnues aujourd'hui pour être de proches +parentes des Dasypodes. L'air de famille, peu sensible extérieurement +chez les femelles, est frappant chez les mâles. N'était le trait +générique d'une cellule cubitale de plus, les mâles de _Cilissa_ +seraient inévitablement pris pour des mâles de Dasypodes. Les organes +buccaux ont la même structure; la langue seulement est un peu plus +épaissie vers le bout. Mais l'appareil collecteur est sensiblement +réduit. Nous n'avons plus ici les poils démesurément longs de la brosse +des Dasypodes ou des Panurgues, mais des poils courts, raides, +exactement peignés, la brosse enfin de la plupart des Abeilles +solitaires. + +Quant au genre de vie, il ne présente rien de bien remarquable, ce qui +tient sans doute à ce qu'il n'a pas encore été étudié de près. Tout ce +que j'en puis dire, c'est que le hasard m'a mis en possession d'une +cellule ou plutôt d'un cocon de Cilisse, en forme de dé à coudre, +contenant un mâle mal venu. Ce cocon était fait d'une très mince +pellicule incolore, comme une pelure d'oignon, finement chagrinée, +laissant transparaître un épais enduit brunâtre, résidu de pâtée +pollinique, preuve que cette pellicule était l'œuvre, non de la +larve, mais de la mère, qui en avait tapissé la cellule de terre, avant +d'y entasser les provisions. Nous trouverons ailleurs des enveloppes +semblables. + +Trois espèces de Cilisses vivent en France. L'une d'elles (_Cilissa +chrysura_) visite exclusivement les Campanules; une autre (_C. +leporina_), diverses Légumineuses et particulièrement le Trèfle rampant; +la troisième (_C. melanura_) ajoute à ces dernières plantes la +Salicaire. + + + + +OBTUSILINGUES. + + +Ces abeilles ne sont représentées en Europe que par les deux genres +_Colletes_ et _Prosopis_. + + + + +LES COLLÉTÈS. + + +[Illustration: Fig. 109.--Langue d'abeille, courte et obtuse.] + +[Illustration: Fig. 110.--Colletes succinctus, femelle.] + +[Illustration: Fig. 111.--Colletes succinctus, mâle.] + +Au caractère tiré de la forme de la langue (fig. 109), les hyménoptères +de ce genre ajoutent trois cellules cubitales, un appareil collecteur +non restreint au tibia et au tarse, mais étendu aussi au fémur et au +trochanter, que garnit une épaisse houppe de poils recourbés, comme il +en existe chez les Andrènes, mais plus fournie que chez celles-ci. Le +thorax est abondamment couvert d'une villosité dressée; l'abdomen, très +convexe, est toujours orné de franges marginales régulières de poils +couchés, fauves ou blanchâtres, suivant les espèces. Enfin l'abdomen est +acuminé à l'extrémité, qui n'est point garnie d'une frange anale (fig. +110 et 111). + +Les mœurs des Collétès sont depuis longtemps connues. Réaumur avait +déjà étudié une de leurs espèces, le _C. succinctus_, décrit ses organes +buccaux et fait connaître sa nidification. + +Les Collétès établissent en général leurs galeries dans les talus +sableux. Tandis que la plupart des Abeilles choisissent, pour +l'édification de leurs demeures, une exposition méridionale ou +orientale, et semblent ainsi rechercher pour leur progéniture le soleil +et sa bienfaisante chaleur, les Collétès, tout au contraire, adoptent +souvent une exposition septentrionale. Les espèces varient du reste à +cet égard, certaines préférant le nord, d'autres le midi. Au _C. +succinctus_, c'est le nord qu'il faut. Ainsi l'avait observé Réaumur, et +son observation a été confirmée. + +L'économie intérieure de leurs nids est à peu près celle des abeilles +précédentes. Au fond d'une galerie plus ou moins longue, des cellules +latérales isolées, ou plusieurs à la file, dans un même conduit. Mais +nos abeilles se distinguent, dans la confection de ces cellules (fig. +112), par une industrie que nous n'avons fait que mentionner à propos +des Cilisses. La paroi de terre n'est pas simplement polie; elle est +soigneusement tapissée d'une délicate pellicule, incolore, transparente, +ayant l'aspect de la baudruche, mais incomparablement plus fine, bien +qu'elle soit composée de plusieurs feuillets, trois ou quatre au moins, +et si unie, si lustrée, qu'elle défie le plus merveilleux satin. Telle +est la ténuité d'un lambeau de cette membrane, que Réaumur la compare à +ces traînées argentées que la limace laisse sur son chemin. Brûlée, +cette substance répand la même odeur que la soie. Mais elle n'en a point +la structure: nulle trame, nulle fibre ne s'y peut reconnaître. Comment +est fabriquée cette membrane? Personne ne l'a vu, mais on suppose--que +faire de plus?--que c'est le produit d'une sécrétion étendue par +l'insecte, à l'état fluide, sur la paroi de la cellule, et qui se +concrète à l'air comme le fait la soie. Et l'on ajoute que la courte +langue bilobée de l'abeille est sans doute la spatule destinée à étendre +ce vernis. + +La cellule, remplie d'une pâtée semi-liquide, reçoit un œuf, qui est +pondu, non sur le miel, comme M. Fabre l'a vu chez les Anthophores, mais +un peu au-dessus, sur la paroi, selon M. Valéry Mayet. La cellule est +bouchée ensuite à l'aide de plusieurs doubles de la substance qui +tapisse la paroi. La pâtée se trouve ainsi enfermée dans une sorte de +vessie membraneuse, close de toute part. Cette enveloppe, non seulement +est imperméable au miel, mais elle constitue, selon M. Mayet, une +fermeture si hermétique, qu'elle éclate avec un certain bruit, quand on +la comprime suffisamment entre les doigts. + +[Illustration: Fig. 112.--Galerie de Colletes succinctus.] + +La cellule close, qui a la forme ordinaire d'un dé à coudre, ou bien +reste isolée au fond du petit canal, ou bien plusieurs sont empilées à +la file. + +La pâtée mielleuse que les Collétès amassent dans leurs cellules «a au +début, dit M. Mayet, un parfum délicieux, analogue à celui du miel le +plus parfumé; mais au bout de huit jours à peine il a commencé à aigrir. +Quand l'œuf de l'abeille éclôt, la jeune larve n'a plus à sa +disposition qu'une pâtée aigrelette, rappelant le goût de la cire et de +l'acide acétique. Cette larve, du reste, s'accommode fort bien de cette +nourriture.» Elle paraît n'absorber tout d'abord que la partie la plus +fluide du mélange, qui s'épaissit graduellement et finit par ne plus +être qu'une pâte assez ferme, dont la partie centrale seule est dévorée, +le reste, soigneusement respecté, demeurant, comme un épais enduit, tout +autour de la paroi. Comme le rat de la fable, ce ver se creuse ainsi une +chambrette dans la substance même qui le nourrit. A ce résidu concrété +et bruni adhère la pellicule, qui se détache de la paroi de terre. + +Alors que la plupart des Abeilles épuisent en quelques jours leurs +provisions, les larves de Collétès paraissent mettre un temps fort long +pour atteindre leur entier développement. D'après M. Mayet, la larve du +_succinctus_, éclose dans les premiers jours d'octobre, n'a épuisé sa +pâtée et atteint sa taille définitive qu'aux derniers jours d'avril. Sa +transformation n'a lieu qu'au mois d'août. + +Il doit exister du reste de grandes variations à cet égard, suivant les +espèces, dont les unes sont automnales, comme le _succinctus_, la +plupart estivales, et une absolument printanière, le _C. cunicularius_. +Les fleurs qu'elles fréquentent sont par là même assez variées. Mais la +conformation spéciale de leur langue, adaptée à une autre fonction, nous +l'avons vu, en même temps qu'à la récolte du miel, leur interdit l'accès +des corolles tubuleuses étroites, dont ces abeilles ne sauraient +atteindre le nectar. Elles visitent assidûment les _Eryngium_, +_Senecio_, _Achillæa_, _Anthémis_, le réséda, le lierre etc., toutes +fleurs dont les nectaires sont facilement accessibles et n'exigent pas +une trompe allongée. + +* * * + +M. Mayet, dont nous venons de citer plusieurs fois les observations, n'a +pas seulement beaucoup enrichi l'histoire propre des Collétès d'une +multitude de faits intéressants; il a de plus ajouté des données +importantes à l'histoire de leurs parasites; il a surtout étendu d'une +manière remarquable nos connaissances sur l'évolution des Méloïdes, pour +lesquels nous devions déjà tant à Newport et à M. Fabre, dont les +observations sont connues du lecteur (voy. _Anthophores_). Nous ferons, +dans les pages qui suivent, beaucoup d'emprunts à M. Mayet. + +Les demeures des Collétès sont fréquentées par de nombreux parasites. +Nous ne citerons que pour mémoire les _Forficules_, que F. Smith a +souvent trouvées dans leurs galeries, où elles avaient mis les +provisions, et peut-être les habitants, au pillage; les _Miltogrammes_, +que nous rencontrons encore ici, mais dont les méfaits n'ont pas été +suffisamment constatés. On sait depuis longtemps que des abeilles +parasites, les élégants _Epeolus_, sont leurs ennemis attitrés. A cette +liste il faut ajouter un Méloïde, un _Sitaris_, étudié par M. V. +Mayet[21]. + +Nous sommes assez peu renseignés sur les faits et gestes des _Epeolus_, +bien que depuis longtemps on sache qu'une de leurs espèces, la plus +répandue, l'_Ep. variegatus_, se développe dans les nids de divers +Collétès. On les voit souvent voleter sur les mêmes talus, visiter les +mêmes fleurs que leurs hôtes; on les surprend souvent entrant dans leurs +galeries; on les a plus d'une fois obtenus de leurs cellules. Mais on +n'en savait pas davantage. + +Nous devons à M. V. Mayet la connaissance des états de larve et de +nymphe de l'_Ep. tristis_, une jolie espèce au corps noir, orné de +dessins blancs, qui n'avait encore été observée qu'en Russie, et qui est +parasite du _Colletes succinctus_. M. Mayet n'a pu nous dire comment +l'abeille parasite parvient à s'introduire chez l'abeille récoltante. +«Toujours est-il, dit l'observateur, que l'_Epeolus_ paraît faire bon +ménage avec cette dernière...» Bien souvent les deux ennemis se +rencontrent à l'entrée d'une galerie; mais aucune lutte ne s'engage; +bien plus, le _Colletes_ cède toujours le pas à l'_Epeolus_. Si +l'abeille voit entrer le parasite dans son corridor, elle attend +patiemment qu'il ressorte; l'instinct ne lui dit pas qu'elle a devant +elle un destructeur de sa race. Admirable loi de la nature, qui veut que +rien n'entrave la grande loi de l'équilibre des espèces! Fabre a, du +reste, fait des observations analogues sur la _Melecta armata_, parasite +des Anthophores.» Nous avons déjà noté des faits de cet ordre, et tâché +d'en donner une explication. + +La larve de l'_Epeolus tristis_ a achevé les provisions destinées à la +larve du _Colletes_ dans le mois de mars. Elle se transforme en nymphe +dans le mois d'août, et en insecte parfait quatorze jours après. + +* * * + +Arrivons au plus intéressant des parasites du Collétès, au _Sitaris +Colletis_. + +Le lecteur connaît déjà les faits concernant les métamorphoses +compliquées des Méloïdes. Nous n'avons pas à y revenir: le _Sitaris_ de +M. Mayet ne présente à cet égard rien qui le distingue sensiblement de +celui de M. Fabre. Mais ses habitudes présentent quelques différences, +que M. Mayet nous fait connaître, en y ajoutant des nouveautés d'un haut +intérêt, qui viennent heureusement compléter les observations de ses +prédécesseurs, auxquels il ne s'est pas montré inférieur soit en +sagacité, soit en exactitude. + +Les triongulins du _Sitaris humeralis_, d'après M. Fabre, éclos en +septembre, passent l'hiver dans les galeries des Anthophores, et ne +pénètrent dans les cellules qu'au printemps. Ceux du _Sitaris Colletis_, +éclos dans la seconde quinzaine de septembre, «se mettent en campagne du +20 septembre au 6 octobre. Les galeries sont envahies de leur armée +microscopique, de sorte que les abeilles, qui n'ont commencé leurs +travaux d'excavation que vers le 18 septembre, se trouvent dès les +premiers jours attaquées par eux. + +«Elles sont assaillies surtout la nuit, quand, les travaux du jour +terminés, elles viennent s'abriter dans la première galerie qui s'offre +à elles. Aucun instinct ne les guide pour éviter ces destructeurs +acharnés de leur race.» En un instant la pauvre abeille est envahie par +tous les triongulins qui se trouvent autour d'elle. Des pattes ils +grimpent sur le dos, et vont se cramponner à un poil du thorax, dans le +voisinage des ailes. L'abeille a beau se débattre, peigner rudement sa +toison de ses brosses tarsiennes; opiniâtre et tenace, le pou n'en a +cure. Les triongulins sont-ils très nombreux, une centaine par exemple, +l'expérience a montré à M. Mayet que l'abeille couverte de cette vermine +est paralysée dans tous ses mouvements et meurt, au bout de quelques +heures, «de fureur et d'efforts impuissants, sans doute, car son +épiderme coriace est à l'abri de toute morsure». Ceci nous rappelle les +abeilles mourant de la rage, par suite de leur invasion par les +triongulins des Méloés. Mais il n'en va pas ainsi d'habitude: les +triongulins, dispersés comme on l'a vu, sont rarement en nombre dans une +même galerie. + +Une fois établi sur le véhicule vivant, le triongulin, témoin impassible +des allées et venues de l'abeille, du creusement de la galerie, de la +préparation et de l'approvisionnement de la cellule, attend patiemment +l'heure critique, le moment de la ponte. Il quitte alors le dos de +l'abeille, seul ou accompagné de deux ou trois rivaux, ou plus, s'il en +existe, et, à l'instant où l'œuf du Collétès est collé à la paroi, il +saute dessus ou sur la paroi même. + +«Voici donc notre ennemi introduit dans la place. Il a pris enfin +possession de l'œuf qu'il a mission de détruire. Il s'y cramponne +solidement au moyen des crochets robustes dont ses pieds sont armés, et +surtout au moyen d'un appareil spécial, dont le 8e segment abdominal +est pourvu, qui distille sans cesse une matière visqueuse analogue à la +soie. + +«De larve carnassière, le triongulin va devenir larve mellivore.» Le +lecteur sait comment. Mais ici se place une observation fort +intéressante, dont il n'existe aucune trace dans les mémoires de M. +Fabre. + +«Sur les six cents cellules environ que j'ai emportées et observées dans +mon cabinet, poursuit M. Mayet, j'en ai trouvé trente ou quarante qui +n'étaient habitées ni par des _Colletes_, ni par des _Sitaris_. J'ai +ouvert toutes ces cellules. Dans toutes j'ai trouvé la provision de miel +intacte, et à la surface de ce miel, ou immergés dans cette substance, +de deux à cinq triongulins morts. + +«Sans doute, me suis-je dit, ou l'œuf a été insuffisant pour nourrir +plusieurs convives, ou une lutte acharnée, fatale à tous les +combattants, s'est livrée sur cette arène d'un nouveau genre. Mais ce +n'était là qu'une hypothèse. Il me restait à la confirmer par +l'observation. + +«Désireux d'approfondir ce point intéressant, j'ai attendu le mois de +septembre avec impatience. Je me suis appliqué à observer un grand +nombre d'abeilles en train d'approvisionner leurs cellules. Avec un +petit carré de papier blanc fixé dans le talus au moyen d'une épingle, +je marquais le matin les galeries où j'avais vu entrer les abeilles +chargées de pollen, et si le soir l'approvisionnement était terminé, je +m'emparais de la cellule, sinon, je remettais au lendemain. + +«J'ai transporté ainsi dans mon cabinet quarante de ces cellules, toutes +closes du jour ou de la veille...» + +«Huit renfermaient chacune un triongulin occupé, soit à essayer +d'entamer la peau de l'œuf, soit, y ayant réussi, à s'abreuver du +liquide albumineux qu'il contient. Quatre enfin renfermaient plusieurs +triongulins, qui, dans une agitation extrême, se livraient soit sur +l'œuf, soit contre les parois de la cellule, à une lutte acharnée, +qui parfois durait vingt-quatre heures. + +«J'avais en ce moment-là quatre ou cinq pontes de _Sitaris_ écloses dans +des tubes, c'est-à-dire plus de deux mille triongulins qui ne +demandaient que le combat. J'en mis un ou deux dans chacune des cellules +qui n'en renfermaient qu'un seul, et j'eus ainsi une douzaine de champs +de bataille à observer. La lumière ne paraît nullement gêner les +combattants. Tantôt ils se précipitent l'un contre l'autre, les +mandibules ouvertes; tantôt ils se poursuivent sur les parois de leur +étroit domaine, au risque de tomber dans le miel. Chacun des champions +cherche à saisir son ennemi entre les plaques écailleuses qui recouvrent +les anneaux. C'est la plus rigoureuse application de la lutte pour la +vie, de Darwin. Quand le plus vigoureux ou le plus habile a réussi à +introduire ses crocs dans le défaut de la cuirasse, il soulève son +adversaire à la force des mandibules, et le met ainsi dans l'impuissance +la plus complète. Le cou tendu, fortement cramponné au moyen des +crochets de ses tarses et de l'appareil fixateur dont j'ai parlé plus +haut, le vainqueur reste ainsi immobile des heures entières, abaissant +seulement de temps en temps son ennemi pour le mieux saisir et le mieux +transpercer. Quand le vaincu, épuisé par ses blessures, est jugé hors de +combat, il est précipité dans le miel, où, bientôt englué, il achève de +mourir. + +«Pendant ce temps-là, il arrive souvent qu'un troisième larron profite +de la bataille pour s'emparer de l'œuf et y plonger la tête. Quand le +vainqueur vient prendre possession du prix de sa victoire, il trouve +ainsi la place occupée. Alors c'est une nouvelle lutte qui commence; +mais elle ne ressemble en rien à la première: la ruse seule est +employée. Le triongulin occupé à sucer l'œuf ne se dérange jamais; il +est passif sous les coups de son ennemi; se faisant le plus petit +possible, il resserre tant qu'il peut les anneaux de son abdomen; mais, +en général, s'il n'est pas vaincu le premier jour, il l'est le second. +Son appareil digestif, gonflé par les sucs nourrissants qu'il absorbe, +ne tarde pas à détendre les anneaux de l'abdomen, et alors l'ennemi, qui +veille, a bientôt fait de le blesser à mort. Il est à son tour précipité +dans le miel. + +«Débarrassé de tout concurrent, notre triongulin peut enfin arriver à +cette nourriture tant désirée. Il a bientôt trouvé l'ouverture pratiquée +à l'œuf par sa dernière victime, et il y plonge la tête avec ardeur. +Mais il n'est pas au bout de ses peines. L'œuf de l'abeille est juste +suffisant pour un triongulin. Au bout de quatre à cinq jours, notre +affamé est, la tête en bas, au niveau du miel, sur la dépouille fanée de +l'œuf, qui, détendue, s'est affaissée le long des parois de la +cellule. Il lui manque toute la nourriture que son dernier ennemi a +absorbée avant de mourir; et, incapable de subir la première mue, il +meurt à son tour, reste suspendu à la peau de l'œuf, ou va augmenter, +dans le liquide sucré, le nombre des noyés. + +«Ce qui s'est passé là, sous mes yeux, dans mon cabinet, se passe +évidemment dans les cellules enfoncées dans les parois des talus; et +c'est ce qui explique le nombre relativement considérable de cellules +pleines de miel et qui ne renferment que des triongulins englués et la +dépouille flétrie de l'œuf du _Colletes_.» + +Quelquefois cependant le triongulin victorieux parvient à la première +mue. Mais s'il franchit sans y succomber cette phase critique, tôt ou +tard il meurt avant d'arriver à l'état parfait; ou, s'il y parvient (une +fois sur cent peut-être, dit M. Mayet), son évolution est +considérablement retardée, et prend deux années au lieu d'une. + +L'étonnante histoire que celle de ces _Sitaris_! Est-elle le propre du +seul parasite des _Colletes_? Il est probable que non. Bien que les +observations de M. Fabre n'aient fait soupçonner rien de semblable, il y +a tout lieu de croire que les cellules des Anthophores doivent être le +théâtre de scènes analogues. Il est constant, en effet, que chez ces +abeilles, comme chez celles dont il vient d'être question, un certain +nombre de cellules contiennent des provisions que nul insecte ne +dévore. On se l'expliquait, ou par une négligence (peu probable!) de la +mère, qui aurait clos la cellule sans y pondre, ou par la mort de +l'œuf lui-même. Nous savons maintenant qu'une autre explication est +possible, et il y aurait intérêt à la vérifier. + +Ces luttes acharnées, ces duels successifs, où la victoire ne sauve +pas--ou bien rarement--le vainqueur lui-même, méritent bien de fixer +notre attention. Que l'Abeille travaille en pure perte pour sa +progéniture, cela importe peu, au fond, quand un parasite profite de son +labeur, et s'approprie le repas qu'elle avait préparé pour ses enfants. +Mais que dire, quand le festin servi n'est mangé par personne? Un +finalisme outré trouvera-t-il encore ici à se satisfaire et à soutenir +que tout est réglé pour le mieux? A quoi bon alors cette pâtée livrée à +la moisissure? Le cas est préjudiciable à la lignée de l'Abeille; il +l'est autant, et plus, à celle du parasite. La fin serait-elle peut-être +la restriction de l'une et de l'autre? Mais le bon sens, timidement, +pourrait objecter qu'il était alors plus simple, plus humain--si le mot +est permis--de réduire d'autant la fécondité des deux races. + + + + +LES PROSOPIS. + + +Les Prosopis sont des abeilles de taille en général fort petite, +remarquables, au premier aspect, par la nudité de leur tégument, dont le +fond, le plus souvent noir, quelquefois partiellement rougeâtre, est +presque toujours orné de taches ou de traits blancs ou jaunâtres. Les +espèces méridionales sont souvent très richement et très gaiement +bariolées. Le nom de _Prosopis_ (du grec _prosopis_, masque) vient même +des taches colorées qui ornent la face des femelles, et qui, +confluentes chez les mâles, la cachent pour ainsi dire sous un masque +blanc ou jaunâtre (fig. 113). + +Le corps, avec les formes des Collétès, est plus élancé. La langue est à +peu près ce qu'elle est dans ce genre, courte, obtuse et bilobée. Mais +l'aile supérieure n'a plus que deux cellules cubitales au lieu de trois. + +[Illustration: Fig. 113.--Prosopis signata.] + +Les Prosopis sont les moins pubescentes des Abeilles. On constate +néanmoins, dans quelques-unes de leurs espèces, des rudiments, bien +légers, bien fugaces, il est vrai, des bandes marginales de l'abdomen, +si développées chez tous les Collétès, leurs parents très proches. + +A ce défaut de villosité se rattache l'absence de tout organe +collecteur. Il n'existe de brosse d'aucune sorte. Ce trait particulier +et caractéristique de l'organisation des Prosopis a amené bien des +incertitudes, donné lieu à bien des controverses sur leur véritable +genre de vie. Lepeletier, et d'autres après lui, en ont conclu au +parasitisme de ces abeilles. D'autres, et c'est l'opinion aujourd'hui +établie, les regardent comme nidifiantes. + +Un fait met hors de doute le non-parasitisme des Prosopis, c'est la +nature de leurs cellules, qui, semblables à celles des Collétès, +présentent cette délicate enveloppe que nous connaissons. Et l'on ne +peut pas dire, comme le pensait sans doute Lepeletier, que ces cellules +appartenaient à des Collétès, que des Prosopis auraient supplantés. +Elles sont trop petites de beaucoup, surtout trop étroites, pour les +premiers, et tout à fait à la taille des seconds. Elles sont donc leur +bien propre, qu'ils n'ont dérobé à personne. Et l'on n'a pas à s'étonner +que la langue des Prosopis soit faite comme la langue des Collétès. + +Mais toute difficulté n'est pas supprimée pour cela. Reste à savoir +encore comment, sans organe de récolte, les Prosopis peuvent récolter. +On les voit parfois le corps souillé de quelques grains de pollen +collés à leurs téguments. On a dit que c'était de la sorte que les +Prosopis amassaient le pollen, qu'ils brossaient ensuite dans leurs +cellules. Bien maigre récolte, il faut en convenir, et qui demanderait +bien du temps, bien des allées et venues, pour un pauvre résultat. Non, +ce n'est pas ainsi que les Prosopis amassent la nourriture de leurs +larves. Comme ils avalent le miel, ils avalent le pollen. Il est facile +de s'en rendre témoin. Il n'y a qu'à observer les faits et gestes d'une +de ces abeilles sur une des fleurs qu'elles fréquentent. On la voit, de +ses pattes antérieures, brosser rudement les étamines, pour en détacher +le pollen, que leur bouche engloutit ensuite avec avidité. Cette +poussière ingurgitée se retrouve d'ailleurs, abondante, dans le jabot, +en suspension dans le liquide sucré que contient cet organe. Il est vrai +que toutes les Abeilles, à quelque genre qu'elles appartiennent, et les +mâles eux-mêmes, absorbent aussi du pollen, pour s'en nourrir. Mais +aucune ne le fait avec autant d'avidité, de gloutonnerie, que la femelle +de Prosopis. + +C'est donc dans le jabot de ces mignonnes abeilles que se fait le +mélange des deux éléments qui composent la bouillie destinée aux larves. +Cette bouillie est très fluide, plus encore que celle des Collétès, et +nécessite encore davantage l'imperméable vessie qui l'englobe. + +Les Prosopis nous représentent, en définitive, les plus simples, les +moins diversifiées des Abeilles. Leur adaptation au rôle d'insecte +récoltant est nulle, en ce sens qu'elle n'a donné naissance à aucun +organe spécial. Aussi Hermann Müller, appliquant ici le principe de +Darwin, considère-t-il les Prosopis comme les représentants actuels des +Abeilles primitives, de la souche d'où seraient issues, par des +modifications en sens divers, toutes les Abeilles du monde actuel. + +* * * + +Les Prosopis affectionnent particulièrement les fleurs des _Résédas_, +soit cultivés, soit sauvages. Mais on les voit souvent aussi butiner +sur les Ombellifères, et quelques espèces, le _Pr. bifasciata_ entre +autres, le plus grand de nos contrées, a un goût marqué pour les fleurs +d'oignon. + +Shuckard a noté que la plupart de ces abeilles laissent exhaler, quand +on les saisit entre les doigts, une forte odeur de citron. L'observation +n'est point complète, et il existe à cet égard une grande variation +suivant les espèces. + +Certaines, en effet, répandent, comme Shuckard le dit, une odeur de +citron, ou plutôt des feuilles d'une Verbénacée fort répandue dans les +jardins, le _Lippia citriodora_. De ce nombre sont les _Prosopis +clypearis_, _bifasciata_, _dilatata_, etc. + +D'autres ont une odeur plus douce, celle du _Pelargonium odoratissimum_ +(_Pr. variegata_, _signata_, etc.). + +Il en est, au contraire, qui exhalent une odeur infecte de Punaise des +bois (_Pr. lineolata_, _angustata_). + +Ce qu'il y a de curieux, c'est que ces odeurs si différentes se trouvent +diversement combinées dans certaines espèces, qui répandent une odeur +tenant à la fois de la verveine et du _Pelargonium_ (_Pr. communis_), ou +de l'une de ces deux plantes et de la punaise, ce qui produit +sensiblement le parfum, point désagréable, d'un certain autre hémiptère, +le _Syromastes marginatus_. Le _Pr. brevicornis_ est dans ce dernier +cas. + +Enfin, suivant des circonstances difficiles à apprécier, ces odeurs +indécises s'affirment plus ou moins dans un sens ou dans un autre chez +différents individus de la même espèce. Le _Pr. confusa_ est à cet égard +des plus inconstants: on ne sait trop dire parfois s'il sent plus le +_Pelargonium_ que la punaise, ou celle-ci que la verveine. + +* * * + +Doués de pattes peu robustes et de faibles mandibules, les Prosopis ne +sont pas outillés pour fouir le sol. Toutes les espèces dont la +nidification a été observée pratiquent, dans la moelle des ronces +sèches, des galeries, où elles établissent un nombre variable de +cellules, ressemblant beaucoup, nous l'avons dit, à celles des +Collétès. Ces cellules sont ordinairement empilées bout à bout, séparées +par un petit tampon fait de fragments de moelle. Quelquefois, ainsi que +Giraud l'a observé, on les voit disposées comme chez les Collétès, +c'est-à-dire des diverticules s'ouvrant obliquement dans la galerie +principale, qui se trouve ainsi ramifiée. Le même auteur a trouvé des +nids du _Pr. confusa_, ordinairement logé dans la ronce, dans de +vieilles galles d'un _Cynips_ du chêne (_C. Kollari_). + +Un petit Chalcidien, l'_Eurytoma rubicola_, la plaie de plus d'un des +nombreux habitants de la ronce, est souvent parasite des Prosopis, dont +il dévore la larve repue, pour s'évader plus tard, non point par le haut +de la cellule, mais par un trou qu'il pratique dans la paroi, et qu'il +continue au delà, à travers la moelle et le bois de la ronce. Enfin, on +a plus d'une fois rencontré des Prosopis porteurs de Stylopiens, ces +étranges parasites que nous avons appris à connaître à propos des +Andrènes. + +* * * + +Le genre Prosopis a des représentants dans toutes les parties du globe. +On en trouve des espèces dans le nouveau comme dans l'ancien monde, en +Australie, en Océanie. Cette universelle extension est une preuve +évidente de la grande ancienneté de ce type, et confirme d'une manière +éclatante l'opinion, énoncée plus haut, de H. Müller. + + + + +FLEURS ET ABEILLES. + + +Lorsque Linné eut fait connaître les merveilles de la fécondation des +Plantes, les naturalistes s'appliquèrent à étudier les conditions de cet +acte essentiel de la vie végétale. On crut d'abord, et cette opinion +régna longtemps, que dans les fleurs complètes, c'est-à-dire munies à la +fois d'étamines et de pistils, toutes sortes de précautions organiques +étaient prises pour assurer le contact du pollen et du stigmate, en un +mot, que l'_autofécondation_, comme on dit aujourd'hui, était une règle +sans exception. + +A la fin du siècle dernier, Sprengel, dans un ouvrage ayant pour titre +_Révélation du Mystère de la nature touchant la structure et la +reproduction des fleurs_, introduisit un point de vue tout nouveau dans +la théorie de la fécondation végétale. Le titre naïvement ambitieux de +ce livre dit assez l'importance attachée par l'auteur aux faits qu'il +apportait. Sprengel reconnaît d'abord que tout est disposé dans les +fleurs pour donner un accès facile aux insectes qui viennent les visiter +et recueillir leur nectar. La sécrétion du liquide sucré n'a pas d'autre +but que d'attirer les insectes, appelés encore par la coloration des +pétales, et dirigés par la coloration propre de la gorge, ou par les +stries de la corolle, vers le lieu où résident les nectaires. + +Toutes ces attentions de la nature en faveur des Insectes ne sont pas +moins avantageuses aux Plantes. Sprengel constate en effet que, dans la +majorité des fleurs, la fécondation est impossible sans l'intervention +des Insectes. Le fait est indubitable, tout au moins dans les cas de +_dichogamie_, c'est-à-dire dans les fleurs où les étamines et les +pistils n'arrivent pas simultanément à maturité. Il est alors de toute +nécessité que le pistil reçoive le pollen d'une autre fleur. Les +Insectes sont le véhicule le plus ordinaire du pollen étranger, et sont +ainsi les agents indispensables de la fécondation. Sprengel alla même +jusqu'à reconnaître cette loi, que Ch. Darwin devait mettre en lumière +éclatante, savoir que «la nature semble répugner à ce qu'une fleur +complète se féconde au moyen de son propre pollen»; que la fécondation +_croisée_ est le but vers lequel la nature tend de tous ses efforts. + +Divers observateurs, après Sprengel, constatèrent les effets avantageux +de la fécondation croisée sur le nombre des graines qu'une fleur peut +donner, sur la vitalité et la persistance des races végétales. + +La plupart de ces travaux étaient tombés dans l'oubli, ou peu s'en faut, +lorsque l'apparition du livre célèbre de Darwin sur l'_Origine des +espèces_ vint leur donner la considération qu'ils méritaient. Darwin, en +effet, y formulait la proposition suivante, de tout point conforme aux +vues de Sprengel: «C'est une loi générale de la nature, quelque +ignorants d'ailleurs que nous soyons sur le pourquoi d'une telle loi, +que nul être organisé ne peut se féconder lui-même pendant un nombre +indéfini de générations, mais qu'un croisement avec un autre individu +est indispensable de temps à autre, quoique parfois à de très longs +intervalles.» + +Quelques années après, Darwin donnait une consécration définitive à la +théorie nouvelle, en décrivant, avec une pénétration incomparable, les +phénomènes d'adaptation réciproque des Insectes et des Plantes. Ses +observations se trouvent consignées dans ses deux ouvrages sur la +_Fécondation des Orchidées par les Insectes_ et sur les _Effets de la +fécondation croisée et de la fécondation directe dans le règne végétal_: +Darwin y démontre que la fécondation croisée est la règle; que, dans les +cas rares d'autofécondation, on reconnaît encore des dispositions +propres à faciliter le transport du pollen d'une fleur à une autre. Les +Plantes se trouvent ainsi sous la dépendance des Insectes, agents de ce +transport, si bien que nombre d'entre elles disparaîtraient du globe, si +les Insectes cessaient d'exister ou de les visiter. + +Ce que Sprengel n'avait guère fait qu'entrevoir, l'horreur de la nature +pour les perpétuelles autofécondations, Darwin l'établit par des preuves +aussi multipliées qu'irrécusables. Des expériences variées de cent +façons lui montrent avec une constance étonnante que, dans la lutte pour +l'existence, les plantes soumises à la fécondation croisée l'emportent +sur les individus de même espèce astreints à l'autofécondation. +Fécondité augmentée, vitalité accrue, tels sont les avantages du +croisement. Et ces effets bienfaisants sont l'œuvre des Insectes. + +* * * + +Une conséquence des rapports étroits qui unissent les Plantes et les +Insectes, est leur adaptation réciproque. Les résultats en sont +merveilleux, et laissent bien loin toutes les perfections vraies ou +supposées devant lesquelles aimaient à s'extasier les contemplateurs +finalistes des beautés de la nature. C'est dans la découverte de ces +faits d'adaptation qu'éclate dans toute sa supériorité le génie +pénétrant de l'illustre naturaliste anglais. + +L'impression que produisirent ses découvertes fut énorme, et de tous +côtés les naturalistes se jetèrent à l'envi dans le vaste champ qu'il +venait d'ouvrir aux recherches. La moisson fut abondante, et le fonds +est encore loin d'être épuisé. Parmi les savants qui, depuis Darwin, ont +contribué à enrichir de faits nouveaux de la théorie florale, il faut +citer surtout Delpino, Hildebrandt, Hermann Müller, Dodel-Port; la liste +entière ne compterait pas moins d'une soixantaine de noms. + +Tous les ordres d'Insectes interviennent à des degrés divers dans la +fécondation des plantes. Mais le rôle prédominant appartient aux +Hyménoptères, et parmi eux les Abeilles occupent incontestablement le +premier rang. + +L'existence des Abeilles, plus que celle d'aucun autre groupe +d'Insectes, est étroitement liée à celle des fleurs. Seules, dès leur +sortie de l'œuf, elles consomment du pollen et du miel, alors que les +autres insectes ne recherchent les fleurs que pour leur alimentation +personnelle, à l'état adulte. Encore n'y puisent-ils guère que le miel, +et négligent-ils souvent le pollen. Les Abeilles recueillent avidement +l'un et l'autre; et les mieux douées d'entre elles, les Sociales, en +accumulent d'énormes réserves. Ne vivant que des fleurs, elles sont +mieux adaptées aux fleurs, et cette adaptation atteint même chez elles +une incomparable perfection. Si elles le cèdent, pour la longueur de la +trompe, aux Lépidoptères, ce qui leur interdit l'accès d'un certain +nombre de fleurs tubuleuses, ce sont elles qui, après eux, sont encore +le mieux douées à cet égard; et le nombre de fleurs que les Abeilles +sont seules à pouvoir visiter, et dont seules par suite elles assurent +la fécondation, est incalculable. + +Quant à l'appareil collecteur de pollen, il est la propriété exclusive +des Abeilles. Il constitue, dans les diverses formes qu'il affecte, la +plus parfaite adaptation possible au but qu'il est destiné à remplir. + +[Illustration: Fig. 114.--Brosse ventrale de Gastrilégide.] + +Chez les Gastrilégides, la brosse ventrale (fig. 114), par l'étendue de +sa surface, la quantité, par suite, considérable de pollen qu'elle peut +transporter, est supérieure à la brosse tibiale ou fémoro-tibiale des +autres Anthophiles. Elle est aussi mieux adaptée peut-être à la récolte +du pollen sur de larges surfaces. Aussi les Gastrilégides +affectionnent-ils plus particulièrement les fleurs ouvertes; ils sont +les visiteurs assidus, et pour ainsi dire attitrés, des capitules des +Synanthérées. Sur ces larges champs d'étamines portées à une hauteur +uniforme, leur ventre velu n'a qu'à se promener, avec ses trépidations +rapides, pour se charger en peu de temps d'une grande masse de poussière +fécondante. Ces Abeilles ne sont point pour cela inhabiles à recueillir +le pollen des autres fleurs. Mais ce sont les Abeilles à brosses +tibiales, qui excellent dans l'exploitation de ces dernières, sans +dédaigner néanmoins les fleurs ouvertes ou composées. En somme, moins +spécialisées dans un sens, les Podilégides et Mérilégides sont plus +aptes à tirer parti des fleurs les plus variées, et l'on peut même dire +que, chez elles, la perfection de l'appareil collecteur est +proportionnée au degré d'industrie des diverses espèces. Le premier rang +appartient encore ici aux Abeilles Sociales, et parmi elles aux espèces +du genre _Apis_. + +[Illustration: Fig. 115.--Patte d'Andrène.] + +[Illustration: Fig. 116.--Brosse tibiale d'Anthophore.] + +[Illustration: Fig. 117.--Brosse et corbeille de l'Abeille domestique.] + +On peut préciser davantage encore et établir une échelle de gradation +entre les divers types d'Abeilles, au point de vue de l'appareil +collecteur. Cette série, on doit s'y attendre, n'est point continue, et +le perfectionnement n'y suit point une ligne régulièrement ascendante. + +Tout au bas de l'échelle, se placent sans contredit les espèces dénuées +de tout appareil collecteur, les Prosopis, dont le corps plus ou moins +glabre ne présente de brosses d'aucune sorte. Ces espèces, qu'on a pu, +par suite de cette absence, considérer quelquefois comme non +récoltantes, n'en récoltent pas moins cependant. Seulement, c'est leur +estomac qui remplace brosses et corbeilles; elles ingurgitent le pollen, +qu'elles dégorgent ensuite, avec le miel, dans leurs cellules. + +Tout à côté des Prosopis, nous trouvons les Collétès, dont le corps est +velu, les pattes postérieures garnies de poils abondants et fort longs, +quelquefois même extrêmement développés aux trochanters et aux fémurs. +L'appareil collecteur est ici constitué; c'est une véritable brosse +tibio-fémorale, plus fémorale que tibiale, avec adjonction d'une brosse +métathoracique, car les poils du métathorax, longs et recourbés, se +chargent de pollen en même temps que les pattes postérieures. + +La même forme absolument existe chez d'autres Abeilles à langue courte, +les Halictes et les Andrènes, qui possèdent, comme les Collétès, des +poils collecteurs au métathorax et aux pattes postérieures; mais, tandis +que la houppe coxale s'amoindrit chez les Halictes, elle se développe et +se perfectionne chez les Andrènes, où elle devient longue et touffue +(fig. 115). + +Déjà chez les Cilisses, alliées des Collétès, les poils collecteurs +abandonnent le thorax, les hanches et les fémurs, et se localisent sur +les tibias et le premier article des tarses; la brosse tibiale est +faite, et se maintiendra dans toute la série restante des Apiaires. Il +ne faut pas oublier cependant que les Dasypodes, plus voisines des +Cilisses que des Collétès, ont conservé de ces derniers les poils +collecteurs des fémurs, mais non des hanches et du thorax; de plus, +particularité qui leur est propre, les poils de la brosse du tibia et du +tarse acquièrent une longueur exceptionnelle. + +Les Anthophorides, Podilégides de Lepeletier de Saint-Fargeau, +présentent, dans sa forme typique, la brosse tibio-tarsienne ou plus +simplement tibiale, car celle du tarse tend à s'effacer chez ces +Abeilles (fig. 116). Supérieures à tant d'égards aux Abeilles à courte +langue, elles leur cèdent peut-être le pas au point de vue de l'appareil +collecteur, si l'on considère, non point la perfection de sa structure, +mais son étendue. Les poils du tibia, chez l'Anthophore, sont longs et +raides, et constituent une brosse parfaite; mais, si lourdement chargée +qu'elle soit, cette brosse porte relativement moins de pollen que +l'ensemble des poils collecteurs chez le Collétès ou l'Andrène. + +Si ce dernier type d'appareil collecteur n'est pas de tous le plus +parfait, eu égard à la somme de travail produit, il a l'avantage de +fournir la transition à celui qui réalise l'adaptation la plus parfaite. +La brosse tibiale de l'Anthophore mène à la corbeille de l'Abeille +sociale (fig. 117). Cette brosse perd tous ses poils et se creuse; les +deux bords de la surface dénudée restent garnis d'une rangée de longs +cils. Une pâte faite de pollen et de miel pétris n'eût pu s'intercaler +entre les poils d'une brosse. Cette pâte adhère très bien au fond lisse +de la corbeille. Il y a sans doute quelque avantage à ce que cette +mixture soit faite au moment même de la récolte, puisqu'elle s'opère en +tout cas, et à l'entrée de la cellule, chez l'Abeille solitaire. +Probablement l'économie du temps est-elle la raison principale. Le +premier article des tarses perd aussi ses longs poils; il devient +impropre à se charger de pollen; il n'est plus qu'un instrument de +raclage, de nettoyage, par sa face interne: il devient même, chez +l'Abeille domestique, une véritable étrille, à rangées régulières de +courtes épines. L'appareil collecteur a atteint son plus haut degré de +perfection, et l'hyménoptère récoltant le dernier terme de son +adaptation. + +On voit ainsi, à mesure qu'on s'éloigne des Abeilles inférieures, +l'étendue de la brosse se réduire, les poils collecteurs quitter +successivement le métathorax, les hanches, les fémurs. Ils diminuent +aussi d'autre part sur la face externe du premier article des tarses. En +sorte que le perfectionnement de l'Abeille est le résultat d'une +tendance manifeste à la localisation des poils collecteurs dans la +région moyenne des pattes postérieures, dans le tibia. + +Ces gradations permettent de se faire une idée de ce que purent être les +premières Abeilles, qui commencèrent à renoncer au procédé primitif et +imparfait de récolte conservé par les Prosopis jusqu'à l'époque +actuelle, l'ingurgitation. Les formes les plus velues, parmi des espèces +à peu près glabres, comme les Prosopis de nos jours, rentraient au nid +plus ou moins saupoudrées de poussière pollinique. Après avoir dégorgé +la bouillie de pollen et de miel amassée dans son jabot, l'Abeille +faisait, comme aujourd'hui, sa toilette au fond du nid, brossait le +pollen qui la couvrait et l'embarrassait, à l'entrée de la cellule, et +la pâtée s'augmentait d'autant. + +Il y eut donc avantage, pour l'espèce, à charger sa toison de pollen. De +là naquit l'instinct de le recueillir à l'aide des poils, et non plus +seulement par la bouche. Amassé d'abord par n'importe quelle partie du +corps, mais surtout par les parties inférieures, les pattes d'une part, +la face inférieure de l'abdomen de l'autre, s'adaptèrent, dans deux +séries différentes d'Abeilles, à cette fonction nouvelle. Ainsi prirent +naissance les Podilégides, dans le sens le moins restreint du mot, et +les Gastrilégides. + +Dans la première de ces lignées de Récoltants, les pattes postérieures, +laissant à d'autres usages les pattes des deux premières paires, +restèrent seules chargées, d'abord avec les régions du corps les plus +voisines, de la cueillette du pollen. L'appareil collecteur formé, des +réductions successives n'avaient qu'à le localiser de plus en plus, +jusqu'à la brosse tibiale des Anthophores, jusqu'à la corbeille des +Abeilles sociales. + +Pendant que l'organe à cueillir le pollen se formait et se +perfectionnait, simultanément la lèvre inférieure s'adaptait à l'usage +de puiser le nectar au fond des fleurs. Extrêmement courte chez les +Abeilles primitives, tout au plus propre à lécher des nectaires +facilement accessibles, comme chez les Prosopis et les Collétès, elle +s'allongeait graduellement, devenait trompe, et apte à atteindre le +liquide sucré dans des fleurs de plus en plus profondes. Les +Gastrilégides, au point de vue de cette faculté, ne sont point +inférieures aux Abeilles solitaires ordinaires, et ne cèdent le pas +qu'aux sociales. Chez ces dernières, la trompe acquiert le maximum de +longueur, de même que la corbeille est l'instrument le plus parfait pour +emmagasiner le pollen. + +* * * + +Arrivons aux fleurs maintenant, et passons en revue les étonnants +résultats que l'adaptation a produits en elles, tant pour rendre leur +visite profitable aux Insectes, que pour procurer aux fleurs mêmes les +avantages du croisement. + +Nous commencerons par les Orchidées, dont l'organisation, merveilleuse +entre toutes, est si bien adaptée aux services que ces plantes reçoivent +des Insectes, et particulièrement des Abeilles, que toute fécondation +est impossible chez elles sans le secours de ces animaux. + +C'est à l'incomparable génie d'observation de Darwin que l'on doit la +révélation du mystère de leur fécondation. Dans son immortel ouvrage sur +la _Fécondation des Orchidées_, le célèbre naturaliste étudie avec un +soin minutieux l'organisation florale des principaux types indigènes et +exotiques de la famille, et décrit avec une étonnante sagacité les +curieuses dispositions organiques, effets de l'adaptation, qui assurent +à ces plantes les bénéfices de la fécondation croisée. + +Nous nous contenterons de choisir un de ces types pris parmi les plus +communs dans nos contrées, l'_Orchis mascula_. + +Dans cette plante, comme dans la très grande majorité des Orchidées, les +étamines sont réduites à une seule, et cette unique étamine à son +anthère. Celle-ci, considérablement développée, a ses deux loges +pollinigères ouvertes, à maturité, par une fente longitudinale. Dans +chacune de ces loges se trouve un pollen, non point pulvérulent, comme +dans les fleurs ordinaires, mais à gros grains en forme de coin, pris en +un seul corps en forme de massue, qu'on appelle une _pollinie_ (fig. +118, 5). + +[Illustration: Fig. 118.--Orchis mascula. + +1, Fleur vue de profil; 2, vue de face (sépales et pétales enlevés, sauf +le labelle); 3, rostellum et pollinies vues de face; 4, id. sectionnés; +5, pollinie; _l_, labelle; _st_, stigmate; _ros_, rostellum; _ant_, +anthère; _po_, pollinie; _n_, nectaire; _m_, caudicule; _r_, rétinacle.] + +Chaque pollinie repose, par sa base rétrécie ou _caudicule_, _m_, sur un +petit corps visqueux, le _rétinacle_, _r_, lequel est logé dans une +sorte de sac appelé _rostellum_, _ros_. Ce dernier organe est revêtu +d'une membrane, que le plus léger contact fait éclater suivant une ligne +transversale sinueuse; la partie inférieure de la membrane s'abaisse +alors comme une lèvre, et les deux rétinacles sont mis à découvert. + +Le rostellum fait saillie dans la gorge de la corolle, au-dessus de +l'ouverture du tube nectarifère, et au-dessus en même temps de deux +saillies, situées du même côté que lui, à la partie supérieure de ce +tube. Ces deux saillies sont les stigmates. + +Les pollinies ne peuvent pas sortir spontanément de leurs loges. A +supposer qu'elles le pussent, jamais elles ne pourraient rencontrer les +saillies stigmatiques; elles tomberaient ou hors de la fleur sur le +labelle, ou dans le tube nectarifère. + +[Illustration: Fig. 119.--Pollinies d'orchidée fixées sur un crayon.] + +De là la nécessité de l'intervention des Insectes, dont Ch. Darwin a +admirablement analysé le mécanisme par ses expériences. + +Si l'on introduit dans le tube de la corolle un bout de crayon taillé +(fig. 119), afin de simuler un insecte qui vient y puiser le nectar, il +est impossible que cet objet ne vienne pas buter contre la saillie du +rostellum. La membrane qui l'enveloppe se rompt aussitôt, la lèvre +inférieure s'abaisse, les rétinacles sont mis à nu, et l'un d'eux au +moins, sinon l'un et l'autre, se colle au crayon qui le touche; le +crayon, alors retiré, emporte la pollinie. + +L'air a bientôt desséché la matière visqueuse du rétinacle, et la +pollinie adhère solidement au support. Si, dès qu'elle vient d'être +saisie, on présente de même le crayon à une autre fleur, la petite +massue dressée viendrait heurter le rostellum, et rien de nouveau ne se +produirait, à moins que le fait déjà observé ne se renouvelât; mais la +pollinie en question ne pourrait atteindre le stigmate. + +Mais si l'on attend quelques instants, on ne tarde pas à voir la +pollinie s'infléchir sur sa base, par un effet de dessiccation de la +partie inférieure du caudicule, jusqu'à faire un angle à peu près droit +avec sa position première, de manière à se coucher suivant la pointe du +crayon. Il faut de trente à cinquante secondes pour que ce mouvement +soit effectué. + +Si, en l'état, on introduit le crayon dans une autre fleur, la pollinie +abaissée ne heurtera plus le rostellum, passera dessous, et ira +naturellement buter contre les stigmates; les grains de pollen se +détachent alors, et la fécondation se produit. + +Si, au lieu du crayon, nous concevons qu'une abeille cherche à +introduire sa tête dans la gorge de la corolle, pour allonger sa trompe +vers le nectaire, le front, les yeux ou telle autre partie de la face de +l'insecte toucheront le rostellum, et l'abeille se retirera, le nectar +bu, chargée d'une ou deux pollinies. La première fleur qu'elle ira +l'instant d'après visiter, ou la seconde, pourra recevoir les grains de +pollen et subir la fécondation croisée. + +Il faut noter, dans ce mécanisme ingénieusement compliqué, que le degré +d'inclinaison de la pollinie sur sa base est mathématiquement calculé +pour que la partie renflée de la massue vienne exactement à la hauteur +du stigmate. De plus, cette inflexion se fait et ne peut se faire que +d'un côté, pour être efficace; si la pollinie, au lieu de se pencher en +avant, tombait à droite, ou à gauche, ou en arrière, elle ne toucherait +point le stigmate. Et pour qu'elle ait lieu dans le sens voulu, il faut +que la partie rétrécie du caudicule ait la propriété de se raccourcir +par la dessiccation seulement d'un côté. C'est donc en vertu de sa +structure particulière que le caudicule s'incline, et non, comme on +pourrait le croire, par l'effet de la pesanteur. Si l'on répète +l'expérience de Darwin, on verra toujours la pollinie se coucher vers la +pointe du crayon. + +Remarquons enfin la précaution prise pour que la substance adhésive du +rétinacle, si prompte à se dessécher à l'air, reste humide jusqu'au +moment opportun. Une membrane l'enveloppe dans le rostellum et oppose à +l'air extérieur un obstacle infranchissable; et cet obstacle tombe comme +par enchantement et découvre le rétinacle, à l'instant précis où cela +est nécessaire. + +[Illustration: Fig. 120.--Tête d'Anthophore, portant des pollinies +d'orchidée.] + +On rencontre souvent, dans les prairies où fleurissent des Orchidées, +des Abeilles, des Papillons, dont la tête porte des pollinies ravies à +ces plantes. C'est ordinairement aux yeux qu'elles adhèrent, quelquefois +en assez grand nombre pour défigurer l'insecte et, sans doute, gêner +sensiblement sa vision (fig. 120). + +L'examen d'autres Orchidées nous montrerait des exemples d'une +adaptation aussi parfaite que celle de l'_Orchis mâle_, avec d'infinies +variétés dans les détails. Nous nous bornerons à signaler quelques +curieux procédés propres à certains genres de la famille, pour fixer les +pollinies à la tête des insectes. + +Chez les _Listera_, le pollen, au lieu d'être pris en masse comme dans +les _Orchis_, est pulvérulent. Il ne pourrait adhérer à l'insecte si, au +moment où il heurte le rostellum, cet organe ne dardait sur lui, en +s'ouvrant, une gouttelette de liquide, qui permet au pollen d'adhérer à +la tête du visiteur. + +Chez les _Catasetum_, de la tribu des Vandées, du voisinage des +stigmates s'élève, à droite et à gauche, une longue antenne recourbée, +que l'insecte doit nécessairement toucher. Le caudicule de la pollinie, +qui est élastique, est recourbé et maintenu dans cette position, avec +une tension assez énergique, par une mince membrane. Au moindre +frôlement d'une antenne, ce ressort se détend, et la pollinie est lancée +violemment contre la tête de l'insecte, à laquelle il adhère. Telle est +la force de projection, en certains cas, que la pollinie est portée à +près d'un mètre. Elle est d'ailleurs toujours projetée le rétinacle en +avant, de façon qu'elle ne peut jamais manquer le but. + +* * * + +La famille des Asclépiadées nous offre certaines formes dont +l'adaptation aux Insectes n'est pas moins merveilleuse que celle des +Orchidées. + +[Illustration: Fig. 121.--Asclepias cornuti. + +1, Fleur vue d'en haut (sépales et pétales enlevés); 2, id. vue de côté, +les cornets enlevés.--_p_, cornets; _p_', base des cornets enlevés; +_po_, pollinies; _r_, rétinale; _st_, fentes stigmatiques.] + +Hildebrandt et H. Müller ont parfaitement étudié la fécondation de +l'_Asclepias cornuti_. Les ovaires, dans cette plante, sont surmontés +d'une sorte de colonne charnue, représentant les anthères des étamines +et les stigmates. Ceux-ci présentent la forme de cinq fentes +longitudinales, modérément béantes. Les anthères alternent avec eux et +contiennent, dans chacune de leurs deux loges, une pollinie, dont le +caudicule se porte sur le côté, à la rencontre, au-dessus d'une fente +stigmatique, de la pollinie de l'anthère voisine; deux pollinies +concourent ainsi à un petit corps glandulaire, auquel elles se soudent, +et qui leur constitue un rétinacle commun (fig. 121). + +Quand une abeille ou tout autre insecte vient butiner sur une de ces +fleurs, le nectar étant contenu dans des appendices en forme de cornet, +portés par les étamines tout autour de la colonne charnue, il faut que +l'insecte se pose nécessairement sur le haut de la colonne. Dans ses +mouvements pour passer d'un cornet à un autre, il ne peut manquer de +poser quelque patte, sinon plusieurs, sur les rétinacles, qui se fixent +inévitablement à ses tarses. + +[Illustration: Fig. 122.--Patte de Bourdon portant des pollinies +d'Asclepias.] + +Les doubles pollinies, quand elles viennent de se détacher de leurs +loges, sont très écartées l'une de l'autre; elles ne peuvent, en cet +état, s'engager dans les fentes stigmatiques, trop étroites pour les +recevoir, en sorte que la fleur qui vient de livrer ses pollinies ne +pourrait être fécondée par son propre pollen. Mais, au bout de quelque +temps, les caudicules se contractent, et les deux pollinies se +rapprochent, presque à se toucher. Le temps qu'il faut pour que ce +mouvement s'effectue est très court, et sensiblement égal au temps qu'il +faut à l'insecte pour passer d'une fleur à une autre. Quand il y arrive, +les pollinies sont donc en état de pénétrer dans les chambres +stigmatiques, et la fécondation se produit. Le croisement est donc ici +tout aussi sûrement atteint que chez les Orchidées. + +* * * + +Les Sauges, de la famille des Labiées, sont parfaitement adaptées aussi +à la fécondation croisée par l'intermédiaire des Insectes. + +Elles diffèrent des Labiées normales en ce qu'elles n'ont que deux +étamines au lieu de quatre. De plus, ces étamines ont une conformation +bien singulière. Les deux loges de l'anthère, au lieu d'être adossées +l'une à l'autre, sont portées à une grande distance, à chaque bout d'un +long balancier très arqué, articulé vers son tiers inférieur au sommet +du filet. Des deux anthères, la plus bas située est la plus petite, et +contient peu ou point de pollen. L'autre, la plus grande et la plus +élevée, en contient beaucoup (fig. 124). + +[Illustration: Fig. 123.--Sauge. + +1, Section de la fleur; 2, abeille dans la fleur, frappée par les +anthères; 3, fleur plus avancée, stigmate accru, _a_, étamine; _a_', +étamine avortée; _st_, stigmate.] + +Quand une Abeille ou un Bourdon vient se poser sur la lèvre inférieure, +qui semble s'étaler tout exprès pour recevoir le visiteur, celui-ci, en +s'avançant vers l'intérieur de la corolle, ne peut manquer de donner de +la tête contre les petites anthères. Le balancier bascule aussitôt, les +grandes anthères viennent frapper les flancs de l'animal, et l'aspergent +de pollen (fig. 123, ^{2}). + +[Illustration: Fig. 124.--Étamines de sauge. + +1, avant; 2, après l'abaissement.] + +La fleur qui vient de livrer ainsi son pollen n'est pas actuellement +fécondable. Les étamines sont mûres avant le stigmate, cas très fréquent +dans le règne végétal, et la fleur est dite alors _protérandre_. Le +stigmate, au moment où le pollen est mûr, est tout au haut du capuchon +formé par la lèvre supérieure de la corolle, au sommet d'un long style. +L'insecte que les étamines saupoudrent de pollen ne peut donc toucher le +stigmate. Mais à mesure que les étamines vieillissent et se dépouillent +de leur pollen, le style s'allonge en se recourbant en bas et en avant, +et quand les étamines sont flétries, le stigmate, avec ses deux branches +étalées, est arrivé à la place même où les grandes anthères venaient +précédemment frapper l'insecte. Le Bourdon, déjà garni de pollen pour +avoir fréquenté des fleurs plus jeunes, ne pourra manquer, en entrant +dans celle-ci, d'en déposer quelques grains sur son stigmate. Et encore +ici la fécondation croisée est seule possible. + +* * * + +L'exemple le plus étonnant peut-être de parfaite adaptation d'une fleur +à la fécondation croisée par l'intermédiaire des Insectes, nous est +donné par une Scrofularinée, le _Pedicularis sylvatica_. H. Müller a +fait une étude complète de cette fleur, et découvert la raison d'être +des moindres détails de sa structure ingénieusement compliquée (fig. +125). + +La lèvre supérieure de la corolle, en forme d'étroit capuchon, enferme +le style et les étamines. Le premier, recourbé à son sommet, laisse +saillir le stigmate au dehors. Les anthères, étroitement appliquées, ont +leurs ouvertures en regard, se fermant l'une l'autre, de manière à +empêcher leur pollen de tomber. Impossibilité absolue, par conséquent, +d'autofécondation. + +L'entrée de la corolle est fort étrange. Le haut laisse échapper le +style au dehors du capuchon. Vient ensuite une fente, assez large dans +sa portion supérieure, pour laisser passer la tête d'un Bourdon, +rétrécie au-dessous et garnie de denticules sur ses deux bords, qui se +contournent vers l'extérieur. Il faut ajouter encore, que la paroi +opposée de la corolle porte deux enfoncements ou sillons longitudinaux, +dont le fond fait saillie dans l'intérieur de la fleur. + +[Illustration: Fig. 125--Pedicularis sylvatica. + +1, Fleur vue de dos; 2, vue de face; 3, étamines et pistil; _ant_, +anthères; _st_, stigmate; _f_, capuchon de la corolle renfermant les +anthères; _d_, lèvre supérieure denticulée; _h_, enfoncement du dos de +la corolle, faisant saillie en avant.] + +Voyons maintenant les conséquences et le but de cette complexe et +bizarre structure. Un Bourdon se pose sur la plate-forme de la lèvre +inférieure, et, pour atteindre le nectar, qui se trouve à la base de +l'ovaire, tout au fond du tube de la corolle, il insinue sa tête dans le +haut de la fente de la corolle, où elle s'engage sans peine, tandis que +l'insecte allonge sa trompe vers le nectaire. Il donne ainsi de la tête +contre les saillies internes de la corolle, les écarte l'une de l'autre, +distend par suite les bords de la fente, au-dessous de lui. Or, ces +bords sont munis, non loin du stigmate, de deux sortes de dents, dont +l'usage est de retenir les étamines dans l'intérieur du capuchon. Les +étamines pressent, par un effet de ressort, contre cet obstacle. Dès +qu'il cède, comme un déclenchement s'opère, les étamines se projettent +brusquement au dehors, et s'abattent sur le dos du Bourdon. + +Si les étamines frappaient l'insecte en conservant leur disposition +relative, pas un grain de pollen n'en sortirait, puisque leurs orifices +se bouchent réciproquement. Mais un artifice aussi simple qu'ingénieux +vient à bout de la difficulté. La lèvre inférieure de la corolle, au +lieu d'être symétrique et horizontale, est irrégulière et oblique, au +point qu'un côté est plus haut que l'autre de quelques millimètres. Le +Bourdon posé dessus ne peut avoir lui-même qu'une position inclinée. Il +en résulte que sa tête ne heurte que l'une après l'autre les saillies de +la corolle. C'est donc successivement aussi que se produit le +déclenchement des étamines, et, l'une, puis l'autre, viennent frapper +l'insecte, leur orifice libre, et l'asperger de poussière fécondante. + +Quand le Bourdon passe ensuite à une autre fleur, il la féconde +inévitablement, car, détail omis à dessein, ce qu'il rencontre tout +d'abord en poussant sa tête à l'entrée de la corolle, c'est le stigmate +qui le frôle, juste à l'endroit où il va, l'instant d'après, être +atteint par le choc des étamines, l'endroit précisément où l'ont déjà +touché les étamines de la fleur qu'il vient de quitter. + +* * * + +Les exemples qui précèdent disent assez quelle est l'intimité des +rapports unissant les Fleurs aux Insectes et plus particulièrement aux +Abeilles; ils montrent à quel degré de perfection peut atteindre leur +adaptation réciproque. Pour avoir été choisis, les faits que nous avons +cités ne doivent pas être tenus pour exceptionnels. C'est par milliers +que d'autres, tout aussi probants, moins saisissants peut-être dans les +détails, enrichissent les livres des Darwin, Hildebrandt, H. Müller, +Delpino et bien d'autres. Tous proclament avec non moins d'éloquence la +généralité de la grande loi de fécondation croisée, l'intervention +impérieusement exigée des Insectes pour la produire. + +Telles sont, sans exception, toutes les plantes _diclines_, c'est-à-dire +à sexes séparés, chez lesquelles, au lieu de fleurs complètes, pourvues +à la fois d'étamines et de pistils, n'existent que des fleurs staminées +d'une part, des fleurs pistillées de l'autre. Que les fleurs de même +ordre soient portées par le même pied (plantes monoïques), ou par des +individus différents (plantes dioïques), en aucun cas il n'y a +possibilité d'autofécondation. Sans doute les courants d'air, les vents, +peuvent transporter à distance le pollen des fleurs mâles sur les fleurs +femelles. Certaines plantes ne sont guère fécondées autrement (plantes +_anémophiles_). Mais le plus souvent la fécondation est subordonnée, +chez les plantes diclines, à l'action des Insectes; elles sont +_entomophiles_. + +Les plantes que Sprengel a appelées _dichogames_, celles dans lesquelles +les étamines et les pistils ne sont pas mûrs en même temps, réclament +encore l'intervention des Insectes. Qu'il s'agisse de fleurs +protérandres, dont nous avons déjà vu quelques exemples, ou qu'il +s'agisse de fleurs protérogynes, dans les deux cas l'autofécondation est +impraticable, et la fécondation par les Insectes seule possible. Aux +Hyménoptères, et parmi ceux-ci aux Mellifères, appartient le rôle +prépondérant dans le transport du pollen chez ces plantes. + +Il est encore un autre type de disposition florale tout aussi favorable +que les précédents à la fécondation croisée, et tout aussi exigeante, +quant au secours qu'elle exige des Insectes. C'est l'_hétérostylie_, +dont les Primevères fournissent un exemple devenu classique, depuis les +études de Darwin. Elle consiste en ce que, dans la même espèce, +certaines fleurs sont pourvues de longs styles et d'étamines courtes, +d'autres fleurs ont au contraire des styles courts et des étamines +longues (fig. 126). + +[Illustration: Fig. 126.--Primevères.] + +Cette disposition, connue de Sprengel, attendait de Darwin sa véritable +et seule explication. Elle a pour but de favoriser la fécondation +croisée, dont les agents, chez les Primevères, sont surtout les +Bourdons. Quand un de ces insectes visite une de ces fleurs à long +style, sa trompe, au contact des étamines, se charge de pollen, +précisément à la hauteur qui viendra au contact du stigmate, quand il +visitera une fleur à style court. Par contre, s'il allait sur une fleur +à long style, ce pollen ne pourrait être déposé sur son sommet. Lorsque +l'insecte visite une fleur à style court, le pollen s'attache à la +trompe plus près de la tête, et à une hauteur correspondante à celle du +stigmate d'une fleur à long style (fig. 127). + +Les deux dispositions ne sont donc pas seulement inverses; les +dimensions des étamines sont de plus calculées de telle façon, que les +Insectes ne puissent communiquer le pollen de l'une des formes qu'à la +forme opposée, qu'ils n'opèrent en un mot que la fécondation croisée. + +Darwin ne s'est pas d'ailleurs contenté de la détermination de ces +rapports. Par des expériences nombreuses et précises, il s'est assuré +que l'échange du pollen entre les deux formes est favorable aux fleurs; +qu'elles donnent un plus grand nombre de graines quand il a lieu, que +lorsque le pollen et le pistil d'une même forme agissent l'un sur +l'autre, auquel cas elles produisent beaucoup moins, sans rester +toutefois infécondes, ainsi que cela s'observe ailleurs. + +[Illustration: Fig. 127.--Schéma des unions légitimes (sens horizontal) +et illégitimes (sens vertical) chez les Primevères.] + +La Salicaire (_Lythrum salicaria_) nous offre un exemple plus curieux +encore que la Primevère, car il existe chez elle trois formes au lieu de +deux, trois longueurs de styles et trois longueurs d'étamines; étamines +et styles des trois sortes combinés de telle façon dans trois formes de +fleurs, qu'il existe les trois systèmes suivants (fig. 127): + +Fleurs à pistil long, à étamines moyennes et petites. + +Fleurs à pistil moyen, à étamines longues et petites. + +Fleurs à pistil court, à étamines longues et moyennes. + +Le lecteur peut concevoir, après ce qui a été dit de la Primevère, que, +dans chaque forme de fleur, le pistil ne pourra être fécondé que par le +pollen d'étamines de même longueur, et par conséquent venant d'une fleur +de l'une des deux autres formes. Ainsi que Darwin l'a observé, les +étamines de longueur différente n'abandonnent leur pollen que sur des +parties différentes du corps de l'Insecte qui les visite. «Quand les +Abeilles sucent les fleurs, dit Darwin, les anthères des plus longues +étamines pourvues de grains polliniques verdâtres sont portées contre +l'abdomen et contre les côtés internes des pattes postérieures, et il en +arrive de même au stigmate de la forme à long style. Les anthères des +étamines moyennes et le stigmate de la forme à style moyen sont frottés +contre la surface inférieure du thorax et entre la paire de pattes +antérieures. Enfin, les anthères des plus courtes étamines et le +stigmate de la forme à style court sont frottés contre la trompe et le +menton.» + +[Illustration: Fig. 128.--Salicaire. _a_, étamines longues; _a'_, +étamines moyennes; _a''_, étamines courtes; _st_, stigmate.] + +Après des faits aussi frappants, et qui tous parlent dans le même sens, +est-il besoin d'insister sur une foule de données accessoires? +Hésitera-t-on, par exemple, à admettre que la grandeur et la coloration +des fleurs, qui augmentent leur visibilité, les odeurs, tantôt suaves, +tantôt désagréables pour nous, qu'elles répandent et qui révèlent au +loin leur présence, aient pour but unique d'attirer les Insectes qui les +fécondent? Le rôle de protection pour les organes reproducteurs qu'on a +voulu attribuer aux enveloppes florales, serait autrement bien rempli +par des feuilles résistantes et vertes comme les autres, plutôt que par +ces pétales au tissu délicat, aux brillantes couleurs. A peine la +fécondation opérée, pourquoi, ce prétendu appareil protecteur, le +voit-on se flétrir et tomber? Son rôle de protection du pistil est-il +donc tout à coup devenu inutile? Non, mais son rôle véritable est +terminé; le rôle d'_enseigne_, la _fonction vexillaire_,--expression de +Delpino,--a fait son temps. + +* * * + +En échange des services rendus par les Insectes, les Fleurs sécrètent +pour eux, rien que pour eux, le nectar, car ce liquide n'est d'aucune +utilité pour les Fleurs elles-mêmes. C'est là le plus puissant moyen +d'attraction que les Plantes possèdent, et l'effet en est démontré par +toutes les observations, par les expériences sans nombre de Ch. Darwin +et des savants qui l'ont suivi. + +Tout semblable est le rôle du pollen, qui n'est pas moins utile que le +nectar aux Insectes, et surtout aux Abeilles. Aussi la poussière +fécondante est-elle produite en quantité beaucoup plus considérable +qu'il n'est nécessaire à la fécondation des Plantes. Une plus grande +part en est donc par avance destinée aux Abeilles. + +* * * + +Concluons, enfin, qu'une admirable harmonie existe entre le monde des +Fleurs et le monde des Abeilles. C'est bien justement que ces utiles +Insectes ont reçu le nom d'Anthophiles. Les Abeilles ne vivent que par +les Fleurs. Aucun insecte n'a, autant qu'elles, son existence +étroitement liée à celle des Fleurs. Le Papillon lui-même n'en vit qu'un +court instant; il est mangeur de feuilles à son premier âge. L'Abeille +vit des Fleurs à tout âge. Différentes comme elles le sont, ces deux +sortes de créatures, par l'intimité de leurs relations mutuelles, font +une des plus étonnantes merveilles de la nature animée. La structure des +Abeilles est admirablement adaptée à tirer le meilleur parti possible +des Fleurs. Les Fleurs, d'autre part, présentent une richesse inouïe +d'inventions pour les attirer, et elles ne payent pas trop cher leur +libéralité, grâce aux avantages qu'elle leur procure. «Cent mille +espèces de Plantes, dit Dodel-Port, disparaîtraient rapidement de la +surface du globe, si elles cessaient tout à coup de produire des fleurs +colorées et nectarifères.» Toutes les espèces d'Abeilles disparaîtraient +sans exception, si les Fleurs cessaient d'exister, ou si elles cessaient +de produire du nectar et du pollen. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +AVANT-PROPOS V + +INTRODUCTION VII + +Qu'est-ce qu'une Abeille? Organisation générale et fonctions 1 + +Classification des Abeilles 29 + + +APIDES SOCIALES 31 + +L'Abeille domestique 32 + +Physiologie de la ruche 38 + +Parasites et ennemis de l'Abeille 87 + +Extension géographique de l'Abeille domestique.--Ses principales + races.--Autres espèces du genre _Apis_ 95 + +Les Bourdons 100 + +Les Psithyres 130 + +Les Mélipones 137 + + +APIDES SOLITAIRES 155 + +Les Xylocopides 155 + +Les Anthophorides 163 + +Les Gastrilégides 183 + Les Osmies 185 + Les Anthidies 202 + Les Mégachiles 209 + Les Chalicodomes 222 + +Les Abeilles parasites 253 + Les Stélides 256 + Les Nomadines 258 + + +ANDRÉNIDES 266 + +ACUTILINGUES 266 + +Les Andrènes 266 + +Les Halictes 277 + Les Sphécodes 287 + +Les Dasypodes 290 + +Les Panurgues 302 + Les Cilisses 305 + +OBTUSILINGUES 307 + +Les Collétès 307 + +Les Prosopis 307 + +FLEURS ET ABEILLES 322 + +17413.--Paris, imprimerie A. Lahure, 9, rue de Fleurus. + + +NOTES: + +[1] Shuckard, _British Bees_. + +[2] A. Lefebvre, _Note, sur le sentiment olfactif des antennes. Ann. de +la Soc. Entomologique de France_, 1838. + +[3] Perris, _Mémoire sur le siège de l'odorat dans les Articulés. Actes +de la Soc. Linnéenne de Bordeaux_, 1850. + +[4] John Lubbock, _Fourmis_, _Abeilles et Guêpes_, tome II, p. 49. + +[5] Sourbé, _Traité théorique et pratique d'apiculture mobiliste_. + +[6] _Origine des espèces_, édition française définitive, p. 296. + +[7] Voir plus loin les métamorphoses des _Sitaris_, parasites des +Anthophores. + +[8] Assmuss, _Die Parasiten der Honigbiene_. + +[9] Eduard Hoffer, _Biologische Beobachtungen an Hummeln und +Schmarotzerhummeln_. + +[10] _Origine des espèces_, 2e édition française, p. 77. + +[11] Page. _La Plata, the Argent. Confeder. and Paraguay_, London, 1859. + +[12] Shuckard, _British Bees_. + +[13] Compagnon assidu de la femelle autour de laquelle, tandis qu'elle +suce le nectar des fleurs, il vole joyeusement (traduction "Distributed +Proofreaders" du texte latin) + +[14] Ch. Horne, _Notes on the habits of some Hymenopterous Insects from +the Nord-West Provinces of India_. + +[15] Le Chalicodome de Sicile, propre aux îles méditerranéennes et à +l'Algérie, ne se trouve point en France. C'est, par erreur que M. Fabre, +dans le 1er volume de ses _Souvenirs entomologiques_, désigne sous ce +nom les _Ch. pyrenaica_ et _rufescens_, qu'il confond en une seule +espèce, erreur corrigée dans les _Nouveaux souvenirs_. + +[16] proverbe latin: (mot à mot) _L'a fait qui en profite_ c'est-à-dire, +de façon plus explicite: _celui-là a commis un crime, à qui le crime est +utile_ (_traduction du PG_) + +[17] Fabre, _Souvenirs_, 3e série. + +[18] J. Pérez. _Sur les effets du parasitisme des Stylops sur les +Apiaires du genre Andrena_, dans _Actes de la Soc. Linn. de Bordeaux_, +t. XL. + +[19] J. H. Fabre. _Études sur la parthénogénèse des Halictes_, dans les +_Annales des sc. nat._ 9e série, t. IX. + +[20] H. Müller. _Ein Beitrag zur Lebensgeschichte der Dasypoda +hirtipes_. + +[21] V. Mayet. _Mém. sur les mœurs et les métamorphoses d'une +nouvelle espèce de la famille des Vésicants_, _le_ Sitaris Colletis. +(_Ann. Soc. entomologique de France_, 1875.) + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les abeilles, by Jean Pérez + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ABEILLES *** + +***** This file should be named 35445-0.txt or 35445-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/5/4/4/35445/ + +Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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