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+The Project Gutenberg EBook of Les abeilles, by Jean Pérez
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les abeilles
+
+Author: Jean Pérez
+
+Illustrator: Clément
+
+Release Date: March 1, 2011 [EBook #35445]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ABEILLES ***
+
+
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+BIBLIOTHÈQUE
+DES MERVEILLES
+
+PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION
+
+DE M. ÉDOUARD CHARTON
+
+LES ABEILLES
+
+17445--IMPRIMERIE A. LAHURE
+
+9, rue de Fleurus, à Paris.
+
+
+
+
+BIBLIOTHÈQUE DES MERVEILLES
+
+LES
+ABEILLES
+
+PAR
+
+J. PÉREZ
+
+Professeur à la Faculté des sciences de Bordeaux
+
+
+OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 119 VIGNETTES
+
+PAR CLÉMENT
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+
+79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+
+1889
+
+Droits de propriété et de traduction réservés
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+Ce livre, comme tous ceux de la collection dont il fait partie, est une
+œuvre de vulgarisation.
+
+Adonné passionnément à l'étude du petit monde qu'il décrit, l'auteur n'a
+pas cru cependant devoir s'astreindre rigoureusement aux seules notions
+classiques, et s'interdire toute opinion, toute idée personnelle. Dans
+les sciences d'observation, les données nouvelles ne sont pas
+nécessairement, comme ailleurs, moins accessibles que les plus
+anciennes. Elles ne supposent pas, ainsi qu'il arrive souvent dans
+d'autres sciences, la connaissance de tous les faits de même ordre
+antérieurement acquis. Aussi, sans laisser en aucune façon d'être
+élémentaire, ce livre sur les Abeilles offrira-t-il çà et là quelques
+notions en désaccord avec certaines idées reçues, ou qu'on chercherait
+vainement dans les traités spéciaux. Elles sont d'ailleurs émises avec
+toute la réserve qui convient en pareil cas, sans s'imposer en aucune
+manière, sans prétendre forcer la conviction du lecteur. L'auteur
+aurait cru manquer de sincérité, en donnant sans restriction, sous
+prétexte qu'elles ont généralement cours, des opinions qu'il ne saurait
+partager.
+
+Après le souci du vrai, qui ne doit céder à des considérations d'aucune
+sorte, la clarté a été sa préoccupation constante. Pour l'obtenir, aucun
+sacrifice n'a paru trop cher. L'intérêt, l'importance même des faits
+n'ont pas toujours trouvé grâce et fait hésiter sur leur suppression,
+quand la complication des détails ou le trop de spécialité des notions
+pouvaient entraîner quelque obscurité. On n'ose pas se flatter d'avoir
+toujours atteint le but que l'on poursuivait; on espère du moins que le
+lecteur voudra bien tenir compte des efforts qui ont été faits pour
+cela.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+«Qui pourrait ne pas s'intéresser aux Abeilles? Tant d'idées attrayantes
+s'associent à leur nom! Il réveille en nous les images de printemps, de
+brillant soleil, de plantes fleuries; il nous rappelle les prairies
+gaiement émaillées, les haies verdoyantes, les tapis de thym parfumé,
+les landes odorantes. Il nous parle en même temps de l'industrie, de la
+prévoyance, de l'économie d'un État bien policé, où la subordination est
+absolue, point dégradante[1].»
+
+Tel est le début d'un livre sur les Abeilles d'Angleterre. C'est là un
+point de vue, ce sont là des impressions de naturaliste, tout au moins
+d'homme instruit. Tout autres sont les motifs qui de tout temps ont fixé
+l'attention de l'homme sur les Abeilles. Civilisé ou sauvage, ces
+merveilleux insectes ont toujours eu le rare, l'unique privilège de
+l'attirer également.
+
+Certes, les Fourmis sont tout aussi curieuses, plus étonnantes même par
+les multiples formes de leur vie sociale, par l'infinie variété de leur
+industrie. Mais l'homme ne les connaît souvent que par leurs
+importunités et leurs déprédations. Indifférentes ou nuisibles, jamais
+utiles, ou peu s'en faut, les Fourmis n'ont pu éveiller la curiosité et
+exciter l'intérêt que chez l'homme d'étude.
+
+L'utilité! C'est là une qualité qui fait les attachements solides et
+durables; et l'Abeille possède à un haut degré ce précieux avantage. Le
+délicieux aliment qu'elle fabrique excita toujours puissamment la
+convoitise de notre espèce, comme celle de beaucoup d'autres. De quels
+labeurs, de quels supplices il en fallut d'abord payer la conquête, cela
+se voit encore de nos jours dans les régions incultes de l'Afrique et de
+l'Amérique.
+
+L'essaim libre, recherché avec passion, exploité aussitôt, n'était
+jamais qu'une aubaine fort rare. Surveillé avec un soin jaloux, sa
+possession était toujours incertaine. L'idée devait naturellement et
+promptement venir de le mettre à portée de soi, près de sa demeure.
+L'Abeille agréa sans hésiter le logis offert par la main de l'homme.
+L'apiculture était née.
+
+A quelle époque remonte la domestication de l'Abeille? On ne saurait le
+dire. Au début de toutes les civilisations, nous la trouvons déjà
+familière aux premières populations pastorales ou agricoles dont
+l'histoire garde le souvenir. Les plus antiques monuments des traditions
+sémitiques et aryennes, les Védas aussi bien que les livres bibliques et
+homériques, nous montrent l'Abeille domestiquée et honorée des hommes.
+Et le culte dont elle était l'objet n'a longtemps fait que grandir dans
+les siècles. Elle a eu l'insigne gloire d'être chantée par d'immortels
+poètes. La légende mythologique et la poésie grecque ont redit la gloire
+et les vertus de la Mélisse, nourricière du _grand roi des dieux et des
+hommes_. Anacréon chante l'Amour piqué par une abeille en cueillant des
+roses. Une abeille de l'Hymette vient, au berceau de Platon, se poser
+sur les lèvres fleuries de l'harmonieux philosophe. Les Romains, selon
+leur tempérament national, ont vanté l'Abeille en gens pratiques:
+Virgile en dit les mœurs et l'éducation aux amis de l'agriculture;
+Horace la propose aux poètes et à lui-même comme le modèle ardent et
+industrieux du travail poétique. L'Antiquité fit de la Mouche à miel le
+symbole de la douceur, des travaux rustiques, du génie littéraire. Elle
+devint, au moyen âge, dans les armoiries, les devises, l'emblème de
+l'activité, de l'ordre, de l'économie. Plus ambitieuse encore, et par là
+moins prudente, elle a voulu parer les insignes du pouvoir absolu, moins
+apte qu'elle aux travaux de la paix, et plus prompt à dégainer l'arme de
+guerre, cet aiguillon fatal à qui blesse et à qui est blessé.
+
+Après l'admiration reconnaissante, l'étude réfléchie. L'étonnante cité
+des Abeilles ne pouvait manquer d'attacher une foule d'observateurs.
+Aristote, Virgile même l'étaient déjà, et non des plus médiocres. On y
+crut d'abord reconnaître l'image fidèle des sociétés humaines, moins les
+défauts, toutefois, et les vices qui souvent causent la ruine de ces
+dernières. Quand le véritable esprit scientifique eut conduit à une
+interprétation plus juste et plus vraie, la ruche n'en resta pas moins
+toujours une merveille sans égale.
+
+Aux patients observateurs qui en révélaient les mystères,
+s'adjoignirent--quel honneur pour les petites créatures!--de savants
+mathématiciens, qui ne dédaignèrent pas de soumettre au critérium de
+leurs calculs la perfection de leur architecture. Et les Abeilles se
+trouvèrent être ingénieurs habiles et experts ouvriers.
+
+La reconnaissance des hommes à l'égard des Abeilles s'est un peu
+amoindrie, par suite de la découverte du Nouveau Monde, et leur astre a
+pâli depuis que leur miel a été supplanté par le _miel de roseau_, comme
+on appelait jadis le sucre de canne. Mais leur renom séculaire a gagné
+d'un côté ce qu'il semblait perdre de l'autre. Depuis que le miel a cédé
+au nouveau venu la place importante et exclusive qu'il occupait dans
+l'économie domestique, la Science, comme pour compenser la perte des
+sympathies de la foule, s'est de plus en plus attachée aux Abeilles.
+C'est dans les temps modernes que leur étude a réalisé les plus grands
+progrès; c'est de nos jours que date véritablement leur connaissance
+positive.
+
+Nous n'en voulons pour preuve que ce simple parallèle. L'antiquité ne
+connaissait que la Mouche à miel; le moyen âge et l'époque immédiatement
+postérieure n'ajoutaient rien aux notions d'Aristote et de Pline; de nos
+jours, la science a enregistré plus de 1000 espèces d'Abeilles sauvages,
+vivant dans nos contrées. Et cette énorme population, dont on ne
+soupçonnait pas l'existence, remplit, à côté de l'antique _Melissa_, un
+rôle important dans la nature. Chacune de ces abeilles a ses habitudes,
+ses mœurs, son industrie. Aucune, il est vrai, n'est directement
+utile à l'homme. Aucune n'accumule dans de vastes magasins des
+provisions qu'il puisse détourner à son profit et mettre au pillage.
+Vivant pour la plupart solitaires, travaillant isolément chacune pour
+son propre compte, ou plutôt pour sa progéniture, elles n'ont que faire
+de vastes établissements; et puis leurs humbles demeures se cachent dans
+les profondeurs du sol. C'est en vain qu'elles butinent ardemment dans
+nos champs et dans nos jardins; que leur gaie chanson répand dans les
+arbustes en fleurs une vague et douce harmonie. Elles n'ont, pour
+attirer les regards, ni les amples ailes, ni la brillante parure du
+Papillon. Leur taille, leur vêtement les laissent confondues dans la
+plèbe sans nom des Mouches. Leur existence éphémère passe ignorée du
+vulgaire. Le naturaliste seul les connaît et les aime. Aussi leur
+histoire, toute récente, laisse-t-elle encore bien des vides, bien des
+lacunes à combler.
+
+Telles qu'on les connaît, cependant, elles méritent l'attention de
+l'homme réfléchi. D'abord, rien, en soi, n'est indifférent dans la
+nature; tout a sa part d'intérêt, comme sa place dans le monde. De plus,
+les Abeilles sauvages nous montrent que celle qui nous est familière
+n'est pas une unité sans rapports avec d'autres êtres; qu'elle est un
+membre, favorisé, si l'on veut, mais un membre et rien de plus, d'une
+grande famille, où la ressemblance est frappante, où les instincts
+divers se rattachent les uns aux autres, s'expliquent souvent les uns
+par les autres.
+
+Une saisissante unité domine en effet les infinies variations de tous
+ces mellifères; on y passe par degrés de l'être le plus accompli, le
+plus richement doté par la nature, au moins favorisé, au plus humble. Au
+haut de l'échelle, la vie sociale, les cités permanentes, le travail
+commun, savamment outillé, harmonieusement combiné; et tout au bas,
+l'individu isolé, dénué d'engins, pauvre d'instincts, vivant d'une vie
+aussi simple que monotone. Entre ces deux extrêmes, de nombreux
+intermédiaires. Si bien que, sauf des termes manquant dans la série, que
+l'avenir retrouvera peut-être, on pourrait, de variations en variations,
+de perfectionnements en perfectionnements, refaire, par la pensée, le
+chemin qu'a pu suivre la nature dans la réalisation successive des
+différents types d'Abeilles.
+
+Un autre genre d'intérêt s'attache encore à ces Abeilles sauvages. Pour
+être loin d'atteindre la perfection que nous avons l'habitude d'admirer
+dans l'Abeille des ruches, leurs travaux ne sont point dépourvus d'art.
+Leur industrie, alors même qu'elle est le plus fruste, et négligente du
+fini des détails, ne laisse pas de manifester, par ses tâtonnements, par
+ses variations même, une certaine dose de discernement, disons-le,
+d'intelligence. La constante perfection, chez l'Abeille domestique,
+semblerait plutôt ne relever que de l'instinct.
+
+Nous aurons à passer en revue les principaux types d'Abeilles, les plus
+intéressants: c'est dire les mieux connus. Les Abeilles exotiques, bien
+peu étudiées jusqu'ici, au point de vue biologique, seront presque
+absolument et forcément laissées de côté; et parmi celles de nos pays,
+quelques-unes auront le même sort. Tant pis pour celles qui n'ont pas
+d'histoire. Le lecteur n'aurait que faire d'une simple diagnose
+descriptive.
+
+Nous ne pouvons donc--et nous le regrettons plus que personne--donner
+ici un tableau complet de la vie des Abeilles, impossible dans l'état
+actuel de la science. L'esquisse que nous allons essayer d'en tracer
+suffira cependant, nous l'espérons, à montrer que si l'Abeille des
+ruches nous est seule directement utile, elle ne l'est point à remplir
+dans la nature un rôle considérable, et que l'Abeille sauvage a droit
+aussi à une part d'intérêt et même de reconnaissance. Puissions-nous
+surtout avoir contribué à faire connaître et aimer davantage cette
+Abeille policée, notre devancière en civilisation, que nous n'avons
+peut-être pas égalée, à certains égards, dans les relations de notre vie
+sociale!
+
+
+
+
+LES ABEILLES
+
+
+
+
+QU'EST-CE QU'UNE ABEILLE?--ORGANISATION GÉNÉRALE ET FONCTIONS.
+
+
+On n'a longtemps connu sous le nom d'Abeille que l'antique mouche à
+miel, l'_Apis_ des Latins, la _Melissa_ des Grecs.
+
+[Illustration: Fig. 1.--Une Abeille.]
+
+Linné étendit le nom à plusieurs hyménoptères vivant tous, comme
+l'Abeille domestique, du nectar des fleurs et de leur poussière
+fécondante. De plus en plus distendu par la multitude croissante des
+espèces qui venaient y prendre place, le genre _Apis_ de Linné ne tarda
+pas à se résoudre en un grand nombre de genres et à s'élever au rang de
+tribu ou de famille.
+
+On désigne aujourd'hui sous le nom d'ABEILLES, d'APIAIRES, de MELLIFÈRES
+ou d'ANTHOPHILES, les hyménoptères dont la larve se nourrit de miel et
+de pollen, quels que soient d'ailleurs le genre de vie et les mœurs
+de l'adulte.
+
+Ce groupe est un des plus importants de l'ordre des Hyménoptères, car il
+ne compte pas moins de 12 à 1500 espèces, en Europe seulement, et il
+serait difficile d'évaluer avec quelque précision le nombre de celles
+qui habitent les autres parties du monde.
+
+[Illustration: Fig. 2.--Tête d'Abeille.]
+
+Une grande diversité règne, naturellement, dans une famille aussi
+nombreuse. Néanmoins l'organisation fondamentale est toujours la même et
+se maintient au milieu de l'extrême variabilité des détails. C'est ce
+fonds commun à toutes les abeilles que nous jugeons utile de faire
+connaître sommairement, avant d'aborder l'étude particulière des genres.
+
+* * *
+
+Le corps d'une Abeille, comme celui de tout insecte, se compose de trois
+parties nettement séparées par deux étranglements: la _tête_, le
+_thorax_ et l'_abdomen_. Ces trois parties sont rattachées entre elles
+par un trait d'union parfois très grêle et très court, flexible et mou,
+faisant office à la fois et de ligament et de conduit tubuleux, livrant
+passage aux viscères.
+
+La _tête_ (fig. 2), le plus important de ces segments par les fonctions
+élevées qui lui sont dévolues, présente en avant et en dessous
+l'_ouverture buccale_. Sur les côtés; deux surfaces luisantes, convexes,
+se résolvant, à la loupe, en une multitude de petits compartiments
+polygonaux, sont les _yeux composés_ ou _en réseau_ (b). Au haut du
+_front_ et en son milieu, trois petits points, brillants comme des
+perles, ordinairement disposés en triangle, sont les _yeux simples_ ou
+les _ocelles_, appelés aussi _stemmates_ (a).
+
+Vers le centre de la face sont insérés deux organes linéaires, coudés,
+très mobiles, les _antennes_, rappelant assez bien, par leur forme
+générale, un fouet avec son manche (_c_). Elles comprennent une partie
+basilaire, simple,--le manche du fouet,--appelée le _scape_, et une
+seconde partie, plus longue, formée de plusieurs petits _articles_
+placés bout à bout, le _funicule_ ou _flagellum_, représentant la corde
+du fouet.
+
+Inutile de définir autrement la _face_, partie antérieure et moyenne de
+la tête, les _joues_, situées plus bas et sur les côtés, le _front_, le
+_vertex_, l'_occiput_, qui se partagent la partie supérieure de la tête,
+sans aucune délimitation bien précise.
+
+Immédiatement au-dessus de la bouche, dont la structure complexe sera
+plus loin décrite, se voit une plaque tégumentaire un peu bombée, assez
+distinctement limitée sur son pourtour, occupant toute la largeur de la
+partie inférieure de la face. C'est le _chaperon_ ou _clypeus_ (i).
+
+* * *
+
+La seconde partie du corps, le _thorax_ ou _corselet_, comprend, comme
+chez tous les insectes, trois segments: le _prothorax_, ou segment
+antérieur, le _mésothorax_, ou segment moyen, et le _métathorax_, ou
+segment postérieur.
+
+Le _prothorax_, ordinairement peu développé dans sa partie dorsale,
+souvent semblable à une étroite collerette, porte la première paire de
+pattes.
+
+Le _mésothorax_, très apparent en dessus, où il forme la majeure partie
+du dos, porte en dessus la deuxième paire de pattes, et, sur les côtés,
+la première paire d'ailes.
+
+Le _métathorax_, assez développé d'ordinaire, porte la troisième paire
+de pattes et la deuxième paire d'ailes. Il présente, en dessus et dans
+la région médiane, deux organes assez importants au point de vue
+descriptif, l'_écusson_ et le _postécusson_, dont les formes variables
+et la coloration sont fréquemment utilisées pour les distinctions
+spécifiques.
+
+* * *
+
+L'_abdomen_ ou _ventre_, dénué d'appendices locomoteurs, est formé de
+plusieurs segments placés bout à bout, susceptibles de jouer les uns sur
+les autres, de s'invaginer plus ou moins chacun dans celui qui le
+précède, ou de s'en retirer, de manière à diminuer ou augmenter la
+capacité de l'abdomen, ou, inversement, de se laisser distendre ou
+rétracter, suivant la turgescence ou la vacuité des viscères.
+
+* * *
+
+Après l'énumération sommaire qui vient d'être faite des parties du corps
+de l'Abeille visibles extérieurement, nous allons rapidement passer en
+revue ses différentes fonctions. Nous aurons l'occasion de revenir sur
+la plupart des organes déjà signalés, pour en mieux faire connaître la
+structure et en indiquer les usages.
+
+ORGANES DE LA DIGESTION.--La bouche d'un insecte quelconque comprend:
+une _lèvre supérieure_, une _lèvre inférieure_, et, entre les deux, une
+paire de _mandibules_ et une paire de _mâchoires_, se mouvant en un plan
+horizontal et non de haut en bas, comme chez les animaux supérieurs. Ces
+différentes pièces, au fond toujours les mêmes, subissent des variations
+fort remarquables suivant le régime de l'animal, et leurs modifications
+fournissent des éléments d'une importance majeure pour la
+caractéristique des groupes. Chez l'Abeille, la structure compliquée des
+parties de la bouche, leur adaptation à des usages multiples, en font un
+appareil d'une rare perfection.
+
+La _lèvre supérieure_ ou _labre_ (fig. 2, _h_), fait immédiatement suite
+au chaperon. Mobile sur sa base, articulée au bord inférieur du
+chaperon, elle recouvre plus ou moins les autres pièces buccales. Sa
+forme varie considérablement suivant les genres.
+
+Les _mandibules_ (_g_), faibles ou robustes, variées à l'infini dans
+leurs formes, sont instruments de travail et non de mastication; elles
+font office de scie, de ciseaux, de tenailles, de pelle, de bêche, de
+truelle, de polissoir, au besoin d'armes pour combattre.
+
+Sous les mandibules, les _mâchoires_--de nom seulement,--s'allongent,
+s'effilent en minces lames (_f_), acuminées ou obtuses, souvent
+barbelées, propres à lécher, à humer les liquides, fonction dans
+laquelle elles viennent en aide à la lèvre inférieure. Sur le côté
+externe, dans une sorte de pli ou d'échancrure, s'insère un appendice
+linéaire, formé d'un petit nombre d'articles, comme une très petite
+antenne, le _palpe maxillaire_.
+
+Bien différente de la large plaque qui mérite véritablement le nom de
+lèvre, chez un insecte broyeur, la _lèvre inférieure_, chez une abeille,
+est tout un appareil compliqué. Une partie basilaire, épaisse et solide,
+constitue la lèvre proprement dite. A une certaine distance de son point
+d'attache à la partie inférieure de la tête, elle émet plusieurs organes
+distincts: un médian, qui en est le prolongement direct, c'est la
+_langue_ (_d_), et deux latéraux, les _palpes labiaux_ (_e_).
+
+Sur les côtés de la langue, se voient deux petites écailles allongées,
+qui embrassent sa base rétrécie, et qu'on appelle _paraglosses_. La
+langue elle-même, garnie de petits poils nombreux sur sa surface, est
+très variable dans sa forme. Tantôt très longue, tantôt très courte,
+elle est aiguë chez la majorité des abeilles, courte et élargie,
+échancrée au milieu, étalée de part et d'autre en deux lobes arrondis,
+chez un petit nombre (fig. 3 et 4).
+
+Les palpes labiaux, courts quand la langue l'est elle-même, conservent
+alors aussi la forme normale de leurs articles. Quand la langue
+s'allonge, ils s'allongent eux-mêmes; mais l'élongation ne porte que sur
+les deux articles basilaires qui en même temps s'aplatissent et
+prennent à eux deux l'aspect d'une mâchoire. Les articles terminaux,
+conservant leur forme, ou bien s'étendant sur le prolongement des
+premiers, ou bien, insérés non loin de l'extrémité acuminée du second
+article, se déjettent en dehors comme d'insignifiants appendices.
+
+[Illustration: Fig. 3.--Langue d'Abeille courte et aiguë.]
+
+[Illustration: Fig. 4.--Langue d'Abeille courte et obtuse.]
+
+La longueur de la langue a une plus grande importance que sa forme aiguë
+ou obtuse. Nous venons de voir déjà que la conformation des palpes
+labiaux est en relation étroite avec la longueur ou la brièveté de la
+langue.
+
+D'autres caractères importants correspondent à ces deux types de
+conformation de cet organe. D'où la division des abeilles en deux
+grandes tribus: les _Abeilles à langue longue_ ou _Apides_ et les
+_Abeilles à langue courte_ ou _Andrénides_. Ce dernier groupe se
+subdivise d'ailleurs, d'après les deux formes de langue courte que nous
+avons signalées, en _Acutilingues_ et _Obtusilingues_, dénominations
+qu'il n'est pas nécessaire de définir.
+
+Les Abeilles à langue longue sont les plus parfaites de toutes. Elles
+comprennent l'Abeille domestique et celles qui s'en rapprochent le plus.
+Les Abeilles à langue obtuse sont de toutes les moins perfectionnées,
+celles que, pour cette raison, on a lieu de considérer comme les
+représentants actuels des Abeilles primitives.
+
+C'est un organe si important que la langue d'une Abeille, il est si
+hautement spécialisé et si caractéristique de cette famille d'insectes,
+qu'il ne nous paraît point suffisant d'avoir indiqué sa conformation
+générale. Nous jugeons indispensable de donner une idée plus exacte et
+plus complète de sa complication et de son admirable adaptation à la
+fonction qui lui est dévolue.
+
+[Illustration: Fig. 5.--Extrémité de la langue de l'Abeille domestique.]
+
+Nous n'en décrirons qu'une, qui n'est peut-être ni la plus complexe ni
+la plus parfaite, mais du moins la mieux étudiée, celle de l'Abeille
+domestique. Elle a fait l'objet de bien des recherches, donné lieu à
+bien des controverses, et l'on n'en est point surpris, quand on connaît
+sa structure.
+
+Un médiocre grossissement, celui d'une simple loupe, montre la langue de
+l'Abeille comme une tige graduellement rétrécie vers le bout (fig. 2),
+que termine un petit renflement globuleux, une sorte de bouton (fig. 5).
+Des poils raides, modérément serrés, en garnissent toute la surface, non
+point irrégulièrement semés, mais naissant tous de lignes circulaires
+assez rapprochées, qui, du haut en bas, rayent toute sa surface en
+travers.
+
+[Illustration: Fig. 6.--Section de la langue de l'Abeille.
+
+_m_, mâchoires; _p_, paraglosses; _pl_, palpes labiaux.]
+
+Ses faces antérieure et latérales sont régulièrement convexes; la face
+postérieure présente tout du long un profond sillon, dont la forme et
+les rapports ne sont bien mis en évidence que par une section
+transversale de la langue (fig. 6). On voit ainsi que ce sillon
+longitudinal donne accès dans un vaste canal, dont toute la surface
+intérieure est tapissée d'une fine villosité. Cette même section, en
+avant de ce conduit en révèle un autre beaucoup plus fin, comme un
+second sillon dans le fond du premier. Ce conduit capillaire est lisse
+intérieurement; ses bords seulement sont garnis de poils tournés en sens
+inverse d'un côté et de l'autre, de manière à produire une obturation
+complète et isoler le petit canal du plus grand.
+
+En haut, les parois du canal capillaire se déjettent à droite et à
+gauche, et s'étalent; le conduit s'ouvre ainsi vers la base et
+au-dessous de la langue. Un peu avant le bout de l'organe, l'étroit
+canal est partagé en deux par une cloison médiane, qui, parvenue à la
+base du bouton terminal, s'étale en une sorte de cuiller (fig. 5), où
+viennent aboutir les deux branches du conduit.
+
+Nous verrons dans un instant comment fonctionne cet étrange appareil.
+
+* * *
+
+Quelle que soit sa forme, la langue, avec les mâchoires, est logée dans
+un vaste sillon longitudinal creusé dans la partie inférieure de la
+tête. Mais ce sillon, même pour une langue courte, serait insuffisant à
+la loger, s'il était, au repos, étalé dans toute sa longueur. Aussi
+est-elle ployée en deux, chez les Andrénides, le pli étant au niveau de
+la base de la langue. Les mâchoires prennent part elles-mêmes à cette
+plicature, vers le point où s'insèrent leurs palpes, et, appliquées sur
+la langue au repos, elles la recouvrent complètement, comme deux valves
+protectrices.
+
+Chez les Apides, la longueur de la langue est telle, que le pli dont
+nous venons de parler serait insuffisant. Il en existe encore un autre,
+celui-ci formant un coude vers le milieu de la partie basilaire de la
+lèvre, pli qui jamais ne s'efface entièrement, pour tant que l'organe
+s'étende. Ici, comme chez les Abeilles à courte langue, cet organe, au
+repos, est recouvert par les mâchoires appliquées; mais il est des
+genres où il est tellement développé, qu'il dépasse plus ou moins
+l'extrémité de ces opercules.
+
+Le schéma ci-joint exprime clairement les deux dispositions de la
+langue au repos, chez une Abeille à langue courte et chez une Apide: _a_
+est la base de l'organe ou la lèvre, _b_ est la langue.
+
+[Illustration: Fig. 7.--Schéma de la disposition d'une langue courte et
+d'une langue longue.]
+
+* * *
+
+Grâce aux nombreuses villosités qui la couvrent, la langue est un
+véritable pinceau, très propre à s'imbiber des liquides dans lesquels
+elle est plongée. Associée aux palpes labiaux, aux mâchoires, elle
+constitue un appareil admirablement conformé pour humer les liquides.
+D'après M. Breithaupt, qui a récemment fait une intéressante étude
+anatomique et physiologique de la langue de l'Abeille, c'est le vaste
+conduit dont la langue forme le plancher et les mâchoires le plafond,
+qui est la principale voie par où le liquide aspiré s'élève jusqu'à la
+bouche. Les mouvements de va-et-vient lentement répétés de ces organes
+favorisent cette ascension.
+
+L'Abeille peut encore lécher, à la manière d'un chien, en promenant le
+dessus et les côtés de la portion terminale de sa langue sur les
+surfaces humectées.
+
+Quand il s'agit de recueillir un liquide étalé en couche très mince sur
+une surface, ni l'un ni l'autre des moyens précédents n'aurait la
+moindre efficacité. C'est alors qu'intervient le rôle du canal
+capillaire, qui peut d'ailleurs agir aussi dans les autres
+circonstances. L'extrémité de la langue, le petit bouton terminal,
+s'applique par sa face antérieure sur la surface humide; l'organe en
+cuiller s'emplit de liquide, qui aussitôt monte par capillarité dans
+l'intérieur du conduit, et parvient ainsi dans la bouche.
+
+La langue agit donc, dans ce dernier cas, comme une véritable trompe.
+C'est encore son seul mode d'action possible, quand il s'agit
+d'atteindre un liquide trop éloigné pour qu'elle y puisse plonger à
+l'aise. Un apiculteur américain, Cook, en a fait l'expérience en mettant
+à la portée de ses abeilles du miel contenu dans des tubes étroits ou à
+une certaine distance d'une toile métallique, dont les mailles
+laissaient passer la langue des abeilles. Toutes les fois que le miel
+était accessible à la cuiller, il était absorbé.
+
+Ce rôle de trompe, qui tour à tour a été attribué et dénié à la langue
+de l'Abeille, paraît donc bien établi. Cette trompe, suivant sa
+longueur, est capable d'aller chercher un aliment plus ou moins
+profondément situé. C'est en pareilles circonstances que la lèvre
+inférieure se déploie et s'étend par l'effacement de ses plicatures,
+afin de porter l'extrémité de la langue aussi loin qu'il est nécessaire
+ou possible.
+
+Sans jamais être aussi bien douées, sous ce rapport, que les
+Lépidoptères, certaines abeilles sont en mesure d'atteindre le nectar de
+fleurs assez longuement tubulées. Par contre, la plupart des abeilles à
+langue courte se voient interdire l'accès de nectaires placés au fond de
+corolles trop étroites pour admettre leur corps tout entier; elles
+lèchent bien plus qu'elles ne hument, et les Obtusilingues ne peuvent
+faire autre chose que lécher.
+
+La conformation des pièces buccales, et plus particulièrement de la
+lèvre inférieure, peut donc servir de mesure à la perfection relative
+des abeilles.
+
+* * *
+
+A ces organes compliqués, réellement extérieurs, fait suite une cavité
+médiocre, le _pharynx_, à proprement parler la cavité buccale. A
+l'entrée de cette cavité, un rebord transversal supérieur,
+l'_épipharynx_, et un inférieur, l'_hypopharynx_, comme deux lèvres
+internes, la séparent des pièces buccales.
+
+Au pharynx fait suite un œsophage grêle (fig. 8, _a_), qui se renfle,
+à une certaine distance de la tête, en un sac globuleux et très
+extensible, le _jabot_ (_j_).
+
+Dans le fond du jabot est logé le _gésier_, organe conoïde, dont les
+parois sont garnies intérieurement de quatre colonnes charnues. La
+contraction de ces muscles fait ouvrir, par abaissement, quatre pièces
+valvulaires fermant hermétiquement, à l'état de repos, l'ouverture
+cruciforme du gésier. Un col assez long prolonge cet organe en arrière;
+il ne s'aperçoit pas, dans l'état normal du gésier, invaginé qu'il est
+dans le réservoir suivant.
+
+[Illustration: Fig. 8.--Tube digestif de l'Abeille.]
+
+Le _ventricule chylifique_ (_v_), cavité cylindroïde assez vaste, semble
+suivre immédiatement le jabot. Mais il suffit d'une certaine traction,
+rompant quelques adhérences, pour évaginer le tube capillaire,
+continuation du gésier, ce qui montre les véritables rapports des trois
+organes. Des sillons annulaires plus ou moins prononcés se dessinent en
+travers sur le ventricule, graduellement rétréci vers sa terminaison à
+l'_intestin_.
+
+Celui-ci, grêle et filiforme dans sa première portion, est renflé et
+turbiné dans la seconde, le _rectum_ (_g_), dont les parois sont munies
+de six fortes colonnes charnues longitudinales, et qui aboutit à l'anus.
+
+Le jabot fait office de réservoir à miel, et, dans une certaine mesure,
+d'organe d'élaboration de ce produit. Ses parois sont musculeuses. Au
+retour des champs, l'abeille contracte son jabot distendu et en dégorge
+le contenu dans la cellule.
+
+La valvule du gésier, close en temps ordinaire, s'ouvre quand il est
+besoin, pour laisser fluer dans le ventricule la quantité de miel
+nécessaire à l'alimentation de l'insecte.
+
+C'est dans le ventricule que s'opère la digestion et en même temps
+l'absorption de ses produits. Cet organe cumule les fonctions de
+l'estomac et de l'intestin grêle des animaux supérieurs.
+
+[Illustration: Fig. 9.--Glandes salivaires de l'Abeille.]
+
+Comme annexes de l'appareil digestif, il existe deux organes
+glandulaires importants: les _glandes salivaires_ et les _vaisseaux de
+Malpighi_.
+
+Les glandes salivaires sont très compliquées, et au nombre de trois
+paires, au moins chez l'Abeille domestique, une paire thoracique et deux
+paires cervicales, qui sécrètent des liquides jouissant, selon toute
+vraisemblance, de propriétés distinctes (fig. 9).
+
+Les vaisseaux malpighiens, longs et nombreux tubes à fond aveugle, d'un
+blanc jaunâtre, flottants dans la cavité abdominale, vont déboucher tout
+autour de l'extrémité inférieure du ventricule chylifique. Ils
+remplissent le rôle d'appareil urinaire (fig. 8, _m_).
+
+* * *
+
+La _circulation du sang_, la _respiration_ sont, chez l'Abeille, ce que
+l'on sait de ces fonctions chez les Insectes en général. Nous les
+supposerons donc connues, nous bornant à ajouter, en ce qui concerne les
+organes respiratoires, qu'il existe, chez elle, particulièrement dans
+l'abdomen, des trachées vésiculeuses d'un volume énorme, vastes
+réservoirs à air (fig. 10), alternativement comprimés et dilatés par des
+contractions rythmiques de l'abdomen, et contribuant ainsi à activer la
+circulation de l'air dans tout l'appareil, et par suite la fonction
+respiratoire elle-même.
+
+[Illustration: Fig. 10.--Appareil respiratoire de l'Abeille.]
+
+[Illustration: Fig. 11. Appareil à venin.]
+
+_Appareil vulnérant._--La très grande majorité des Abeilles sont armées
+d'un aiguillon, dont la blessure est souvent douloureuse. Cet aiguillon
+est formé de deux stylets (fig. 11), élargis vers la base, aigus à
+l'extrémité et souvent barbelés sur les côtés. Entre ces deux pièces,
+une fine rainure est destinée à recevoir le venin et à l'inoculer dans
+la blessure. Une gaine, le _gorgeret_, formée de deux pièces creuses et
+allongées, aiguës aussi, enveloppe l'aiguillon et sert à le diriger au
+moment de l'action; l'extrémité de cette gaine pénètre, en même temps
+que l'aiguillon, dans la plaie. Le liquide vénéneux vient d'un réservoir
+ovoïde où il s'accumule, et dont il est expulsé par pression, au moment
+où la piqûre est produite. Ce liquide, très énergique chez certaines
+espèces, est le résultat de la sécrétion d'une double glande tubuleuse,
+à conduit excréteur simple, s'abouchant à la partie supérieure du
+réservoir à venin.
+
+L'appareil vénénifique est spécial aux femelles. Les mâles en sont
+toujours dépourvus et sont absolument inoffensifs. Aussi le connaisseur
+peut-il impunément, au grand ébahissement des gens du peuple, saisir à
+la main les mâles d'abeilles de l'aspect le plus terrifiant, Bourdons ou
+Xylocopes.
+
+C'est un préjugé assez répandu, que l'Abeille paye toujours de sa vie le
+moment de colère qui l'a portée à se servir de son aiguillon, celui-ci
+restant nécessairement dans la plaie. L'Abeille domestique est à peu
+près seule à perdre son aiguillon, dont les barbelures sont relativement
+très prononcées et l'empêchent parfois, et particulièrement quand elle
+s'en est servie contre l'homme, de le retirer des tissus. Mais il n'en
+est pas ainsi d'ordinaire, et l'on doit disculper la nature de
+l'inconséquence qui consisterait à produire une arme toujours fatale à
+l'animal qui l'emploie. Nombre d'Abeilles, Bourdons et Xylocopes
+surtout, blessent cruellement sans aucun danger pour elles.
+
+* * *
+
+MEMBRES.--Les organes de locomotion, chez l'Abeille, sont les pattes,
+pour la marche, les ailes, pour le vol.
+
+Les pattes (fig. 12), comme chez tous les insectes, sont formées d'une
+pièce d'insertion, la _hanche_, _a_, d'un article plus court, le
+_trochanter_, _b_, qui unit la hanche au _fémur_, _c_, ou _cuisse_,
+après laquelle vient, le _tibia_, _d_, suivi des _tarses_, _e_, au
+nombre de cinq. Le premier article des tarses, le plus volumineux, égal
+d'ordinaire en longueur aux quatre articles qui le suivent, offre
+souvent un développement très marqué, qui en fait une sorte de palette;
+le dernier article, plus ou moins conique, est armé au bout de deux
+_ongles_ divergents et crochus.
+
+[Illustration: Fig. 12.--Patte d'Abeille.]
+
+Les pattes sont ordinairement garnies de poils plus ou moins abondants.
+Aux pattes postérieures, leur forme et leur arrangement particulier
+constituent des brosses, des étrilles, des peignes, des houppes, organes
+importants de récolte pour le pollen des fleurs, d'extraction des
+provisions amassées, de brossage, etc. Rarement simples, les poils des
+Mellifères sont le plus souvent rameux, pennés, palmés, et parfois d'une
+grande élégance dans leur complication.
+
+[Illustration: Fig. 13.--Étrille ou peigne des antennes.]
+
+Signalons enfin les épines simples ou doubles qui arment l'extrémité des
+tibias. L'épine unique dont est muni le tibia de la première paire
+mérite une attention particulière (fig. 13, _a_). Elle s'élargit et
+s'amincit latéralement en deux sortes de lames, dont le tranchant
+regarde le bord supérieur et interne du premier article des tarses, qui
+porte une échancrure ou encoche profonde, _b_, à peu près
+semi-circulaire. Cet étrange appareil est un objet de toilette.
+L'Abeille qui veut nettoyer ses antennes, passe sur chacune d'elles la
+patte correspondante, de manière à amener l'antenne dans l'angle formé
+par le premier article des tarses et l'épine du tibia, et à la loger
+dans l'échancrure; et là, tandis qu'elle glisse de la base au bout du
+funicule, entre l'échancrure et la lame, elle est râclée et nettoyée de
+tous les grains de poussière qui peuvent la salir.
+
+Les _ailes_, au nombre de quatre, sont insérées sur les côtés du
+corselet, au-dessous d'une _écaille_ convexe qui protège leur
+articulation et se trouve en rapport avec quelques autres pièces
+cornées, auxquelles viennent s'insérer les muscles moteurs de ces lames
+membraneuses.
+
+Les ailes, ordinairement transparentes, souvent enfumées, quelquefois
+obscurcies par une teinte noire ou bleuâtre, sont parcourues par des
+_nervures_ qui les soutiennent et font leur rigidité. Ces nervures
+dessinent sur la membrane alaire un réseau, toujours compliqué, dont les
+mailles portent le nom de _cellules_.
+
+La distribution des nervures, les cellules qu'elles forment, ont dès
+longtemps été employées dans la classification comme caractères
+génériques. Nous n'aurons garde d'exposer ici la terminologie
+passablement compliquée créée à ce propos. Nous nous contenterons de ce
+qu'il y a de plus indispensable à connaître dans la nervation de l'aile
+antérieure.
+
+Le bord supérieur ou antérieur de l'aile de la première paire (fig. 14)
+est parcouru de _a_ en _b_, par une nervure appelée _radiale_. Un peu en
+arrière de celle-ci, et lui étant parallèle, est une seconde nervure
+dite _cubitale_. Ces deux nervures sont arrêtées à une tache due à un
+épaississement de la matière chitineuse, qu'on appelle le _point épais_
+ou _stigma_. Les cellules portant dans la figure des chiffres inclus
+constituent la partie dite _caractéristique_ de l'aile, à cause de
+l'importance de sa considération dans la caractérisation des genres. 1
+est _la cellule radiale_ ou _marginale_; 2, 3, 4 sont, dans cet ordre,
+_les cellules_ 1re, 2e, 3e _cubitales_ ou _sous-marginales_.
+On donne les noms de 1re et 2e nervures _récurrentes_ aux nervures
+_r_ et _r'_, qui aboutissent à l'une ou à l'autre des deux dernières
+cellules cubitales, et en des points variables suivant les genres.
+
+Le vol des Insectes a fait l'objet, dans ces dernières années, d'études
+importantes de M. Marey. Malgré l'intérêt de ces recherches, nous ne
+pouvons nous arrêter ici sur les résultats obtenus par ce savant.
+
+[Illustration: Fig. 14.--Aile.]
+
+Le vulgaire attribue aux vibrations des ailes le bourdonnement des
+Insectes. De tout temps les savants ont contredit cette opinion, qui
+d'ailleurs n'est fondée sur aucune notion précise. Différents auteurs
+ont même fait des expériences d'où il résulterait que le bourdonnement
+est surtout produit par les vibrations de l'air frottant contre les
+bords des orifices stigmatiques du thorax, sous l'action des muscles
+moteurs des ailes.
+
+Bien que ces vibrations de l'air entrant et sortant alternativement par
+les orifices des stigmates n'aient jamais été directement démontrées,
+certaines expériences semblaient cependant apporter leur appui à cette
+manière de voir. Les savantes recherches d'un naturaliste allemand,
+Landois, qui avait reconnu et minutieusement décrit un véritable
+appareil vocal dans les stigmates, l'avaient même rendue classique. Des
+expériences dans le détail desquelles nous ne pouvons entrer ici nous
+ont convaincu que les savants ont tort--une fois n'est pas coutume,--et
+que la vérité se trouve précisément dans la croyance vulgaire.
+
+Les causes du bourdonnement résident certainement dans les ailes. On a
+depuis longtemps reconnu que la section de ces organes, pratiquée plus
+ou moins près de leur insertion, influe d'une manière plus ou moins
+marquée sur le bourdonnement. Il devient plus maigre et plus aigu; le
+timbre est lui-même notablement modifié: il perd le _velouté_ dû au
+frottement de l'air sur les bords des ailes, et devient nasillard. Le
+timbre perçu dans ces circonstances n'a rien qui ressemble au son que
+peut produire le passage de l'air à travers un orifice. Il est tout à
+fait en rapport, au contraire, avec les battements répétés du moignon
+alaire contre les parties solides qui l'environnent, ou des pièces
+cornées qu'il contient, les unes contre les autres.
+
+Le bourdonnement, en somme, est dû à deux causes distinctes: l'une, les
+vibrations dont l'articulation de l'aile est le siège, et qui
+constituent le vrai bourdonnement, l'autre, le frottement des ailes
+contre l'air, effet qui modifie plus ou moins le premier.
+
+Quelles que soient d'ailleurs les causes du bourdonnement, on sait que
+sa tonalité est en rapport avec le nombre des vibrations qui
+l'accompagnent. Elle s'élève, le son devient d'autant plus aigu, que la
+taille est moindre. Chez le Bourdon terrestre, le bourdonnement de la
+femelle est plus grave que celui du mâle de l'intervalle de toute une
+octave; chez l'ouvrière, il est plus aigu encore que chez le mâle, et,
+d'autant plus que l'animal est moindre. D'une espèce à l'autre, on note
+parfois des différences marquées pour une même taille. Le chasseur
+d'abeilles connaît d'expérience l'acuité particulière du chant que fait
+entendre le Bourdon des bois; elle suffit pour faire reconnaître, au
+vol, telle variété de ce Bourdon ayant même livrée que certaines autres
+espèces. Enfin, dans un même individu, la fatigue, en diminuant le
+nombre des vibrations, déprime la tonalité; toute cause d'excitation,
+la fureur par exemple, la relève au contraire.
+
+* * *
+
+SYSTÈME NERVEUX.--Le _système nerveux_ des Abeilles (fig. 15) est
+conforme au type général de cet appareil chez les Insectes. C'est une
+double chaîne de petites masses nerveuses appelées _ganglions_, réunis
+entre eux dans le sens longitudinal, par des cordons nerveux appelés
+_connectifs_. Les deux ganglions juxtaposés au même niveau sont plus ou
+moins confondus en une masse d'apparence unique, émettant en avant et en
+arrière deux connectifs, et on la désigne toujours comme un ganglion
+simple.
+
+[Illustration: Fig. 15.--Système nerveux de l'Abeille.]
+
+La chaîne nerveuse règne tout le long de la région ventrale de l'animal,
+au-dessous du tube digestif. Dans la tête seulement un ganglion, le
+premier, se trouve au-dessus de ce tube, c'est le ganglion
+_sus-œsophagien_. Les connectifs qui l'unissent au ganglion suivant
+(g. _sous-œsophagien_), s'écartent pour passer l'un à droite, l'autre
+à gauche de l'œsophage, qu'ils embrassent, constituant de la sorte,
+avec le premier ganglion, le _collier œsophagien_.
+
+Le ganglion sus-œsophagien, simple en apparence, se compose
+réellement de plusieurs. On y distingue, outre les lobes _cérébraux_
+proprements dits, deux énormes _lobes optiques_ fortement saillants sur
+les côtés, où ils émettent deux gros _nerfs optiques_; deux lobes
+antérieurs, dits _olfactifs_, se rendant aux antennes; au-dessus, deux
+lobes dont le volume varie comme le degré d'élévation des facultés
+psychiques de l'insecte, les _corps pédonculés_, dont la surface est
+marquée de plis plus ou moins compliqués.
+
+Le ganglion sous-œsophagien innerve les parties de la bouche.
+
+Chacun des ganglions de la chaîne abdominale envoie des nerfs aux
+régions qui l'avoisinent. Il est à considérer comme un centre distinct
+et indépendant, dans une certaine mesure, car il émet des fibres
+nerveuses motrices et des fibres sensitives; il perçoit des impressions
+sensitives et il est agent de réactions motrices. Mais il subit en même
+temps l'influence du ganglion sus-œsophagien, qui intervient comme
+régulateur et coordinateur des actions émanées de chacun des autres
+ganglions. Le ganglion sus-œsophagien préside aussi aux mouvements
+généraux, dont il fait l'ensemble et l'harmonie. Mais d'autre part,
+grâce à l'autonomie de chaque ganglion, chacun des segments se comporte,
+jusqu'à un certain point, comme un individu distinct, et de là vient la
+résistance vitale parfois si remarquable de chacun des tronçons en
+lesquels on a décomposé un animal articulé. Physiologiquement, aussi
+bien qu'anatomiquement, l'Insecte est donc justement nommé, (_Insectum_,
+ἑντομον, animal entrecoupé.)
+
+L'appareil nerveux dont nous venons de parler représente, chez les
+Insectes, le système nerveux céphalo-rachidien (cerveau, cervelet,
+moelle épinière) des animaux vertébrés. Il existe, chez ces derniers, un
+autre appareil nerveux, surajouté au premier, et tenant sous sa
+dépendance les organes de la nutrition (tube digestif, appareils
+circulatoire et respiratoire, etc.). Un système physiologiquement
+analogue se trouve aussi chez les Insectes. Nous nous bornons à signaler
+sa présence chez l'Abeille.
+
+* * *
+
+SENS DE LA VUE.--Nous avons vu que les Abeilles possèdent des yeux de
+deux sortes: les yeux composés ou à facettes et les yeux simples ou
+ocelles.
+
+Les yeux composés sont situés sur les côtés de la tête, dont ils
+couvrent une étendue variable, mais toujours assez grande, surtout chez
+les mâles, ordinairement mieux doués sous ce rapport que les femelles.
+
+Les ocelles, rarement absents, sont disposés en triangle sur le haut du
+front.
+
+Ces deux sortes d'yeux fonctionnent d'une façon absolument différente.
+Les ocelles constituent chacun un œil complet. Derrière leur cornée
+très lisse, très brillante et très convexe, est un cristallin conique,
+produisant sur une rétinule des images renversées. L'ocelle est donc
+fonctionnellement comparable à un de nos yeux.
+
+[Illustration: Fig. 16.--Cornéules des yeux de l'Abeille.]
+
+Il en est tout autrement des yeux composés. Ils représentent un très
+grand nombre de petits yeux, plusieurs centaines, accolés les uns contre
+les autres, dirigés vers tous les points de l'horizon, grâce à la
+convexité de la surface formée par leur réunion. Cette disposition
+compense leur fixité, et permet à l'animal d'avoir, avec des yeux
+immobiles, un champ visuel d'une grande étendue. Chacun de ces yeux
+élémentaires, différent en cela de l'ocelle, ne peut former d'images
+véritables, car il n'admet dans son intérieur, et suivant son axe, qu'un
+très fin pinceau de rayons lumineux émanant d'une portion très
+restreinte de l'espace. La résultante de la fonction de tous ces yeux ne
+peut donc être qu'une image _en mosaïque_. Cette opinion, émise par J.
+Müller, et bien des fois combattue, paraît être définitivement admise
+aujourd'hui, à la suite des travaux concordants d'un très grand nombre
+de savants.
+
+Après avoir démontré expérimentalement que la perception optique des
+mouvements est indépendante de celle des couleurs, Exner conclut que les
+yeux composés sont admirablement propres à la perception des
+déplacements d'un corps dans le champ de la vision. L'œil composé
+reçoit de la lumière d'un objet dans un grand nombre de ses éléments.
+C'est donc dans un grand nombre d'éléments que l'impression sera
+modifiée, en intensité lumineuse, en coloration, etc., si l'objet vient
+à se déplacer, et par suite le mouvement de celui-ci sera vivement
+perçu. L'observation montre en effet, qu'on irrite à coup sûr les
+abeilles, si l'on se livre à des mouvements brusques devant leur ruche,
+tandis qu'on peut, impunément se placer devant son entrée, au point de
+gêner les allées et venues des butineuses, sans exciter leur colère.
+
+Mais si l'œil composé est très sensible aux mouvements des objets, il
+ne reçoit par contre que des images assez vagues de leur forme et de
+leurs contours. La perception est d'autant plus nette, que la surface
+des yeux est plus grande et le nombre de leurs facettes plus
+considérable.
+
+Il résulte d'expériences de M. Forel que les Insectes voient mieux au
+vol qu'au repos, avec leurs yeux composés; qu'ils apprécient assez
+nettement, au vol, la direction et la distance des objets, du moins pour
+de faibles distances; qu'ils perçoivent beaucoup mieux les couleurs que
+les formes. Quant aux ocelles, ils ne fourniraient, d'après M. Forel,
+qu'une vue très incomplète, et seraient tout à fait accessoires, chez
+les Insectes possédant en outre des yeux composés.
+
+* * *
+
+ODORAT.--C'est un fait incontestable que les Insectes ont, en général,
+une très vive perception des odeurs, et ce sens atteint, chez certains,
+une délicatesse inouïe. On s'accorde assez, malgré quelques
+contradictions d'ailleurs réfutées, à placer le siège de cette faculté
+dans les antennes.
+
+Lefebvre[2] a montré qu'une abeille, occupée à absorber un liquide
+sucré, ne remarque la présence d'une aiguille imprégnée d'éther, que si
+on l'approche de ses antennes, et nullement quand on l'approche de
+l'abdomen, même à toucher ses orifices respiratoires.
+
+Perris[3] a fait voir, par de nombreux exemples, que c'est à l'aide des
+antennes, que divers Hyménoptères reconnaissent leur proie et même la
+découvrent cachée dans la terre ou le bois. Ils montrent en ces
+circonstances une merveilleuse sagacité, qui est le fait de leur sens
+antennaire.
+
+Les abeilles n'ont nullement besoin d'être guidées par la vue pour
+découvrir une substance dont elles sont friandes. Elles savent, par
+l'odorat, découvrir du miel caché au fond d'un appartement où elles ne
+sauraient le voir de dehors, et jusque dans une cave assez obscure.
+C'est par l'odorat, et à l'aide de leurs antennes, dont elles se palpent
+réciproquement, que les Abeilles sociales se reconnaissent pour
+habitantes d'un même nid ou pour étrangères entre elles.
+
+Perris attribue aussi un rôle, dans l'olfaction à très courte distance,
+aux palpes maxillaires et labiaux.
+
+* * *
+
+OUÏE.--Un grand nombre d'auteurs ont placé dans les antennes le siège de
+l'audition. On a fait remarquer combien ces organes, composés d'une
+série d'articles très mobiles, étaient favorablement conformés pour
+répondre aux vibrations que l'air peut leur transmettre. On ne voit pas
+bien cependant ce que ces ébranlements mécaniques ont de commun avec des
+sensations auditives. On sait d'ailleurs que, chez certains
+Orthoptères, l'organe auditif réside dans le tibia des pattes
+antérieures, et sir John Lubbock a découvert dans le tibia des Fourmis
+un curieux appareil qu'il suppose pouvoir être l'oreille de ces
+insectes. Mais, pour ce qui est des antennes, pas un fait encore n'est
+venu confirmer l'hypothèse qui leur attribue la perception des sons.
+
+Voici ce que dit Lubbock à ce sujet: «Le résultat de mes expériences sur
+l'audition chez les Abeilles m'a considérablement surpris. On croit
+généralement que les émotions des abeilles sont exprimées dans une
+certaine mesure par les sons qu'elles produisent, ce qui semblerait
+indiquer qu'elles ont la faculté d'entendre. Je n'ai en aucune façon
+l'intention de nier qu'il en soit ainsi. Toutefois je n'ai jamais vu
+aucune d'elles se soucier des bruits que je pouvais produire, même tout
+près d'elles. J'expérimentai sur une de mes abeilles avec un violon. Je
+fis le plus de bruit que je pus, mais à ma grande surprise elle n'y prit
+garde. Je ne la vis même pas retirer ses antennes.... J'essayai sur
+plusieurs abeilles l'action d'un sifflet pour chiens, d'un fifre aigu;
+mais elles ne parurent nullement s'en apercevoir, pas plus que de
+diapasons dont je me servis sans succès. Je fis aussi des essais avec ma
+voix, criant près de la tête des abeilles; mais en dépit de tous mes
+efforts je ne pus attirer leur attention. Je répétai ces expériences la
+nuit, alors que les abeilles reposaient, mais tout le bruit que je pus
+faire ne parut pas les déranger le moins du monde[4]».
+
+Déjà Perris n'avait pas été plus heureux, en faisant «bourdonner des
+diptères, grincer des corselets de longicornes, etc., à quelque distance
+d'individus de même espèce et de sexes différents»; M. Forel pas
+davantage, en faisant «grincer les hautes cordes d'un violon à 5 ou 4
+centimètres d'abeilles en train de butiner dans les fleurs; en criant,
+sifflant à pleins poumons, à quelques centimètres de divers insectes.»
+Tant qu'ils ne voyaient pas l'expérimentateur, il n'y faisaient aucune
+attention.
+
+Nous pouvons donc conclure avec certitude que les Abeilles, comme la
+plupart des Insectes, sont privées de la faculté de percevoir les sons.
+Il ne semble même pas qu'il y ait lieu de faire, avec sir J. Lubbock,
+cette réserve, que les Insectes pourraient peut-être entendre des sons
+qui n'existent point pour nous, car ce n'est là qu'une supposition, née
+sans doute de la répugnance à admettre que ces animaux soient dépourvus
+d'un sens qui nous semble si important.
+
+* * *
+
+TACT.--Tous les Insectes sont doués d'une sensibilité tactile fort
+délicate. Cette faculté est loin d'être répandue uniformément sur tout
+le corps; certaines parties même semblent être peu ou point
+impressionnables, les ailes par exemple. Les antennes sont à cet égard
+douées d'une exquise finesse de perception, que l'on a bien souvent mise
+à l'actif de l'audition, qui n'existe pas. Les palpes, les tarses, sont
+encore des organes fort sensibles aux attouchements.
+
+La plupart des Insectes, et en particulier les Abeilles, perçoivent avec
+une délicatesse extrême les plus faibles ébranlements, soit qu'ils
+proviennent de l'air, où qu'ils soient transmis par les corps sur
+lesquels leurs pieds reposent. Alors que les bruits les plus intenses
+laissent indifférente la population d'une ruche, le plus léger souffle à
+l'entrée, le moindre choc sur la paroi éveille une rumeur dans
+l'intérieur, et fait sortir un certain nombre d'abeilles irritées,
+toutes prêtes à repousser une attaque.
+
+Un organe affecté à plusieurs fonctions remplit d'ordinaire assez mal
+chacune d'entre elles. En dépit de la loi de division du travail, la
+coexistence de deux sens dans les antennes ne nuit en rien à l'exquise
+finesse des sensations tactiles ou olfactives.
+
+L'admirable organe que l'antenne! Et combien de notions il procure à
+l'Abeille! Dans l'obscurité de la ruche ou la nuit d'un terrier, ce qui
+la guide, c'est l'antenne. Dans les détours, le labyrinthe compliqué des
+rayons, ce qui lui fait retrouver, sans le secours des yeux, la cellule,
+entre mille, qu'elle a pris pour tâche de remplir, c'est l'antenne.
+L'antenne est la main et les doigts qui instruisent de la forme et des
+contours des objets. Elle est le compas qui mesure les dimensions d'un
+espace, les proportions à donner à la cellule de cire ou d'argile. C'est
+par elle encore que l'Abeille recueille l'effluve odorant émané de la
+fleur lointaine, ou du dépôt de miel que l'œil ne saurait voir;
+qu'elle reconnaît les membres de la famille, et distingue la sœur de
+l'étrangère, l'amie de l'ennemie. Est-ce là tout? Qui pourrait le dire?
+Il est bien probable que les antennes rendent à l'Insecte encore
+d'autres services que nous ignorons, que nous ne pouvons même pas
+soupçonner.
+
+* * *
+
+GOUT.--Ce sens existe, à n'en pas douter, chez les Abeilles. Lorsqu'un
+de ces hyménoptères est une fois venu se gorger de miel en un endroit où
+il a été placé tout exprès, il ne manquera pas d'y revenir. Mais si l'on
+a mêlé au miel une substance telle que l'alun ou la quinine, l'insecte
+se retire avec dégoût à peine il y a touché.
+
+On a souvent attribué aux palpes la fonction gustative. Mais on peut les
+couper sans que cette fonction semble le moins du monde atteinte. C'est
+dans la bouche même qu'en est le siège, probablement en certaines
+parties des mâchoires et de la langue, et mieux encore dans un organe
+nerveux décrit par Wolff dans l'épipharynx, organe particulièrement
+développé chez les Abeilles, mais qui existe aussi chez les Fourmis.
+
+* * *
+
+INSTINCT ET INTELLIGENCE.---- De toutes les facultés dont le système
+nerveux est le siège, les plus élevées, l'instinct et l'intelligence,
+existent à un haut degré chez les Abeilles, comme chez les Fourmis.
+Elles font même de ces animaux les plus remarquables des Hyménoptères,
+et même de tous les Insectes. Nous trouvons aussi chez eux, mais moins
+développés, les sentiments affectifs, apanage exclusif, cela se conçoit,
+des espèces sociales. Nous ne dirons rien ici de ces facultés. Ce livre
+n'est, à proprement parler, que l'histoire de l'instinct et de
+l'intelligence des Abeilles. Leurs faits et gestes en diront
+suffisamment là-dessus. Aussi nous abstenons-nous ici de généralités
+parfaitement inutiles.
+
+* * *
+
+DES SEXES. DISPARITÉ SEXUELLE.--Chez les Abeilles, comme chez tous les
+Insectes, en général, la femelle seule a la mission de pourvoir aux
+besoins de la progéniture. A elle seule revient le soin de lui préparer
+le vivre et le couvert. Une exception à cette loi se voit chez plusieurs
+Abeilles sociales, de même que chez les Fourmis, où la mère de toute la
+colonie n'a autre chose à faire que de pondre; les aînés de ses enfants
+se chargent pour elle de tous les soins de la maternité.
+
+Bien variés, dans la série des Abeilles, sont les travaux que ces soins
+réclament, bien différents aussi les aptitudes, les instruments qu'ils
+exigent. Aussi les femelles, à qui ces fonctions incombent, sont-elles
+fort diversifiées entre elles, portant chacune les attributs de leur
+métier, d'ailleurs robustes, car elles ont souvent à peiner beaucoup.
+Les mâles, au contraire, dont le seul rôle est la fécondation, souvent
+malingres, comparés à leurs compagnes, diffèrent peu les uns des autres,
+et leur uniformité, dans certains groupes, est même extraordinaire. Chez
+l'Insecte, du reste, le sexe féminin a d'habitude la prééminence; il est
+le sexe fort, le sexe noble, si l'on veut, noble par le travail et par
+l'intelligence.
+
+En dehors du très court instant où leur intervention est nécessaire, les
+mâles passent leur temps à se rassasier du suc des fleurs, à prendre
+leurs ébats, à s'ensoleiller, à dormir. Ils sont si près d'être
+inutiles, que parfois l'on s'en passe: la parthénogénèse, ou génération
+virginale, n'est pas rare chez les Insectes, et nous la trouverons chez
+les Abeilles.
+
+Les sexes, d'après ce que nous venons de dire, se distinguent presque
+toujours aisément chez ces insectes. La disparité sexuelle y est le plus
+souvent très accentuée, au point même qu'en certains cas, apparier les
+deux sexes est une grande difficulté, que l'observation seule peut
+résoudre: il faut, ou bien surprendre les couples sur le fait, ou bien
+les voir naître d'un même berceau. Mais, en dehors de toute comparaison
+d'un sexe à l'autre, rien n'est plus aisé que de reconnaître si l'on a
+affaire à un mâle ou à une femelle. Celle-ci n'a jamais que douze
+articles aux antennes et six segments à l'abdomen. Le mâle a treize
+articles aux antennes et sept segments abdominaux. La femelle enfin est
+armée d'un aiguillon, qui manque toujours au mâle.
+
+* * *
+
+DÉVELOPPEMENT.--Le développement des Abeilles présente les mêmes phases
+générales que celui des autres insectes: _œuf_, _larve_, _nymphe_,
+_adulte_, en un mot les métamorphoses que tout le monde connaît. Nous ne
+pouvons ici nous y appesantir; l'étude des différentes sortes d'Abeilles
+nous fournira l'occasion de donner quelques renseignements sur ces
+divers états, quand il en vaudra la peine. Quant à l'évolution
+embryonnaire, malgré les faits d'un haut intérêt qu'elle pourrait
+présenter, le grand nombre de notions spéciales qu'elle exigerait pour
+être suivie avec fruit nous entraînerait fort loin, et nous n'osons
+vraiment pas l'aborder.
+
+
+
+
+CLASSIFICATION DES ABEILLES.
+
+
+Bien qu'il y ait eu des naturalistes pour le prétendre, la
+classification n'est pas, tant s'en faut, le but ultime de la science.
+Elle est avant tout un procédé, un moyen d'étude, un élément de
+simplification et de clarté. C'est à ce titre, et afin d'éviter des
+redites, que nous nous permettons de donner ici, avant d'aborder l'étude
+particulière des différentes sortes d'Abeilles, un rudiment de leur
+classification.
+
+Nous savons déjà que, d'après la conformation de leur langue, les
+Abeilles se divisent en deux grandes tribus, les ABEILLES A LANGUES
+LONGUE, qu'on appelle encore APIDES ou ABEILLES NORMALES (Shuckard), et
+les ABEILLES A LANGUE COURTE, appelées aussi ANDRÉNIDES, du nom d'un de
+leurs genres les plus importants, ou ABEILLES SUBNORMALES (Shuckard).
+
+Chacune de ces divisions se subdivise à son tour, les Apides en
+_Sociales_ et _Solitaires_; les Andrénides, qui d'ailleurs sont toutes
+solitaires, en _Acutilingues_ et _Obtusilingues_. Enfin, les Solitaires,
+d'après les situations de l'appareil collecteur, aux pattes postérieures
+ou sous l'abdomen, se partagent en _Podilégides_ et _Gastrilégides_.
+
+Nous nous contenterons de cette ébauche de classification, que le
+tableau suivant fixera mieux dans l'esprit.
+
+ { à langue longue { Sociales.
+ { { { Podilégides.
+ Abeilles { _Apides_ { Solitaires. { Gastrilégides.
+ {
+ { à langue courte } . . . . . { Acutilingues.
+ { _Andrénides_ } { Obtusilingues.
+
+Entre ces quatre grands groupes se répartissent fort inégalement une
+cinquantaine de genres européens et plus de soixante exclusivement
+exotiques. Pour les raisons que nous avons fait connaître, nous ne
+pourrons guère nous attacher qu'à une trentaine de ces genres, presque
+tous européens.
+
+Quant à l'ordre que nous suivrons dans cette revue, il ne sera point
+celui que le lecteur eût pu prévoir d'après ce qui a été dit des
+rapports hiérarchiques des différentes sortes d'abeilles entre elles.
+Nous ne prendrons point l'Abeille à son état le plus inférieur, pour
+nous élever par degrés à la plus parfaite. Si naturelle, si
+satisfaisante pour l'esprit que cette méthode puisse être, elle
+exigerait, pour être menée à bien, tout l'appareil d'une démonstration
+rigoureuse, qui ne fait grâce d'aucun détail, ne néglige aucun élément
+de conviction. Tel ne saurait être le caractère de ce livre, avant tout
+élémentaire et facile.
+
+Nous suivrons précisément l'ordre inverse de celui que nous eussions
+préféré. A tout seigneur tout honneur. Au premier rang viendra l'Abeille
+la plus anciennement et la plus vulgairement connue, la Mouche à miel,
+puis ses congénères les plus immédiats. Les Abeilles solitaires
+viendront ensuite, à commencer par celles qui diffèrent le moins des
+sociales, et nous terminerons par celles qui s'en éloignent le plus.
+
+
+
+
+APIDES SOCIALES
+
+
+Une espèce animale est d'ordinaire représentée par deux formes, le mâle
+et la femelle. Chez les Insectes sociaux, le type spécifique comporte au
+moins trois formes. La femelle s'y dédouble, pour ainsi dire, en deux
+autres, qui se partagent les fonctions ailleurs dévolues à la femelle
+unique: la production des jeunes d'un côté, leur élevage de l'autre. Il
+existe ainsi une femelle ou _reine_, et des _ouvrières_.
+
+Plus le départ entre les deux fonctions est complet, moins elles
+empiètent l'une sur l'autre, et plus la société est parfaite. La
+division du travail est la loi de perfectionnement de toute société,
+humaine ou animale.
+
+Les Abeilles sociales nous offrent, à ce point de vue, trois degrés: le
+Bourdon, la Mélipone, l'Abeille des ruches.
+
+Le mâle n'est pour rien dans cette hiérarchie. Il reste, chez les
+Abeilles sociales, ce qu'il est partout ailleurs: il féconde la
+pondeuse, et c'est tout. Ainsi en est-il aussi chez les Fourmis. Mais
+dans les sociétés de Termites (Névroptères), le mâle peut perdre ses
+prérogatives ordinaires, pour devenir, lui aussi, un travailleur, un
+_soldat_, le défenseur de la communauté. C'est peut-être le seul cas,
+dans toute la classe des Insectes, où le mâle renonce à l'éternelle
+paresse qui est l'apanage de son sexe.
+
+
+
+
+L'ABEILLE DOMESTIQUE.
+
+
+Le genre _Apis_, dans lequel Linné confondait tout ce qu'aujourd'hui
+nous appelons les Abeilles ou Apiaires, ne renferme plus actuellement
+que l'Abeille domestique (_Apis mellifica_) et un petit nombre d'espèces
+voisines, habitant toutes l'ancien monde.
+
+De toutes ces abeilles, la seule bien connue est celle de nos ruches,
+répandue en nombreuses variétés dans toute l'Europe, le nord de
+l'Afrique et une partie de l'Asie.
+
+* * *
+
+Il est de connaissance vulgaire que toute colonie d'abeilles, une ruche,
+contient les trois sortes d'individus dont nous avons parlé: des
+ouvrières, une reine et des mâles ou faux-bourdons.
+
+_L'ouvrière._--Tout le monde la connaît, tout le monde l'a vue, cette
+infatigable mouche, dont l'extérieur, sombre et sévère, n'a rien pour
+appeler l'attention, rien, si ce n'est son incessante activité. Toujours
+en mouvement, visitant une fleur après l'autre, sans un instant de
+répit, jamais on ne la voit posée, à ne rien faire ou à s'ensoleiller,
+comme tant d'autres (fig. 17, _a_).
+
+Son corps est à peu près cylindrique, modérément velu, sauf le vertex et
+le corselet, qui sont assez densément vêtus, le premier de poils
+noirâtres, le second de poils d'un roux brun; l'abdomen est cerclé de
+bandes d'un fin duvet plus clair. La tête, aplatie sur le devant, est
+triangulaire, vue de face. Trois forts ocelles en triangle se voient au
+milieu des poils du vertes. Sur le côté, les yeux composés, à facettes
+très petites, condition favorable à une vision nette, sont pubescents à
+la loupe, circonstance qui ne nuit en rien à leur fonction, car les
+poils sont portés, non sur les cornéules, mais sur leur pourtour. Du
+milieu de la face naissent deux antennes assez courtes, géniculées après
+le premier article, à lui seul aussi long que la moitié du funicule.
+Sous un large chaperon apparaît un labre court, allongé en travers; sous
+le labre, des mandibules convexes en dehors, concaves en dedans,
+élargies au bout, non denticulées, comme de larges cuillers. Les
+mâchoires, la lèvre inférieure si compliquée nous sont connues.
+
+[Illustration: Fig. 17--Abeilles ouvrière, reine, mâle.]
+
+Le thorax n'a rien qui mérite de fixer notre attention, non plus que les
+ailes, où nous signalerons seulement une cellule radiale très allongée,
+trois cubitales, la seconde en long trapèze irrégulier, la troisième
+très étroite, obliquement couchée sur la seconde.
+
+[Illustration: Fig. 18.--Pattes postérieures des trois sortes
+d'abeilles.]
+
+Les pattes nous arrêteront plus longtemps. Celles de la première paire
+sont assez grêles; le premier article des tarses, aussi long que les
+suivants réunis, est garni en dessous de poils courts et serrés, formant
+brosse. Aux pattes de la deuxième paire, ce premier article des tarses
+est fortement élargi en palette et muni aussi en dessous d'une brosse.
+Les pattes (fig. 18 _a_ et _b_) de la troisième paire sont tout à fait
+caractéristiques, et témoignent d'une adaptation non moins parfaite que
+celle de la lèvre inférieure. Le tibia, très aplati, en forme de long
+triangle, a sa face extérieure presque plane, un peu creusée, absolument
+lisse et très brillante. Les côtés du tibia sont ciliés de longs poils,
+un peu voûtés au-dessus de cette surface unie, parfaitement disposés
+pour contribuer à y maintenir la pâtée de pollen. Nous venons de décrire
+ce que l'on appelle la _corbeille_. Le premier article des tarses qui
+suit, comme celui de la deuxième paire, est en forme de palette; mais
+cette palette est plus longue, surtout plus large; la brosse qu'elle
+porte est formée de crins plus forts, disposés en travers sur huit ou
+neuf rangées; c'est une véritable étrille. L'extrémité inférieure et
+interne du tibia est garnie d'une rangée de courtes épines; l'angle
+supérieur et externe du premier article des tarses se prolonge en une
+sorte de talon ou éperon qui concourt, avec les épines du tibia, à
+détacher et saisir sous l'abdomen les plaques de cire.
+
+L'abdomen, tronqué en avant, conique en arrière, est très convexe et
+presque cylindrique dans son ensemble.
+
+* * *
+
+_La reine_ (fig. 17 _b_).--La _reine_ ou _femelle_ diffère de
+l'ouvrière, à première vue, par sa taille beaucoup plus grande. Sa tête
+est un peu plus étroite, son corselet guère plus gros, en sorte que la
+différence de grandeur tient surtout à l'abdomen. Cet organe est en
+effet un peu plus large, surtout plus long, jusqu'à égaler de deux à
+trois fois la longueur de la tête et du corselet réunis. Du reste, le
+développement de cet organe varie beaucoup suivant l'état physiologique
+de l'abeille. Il est énorme au temps de la plus grande ponte; il est
+plus ou moins réduit en d'autres temps, parfois même au point de n'avoir
+plus que les dimensions de celui d'une ouvrière. Il se distend par
+l'écartement de ses anneaux, ou se resserre, suivant le volume variable
+des ovaires.
+
+Les organes buccaux sont sensiblement réduits chez la reine, qui jamais
+ne visite les fleurs: la langue est beaucoup plus courte, les mâchoires
+également; les mandibules étroites, bidentées. Les pattes (fig. 18 _c_),
+assez robustes, sont dénuées de brosses et de corbeilles.
+
+* * *
+
+_Le mâle_ (fig. 17 _c_).--Le _mâle_ ou _faux-bourdon_ est gros et
+robuste, sa forme générale cylindrique, sa villosité abondante. Les yeux
+composés atteignent un développement énorme dans ce sexe: de la base des
+mandibules, ils s'étendent de part et d'autre jusqu'au milieu du vertex,
+où ils se rejoignent, séparés par un simple sillon, et ils empiètent
+notablement sur la face, réduite au quart à peine de la surface de toute
+la tête. Les yeux simples, refoulés vers la face par la grande extension
+des yeux à réseau, sont néanmoins volumineux. Les antennes, à scape
+fort court, comptent 13 articles au lieu de 12 comme il est de règle
+chez toute espèce d'abeilles. Les organes buccaux sont remarquablement
+courts. Le thorax est densément revêtu d'une villosité serrée, veloutée.
+Les pattes antérieures et moyennes sont grêles; les postérieures (fig.
+18 _d_), plus fortes, manquent de tout instrument de travail et sont
+convexes extérieurement. L'abdomen est gros, obtus aux deux bouts, aussi
+long que la tête et le corselet réunis, formé de 7 segments au lieu de 6
+(ouvrière et reine), le dernier presque entièrement caché, au-dessous,
+par le sixième.
+
+* * *
+
+LA RUCHE.--Nous connaissons, quant à l'extérieur du moins, les habitants
+de la ruche. Un mot de leur demeure.
+
+Un essaim, qu'il soit logé dans le creux d'un vieil arbre, dans un trou
+de rocher, ou dans un de ces petits édifices dont l'apiculteur fait les
+frais, habite un assemblage de _gâteaux_ ou _rayons_ de cire, pendant
+verticalement du plafond de la ruche, parallèles entre eux, séparés par
+des intervalles fixes, et comprenant chacun deux rangées de cellules.
+
+Ces cellules, dont l'axe est perpendiculaire au plan du rayon, et par
+conséquent horizontal, sont, on le sait, hexagonales. Elles diffèrent
+suivant l'insecte qui s'y développe. Celles qui sont destinées aux
+ouvrières sont petites: 19 à la file font un décimètre. Celles qui
+servent au développement des mâles sont plus grandes: 15 au décimètre.
+Tel gâteau ne montre que des cellules d'ouvrières; tel autre n'a que des
+cellules de mâles. Souvent le même rayon est en partie fait de cellules
+d'ouvrières (fig. 19 _b_), en partie de cellules de mâles (fig. 19 _c_).
+
+Les gâteaux, ou plutôt leurs cellules, ne servent pas seulement de
+berceau pour les abeilles. Ils servent aussi de magasins de provisions
+pour le miel et pour la pâtée de pollen.
+
+C'est dans les intervalles des rayons que se tient la population de la
+ruche, retirée, resserrée dans le cœur de l'édifice, quand le temps
+est froid, pour bien conserver la chaleur intérieure, ou partout
+répandue sur les rayons, quand la température est chaude, et que les
+habitants sont nombreux. Mais c'est là où se trouvent des œufs, des
+larves ou des nymphes, du _couvain_ en un mot, que se tiennent de
+préférence les abeilles, pressées les unes contre les autres, attentives
+aux soins à donner aux jeunes, et entretenant autour d'eux une douce
+chaleur nécessaire à leur évolution normale.
+
+[Illustration: Fig. 19.--Cellules ou alvéoles.]
+
+La température intérieure de la ruche, prise dans la chambre à couvain,
+peut osciller de 23° à 36°. Au-dessus de ce point, les abeilles cessent
+tous travaux, et se tiennent à l'extérieur en grandes masses.
+
+Ce logis est calfeutré avec le plus grand soin; le moindre trou, la plus
+étroite fissure, sont hermétiquement bouchés à l'aide d'une matière
+résineuse, la _propolis_, que les abeilles se procurent, dit-on, sur les
+arbres résineux ou sur les bourgeons des peupliers. Un orifice de forme
+quelconque, et de dimensions en général médiocres, est seul laissé sur
+une des façades de la ruche, pour l'entrée et la sortie des abeilles.
+Des sentinelles veillent sans cesse à cette porte, et leurs antennes ne
+manquent jamais de prendre des renseignements sur les arrivants.
+
+
+
+
+PHYSIOLOGIE DE LA RUCHE
+
+
+LA MÈRE.--Il serait bien long de rappeler tout ce que l'enthousiasme des
+premiers observateurs a conçu d'idées erronées sur le compte des
+abeilles, relativement à leurs mœurs, à leurs lois sociales, à leur
+gouvernement. Et d'abord, on a longtemps cru que le chef de la ruche
+était, non point, une reine, mais un roi. Et les despotes couronnés
+pouvaient admirer et envier ce monarque de la ruche, fier d'une autorité
+incontestée, toujours choyé, toujours honoré; qui n'a même à se
+préoccuper de rien, car un monde d'esclaves, jeunes, vieux, mais
+également dévoués, se charge de tous soins, de toutes affaires au dedans
+et au dehors.
+
+Il faut quelque peu rabattre de ce tableau. Ce roi, d'abord, c'est une
+reine;, que dis-je? une reine qui ne gouverne ni ne règne; c'est une
+femelle, une pondeuse, la mère de toute la colonie. Et c'est tout. Sa
+seule fécondité fait son prestige, et le culte qui l'environne, et les
+soins de tous ses enfants, dont une foule toujours se presse autour
+d'elle, la flattant amoureusement des antennes, présentant souvent à sa
+bouche une goutte de miel, une garde du corps qui suit tous ses pas, et
+au besoin saurait vaillamment la défendre.
+
+De la mère et de sa vitalité dépendent la population et l'opulence de la
+colonie. Une mère chétive et souffreteuse fait une ruche pauvre et
+misérable. Avec une robuste pondeuse, un essaim populeux, des magasins
+regorgeant de richesses. Non, ce n'est pas un instinct mal adapté que
+celui qui fait la constante sollicitude, les soins empressés des
+abeilles pour leur mère commune. Le pur intérêt, la froide raison, ne
+calculeraient pas autrement.
+
+Se nourrir et puis pondre, c'est là toute l'affaire, toute la vie de
+cette prétendue reine. Et ce n'est pas, nous l'allons voir, une
+sinécure. Mais, d'autre part, l'œuf pondu, tout est dit; la pondeuse
+n'en a cure. Il sera assidûment visité par les ouvrières, son éclosion
+surveillée, et la jeune larve à peine née, aussitôt pourvue d'aliments.
+Donner le jour à sa progéniture, c'est assez pour la mère; les ouvrières
+ses filles seront les nourrices; à elles tous les soins des enfants au
+berceau, l'élevage de leurs sœurs.
+
+Peu de jours après sa naissance, la jeune femelle, si le temps le
+permet, sort une première fois de la ruche. C'est ce qu'on appelle la
+_promenade nuptiale_, qui se répète un nombre variable de fois, jusqu'à
+ce qu'elle ait rencontré un faux-bourdon qui la féconde. Cet acte
+s'accomplit dans les airs, et nul homme encore n'en a été témoin. La
+femelle fécondée rentre dans la ruche, et n'en sortira plus de sa vie,
+si ce n'est lors de la formation d'un essaim.
+
+Tant qu'elle vivra, elle pondra désormais des œufs fertiles, sans
+qu'elle ait besoin de convoler à de nouvelles noces. Le liquide séminal
+provenant du mâle se trouve contenu dans un petit réservoir globuleux,
+d'un millimètre à peine de diamètre. C'est bien peu; et cependant c'est
+assez pour subvenir à la fécondation des œufs que l'abeille pourra
+pondre pendant toute la durée de son existence. Quelquefois cependant,
+sur ses derniers jours, la provision peut s'épuiser, et nous verrons les
+conséquences de cet accident.
+
+* * *
+
+Aux âges de barbarie de la science, c'était une opinion générale qu'en
+des cas exceptionnels un animal pouvait provenir de son parent sans
+fécondation préalable. On attribuait à des causes peu connues, souvent
+surnaturelles, l'apparition d'un être dont le mode d'origine n'avait pas
+été observé. La science moderne a fait justice des absurdités; mais,
+trop absolue, elle avait écarté la génération sans _baptême séminal_ des
+théories positives. On sait aujourd'hui, grâce à des observations
+nombreuses et irréprochables, qu'un certain nombre d'êtres vivants
+viennent au monde n'ayant pour tout parent qu'une mère. _Lucina sine
+concubitu._ C'est ce qu'on appelle la _parthénogenèse_, ou la génération
+par des femelles vierges. Tel est le cas des Pucerons, comme le
+démontra, dans le siècle dernier, le philosophe et naturaliste Bonnet,
+de Genève; des Lépidoptères du genre Psyché, ainsi que l'a établi de nos
+jours de Siebold; des Hyménoptères de la tribu des Cynipides, auteurs de
+ces excroissances souvent bizarres, que portent fréquemment certaines
+plantes, particulièrement le chêne, et qu'on nomme des galles.
+Bornons-nous à ces exemples; la liste des animaux reconnus
+parthénogénésiques serait fort longue. Elle comprend aussi l'Abeille.
+
+Un curé de Silésie, apiculteur zélé, Dzierzon, frappé d'un certain
+nombre de faits curieux, que la pratique avait signalés depuis longtemps
+aux éleveurs d'abeilles, sans leur en révéler la cause, en chercha
+l'explication et la trouva dans la parthénogenèse. Il en formula la
+théorie dans les propositions suivantes:
+
+1º Tout œuf de l'Abeille-mère qui reçoit le contact du fluide séminal
+devient un œuf de femelle ou d'ouvrière; tout œuf qui n'a pas subi
+ce contact est un œuf de mâle.
+
+2º L'Abeille-mère pond à volonté un œuf de mâle ou un œuf de
+femelle.
+
+Ces propositions venaient bouleverser les idées généralement admises sur
+la multiplication des êtres. Elles rencontrèrent beaucoup de
+contradicteurs et suscitèrent de vifs débats parmi les apiculteurs. La
+théorie de Dzierzon finit cependant par triompher de toutes les
+résistances. Or, voici de quelle façon merveilleusement simple elle
+donnait la clef de certains phénomènes.
+
+Les gâteaux présentent parfois une irrégularité remarquable, qui
+coïncide avec un développement exagéré de la population mâle. Les
+apiculteurs allemands désignent par une dénomination spéciale ces
+gâteaux mal faits; ils les appellent _buckelige Waben_ (gâteaux bossus),
+et par suite _buckel Brut_ (couvée bossue), la génération qui en
+provient. Quelle est la cause de ces anomalies? Elles résultent, selon
+Dzierzon, de ce que la jeune reine, mal conformée pour le vol, n'a pu
+quitter la ruche, ni, partant, être fécondée. Il s'ensuit fatalement
+qu'elle n'a pu pondre que des œufs de faux-bourdons. Or, ces œufs
+n'ont pas été pondus seulement dans les cellules destinées à recevoir
+des mâles, mais aussi dans les cellules d'ouvrières, beaucoup plus
+petites. Les larves de faux-bourdons sont bientôt à l'étroit dans ces
+compartiments qui ne vont pas à leur taille. Les abeilles, qui s'en
+aperçoivent, se hâtent de les agrandir, et on les voit, une fois clos,
+se soulever en dôme saillant au-dessus du niveau des cellules renfermant
+des ouvrières.
+
+Vers la fin de sa vie, la reine, sans cesser d'être féconde, produit une
+proportion d'œufs mâles toujours croissante avec l'âge, et finit même
+parfois par n'en plus produire de l'autre sexe. C'est qu'une ponte
+prolongée a épuisé la provision de substance fécondante renfermée dans
+le réservoir séminal. Plus d'œuf fécondé par conséquent; tout œuf
+pondu est un œuf de mâle.
+
+On voit parfois des ouvrières pondre quelques œufs, et toujours des
+œufs de mâles; le fait est signalé par Aristote lui-même. Il n'a rien
+d'extraordinaire, si l'on observe que les ouvrières ne sont que des
+femelles, dont les organes génitaux ont subi un arrêt de développement.
+L'imperfection de l'appareil reproducteur les rend inaptes à la
+fécondation, sinon à la production de quelques œufs, qui seront
+inévitablement des œuf de mâles.
+
+Il existe deux variétés, entre autres, deux races d'abeilles: l'une est
+celle de nos pays, l'autre est la race italienne, l'Abeille
+_ligurienne_, l'Abeille chantée par Virgile, et préférée à la première à
+cause de son humeur, dit-on, plus paisible et de la supériorité de ses
+produits. Aussi essaye-t-on de la propager hors de son pays. Des
+croisements en résultent. Or voici ce qui arrive invariablement, affirme
+Dzierzon. Qu'une abeille allemande reçoive un mâle italien, vous
+obtiendrez des femelles et des ouvrières mi-parties allemandes et
+italiennes et des mâles purs allemands; et réciproquement, une femelle
+italienne et un mâle allemand donneront des mâles de pure race italienne
+et des femelles et ouvrières dont les caractères seront un mélange de
+ceux des deux races. Preuve que le mâle et la femelle concourent
+également à la production des femelles, et que le mâle n'entre pour rien
+dans la procréation des mâles.
+
+Reste à démontrer la seconde partie de la théorie, savoir: que la reine
+pond à volonté des œuf de l'un ou de l'autre sexe. Nous savons que
+les cellules de mâles diffèrent de celles d'ouvrières par leurs
+dimensions. Or l'Abeille-mère ne s'y méprend jamais, et, sauf les cas de
+non-fécondation, chaque sorte de cellule reçoit l'œuf qui lui
+convient. Elle pondrait donc, selon son bon plaisir, des mâles ou des
+femelles.
+
+Telle est, dans ce qu'elle a d'essentiel, la théorie de la
+parthénogenèse de l'Abeille, telle que Dzierzon l'a formulée et que
+l'acceptent la presque totalité des apiculteurs et des zoologistes.
+
+Le lecteur nous permettra de lui opposer quelques doutes. Et d'abord,
+n'est-elle pas exorbitante, cette faculté concédée à l'Abeille, seule
+parmi tous les êtres vivants, non seulement de connaître le sexe de
+l'œuf qu'elle va pondre, mais, bien plus, de pouvoir volontairement
+en déterminer le sexe? Tout œuf est originairement mâle. Fécondé, il
+change de sexe et devient femelle. On dit bien, pour expliquer un fait
+si extraordinaire, que la pondeuse peut, à volonté, en comprimant ou non
+le réservoir séminal, déverser sur l'œuf qui descend dans l'oviducte
+une certaine quantité de matière fécondante, ou bien le laisser passer
+sans le gratifier de cette aspersion, si elle veut faire un mâle. Il
+faut cependant remarquer qu'on n'a jamais songé à attribuer à aucun
+autre animal qu'à l'Abeille le pouvoir d'agir volontairement sur des
+phénomènes qui, par leur essence même, semblent absolument soustraits à
+l'influence de la volonté. Il ne serait donc pas trop, pour établir chez
+elle l'existence d'une aussi étrange faculté, d'une foule d'expériences
+concordantes. Or pas un fait expérimental ne l'a jamais prouvée. Cette
+faculté reste donc une hypothèse, une explication, et rien de plus.
+
+C'est déjà bien assez de reconnaître à l'Abeille, non point la notion du
+sexe de l'œuf qu'elle va pondre, ce qu'on ne saurait raisonnablement
+admettre, mais l'instinct de déposer dans chaque sorte de cellule des
+œufs du sexe approprié. Sa faculté élective va jusque-là, mais pas
+plus loin; encore est-elle en certains cas mise en défaut, et il n'est
+pas rare de trouver quelques mâles égarés dans des cellules d'ouvrières,
+par le fait d'une pondeuse cependant en bonne santé et normalement
+féconde. L'expérience a même montré à M. Drory, que si toutes les
+grandes cellules ont été enlevées de la ruche, la mère, le moment venu
+de pondre des œufs de mâles, n'hésite nullement à les déposer dans
+les cellules d'ouvrières; et, inversement, elle pond des œufs
+d'ouvrières dans des cellules de mâles, si l'on n'en a pas laissé
+d'autres à sa disposition.
+
+La parthénogenèse n'est point ici en cause. Le fait de la ponte
+d'œufs fertiles par une reine non fécondée n'est nullement contesté.
+La fécondation n'est point nécessaire, pour que des germes mâles se
+développent; mais cela ne veut point dire que la fécondation n'ait sur
+ces germes aucune influence. Ils n'en subissent pas moins l'action du
+fluide séminal, qui leur transmet, à des degrés divers, la ressemblance
+paternelle. Les faux-bourdons peuvent naître sans père; mais, si un père
+intervient, il leur imprime plus ou moins fortement le cachet de sa
+race.
+
+On peut constater, en effet, contrairement aux assertions de Dzierzon,
+que, dans une ruche dont la mère est de race italienne pure, mais a été
+fécondée par un mâle du pays, les faux-bourdons qui, théoriquement,
+devraient tous être des italiens purs, sont des métis, aussi bien que
+les ouvrières. Les mâles tiennent donc de leur père, tout comme leurs
+sœurs, et l'Abeille ne fait point exception à la loi commune.
+
+La production des œufs de l'un ou de l'autre sexe paraît être une
+nécessité physiologique, étroitement liée à des conditions particulières
+de température et d'alimentation, et sans aucun rapport avec la volonté
+de l'Abeille. C'est normalement au printemps, et à une époque précise,
+que les mâles commencent à se montrer dans les ruches. On sait, d'autre
+part, que les colonies parvenues à la fin de l'hiver avec des provisions
+abondantes sont celles où les mâles se montrent le plus tôt. Souvent il
+suffit de nourrir artificiellement une ruche, au début du printemps,
+pour y hâter l'apparition des mâles. La précocité ou le retard des beaux
+jours interviennent encore pour hâter ou différer la ponte des mâles. Et
+l'on ne voit pas où et comment la volonté de la pondeuse pourrait se
+glisser comme facteur dans ce phénomène, si nettement soumis aux
+fluctuations des circonstances extérieures. Il est vrai que les
+apiculteurs nous diront que la reine, voyant le temps si beau et les
+provisions abondantes, se met en devoir de pondre des mâles. Mais quelle
+sagacité, quelle pénétration ont donc ces gens si bien renseignés sur
+les pensées qui peuvent éclore dans la cervelle d'une abeille?
+
+* * *
+
+Deux jours après la promenade nuptiale, la jeune mère commence sa
+ponte. Les œufs ne sont point déposés au hasard çà et là, dans les
+cellules vides. Le haut des rayons est laissé, en général, pour les
+provisions, miel et pollen. La pondeuse se place vers le milieu du
+rayon; là, un premier œuf est déposé dans une cellule, puis dans les
+cellules contiguës et ainsi de suite, l'espace garni d'œufs allant
+toujours en s'élargissant sans jamais présenter aucun vide, en sorte que
+les premiers œufs pondus se trouvent au centre de cet espace, les
+plus récemment pondus sur les bords.
+
+Quand la mère a ainsi pourvu d'œufs une certaine étendue du rayon,
+elle passe sur l'autre face, et pond de même dans les cellules adossées
+aux premières. Puis elle passe aux rayons juxtaposés au premier, à
+droite et à gauche, ensuite aux suivants, en s'écartant toujours
+symétriquement de part et d'autre du premier, qui occupe ainsi le centre
+des rayons porteurs d'œufs ou de couvain. Cette disposition a
+l'avantage de réunir dans la partie centrale de la ruche, la plus facile
+à maintenir à la température convenable, tout ce qu'il y a d'œufs ou
+de larves; c'est là que les ouvrières se trouvent réunies en masses
+pressées, réchauffant le couvain de leur propre chaleur.
+
+L'activité de la ponte dépend surtout de l'abondance des récoltes que
+font les ouvrières, partant de la richesse de la floraison à un moment
+donné. C'est au printemps, après le long repos de l'hiver, qu'a lieu la
+plus grande ponte; elle est beaucoup moindre durant tout le reste de la
+saison, surtout en automne. Il semble que, plus la maison s'enrichit,
+plus la mère est nourrie; or, plus elle mange, plus ses ovaires
+grossissent, par le grand nombre d'œufs qui viennent à maturité. Le
+développement de ses organes internes se trahit extérieurement par le
+volume de son abdomen: il est énorme au printemps, et il semble parfois
+que l'Abeille ait peine à le traîner.
+
+Les premières pontes ne donnent que des ouvrières; un peu plus tard, en
+avril ou dès la fin de mars, la mère commence à pondre des mâles. Il
+n'est guère pondu d'œufs de ce sexe au delà de juin et juillet. Quant
+aux œufs qui donnent naissance à des reines, nous ne nous en
+occuperons pas pour le moment.
+
+* * *
+
+Comme la grande majorité des Insectes, les abeilles subissent des
+métamorphoses, et passent par les trois états connus sous les noms de
+_larve_, _nymphe_, _insecte parfait_. C'est un grand avantage, pour des
+insectes sociaux, que d'avoir un développement rapide: il y a gain de
+temps et de travail, et prompte réparation des déchets que, pour une
+cause ou une autre, la population de la ruche peut avoir subis. Peu
+d'insectes ont une évolution aussi courte que les abeilles. Et il est
+remarquable que chez elles, des trois sortes d'individus, celui qui se
+développe le plus vite est celui dont la privation est le plus sensible,
+la mère, qui éclôt le seizième jour après la ponte; puis vient
+l'ouvrière, dont le développement comprend vingt-deux jours; enfin le
+mâle, qui en exige vingt-cinq.
+
+Voici du reste un tableau détaillant la durée des différentes phases de
+la métamorphose, qui dispensera de plus amples explications.
+
+ +--------------------+-----------+-----------+-----------+
+ | | MÈRE. | OUVRIÈRE. | MALE. |
+ | +-----------+-----------+-----------+
+ | | jours. | jours. | jours. |
+ | État d'œuf | 4 | 4 | 4 |
+ | État de larve | 5 | 5 | 6 |
+ | Filage du cocon | 1 | 2 | 3 |
+ | Repos | 2 | 3 | 4 |
+ | État de nymphe | 4 | 8 | 8 |
+ | +-----------+-----------+-----------+
+ | TOTAL | 16 | 22 | 25 |
+ +--------------------+-----------+-----------+-----------+
+
+Combien d'œufs peut pondre journellement une mère? On n'est pas
+exactement renseigné à ce sujet. Certains estiment qu'au printemps, au
+temps de la plus grande ponte, le chiffre des œufs pondus en un jour
+peut atteindre 4000! D'autres ne croient pas qu'il dépasse 1200.
+
+M. Sourbé[5], acceptant comme moyenne de la ponte le chiffre de 2000
+œufs par jour, arrive par un calcul facile, basé sur le tableau qui
+précède, aux résultats suivants:
+
+ 1er jour: 2000 œufs.
+
+ 2e jour: 2000 + 2000 = 4000 œufs.
+
+ 3e jour: 2000 + 2000 + 2000 = 6000 œufs.
+
+Les œufs du premier jour éclosant le quatrième, il ne pourra jamais y
+avoir plus de 6000 œufs dans la ruche.
+
+Par un calcul analogue, on arrive à trouver que, le vingt et unième
+jour, date de la première éclosion d'ouvrières, il existera en tout 42
+000 cellules remplies d'œufs de larves et de nymphes, chiffre qui ne
+sera jamais dépassé par la totalité du _couvain de tout âge_.
+
+Quant au chiffre de la population totale, en tant qu'ouvrières actives,
+il varie dans des limites fort étendues, de 10 000 à 50 ou 60 000
+individus, parfois davantage. Avec quelle fierté et combien plus de
+justesse, la mère de tous ces enfants pourrait s'appliquer la
+présomptueuse parole de Louis XIV: _L'État c'est moi!_
+
+Outre qu'elle est soumise à diverses oscillations dans le cours d'une
+année, la fécondité de la mère décroît avec l'âge, et nous avons déjà
+dit que, vers la fin de sa vie, la mère produit des mâles de plus en
+plus nombreux et finit même par ne plus pondre que des mâles. La ruche,
+comme on dit, devient alors _bourdonneuse_.
+
+Mais elle peut aussi le devenir dans d'autres circonstances, soit que la
+reine, mal conformée, n'ait pu effectuer la promenade nuptiale, soit
+que, fait peu connu des apiculteurs, un état pathologique particulier
+ait atteint les organes reproducteurs de l'Abeille, tant les ovaires,
+dont les germes tendent à l'atrophie, que le contenu du réservoir
+séminal, dont les éléments se dissolvent, et qui perd ainsi son pouvoir
+fécondant.
+
+Toute ruche bourdonneuse est vouée à une destruction prochaine, les
+faux-bourdons ne faisant que consommer sans rien produire, si
+l'apiculteur, à temps informé, ne se hâte d'introduire du couvain
+extrait d'une autre ruche, avant que toute la population ouvrière ait
+disparu de la colonie menacée.
+
+Chose bien remarquable, et qui met en évidence une grave imperfection de
+l'instinct. Les abeilles ne sont pas moins attentives et moins
+affectueuses à l'égard d'une mère bourdonneuse, que pour une mère
+normalement féconde. Elles massacreront sans pitié la femelle douée des
+meilleures qualités, qu'on tente d'introduire dans la ruche, pour la
+substituer à la mauvaise pondeuse, pour qui elles continuent d'avoir les
+attentions les plus délicates. Mieux avisées, elles devraient se hâter
+de supprimer la mère inféconde et la remplacer par une nouvelle, alors
+qu'il en est temps encore, et qu'il reste dans la ruche un peu de
+couvain d'ouvrières. Nous verrons, en effet, comment, d'une larve
+d'ouvrière elles savent faire une reine. La ruche donc, en certains cas,
+s'anéantit par suite de l'imperfection de l'instinct des abeilles.
+
+* * *
+
+La mère est, en temps ordinaire, d'humeur fort placide, à tel point
+qu'on peut la saisir à la main sans craindre d'être piqué, alors qu'une
+ouvrière, en pareil cas, userait infailliblement de son aiguillon. Mais
+il est des circonstances où la mère, elle aussi, est accessible à la
+colère.
+
+Pas plus que les ouvrières elle ne supporte une rivale dans la colonie.
+Quand, dans une ruche déjà pourvue d'une reine, une seconde vient à
+éclore, l'ancienne essaye de la tuer en la frappant de son aiguillon,
+qu'elle ne dégaine en aucune autre circonstance. Le plus souvent les
+abeilles l'en empêchent. Mais les deux reines ne cohabitent pas
+cependant sous le même toit. La séparation est nécessaire. L'ancienne
+mère laisse la place vide à la nouvelle, et part avec une partie de la
+population. C'est ce qu'on appelle l'_essaimage_.
+
+S'il en faut croire Huber, les choses ne se passeraient pas toujours
+aussi paisiblement, et, au lieu d'une séparation à l'amiable, c'est un
+combat qui aurait lieu, un duel à mort, dont le célèbre observateur des
+abeilles a décrit les émouvantes péripéties. Nous lui laisserons la
+parole.
+
+Après avoir raconté comment, dans une ruche contenant cinq ou six
+cellules royales, la première jeune reine éclose se jeta avec fureur sur
+la première cellule royale qu'elle rencontra, parvint à l'ouvrir de ses
+mandibules, introduisit son abdomen dans l'ouverture, perça la reine
+près d'éclore de son aiguillon, et procéda de même à l'égard des autres,
+Huber voulut voir ce qui arriverait dans le cas où deux reines
+sortiraient en même temps de leurs cellules.
+
+«Le 15 mai, dit-il, deux jeunes reines sortirent de leurs cellules
+presque au même moment. Dès qu'elles furent à portée de se voir, elles
+s'élancèrent l'une contre l'autre avec l'apparence d'une grande colère,
+et se mirent dans une situation telle, que chacune avait ses antennes
+prises dans les dents de sa rivale; la tête, le corselet et le ventre de
+l'une étaient opposés à la tête, au corselet et au ventre de l'autre;
+elles n'avaient qu'à replier l'extrémité postérieure de leurs corps,
+elles se seraient percées réciproquement de leur aiguillon, et seraient
+mortes toutes deux dans le combat. Mais il semble que la nature n'a pas
+voulu que leur duel fit périr les deux combattantes; on dirait qu'elle a
+ordonné aux reines qui se trouveraient dans la situation que je viens de
+décrire de se fuir à l'instant même avec la plus grande précipitation.
+Aussi, dès que les rivales dont je parle sentirent que leurs parties
+postérieures allaient se rencontrer, elles se dégagèrent l'une de
+l'autre, et chacune s'enfuit de son côté.
+
+...«Quelques minutes après que nos deux reines se furent séparées, leur
+crainte cessa, et elles recommencèrent à se chercher; bientôt elles
+s'aperçurent, et nous les vîmes courir l'une contre l'autre: elles se
+saisirent encore comme la première fois, et se mirent exactement dans
+la même position: le résultat en fut le même; dès que leurs ventres
+s'approchèrent, elles ne songèrent qu'à se dégager l'une de l'autre, et
+elles s'enfuirent. Les ouvrières étaient fort agitées pendant tout ce
+temps-là, et leur tumulte paraissait s'accroître, lorsque les deux
+adversaires se séparaient; nous les vîmes à deux différentes fois
+arrêter les reines dans leur fuite, les saisir par les jambes, et les
+retenir prisonnières plus d'une minute. Enfin, dans une troisième
+attaque, celle des deux reines qui était la plus acharnée ou la plus
+forte, courut sur sa rivale au moment où celle-ci ne la voyait pas
+venir; elle la saisit avec ses dents à la naissance de l'aile, puis
+monta sur son corps, et amena l'extrémité de son ventre sur les derniers
+anneaux de son ennemie, qu'elle parvint facilement à percer de son
+aiguillon; elle lâcha alors l'aile qu'elle tenait entre ses dents et
+retira son dard; la reine vaincue tomba, se traîna languissamment,
+perdit ses forces très vite et expira bientôt. Cette observation
+prouvait que les reines vierges se livrent entre elles à des combats
+singuliers. Nous voulûmes savoir si les reines fécondes et mères avaient
+les unes contre les autres la même animosité.»
+
+Trois cellules royales operculées furent placées dans une ruche dont la
+mère était très féconde. Elles furent l'une après l'autre éventrées par
+la mère, et les nymphes tuées. Huber introduisit ensuite dans cette même
+ruche une autre reine très féconde, qui, victime de la curiosité de
+l'observateur, fut, après une courte lutte, poignardée par la «reine
+régnante».
+
+L'imagination ne se mêlerait-elle point pour quelque part à ces récits
+de l'illustre aveugle? Nous serions porté à le croire, d'autant plus
+que, depuis Huber, personne encore, à notre connaissance, n'a été témoin
+de ces duels entre les reines.
+
+Toujours est-il que, dans les circonstances ordinaires, la ruche ne
+contient qu'une reine, qu'une pondeuse. C'est en vain que, dans une
+colonie pourvue de sa mère, on essayerait d'en introduire une seconde.
+Elle est rejetée, peu de temps après, à l'état de cadavre, exécutée par
+les ouvrières bien plutôt que par la mère. Une fois du moins, j'en ai la
+certitude, une reine perdue, s'étant jetée dans une de mes ruches, put à
+peine franchir le trou de vol. Assaillie par les sentinelles, elle fut
+presque aussitôt ramenée à l'extérieur, et je la vis, sur le tablier,
+tiraillée en tous sens par une multitude d'abeilles, frappée enfin de
+l'aiguillon par l'une d'elles et rejetée, inanimée, au pied de la ruche.
+Pour qu'une reine étrangère soit agréée, il faut que la ruche soit
+orpheline; la nouvelle arrivée est alors accueillie avec empressement et
+choyée comme la mère commune.
+
+On a cependant signalé des cas de coexistence de deux reines fécondes
+dans une même colonie. Le fait est exceptionnel, mais on est obligé de
+l'admettre, car il est affirmé par plus d'un observateur digne de foi.
+Et d'ailleurs il s'explique. La reine, nous le savons, est toujours
+entourée d'une garde qui la défend contre toute agression. Il peut
+arriver qu'une jeune reine venant d'éclore soit immédiatement entourée
+de jeunes ouvrières qui n'ont pas eu le temps de connaître leur mère.
+Elles adoptent la jeune reine, la défendent contre leurs sœurs
+aînées, qui voudraient s'en débarrasser; et comme la reine légitime est,
+de son côté, protégée de même par les vieilles abeilles contre les
+gardiennes de la jeune reine, il s'ensuit que l'une et l'autre se
+maintiennent, comme deux compétiteurs à l'empire, à la tête de deux
+factions rivales.
+
+* * *
+
+Combien de temps vit une reine? Trois ou quatre ans sont la durée
+normale de son existence. On a vu cependant des reines encore vivantes
+après cinq étés, soit cinq années de vie active. C'est une longue vie
+pour un insecte. Encore un des plus remarquables effets de l'adaptation.
+La mort de la mère, en effet, est toujours un grave dommage pour la
+colonie. Elle se traduit inévitablement par la cessation de la ponte
+durant tout le temps qui s'écoule entre la disparition de la pondeuse et
+son remplacement. Et ce temps peut comprendre une vingtaine de jours au
+moins, si la ruche ne contient pas déjà des cellules royales avec larves
+ou nymphes. On peut juger, par les évaluations qu'on a faites de la
+ponte journalière, combien l'interrègne représente d'œufs non pondus,
+d'habitants perdus pour la colonie.
+
+* * *
+
+LES MALES.--Les mâles ou faux-bourdons, nous le savons déjà, n'ont
+d'autre rôle à remplir que celui de féconder les jeunes reines.
+Quoiqu'un seul soit élu pour cette importante fonction, et pour qu'elle
+soit assurée, leur nombre est considérable dans la ruche, et dépend de
+son importance. Il peut y en avoir de quelques centaines à deux ou trois
+milliers. Ils ne travaillent ni n'exercent aucune fonction utile dans la
+colonie. Jamais on ne les voit sur les fleurs; ils ne se nourrissent
+qu'aux frais de la maison et aux dépens des provisions de miel amassées
+dans les rayons. Leur vie est tout entière dans cette phrase de Kirby:
+_Mares, ignavum pecus, incuriosi, apricantur diebus serenis, gulæ
+dediti_.
+
+Ils ne sortent de la ruche que dans les beaux jours et aux heures les
+plus chaudes de la journée, surtout de midi à deux ou trois heures. Leur
+vol est très bruyant et suffit à les distinguer des ouvrières. En dehors
+des quelques heures où ils prennent leurs ébats dans les airs, ils
+passent leur temps à se gorger de miel ou à dormir paresseusement sur
+les rayons.
+
+Ils se montrent dès le mois d'avril, avant le temps de l'essaimage et de
+l'éclosion des jeunes reines. Sur la fin de juillet, en général, il ne
+s'en produit plus. Comme ils consomment beaucoup, que leur présence est
+une cause de déchet très sensible, les ouvrières se hâtent de s'en
+débarrasser, dès qu'ils ne sont plus utiles, après l'essaimage, ou dès
+qu'une cause quelconque appauvrit la colonie. Elles expulsent sans pitié
+ces bouches inutiles et les jettent violemment à la porte. On a dit
+qu'elles les tuent. Cela n'est pas exact, le mot pris à la lettre, car
+elles ne les frappent point de l'aiguillon. Mais, les tirant de leurs
+mandibules par les pattes, par les antennes, elles les mettent
+simplement dehors, où on les trouve transis, se mouvant péniblement,
+montrant par les quelques articles qui leur manquent aux antennes ou aux
+pattes, les traces de la violence qui les a arrachés du nid. Ils
+périssent ainsi misérablement de faim et de froid. Ah! les hommes ne
+sont pas heureux, dans cet État où les femmes gouvernent et ont seules
+le privilège de porter l'épée!
+
+* * *
+
+LES OUVRIÈRES. LA CIRE. ÉDIFICATION DES RAYONS.--Lorsqu'un essaim,
+échappé d'une ruche, s'établit en quelque endroit pour y fonder une
+nouvelle colonie, les ouvrières s'empressent de bâtir des gâteaux. La
+matière dont ils sont faits, chacun le sait, est la cire. Cette
+substance est le produit d'une sécrétion. Les glandes cirières sont
+placées sous l'abdomen. Si l'on soulève le bord écailleux d'un segment,
+pour mettre à découvert la base du segment suivant, ou simplement si
+l'on exerce sur l'abdomen une traction suffisante pour dégager les
+segments les uns des autres, on voit, sur la partie habituellement
+recouverte par le segment précédent, à droite et à gauche de la ligne
+médiane, une surface en forme de pentagone irrégulier, d'aspect
+jaunâtre, de consistance molle. C'est là que la cire est sécrétée, à
+l'état de minces lamelles ayant la forme de la surface glandulaire
+elle-même (fig. 20).
+
+Les quatre segments intermédiaires sont seuls pourvus de glandes
+cirières; elles manquent au premier et au dernier, et font absolument
+défaut aux mâles et aux reines.
+
+Quand une abeille veut faire usage de la cire qu'elle a produite, elle
+détache les lamelles cireuses de dessous son abdomen, à l'aide de la
+pince formée par le crochet ou éperon du premier article des tarses
+postérieurs et l'extrémité garnie d'épines du tibia. Au moment où elle
+est détachée, la substance cireuse est transparente. Portée à la bouche
+de l'Abeille et pétrie par les mandibules avec la salive, elle devient
+opaque et acquiert les qualités qu'on lui connaît.
+
+[Illustration: Fig. 20.--Glandes cireuses de l'Abeille.]
+
+Quand les abeilles se disposent à bâtir, elles s'attachent au plafond du
+local adopté, et, vers son milieu, elles établissent une petite lame
+verticale de cire. Pour poser ce premier fondement du rayon, elles
+procèdent de la façon suivante. Une première abeille, la bouche munie
+d'un peu de cire, préalablement pétrie avec la salive, refoule les
+autres en s'agitant d'une sorte de tremblotement très vif, se fait une
+place libre à l'endroit choisi, et là elle dépose la cire qu'elle tient
+entre ses mandibules, l'applique et la travaille en une petite lame
+saillante. Une autre lui succède et agrandit la lame, puis une
+troisième, et ainsi de suite, jusqu'à ce que la lame, accrue par ces
+apports répétés, descende d'une longueur de 2 à 5 centimètres. Ce n'est
+encore qu'une simple cloison, comme le plan axial du futur rayon, sans
+la moindre ébauche de cellules; son épaisseur est d'environ 3 à 4
+millimètres.
+
+Bientôt une abeille va creuser, avec ses mandibules, au haut de cette
+lame, une cavité arrondie dont elle fixe les déblais sur le pourtour,
+vers le haut, et qu'elle façonne en une sorte de margelle. Une autre
+vient continuer ce premier travail. Puis on voit deux ouvrières,
+opposées l'une à l'autre, chacune sur une des faces de la cloison,
+travailler à deux cavités adossées. D'autres abeilles viennent
+successivement renforcer ces travailleuses; il y en a bientôt, dix,
+vingt, puis enfin un si grand nombre, qu'il devient impossible de rien
+voir.
+
+Les cavités, d'abord arrondies, prennent bientôt, au fur et à mesure que
+leur fond s'amincit, la forme de pyramides à trois pans, et les rebords,
+primitivement circulaires, prennent la forme de six pans inclinés de 60
+degrés les uns sur les autres. Les cellules sont déjà reconnaissables;
+elles n'ont plus qu'à s'allonger horizontalement, leurs pans à
+s'accroître, pour atteindre leur longueur normale et se parfaire.
+
+Pendant que les cellules s'ébauchent dans le haut de la cloison,
+celle-ci continue à s'étendre sur tout son pourtour, mais plus
+rapidement dans le sens vertical, en sorte que le gâteau en train de
+s'accroître présente une forme elliptique, à grand axe vertical. Au fur
+et à mesure, les cellules s'allongent avec une telle uniformité, que le
+gâteau, toujours aminci sur les bords, augmente régulièrement
+d'épaisseur vers sa partie moyenne et basilaire, où sont les cellules
+les plus anciennes. Son pourtour est toujours à l'état de cloison, avec
+des ébauches de cellules. Il en est autrement quand le gâteau a atteint
+tout le développement que les abeilles jugent à propos de lui donner:
+son bord inférieur alors s'épaissit, les cellules extrêmes atteignant à
+leur tour les dimensions normales.
+
+La première rangée de cellules, celles qui adhèrent à la voûte, n'ont
+jamais la forme des vraies cellules; deux pans supérieurs et l'angle de
+60° qu'ils forment, y sont remplacés par la surface plane du plafond. En
+outre, ces cellules faisant office de support du rayon, sont faites
+d'une substance complexe, peut-être d'un mélange de cire et de propolis,
+bien plus ferme et plus tenace que la cire pure.
+
+Les cellules adossées sur les deux faces du rayon ne sont pas
+directement opposées une à une, ainsi que la forme pyramidale de leur
+fond le fait pressentir. Si l'on enfonce, en effet, une épingle dans
+chacune des trois faces du fond d'une cellule, on voit, sur l'autre côté
+du rayon, que chacune des épingles se trouve être sortie dans une
+cellule différente; on reconnaît ainsi que l'axe d'une cellule
+correspond à l'arête commune de trois cellules juxtaposées, sur l'autre
+côté du rayon.
+
+Les abeilles n'attendent point qu'un gâteau ait atteint ses dimensions
+définitives pour en commencer d'autres. Dès que le premier a acquis une
+certaine étendue, parfois une longueur de quelques centimètres
+seulement, deux autres gâteaux sont construits simultanément, à droite
+et à gauche du premier; puis, quelque temps après, deux autres à droite
+et à gauche des seconds, et ainsi de suite, jusqu'à ce que le nombre
+soit jugé suffisant, nombre qui dépend de la population et de la
+fécondité de la mère.
+
+D'après ce qui précède, les rayons descendent verticalement de la voûte
+et sont par suite parallèles entre eux. Mais cette régularité est loin
+d'être constante. Bien souvent il arrive, on ne sait par quel caprice,
+que les abeilles posent la première assise d'un rayon dans une direction
+oblique par rapport à celle du rayon voisin; le nouveau rayon sera
+vertical comme les autres, mais il ne leur sera plus parallèle; au
+contraire, son plan faisant un angle avec celui du voisin, le
+rencontrera et se soudera à lui. Cette irrégularité est souvent fort
+désagréable pour l'apiculteur, et gênante pour ses observations ou ses
+manipulations; mais les abeilles n'en ont cure. Elles font même souvent
+pis que cela, en déviant les gâteaux de leur direction verticale et
+fixant le bord inférieur ainsi détourné, soit à un autre gâteau, soit à
+la paroi de la ruche.
+
+Ces anomalies, qui sont fréquentes, semblent indiquer que la verticalité
+des rayons n'est pas une condition recherchée par les abeilles, mais un
+résultat fortuit de la manière dont leurs constructions sont édifiées.
+Quand les abeilles cirières pendent en plusieurs grappes de la voûte et
+construisent simultanément plusieurs gâteaux, ces grappes demeurent le
+plus souvent isolées les unes des autres et subissent ainsi, avec le
+gâteau qu'elles forment, la direction que leur imprime la pesanteur.
+Mais si les abeilles d'une grappe s'accrochent à celles d'une autre ou à
+la paroi voisine, la grappe, ainsi déviée de la verticale, tire sur le
+gâteau en voie d'accroissement, dont la mollesse est grande et la
+rigidité nulle; le gâteau se tord, devient gauche et va se fixer au
+premier obstacle voisin.
+
+Nous savons que les abeilles construisent deux sortes de cellules, sans
+compter les cellules royales, les petites cellules ou cellules
+d'ouvrières et les grandes cellules, ou cellules de faux-bourdons. Les
+unes et les autres ont une longueur de 13 millimètres à 13mm,5.
+L'épaisseur totale du rayon est de 26 à 27 millimètres. Un intervalle de
+9 millimètres environ sépare entre eux les rayons.
+
+* * *
+
+Ces délicates constructions de cire sont une des plus étonnantes
+merveilles de l'instinct. On remplirait un volume des pages éloquentes,
+souvent jusqu'à l'enthousiasme, que l'admiration du génie architectural
+des abeilles a dictées aux apiculteurs, aux savants, aux poètes.
+
+Avec un minimum de matériaux, faire des cellules ayant la plus grande
+capacité possible; trouver la forme de ces cellules qui permette
+d'utiliser pour le mieux l'espace disponible; faire, en un mot, dans un
+espace donné, le plus de cellules possible d'une capacité déterminée,
+tel est le difficile problème que les abeilles ont pratiquement résolu.
+Le plus habile ouvrier, qui aurait à en chercher la solution, à l'aide
+du compas, de la règle et de l'équerre, serait singulièrement
+embarrassé. Figures géométriques définies, mesures d'angles précises,
+rhombes et trapèzes, prismes et pyramides, la solution exige ces notions
+et d'autres encore. Et tout cela n'est qu'un jeu pour des mouches. Bien
+plus, leurs procédés n'ont rien de commun avec ceux du géomètre; elles
+commencent leur travail et le développent comme jamais praticien ne
+songerait à le faire. Il découperait, lui, dans une lame plane, des
+losanges, des trapèzes de dimensions et d'angles voulus, et les
+raccorderait ensuite. Tout autrement fait l'Abeille. Sous sa mandibule,
+son unique instrument de travail, une surface sphérique devient
+graduellement pyramidale; un rebord circulaire peu à peu se plie en une
+ligne régulièrement brisée, et se transforme en hexagone.
+
+Bien des efforts ont été faits pour essayer de comprendre comment ces
+petites créatures arrivent à exécuter un travail aussi parfait. Darwin
+seul a réussi à porter quelque lumière dans une question si obscure, et
+à démontrer que «ce magnifique ouvrage est le simple résultat d'un petit
+nombre d'instincts fort simples[6]».
+
+Nous résumerons la démonstration de l'illustre naturaliste.
+
+Invoquant d'abord «le grand principe des transitions graduelles,» Darwin
+constate que l'Abeille se trouve au plus haut degré d'une échelle, dont
+le plus bas est occupé par le Bourdon et un degré intermédiaire par la
+Mélipone. Le Bourdon travaille sans ordre, surtout sans économie; ses
+alvéoles sont ellipsoïdes, simplement rapprochés, souvent irréguliers.
+Nous savons que ceux des abeilles sont des prismes hexagonaux contigus,
+adaptés à un fond pyramidal, formé de trois faces losangiques. Les
+constructions de la _Melipona domestica_, du Mexique, que Huber a
+étudiées, tiennent le milieu entre celles des abeilles et celles des
+bourdons, et font comprendre comment la nature a pu passer de la plus
+grossière de ces formes à la plus parfaite. Les cellules à couvain de la
+Mélipone sont cylindriques, assez régulières, et ne servent pas de
+réservoirs à miel. Les provisions sont amassées dans de grandes urnes
+sphéroïdales, tantôt isolées, tantôt contiguës, formant une
+agglomération irrégulière.
+
+Considérons deux urnes dans ce dernier cas. La distance de leurs centres
+étant moindre que la somme de leurs rayons, les deux sphères se coupent,
+comme on dit en géométrie, suivant un cercle commun à l'une et à
+l'autre. Au lieu de laisser les deux sphères empiéter l'une sur l'autre,
+les Mélipones élèvent entre elles une cloison plane, qui est précisément
+ce cercle d'intersection dont nous venons de parler. Si, au lieu de deux
+sphères s'entrecoupant, nous concevons qu'il y en ait trois ou un plus
+grand nombre, il existera trois cloisons planes ou davantage. Remarquons
+que trois cloisons concourantes auront pour intersection commune une
+ligne droite; et telle est l'origine de chacune des arêtes horizontales
+du prisme hexagonal de l'Abeille. Enfin, si une sphère repose sur trois
+autres, les trois surfaces planes auront la forme d'une pyramide et
+représenteront le fond de la cellule de l'Abeille.
+
+«En réfléchissant sur ces faits, ajoute Darwin, je remarquai que si la
+Mélipone avait établi ses sphères à une égale distance les unes des
+autres, si elle les avait construites d'égale grandeur, et disposées
+symétriquement sur deux couches, il en serait résulté une construction
+probablement aussi parfaite que le rayon de l'Abeille.
+
+«Nous pouvons donc conclure en toute sécurité que, si les instincts que
+la Mélipone possède déjà, et qui ne sont pas très extraordinaires,
+étaient susceptibles de légères modifications, cet insecte pourrait
+construire des cellules aussi parfaites que celles de l'Abeille. Il
+suffit de supposer que la Mélipone puisse faire des cellules tout à fait
+sphériques et de grandeur égale; et cela ne serait pas très étonnant,
+car elle y arrive presque déjà.
+
+....«Grâce à de semblables modifications d'instincts, qui n'ont en
+eux-mêmes rien de plus surprenant que celui qui guide l'Oiseau dans la
+construction de son nid, la sélection naturelle a, selon moi, produit
+chez l'Abeille d'inimitables facultés architecturales.»
+
+Sans entrer dans plus de détails, ce qui précède nous semble suffire
+pour faire saisir le sens de la démonstration de Darwin. Elle ôte à
+l'instinct de l'Abeille tout le merveilleux qu'à première vue il semble
+avoir; elle le fait rentrer dans la loi commune du développement graduel
+des facultés de tout ordre, elle le rend, en un mot, accessible à la
+science.
+
+Il n'est pas inutile d'ajouter à ce propos, que la précision
+mathématique dont on s'était plu à gratifier les travaux de l'Abeille,
+s'évanouit lorsqu'on y regarde de près et qu'on y apporte des mesures
+rigoureuses. Ni les cellules d'une même sorte n'ont des dimensions
+absolument identiques, ni leurs éléments une régularité irréprochable,
+ni les lames qui les forment une épaisseur toujours la même. Mais où
+donc, dans la nature, est la perfection géométrique? Le cristal lui-même
+ne la réalise point. Réaumur était donc dans l'illusion, quand il
+proposait de prendre dans les dimensions des cellules d'abeilles l'unité
+qui devait servir de base au système des mesures.
+
+Des défectuosités d'un autre ordre altèrent encore la régularité des
+rayons. Quand il s'agit de passer d'une sorte de cellules à une autre,
+des cellules d'ouvrières aux cellules de mâles, le raccordement des unes
+aux autres étant impossible, la transition se fait par le moyen de
+cellules de dimensions intermédiaires, et, çà et là, par des vides, par
+des espaces inutilisés, perdus en un mot. Enfin, à certains moments où
+le temps presse, où la récolte de miel est surabondante, au lieu de
+construire de nouveaux gâteaux, on se contente, si l'espace le permet,
+d'allonger démesurément les cellules déjà construites, et, tout en les
+allongeant, on les courbe, on les relève du côté de l'orifice, afin
+d'empêcher l'écoulement du miel. Ceci n'est plus de la géométrie, cela
+est vrai, mais c'est de la physique bien comprise.
+
+* * *
+
+Les rayons servent à une double fin, l'élevage du couvain et
+l'emmagasinage des provisions.
+
+Le couvain est la grande préoccupation des abeilles. Il est l'objet de
+leurs soins incessants. C'est pour lui que sont entrepris presque tous
+les travaux de la ruche; c'est pour lui qu'est faite la majeure partie
+de la récolte. Si bien que c'est le signe certain de l'existence d'une
+mère féconde dans la ruche, que de voir rentrer des butineuses chargées
+de pollen. Dès que cet apport cesse, on peut être sûr qu'il n'y a pas de
+larves à nourrir, que la mère ne pond plus, ou qu'elle a cessé de vivre.
+
+Nous avons déjà vu que les abeilles se tiennent en masses pressées à la
+hauteur des cellules garnies de couvain, qu'elles entretiennent ainsi
+dans une chaleur convenable. Le refroidissement est très préjudiciable
+au couvain.
+
+A peine la jeune larve est-elle sortie de l'œuf, qu'elle reçoit de la
+nourriture. Son alimentation varie avec l'âge: au début, c'est une
+substance fluide, de nature albumineuse, à laquelle se mêle bientôt une
+certaine quantité de miel; puis enfin une bouillie faite de pollen et de
+miel, que les nourrices vont puiser dans les cellules où ces aliments
+sont tenus en réserve.
+
+La larve se tient courbée au fond de la cellule, dont elle remplit
+bientôt toute la largeur; elle est alors obligée de se détendre un peu,
+à mesure qu'elle grossit, et de s'allonger en spirale. Elle ne se tient
+point immobile: la nourriture lui étant servie en avant de la tête, il
+lui faut, pour l'atteindre, progresser en tournant autour de l'axe de la
+cellule. Depuis son éclosion jusqu'au terme de sa croissance, elle ne
+fait qu'un repas ininterrompu, tant les nourrices mettent de ponctualité
+à la servir.
+
+Une particularité, qui d'ailleurs lui est commune avec les larves des
+autres abeilles, a beaucoup intrigué jadis les naturalistes. Tout le
+temps qu'elle mange et se développe, elle ne fait point d'excréments, de
+sorte qu'on a longtemps cru que la larve n'avait point d'anus, et que
+son intestin se terminait en un fond aveugle. La partie terminale de
+l'intestin, extrêmement grêle, avait échappé aux anatomistes, et avait
+fait admettre une anomalie qui n'existe pas. C'est quand elle est repue
+et qu'elle a atteint toute sa taille, que la larve se débarrasse de tous
+les résidus accumulés de sa digestion, et on les retrouve, sous forme de
+crottins brunâtres, au fond de la cellule.
+
+[Illustration: Fig. 21.--Larve et nymphes de l'Abeille ouvrière.]
+
+Quand le nourrisson n'a plus besoin de rien, les ouvrières l'enferment
+dans sa cellule, en y adaptant un couvercle (_opercule_) sensiblement
+plan, fait d'une cire brune, détachée des bords des vieilles cellules.
+Ceci arrive le neuvième jour depuis la ponte de l'œuf. La cellule
+operculée, le ver se file un cocon dans cette chambre close; puis, après
+deux ou trois jours de repos, se transforme en nymphe. Cet état dure
+trois jours, au bout desquels la jeune Abeille entame le cocon et le
+couvercle de cire; les nourrices l'aident dans ce travail. Elle sort de
+son berceau, faible et toute pâle. Les ouvrières l'entourent, la
+lèchent, la brossent, la réconfortent de quelques lampées de miel. Elle
+a besoin de plusieurs jours, pour que ses poils grisâtres prennent leur
+couleur sombre définitive, ses téguments de la consistance, ses muscles
+de la vigueur. Elle peut alors se mêler à ses sœurs aînées et prendre
+part à leurs travaux.
+
+Que va-t-elle devenir? Cirière ou nourrice? Sentinelle ou butineuse? Ou
+bien sera-t-elle à la fois tout cela, suivant les circonstances ou au
+gré de son caprice? Dans toute association bien réglée, les attributions
+de chacun sont nettement déterminées. Les abeilles n'ont garde de se
+soustraire à cette loi conservatrice. Mais c'est l'âge, et l'âge seul,
+qui détermine la fonction. La même abeille peut successivement les
+remplir toutes. Les jeunes abeilles sont vouées aux travaux intérieurs.
+Elles sont les cirières et les nourrices, et cela pendant une période de
+dix-sept à dix-neuf jours. Passé ce temps, elles deviennent butineuses.
+
+* * *
+
+Nous avons vu à l'œuvre les cirières et les nourrices. C'est le
+moment de parler des butineuses. Avant de décrire leurs travaux, il nous
+faut, à leur endroit, examiner une question qui n'est pas sans
+importance. Comment l'abeille, une fois sortie de la ruche, sait-elle la
+retrouver? Les pourvoyeuses, en effet, ne portent pas leurs promenades à
+quelques tires-d'aile seulement du logis; l'expérience a montré qu'elles
+peuvent se répandre au loin jusqu'à deux et trois kilomètres et même
+davantage. Il n'est donc pas aisé de comprendre comment ces petites
+bêtes retrouvent le chemin du retour. On a beaucoup philosophé et même
+divagué sur ce sujet. La réalité est la chose du monde la plus simple.
+
+Lorsque, après plusieurs journées assez froides pour empêcher les
+abeilles de sortir, survient un beau soleil, on voit, au moment le plus
+chaud du jour, un véritable nuage d'abeilles, surtout si la colonie est
+populeuse, voleter en tourbillonnant devant la ruche. C'est un spectacle
+parfois admirable, et les apiculteurs le désignent sous le nom de
+_soleil d'artifice_.
+
+Regardez attentivement les abeilles qui le composent; vous reconnaîtrez
+que toutes sont tournées la tête du côté de la ruche, les unes
+s'éloignant en décrivant des cercles de plus en plus grands, les autres
+revenant en décrivant des cercles ou des zigzags de plus en plus petits.
+Or toutes ces abeilles sont des abeilles jeunes, ce qu'il est facile de
+reconnaître à la fraîcheur de leur poilure.
+
+Pour être mieux édifié, regardez ce qui se passe à l'entrée de la ruche,
+et suivez une jeune abeille dès l'instant où elle se montre à la porte.
+Vous la voyez alerte, et cependant hésitante, évidemment joyeuse de la
+lumière et de sa vie nouvelle, faire quelques pas de çà, de là, sur le
+tablier, puis, toute maladroite, se décider enfin à prendre son essor,
+ce qu'elle fait, tantôt en se retournant d'abord vers la porte et
+s'envolant à reculons, ou bien en s'élançant à quelques centimètres
+seulement, pour se retourner aussitôt; puis enfin, lentement et avec une
+attention évidente, elle s'éloigne, toujours à reculons, dans une spire
+de plus en plus élargie.
+
+Voyez au contraire cette autre abeille, dont la défroque pelée dit assez
+l'expérience acquise, les travaux accomplis, une vieille butineuse
+enfin: brusquement elle franchit le seuil, la tête levée, pleine
+d'assurance; c'est tout au plus si elle s'arrête un instant à donner un
+dernier coup de brosse à ses yeux, à ses antennes, pour s'élancer
+aussitôt, en droite ligne, pressée d'arriver tout là-bas, où elle sait
+des fleurs riches de pollen et de miel, qu'elle a hâte de recueillir.
+
+Quel est donc le but des jeunes ouvrières qui font le soleil d'artifice?
+Il se devine aisément. Sortant pour la première fois de la ruche, elles
+se familiarisent avec son aspect, en explorent les abords, et, de plus
+en plus loin, le voisinage. Comme on ne tarde pas à perdre de vue
+l'Abeille s'élevant dans les airs, on ne peut que supposer que son
+exploration continue encore au delà par le même procédé. En décrivant
+ses cercles de plus en plus vastes, la tête tournée vers le lieu qu'elle
+vient de quitter, l'Abeille se trouve, tout en s'éloignant, dans la
+situation du retour. Lorsqu'elle a ainsi fixé dans sa mémoire la
+topographie de la région environnant le lieu de sa naissance, elle peut
+désormais sortir sans hésiter, sûre de retrouver son chemin, et, devenue
+butineuse, s'élancer comme un trait du trou de vol, sans jamais se
+retourner en arrière.
+
+C'est donc la mémoire qui ramène l'Abeille à la ruche. Le souvenir qui
+la guide s'est fait par le plus sûr et le plus simple des procédés,
+puisque le chemin du retour est appris à l'aller dans la situation même
+du retour: l'Abeille s'éloigne de la ruche ayant devant elle le tableau
+qu'elle aura, devant elle encore, pour revenir.
+
+Aussi qu'arrive-t-il, si on enlève la ruche pendant que les Abeilles
+sont aux champs ou qu'on la remplace par une autre? La butineuse, au
+retour, désorientée, cherche de tous côtés, dans une évidente
+inquiétude. Au bout d'un moment, on la voit repartir, comme pour
+s'assurer si elle a bien suivi le bon chemin; mais toujours le même
+chemin la ramène au même endroit. Si l'on n'a fait que changer la ruche
+de place, pour la poser à une faible distance, la butineuse finit par la
+retrouver. Si la ruche a été transportée fort loin, c'en est fait; le
+hasard serait bien grand si elle était retrouvée, et les pauvres
+Abeilles, après avoir longtemps rôdé autour du lieu où fut leur berceau,
+iront, de guerre lasse, demander dans quelque ruche du voisinage une
+hospitalité qui leur sera rarement accordée, et mourront misérablement,
+poignardées par ses habitants!
+
+Si, à la place de l'ancienne ruche, une autre a été mise, les butineuses
+de la première, après des hésitations sans fin, se décident à y
+pénétrer. Chargées de provisions, elles sont bien accueillies par les
+habitants de la maison, et elles feront désormais partie de la famille.
+Les apiculteurs usent fréquemment d'un pareil artifice, pour renforcer
+un essaim trop faible: ils lui donnent toutes les butineuses d'une forte
+ruche, en l'installant à sa place. L'ancienne ruche, portée ailleurs, se
+sera bientôt refait son bataillon de butineuses.
+
+* * *
+
+Sûre de retrouver le chemin de la ruche, grâce à la gymnastique que nous
+avons décrite, l'Abeille peut en toute assurance aller aux provisions.
+La voilà butineuse. Le pollen et le miel sont les deux objets importants
+de ses courses au dehors; mais la propolis, qui sert à boucher les
+fissures de la ruche, est encore une denrée fort utile; l'eau enfin est
+indispensable, soit pour diluer la pâtée servie aux larves, soit pour
+dissoudre le miel granulé, c'est-à-dire le vieux miel dans lequel le
+sucre s'est séparé en grumeaux solides. Aussi l'apiculteur a-t-il soin
+de ménager, à portée de ses ruches, un abreuvoir où les Abeilles
+puissent aller puiser l'eau dont elles ne sauraient se passer. Cette
+nécessité était déjà connue de Virgile.
+
+La cueillette du pollen présente des particularités assez curieuses.
+Dans les fleurs dont les étamines sont peu élevées au-dessus du
+réceptacle, ou dont la corolle est tubuleuse, l'Abeille, pour recueillir
+le pollen, se pose sur ou dans la fleur. Elle brosse alors les étamines
+de ses pattes antérieures, et recueille ainsi la poussière pollinique.
+Mais elle n'est pas emmagasinée telle quelle dans les corbeilles; il
+faut qu'elle soit transformée en une pâte cohérente, par son mélange
+intime avec une certaine quantité de miel. Il est aisé, en certains cas,
+de voir comment se fait cette manipulation.
+
+Si l'on examine attentivement une Abeille butinant dans une fleur peu
+profonde, une capucine par exemple, on la voit, tout en introduisant sa
+trompe au fond du réceptacle, pour y recueillir le nectar, frotter de
+ses pattes antérieures les anthères, afin d'en détacher le pollen; puis,
+se soulevant légèrement au-dessus de la fleur, elle agite vivement ses
+pattes intermédiaires, pour pétrir le pollen, que la trompe, faiblement
+déployée, humecte d'un peu de miel dégorgé, et le coller ensuite aux
+corbeilles. Cette opération accomplie, l'Abeille se rabat de nouveau
+dans la fleur, pour y continuer sa cueillette, ou, s'il n'y a plus rien
+à faire, passe à une autre, qu'elle exploite de la même manière.
+
+Dans une fleur largement ouverte et dont les étamines sont portées sur
+de longs filets, le pavot des jardins, par exemple, les choses se
+passent un peu autrement. L'Abeille ne se pose point sur la fleur, ce
+qui ne lui permettrait pas d'atteindre les anthères trop haut placées;
+mais, tout en se soutenant en l'air, à hauteur convenable, elle frôle
+de ses pattes antérieures ces organes couverts de pollen, qu'elle
+recueille de la sorte. Le pétrissage se fait comme dans le cas
+précédent.
+
+On peut remarquer que l'Abeille recueillant du pollen ne visite que des
+fleurs de la même espèce. Jamais du pollen de plusieurs couleurs ne se
+voit mélangé dans ses corbeilles. Il en est de même dans les cellules où
+le pollen est entassé; on ne voit jamais dans une même cellule que du
+pollen de même sorte, ce qui semble indiquer qu'une seule Abeille se
+charge d'approvisionner une cellule déterminée. Quelle peut être la
+raison de cette habitude? on l'ignore absolument.
+
+L'Abeille rentrée dans la ruche les corbeilles chargées de pâtée
+pollinique, se débarrasse de son fardeau à l'entrée de la cellule
+destinée à le recevoir, aidée dans cette opération par ses sœurs. La
+pâtée nouvellement apportée est appliquée et fortement pressée, à l'aide
+des mandibules, sur celle que contient déjà la cellule. Après s'être
+soigneusement brossée et nettoyée du moindre grain de pollen collé à ses
+poils, à ses yeux, à ses antennes, la butineuse court à la porte, et,
+pleine d'entrain, s'élance de nouveau vers les champs.
+
+L'Abeille amassant du pollen peut en même temps recueillir du miel.
+Nombre de butineuses cependant ne rapportent à la ruche que du miel,
+particulièrement dans l'après-midi, où une grande partie du pollen a été
+déjà épuisé dans les fleurs. Il en est de même, à plus forte raison,
+dans les premières heures de la journée, alors que la déhiscence des
+anthères ne s'est pas faite encore. Son jabot rempli de miel, l'Abeille
+rentre à la ruche et va le dégorger dans une cellule.
+
+Les cellules entièrement pleines de miel ou de pollen sont operculées,
+c'est-à-dire fermées exactement d'un mince couvercle de cire,
+immédiatement appliqué sur le contenu. Tandis que les cellules à couvain
+sont operculées avec de la cire vieille, l'opercule des cellules à
+provisions est fait de cire nouvelle et blanche, sécrétée tout exprès.
+Absolument plein de toute la masse de provision qu'il est susceptible de
+contenir, le rayon est entièrement operculé du haut en bas, sur ses deux
+faces.
+
+Bien que les Abeilles soient peu difficiles, relativement à la qualité
+du miel qu'elles récoltent, et qui parfois est détestable, elles savent
+néanmoins faire la différence entre le nectar des diverses fleurs. Il en
+est qu'elles préfèrent, et pour lequel elles délaissent tous les autres,
+quand le choix est possible. Ainsi les Légumineuses, mais surtout les
+Labiées, sont les plantes mellifères par excellence. C'est aux Labiées,
+qui abondent sur l'Hymette, que le miel si vanté dès l'antiquité, doit
+encore aujourd'hui ses qualités exquises. Il est bien digne de remarque
+que le goût des Abeilles, à cet égard, soit absolument conforme au
+nôtre. Plus difficiles qu'elles toutefois, nous ne pouvons tolérer
+l'âcre liqueur qu'elles puisent dans les renoncules, pas plus que le
+nectar nauséeux des arbousiers.
+
+* * *
+
+L'activité des Abeilles, surtout des pourvoyeuses, dépend de la
+fécondité de la mère. Mais cette fécondité est subordonnée à son tour à
+la richesse des provisions. Quand le miel donne bien, que les rentrées
+sont abondantes, la mère, mieux nourrie, pond davantage. Si, au
+contraire, la source du miel tarit dans les fleurs, la ponte décroît à
+proportion. Toutefois, quand le miel est extrêmement abondant, ce qui
+arrive lorsque les circonstances favorisent la floraison de certaines
+plantes mellifères, telles que les acacias, les trèfles, etc., l'avidité
+sans mesure des Abeilles sacrifie le couvain à la récolte, et, pour
+faire place à celle-ci, des œufs, des jeunes larves peut-être, sont
+supprimés. Tel rayon rempli d'œufs la veille n'en contient plus un
+seul le lendemain, et du miel se voit dans toutes les cellules. C'est là
+un trait que les admirateurs passionnés des Abeilles ignoraient,
+heureusement pour eux, et pour elles.
+
+Aux causes déjà indiquées comme augmentant ou diminuant l'activité des
+Abeilles, il faut ajouter la température. Un beau soleil, une bonne
+chaleur, surtout après une série de mauvais jours, redoublent leur
+vivacité; la prestesse de leurs allures, toute leur manière d'être
+témoignent d'un bien-être évident. C'est alors aussi que les travaux
+vont vite. Mais ils ne chôment pourtant pas, quand le temps est moins
+favorable. Alors que toutes les Abeilles sauvages, sauf le Bourdon, ne
+circulent qu'en plein soleil, et disparaissent absolument lorsqu'un
+nuage vient en intercepter les rayons, l'Abeille sociale, elle, sait
+trop le prix du temps, et ne s'arrête pas pour si peu. Le soleil se
+voile, elle ne semble pas s'en apercevoir et continue sa collecte. La
+journée est sombre, pluvieuse même, elle sort parfois par ce mauvais
+temps: les enfants sont là, affamés, réclamant leur pitance, et il faut
+la leur fournir, quelque temps qu'il fasse. De toutes les Abeilles la
+première levée, elle est celle dont la journée finit le plus tard.
+L'Abeille solitaire dort la grasse matinée; dans les plus chaudes
+journées, elle ne sort guère avant les 8 ou 9 heures, fait un peu de
+sieste vers le milieu du jour, et ne sort plus, passé 5 heures. La
+mouche à miel vole aux champs, en été, dès l'aurore; et le soir, au
+crépuscule, vers 8 heures, on voit encore rentrer à la ruche plus d'une
+butineuse attardée, au vol lent, incertain, ayant peine à retrouver son
+chemin, tant l'obscurité est déjà profonde. La vie sociale crée des
+besoins impérieux; il y faut satisfaire à tout prix, ou la maison
+déchoit. La prospérité de la famille est en raison de l'activité de
+chacun et de tous. Donc, pas de temps à perdre, tous les moments sont
+remplis; c'est à peine si on a le loisir de prendre quelques instants de
+répit, de sommeil. La cité cependant bruit toujours, l'usine fonctionne
+sans cesse ni trêve. Travail de jour, travail de nuit se poursuivent
+sans interruption. Une seule chose peut enrayer la machine, c'est le
+froid. Quand la température extérieure descend au-dessous de 12° à 14°,
+l'Abeille ne sort pas, et le travail languit dans la ruche. Chacune ne
+songe qu'à se réchauffer, et toutes se réfugient et se pressent au
+centre de l'habitation. Mais, au cœur même de l'hiver, qu'une belle
+journée survienne, qu'un beau soleil égaye les champs et les jardins, si
+le thermomètre atteint une douzaine de degrés, on profite de l'aubaine
+inespérée, on court glaner aux rares fleurs que les frimas ont
+épargnées; quelque pâle mercuriale, quelque grêle crucifère ont ouvert
+au soleil leurs petites fleurs garnies de pollen; c'est toujours tant de
+pris, un peu de fraîche pâtée pour les pauvres larves, s'il y en a, ou
+pour celles qui ne tarderont pas à venir. Dans le midi de la France, il
+n'est pas d'hiver si continuellement mauvais, que chaque mois, de
+novembre à février, ne donne quelques journées assez chaudes pour
+permettre la sortie des Abeilles.
+
+A cette vie si occupée, si active, la butineuse s'use vite. Parmi les
+Abeilles qui rentrent de la picorée, les corbeilles garnies de pollen ou
+le jabot gonflé de miel, les unes ont l'allure dégagée et la livrée
+intacte, ce sont des butineuses encore jeunes dans le métier. D'autres,
+avant d'aborder le seuil de la ruche, s'annoncent déjà par le
+bruissement particulier qui accompagne leur vol, lourd et pénible.
+Posées, leur corps tout pelé, leurs ailes fripées disent éloquemment
+leur grand âge, leurs longs travaux; ce sont de vieilles butineuses,
+près du terme de leur carrière. Bientôt leurs ailes ne peuvent plus les
+soutenir; c'est en vain qu'elles essaient de prendre leur essor, elles
+retombent lourdement. Désormais incapables de tout travail, sans valeur
+pour la société, leurs sœurs plus jeunes jettent brutalement dehors
+ces bouches inutiles, sans reconnaissance pour les services rendus, pour
+leur vie usée à la peine, oubliant que ce furent là leurs nourrices.
+C'est pitié que de voir ces pauvres bannies se traîner misérablement sur
+le sol, attendant une mort lente à venir. Et combien finissent ainsi!
+Bien peu meurent de leur belle mort sur les rayons. Le respect des
+vieillards n'est pas une des vertus des Abeilles. A y bien regarder,
+nous ne leur en trouverions guère d'autres, hélas, que celles qui
+peuvent profiter à la cité. L'intérêt de cet être impersonnel et égoïste
+semble être la loi suprême. Le bien, comme nous l'entendons, ne s'y
+rencontre, que s'il se confond avec l'utile.
+
+En été, la vie des Abeilles ne dépasse pas cinq ou six semaines. En
+hiver, elle peut être de plusieurs mois. Il ne paraît pas cependant, au
+moins dans nos climats, que les Abeilles nées en automne puissent
+franchir tout l'hiver et exister encore au printemps. Il m'a semblé que
+toutes les Abeilles du début de la saison sont des Abeilles jeunes. Les
+butineuses tout au moins ne passent pas l'hiver.
+
+* * *
+
+Outre l'élevage des jeunes et la collecte des provisions, deux fonctions
+accessoires sont attribuées aux ouvrières: l'aération de la ruche et la
+surveillance à la porte.
+
+Pour ce qui est de la première de ces fonctions, Huber a fait des
+expériences desquelles il résulterait que, pour renouveler l'air dans
+l'intérieur de la ruche, un plus ou moins grand nombre d'Abeilles se
+livrent à une gymnastique fort curieuse. A certains moments, surtout
+alors que la rentrée du miel est abondante, on voit, à l'entrée de la
+ruche, des Abeilles, la tête tournée vers l'intérieur, le corps penché
+en avant, l'abdomen un peu relevé, se tenir immobiles, leurs ailes
+seules exécutant des mouvements rapides, comme pour le vol; et ce vol
+les emporterait, en effet, si leurs pattes fortement cramponnées ne les
+retenaient sur place. Elles aèrent, dit-on, la ruche, en collaboration
+avec d'autres Abeilles faisant la même manœuvre à l'intérieur. Il est
+certain qu'un courant d'air très sensible est alors produit par
+l'Abeille, qui projette ainsi en arrière l'air frappé par ses ailes.
+
+Cependant, si l'on considère le soin que les Abeilles mettent à
+calfeutrer leur demeure, la position souvent très mal appropriée des
+Abeilles dites ventilateuses à la production d'un effet utile, on peut
+se demander si l'aération de la ruche est vraiment une nécessité aussi
+impérieuse qu'on l'a dit, et s'il existe réellement des Abeilles
+ventilateuses. Il se pourrait, que ces Abeilles qui bruissent à l'entrée
+de la ruche, et qui toutes sont des jeunes, loin d'exécuter une
+manœuvre d'utilité générale, ne fassent qu'obéir à un besoin purement
+personnel, tel que le développement par l'exercice des muscles du vol,
+et se préparent de la sorte à remplir le rôle de butineuses. Il n'est
+pas inutile de remarquer à ce propos, que les Mélipones et Trigones,
+Abeilles sociales d'Amérique, se font des nids auxquels ne donne accès
+qu'un couloir étroit et souvent fort long; bien plus, du soir jusqu'au
+matin, l'entrée de ce couloir est fermée d'un diaphragme de cire. Que
+devient l'aération en pareil cas? Si les Mélipones et les Trigones ont
+si peu souci de renouveler l'air dans leur habitation, il est bien
+permis de penser que l'Abeille ne s'en préoccupe pas davantage.
+
+La garde de la porte est un fait très positif. Dans toute ruche
+suffisamment peuplée, on voit toujours un certain nombre d'Abeilles se
+tenir à l'entrée, trottiner de çà et de là, en apparence fort
+tranquilles, à moins d'attaque manifeste. Chaque Abeille qui se présente
+est flairée, palpée par ces gardiennes, et ne passe qu'après avoir
+satisfait à cette inquisition qui, du reste, n'est pas fort longue. Dans
+le cas où une agression se produit, où des Abeilles étrangères font une
+tentative de pillage, le nombre des sentinelles augmente aussitôt et
+toute l'entrée en est obstruée; l'inquiétude ou la colère de ces
+Abeilles sont alors manifestes, et malheur à l'intrus qui tomberait au
+milieu d'elles, il serait à l'instant massacré.
+
+Les Abeilles qui montent la garde sont aussi des Abeilles jeunes; mais
+il faut voir en elles des ouvrières désœuvrées, encore inactives, qui
+viennent un instant prendre l'air du dehors, jouir un peu de la lumière,
+plutôt que des Abeilles chargées d'une mission définie. Elles se
+renouvellent à chaque instant, et leur nombre varie avec la population
+de la ruche; plus elle est considérable, plus il y a de promeneuses sur
+la porte.
+
+* * *
+
+ESSAIMAGE. ÉLEVAGE DES REINES.--Une des plus importantes fonctions des
+ouvrières est l'élevage des mères et la préparation de l'essaimage.
+
+Lorsque, après la grande ponte du printemps, la population est devenue
+considérable et se trouve à l'étroit dans la ruche, les Abeilles se
+disposent à essaimer et s'occupent d'élever des reines. Les cellules
+dans lesquelles les reines se développent sont fort différentes de
+celles des mâles et des ouvrières (fig. 19, _a_). Quant à leur situation
+d'abord, elles sont construites de préférence, mais non toujours
+cependant, au bas des rayons ou sur leur tranche latérale. Beaucoup plus
+volumineuses que celles des mâles, elles font librement saillie au delà
+du plan des orifices des autres cellules, et le défaut de compression
+latérale qui en résulte fait qu'elles ne sont point prismatiques. Leur
+forme, du reste, est modifiée continuellement par les Abeilles, tout le
+temps que la larve qui s'y trouve se développe. Elles apparaissent au
+début sous la forme d'une cupule ou d'une calotte sphéroïdale peu
+saillante, dont les bords s'élèvent de plus en plus, puis se rapprochent
+insensiblement, tout en s'élevant encore, jusqu'au moment où la larve
+cesse de grandir. La cellule alors a la forme d'un dé un peu recourbé,
+graduellement rétréci du fond à l'orifice, qui toujours est tourné en
+bas. Le neuvième jour, les ouvrières operculent la cellule, non à l'aide
+d'un simple diaphragme, mais en la prolongeant et la rétrécissant à
+mesure, de manière à la terminer par un dôme subconique, obtusément
+arrondi au sommet.
+
+L'économie ordinaire des Abeilles n'est pas de mise pour la construction
+des cellules royales; leurs parois sont fort épaisses. Leur surface
+extérieure est rendue inégale par une multitude de fossettes,
+reproduisant grossièrement la forme du fond des cellules ordinaires,
+plus larges et mieux dessinées à la base, plus petites et de plus en
+plus confuses vers le bout.
+
+La larve royale est copieusement nourrie de cette gelée limpide que nous
+avons vu servir à toutes les larves après leur naissance. Mais, tandis
+que, pour les ouvrières et les mâles, cette alimentation est bientôt
+remplacée par une autre plus grossière, la larve de reine n'en reçoit
+jamais d'autre. Grâce à cette nourriture substantielle, ses organes
+reproducteurs, ses ovaires prennent leur développement normal, et,
+corrélativement, ses organes externes acquièrent la conformation propre
+à la femelle parfaite.
+
+C'est bien la nourriture, et rien que la nourriture, qui fait les
+reines. Une larve quelconque, destinée, par sa situation dans une petite
+cellule, à devenir une ouvrière, peut, au gré des Abeilles, devenir une
+reine. Il suffira, pour que la transformation s'opère, de lui
+administrer, au lieu de la vulgaire bouillie, de la gelée royale: les
+organes voués à un arrêt de développement fatal suivront leur évolution
+naturelle et complète; d'autres, par contre, ne se formeront pas, tels
+que les brosses et les corbeilles, et l'ouvrière, en un mot, deviendra
+reine. Il n'est pas indispensable que la larve à transformer soit prise
+à sa naissance; elle peut avoir déjà grandi et subi quelque temps, trois
+jours au plus, le régime de la pâtée.
+
+La nécessité de cette transformation se présente lorsque, en dehors du
+temps de l'essaimage, la mère vient à mourir. La colonie serait, en
+pareil cas, fatalement vouée à une destruction prochaine, si les
+Abeilles n'avaient le pouvoir de tirer de la plèbe des ouvrières
+quelques œufs ou larves pour en faire des reines. Autour des élues,
+les cellules voisines sont sacrifiées, avec leur contenu. La cellule
+respectée est agrandie, transformée en cellule royale, abondamment
+approvisionnée de la précieuse gelée, et le miracle s'accomplit.
+
+«Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es.» L'aphorisme de
+Brillat-Savarin ne semble-t-il pas avoir été tout exprès fait pour les
+Abeilles? Nulle part, tout au moins, il n'est aussi vrai que chez elles.
+Cette puissance de l'alimentation, cette influence du régime sur le
+développement ou l'atrophie des organes qui comptent parmi les plus
+importants, est assurément un des faits les plus étonnants de la
+physiologie animale.
+
+Qu'est-ce donc que cette gelée aux effets si merveilleux? On a longtemps
+cru que c'était le résultat d'une élaboration particulière faite par les
+Abeilles, d'un mélange de pollen et de miel. Mais le microscope n'y
+révèle aucune trace de la poussière fécondante des fleurs, ni la chimie
+aucun élément qui procède de la mixture susdite. C'est une matière
+azotée, de la nature des substances dites albuminoïdes, enfin un produit
+de sécrétion. Sans en avoir la certitude, on présume fortement que cette
+substance provient des glandes cervicales supérieures, qui ne se voient
+bien développées que chez les ouvrières jeunes, chez les nourrices, et
+sont au contraire atrophiées chez les butineuses.
+
+* * *
+
+Quand les jeunes reines sont près d'éclore, le moment de l'essaimage est
+venu. Plusieurs indices, auxquels l'apiculteur ne se trompe pas, ont
+annoncé, quelques jours à l'avance, la prochaine sortie d'un essaim: un
+état particulier d'agitation de la ruche, les bruyantes sorties des
+mâles aux heures chaudes de la journée, les Abeilles se suspendant en
+grappes énormes sous le tablier de la ruche, _faisant la barbe_, selon
+l'expression reçue, et produisant un fort bruissement à l'entrée.
+
+Enfin, par une belle journée, dès neuf ou dix heures au plus tôt,
+jusqu'à quatre heures au plus tard, on voit tout d'un coup comme un
+torrent d'Abeilles s'écouler de la ruche, s'élever en tourbillonnant
+dans les airs, avec un bruissement intense. Le spectacle est vraiment
+saisissant; mais il est si prompt à se produire, que bien des
+apiculteurs n'ont jamais eu la chance de l'observer. Au bout de
+quelques minutes, ces milliers d'Abeilles, tourbillonnant toujours, se
+concentrent graduellement vers un endroit, ordinairement une branche
+d'arbre du voisinage, où on les voit toutes se ramasser, former un amas
+globuleux autour de la branche, puis pendre au-dessous comme une forte
+grappe. L'essaim est formé.
+
+Avec toutes ces Abeilles, la vieille mère a quitté la ruche, laissant la
+place aux jeunes mères près d'éclore. Peu agile, ayant à traîner un
+ventre énorme, la reine fugitive n'est généralement portée d'un premier
+élan qu'à une faible distance de son ancien domicile. Le nuage que
+forment les Abeilles de l'essaim a pour but de ne point laisser égarer
+la mère. Où qu'elle se pose, toujours quelques Abeilles l'aperçoivent,
+l'entourent et deviennent ainsi le centre de ralliement de l'essaim.
+
+Généralement l'essaim se bornera, pour la journée, à cette première
+étape, pour ne partir que le lendemain, et s'établir en un lieu déjà
+reconnu par des éclaireurs. Tantôt l'essaim arrive d'une traite à
+destination; tantôt il n'y parvient qu'après une ou deux étapes
+successives.
+
+Tous les écrivains qui depuis l'antiquité jusqu'à nos jours ont parlé
+des Abeilles, n'ont pas manqué de recommander divers moyens pour obliger
+les essaims à s'arrêter dans leur essor, et à se poser dans le
+voisinage. «Fais retentir l'airain, dit Virgile, et frappe les bruyantes
+cymbales.» Moins poétiquement, de nos jours, l'apiculteur ignorant
+régale les Abeilles fugitives d'un affreux charivari de casseroles et de
+chaudrons. L'Abeille, hélas! y est insensible, et pour cause: elle n'a
+point d'oreilles, et n'en fait pas moins sa halte là où il lui convient,
+ou plutôt là où la reine s'arrête.
+
+Nous n'entrerons pas ici-dans la description des procédés usités pour
+recueillir les essaims et les loger dans une ruche. Ces détails relèvent
+trop exclusivement de l'apiculture pratique.
+
+A peine l'essaim est-il logé dans sa nouvelle demeure, que les Abeilles
+s'empressent de se mettre au travail. Dès le lendemain de son
+installation, on peut constater, au plafond du local, les ébauches de
+quelques rayons, et déjà les butineuses courent aux champs. La reine ne
+tarde pas à garnir d'œufs les rayons grandissants. La nouvelle
+colonie est en pleine activité. On peut se demander d'où les cirières,
+dans cette maison vide, tirent les éléments de la cire qu'elles
+produisent en si grande quantité. Nous avons négligé de dire que, avant
+le départ de l'essaim, toutes les ouvrières se sont gorgées de miel dans
+les magasins de l'ancienne ruche; elles partent donc le jabot plein,
+ayant des vivres pour quelque temps, de quoi fournir à leur nutrition et
+par suite à la sécrétion de la cire.
+
+* * *
+
+Revenons à la souche. Appauvrie par le départ de l'essaim, durant
+quelques jours, elle paraît morne et triste. Peu à peu cependant le
+nombre des Abeilles y augmente par l'apport des naissances, et, si les
+circonstances sont favorables, elle a bientôt repris son aspect et son
+animation antérieurs.
+
+Une nouvelle reine, la première sortie de sa cellule, a succédé à
+l'ancienne. Si la ruche est prospère et en tel état qu'elle puisse
+fournir un second essaim, elle l'accompagnera comme la vieille mère pour
+le premier. Si la ruche ne doit pas donner d'autre essaim, les autres
+reines sont supprimées les unes après les autres, mais non point toutes
+à la fois; quelques-unes sont réservées pour remplacer, s'il y a lieu,
+leur aînée, exposée à se perdre, à disparaître d'une façon ou d'une
+autre pendant sa promenade nuptiale.
+
+Le second essaim, dit essaim _secondaire_, part, en général, huit ou
+neuf jours après l'essaim _primaire_. Il se forme quelquefois un
+troisième essaim, bien rarement un quatrième. D'ordinaire ces essaims ne
+se posent point dans le voisinage du rucher qui les a fournis, les
+jeunes reines qui les accompagnent, plus légères que les vieilles,
+étant capables de parcourir de plus grandes distances sans s'arrêter.
+
+* * *
+
+OUVRIÈRES PONDEUSES.--Nous ne pouvons passer sous silence une question
+aussi importante théoriquement que débattue parmi les éleveurs
+d'Abeilles. Il s'agit de la ponte des ouvrières. Nous savons que les
+ouvrières ne sont que des femelles imparfaites, des femelles dont les
+ovaires n'ont pas atteint leur entier développement, et qui par suite
+demeurent stériles. Exceptionnellement, elles seraient, dit-on, capables
+de pondre un certain nombre d'œufs. Seulement, l'imperfection des
+organes rendant chez elles toute fécondation impossible, ces œufs,
+conformément à la théorie connue, ne donneraient jamais que des mâles.
+Quelques-uns ont même été jusqu'à prétendre que la mère ne pondait que
+des ouvrières, des femelles, et que la ponte des mâles était
+exclusivement le fait des ouvrières. Les ouvrières seules, dans cette
+dernière opinion, seraient parthénogénésiques.
+
+Huber ne s'est point borné à affirmer l'existence d'ouvrières pondeuses;
+il les aurait saisies sur le fait, aurait pu s'en rendre maître et les
+examiner à loisir. Sans nous appesantir sur les difficultés que
+présentent de telles constatations, bien qu'elles semblent n'être qu'un
+jeu pour l'ingénieux aveugle, nous nous bornerons à remarquer qu'on en
+est réduit, encore aujourd'hui, à tabler sur les observations qu'il a
+faites.
+
+Quoi qu'il en soit, Huber, qui jamais n'est à court, en fait
+d'explications, se rend compte comme il suit de la production des
+Abeilles pondeuses. Tout d'abord il imagine que ces Abeilles doivent
+naître dans le voisinage des cellules de reines, et cela, parce que l'on
+conçoit que les Abeilles, en préparant la gelée royale et la servant aux
+larves élues ont pu en laisser _tomber_ quelques parcelles dans les
+cellules voisines. De là, pour les Abeilles qui ont recueilli les
+miettes tombées de la table royale, la faculté qu'elles partagent avec
+la reine. Huber ne remarque point combien est improbable, chez des
+insectes dont on admire tant, et à juste titre, la dextérité, cette
+chute de la gelée dans les cellules voisines, cette maladresse, disons
+le mot, qui seule ferait les ouvrières pondeuses. Et puis, comment les
+nourrices pourraient-elles laisser choir des parcelles de gelée en
+dehors de la cellule royale, puisqu'il leur faut s'introduire dans cette
+cellule pour la dégorger dans le fond?
+
+[Illustration: Fig. 22. 1. Ovaires d'Abeille reine;--2. d'ouvrière dite
+pondeuse;--3. d'ouvrière ordinaire.]
+
+Néanmoins tous les traités d'apiculture figurent les ovaires de
+l'ouvrière ordinaire et ceux de l'ouvrière pondeuse (fig. 22). Ceux de
+la première sont tout à fait atrophiés, ceux de la seconde, plus
+développés, renferment quelques œufs. Huber, ayant disséqué une de
+ces Abeilles, compta onze œufs, qui lui «parurent prêts à être
+pondus». J'ai moi-même disséqué bon nombre d'Abeilles, à ce point de
+vue, et j'ai reconnu que, chez les vieilles butineuses, l'ovaire
+présente toujours cet état d'atrophie qu'on donne comme caractéristique
+des ouvrières ordinaires; chez les jeunes, l'ovaire se trouve en l'état
+que l'on figure comme étant propre aux ouvrières pondeuses. J'ai même
+reçu de prétendues ouvrières pondeuses, en lesquelles je n'ai reconnu,
+tant à leur fraîcheur extérieure qu'à l'état de leurs organes internes,
+que des Abeilles venant d'éclore.
+
+L'ovaire de l'ouvrière, depuis son éclosion jusqu'à la fin de sa vie,
+subit une régression continue. C'est une loi générale de l'évolution des
+animaux, que des organes destinés à ne jamais entrer en fonction, se
+développent pendant un certain temps, comme s'ils devaient remplir le
+rôle auquel la nature semble les appeler; puis, après avoir atteint un
+certain degré, ne le franchissent point, et ne tardent pas à subir une
+atrophie progressive.
+
+* * *
+
+DU LANGAGE DES ABEILLES.--Une des facultés les plus étonnantes des
+Abeilles et l'un des fondements les plus solides de leur état social,
+est la parfaite et constante harmonie qui règne dans leur société. Nulle
+tendance particulariste dans la ruche, nulle indépendance individuelle.
+
+La volonté de l'un est la volonté de tous. Il existe véritablement une
+volonté sociale, et même, si l'on veut, une conscience sociale. Cette
+inaltérable unité de vues et d'actions a été diversement expliquée. On
+ne saurait parler aujourd'hui de volonté imposée à la colonie par un
+monarque qui n'a de royal que le nom. Existerait-il, d'individu à
+individu, une communication, un échange d'idées, à l'aide de signes
+particuliers? L'expérience, jusqu'ici, ne semble guère parler en faveur
+d'un _langage_ entre les Abeilles. L'hypothèse la plus naturelle, selon
+nous, est que la similitude d'impression, chez des êtres semblablement
+organisés, doit forcément entraîner la similitude de leurs actes. Toute
+Abeille, dans une circonstance donnée, apprécie de la même façon les
+faits dont elle est témoin, subit les mêmes impressions et se détermine
+en conséquence.
+
+* * *
+
+Mais il existerait, chez les Abeilles, au dire des apiculteurs, une
+sorte de langage qui n'a rien de commun avec celui dont nous venons de
+parler; on a même rédigé une _grammaire apicole_. Hâtons-nous de dire
+que l'un et l'autre ne sont qu'un produit de l'imagination des éleveurs
+d'Abeilles. Excusons-les: on est partial pour ce qu'on aime; l'affection
+passionnée qu'ils portent à leurs élèves leur fait découvrir en eux une
+foule d'avantages, de facultés, dont la science attend en vain la
+preuve. Ainsi en est-il de ce prétendu langage des Abeilles, élevé à la
+hauteur d'un dogme par la majorité des apiculteurs, qui prétendent y
+puiser une foule de renseignements utiles.
+
+On doit au pasteur Johann Stahala, de Dolein près Olmütz, le premier
+traité sur la matière. Prenons au hasard dans cette grammaire de
+l'apiculteur:
+
+ _Dziiiiiiiiii-dziiiiiiiiii_
+
+est le son produit par les Abeilles, quand elles ont trop froid, et que
+l'on a frappé du doigt contre la paroi de la ruche;
+
+ _Houououououououououou_
+
+est le triste chant de la ruche orpheline;
+
+ _Ouizziir_
+
+informe l'apiculteur que les Abeilles sortent chercher de l'eau;
+
+ _Tchzouou_
+
+qu'elles vont à la récolte du miel;
+
+ _Houhouhouhouhouhou_,
+
+entendu le soir, en été, signifie que la récolte est très bonne;
+
+ _Brrrr-brrrr_,
+
+est le cri de détresse des malheureux faux-bourdons, le jour de leur
+massacre;
+
+ _Tu-tu-tu-tu-tu-tu_,
+
+est le chant de la jeune reine, à peine sortie de sa cellule, auquel la
+vieille reine répond:
+
+ _Couâ, couâ, couâ, ou cououâ, cououâ, cououâ_,
+
+afin d'informer l'apiculteur qu'un essaim sortira dans deux ou trois
+jours.
+
+Nous en passons et des plus drôles.
+
+Les Insectes, on le sait, n'ont pas de voix. Le langage des Abeilles, si
+langage il y a, ne saurait être que le résultat des modifications du
+bourdonnement qui accompagne le mouvement des ailes. Le son produit par
+ces organes varie en hauteur et en intensité avec la vitesse et
+l'amplitude de leurs vibrations. En outre, l'intégrité des ailes ou le
+déchirement de leurs bords, leur frôlement contre les objets voisins,
+sur le corps même des autres Abeilles, apportent dans le bourdonnement
+des différences sensibles, qui n'ont rien de significatif, surtout
+d'intentionnel. C'est là tout ce qu'il faut penser du prétendu langage
+des Abeilles.
+
+* * *
+
+IRRITABILITÉ DES ABEILLES.--L'AIGUILLON.--Si l'Abeille est bien outillée
+pour le travail, elle n'est pas moins bien armée pour le combat. Nous
+avons décrit l'aiguillon, dont l'ouvrière est prompte à faire usage,
+lorsqu'on la saisit à la main, ou qu'elle se croit attaquée dans sa
+ruche. En dehors de ces deux circonstances, l'Abeille est le plus
+inoffensif, le plus timide des êtres. Loin de sa demeure, elle ne se
+jette jamais sur qui l'attaque; elle ne songe qu'à fuir.
+
+Mais ce n'est jamais impunément qu'on va l'exciter chez elle, ou même,
+sans intention hostile, qu'on se livre devant la ruche à des mouvements
+brusques, qu'elle ne manque jamais de prendre pour une provocation. Une,
+dix, cent Abeilles, presque tout l'essaim, peuvent se jeter sur
+l'agresseur inconscient ou volontaire, et lui faire payer cher sa
+maladresse ou sa témérité. Plus d'une fois un innocent quadrupède,
+paissant près d'une ruche, s'est vu assaillir par toute la colonie,
+coupable seulement d'avoir agité la queue devant la porte de ces
+susceptibles mouches. Souvent un travailleur inexpérimenté, bêchant
+devant une ruche, se sent tout à coup criblé de piqûres, et n'échappe
+que par une prompte fuite aux attaques de plusieurs milliers d'Abeilles
+furieuses.
+
+Nous avons vu que l'œil des Abeilles est organisé pour mieux
+percevoir le mouvement des objets que leur forme. L'irritabilité de ces
+insectes est en rapport avec cette netteté de perception d'un corps en
+mouvement. L'immobilité, devant la ruche, ou tout au moins la lenteur
+des mouvements de l'observateur, est une sauvegarde certaine. Il peut
+impunément approcher d'aussi près qu'il voudra, poser même la main sur
+le tablier, sans qu'aucune Abeille songe à s'en formaliser.
+Recommandation importante, ne pas porter la main sur l'Abeille qui se
+pose sur vous, serait-ce sur le visage. Si elle n'a point piqué en se
+posant, c'est qu'elle n'a aucune intention malveillante: l'Abeille
+irritée pique au moment même où elle aborde. Poser la main sur elle,
+c'est courir au-devant de la blessure, sans compter que la brusquerie du
+mouvement involontaire peut exciter d'autres Abeilles qui en sont
+témoins.
+
+L'apiculteur, au courant de ces habitudes, sait éviter les accidents
+auxquels le vulgaire est exposé, si bien que les Abeilles semblent pour
+lui des animaux familiers, reconnaissant à qui elles ont affaire. Il
+n'en est rien; l'Abeille n'a aucune connaissance de la personne qu'elle
+voit journellement, et elle la traite comme une étrangère, dès qu'elle
+néglige les précautions que la pratique enseigne.
+
+L'égalité d'humeur n'est pas une qualité des Abeilles. Tout apiculteur
+sait que le temps orageux les rend nerveuses et irritables au plus haut
+point. Ce n'est pas alors le moment de les aborder et de se livrer aux
+manipulations ordinaires de l'industrie apicole. Même par le beau temps,
+il n'est pas toujours prudent de les travailler aux heures les plus
+chaudes de la journée. L'apiculteur néanmoins fait usage de certain
+artifice qui les rend tout à fait maniables, c'est l'enfumage. Du
+chiffon, du vieux bois ramolli, et telles autres substances dont la
+combustion produit d'abondantes fumées, sont mises à brûler dans des
+récipients spéciaux. La ruche étant ouverte avec précaution, on projette
+la fumée dans son intérieur. Les Abeilles étourdies, effrayées, courent
+aux provisions se gorger de miel, comme si elles étaient prêtes à
+abandonner la ruche devant une agression irrésistible. En même temps un
+bruissement d'intensité croissante se fait entendre. Au bout de quelques
+minutes, les Abeilles stupéfiées, ne sachant que devenir, sont devenues
+maniables, et l'opérateur peut attaquer les gâteaux, les tourner et
+retourner en tous sens, en chasser les Abeilles pour les examiner à
+loisir, sans avoir rien à craindre. Si l'opération est un peu longue, si
+le bruissement paraît diminuer, une nouvelle projection de fumée sur les
+gâteaux calmera les Abeilles près de s'irriter. Avec un peu d'habitude
+et de prudence, l'apiculteur peut à son gré manipuler les Abeilles sans
+se servir des engins protecteurs, gants et masque, usités dans les
+travaux apicoles.
+
+La piqûre de l'Abeille est assez douloureuse; les effets en persistent
+pendant trois à quatre jours d'ordinaire. L'inoculation de venin qui
+l'accompagne produit un gonflement plus ou moins prononcé et étendu des
+parties environnant la petite plaie. Toute la région ainsi distendue est
+le siège d'un prurit insupportable et douloureux au toucher. On a
+indiqué une foule de remèdes contre ces blessures; pas un n'est
+efficace. La seule chose à faire, c'est, après avoir extrait
+l'aiguillon, s'il est resté dans la plaie, de comprimer latéralement
+celle-ci, pour tâcher d'en expulser une certaine quantité de venin,
+avant qu'il ait eu le temps de se répandre au loin dans les tissus, et
+puis, attendre patiemment que la douleur et le gonflement
+s'évanouissent. Il n'y a de véritable danger dans ces accidents que
+lorsque les blessures sont nombreuses.
+
+* * *
+
+ABEILLES PILLARDES.--Si laborieuse que soit l'Abeille, elle ne dédaigne
+pas le bien acquis sans peine, et son avidité pour le miel la pousse
+souvent à tenter de le dérober à autrui. Voyez cette Abeille qui rôde
+d'un vol saccadé autour d'une ruche; voyez-la s'approcher prudemment de
+l'entrée, reculer aussitôt devant les manifestations hostiles des
+sentinelles, revenir, s'en aller encore, revenir avec ténacité,
+essayant de tromper la vigilance des maîtresses du logis. A ces allures
+on reconnaît la _pillarde_. Si la porte est un instant mal gardée, elle
+se faufile dans la maison, s'y gorge de miel, qu'elle va aussitôt
+rapporter chez elle. Souvent elle est surprise en flagrant délit; saisie
+par une foule irritée, tiraillée par tous ses membres, elle est traînée
+sur le tablier, obligée de dégorger le miel dérobé, qu'une Abeille
+reprend trompe à trompe, exécutée enfin sans pitié. Tel est le sort de
+toute pillarde dans une forte ruche.
+
+Mais quand les habitants sont peu nombreux, la porte mal gardée est à
+tout instant forcée par quelque maraudeuse; plus d'une succombe, mais
+leur nombre croissant toujours, l'invasion devient bientôt irrésistible.
+Des duels à mort s'engagent sur tous les points, et les Abeilles
+envahies finissent par succomber. La ruche alors est saccagée en toute
+liberté. Trois ou quatre jours durant, suivant l'importance de ses
+magasins, elle ne désemplit pas d'une cohue bruyante, qui la dévalise
+avec une folle activité. Le soir le silence revient, toutes les
+pillardes sont rentrées chez elles; mais au matin suivant, le tumulte
+reprend de plus belle, et cela continue ainsi jusqu'à ce qu'il ne reste
+plus que les gâteaux gaspillés, les cellules vidées.
+
+La ruche en détresse est anéantie au profit de la cité déjà florissante,
+qui n'en devient que plus prospère. Telle est la loi de la lutte pour
+l'existence. La reine de la colonie faible périt sans descendance, celle
+de la colonie populeuse fera souche, et sa lignée pourra hériter de ses
+qualités supérieures, au grand avantage de l'espèce.
+
+* * *
+
+DES SENTIMENTS AFFECTIFS CHEZ L'ABEILLE.--Nous avons dit l'affection, le
+culte dont la mère est entourée, les soins assidus, dévoués, dont le
+couvain est l'objet. Ce sont là, au point de vue moral, si l'on nous
+permet de parler ainsi, les beaux côtés de l'Abeille. Remarquons
+toutefois que ces qualités sont tout au profit de la société. Si la mère
+était indifférente aux ouvrières, si les œufs, les larves, les
+nymphes étaient parfois négligés, la ruche ne verrait jamais le
+bien-être et la prospérité. L'affection dont la mère est l'objet est
+même un instinct tellement enraciné, que nous le voyons persister, au
+détriment de la communauté, alors que la mère, inféconde ou
+bourdonneuse, est une cause de ruine pour la colonie. A cette exception
+près, les Abeilles n'ont de qualités qu'à notre point de vue moral et
+humain nous pouvons juger bonnes, que celles dont l'association profite,
+celles sans lesquelles elle ne pourrait exister.
+
+Il en est de même pour ce que nous pourrions considérer comme leurs
+défectuosités morales. Comme leurs qualités, elles sont à l'avantage de
+la société, et c'est pour cela qu'elles existent. Faut-il rappeler les
+mâles expulsés, dès qu'ils ne sont plus qu'une cause de déchet pour la
+ruche? la vieille butineuse, usée au service de l'État, rejetée sans
+pitié, dès que les forces l'abandonnent? les œufs sacrifiés à la
+nécessité de loger une récolte surabondante? Ce n'est pas tout encore:
+tout individu mal venu, qu'une infirmité quelconque rend impropre au
+travail, est, dès sa naissance, jeté dehors. Et tous ces expulsés sont
+voués à la même mort, la mort lente à venir, par le froid et la faim.
+
+Ces mœurs féroces, cette dureté vraiment spartiate montrent sous leur
+véritable jour l'instinct avant tout utilitaire de l'Abeille. Le bien
+exclusif de l'État est la loi suprême. Le sentiment ici n'a rien à
+faire. Qualités ou défauts, bonté morale ou cruauté, tout cela n'existe
+que dans nos appréciations. La nature ne voit que le résultat; pour
+elle, tout est bien qui mène au but: la permanence et la prospérité de
+l'association.
+
+Dans ce sens, resterait encore un progrès à accomplir, l'instinct des
+Abeilles devenu capable de discerner dans la reine, comme il le fait
+dans l'ouvrière, l'aptitude ou l'incapacité physiologique, et de
+supprimer par suite--pour la raison d'État--la reine mal conformée,
+inféconde ou bourdonneuse.
+
+Telle qu'elle est, cependant, la ruche n'en reste pas moins un objet
+digne de toute notre admiration, et le phénomène biologique le plus
+remarquable qui existe dans le monde des Insectes.
+
+
+
+
+PARASITES ET ENNEMIS DE L'ABEILLE.
+
+
+«Le seul ennemi réellement redoutable pour les Abeilles, dit un habile
+praticien que nous avons déjà cité, c'est le mauvais apiculteur, fléau,
+dont l'instruction peut seule débarrasser les Abeilles.» Dans beaucoup
+de contrées, en effet, on voit encore le paysan, obstiné dans une
+déplorable routine, n'avoir d'autre procédé d'extraction pour le miel et
+la cire, que l'étouffement des Abeilles, c'est-à-dire le sacrifice d'un
+certain nombre de colonies, qu'il remplace au printemps, s'il le peut,
+par de nouveaux essaims. Cette méthode barbare, qui d'ailleurs ne donne
+que des produits inférieurs, disparaîtra par la vulgarisation des
+procédés rationnels.
+
+* * *
+
+C'est la classe des Insectes, naturellement, qui fournit les principaux
+ennemis des Abeilles.
+
+[Illustration: Fig. 23.--Ennemis de l'Abeille: Gallérie, Braula,
+Tridactyle.]
+
+Au nombre des plus dangereux est la _fausse teigne_ (fig. 23), dont il
+existe deux espèces, la grande ou Gallérie (_Galleria mellonella_ Linn.
+ou _cerella_ Fabr.), et la petite (_Achrœa grisella_ Fabr.). Ce sont
+deux Lépidoptères nocturnes de la famille des Crambides, le premier,
+long d'une quinzaine de millimètres, aux ailes variées de gris et de
+brun, le second moitié plus petit, d'un gris cendré uniforme. Ils
+s'introduisent dans les ruches pour pondre sur les rayons des œufs
+d'où éclosent de petites chenilles fort agiles, qui, dès leur naissance,
+se logent dans la cire qu'elles dévorent, et où elles se font des
+galeries tapissées de fils de soie et souillées de leurs excréments.
+Quand leur nombre est considérable, il constitue un véritable fléau, la
+ruine même de la colonie en certains cas. Les gâteaux, criblés de
+galeries et soudés les uns aux autres par une multitude de fils de soie
+et par les cocons agglomérés, ne forment plus qu'un magma inhabitable
+pour les Abeilles. Bien que ces chenilles ne s'attaquent qu'à la cire et
+respectent le miel, celui-ci n'en est pas moins perdu, mêlé à toute
+sorte d'impuretés qui l'altèrent. Le meilleur moyen de se garantir de la
+teigne, c'est d'avoir des ruches bien closes et de fortes colonies. Dans
+ces conditions, les Abeilles suffisent à se débarrasser des quelques
+chenilles qui ont pu pénétrer chez elles. Il faut éviter aussi de tenir
+dans la ruche trop de gâteaux vides, que les Abeilles visitent peu, et
+où les Galléries peuvent dès lors s'installer en toute sécurité. La
+petite teigne a elle-même un parasite, qui sait la poursuivre et
+l'atteindre dans ses galeries. C'est un frêle hyménoptère du genre
+_Microgaster_, une sorte de moucheron noirâtre, long de 3 millimètres.
+Une petite tarière, dont cet animalcule est armé, lui sert à introduire
+dans le corps de la chenille un œuf, d'où sort un petit ver qui se
+nourrit de ses viscères et se file ensuite, à côté de son cadavre, un
+petit cocon d'un blanc éclatant. Le Microgastre détruit souvent un grand
+nombre de chenilles de la teigne. Mais ce qui réduit l'importance de cet
+allié inconscient des Abeilles, c'est la considération que les teignes
+ne se développent guère en nombre que dans les ruches faibles, dont la
+reine est peu féconde ou même bourdonneuse. L'apiculteur, en pareil cas,
+sait bien où est le remède, et loin de s'en reposer sur le Microgastre,
+il se hâtera de changer la mère et de fortifier la colonie.
+
+* * *
+
+[Illustration: Fig. 24.--Philanthe emportant une Abeille.]
+
+Le Philanthe (_Philanthus apivorus_) (fig. 24) est un redoutable ennemi
+des Abeilles. Cet hyménoptère fouisseur, à l'aspect d'une guêpe, à
+l'énorme tête armée de longues mandibules en forme de faux, creuse dans
+les talus de profondes galeries, où il entasse des Abeilles destinées à
+la nourriture de ses larves. Aux mois d'août et de septembre, on peut
+voir le Philanthe rôder autour des fleurs visitées par les Abeilles, et,
+dès qu'il en aperçoit une, fondre sur elle avec une rapidité
+prodigieuse, la saisir et la percer plusieurs fois de son aiguillon,
+puis l'emporter, paralysée, dans son terrier. Trois ou quatre Abeilles
+sont entassées dans chaque cellule avec un œuf pondu sur l'une
+d'elles. Comme chaque femelle approvisionne une vingtaine de cellules,
+on peut imaginer ce que détruisent d'Abeilles les centaines et les
+milliers de Philanthes, dont les terriers se voient dans un même talus.
+
+* * *
+
+L'Asile (_Asilus crabroniformis_ et autres espèces) saisit souvent les
+butineuses, dont il suce le sang de sa trompe aiguë enfoncée dans le cou
+de sa victime.
+
+* * *
+
+[Illustration: Fig. 25.--Atropos.]
+
+Un énorme Sphingide, l'_Acherontia Atropos_ (fig. 25) ou _Tête-de-mort_,
+s'introduit fréquemment dans les ruches, et, sans souci de l'aiguillon
+des Abeilles, dont il est protégé par une forte cuirasse et une épaisse
+toison, se glisse jusqu'au grenier à miel, dont il peut absorber des
+quantités prodigieuses, jusqu'à six à sept grammes. Un grand émoi règne
+dans la ruche où a pénétré cet intrus, qui parfois périt victime de sa
+gourmandise, et se gorge au point de ne pouvoir ressortir par l'orifice
+qui lui a livré passage. Un apiculteur digne de foi nous a affirmé
+avoir trouvé une fois douze de ces papillons dans une seule ruche. Les
+Abeilles se mettent souvent à l'abri des visites de l'_Atropos_, en
+édifiant à l'entrée de la ruche de petites colonnettes de cire
+propolisée, dont les intervalles sont juste suffisants pour les laisser
+passer elles-mêmes, mais arrêtent le papillon. L'apiculteur zélé fait
+bien de ne pas compter sur ses élèves, et rétrécit lui-même l'entrée à
+l'aide de petits clous équidistants, bien supérieurs aux colonnettes de
+cire.
+
+* * *
+
+[Illustration: Fig. 26.--Cétoine.]
+
+Un autre amateur de miel, une grosse Cétoine (_Cetonia Cardui_) (fig.
+26) s'introduit aussi dans les ruches, en certains pays, et peut, quand
+il est en nombre, y occasionner de sérieux dommages. Mieux encore que la
+Tête-de-mort, ce coléoptère est mis à l'abri des piqûres par une dure
+cuirasse.
+
+* * *
+
+Les traités d'apiculture signalent vaguement les larves de Méloés (fig.
+27) comme nuisibles aux Abeilles. On a pu longtemps croire que
+l'accusation était mal fondée, car ce que l'on sait des habitudes des
+Méloïdes[7] ne permettait guère de croire qu'ils pussent se développer
+dans les ruches, et en effet on ne les trouve jamais dans les rayons,
+subissant la série compliquée de leurs métamorphoses. Mais on sait
+maintenant, depuis les observations d'Assmuss[8], auteur d'un
+intéressant mémoire sur les parasites de l'Abeille, que c'est autrement
+qu'ils lui sont nuisibles. Les jeunes larves de Méloé sont prises par la
+butineuse sur les fleurs; elles se cramponnent à ses poils, courent sur
+son corps, s'attachent à ses articulations, y insinuent leur tête et
+deviennent la cause d'une excitation d'autant plus vive qu'elle dure
+depuis plus longtemps et qu'elle est causée par un plus grand nombre de
+ces animalcules. Elle devient souvent intolérable, au point que
+l'Abeille énervée, à bout de résistance, périt dans les convulsions.
+C'est ce que l'on a appelé la _rage_. Un apiculteur a perdu ainsi, dans
+vingt-trois ruches, la moitié des ouvrières et neuf reines. Ces petites
+larves, en effet, une fois introduites dans la ruche par les butineuses,
+passent d'une Abeille à l'autre, et peuvent ainsi s'attacher à la reine.
+On ne saurait indiquer aucun remède contre de pareils désastres. Ils
+sont heureusement rares. Comme mesure préventive, d'efficacité bien
+douteuse, il est toujours bon de détruire les Méloés adultes que l'on
+rencontre, chaque femelle tuée représentant environ 5000 œufs
+supprimés.
+
+[Illustration: Fig. 27.--Méloés.--Adultes. Larve primaire ou triongulin
+et larve secondaire.]
+
+Nous ne parlerons point, même pour mémoire, de quelques autres insectes
+qu'on peut, de loin en loin, trouver dans les ruches et vivant aux
+dépens des Abeilles, non plus que de quelques helminthes, qui parfois se
+développent dans leurs viscères. C'est à peine si nous devrions aussi
+mentionner les araignées, qui ne sont pas plus particulièrement
+nuisibles aux Abeilles qu'à tout autre insecte volant. Elles font
+cependant de nombreuses captures, quand leurs toiles sont tendues non
+loin des ruches, sur le passage des butineuses. L'apiculteur aura
+toujours avantage à faire disparaître ces filandières.
+
+* * *
+
+Nous consacrerons quelques lignes, vu son étrangeté, à un parasite, dont
+a longtemps ignoré les véritables rapports avec l'Abeille, le _Braula
+cœca_, connu des apiculteurs sous le nom de _pou des Abeilles_ (fig.
+23, _e_).
+
+C'est un petit Diptère, dépourvu d'ailes, privé d'yeux, de couleur
+brune, long de 1mm,5. Cet animalcule se tient sur le corselet ou sur
+la tête de l'Abeille, cramponné solidement à ses poils, à l'aide de
+quadruples crochets terminant chacune de ses pattes. Il se meut avec une
+agilité surprenante sur le corps velu de l'Abeille, et c'est merveille
+que de voir la dextérité de ce petit être dénué de vue, la facilité avec
+laquelle il déjoue les efforts que l'on fait pour le séparer de son
+hôte, sa déconvenue stupide quand on y a réussi, sa promptitude à
+regrimper sur son véhicule, dès qu'il a senti le contact du moindre poil
+de l'Abeille.
+
+«Ayant pris un jour une Abeille portant un de ces poux, je lui serrai un
+peu fortement la tête entre les mors d'une pince, afin de la rendre
+immobile et m'emparer aisément du petit parasite. L'un et l'autre,
+portés sur ma table de travail, y furent abandonnés quelque temps sous
+une cloche de verre.
+
+«Quand je revins à eux, je ne fus pas peu intrigué de voir le petit
+parasite dans la plus vive et la plus bizarre agitation. Campé sur le
+devant de la tête de l'Abeille, il se démenait avec une incroyable
+vivacité et comme en proie à une véritable fureur. Tantôt il se portait
+sur le bord libre du chaperon, et, de ses pattes antérieures relevées,
+il frappait et grattait, aussi rudement que sa faiblesse le comportait,
+la base du labre de l'Abeille; puis il reculait brusquement vers
+l'insertion des antennes, pour reprendre aussitôt son impétueuse
+agression. J'étais encore tout entier à la surprise du premier instant,
+quand je vis subitement toute cette colère calmée, et le petit animal,
+appliqué contre le rebord du chaperon, la tête baissée sur la bouche
+légèrement frémissante de l'Abeille, y humer une gouttelette liquide.
+
+«Je compris aussitôt. La manœuvre dont j'avais été témoin tout
+d'abord était le préliminaire du repas. Quand le pou veut manger, il se
+porte vers la bouche de l'Abeille, où l'agitation de ses pattes munies
+d'ongles crochus produit une titillation désagréable peut-être, tout au
+moins une excitation des organes buccaux, qui se déploient un peu au
+dehors et dégorgent une gouttelette de miel, que le pou vient lécher et
+absorber aussitôt.» (J. Pérez, _Notes d'apiculture_.)
+
+Pour en finir avec les animaux articulés, citons le Trichodactyle,
+acarien qui souvent pullule dans les vieilles ruches, vermine plus
+désagréable que vraiment nuisible à ses habitants (fig. 23, _f_).
+
+* * *
+
+Parmi les animaux vertébrés, on a signalé le _crapaud_, le _lézard_,
+comme se rendant quelquefois coupables de happer une Abeille. Cela est
+bien possible; mais le cas doit être si rare, que nous ne pouvons que
+nous montrer très indulgents pour ces débonnaires créatures.
+
+En revanche la _fouine_, le _blaireau_, la _souris_, la _musaraigne_
+mériteraient toute notre sévérité si, comme on l'affirme, ces animaux
+pénètrent, pendant l'hiver, dans les ruches rustiques, pour dévorer
+rayons, miel et Abeilles. De bonnes ruches bien construites défieraient
+ces dévastateurs.
+
+Plus d'un oiseau est accusé de capturer au vol les Abeilles, et même, ce
+qui est plus audacieux, d'aller, comme la _mésange_, faire tapage à leur
+porte, en hiver, pour les attirer sur le seuil et s'en repaître. N'y
+a-t-il pas quelque exagération en tout cela? Mais il est un oiseau,
+chasseur né des Abeilles et des guêpes, qui fait d'elles une énorme
+consommation. C'est le _Guêpier_, ou _Abeillerolle_ (_Merops apiaster_),
+bien connu dans les contrées méridionales, détesté des apiculteurs, qui
+lui font une guerre opiniâtre, comme celle qu'il fait lui-même à leurs
+élèves. Le guêpier a l'habitude de se poser à quelque distance d'une
+ruche ou d'un nid de guêpes, et de happer au passage les butineuses qui
+rentrent ou qui sortent. Telle est son assiduité et sa persistance, que
+de quelques jours il ne quitte son poste d'observation, jusqu'à ce qu'il
+ait réduit à rien ou à peu près la légion des butineuses.
+
+
+
+
+EXTENSION GÉOGRAPHIQUE DE L'ABEILLE DOMESTIQUE.--SES PRINCIPALES
+RACES.--AUTRES ESPÈCES DU GENRE APIS.
+
+
+L'_Apis mellifica_ est répandue dans toute l'Europe, dans le nord de
+l'Afrique et une partie de l'Asie occidentale. Dans cette vaste étendue
+de territoire, les effets du climat ont dû naturellement se faire sentir
+sur l'espèce, et y déterminer la formation de plusieurs races plus ou
+moins caractérisées.
+
+La plus anciennement connue de ces races est l'_Apis ligustica_, ou
+_Abeille italienne_, qui diffère à première vue de l'Abeille ordinaire
+par la coloration jaune orangé de ses deux premiers segments abdominaux
+et de la base du troisième, et sa villosité moins sombre. C'est une
+Abeille de très belle apparence, et c'est là sans doute, plus que ses
+qualités, qu'on s'est plu à exagérer, ce qui lui a valu l'engouement
+dont elle a été et est encore l'objet de la part des apiculteurs.
+
+On l'a dite plus active, d'humeur plus douce, surtout plus productive.
+Une assez longue expérience ne nous a pas montré qu'elle fût plus
+maniable que l'Abeille commune; l'une et l'autre se comportent de même
+dans les mêmes circonstances. Quant à la supériorité de ses produits en
+quantité et en qualité, on trouve des affirmations, et rien de plus.
+Jamais expérience comparative précise n'a été produite à cet égard.
+
+Cette supériorité gratuitement admise, quelques apiculteurs ont prétendu
+l'expliquer par une capacité plus grande du jabot, chez l'Abeille
+italienne, et une langue plus longue. Cette Abeille non seulement
+pourrait atteindre le nectar de fleurs plus profondes, mais encore en
+transporter à la ruche une masse plus considérable. Mais si l'on cherche
+la preuve de ces allégations, on ne la trouve nulle part. Jamais
+apiculteur, et pour cause, n'a jaugé les jabots des deux Abeilles; on
+n'a même pas, ce qui était facile, mesuré comparativement leurs langues.
+Cette dernière mesure, nous l'avons faite, et nous avons trouvé une
+longueur de 3mm,65 pour la languette, et une longueur de 5mm,75
+pour la lèvre inférieure tout entière, dans les deux races.
+
+Les apiculteurs voudront-ils enfin avouer que ce qui leur plaît dans
+l'Abeille italienne c'est surtout sa beauté?
+
+L'_Apis fasciata_, cultivée dès l'antiquité la plus reculée en Égypte,
+ressemble beaucoup à l'Abeille italienne, dont elle a les segments
+jaunes, avec une villosité plus claire et une taille plus petite.
+
+On a, dans ces derniers temps, essayé d'acclimater dans l'Europe
+occidentale diverses races venues de l'Orient, telles que l'Abeille
+_syrienne_, l'Abeille _chypriote_, qui, par leurs caractères extérieurs,
+tiennent plus ou moins de l'Abeille italienne ou de la noire, et
+qu'aucune qualité remarquable ne distingue de l'Abeille commune.
+Ajoutons-y l'_A. Cecropia_, de la Grèce, dans laquelle certains veulent
+voir la souche de toutes les races domestiques.
+
+La Barbarie possède une Abeille plus voisine de la nôtre que de celle
+d'Égypte. Elle est toute noire, plus petite, et sait, dit-on, trouver du
+miel en des temps de sécheresse où notre Abeille ne trouve rien à
+récolter. Il ne paraît pas qu'elle s'acclimate aisément dans nos
+contrées. Elle est l'objet, en Kabylie, de tous les soins des indigènes,
+qui en tirent des quantités considérables de miel et de cire.
+
+L'Abeille européenne a été transportée en Amérique, où elle tend à se
+modifier diversement, suivant les climats, aussi bien dans ses habitudes
+que dans ses caractères extérieurs. Au Brésil, où la flore est
+exubérante, elle essaime à outrance et fait peu de provisions. Aussi
+est-elle en maint endroit redevenue sauvage, et trouve-t-on fréquemment
+ses colonies dans les bois. Au Chili, elle paraît donner, sans aucuns
+soins, des ruches garnies de miel toute l'année, et l'heureux apiculteur
+n'y a d'autre occupation que la récolte. Aux États-Unis, la culture de
+notre Abeille est devenue une industrie florissante, dont les produits,
+depuis quelques années, inondent nos contrées. Plus de 20 millions de
+miel sont annuellement exportés d'Amérique.
+
+Enfin, l'_Apis mellifica_ est, depuis 1862, installée en Australie, à la
+Nouvelle-Zélande. Faite pour exploiter des flores peu riches, ou même
+très pauvres, notre Abeille prospère étonnamment dans toutes les
+contrées où l'abondance et la variété des fleurs lui fournissent de
+riches moissons. Elle y lutte avec avantage contre les Abeilles
+indigènes, Mélipones et Trigones. C'est le cas pour l'Australie
+particulièrement, où l'Abeille d'Europe est en train d'évincer celle du
+pays, dépourvue d'aiguillon. Dans notre colonie de la
+Nouvelle-Calédonie, la culture de l'Abeille est peu développée, non que
+le climat ne lui soit très favorable, mais le miel qu'elle retire d'une
+plante fort répandue, le _Melaleuca viridiflora_, vulgairement appelé
+_Niaouli_, est d'un goût trop désagréable pour être recherché. Dans
+l'île des Pins, où cet arbre n'existe pas, les missionnaires obtiennent
+un miel abondant et exquis.
+
+* * *
+
+Le genre _Apis_ est exclusivement propre à l'ancien continent. Outre
+l'_A. mellifica_ et ses nombreuses variétés, dont nous avons énuméré
+quelques-unes, ce genre y offre plusieurs espèces, dont le nombre est
+destiné à s'augmenter sans doute.
+
+L'Afrique en compte plusieurs. La mieux connue est l'_A. Adansonii_,
+semblable d'aspect à l'_A. Ligustica_, mais plus petite, cultivée au
+Sénégal dans des ruches que les indigènes suspendent aux branches, pour
+les mettre à l'abri des lézards, et qu'ils exploitent par l'étouffement.
+La ruche vidée, remise en place, ne tarde pas à être réoccupée par un
+essaim.--Citons encore, parmi les Abeilles africaines: les _A. Caffra_
+et _scutellata_, de la Cafrerie, l'_A. Nigritarum_, du Congo, qui toutes
+rappellent plus ou moins l'Abeille italienne; enfin l'_A. unicolor_,
+toute noire, à abdomen glabre, luisant, sans bandes d'aucune sorte.
+Cette dernière est cultivée à Madagascar, à Bourbon, à Maurice, aux
+Canaries. Elle donne souvent, dans la première de ces îles, un miel
+verdâtre, fluide, médiocre de qualité, parfois nuisible, quand elle a
+butiné sur les Euphorbes.
+
+La Chine nourrit une jolie Abeille, qui se rencontre aussi dans l'Inde,
+l'_A. socialis_, à l'abdomen presque glabre, les trois premiers segments
+et la base des suivants jaunâtres, avec d'étroites bandes de poils gris.
+L'_A. Indica_, de l'Inde et des îles de la Sonde, qui lui ressemble
+beaucoup, n'en est peut-être qu'une petite variété. Ces Abeilles et
+quelques autres sont, de la part des Indous, l'objet d'une culture dont
+les particularités sont encore mal connues.
+
+L'_Apis floralis_ Fabr. est une jolie petite Abeille, voisine de l'_A.
+Indica_, qui a été observée par un voyageur anglais, Charles Horne.
+L'ouvrière de cette espèce ne mesure que 7 millimètres, la reine 13 à
+14, le mâle, qui seul est entièrement noir, de 11 à 12. Elle niche dans
+les jardins et suspend ordinairement aux branches des orangers et des
+citronniers de petits gâteaux en forme de disques arrondis. Le miel en
+est très apprécié, et jouit, au dire des gens du pays, de propriétés
+médicinales.
+
+Une mention particulière est à faire d'une grande et belle Abeille
+indienne, l'_A. dorsata_, qui habite aussi les îles de la Sonde. Elle a
+le corselet et la tête revêtus en dessus de poils noirs, l'abdomen
+jaunâtre, brun seulement vers l'extrémité. Elle est sensiblement plus
+grande que notre Abeille domestique. Ch. Horne, qui l'a observée, nous
+dit qu'elle est domestiquée dans l'Himalaya, où elle est logée, en
+général, dans des ruches faites de tronçons de bois creusés, et placées
+dans l'intérieur des habitations. Cette Abeille est très productive en
+miel et cire, qui sont l'objet de grandes transactions. A l'état
+sauvage, elle est très irritable et très redoutée des habitants du pays.
+
+Comme notre Abeille domestique, l'_A. dorsata_ a parfois beaucoup à
+souffrir des ravages occasionnés dans ses rayons par une Gallérie, la
+_Mellolella_. Une sorte de guêpier, le _Merops viridis_, la décime. Elle
+est encore impuissante à se défendre des graves déprédations d'un oiseau
+de proie, la _Buse mellivore_ (_Pernis cristata_), qui s'introduit
+violemment dans ses ruches, emporte dans ses serres une grande masse de
+gâteaux, et, sans souci des abeilles qui l'entourent et essayent de le
+frapper de leurs aiguillons, s'en va sur une branche voisine dévorer
+tranquillement son butin.
+
+Citons encore l'_Apis zonata_ Smith, la plus grande des espèces connues,
+car l'ouvrière égale la taille de nos reines. Son corps est tout noir,
+avec quelques poils roussâtres tout autour du corselet et de belles
+bandes d'un blanc de neige à la base des segments. On ne connaît pas les
+habitudes de cette Abeille.
+
+Au Japon, l'apiculture est fort en honneur. Les Abeilles y sont logées
+dans des ruches faites de planchettes. Pour les garnir, les Japonais
+portent dans la campagne, non loin des nids des Abeilles sauvages, des
+corbeilles de paille contenant du sucre. Les essaims, alléchés par cet
+appât, s'introduisent dans les corbeilles, et sont ensuite transvasés
+dans des ruches préparées d'avance.
+
+
+
+
+LES BOURDONS.
+
+
+Qui ne connaît ces gros hyménoptères velus, au _bourdonnement_ puissant
+et grave, qu'on voit, dès les premiers beaux jours, voler un peu
+lourdement d'une fleur à une autre? De longs poils sur un corps trapu,
+une grosse tête tendue vers le bas, leur font une physionomie tout à
+fait caractéristique dans la grande famille des Abeilles (fig. 28).
+
+[Illustration: Fig. 28.--Bourdon terrestre.]
+
+S'ils n'ont rien d'élégant dans leurs formes, ni de gracieux dans leurs
+allures, les Bourdons sont néanmoins de beaux insectes. Leur vêtement
+est d'ordinaire bandé de jaune, de blanc, de roux, sur un fond noir;
+quelques-uns sont d'une couleur fauve ou rousse uniforme. Rien de moins
+constant, d'ailleurs, que cette parure; on la voit, dans une même
+espèce, se jouer en une multitude de variations, passant les unes aux
+autres par d'innombrables nuances. Aussi n'est-il point rare que des
+espèces fort différentes arrivent, par le caprice de leurs variations, à
+se ressembler tellement par leurs couleurs, qu'un œil exercé peut
+seul les distinguer. Tel Bourdon noir, cerclé de jaune et de blanc, est
+frère d'un Bourdon jaunâtre avec une bande noire entre les ailes. Un
+autre, qu'on croirait du même nid que le dernier, se rattache à un type
+tout noir, roux seulement à l'arrière. Toutes ces modifications, dont
+les causes d'ailleurs nous échappent, sont par elles-mêmes d'un grand
+intérêt, et font d'une collection un peu riche de ces hyménoptères une
+des plus belles qu'on puisse réunir.
+
+Les Bourdons sont très proches parents des Abeilles domestiques. Ils
+ont, à très peu près, la même organisation et les mêmes habitudes. Les
+sociétés qu'ils forment sont faites sur le même patron: une reine ou
+mère, des ouvrières et des mâles. Mais ces sociétés sont annuelles et
+non permanentes. Et ce n'est pas la seule différence qu'elles
+présentent.
+
+Ainsi, chez l'Abeille, la mère est exclusivement occupée de la ponte;
+elle ne bâtit ni ne récolte, n'a aucun soin de sa progéniture. Chez le
+Bourdon, la reine n'est pas seulement la mère de toute la colonie, elle
+est aussi la fondatrice de la cité. C'est elle qui commença
+l'édification du nid, qui l'approvisionna au début, éleva les
+premiers-nés. Aussi, tandis que l'Abeille reine est dénuée de tout
+instrument de travail, de corbeilles et de brosses, de glandes à cire,
+la femelle Bourdon possède tous ces organes. Elle ne diffère
+extérieurement de l'ouvrière que par la taille.
+
+Il y a même plus. Toutes les Abeilles ouvrières sont semblables entre
+elles. Il n'en est point ainsi chez les Bourdons. Comme cela se voit
+dans les sociétés de Fourmis, leurs ouvrières varient beaucoup de taille
+et de force: les unes sont d'une petitesse extrême, tandis que d'autres
+égalent presque la taille de la mère. Elles partagent même avec
+celle-ci la faculté de pondre, quoique avec une fécondité moindre; aussi
+désigne-t-on souvent les plus grosses des ouvrières sous le nom de
+petites reines ou petites femelles.
+
+Ajoutons encore que les sociétés de Bourdons sont peu populeuses, et ne
+dépassent pas quelques centaines d'individus. Nous sommes loin des 40 ou
+50 000 habitants que peut compter la cité des Abeilles.
+
+Les Bourdons, comme les Abeilles, récoltent du miel et du pollen. La
+cueillette, opérée par les mêmes organes, se fait par les mêmes
+procédés. Tout aussi actif, mais moins agile peut-être que l'Abeille, le
+Bourdon compense cette infériorité par la masse de provisions qu'il peut
+porter en une fois. Ses corbeilles peuvent se charger d'énormes pelotes.
+Comme l'Abeille, il pétrit le pollen avec du miel à mesure qu'il le
+récolte.
+
+* * *
+
+Pour bien connaître ce qu'est une famille de Bourdons, il nous faut
+assister à sa naissance, suivre ses accroissements, voir son déclin et
+sa ruine.
+
+La femelle de Bourdon, fécondée en automne ou à la fin de l'été, se
+réveille avec le printemps de son sommeil hivernal, butine avec ardeur
+sur les premières fleurs écloses, et se met à la recherche d'un lieu
+convenable pour y installer un nid. C'est généralement en mars, dans nos
+climats, que la plupart des espèces commencent à se montrer, ou même dès
+la fin de février, dans le midi de la France. Toutes les espèces ne sont
+pas également précoces. Le Bourdon des prés (_Bombus pratorum_) est de
+tous le plus hâtif. On le voit butiner sur les chatons des saules, bien
+des semaines avant l'apparition des Bourdons des bois (_B. sylvarum_),
+des champs (_B. agrorum_), des pierres (_B. lapidarius_), etc.
+
+L'emplacement choisi pour le nid est tantôt un trou dans la terre, tel
+que le logis abandonné de quelque souris des champs, ou, sur le sol
+même, un endroit caché dans un buisson, au milieu de la mousse et des
+herbes. En général, une même espèce est fidèle à son genre de nid. Celui
+du Bourdon terrestre (_B. terrestris_), par exemple, est souterrain;
+celui du Bourdon des bois est aérien. Rien d'absolu, du reste; on cite
+même à ce sujet des choix tout à fait fantaisistes. «Ainsi un Bourdon,
+d'après le D^r W. Bell, avait pris possession du nid d'un rouge-gorge;
+une femelle du _B. agrorum_, selon F. Smith, s'était installée dans
+celui d'un roitelet. Schenck trouva un nid de _B. sylvarum_ au haut d'un
+pin, dans le gîte abandonné d'un écureuil; M. Schmiedeknecht en a
+rencontré un dans celui d'une linotte. Mais le cas le plus
+extraordinaire est celui que le D^r E. Hoffer observa à Boyanko, en
+Ukraine, dans le grenier d'une maison de paysan. Un vieux vêtement de
+fourrure en loques avait été jeté dans un coin. Un jour que la maîtresse
+de la maison voulut ramasser la vieille nippe, elle dut s'empresser de
+fuir devant la multitude d'habitants armés d'aiguillons qui y avaient
+élu domicile.
+
+Quand la femelle a trouvé un local à sa convenance, elle l'approprie,
+s'il y a lieu, le déblaye, le nettoie, puis y apporte de la mousse, des
+brins de fétus, etc. C'est sur ce fondement que reposera l'édifice,
+abrité par le sol même, s'il est souterrain, ou par une toiture faite de
+chaume, de mousse et de menus débris, s'il est bâti sur le sol. En tout
+cas, un chemin couvert, assez étroit, fait de mousse et dont la longueur
+peut atteindre un pied, conduit à la cavité arrondie ou ovalaire qui
+sert d'habitation (fig. 29).
+
+On n'a pas assisté à la formation de cette enveloppe générale, faite de
+mousse et de brindilles, à l'intérieur de laquelle s'édifieront les
+gâteaux. Réaumur a fait connaître le procédé qu'emploient les Bourdons,
+sinon pour bâtir une première fois leur maison, du moins pour la refaire
+ou en réparer les dégâts. S'il faut en croire notre célèbre naturaliste,
+les Bourdons subiraient tous les dommages, sans jamais songer à défendre
+leur demeure, ni tourner leur colère contre celui qui vient les
+tourmenter. «Ils en ont toujours usé au mieux avec moi, dit-il; il n'y
+en a jamais eu un seul qui m'ait piqué, quoique j'aie mis sens dessus
+dessous des centaines de nids.
+
+«Dès qu'on cesse de les inquiéter, ajoute Réaumur, ils songent à
+recouvrir leur nid, et n'attendent pas même, pour se mettre à l'ouvrage,
+que celui qui a fait le désordre se soit éloigné. Si la mousse du dessus
+a été jetée assez près du pied du nid..., bientôt ils s'occupent à la
+remettre dans sa première place.... La façon dont les Bourdons ont été
+instruits à faire parvenir sur leur nid la mousse qu'ils y veulent
+placer, est la suivante:
+
+«Considérons-en un seul occupé à ce travail; il est posé à terre sur ses
+jambes, à quelque distance du nid, sa tête directement tournée du côté
+opposé. Avec ses dents, il prend un petit paquet de brins de mousse; les
+jambes de la première paire se présentent bientôt pour aider aux dents à
+séparer les brins les uns des autres, à les éparpiller, à les charpir,
+pour ainsi dire; elles s'en chargent ensuite pour les faire tomber sous
+le corps; là, les deux jambes de la seconde paire viennent s'en emparer,
+et les poussent plus près du derrière. Enfin les jambes de la dernière
+paire saisissent ces brins de mousse, et les conduisent par delà le
+derrière, aussi loin qu'elles les peuvent faire aller.
+
+«Après que la manœuvre que nous venons d'expliquer a été répétée un
+grand nombre de fois, il s'est formé un petit tas de mousse derrière le
+Bourdon. Un autre Bourdon, ou le même, répète sur ce petit tas une
+manœuvre semblable à celle par laquelle il a été formé; par cette
+seconde manœuvre, le tas est conduit une fois plus loin. C'est ainsi
+que de petits tas de mousse sont poussés jusqu'au nid, et qu'ils sont
+montés jusqu'à sa partie la plus élevée.» Les Bourdons ainsi occupés
+forment de la sorte une chaîne plus ou moins longue, où ils sont tous la
+tête tournée du côté où est la mousse à recueillir, le derrière
+tourné du côté du nid. Arrivée au lieu où elle doit être employée, un ou
+plusieurs Bourdons la disposent où il est convenable, à l'aide des
+mandibules et des pattes antérieures.»
+
+[Illustration: Fig. 29.--Nid de Bourdon des mousses.
+
+Une couche de mousse épaisse d'un à deux pouces forme au nid une
+enveloppe chaude et légère, suffisante pour le mettre à l'abri des
+pluies ordinaires. Quand elle a subi quelque dérangement, les Bourdons
+la réparent comme il vient d'être dit, en prenant les matériaux dans le
+voisinage. Jamais ils ne vont en chercher au loin; jamais on ne les voit
+venir en volant, chargés du plus léger brin de plante. Ils économisent
+de leur mieux la mousse qu'ils ont à portée; et, à la dernière
+extrémité, ils se résignent à employer pour leur couvert celle qui forme
+le conduit menant du dehors à l'intérieur du nid.
+
+* * *
+
+Les travaux extérieurs achevés, le travail essentiel, la construction du
+nid proprement dit commence. Personne, malheureusement, n'en a vu poser
+la première pierre, c'est-à-dire la première lamelle de cire, personne
+n'a vu former la première cellule. Le D^r E. Hoffer, qui a plus de
+quarante fois été témoin de la ponte, ne l'a jamais observée que dans
+des cas où la mère était déjà entourée de plusieurs ouvrières. Nous ne
+pouvons mieux faire que d'emprunter les détails qui suivent à cet habile
+observateur[9].
+
+Quand le moment décisif est venu, la femelle, en grande agitation, court
+deçà et delà sur les gâteaux, paraissant chercher un lieu convenable
+pour déposer ses œufs. Elle se décide enfin. Elle détache alors, avec
+ses pattes postérieures, de ses segments moyens, un peu de cire qu'elle
+saisit avec ses mandibules, et dont elle façonne un petit parapet
+annulaire, qu'elle exhausse de plus en plus, jusqu'à la hauteur de
+quelques millimètres.
+
+Elle abandonne alors la cellule qu'elle vient d'élever et s'en va
+prendre, dans une coque vide de son habitant, un peu de pâtée
+pollinique, qu'elle manipule longtemps dans sa bouche, la mêle à une
+certaine quantité de miel, et l'étend avec soin et longuement sur la
+paroi interne de la cellule. Elle retourne encore chercher une seconde
+provision de pollen, qu'elle façonne de même, et cela se répète un
+certain nombre de fois.
+
+Elle essaye ensuite d'introduire son abdomen dans la cellule, ce qu'elle
+fait aisément d'ordinaire. Mais quelquefois le bord en est trop étroit;
+elle l'élargit alors en rongeant le bord intérieur. Embrassant ensuite
+la cellule entre ses pattes postérieures et y prenant appui, elle
+introduit avec effort l'extrémité de son abdomen, fixe son aiguillon
+contre la paroi ou le fond de la cellule, réussit ainsi à faire ouvrir
+largement l'anus, et un certain nombre d'œufs, trois au moins, dix ou
+douze au plus, tombent dans la cellule. Ces œufs sont d'un beau
+blanc, et on les voit briller au fond de la cellule. Ils sont allongés,
+rétrécis à un bout et assez volumineux, eu égard à la taille de
+l'insecte.
+
+La ponte achevée, la femelle retire aussitôt l'abdomen de la cellule, et
+se met à tourner vivement tout autour, donnant la chasse aux ouvrières
+et aux autres femelles qui se pressent vers l'orifice, et elle travaille
+entre-temps à fermer la cellule avec de la cire, que, dans ce but, elle
+tenait déjà toute prête pendant qu'elle pondait, et aussi avec de la
+cire empruntée au bord même de la cellule. Si les importuns s'avancent
+trop, elle n'hésite pas à faire un exemple; elle saisit le plus
+audacieux ou le plus proche avec sa bouche et ses pattes, et, après
+s'être un instant colletée avec lui, tous deux dégringolent par-dessus
+les autres Bourdons et tombent à terre. La femelle laisse là le
+coupable, rudement châtié par de cruelles morsures, et remonte
+promptement à sa cellule, pour la protéger contre les attaques des
+autres. Trop tard le plus souvent, car les plus prompts à profiter de
+son absence l'ont déjà crevée et ont dérobé quelques œufs pour les
+dévorer.
+
+La correction n'est jamais infligée qu'à coups de dents et de pattes. Le
+coupable n'essaye point de se défendre; il tâche seulement de se
+soustraire au châtiment par la fuite. Il est pourtant assez rude, et la
+pauvre bête n'en sort d'ordinaire que fort maltraitée, parfois même
+mortellement atteinte. E. Hoffer a vu une fois une petite femelle, qui
+avait jeté un regard de convoitise sur les œufs, sortir si
+cruellement mordue de la bourrade que lui donna la reine furieuse,
+qu'elle traînait en se sauvant une de ses pattes postérieures, et elle
+la perdit par la suite. Elle vécut néanmoins quelques jours, vaquant à
+ses travaux ordinaires. Une autre fois, une ouvrière reçut au cou une
+telle morsure, qu'elle eut seulement la force de se réfugier dans un
+coin, où elle ne tarda pas à mourir.
+
+Quelquefois cependant il arrive que la reine elle-même ne sort pas
+indemne du combat. L'observateur vit un jour la femelle, déjà vieille et
+assez pelée, il est vrai, lâcher tout d'un coup une petite femelle
+qu'elle avait saisie. Paralysée sans doute par un coup d'aiguillon, elle
+vécut encore une vingtaine d'heures, inerte, en butte aux mauvais
+traitements des petites femelles, qui la mordaient, la tiraillaient sans
+cesse par les pattes et par les ailes. «Ces Bourdons si placides et si
+débonnaires d'habitude, ajoute Hoffer, m'ont toujours paru féroces et
+brutaux pendant la ponte; et si la femelle vient alors à mourir, son
+cadavre n'est point ménagé; petites femelles et ouvrières se jettent
+dessus, le mordillent aux ailes, aux pattes, aux antennes, et font de
+vains efforts pour mettre dehors la gigantesque morte.»
+
+Quand la pondeuse, après de semblables incidents, est heureusement
+parvenue à retrouver sa cellule, elle étale encore à plusieurs reprises
+sur l'opercule de la cire prise aux bords. Elle va ensuite chercher
+d'autre pollen avec du miel, qu'elle colle sur la cellule, retourne en
+chercher de nouveau, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'elle trouve la
+provision suffisante. Elle rouvre alors la cellule, y pond encore
+quelques œufs, toujours moins cependant que la première fois, et les
+choses se passent encore comme on l'a déjà vu, avec les mêmes
+tracasseries de la part des ouvrières et des femelles. Suivant l'espèce
+et autres circonstances d'époque, de température et d'abondance de
+provisions, cette ponte se répète plus ou moins souvent, au point qu'une
+cellule peut contenir jusqu'à vingt-quatre œufs, mais rarement
+pourtant plus du tiers de ce nombre.
+
+La ponte terminée, la femelle reste là plusieurs heures sur la cellule.
+Elle y apporte de la pâtée; elle en ronge et polit les aspérités.
+Souvent même elle se pose, le ventre appliqué dessus, comme si elle
+couvait.
+
+Les agressions des autres Bourdons deviennent de plus en plus rares, et
+cessent enfin tout à fait. Et ces mêmes petites bêtes, qui tout à
+l'heure se jetaient avidement sur les œufs frais pondus pour s'en
+repaître, deviennent maintenant les gardiennes attentives, les nourrices
+dévouées de leurs sœurs; elles les réchauffent et pourvoient avec une
+tendre sollicitude à leur alimentation.
+
+* * *
+
+Mais ce retour à de meilleurs sentiments ne peut nous faire oublier la
+sauvagerie de l'instinct qui les a un instant emportées. C'est là un des
+traits de mœurs les plus étonnants parmi ceux que nous devons aux
+observations de Hoffer, et un des plus inexplicables que présente la
+biologie des Bourdons. Que la pondeuse défende énergiquement sa
+progéniture, le fait est si ordinaire, si banal, qu'il ne peut nous
+surprendre. En tant qu'instinct acquis, il est la conséquence naturelle
+du cannibalisme momentané des ouvrières. Depuis longtemps la gent
+bourdonnière aurait disparu, si la mère indifférente abandonnait ses
+œufs à la voracité de ses premiers-nés. Mais pourquoi cet instinct
+fratricide, cette folie passagère, qui interrompt un instant et ternit
+en quelque sorte l'honnête vie du Bourdon? Nous voyons bien
+quelquefois, chez l'Abeille domestique, les ouvrières détruire et sans
+doute aussi dévorer des œufs. Mais cela n'arrive qu'à l'époque où le
+miel est abondant dans les fleurs, où le souci d'emmagasiner le plus de
+provisions possible oblige à sacrifier ces objets d'une si tendre
+sollicitude en toute autre circonstance. Les coupables, ici, n'ont pas
+une telle excuse. Nous sommes bel et bien en présence d'une gloutonnerie
+manifeste. L'œuf qui vient d'être pondu est sans doute un manger
+délicat, d'où s'exhale un fumet irrésistible. C'est peut-être là tout ce
+qu'il faut voir en la chose, une imperfection de l'instinct social, que
+la sélection n'est point parvenue à corriger. Quant à la nécessité d'une
+restriction à apporter à la trop grande multiplication dans la colonie,
+on ne peut s'y arrêter un instant. Ici, comme chez les Abeilles, comme
+ailleurs, une forte population c'est la richesse, c'est la puissance. Et
+si la nature voulait en modérer l'accroissement, sans parler des
+parasites, elle avait un moyen plus simple, moins féroce: celui de
+restreindre la ponte, de diminuer le nombre des œufs dans les ovaires
+de la pondeuse.
+
+Ce n'est pas tout. A supposer la diminution des œufs avantageuse, ce
+qui pourrait légitimer en quelque sorte l'instinct fratricide des
+ouvrières, à quoi bon alors, chez la mère, l'instinct qui la pousse à
+défendre sa ponte, instinct dont l'effet est tout l'opposé du premier?
+Pourquoi deux instincts, non seulement contraires, mais même
+contradictoires? Et si l'on accepte que la voracité des ouvrières exige
+un correctif, que l'instinct maternel de la femelle soit dès lors utile
+à l'espèce, il faut convenir que son adaptation est bien défectueuse.
+Mieux vaudrait que la mère, moins emportée, ne quittât pas un instant la
+cellule et n'en vînt pas aux voies de fait avec les agresseurs. Pas un
+œuf ne serait perdu, et les malintentionnés en seraient pour leur
+convoitise non satisfaite. Comment débrouiller un tel chaos? Nous y
+renonçons pour ce qui nous concerne. On s'abuse, croyons-nous, à
+vouloir chercher partout et quand même la perfection dans la nature.
+Reconnaissons que tout n'est pas pour le mieux dans le monde des
+Bourdons, pas plus que dans les autres.
+
+* * *
+
+Quatre ou cinq jours après la ponte, les œufs éclosent. Il en sort de
+petites larves jaunâtres, apodes, à tête cornée, brunâtre, qui se
+mettent aussitôt à dévorer la pâtée qui les entoure. Au fur et à mesure,
+la mère remplace la nourriture consommée, en même temps qu'elle agrandit
+la cellule autour des larves, en en rongeant le haut avec ses
+mandibules, élargissant de plus en plus le godet qu'elles forment, et
+consolidant les parois avec de la cire, jusqu'à ce qu'enfin la cellule
+acquiert à peu près les dimensions d'une noix. Les larves ont alors
+atteint le terme de leur croissance et sont âgées de quinze jours
+environ. Elles se filent une coque de soie dans la cellule de cire, et
+s'y enferment. Une cellule contient ainsi trois, huit, dix cocons ou
+plus, autant qu'il y avait eu d'œufs pondus, et ces cocons sont
+disposés sans ordre les uns à côté des autres. La mère ronge et enlève
+la cire autour des cocons et facilite ainsi l'éclosion des jeunes
+ouvrières, qui survient au bout de quinze autres jours environ.
+
+L'ouvrière venant d'éclore est de couleur terne et grisâtre; elle est
+faible. Peu de jours donnent à son vêtement les couleurs propres à
+l'espèce, à ses membres toute leur force. Désormais la mère, si ce sont
+là ses premiers-nés, ne sera plus seule à vaquer aux travaux. Autant
+d'ouvrières écloses, autant d'aides pleins de zèle. Avec la mère, elles
+s'occupent de la construction des cellules et du soin à donner aux
+larves. Butinant avec activité, les provisions qu'elles apportent au nid
+augmentent rapidement, et la population s'accroît à mesure. En même
+temps la famille, plus riche, peut se donner du confort; les cellules
+reçoivent une toiture protectrice en cire; des parois latérales, en cire
+également, s'y adjoignent quelquefois.
+
+La structure intérieure se complique bientôt par l'adjonction de
+cellules nouvelles, l'agrandissement des gâteaux existants et la
+formation de nouveaux. Ceux-ci se superposent aux anciens, et le nombre
+des étages est en rapport avec celui de la population. Il ne devient
+cependant jamais considérable; et surtout l'on n'y voit jamais la
+régularité qui distingue les rayons parallèles des Abeilles. Souvent une
+assise unique de cellules constitue toute la cité.
+
+Ainsi que nous l'avons vu faire à la femelle, les ouvrières rongent et
+enlèvent la cire qui entoure les cocons, et l'emploient à divers usages.
+Les cocons abandonnés par les Bourdons éclos reçoivent eux-mêmes une
+nouvelle destination. Ils peuvent servir, après réparation convenable,
+de réservoirs à miel et à pollen. D'autres réservoirs sont formés aussi
+dans les intervalles existant entre les cellules à couvain. Ces
+intervalles eux-mêmes, appropriés, peuvent servir au même usage;
+d'autres fois, découpés par lanières, ils sont incorporés à l'enveloppe
+du nid.
+
+La mère cependant ne reste point inactive, et, loin d'imiter la vie
+désœuvrée de la mère des Abeilles, elle continue, comme au temps où
+elle était seule, à s'occuper de tous les travaux de l'intérieur,
+sortant beaucoup moins du nid. La ponte surtout devient plus active,
+pendant quelque temps du moins.
+
+Nous n'avons jusqu'ici parlé que d'ouvrières et de petites femelles,
+comme provenant des œufs pondus par la reine. Elle pond également des
+œufs de mâles et de grosses femelles, semblables à elle. Seulement,
+circonstance fort remarquable, et qui n'a pas manqué de provoquer les
+réflexions des observateurs, tandis que les cellules destinées à
+recevoir des œufs d'ouvrières sont garnies intérieurement de pollen
+et de miel, les cellules où sont pondus les œufs de mâles et de
+femelles ne contiennent aucune provision.
+
+«Les Bourdons, dit Huber, ne préparent jamais de pollen dans les
+cellules qui doivent servir de berceau aux mâles et aux femelles; les
+uns et les autres ne naissent ordinairement qu'au mois d'août et de
+septembre; les ouvrières paraissent dès les mois de mai et de juin.
+Quelle peut être la raison de la différence des soins que les ouvrières
+donnent aux mouches des trois sortes? Ce n'est pas qu'il y ait moins de
+pollen sur les fleurs au mois d'août qu'il n'y en a au mois de juin, car
+les ouvrières en apportent tous les jours, dans les mois d'août et de
+septembre, et d'ailleurs elles ont fait des provisions considérables à
+cette époque. Mais voici l'explication que je pourrais donner de cette
+négligence apparente. Le nombre des ouvrières est beaucoup plus grand au
+mois d'août qu'il ne l'est au mois de mai; à peine trouve-t-on au
+printemps quelques ouvrières dans les nids des Bourdons; dans les mois
+d'août et de septembre, au contraire, leur nombre est très considérable.
+Les vers qui sont nés dans le mois de mai et de juin courraient le
+risque de manquer de nourriture, s'ils n'avaient pas de provisions dans
+leurs cellules, car le petit nombre des ouvrières ne permettrait
+peut-être pas qu'elles aperçussent le moment où ils éclosent, et celui
+où ils ont besoin d'aliments; tandis qu'à la fin de l'été leur nombre
+peut suffire à surveiller et à nourrir tous les vers. La nature devait
+donc pourvoir au défaut du soin des ouvrières dans le temps où elles
+sont en plus petit nombre; mais cela était moins nécessaire à la fin de
+la saison, quand les soins et les secours étaient plus faciles à
+obtenir.»
+
+* * *
+
+La mère pondant, outre les ouvrières, des femelles et des mâles,
+suffirait à elle seule, comme la mère des Abeilles, à la perpétuation de
+l'espèce. Elle n'est cependant pas la seule pondeuse dans la colonie.
+
+Le lecteur sait déjà que les grosses ouvrières ne diffèrent guère de la
+mère, extérieurement, que par la taille. Elles lui ressemblent encore
+par la faculté qu'elles ont de pondre des œufs fertiles. Déjà Huber
+avait affirmé que les ouvrières pouvaient pondre des œufs de mâles.
+Hoffer, par des observations irréprochables, a mis le fait hors de
+doute, et a de plus démontré qu'elles pondent aussi des femelles. Un
+exemple entre autres:
+
+Le 20 juillet, l'auteur recueille un nid de _Bombus agrorum_. Vu la
+distance, l'opération dut être faite en plein jour, de sorte que
+plusieurs ouvrières, petites et grandes, échappèrent. Revenu au même
+endroit le 12 septembre, il y trouva un nid, que les ouvrières non
+capturées y avaient fondé à nouveau, et dans ce nid, un assez gros
+gâteau plein de larves et de cocons, une population d'ouvrières, de
+mâles nombreux et de quelques femelles. Surpris de la présence de ces
+dernières, car aucun auteur jusque-là n'avait signalé de fait semblable,
+Hoffer se livra à de nouvelles expériences, qui achevèrent de le
+convaincre. L'auteur pense néanmoins qu'à l'état normal de pareils faits
+ne se produisent que lorsque la vieille mère est morte prématurément
+d'une façon ou d'une autre, et qu'en ce cas-là seulement les individus
+survivants deviennent aptes à continuer la mission de la défunte.
+Opinion plausible, sans doute, mais digne néanmoins de confirmation. Car
+une question importante reste encore indécise, celle de savoir si les
+petites femelles, et plus généralement les ouvrières, peuvent être
+fécondées, auquel cas de pareils faits n'auraient plus rien de
+surprenant.
+
+En définitive, durant le printemps, il ne naît en général que des
+ouvrières. Les mâles et les jeunes femelles naissent au fort de l'été ou
+sur sa fin. Il y a du reste beaucoup de différences à cet égard, suivant
+les espèces. Le Bourdon des prés, en tout des plus précoces, donne des
+mâles dès la troisième semaine de mai en Angleterre, selon Smith; un peu
+plus tôt dans le midi de la France; les jeunes femelles volent déjà en
+juillet. Dans la majorité des espèces, les mâles ne paraissent guère
+qu'au mois d'août, et on les voit voler encore fort tard dans la saison.
+
+Ces mâles, tout aussi fainéants que ceux des Abeilles, consomment, sans
+produire aucun travail. Très frileux, les jours qui suivent leur
+éclosion, on les voit, dit Ed. Hoffer, se réfugier dans les endroits les
+plus chauds du nid, et se réchauffer au milieu des groupes d'ouvrières.
+Grisâtres au moment de leur sortie du cocon, leur robe devient de jour
+en jour plus éclatante, pendant que la nourriture dont ils se
+réconfortent sans cesse et l'exercice qu'ils font de leurs ailes en les
+agitant, au moment de la plus grande chaleur du jour, les rendent
+capables de prendre leur essor. Ils partent alors, et le plus souvent la
+famille ne les revoit plus.
+
+Les mâles de toutes les espèces ne se comportent pas absolument de même.
+Hoffer nous raconte de la manière suivante les faits et gestes du B.
+Rajellus. «Sur la fin de juin, sortirent les premiers mâles, et il y en
+eut beaucoup jusqu'à la destruction du nid, en juillet, par le fait
+d'une taupe. Quand le soleil avait réchauffé suffisamment le sol, vers
+les dix heures et demie, un mâle sortait, puis un autre. Ils s'élevaient
+en l'air, volaient quelques instants dans le voisinage, puis venaient se
+poser d'ordinaire sur le nid, dont la mousse formait un dôme globuleux,
+très apparent au-dessus du gazon, ou bien sur le rempart de branchages
+dont j'avais entouré le nid, pour le garantir contre les poules; et là
+ils s'ensoleillaient à plaisir. Si j'essayais d'en saisir un, il
+s'envolait vivement, mais ne tardait pas à revenir se poser sur le nid.
+Quand l'air était tout à fait calme, ils jouaient entre eux en plein
+soleil. Ainsi l'un d'eux prenait son élan; un autre brusquement lui
+tombait dessus, comme on voit faire parfois les mouches, puis tous deux
+s'abattaient. Souvent toute la bande s'envolait et jouait en rond dans
+les airs, sans se préoccuper en aucune façon de mes visiteurs,
+quelquefois au nombre de 18, qui venaient contempler leurs amusements, à
+moins que les spectateurs, trop bruyants ou trop indiscrets, ne les
+obligeassent, par leurs éclats de rire ou leur voisinage trop immédiat,
+à s'envoler pour ne pas revenir de quelque temps. Et tous les jours de
+beau soleil sans vent, les mâles firent de même, sans beaucoup se
+soucier de manger, jusqu'à ce qu'enfin ils se dispersèrent l'un après
+l'autre sur les fleurs du jardin, où ils me parurent visiter surtout les
+_Salvia pratensis_ et _officinalis_, et aussi les trèfles. Mais un jour,
+vers midi, un violent coup de vent survint avec menace de pluie; je vis
+de nombreux mâles rentrer précipitamment au nid, pêle-mêle avec les
+ouvrières. Autant que j'en ai pu juger, ils rentraient toujours au
+logis.»
+
+Des habitudes aussi régulières ne paraissent pas être communes parmi les
+Bourdons. Il n'est pas rare de rencontrer le matin des mâles de diverses
+espèces blottis dans les fleurs, tout transis, couverts de rosée ou
+détrempés par la pluie. Quelquefois aussi une ouvrière se rencontre dans
+la même situation, surprise sans doute par la nuit ou le mauvais temps
+loin du nid.
+
+* * *
+
+Une des particularités les plus étranges de la biologie des Bourdons est
+l'existence parmi eux de ce que l'on a appelé le «Trompette» ou le
+«Tambour». Ce dernier nom, plus convenable peut-être que le premier, est
+employé par Gœdart. Ce vieux naturaliste, dont l'observation, oubliée
+ou traitée de fable, remonte à deux cents ans, s'exprime à ce sujet de
+la manière suivante.
+
+«Parmi les Bourdons, il en est un qui, semblable au tambour
+(_Tympanita_) qui réveille les soldats, ou leur transmet l'ordre de
+lever le camp, de se mettre en marche, ou les excite au combat, réveille
+ses frères et les pousse au travail. Vers la septième heure du matin, il
+monte au faîte du nid, et, le corps à moitié en dehors de l'entrée, il
+agite et fait vibrer ses ailes, et produit ainsi un bruit qui, renforcé
+par la concavité du nid, n'est pas sans ressemblance avec celui du
+tambour. Et cela dure environ un quart d'heure. C'est pour l'avoir
+observé, entendu de mes oreilles et vu de mes yeux, que j'en parle.
+Plusieurs personnes curieuses des choses de la nature sont maintes fois
+venues tout exprès me visiter pour en être témoins, ont vu et entendu
+avec moi ce tambour des Bourdons.»
+
+Malgré l'affirmation si positive de Gœdart, il a fallu les récentes
+observations de Hoffer, pour que l'on crût enfin que le trompette ou le
+tambour des Bourdons n'était pas une fable, comme le pensait Réaumur
+lui-même.
+
+Telle était aussi la conviction de Hoffer, à la suite de nombreuses
+observations demeurées sans résultat, qu'il avait entreprises dans le
+but de s'assurer de l'existence de ce Bourdon musicien. Un jour enfin,
+le 8 juillet 1881, vers trois heures et demie du matin, l'heureux
+observateur entendit tout à coup un bourdonnement particulier s'élever
+d'un superbe nid de _Bombus ruderatus_, qu'il venait de recevoir la
+veille. Il s'approcha avec précaution, souleva doucement la planchette
+destinée à jeter de l'obscurité sur le nid (cette espèce niche sous
+terre), et il fut témoin d'un saisissant spectacle: «Tout en haut de la
+calotte de cire se tenait une petite femelle, le corps soulevé, la tête
+baissée, agitant ses ailes de toutes ses forces, et faisant entendre un
+bourdonnement intense. Quelques Bourdons montraient leur tête par les
+trous les plus larges.» Cette musique dura sans interruption jusqu'à
+quatre heures et un quart. Déjà quelques ouvrières étaient sorties. Le
+trompette tant désiré était enfin trouvé.
+
+Le lendemain, vers trois heures, l'observateur était à son poste.
+Longtemps tout demeura silencieux. A trois heures dix-huit minutes,
+quelques courts bourdonnements se firent entendre, et Hoffer vit le
+trompette de la veille s'élever au haut du nid, et entonner son chant,
+qui dura, presque sans interruption, jusqu'à quatre heures et demie. Le
+Bourdon s'arrêta alors, manifestement épuisé, et puis, au bout de cinq
+minutes, rentra dans le nid. Et cela continua les jours suivants,
+jusqu'au 25 juillet, à quatre heures du matin, où le Bourdon mélomane
+fut supprimé. Le jour suivant, à quatre heures huit minutes, alors que
+déjà quelques Bourdons étaient partis pour la picorée, le remplaçant
+était là, exactement à la même place que l'ancien, et il se représenta
+de même les jours suivants.
+
+E. Hoffer présume que toutes les espèces de Bourdons ne possèdent pas un
+trompette; et il croit d'ailleurs que, chez celles qui peuvent en avoir
+un, sa présence n'est pas constante et est subordonnée au chiffre de la
+population.
+
+Mais pourquoi, dans un nid populeux, plutôt que dans un autre, est-il
+utile qu'un Bourdon se charge d'éveiller ses frères et de les appeler au
+travail? L'activité n'est-elle pas plus avantageuse, et l'office du
+réveille-matin plus nécessaire, précisément dans une société plus
+pauvre? Et puis enfin, dans ces sociétés d'insectes, où chacun, sans
+effort, et dans une entière spontanéité, travaille pour la communauté
+avec un zèle qu'on dirait excité par le seul intérêt personnel, où
+chacun et tous fonctionnent dans le plus parfait unisson, est-il à
+croire qu'un individu exerce sur ses pareils une direction ou une action
+quelconque, ait seul la faculté de concevoir une obligation et de la
+communiquer à tous? Ce serait assurément celui-là, et non la reine, qui
+n'a de royal que le nom, qui, avec une autorité réelle, mériterait
+véritablement ce titre.
+
+Quant à nous, l'utilité de ce réveilleur des Bourdons nous échappe,
+surtout quand nous voyons, dans les observations de Hoffer, des
+ouvrières sorties dès quatre heures, alors que la diane ne commence à se
+faire entendre que huit minutes plus tard. Pourquoi donc, au lieu de
+s'empresser de sortir, la première ouvrière éveillée ne se charge-t-elle
+point des fonctions de trompette? Faudrait-il à celle qui les remplit
+quelque titre officiel? Serait-ce un Bourdon déterminé, et pas un autre,
+à qui seul doit incomber le devoir de réveiller ses frères? Il serait en
+tout cas assez mal choisi, ce réveilleur, qui n'est pas le premier levé.
+
+Notez encore que son rappel dure un quart d'heure, vingt minutes, ou
+même plus. Est-il donc nécessaire qu'il soit si long, pour être
+efficace? Quelles dures oreilles que ces Bourdons! Eh oui, en effet, ils
+sont sourds, bien sourds, comme les Abeilles, comme les Fourmis; car on
+ne supposera pas, sans doute, que seuls ils entendent, alors que les
+Fourmis, les Abeilles, leurs cousines, n'entendent point. Et s'ils
+n'entendent pas, à quoi bon alors la sonnerie du trompette?
+
+S'il est impossible de croire que ce bruyant personnage remplisse une
+fonction sociale quelconque dans la colonie, il est très naturel
+d'admettre qu'il ne s'agite tant que pour son propre compte. Il en est
+du trompette, vraisemblablement, comme des abeilles dites ventilateuses;
+ce doit être un Bourdon éclos depuis peu, n'ayant point encore fait sa
+première sortie, et qui se prépare, par un entraînement préalable, aux
+longs voyages qu'il lui faudra bientôt fournir. Il n'est nullement
+prouvé que le trompette, ainsi que Hoffer paraît le croire, soit tous
+les jours le même. Il serait d'ailleurs facile de s'en assurer, comme
+aussi de constater si c'est toujours ou non un bourdon venant d'éclore.
+Il est bon de rappeler à ce propos que Hoffer lui-même a vu, ainsi que
+nous l'avons rapporté plus haut, les mâles depuis peu sortis du cocon
+s'exercer dans le nid en agitant leurs ailes, et développer ainsi les
+muscles du vol.
+
+* * *
+
+On sait que les Abeilles, aussi bien que les Fourmis, n'admettent pas
+aisément les étrangers dans leur demeure, et que le plus souvent elles
+les tuent sans hésiter. Les Bourdons paraissent plus accommodants. Du
+moins a-t-on souvent trouvé dans un nid des individus appartenant à une
+ou à deux espèces différentes de celle qui l'avait construit. Quant à
+l'union artificielle de deux colonies d'espèce différente, si elle
+réussit quelquefois, ainsi que Hoffer l'a constaté, les intéressés s'y
+refusent le plus souvent d'une manière absolue, sans qu'il soit possible
+de se rendre compte de la cause de ces différences de sociabilité.
+
+Il est tout aussi peu facile d'expliquer le désaccord des observations
+au sujet de l'humeur des Bourdons. Nous avons vu plus haut Réaumur, qui
+dit avoir ouvert des nids par centaines, affirmer que jamais il n'a vu
+les habitants songer à défendre leur domicile, ni manifester la moindre
+colère contre le perturbateur. Schenck et Schmiedeknecht parlent dans le
+même sens. Mais F. Smith, contrairement à l'opinion de ces naturalistes,
+affirme que les Bourdons défendent vaillamment leur nid, et qu'on ne les
+y attaque pas impunément. E. Hoffer est également convaincu de l'humeur
+batailleuse de ces créatures, d'ordinaire si placides. Elle se réveille
+vivement, nous le savons déjà, au moment de la ponte. Elle se
+manifesterait encore dans d'autres circonstances, où elle ne peut
+mériter que l'approbation, dans le cas de légitime défense. Hoffer
+soutient que les Bourdons, attaqués dans leur domicile, non seulement le
+défendent avec résolution, mais encore font preuve d'une certaine
+habileté. Il en cite de nombreux exemples. Tout un peloton de soldats
+fut une fois mis en fuite par des Bourdons des pierres. La petite troupe
+était au repos; un des soldats s'avisa de fourrer sa baïonnette dans un
+trou où il avait vu entrer un Bourdon. Un des habitants sortit aussitôt
+et le piqua cruellement au cou. Puis dix, vingt autres se jetèrent sur
+les autres soldats et les obligèrent à battre en retraite. L'auteur
+lui-même fut plus d'une fois mis en fuite par des Bourdons terrestres ou
+des Bourdons des pierres, dont il avait voulu recueillir les nids, ou
+pour les avoir seulement examinés de trop près.
+
+Toutes les espèces, selon Hoffer, sont susceptibles d'entrer ainsi en
+fureur et de devenir agressives, lorsqu'on les tourmente dans leur nid,
+surtout s'il est assez peuplé. Seulement, comme le Bourdon ne peut
+piquer commodément que de bas en haut, vu la disposition de son
+aiguillon, il lui faut un certain temps pour trouver une situation
+favorable à l'usage de son arme, tandis qu'une Abeille ou une Guêpe, au
+contraire, piquent à l'instant même où elles atteignent.
+
+* * *
+
+Les jeunes femelles, les futures reines, sortent peu du nid, si bien
+qu'on en voit beaucoup moins à la fin de l'été et en automne, que plus
+tard, au printemps. N'ayant aucun souci de la communauté au sein de
+laquelle elles sont nées, si on les voit quelquefois sur les fleurs,
+c'est pour leur propre compte; elles se bornent à humer le nectar, et
+l'on ne voit jamais de pollen dans leurs corbeilles, quoique Huber ait
+dit le contraire. Elles volent lourdement d'une fleur à une autre, ou se
+posent paresseusement sur une branche, pour se réchauffer au soleil des
+heures entières, en attendant la visite des mâles vagabonds. C'est vers
+le temps de la naissance des femelles que les sociétés de Bourdons
+atteignent leur apogée.
+
+A cette époque, la vieille reine vit encore, pelée, il est vrai, les
+ailes toutes déchirées sur leur bord. Bien rarement alors elle sort du
+nid, et si l'on en rencontre une, sa défroque est tellement usée, qu'il
+est parfois difficile de la rapporter à son espèce. Elle meurt enfin.
+Dès ce moment, la famille décline de jour en jour. La ponte des
+ouvrières et des petites femelles peut bien encore amener quelques
+naissances, mais elles sont loin de compenser les décès. La population
+décroît rapidement, les mâles se dispersent et ne rentrent plus. Les
+ouvrières, tous les jours plus éclaircies, n'en continuent pas moins
+activement leur mission, et luttent de leur mieux contre la ruine dont
+la maison est menacée. Les mauvaises journées, toujours plus nombreuses,
+les fleurs de plus en plus rares, les provisions épuisées et non
+renouvelées, la misère enfin, avec le froid, ont raison de leur courage;
+elles succombent l'une après l'autre, et avec elles les larves et les
+nymphes qui restent. Les jeunes femelles fécondées sont depuis longtemps
+parties. Chacune a trouvé pour son compte un abri contre les frimas qui
+vont venir, l'une dans un vieux tronc, l'autre dans un trou de muraille
+ou dans un épais tapis de mousse.
+
+Le silence et la mort règnent seuls dans la cité, si pleine naguère de
+mouvement et de vie. S'il y a quelques vivants, ce sont des parasites,
+la vermine, qui trouve encore là, pour la mauvaise saison, un abri qui
+lui permettra d'aller recommencer au printemps, en de nouveaux nids, le
+cours de ses déprédations.
+
+* * *
+
+Le Bourdon partage les goûts de l'Abeille pour les labiées et les
+légumineuses; mais il affectionne encore tout particulièrement les
+chardons de toute sorte, dont il fouille assidûment les capitules de sa
+longue trompe. Grâce au développement de cet organe, il peut atteindre
+le nectar au fond de corolles où ne peut parvenir la langue plus courte
+de l'Abeille. Telles sont la pensée et le trèfle rouge. De nombreuses
+expériences ont convaincu Darwin que le Bourdon est indispensable pour
+la fécondation de ces plantes, et que si le genre Bourdon venait à
+disparaître ou devenait très rare en Angleterre, la pensée et le trèfle
+rouge deviendraient aussi très rares ou disparaîtraient complètement.
+
+Mais il est des fleurs qui cachent leur nectar à des profondeurs telles,
+que seuls les Lépidoptères Sphyngides, dont la trompe est démesurément
+allongée, peuvent s'en emparer; il serait inaccessible aux Bourdons,
+s'ils n'usaient de l'ingénieux procédé que nous connaissons déjà, et qui
+consiste à pratiquer, à peu de distance du fond du tube, un trou qui
+leur permette d'y introduire leur trompe. Il n'est même pas nécessaire
+que le nectar se trouve trop profondément placé, pour que le Bourdon se
+décide à user de cet artifice. Il est très fréquent de trouver perforées
+des fleurs dont sa trompe peut atteindre le fond. Tel est le trèfle
+rouge dont nous venons de parler. Il suffit, pour que la perforation ait
+lieu, que les fleurs à corolle tubuleuse soient réunies en très grand
+nombre dans un lieu déterminé. C'est le cas d'un champ de trèfle, des
+vastes nappes couvertes de bruyères fleuries. On est surpris de voir le
+nombre de fleurs perforées que l'on trouve en ces circonstances. Darwin
+en cite de curieux exemples. «Je faisais une longue promenade, dit-il,
+et de temps en temps je cueillais un rameau d'_Erica tetralix_; quand
+j'en eus une poignée, j'examinai toutes les fleurs avec ma loupe. Ce
+procédé fut renouvelé fréquemment, et, quoique j'en eusse examiné
+plusieurs centaines, je ne réussis pas à trouver une seule corolle qui
+n'eût été perforée.... J'ai trouvé des champs entiers de trèfle rouge
+dans le même état. Le docteur Ogle a constaté que 90 pour 100 des fleurs
+de _Salvia glutinosa_ avaient été perforées. Aux États-Unis, M. Barley
+dit qu'il est difficile de trouver un bouton de _Gerardia pedicularia_
+non percé, et M. Gentry en dit autant de la Glycine.
+
+L'Abeille domestique elle-même sait employer ce procédé commode de la
+perforation, pour atteindre des nectars qui lui seraient autrement
+interdits. Il y a mieux. Elle sait aussi profiter des perforations qui
+sont l'ouvrage des Bourdons. Tous ces animaux, en opérant ainsi,
+n'agissent pas simplement sous l'impulsion de l'aveugle instinct. Ils
+font assurément preuve d'intelligence. On n'en peut douter, quand il
+s'agit de tirer parti du labeur d'autrui. Et pour celui que l'insecte
+exécute lui-même, le raisonnement est manifeste. Nous venons de dire que
+le Bourdon est parfaitement capable de s'emparer du nectar du trèfle
+rouge. Il troue cependant cette fleur, quand elle est en grand nombre.
+Quel en peut être le motif? Il n'y a que l'économie du temps. Il est
+avantageux pour le Bourdon et aussi pour l'Abeille de visiter en un
+temps donné le plus de fleurs possible. Une fleur trouée exige moins de
+temps pour être épuisée de son nectar qu'une fleur non perforée, et
+l'Abeille peut plus tôt passer de cette fleur à une autre.
+
+Darwin a fréquemment observé, dans plusieurs espèces de fleurs, que, la
+perforation une fois effectuée, Abeilles et Bourdons suçaient à travers
+ces perforations et allaient droit à elles, renonçant au procédé
+ordinaire, et finissaient même par prendre une telle habitude d'user de
+ces trous, que, lorsqu'il n'en existait pas dans une fleur, ils
+passaient à une autre, sans essayer d'introduire leur trompe par la
+gorge.
+
+Ainsi un premier acte d'intelligence pousse ces insectes à trouer les
+corolles tubuleuses, alors même que la longueur du tube n'exige pas
+cette perforation; un second effet de leur raison leur apprend qu'il y a
+avantage à user de cette perforation, une fois produite par d'autres; un
+troisième acte intellectuel leur fait adopter ce mode de visite, et les
+fait renoncer au mode ordinaire et normal. «Même chez les animaux haut
+placés dans la série, comme les singes, remarque Darwin, nous
+éprouverions quelque surprise à apprendre que les individus d'une espèce
+ont, dans l'espace de vingt-quatre heures, compris un acte accompli par
+une autre espèce, et en aient profité.» Nous sommes bien loin de cet
+instinct aveugle, inconscient, immuable, que certains naturalistes
+attribuent aux animaux, et plus particulièrement aux Insectes, leur
+refusant par suite tout acte relevant de l'intelligence. Nous ne voyons
+d'aveugle ici que l'esprit de système, l'homme et non la bête.
+
+Si la perforation des corolles est avantageuse aux Bourdons et aux
+Abeilles, on ne peut dire qu'elle le soit aux fleurs elles-mêmes, bien
+au contraire. Le trèfle, dont la fécondation est favorisée par les
+investigations normales des Bourdons, par l'introduction de la trompe de
+ces insectes dans la gorge de la corolle, perd absolument les bénéfices
+de cette introduction, quand la corolle est perforée. La fécondation
+croisée, d'une fleur à une autre, que toutes les observations démontrent
+avantageuse, quand elle n'est pas indispensable à la multiplication de
+la plante, devient alors impossible. La plante perd donc autant et plus
+que l'hyménoptère ne gagne, car celui-ci n'épargne guère le plus
+souvent que son temps et son travail, alors que la fleur y perd en
+fécondité amoindrie, ou devient même absolument infertile, si elle est
+incapable de se féconder elle-même, et exige impérieusement, pour mûrir
+ses graines, le pollen d'une autre fleur. Nouvelle preuve que chaque
+espèce tend à se développer suivant son intérêt propre, que tout n'est
+pas réglé en ce monde suivant les lois d'une harmonie préétablie et
+constante. Heureusement que le progrès est en somme le résultat de
+toutes ces tendances en sens divers ou opposés, et l'effet d'adaptations
+de plus en plus parfaites, plus dignes vraiment de notre admiration, que
+cette immutabilité, cet automatisme, que certains esprits s'évertuent à
+trouver partout dans la nature.
+
+* * *
+
+Peu d'hyménoptères ont autant de parasites que les Bourdons.
+
+Parmi les plus remarquables sont les Psithyres, leurs très proches
+alliés, à qui nous ferons l'honneur mérité d'un chapitre spécial.
+
+Un de leurs pires ennemis est un petit lépidoptère, une mite, l'_Aphonia
+colonella_, dont les chenilles enlacent parfois tout le nid d'un réseau
+de soie, à l'intérieur duquel elles dévorent en sûreté cellules et
+cocons. Quand leur nombre est suffisant,--et il peut s'élever jusqu'à
+plusieurs centaines d'individus,--c'en est fait de la famille des
+Bourdons, elle ne tarde pas à être anéantie. Bien des nids finissent de
+la sorte.
+
+De grosses et belles mouches, les Volucelles, ennemies aussi des Guêpes,
+sont quelquefois bien funestes aux Bourdons, dont elles dévorent les
+larves (fig. 30).
+
+Un autre diptère, curieux par ses formes, autant que par ses habitudes,
+le _Conops_ (fig. 31), à l'abdomen en massue, vit parmi les viscères
+mêmes du Bourdon, y subit toutes ses métamorphoses, et vient ensuite à
+l'extérieur, en disjoignant violemment les anneaux de l'abdomen. Douées
+d'une grande vitalité, ces mouches résistent fréquemment aux agents qui
+tuent leurs hôtes, et plus d'une fois un entomologiste a vu, au fond de
+ses boîtes, au printemps, un Conops sorti du corps d'un Bourdon capturé
+à la fin de la saison précédente.
+
+[Illustration: Fig. 30.--Volucelle zonée.]
+
+[Illustration: Fig. 31.--Conops.]
+
+Les Fourmis, dont on sait la friandise pour toute chose sucrée,
+s'introduisent souvent dans les nids des Bourdons, pour en piller les
+provisions.
+
+Les Mutilles (fig. 32), hyménoptères ayant l'aspect de grosses fourmis,
+dont le corps rouge et noir est orné de bandes et taches de poils
+blanchâtres, vivent souvent aux dépens des Bourdons. Leurs larves
+dévorent celles de ces derniers, et leur nombre peut être assez grand,
+en certains cas, pour diminuer notablement la population d'un nid, ou
+même l'anéantir.
+
+Une sorte d'_Acarus_, le _Gamasus Coleoptratorum_, envahit souvent le
+corps des Bourdons. Ce n'est qu'une sorte de commensal, et l'hyménoptère
+ne lui sert que de véhicule pour se faire voiturer dans les lieux où il
+doit trouver des vivres en abondance. Les jeunes femelles, qui se sont
+chargées en automne de ces poux, les conservent tout l'hiver, et les
+introduisent dans le nid qu'elles construisent au printemps suivant. Ils
+pullulent quelquefois par myriades dans les détritus qui s'accumulent
+sur le plancher.
+
+[Illustration: Fig. 32.--Mutilles.]
+
+Plusieurs petits mammifères, tels que le Mulot, la Souris, la Belette,
+le Renard, doivent compter parmi les destructeurs des Bourdons. Ils en
+ravagent les nids, mangent tout à la fois provisions et habitants. La
+Taupe aussi, dit-on, dans l'occasion, se régale des larves et des
+nymphes. Nous ne pouvons à ce propos ne pas mentionner l'opinion du
+colonel Newman cité par Darwin[10]. Il existerait, d'après cet
+observateur, une relation qu'on était loin de soupçonner entre des êtres
+aussi différents que les Chats, les Mulots, les Bourdons et certaines
+plantes visitées par ces derniers. Le nombre des Bourdons, dans une
+région donnée, dépendrait, dans une grande mesure, du nombre des mulots
+qui détruisent leurs nids. M. Newman, qui a beaucoup étudié les
+habitudes de ces hyménoptères, estime que plus des deux tiers de leurs
+nids sont ainsi détruits chaque année en Angleterre. Comme le nombre
+des mulots dépend de celui des chats, les nids des Bourdons doivent, par
+une conséquence forcée, être plus abondants près des villages et des
+petites villes qu'ailleurs. Et M. Newman affirme que c'est bien en effet
+ce qui a lieu. «Il est donc parfaitement possible, ajoute Darwin, que la
+présence d'un animal félin dans une localité puisse y déterminer
+l'abondance de certaines plantes, en raison de l'intervention des Souris
+et des Abeilles.»
+
+A la liste des ennemis des Bourdons, Schmiedeknecht ajoute l'homme
+lui-même, qui souvent bouleverse, sans s'en douter, avec la faux et le
+râteau, les nids dont le couvain est détruit. A quoi je puis ajouter le
+fait d'un jeune berger, qui me surprit beaucoup en me disant que les
+Bourdons, qu'il me voyait capturer avec mon filet, faisaient du miel
+comme les Abeilles. Pressé par mes questions, il me conta qu'il lui
+arrivait souvent de suivre leur vol en courant, de découvrir ainsi leur
+nid, et de s'emparer de leur miel. Ce gardeur de moutons avait tout seul
+trouvé le procédé qui sert à certains sauvages pour découvrir et piller
+les nids des Abeilles.
+
+* * *
+
+Les Bourdons sont répandus dans toutes les parties du monde, à
+l'exception de l'Australie. Ce sont plus particulièrement des animaux
+des régions froides et tempérées; quelques-uns sont même exclusivement
+arctiques. Aussi sont-ils de beaucoup plus fréquents dans les montagnes
+que dans les plaines. Les Alpes, les Pyrénées, le Caucase sont fort
+riches en Bourdons, tant en espèces qu'en individus.
+
+
+
+
+LES PSITHYRES.
+
+
+Les Psithyres sont les commensaux des Bourdons, leurs parasites, dans le
+vrai sens étymologique du mot. Ayant la même livrée, la même forme
+générale que leurs hôtes, ils ont des habitudes bien différentes. Autant
+le Bourdon est laborieux et actif, autant le Psithyre est lent et
+paresseux. Le même aliment les nourrit. Mais tandis que le Bourdon
+recueille lui-même ses provisions de bouche, et les emmagasine,
+dépensant à cela une somme considérable de travail, le Psithyre, lui, se
+nourrit d'aliments qu'il n'a point amassés. Profitant du labeur
+d'autrui, il glisse ses œufs, comme le Coucou, au milieu de ceux des
+Bourdons, et ses petits naissent, grandissent, nourris et choyés comme
+les enfants de la maison. La nature, hélas! nous donne parfois de bien
+mauvais exemples!
+
+Les analogies des Psithyres avec les Bourdons leurs hôtes sont tellement
+frappantes, qu'on les a longtemps confondus avec ceux-ci; et même,
+depuis que leurs mœurs parasitiques, découvertes par Lepelletier de
+Saint-Fargeau, sont connues de tous les naturalistes, il s'en est trouvé
+pour les maintenir dans le genre _Bombus_. Cependant l'absence
+d'ouvrières, le défaut d'organes de récolte chez les femelles,
+légitiment suffisamment la distinction des deux genres. Les tibias
+postérieurs des femelles de Psithyres sont dénués de corbeilles; ils
+sont étroits, convexes extérieurement, et velus, comme ceux des mâles;
+le premier article des tarses de la même paire de pattes est grêle,
+manque de brosses au côté interne, et du crochet caractéristique au
+haut de son bord postérieur.
+
+[Illustration: Fig. 33.--Psithyres.]
+
+[Illustration: Fig. 34.
+
+Jambe de Psithyre. Jambe de Bourdon.]
+
+Quant aux mâles, aucun bon caractère ne permet de les distinguer de ceux
+des Bourdons. L'œil exercé du naturaliste les reconnaît par habitude,
+comme des espèces familières, plutôt que par des caractères bien
+définis. Les mâles de Psithyres sont bel et bien de véritables Bourdons.
+
+* * *
+
+Si différentes que soient, dans leur ensemble, les habitudes des
+Bourdons et des Psithyres, elles conservent néanmoins quelques traits
+communs. Comme celles des Bourdons, les femelles des Psithyres,
+fécondées en automne, hivernent; puis, au printemps, un peu plus tard
+que les premières, elles sortent de leurs retraites. D'un vol assez
+lourd, on les voit se poser quelquefois sur les fleurs, plus souvent
+rôder çà et là, fureter dans les buissons, à la recherche des nids déjà
+commencés des Bourdons, pour s'y introduire furtivement et y pondre. A
+mesure que l'été approche, on en voit de moins en moins sur les fleurs;
+elles deviennent, comme les femelles de Bourdons, de plus en plus
+casanières, et ne se nourrissent guère plus qu'aux frais de leurs hôtes.
+Ceux-ci, en général, prennent leur parti de la présence de ces intrus.
+Avant la fin de l'été, les mâles se montrent, et bientôt aussi les
+jeunes femelles, et on voit les uns et les autres sur les fleurs durant
+tout l'automne. Les choses se passent ensuite comme chez les Bourdons;
+les mâles meurent avant les premiers froids, et les femelles fécondées
+cherchent un refuge pour y passer l'hiver.
+
+* * *
+
+La présence des Psithyres n'est pas rare dans les nids de Bourdons. Sur
+48 nids de _B. variabilis_ explorés par Ed. Hoffer, 35 seulement se
+trouvaient sans parasites. Cette intrusion n'est pas sans causer un
+préjudice plus ou moins grave aux légitimes habitants. Hoffer, à qui
+nous devons, sur le compte de ces parasites, une foule d'observations
+non moins intéressantes que celles qu'il a fait connaître au sujet de
+leurs hôtes, a reconnu qu'un nid est toujours plus faible, quand il
+contient des Psithyres, que lorsqu'il n'y en a point.
+
+Les Psithyres ne font donc pas que s'ajouter en surcroît à la population
+normale; ils ne se bornent pas non plus à se substituer, individu contre
+individu, aux Bourdons, car en ce cas la population totale devrait
+rester la même. Une aussi importante diminution oblige à croire qu'il y
+a suppression effective de larves des bourdons, ou plutôt de leurs
+œufs. Et il est permis de supposer que la femelle Psithyre, loin de
+se contenter d'introduire ses enfants dans la famille du Bourdon, doit,
+d'une façon ou d'une autre, détruire un certain nombre de ceux de son
+hôte. Il serait intéressant que l'observation vînt dire ce qui se passe
+positivement à cet égard.
+
+Les premiers observateurs, se fondant sur l'analogie, la presque
+similitude qui existe entre le vêtement des Psithyres et celui des
+Bourdons, ont cru que, grâce à cette trompeuse ressemblance, ces intrus
+parvenaient à mettre en défaut la vigilance de ces derniers, et à se
+faire passer, selon la propre expression de Lepelletier de
+Saint-Fargeau, «pour les enfants de la maison». C'était oublier la
+délicatesse extrême des sens de ces insectes, que de borner à la vue les
+moyens qu'ils ont de reconnaître les leurs. Dans leurs sombres
+retraites, il n'y a pas d'ailleurs à parler de la vue, qui ne leur peut
+être d'aucun secours. D'une manière générale, les couleurs d'un Psithyre
+sont, de celles qui conviennent à un Bourdon; mais il est absolument
+inexact qu'un Psithyre porte nécessairement la livrée de ses hôtes. Si
+les _Psithyrus rupestris_ et _vestalis_ ont respectivement à peu près le
+costume des _Bombus lapidarius_ et _terrestris_ qu'ils exploitent, le
+_Ps. Barbutellus_ ne ressemble guère au _B. pratorum_ qui l'héberge, et
+le _Ps. campestris_ est tout à fait différent des _B. agrorum_ et
+_variabilis_, ses nourriciers ordinaires.
+
+Les observations de Hoffer nous fournissent des renseignements précieux
+sur la nature des rapports qui existent entre Bourdons et Psithyres.
+Elles montrent, ce qu'on était loin de supposer jadis, que ces rapports
+sont quelque peu tendus, pour ne pas dire davantage.
+
+«Les Bourdons avec lesquels cohabitait déjà un Psithyre, dit cet habile
+observateur, semblaient trouver son apparition toute naturelle,
+lorsqu'il rentrait au nid; ni la reine, ni les ouvrières ne paraissaient
+le moins du monde gênées par sa présence. Pendant le mauvais temps ou
+pendant la nuit, tous reposaient côte à côte sur les gâteaux; cependant
+le Psithyre se tenait de préférence dans le bas, et le plus souvent en
+dessous des gâteaux. C'est là qu'il se réfugiait promptement, quand on
+dérangeait le nid, et même sous la mousse, s'il y en avait.»
+
+«Lorsque j'introduisais un parasite dans un nid de Bourdons qui déjà
+n'en possédait pas un autre, il s'élevait aussitôt un grand tumulte
+parmi les habitants, comme il s'en produit toujours à la rentrée d'un
+des leurs; tous se portaient vers lui d'un air hostile, mais sans
+essayer de le piquer ou de l'attaquer en aucune façon. Quant à lui, il
+se glissait aussi vite que possible sous les gâteaux, et peu à peu toute
+la société rentrait dans le calme.»
+
+L'entrée du parasite excite donc la colère des Bourdons, et l'intrus y
+échappe en se réfugiant avec promptitude en lieu sûr. Les choses se
+passent-elles toujours avec autant de placidité? On en peut juger par
+les lignes suivantes.
+
+«Le 14 août 1881, dit Hoffer, j'examinais un nid moyennement volumineux,
+de _Bombus silvarum_, et j'y trouvais, avec une vieille femelle, 10
+mâles et 29 ouvrières, une vieille femelle morte du _Psithyrus
+campestris_. Évidemment cette dernière avait dû se faufiler dans le nid
+du _Bombus_, et y avait été tuée, car il n'y avait pas d'autre parasite,
+et il n'en naquit aucun dans la suite.»
+
+Hoffer raconte encore qu'un Psithyre, qu'il avait introduit dans un nid
+de Bourdon, y fut mal accueilli et se sauva prestement. «Je conclus de
+ces faits, ajoute l'auteur, que les Bourdons connaissent parfaitement
+les pillards de leurs provisions; mais certaines formes, se sentant
+impuissantes vis-à-vis du parasite, dont la taille surpasse la leur de
+beaucoup, se résignent à subir sa société.»
+
+* * *
+
+Si l'on considère l'uniformité générale de l'organisation des Bourdons
+et des Psithyres, on est obligé d'admettre que les deux genres ne sont
+que deux formes d'un même type, et sont unies entre elles par la plus
+étroite affinité. Pour les naturalistes qui adhèrent à la doctrine du
+transformisme, cette parenté n'est pas purement idéale, elle est réelle.
+Le genre parasite ne serait qu'une lignée issue du genre récoltant, et
+ayant perdu les organes de récolte par suite de son adaptation à la vie
+parasitique.
+
+Nous avons vu plus haut que la rencontre, dans un nid de Bourdon,
+d'individus d'une autre espèce que celle à laquelle il appartient, n'est
+pas un fait très rare. Ce fait vient à l'appui de l'hypothèse. Ces
+habitudes ont dû exister anciennement comme aujourd'hui, de même que
+l'on voit, chez l'Abeille domestique, des sujets d'une colonie réussir à
+s'installer dans une autre, malgré l'hostilité que soulève d'ordinaire
+une pareille intrusion. On conçoit donc qu'une femelle, au réveil du
+printemps, en train de rechercher un lieu convenable pour y édifier son
+nid, ait rencontré un commencement de colonie déjà fondé par une
+femelle plus précoce; que, trouvant ce logis à sa convenance, elle s'y
+soit installée, ce que les fréquentes absences de la légitime
+propriétaire rendaient d'autant plus facile. Dispensée d'exécuter les
+travaux déjà effectués, et même de prendre part à leur agrandissement,
+elle aura pu, sans autre souci, vaquer à la ponte. Sa progéniture,
+héritant de la paresse maternelle, l'aura également transmise à sa
+descendance, toujours plus exagérée dans les générations successives; et
+en même temps l'atrophie graduelle aura de plus en plus dégradé et
+finalement fait disparaître les instruments de travail restés sans
+emploi. Ainsi a pu surgir de la souche des Bourdons, le rameau des
+Psithyres.
+
+
+
+
+LES MÉLIPONES.
+
+
+Les Mélipones et leurs très proches parentes, les Trigones, sont des
+Abeilles sociales propres aux régions tropicales. Fort nombreuses en
+espèces, on les trouve au Mexique, aux Antilles, surtout au Brésil;
+quelques-unes habitent l'Inde, la Chine, les îles de l'océan Indien; une
+espèce est même indiquée comme propre à l'Australie.
+
+Ces Abeilles (fig. 36) sont dépourvues d'aiguillon, ce qui, joint à
+quelques autres caractères, les distingue notablement des Abeilles
+domestiques et des Bourdons: ainsi leurs cellules alaires sont quelque
+peu différentes, et le premier article de leurs tarses postérieurs est
+autrement conformé, triangulaire au lieu d'être quadrangulaire, et
+dépourvu, à son angle supérieur et externe, du crochet caractéristique
+dont cet organe est muni chez le Bourdon et l'Abeille; les pattes sont
+proportionnellement plus longues, les tibias postérieurs, qui portent
+les corbeilles, beaucoup plus dilatés.
+
+[Illustration: Fig. 33.--Mélipone.]
+
+L'Abeille domestique, avec ses nombreuses races, est exclusivement
+propre à l'ancien monde. L'Amérique, qui ne possédait point d'Abeilles,
+mais qui ne tarda point à en recevoir après la conquête, tirait déjà des
+Mélipones et des Trigones les produits que l'_Apis mellifica_ procurait
+aux nations civilisées. Les sauvages Guaranis, les Botocudos, les
+Chiquitos, longtemps avant l'arrivée des Européens, recherchaient
+avidement le miel des Mélipones, et appréciaient surtout leur cire, qui
+leur servait pour l'éclairage et plusieurs autres usages.
+
+Quoique les espèces d'Abeilles américaines soient fort nombreuses, elles
+sont encore peu connues. Cela tient surtout à ce que les naturalistes
+qui les ont recueillies ne l'ont fait que par accident pour ainsi dire,
+occupés surtout de recherches d'autre nature. Aussi la biologie de ces
+insectes est-elle encore fort incomplète, et l'on ne sera pas surpris
+d'apprendre, par exemple, que sur 35 espèces décrites par Lepelletier de
+Saint-Fargeau, cet entomologiste n'a connu que trois mâles, dont deux
+isolés, et pas une seule femelle; et que F. Smith, sur 15 espèces
+ajoutées par lui à cette liste, ne fait connaître qu'un mâle. En sorte
+que, jusqu'à ces dernières années, aucune femelle n'avait encore été
+observée par un naturaliste.
+
+Un apiculteur distingué, domicilié jadis à Bordeaux, M. Drory, a eu la
+bonne fortune d'avoir en sa possession quarante-sept colonies de
+Mélipones ou Trigones, appartenant à 11 espèces différentes, dues à
+l'obligeance d'un apiculteur bordelais, établi à Bahia (Brésil). Grâce à
+cet observateur zélé, plusieurs lacunes de l'histoire de ces Abeilles
+ont pu être comblées. Nous ferons de nombreux emprunts aux intéressantes
+notices que M. Drory a publiées sur leur compte dans le _Rûcher du
+Sud-Ouest_.
+
+* * *
+
+La plupart des Mélipones, mais surtout les Trigones, sont plus petites
+que les Abeilles, et leurs proportions beaucoup plus grêles; l'abdomen
+surtout est considérablement rétréci chez quelques espèces. Quelques
+Trigones atteignent tout au plus 3 ou 4 millimètres. La _Mélipone
+scutellaire_ (_M. scutellaris_ Latreille) égale presque la taille de
+l'Abeille domestique, mais elle est beaucoup plus belle. Son corselet,
+noir avec l'écusson roux, est vêtu de poils roux-dorés; ses segments
+abdominaux sont ornés d'une agréable bordure blanche, la face de lignes
+blanchâtres.
+
+On connaît aujourd'hui, grâce à M. Drory, la femelle de la _Mélipone
+scutellaire_. Elle est très différente de l'ouvrière, que l'on
+connaissait depuis longtemps. Il y a même lieu de distinguer les
+femelles jeunes ou vierges des femelles fécondées ou reines. Les
+femelles vierges sont un peu plus petites que les ouvrières; leur
+couleur générale est brune; la tête et le corselet sont plus petits;
+l'abdomen est court et dépourvu de bordures blanches; les jambes sont
+plus grêles, d'un brun clair; les postérieures dénuées d'organes de
+récolte, comme chez la reine-abeille; les tibias convexes, couverts de
+poils soyeux; les antennes sont plus longues que chez l'ouvrière; la
+face est dépourvue des lignes blanches qui ornent la face de celle-ci.
+
+La femelle fécondée est, selon l'expression de M. Drory, un «véritable
+monstre», à côté de celle qui vient d'être décrite. L'énormité de son
+abdomen surtout la rend difforme: il est deux fois plus long, et large à
+proportion. Les anneaux en sont tellement distendus, que la membrane
+intersegmentaire, plus large que les segments cornés, fait que l'abdomen
+paraît blanc avec des raies brunes en travers. Un abdomen si pesant rend
+naturellement la démarche de la bête fort embarrassée. Quand elle
+marche la tête en bas, il traîne disgracieusement, pendant à droite ou à
+gauche par l'effet de son poids, et il retombe lourdement, quand elle
+passe d'un gâteau à un autre.
+
+Le mâle ressemble tellement à l'ouvrière, qu'il est très facile à
+confondre avec elle. Il en a les couleurs, avec des formes un peu plus
+grêles; il en diffère d'ailleurs, comme c'est la règle chez toutes les
+Abeilles, par un article de plus aux antennes et un segment de plus à
+l'abdomen, par l'absence de brosse et de corbeille aux pattes
+postérieures; enfin sa face est presque entièrement blanche.
+
+* * *
+
+Dans leur pays, les Mélipones établissent leurs nids dans le creux des
+arbres ou des rochers; quelques-unes nichent, comme les Bourdons, dans
+le sol. On en voit quelquefois cohabiter avec des termites, et vivre,
+dit-on, en bonne intelligence avec ces terribles rongeurs.
+
+Les nids des Mélipones sont très différents de ceux des Abeilles. Les
+gâteaux, au lieu d'être disposés verticalement, sont horizontaux. Un
+premier rayon est construit sur le plancher de l'habitation, soutenu par
+des colonnettes de cire. Ces cellules, pressées les unes contre les
+autres, sont hexagonales; celles du pourtour ont leur surface libre ou
+extérieure cylindrique, mais toutes ont le fond sphéroïdal. Elles sont
+naturellement verticales, puisque le gâteau est horizontal, et leur
+orifice est supérieur, leur fond inférieur, c'est-à-dire qu'elles sont
+dressées et non pendantes, comme les auteurs l'ont dit maintes fois, se
+répétant les uns les autres. Le premier qui en a parlé, Huber, doit
+avoir eu entre les mains un nid bouleversé sans doute dans le voyage,
+mal interprété en tout cas (fig. 37).
+
+[Illustration: Fig. 37.--Nid de Mélipone scutellaire.]
+
+Les cellules sont sur un seul rang, et non sur deux comme chez les
+Abeilles. Donc, moins d'économie de place et de matériaux que chez ces
+dernières.
+
+Chez les Abeilles, la ponte a lieu dans des cellules vides, et dès que
+la larve est éclose, un premier repas lui est servi et renouvelé au fur
+et à mesure de ses besoins. Chez les Mélipones, il en est tout
+autrement. Les cellules sont d'abord approvisionnées, l'œuf n'y est
+pondu qu'ensuite. Les ouvrières entassent dans la cellule de la pâtée de
+pollen jusqu'à atteindre environ les trois cinquièmes de la hauteur, et
+par-dessus, une petite quantité d'un aliment plus fluide, transparent,
+sans trace de pollen, quelque chose d'analogue à la gelée qui forme le
+premier repas de la larve d'Abeille. C'est là toute la ration d'une
+larve, ce qu'il lui faudra pour atteindre au terme de son développement.
+Cela fait, la reine s'approche de la cellule, s'assure, par une
+inspection qui paraît attentive, que tout est bien, puis se retourne,
+introduit le bout de son abdomen dans la cellule et pond un œuf.
+Pendant cette opération, plusieurs ouvrières sont là, entourant la
+reine, et comme si elles sentaient bien toute l'importance de l'acte qui
+s'accomplit, ne cessent de palper doucement de leurs antennes l'abdomen
+de la pondeuse. Enfin la reine se soulève; l'œuf, qui est assez gros,
+se voit dans la cellule; elle se retourne pour le regarder, constater
+que tout est bien, puis s'éloigne. Les ouvrières s'approchent aussitôt,
+pour se renseigner à leur tour; puis l'une d'elles, avec une promptitude
+inouïe, une étonnante dextérité, tournant autour de la cellule, en
+façonne le bord avec ses mandibules, de manière à l'infléchir en dessus.
+On voit graduellement ce bord se déprimer, puis s'étendre de la
+circonférence au centre, l'orifice se rétrécir de plus en plus, enfin
+disparaître. Pendant qu'elle évolue ainsi autour de l'axe de la cellule,
+l'ouvrière prend appui, du bout de son abdomen, sous le côté interne du
+bord qu'elle mordille. C'est donc le corps ployé en deux qu'elle
+travaille, posture on ne peut plus incommode, et qui va s'exagérant à
+mesure que l'opération avance; on voit son cou, tout blanc, se tendre de
+plus en plus, au point qu'il semble, dit M. Drory, qu'il va céder et se
+rompre. Mais bientôt, l'orifice devenu très petit, elle dégage son
+abdomen, et la fermeture s'achève en quelques coups de mandibules. «En
+moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, la cellule est operculée.»
+
+J'ai été moi-même témoin de cet étonnant spectacle, dans un nid de
+_Trigona clavipes_, que je devais à l'obligeance de M. Drory, et puis
+confirmer de tout point la description qu'il a donnée de la ponte.
+
+«L'insecte est donc forcé de se développer dans un récipient _sans
+air_», remarque l'habile apiculteur que je viens de citer. Cela peut
+surprendre, par comparaison avec ce qui a lieu chez les Abeilles, dont
+la larve grandit dans une cellule ouverte. Mais ce développement en
+chambre close est la règle, chez presque tous les Hyménoptères, et il
+existe, chez l'Abeille elle-même, pour toute la durée de l'état de
+nymphe.
+
+Le ver éclos mange d'abord la gelée liquide, puis il entame la pâtée
+compacte. Quand celle-ci est entièrement consommée ou à peu près, il a
+acquis toute sa taille. Il se file alors une coque de soie, pour subir
+ses métamorphoses, après quoi la jeune Mélipone ronge le haut de la
+cellule et se montre à l'état parfait.
+
+Les mêmes cellules, chez les Abeilles, servent successivement au
+développement de plusieurs générations d'ouvrières. Elles ne servent
+qu'une fois chez les Mélipones. Quand une cellule est devenue vide, les
+ouvrières en rongent les parois et n'en laissent subsister que le fond,
+qu'elles déblayent et nettoient des restes de pollen et autres résidus,
+en sorte que, lorsque tout l'étage est éclos, il n'en reste qu'une mince
+plaque, dont la surface, assez inégale, laisse voir les traces des fonds
+des cellules.
+
+Mais tandis que le couvain se développait dans ce premier étage, un
+second s'élevait au-dessus, reposant sur le premier par des piliers de
+soutènement, ingénieusement placés dans les angles des cellules
+inférieures, afin de ne pas en obstruer la cavité. L'ensemble formé par
+les deux étages est protégé par des lamelles de cire disposées tout
+autour, contournées, entortillées les unes dans les autres, de manière à
+ne donner accès dans le nid que par des chemins compliqués, des sortes
+de labyrinthes. Les étages se superposent ainsi les uns aux autres,
+ajoutant leur poids aux assises inférieures, qui fléchissent quelque
+peu, jusqu'à ce que le plafond soit atteint. L'ensemble présente alors
+l'aspect d'une sorte de cône, car les étages, de forme sensiblement
+circulaire, ont un diamètre de plus en plus étroit de la base au sommet.
+L'édifice arrêté dans son développement, la colonie cherche une autre
+demeure, fournit un ou plusieurs essaims, ou périt.
+
+* * *
+
+Chez les Abeilles, les cellules qui servent au développement des larves
+peuvent servir, en d'autres temps, de magasins pour les provisions. Les
+Mélipones ont des récipients spéciaux pour cet usage. Ce sont des outres
+de cire, en forme de godets, à fond arrondi, dont la dimension varie
+suivant l'espèce ou plutôt la taille des Mélipones qui les construisent.
+Chez la Mélipone scutellaire, ces amphores sont de la grosseur d'un
+œuf de pigeon, pas plus grosses qu'un pois chez l'_Imhati mosquita_.
+
+Ces outres sont attachées, en dehors des gâteaux, sur les parois du nid,
+et soudées les unes aux autres. A mesure que le nid s'élève, de nouveaux
+réservoirs sont superposés aux anciens; aussi ces derniers ont-ils les
+parois plus épaisses que les plus récents. Les uns reçoivent de la pâtée
+de pollen, les autres du miel. Tant qu'ils ne sont pas pleins, ils
+restent largement ouverts, et rien de plus curieux que de voir les
+butineuses venir y dégorger leur provision de miel ou s'y débarrasser de
+leur fardeau de pollen. Dès que les réservoirs sont remplis, ils sont
+fermés avec soin. Puis, quand la récolte journalière ne suffit plus à
+l'entretien, une urne, puis une autre sont mises en perce, et les
+habitants viennent y puiser par un petit orifice pratiqué à cet effet
+dans la partie supérieure et centrale du couvercle.
+
+* * *
+
+Les Mélipones et Trigones sont beaucoup plus vives, plus pétulantes que
+les Abeilles dans tous leurs mouvements. Quoique moins bien armées, et
+n'ayant que leur bouche pour attaquer et se défendre, elles sont plus
+batailleuses et plus pillardes. Par contre savent-elles se mettre à
+l'abri des invasions de leurs ennemis ou de leurs pareils, mieux que ne
+le font les Abeilles, dont la porte, largement ouverte, est plus
+difficile à défendre contre une attaque de vive force. Leur trou de vol
+est très petit et ne peut livrer passage qu'à un seul individu, en sorte
+qu'une seule sentinelle en peut garder l'entrée.
+
+Ce n'est pas tout. Ce trou de vol si étroit ne donne pas directement
+accès dans le nid. Un long tunnel, un boyau sinueux fait de cire, est le
+seul et unique chemin qui mène de la porte d'entrée aux étages à
+couvain, et de ceux-ci aux magasins, situés, comme on l'a vu, en dehors
+du labyrinthe feuilleté. C'est tout juste si deux ouvrières peuvent
+marcher de front dans ce chemin couvert, long parfois de plus de 20
+centimètres. Grâce à cette précaution, inconnue des Abeilles, mais dont
+on pourrait peut-être voir l'analogue dans le conduit qui mène au nid
+des Bourdons, les effluves odorants ne peuvent se répandre au dehors et
+éveiller les convoitises des insectes pillards. Autre avantage, la
+défense de la maison en devient beaucoup plus facile.
+
+«Le jour et la nuit, une sentinelle est en faction à la porte, et gare à
+celui qui approche! Même une Abeille est perdue. La sentinelle donne
+l'alarme et se jette la première sur l'ennemi, qui succombe toujours. Le
+dard venimeux de l'abeille ne lui sert à rien. La Scutellaire, bien plus
+agile qu'elle, lui tranche la tête ou le corselet d'un coup de ses
+mandibules, qui sont terribles, ou, si la Mélipone ou la Trigone est de
+petite taille, trois ou quatre à la fois se jettent sur l'abeille, la
+saisissent aux jambes, aux antennes, aux ailes, qu'elles mordillent avec
+fureur, et tous meurent ensemble, agresseur et défenseurs, ces derniers
+sans jamais lâcher prise.»
+
+Les petites espèces ferment leur trou de vol la nuit. S'il fait froid,
+la porte est construite d'une épaisse couche de cire; si, au contraire,
+il fait chaud, elle est mince et ressemble à un tissu transparent, à
+travers les mailles duquel les sentinelles passent leurs antennes.
+
+* * *
+
+Huber a constaté l'absence, chez les Mélipones, des _moules à cire_ qui
+se trouvent sous les segments ventraux des Abeilles. Mais comme ces
+moules manquent aussi aux Bourdons, Huber suppose qu'il doit en être des
+Mélipones comme de ces derniers, qui sécrètent de la cire à la façon des
+Abeilles. Il n'en est point ainsi. M. Drory a découvert qu'elle est
+produite, chez les Mélipones et les Trigones, non point sous les
+segments ventraux, mais sous la partie dorsale des segments, d'où elle
+se détache sous forme d'une pellicule fine, blanche et transparente,
+recouvrant tout le dessus de l'abdomen; les 5 premiers segments prennent
+part à cette formation.
+
+Chose bien étrange, les mâles, qui toujours, dans le monde des Abeilles,
+se font remarquer par leur paresse, feraient ici exception. M. Drory
+aurait reconnu que les mâles des Mélipones et des Trigones sécrètent de
+la cire, de la même manière que les ouvrières. Empressons-nous de donner
+acte à l'habile apiculteur de cette réhabilitation, dont ce sexe avait
+bien besoin.
+
+Fabriquant de la cire, ils peuvent, sans doute, concourir à
+l'édification des cellules et des réservoirs à provisions. C'est
+l'opinion de M. Drory. Mais il leur refuse la faculté de recueillir le
+pollen, que leurs pattes ne sauraient emmagasiner, ni le miel, que leur
+langue trop courte ne pourrait aller puiser dans les fleurs.
+
+La cire est absolument incolore, au moment où la Mélipone la prend sur
+son dos avec ses pattes postérieures. Travaillée, elle est de couleur
+brune, grossière, de consistance plus molle que celle des Abeilles.
+Comment s'opère sa transformation? Comme les Abeilles, les Mélipones
+pétrissent la cire avec leur bouche; au sortir de cette manipulation,
+elle a acquis sa couleur propre. C'est la salive, de toute évidence, qui
+s'y mêle et lui communique ses propriétés nouvelles. Cette salive, on le
+sait par les morsures parfois cruelles que ces insectes font pour se
+défendre, est jaune ou brune, d'une odeur forte et désagréable.
+
+* * *
+
+Les Mélipones font la collecte du pollen de la même manière que les
+Abeilles, et en forment, aux pattes de derrière, des pelotes
+proportionnellement beaucoup plus grosses. Quant à la propolis, que les
+Abeilles ne récoltent qu'au fur et à mesure de leurs besoins, les
+Mélipones et Trigones la ramassent en tout temps, et en font des
+réserves dans un coin de leur habitation. Très avides de tout ce qui
+peut leur être utile, elles pillent avec un empressement qui ressemble à
+de la fureur les vieilles ruches inhabitées; elles en grattent la
+propolis, et s'en font aux pattes des pelotes qu'elles emportent. M.
+Drory a même constaté à ses dépens, qu'elles ne dédaignent pas le vernis
+récemment employé. Pendant plus de quinze jours, il vit des Scutellaires
+et autres occupées à détacher le vernis dont il avait fait peindre un
+grand pavillon.
+
+Dans l'ardeur du pillage, ces violents insectes vont même jusqu'à se
+dépouiller entre eux.
+
+«Une fois, raconte M. Drory, j'ai fait beaucoup rire quelques amis, en
+les rendant témoins de ce genre de vol entre pillardes. Les Mélipones
+étaient occupées à ronger la propolis et à s'en faire d'énormes pelotes
+aux pattes de derrière. Les survenantes trouvaient plus simple de ronger
+ces pelotes, pour s'en approprier la matière. Et la préoccupation des
+premières était telle que, pour un temps au moins, le larcin
+réussissait. La volée s'en apercevait cependant quelquefois; elle
+défendait son bien, et de là une bataille, qui finissait bientôt par la
+fuite précipitée de la voleuse.»
+
+* * *
+
+Les Mélipones essaiment comme les Abeilles, mais l'essaim ne se pose pas
+à quelque distance de la ruche; il s'en va toujours au loin. Ici, la
+mère féconde, incapable de voler, vu l'énorme développement de son
+abdomen, reste probablement dans la souche. M. Drory suppose qu'une des
+femelles non fécondées, qu'on voit toujours en plus ou moins grand
+nombre dans la colonie, la quitte à un moment donné, et détermine ainsi
+la formation de l'essaim.
+
+L'Abeille a le vol hésitant et maladroit; fréquemment elle manque
+l'entrée de la ruche, se pose à côté ou tombe à terre. Le vol de la
+Mélipone est plus vif, plus élégant, et d'une remarquable précision. La
+Mélipone qui rentre au logis arrive rapidement et tout droit à la porte,
+et, «à peine l'a-t-on vue, dit M. Drory, qu'elle y a disparu». Avec
+autant d'agilité, la sentinelle se retire pour livrer passage à la
+butineuse, qui lui passe sur le corps, et elle reparaît aussitôt à son
+poste. Quand la population est un peu nombreuse, les entrées et les
+sorties sont très fréquentes, et ce va-et-vient de la sentinelle se
+répète avec une rapidité et une constance que rien ne lasse. S'il en
+fallait croire Huber, la même sentinelle demeurerait en faction toute
+une journée; mais cela paraît difficile à croire.
+
+Chez les petites espèces, un petit entonnoir en cire est construit en
+dehors du trou de vol. Son utilité s'explique par ce fait que, chez ces
+espèces, la population étant très nombreuse, le nombre des butineuses
+revenant de la picorée est quelquefois assez grand, pour que leur
+rentrée devienne difficile. Elles se posent alors sur le bord de
+l'entonnoir, autour duquel des factionnaires d'ailleurs montent une
+garde assidue, et chacune, à tour de rôle, se présente à l'entrée.
+
+Moins délicates que les Abeilles, qui ne tolèrent aucune impureté dans
+leur ruche, les Mélipones et les Trigones, qui ne sortent que lorsque le
+temps est très beau et la température au-dessus de 18° centigrades,
+accumulent leurs excréments, tant qu'elles demeurent au logis, dans un
+coin de leur habitation. Là aussi elles entassent maints débris et même
+les cadavres de leurs sœurs. Le beau temps revenu, des fragments sont
+découpés dans le tas et portés dehors.
+
+* * *
+
+«La plupart des Mélipones et des Trigones, dit M. Drory, sont des
+animaux inoffensifs. Des onze espèces que j'ai eu l'occasion d'élever,
+deux étaient un peu méchantes (_Melipona postica_ et _muscaria_), et une
+l'était beaucoup, la _Trigona flageola_, dont le nom local, fort
+expressif, et qu'on nous dispensera de traduire, est _caga fogo_. Les
+manifestations hostiles des deux premières espèces de Mélipones
+consistent à s'insinuer dans les cheveux de l'imprudent qui les approche
+de trop près, ainsi que dans la barbe, les cils, les oreilles, en
+faisant entendre un bruissement considérable, et répandant une odeur
+très pénétrante. Le seul moyen de s'en défaire est de fuir prestement,
+et de se peigner avec précaution. Si l'on s'obstinait à rester sur
+place, on risquerait d'avoir bientôt toute la colonie dans ses cheveux.
+
+«Mais quant aux _caga fogo_, c'est plus sérieux; leur nom seul dit
+comment se manifeste leur colère. Ils se jettent, comme leurs
+congénères, dans les cheveux, et aussi sur la figure et sur les mains;
+ils rentrent dans les manches, ils s'insinuent sous les vêtements, et
+ils mordent sans rémission et sans plus lâcher prise. Ils font un
+bruissement épouvantable, et répandent, par leur salive, une odeur
+tellement forte et pénétrante, que si vous en avez une douzaine ou deux
+dans votre moustache, vous risquez d'avoir des tournoiements de tête et
+de ressentir des nausées. Mais ce n'est pas tout. Leur salive est
+tellement corrosive, que chaque morsure forme une tache sur la peau, qui
+peut persister deux mois et plus. Pendant plus de huit jours, il est
+impossible de se peigner, tant les petites pustules causées par les
+morsures produisent une douleur atroce. C'est l'équivalent d'une vraie
+brûlure. Ces pustules sont remplies d'un liquide aqueux, et tout autour
+apparaît une auréole rougeâtre. Les marques de ces plaies persistent
+longtemps, plus de deux mois.»
+
+«Mon vénéré ami, M. Brunet, de Bahia, à la bonté duquel je dois toutes
+mes colonies, assailli par ces trigones, qu'il allait m'envoyer, a été
+tellement torturé par elles, qu'il en a été huit jours malade, alité, en
+proie à une fièvre très forte, et le charpentier, son aide, a dû rester
+quinze jours sans pouvoir travailler.»
+
+Hôtes d'un climat chaud, les Mélipones et les Trigones ne peuvent
+produire par leur propre chaleur la température nécessaire à leur
+existence dans nos contrées. Elles ne savent pas lutter contre le
+refroidissement, comme les Abeilles, en s'entassant les unes sur les
+autres et formant _la grappe_, selon l'expression des apiculteurs. A 18
+degrés, elles ne sortent qu'en très petit nombre; à 15 degrés pas du
+tout; à 10 degrés elles meurent. Au contraire, plus la température est
+élevée, plus elles sont vives, plus elles travaillent, et plus elles
+semblent être heureuses, dit M. Drory.
+
+«Il en résulte que ces insectes, si intéressants pour la science, n'ont
+aucune valeur matérielle, pour les apiculteurs d'Europe. Les jours de
+sortie, en été, sont déjà limités, et la proportion de miel est, par
+suite, très minime. Un hivernage artificiel occasionnerait des frais
+considérables, pour n'obtenir en définitive, avec beaucoup de peine,
+qu'un résultat négatif. Sur 47 colonies de ces abeilles exotiques que
+j'ai possédées, je n'ai réussi à en sauver que deux, qui ont traversé, à
+Bordeaux, l'hiver de 1873-74, pendant lequel j'ai hiverné 21 colonies à
+la fois. Mais au mois d'avril ces colonies étaient si faibles, qu'elles
+ne tardèrent pas à périr l'une après l'autre.»
+
+* * *
+
+Dans leur pays natal, si l'élevage en domesticité des Mélipones et des
+Trigones est peu rémunérateur, à cause du peu de durée de leurs
+colonies, leurs produits sont en général fort appréciés et activement
+recherchés. On attribue au miel de quelques-unes d'entre elles une
+grande puissance nutritive, et, à Santiago, des malades réputés
+incurables se mettent à la suite des chercheurs de nids de Mélipones,
+pour se nourrir exclusivement de miel et de maïs grillé. Partis
+exténués, émaciés, ils reviennent, dit Page[11], gros, gras et robustes,
+de ces expéditions curatives.
+
+On vend couramment dans les marchés de quelques villes de l'Amérique du
+Sud, les urnes à miel des Mélipones, que les Indiens vont recueillir
+dans les bois.
+
+D'après d'Orbigny, les Indiens de Santa-Cruz connaissent 13 espèces de
+ces Abeilles, dont 9 sont dépourvues d'aiguillon et donnent un miel
+excellent; 3 dont le miel est dangereux, et une seule armée d'un
+aiguillon et, pour cette raison, négligée.
+
+La préférée est une toute petite Trigone, longue de trois à quatre
+millimètres, appelée _Omesenama_ par les Indiens, et _Señorita_ par les
+Espagnols. Son miel est exquis. Parmi celles dont le miel est dangereux,
+d'autant plus que la saveur seule ne le distingue point des autres, on
+peut citer l'_Oreceroch_ et l'_Overecepes_, dont le miel occasionne
+d'affreuses convulsions, et l'_Omocayoch_, dont le miel exquis jouit de
+propriétés enivrantes, et fait perdre pour un temps la raison. Moins
+expérimentés que les Indiens, les Espagnols, de crainte d'erreur,
+n'osent se fier qu'à la petite _Señorita_.
+
+La cire brute, molle et brunâtre, est loin d'égaler celle de nos
+Abeilles. On parvient à l'utiliser cependant. Les sauvages l'emploient
+telle quelle à différents usages. Mais on est parvenu, par des procédés
+spéciaux, à la purifier et à la blanchir.
+
+* * *
+
+Si l'on compare les Méliponites aux autres Abeilles sociales, au point
+de vue de la perfection relative des sociétés qu'elles forment, il est
+manifeste qu'elles sont supérieures aux Bourdons et inférieures à
+l'Abeille domestique. L'organisation sociale peu compliquée des
+Bourdons, leur industrie rudimentaire, tout en les mettant au dernier
+rang parmi les Abeilles vivant en communauté, les rapprochent en même
+temps des Abeilles solitaires. Leurs sociétés sont annuelles, comme
+l'évolution biologique de ces dernières; leurs femelles, isolées,
+hivernantes, sont, pour un temps au moins, solitaires. La division du
+travail entre les divers individus associés est à son minimum.
+Anatomiquement et physiologiquement, les ouvrières bourdons diffèrent à
+peine des femelles véritables. Elles pondent comme celles-ci, quoique
+moins, et la femelle travaille comme les ouvrières, alors que, chez
+l'Abeille et la Mélipone, elle vit dans une royale paresse. De la grosse
+femelle à la plus petite ouvrière, tous les degrés existent, à tous
+égards, et il est des individus appelés indifféremment, et tout aussi
+légitimement, petites femelles ou grandes ouvrières.
+
+Les Mélipones tiennent beaucoup plus des Abeilles que des Bourdons. Leur
+organisation est plus semblable, dans ses traits généraux. Remarquons
+cependant que, par la conformation des pattes, le Bourdon ressemble plus
+que la Mélipone à l'Abeille. La Mélipone, à cet égard, s'est développée
+dans une direction un peu différente. Inversement, par
+l'approvisionnement des cellules, fait en une fois, le développement des
+larves en chambre close, la Mélipone a retenu, sans la moindre
+altération, un des traits les plus accentués des habitudes des
+solitaires. L'élevage au jour le jour, les soins continués aux larves
+pendant la durée de leur développement, sont, au contraire, chez le
+Bourdon et l'Abeille, un des côtés les plus remarquables de la vie
+sociale.
+
+Chez la Mélipone et l'Abeille, uniformité absolue des ouvrières entre
+elles, et distinction tranchée entre celles-ci et la reine, par suite
+division du travail portée à son plus haut point. La reine est pondeuse
+et rien de plus, inhabile à tout travail, incapable même de se nourrir
+toute seule. L'ouvrière, elle, n'a pour lot que le travail; de la
+maternité elle a perdu la faculté essentielle, pour n'en conserver que
+le labeur: nourrice dévouée, mais point mère. Sous ce double rapport,
+l'adaptation est aussi parfaite chez la Mélipone que chez l'Abeille.
+Peut-être même la première a-t-elle fait un pas de plus dans ce sens,
+car le développement monstrueux de l'abdomen rend la reine Mélipone
+incapable de s'élever sur ses ailes.
+
+Mais si nous apprécions l'une et l'autre au point de vue de leur
+industrie, la supériorité appartient sans conteste à l'Abeille.
+Perfection du plan, fini de l'exécution, économie des matériaux, de
+l'espace et du temps, les travaux de l'Abeille ont toutes ces qualités à
+un si haut degré, que la séparation des magasins et de la chambre à
+couvain, chez la Mélipone, la complication protectrice de l'entrée du
+nid, sont loin de les contrebalancer. L'habitation de la Mélipone, plus
+savamment conçue dans l'ensemble, est moins soignée dans les détails;
+celle de l'Abeille est plus simple dans le plan, plus savante dans
+l'exécution. C'est l'excellence dans la simplicité.
+
+
+
+
+APIDES SOLITAIRES
+
+
+
+
+LES XYLOCOPIDES.
+
+
+Les Xylocopes ouvrent la série des Abeilles solitaires.
+
+[Illustration: Fig. 38.--Xylocope.]
+
+Tout le monde a vu, dès les premiers soleils de mars, une sorte de gros
+Bourdon noir voler bruyamment autour des piquets, des charpentes, des
+vieux bois de toute sorte. C'est l'Abeille ronge-bois, la Xylocope à
+ailes violettes (_Xylocopa violacea_), la plus grosse de nos Abeilles.
+Un peu plus tard, on la voit beaucoup sur les fleurs, qu'elle dépouille
+activement de leur pollen et de leur miel. Les Légumineuses,
+particulièrement la Glycine, les Acanthes, où elle s'enfarine d'une
+façon grotesque, sont ses plantes préférées.
+
+Sa grande taille, le bruit qu'elle fait en volant, la font redouter du
+vulgaire. C'est pourtant un débonnaire animal, prêt à se sauver au
+moindre geste; bien armé, cela est vrai, mais n'usant de son redoutable
+aiguillon que dans le cas de légitime défense. C'est de plus un robuste
+ouvrier, un infatigable travailleur.
+
+Réaumur a décrit avec une parfaite exactitude les longs et pénibles
+travaux de la Xylocope.
+
+«Celle qui rôde au printemps dans un jardin, y cherche un endroit propre
+à faire son établissement, c'est-à-dire quelque pièce de bois mort d'une
+qualité convenable, qu'elle entreprendra de percer. Jamais ces Mouches
+n'attaquent les arbres vivants. Telle se détermine pour un échalas; une
+autre choisit une des plus grosses pièces qui servent de soutien au
+contre-espaliers. J'en ai vu qui ont donné la préférence à des
+contrevents, et d'autres qui ont mieux aimé s'attacher à des pièces de
+bois aussi grosses que des poutres, posées à terre contre des murs, où
+elles servaient de banc. La qualité du bois et sa position entrent pour
+beaucoup dans les raisons qui la décident. Elle n'entreprendra point de
+travailler dans une pièce de bois placée dans un endroit où le soleil
+donne rarement, ni dans du bois encore vert; elle sait que celui qui non
+seulement est sec, mais qui commence à se pourrir, à perdre de sa dureté
+naturelle, lui donnera moins de peine.» C'est pour un motif semblable,
+qu'on a vu une fois, au Muséum de Paris, une Xylocope s'établir dans un
+tube métallique, dont le calibre lui avait paru convenable.
+
+Lorsqu'elle a fait son choix, elle se met à l'ouvrage, qui exige, selon
+la remarque de Réaumur, de la force, du courage et de la patience. Elle
+commence par creuser un trou à peu près horizontal d'abord, qui
+s'infléchit, ensuite brusquement vers le bas, en un conduit vertical ou
+légèrement oblique. Cette galerie, large de 15 à 18 millimètres, est
+profonde de 20 à 30 centimètres, quelquefois davantage. Si l'épaisseur
+du bois le permet, une deuxième galerie, et même une troisième, sont
+établies à côté de la première. «C'est là, assurément, un grand ouvrage
+pour une Abeille, remarque Réaumur, mais aussi n'est-ce pas celui d'un
+jour; elle y est occupée pendant des semaines et même pendant des mois».
+
+[Illustration: Fig. 39.--Nid de Xylocope.]
+
+Pour exécuter ce pénible travail, la Xylocope n'a d'autres instruments
+que ses mandibules, solides, il est vrai, et terminées par un tranchant
+acéré. Des muscles puissants, dont le volume est indiqué par l'énorme
+tête qui les contient, actionnent ces robustes tenailles, qui enlèvent
+le bois par parcelles semblables à de la sciure. Quand on se tient, le
+soir venu, près d'une pièce de bois où une Xylocope a élu domicile, on
+perçoit un sourd grincement, de temps à autre interrompu; c'est
+l'infatigable taraudeur, qui n'a pas encore terminé sa journée et songé
+à prendre un repos bien gagné.
+
+La galerie suffisamment approfondie, tout n'est point terminé. La
+Xylocope entasse dans le fond une provision de pâtée pollinique jusqu'à
+une hauteur d'environ deux centimètres et demi. La quantité reconnue
+suffisante, un œuf est pondu par-dessus, puis une cloison
+horizontale, faite de sciure agglutinée par la salive de l'Abeille,
+vient enfermer le tout. Et voilà une première cellule. Une seconde, une
+troisième, autant qu'en comporte la longueur de la galerie, sont
+approvisionnées et clôturées de même (fig. 39).
+
+* * *
+
+Comment se fait, chez la Xylocope, la cueillette du pollen? Réaumur dit
+n'avoir jamais eu occasion de la surprendre dans cette occupation, ni
+l'avoir jamais vue rentrer au logis avec des pelotes aux pattes. Mais le
+célèbre observateur s'est gravement trompé, en prenant pour un organe
+collecteur de pollen, pour une sorte de corbeille, une petite cavité
+allongée, à fond lisse, creusée dans le haut de la partie interne du
+premier article des tarses postérieurs. L'erreur est d'autant plus
+inexplicable, que cette particularité est exclusivement propre au mâle;
+et Réaumur n'a cependant pas méconnu ce sexe, puisqu'il en décrit et
+figure d'autres organes avec sa fidélité habituelle.
+
+Nous ne trouvons pas, chez les Xylocopes, et nous ne verrons plus
+désormais, chez les Abeilles que nous aurons à passer en revue, les
+corbeilles que nous avons vues chez les Abeilles sociales. Cet organe si
+spécialisé est étroitement lié à la forme sous laquelle le pollen est
+transporté dans l'habitation. Toutes les Abeilles sociales mêlent, au
+moment de la cueillette, le pollen à du miel et en font une pâtée. De là
+la corbeille, c'est-à-dire une surface creusée et polie à la face
+externe du tibia. Aucune Abeille solitaire n'ajoute du miel au pollen en
+le récoltant. C'est à l'état pulvérulent qu'il est pris, et apporté tel
+quel au nid, où se fait le mélange, qui, dans tous les cas, est
+nécessaire. Or, cette poussière, sans cohésion, ne pourrait tenir
+entassée dans un récipient tel que la corbeille. L'Abeille solitaire la
+recueille à l'aide d'une brosse à longs crins, entre lesquels les petits
+grains polliniques s'arrêtent d'autant plus facilement que ces crins,
+loin d'avoir une surface lisse, sont rugueux, dentelés, ou même rameux.
+Bien différente de celle que nous connaissons chez l'Abeille domestique
+ou le Bourdon, cette brosse varie beaucoup de forme et de situation,
+suivant les diverses espèces de Solitaires. Dans la Xylocope, elle
+garnit la face externe du tibia postérieur, et se prolonge sur le
+premier article des tarses, qui est fort développé et beaucoup plus long
+que le tibia.
+
+* * *
+
+Successivement, et suivant l'ordre dans lequel ils ont été pondus, les
+œufs éclosent dans les cellules, c'est-à-dire de bas en haut. En
+sorte que, si, à un moment donné, on met à jour les galeries, on voit,
+dans les différentes chambres, les vers d'autant plus gros qu'ils sont
+logés plus bas. La pâtée, dans chaque chambre, diminue à mesure que le
+ver grossit; et quand il n'y en a plus, il a atteint toute sa taille.
+Après quelques jours d'un repos quelque peu agité, il se transforme en
+nymphe, plus tard en insecte parfait.
+
+C'est au fort de l'été, que les premiers-nés des Xylocopes commencent à
+se montrer. Leur mère est morte depuis peu. On voit de vieilles femelles
+toutes fripées, des ailes déchiquetées, voler encore dans les premiers
+jours du mois d'août.
+
+Qu'advient-il de la génération nouvelle? Réaumur n'en dit rien, et tout
+récemment on l'ignorait encore, si bien qu'un entomologiste allemand,
+Gerstæcker, admettait deux générations dans l'année, chez les Xylocopes,
+celle du printemps, dont nous avons vu les travaux, et celle qui éclôt
+en été. Il n'y en a qu'une. On peut d'abord reconnaître, que les
+Xylocopes qui volent à la fin de l'été et en automne, sont peu actives,
+lentes et paresseuses, tout autant que les jeunes femelles des Bourdons.
+Comme elles, on les voit de temps à autre sur les fleurs, pour y puiser
+leur propre subsistance, et faire de longues stases au soleil. Comme
+elles aussi, elles passent l'hiver dans divers réduits, dans les arbres
+creux, dans les galeries que leurs mères ont creusées, dans des trous du
+sol. Elles en sortent au printemps, comme transfigurées, douées d'une
+activité qui les fait se montrer partout, et paraître plus nombreuses
+qu'en automne. Contrairement à ce qui a lieu chez les Bourdons, ici les
+mâles hivernent comme les femelles. Mais ils ne vivent que peu de jours,
+et les femelles restent seules, pour vivre plusieurs mois encore, et
+exécuter les longs travaux que l'on sait.
+
+* * *
+
+[Illustration: Fig. 40.--Cératine.]
+
+Les _Cératines_ (fig. 40) sont de charmantes petites Abeilles, au corps
+bleuâtre, parfois bronzé, avec une tache blanche sur la face, dont les
+affinités ont été souvent méconnues. Ce sont véritablement, malgré leur
+exiguïté, de proches parentes des Xylocopes, dont elles reproduisent les
+traits et les mœurs. Leur taille ne dépasse guère quelques
+millimètres; l'une d'elles (_C. parvula_), n'en mesure que trois et
+demi; les plus grosses, les géantes du genre, atteignent jusqu'à 12
+millimètres. Qu'est-ce à côté de la Xylocope, qui dépasse un pouce? Les
+Cératines sont des Xylocopes en miniature.
+
+Assez longtemps l'on a cru, sous prétexte que les Cératines ne possèdent
+pas d'organes apparents de récolte, qu'elles étaient parasites d'autres
+Abeilles. Léon Dufour a démontré qu'elles sont nidifiantes. Mais, plus
+faibles que les Xylocopes, ce n'est pas au bois qu'elles s'adressent
+pour y creuser des galeries: la moelle de certains végétaux, surtout
+celle des ronces sèches, est la seule matière qu'elles travaillent.
+Leurs cellules ne diffèrent point, à part le volume, de celles des
+Xylocopes. Édifiées au printemps, c'est en été aussi qu'elles donnent la
+génération nouvelle. Celle-ci, mâle et femelle, inactive pendant
+l'automne, hiverne pour n'entrer en activité qu'au printemps suivant, un
+peu plus tard que les Xylocopes.
+
+Les ronces sèches sont encore utilisées par les Cératines pour leur
+sommeil hivernal. Durant toute la mauvaise saison, on peut trouver dans
+les ronces des Cératines engourdies, quelquefois en grand nombre dans la
+même galerie. Elles sont là, par 10, 12 et plus, à la file, la tête
+tournée vers le bas, et si l'on brise la ronce qui les contient, on les
+voit marcher lentement à reculons du côté de l'orifice supérieur. Il est
+à remarquer que, dans ces sortes de dortoirs, on ne trouve jamais de
+mélange d'espèces. Certaines, réputées très rares, ne se trouvent en
+nombre que dans les ronces, en hiver; c'est à peine si, de loin en loin,
+on en rencontre un individu sur les fleurs. Tel est le cas précisément
+de la _Ceratina parvula_ déjà mentionnée, qui se trouve à Marseille et
+dans quelques autres parties de l'Europe méridionale. Elle mérite encore
+à un autre titre d'être signalée, car on n'en connaît encore que la
+femelle. Cela tient sans doute à ce que, dans cette espèce, par une
+remarquable exception, le mâle meurt avant l'hiver, ainsi qu'il arrive
+chez les Bourdons.
+
+Tandis que les Cératines s'associent d'ordinaire pour passer l'hiver en
+commun, les Xylocopes ne se rencontrent guère qu'isolées. Toutefois, M.
+Marquet m'a dit avoir plus d'une fois trouvé plusieurs individus du _X.
+cyanescens_ hivernant, comme les Cératines, à la queue leu-leu, dans une
+tige sèche d'Asphodèle, de _Phragmites_ ou autre plante creuse. Le _X.
+minuta_, dans les environs de Royan, se rencontre parfois logé de la
+même façon dans les tiges mortes de l'Angélique. Une analogie de plus
+avec les Cératines.
+
+* * *
+
+Les Xylocopes ont pour parasite un superbe hyménoptère, du groupe des
+Scoliens, le _Polochrum repandum_, à corps cerclé de noir et de jaune,
+dont la larve dévore celle de l'Abeille et se file ensuite un cocon
+brun, que l'on trouve quelquefois dans les cellules de la Xylocope. Cet
+insecte, dont le docteur Giraud a fait connaître les habitudes, paraît
+être fort rare.
+
+Les Cératines, de leur côté, hébergent un parasite, bien différent, mais
+qui n'est pas pour nous tout à fait un inconnu. C'est un Diptère
+Conopide, qui se comporte vis-à-vis des Cératines comme son congénère,
+l'ennemi des Bourdons. Mais il est, naturellement, de taille très
+petite. Il m'est arrivé mainte fois de trouver, mortes dans les ronces,
+pendant l'hiver, des Cératines dont les segments abdominaux étaient
+fortement distendus. Ces cadavres, conservés jusqu'à la belle saison,
+donnaient au printemps le frêle _Physocephala pusilla_.
+
+* * *
+
+Le genre Xylocope, représenté en Europe par une dizaine d'espèces
+seulement, en compte près de 150, répandues dans toutes les parties du
+globe, l'Australie comprise. Beaucoup de ces espèces exotiques portent
+la livrée sombre de notre Ronge-bois indigène; mais la plupart sont
+beaucoup plus belles, ornées qu'elles sont de bandes ou de taches
+formées de poils dont les couleurs vives, jaune, fauve, roux, ou même
+blanc, tranchent sur un fond noir. Quelquefois les deux sexes présentent
+une disparité fort remarquable, et telle qu'on ne soupçonnerait jamais
+qu'ils forment une seule et même espèce: tel mâle est olivâtre, et sa
+femelle est noire avec le dos jaune serin; un autre est entièrement
+fauve, et sa femelle toute noire. Quelques espèces atteignent des
+proportions colossales, comme le _X. latipes_, qui peut dépasser 35
+millimètres.
+
+On ne connaît guère qu'une quarantaine d'espèces de Cératines, ce qui
+tient pour une bonne part, sans doute, à leur petitesse, qui les fait
+échapper à l'attention des naturalistes voyageurs. Quelques-unes, comme
+le _C. hieroglyphica_, sont bariolées de jaune.
+
+
+
+
+LES ANTHOPHORIDES.
+
+
+Plus encore que les Xylocopides, les Anthophorides diffèrent des
+Abeilles sociales. Leurs organes de récolte, comme ceux de l'Abeille
+Ronge-bois, consistent en une brosse tibio-tarsienne, mais beaucoup
+mieux caractérisée par la longueur des poils qui la forment et qui
+épaississent considérablement leurs pattes postérieures. Ajoutons
+quelques particularités dans les organes buccaux, dans la nervation des
+ailes, nous aurons les principaux caractères distinctifs de la famille.
+
+Plus élégantes de formes, plus coquettes de parure, les Anthophorides
+sont de fort jolies Abeilles, mais bien peu connues du public, car leur
+taille médiocre ne les signale point à l'attention.
+
+[Illustration: Fig. 41.--Anthophore à masque.]
+
+Leur genre le plus important est celui des Anthophores (_Anthophora_).
+Ce nom, qui signifie _Porte-fleurs_, est on ne peut plus mal appliqué,
+attendu que les Anthophores ne portent jamais des fleurs autre chose que
+le pollen. Nous n'en prendrons point prétexte toutefois, comme il est
+banal de le faire, pour nous élever contre les abus de la terminologie
+scientifique, ni surtout pour changer cette appellation défectueuse,
+comme des esprits chagrins en prennent quelquefois la liberté, ajoutant
+ainsi, sans le vouloir, un mal à un autre.
+
+Abondamment répandues dans toutes les parties du globe, nombreuses en
+espèces et en individus, les Anthophores habitent de préférence les
+contrées chaudes du nouveau et de l'ancien monde. On a déjà remarqué que
+ce genre est surtout européen, car près d'un tiers des espèces décrites
+appartiennent à la faune circumméditerranéenne, un autre tiers à
+l'Europe centrale et septentrionale (Dours). Mais il y a lieu de croire
+que ces proportions changeraient sensiblement, si les faunes
+extra-européennes étaient mieux connues.
+
+Les espèces de nos climats ont en général, sur un tégument sombre, une
+villosité délicate, souvent veloutée, formant une parure sobre, élégante
+plutôt que riche, où les nuances plus ou moins vives du roux et du fauve
+se marient diversement au blanc éclatant ou au noir profond. Mais
+quelques espèces des Indes et de l'Australie se parent de poils
+écailleux dont l'éclat rivalise avec celui des plumes des Colibris;
+quelquefois l'épiderme lui-même s'illumine de teintes métalliques
+cuivrées ou violâtres.
+
+* * *
+
+Les Anthophores commencent à voler dès les premiers beaux jours,
+affectionnant particulièrement les Labiées, sur lesquelles,
+indistinctement, butinent la plupart des espèces. Mais quelques-unes ont
+des préférences. L'_Anthophora quadrimaculata_ ne visite guère que les
+_Stachys_; l'_A. furcata_ est vouée à la Mélisse; l'_A. femorata_ est
+fidèle à la Vipérine (Borraginée). En Algérie, où les Labiées
+printanières sont rares, nous dit le docteur Dours, auteur d'une
+monographie du genre, les Anthophores se fixent sur les Asphodèles, qui
+couvrent les plaines incultes de leurs nombreuses panicules.
+
+La plupart des espèces d'Anthophores sont printanières; un petit nombre
+sont estivales; quelques-unes seulement volent encore en automne.
+
+Ce sont bien les plus vives de toutes les Abeilles. Un auteur anglais,
+Shuckard[12], parlant de l'une d'entre elles, qualifie sa vivacité
+d'_électrique_. Telle est la vélocité de leur vol, que souvent elle les
+dérobe à la vue; un chant particulièrement aigu et caractéristique dit
+seul au chasseur d'Hyménoptères que c'est une Anthophore qui passe. Mais
+il n'a pas le temps de brandir son filet, la pétulante Abeille, avec sa
+gaie chanson, est déjà bien loin. Il faut, pour s'emparer de ces agiles
+créatures, ou bien les suivre sur les talus où elles nichent et
+cherchent un abri pour la nuit ou contre les intempéries, ou sur les
+bouquets de Labiées, où elles butinent avec une élégante dextérité. Se
+poser légèrement sur une corolle, s'enlever aussitôt pour passer à une
+autre, ce n'est plus la lenteur maladroite du Bourdon ou de l'Abeille.
+L'Anthophore visite bien 10 à 12 fleurs quand ces derniers n'en voient
+que 2 ou 3.
+
+L'auteur anglais que nous citions tout à l'heure a émis l'idée, au moins
+originale, qu'il serait possible de ranger les chants des diverses
+espèces d'Abeilles dans une échelle musicale, suivant leur tonalité. Une
+charmante petite Anthophore, la _bimaculata_, est, selon lui, la plus
+musicale de toutes les Apiaires. «Ce n'est pas, nous dit-il, un
+bourdonnement monotone et endormant que le chant de cette Anthophore,
+mais une jolie voix de contralto; c'est la vraie Patti des Abeilles. La
+rapidité de ses évolutions ajoute à l'intensité de son chant, et sa
+vélocité est quelquefois remarquable. Elle s'élance comme un trait de
+lumière, et la vitesse de son approche ou de son éloignement module
+agréablement ses accents.»
+
+* * *
+
+Presque tous les mâles d'Anthophores diffèrent de leurs femelles par la
+couleur jaune ou blanche de la face. Rarement ils partagent avec la
+femelle cet attribut presque exclusif de leur sexe. Ils s'en distinguent
+mieux par la conformation de leurs pattes. Ces organes, impropres à tout
+travail, sont ordinairement plus grêles, en tout cas dénués de brosses.
+Certains ont les tarses intermédiaires longuement ciliés, munis de
+grandes houppes de poils en éventail au premier et au dernier article.
+D'autres ont les fémurs renflés, les tibias armés d'épines, d'apophyses,
+de plaques, qui parfois les rendent difformes. Une taille plus petite,
+des proportions moins robustes différencient encore les mâles. C'est
+d'ailleurs une règle qui souffre bien peu d'exceptions parmi les
+Abeilles, et en général parmi les Insectes, que le sexe fort n'est point
+le sexe mâle. Il n'est pas pour cela le sexe beau, au contraire. Cela
+est certain, tout au moins chez nos Anthophores. Bien souvent la parure
+diffère d'un sexe à l'autre, assez même parfois, pour qu'il soit
+impossible de les apparier sans autre renseignement. De là le nom de
+_dispar_, donné à telle espèce qui n'est pas seule à mériter l'épithète.
+En pareil cas, ce n'est jamais le mâle qui est le mieux partagé.
+
+[Illustration: Fig. 42.--Jambe postérieure d'Anthophore (brosse
+tibio-tarsienne).]
+
+Une loi bien connue de l'évolution des Insectes veut que les mâles
+éclosent avant les femelles. Cette règle s'affirme tout particulièrement
+chez les Abeilles solitaires. Depuis longtemps les Apidologues ont
+signalé, soit d'une manière générale, soit à propos de quelque espèce
+déterminée, cette précocité des mâles. Croirait-on qu'elle ait pu faire
+de nos jours l'objet d'une dissertation inaugurale? Le fait s'est
+pourtant produit dans une université d'Allemagne. La Haute Faculté de
+philosophie d'Iéna conférait, en 1882, le grade de docteur à M. W. H.
+Müller, de Lippstadt, pour avoir démontré, par des exemples, que les
+mâles, chez les Abeilles, se montrent avant les femelles. Alléché par le
+titre savant de ce travail, _La protérandrie des Abeilles_, nous avons
+eu la curiosité de savoir ce qui se trouvait dessous, nous attendant
+bien à quelque découverte nouvelle de la science allemande. Nous n'avons
+trouvé rien de neuf, rien que ne sache le collectionneur d'Hyménoptères
+encore novice, qui a filoché quelque peu dans les champs.
+
+Les Anthophores mâles se montrent donc plus tôt que leurs femelles.
+Longtemps ils les attendent, visitant les touffes de Labiées odorantes,
+courant d'un vol rapide le long des talus ensoleillés où leurs compagnes
+sommeillent encore, guettant, pour la happer au passage, la première
+fraîche éclose. Et plus d'un a la défroque ternie, les ailes fripées, le
+jour de ses noces.
+
+Un mâle a-t-il aperçu une femelle, aussitôt il s'attache à ses pas, la
+suit comme son ombre, planant, immobile, à 20 ou 30 centimètres en
+arrière, _feminæ assiduus comes_, dit Kirby, _quam, dum nectar florum
+sugit, lætus circumvolat_.[13] Quitte-t-elle une fleur pour passer à une
+autre, il se déplace avec elle, comme retenu par un fil invisible qui
+maintiendrait la distance. Peu à peu cependant il s'approche par petits
+élans contenus, et semble vouloir appeler son attention. Puis tout à
+coup, emportés l'un et l'autre dans un essor vertigineux, ils
+disparaissent dans les airs.
+
+* * *
+
+A l'exception de l'_Anthophora furcata_, qui niche dans le bois, toutes
+les Anthophores confient leur progéniture à la terre. Elles construisent
+leurs nids dans les talus exposés au levant ou au midi, quelquefois dans
+les murailles. La femelle, seule à exécuter ces travaux, commence par
+creuser dans l'argile un tuyau cylindrique, horizontal d'abord, puis
+infléchi vers le bas. A ce couloir d'entrée, dont les parois sont polies
+avec soin, font suite plusieurs chambres, dont le nombre varie suivant
+les espèces, et qui toutes ont leur orifice dans la galerie principale.
+Leurs parois ne sont pas simplement entaillées dans la terre; un crépi
+d'un à deux millimètres, d'une consistance supérieure à celle du sol,
+les revêt entièrement; la surface interne de ce stuc, fait d'argile
+gâchée avec la salive de l'Anthophore et purgée de tout grain de sable,
+est polie avec une rare perfection. Toutes les précautions sont prises
+pour ménager la peau sensible des larves, à qui ces cellules serviront
+de berceau (fig. 43 et 44).
+
+[Illustration: Fig. 43.--Cellule ou coque en terre de l'Anthophore à
+masque.]
+
+[Illustration: Fig. 44.--Cellule d'Anthophore à masque contenant une
+larve; au fond se voit un culot de résidu pollinique et en haut le
+bouchon de terre, fait de plusieurs couches, qui ferme la cellule.]
+
+Le terrain dans lequel travaille l'Anthophore est souvent difficile à
+entamer. Mais elle possède l'art de le ramollir, pour ménager les
+efforts de ses mandibules. A cet effet, avant d'attaquer l'argile, elle
+l'imbibe d'une goutte de liquide dégorgé, et la terre ainsi détrempée
+cède sans grande peine. Ainsi opère du moins l'_A. parietina_, que l'on
+surprend souvent puisant le liquide nécessaire à ses travaux au bord des
+petits ruisseaux ou des flaques d'eau situés à peu de distance du
+terrain qu'elle exploite. Elle est peu difficile, du reste, quant au
+liquide qu'elle emploie. A défaut d'eau pure, elle ne dédaigne pas de se
+servir d'eau souillée par toute sorte d'immondices. M. Gribodo assure
+qu'elle n'hésite pas à absorber jusqu'au purin découlant des fumiers. On
+éprouve quelque peine à voir une aussi charmante bête, sans souiller
+toutefois le noir velours de sa robe, humer avidement de sa trompe
+tendue les liquides les plus infects.
+
+[Illustration: Fig. 45.--Nid de l'Anthrophora parietina.]
+
+[Illustration: Fig. 46.--Section de la galerie et de la cheminée de
+l'Anthophora parietina.]
+
+Cette même maçonne a la singulière habitude de se servir d'une partie
+des matériaux qu'elle extrait du sol, pour édifier, à l'orifice de la
+galerie qu'elle est en train de creuser, une cheminée recourbée vers le
+bas, dont la longueur peut atteindre 6 à 7 centimètres (fig. 45 et 46).
+Ce tube, assez fragile, est fait de petits grumeaux de terre, soudés
+irrégulièrement les uns aux autres, laissant entre eux des intervalles
+qui font de l'ensemble un travail à jours assez grossièrement guilloché.
+Il est fort curieux de voir l'abeille en train d'allonger sa cheminée.
+Quand elle a détaché du fond de la galerie une petite motte de terre
+détrempée, elle la prend entre ses mandibules, et, marchant à reculons
+jusqu'au bord extérieur de la cheminée, elle la fait passer, d'une paire
+de pattes à l'autre, à la place où elle doit être fixée, et là un
+mouvement rapide de l'extrémité de l'abdomen, une sorte de frémissement,
+l'applique et lui donne la disposition voulue. Aussitôt l'Anthophore
+disparaît, retourne au fond de la galerie détacher encore une charge de
+terre, qu'elle apporte et colle de même à l'extrémité de son tube. Ainsi
+s'accroît ce dernier. Mais il ne faut pas croire, comme on l'a dit
+souvent, que toute la terre extraite de la galerie et des cellules soit
+employée à la formation de la cheminée. Bien au contraire, c'est la
+moindre partie des déblais qui sert à cet usage. Au pied du talus,
+exactement au-dessous de l'endroit où travaille l'Anthophore, s'élève en
+effet une petite pyramide de terre, dont le volume augmente à mesure
+que le travail progresse. On voit d'ailleurs l'ouvrière jeter souvent
+dehors la boulette de terre qu'elle vient d'extraire.
+
+Quel est l'usage de la cheminée? On a dit qu'elle pouvait servir à
+garantir le nid contre l'invasion des parasites. Mais que peut faire à
+cela un allongement de quelques centimètres au vestibule qui donne accès
+dans les cellules? Il n'y a qu'à voir les parasites entrer et sortir
+librement par cette cheminée qui est censée devoir les écarter, pour
+comprendre qu'elle ne constitue pas pour eux le moindre obstacle. Il est
+même probable, que la saillie de cet appendice au-dessus de la surface
+du talus appelle l'attention des insectes voletant dans le voisinage,
+les invite à se poser dessus, et favoriserait plutôt les méfaits des
+brigands de toute sorte qui déciment la race de la pauvre _pariétine_.
+
+Convenons que le but véritable de cette construction nous échappe. Le
+seul usage qu'on lui connaisse, c'est de conserver à portée de l'abeille
+des matériaux de remblai dont elle peut avoir besoin. On la voit en
+effet, quand elle est en train de clôturer les cellules, entamer la
+cheminée, en enlever un fragment après l'autre, et les emporter dans
+l'intérieur de la galerie. Tous les travaux finis, ce qui reste de la
+cheminée sera emporté par la première ondée, et il n'en restera plus de
+trace.
+
+Mais revenons aux cellules. Elles sont construites, approvisionnées,
+puis fermées l'une après l'autre, à peu près comme cela se passe chez la
+Xylocope. Le pollen, apporté dans les brosses sans mélange d'aucun
+liquide, est mêlé de miel et pétri à l'entrée de la cellule, puis déposé
+dans le fond. Nombre d'allées et venues sont nécessaires pour que la
+quantité soit suffisante. Un œuf est alors déposé dessus, et
+l'Anthophore, reprenant la truelle, se met à maçonner l'entrée. Elle
+façonne de la terre pétrie avec de la salive et la dispose sur le bord
+de la cellule, en anneaux concentriques de plus en plus petits, jusqu'à
+fermeture complète. Une première assise est renforcée par une seconde et
+plus, jusqu'à une épaisseur de plusieurs millimètres. Le couvercle
+achevé présente extérieurement une surface lisse, un peu concave. La
+cellule close, dont la forme varie suivant les espèces, ressemble assez
+à un petit dé à coudre un peu élargi vers le bas (fig. 43), légèrement
+courbé dans sa longueur, en sorte qu'un côté est un peu plus ventru que
+l'autre. C'est le côté inférieur, celui sur lequel, les provisions
+consommées, la larve repose couchée sur le dos, la tête fléchie sur la
+poitrine et toujours placée vers l'orifice (fig. 44).
+
+L'_Anth. personata_, la plus grande des espèces françaises, ne fait
+jamais plus de cinq cellules au bout de son couloir. D'autres espèces en
+construisent un bien plus grand nombre, en les empilant à la file.
+L'_Anth. dispar_ en fait 10 ou 11. Certaines espèces peuvent aller
+jusqu'à 20. Mais ces chiffres ne doivent pas être pris comme donnant la
+mesure de la ponte entière. On a lieu de croire, en effet, que la même
+femelle peut creuser plus d'une galerie. Cela est surtout probable quand
+il s'agit de l'_A. personata_.
+
+Cette dernière, son travail terminé, laisse sa galerie toute grande
+ouverte, après en avoir uni la paroi et effacé toute trace des cellules.
+De gros trous, de la largeur du doigt, font reconnaître, dans les talus,
+les colonies de cette Anthophore. L'_A. parietina_, au contraire, bouche
+avec soin sa galerie, au niveau même de la surface du talus, si bien
+que, la cheminée détruite, plus rien ne révèle à l'extérieur la présence
+de ses nids.
+
+* * *
+
+Lorsqu'un terrain a toutes les qualités qui plaisent aux Anthophores, ni
+trop dur, ni trop friable, plutôt argileux que sableux, surtout bien
+exposé aux rayons du soleil, on les voit quelquefois par centaines et
+par milliers l'exploiter à la fois. Point d'accord toutefois; nulle aide
+fraternelle; chacun pour soi. C'est merveille de voir cet essaim
+bourdonnant, inoffensif d'ailleurs, ces Abeilles qui vont et viennent,
+sans jamais se heurter, ni se gêner l'une l'autre, chacune active à sa
+besogne et n'ayant souci du voisin. Parmi ces trous, qui tous se
+ressemblent, chaque maçonne reconnaît le sien et s'y jette sans hésiter.
+
+Quelquefois cependant, de loin en loin, les choses ne se passent pas
+aussi bien. Si laborieux que l'on soit, on aime ses aises; et si l'on
+peut ménager sa peine, on le fait volontiers. Les Anthophores, comme
+tant d'autres nidifiants, réemploient les cellules vides de l'année
+précédente: un nettoyage, d'insignifiantes réparations suffisent à les
+remettre à neuf. De là à s'emparer, si possible, d'un nid déjà commencé,
+il n'y a pas loin, et le coup est tenté quelquefois. Rarement il
+réussit, car la propriétaire, rentrant chez elle, ne se fait pas faute
+de livrer à la voleuse une rude bataille, et force reste au droit.
+
+* * *
+
+Les Anthophores n'ont qu'une génération dans l'année. Nées d'œufs
+pondus au printemps, elles ne quitteront leurs cellules qu'au printemps
+de l'année suivante. La larve sortie de l'œuf met cependant peu de
+jours à consommer la pâtée que sa mère a préparée pour elle. Mais,
+tandis que celle de la Xylocope ne tarde pas à se transformer, la larve
+d'Anthophore passe de longs mois dans le repos, profondément assoupie
+dans sa cellule. Sa transformation en nymphe se fait sans que,
+préalablement, elle se soit filé une coque de soie. L'épaisse paroi de
+la cellule la protège assez contre les intempéries, sa surface
+exactement polie ne peut froisser sa peau délicate.
+
+Les Anthophores les plus précoces dans leur apparition, telles que les
+_A. personata_ et _pilipes_, sont déjà complètement transformées dans
+leurs cellules, en automne, et elles passent l'hiver dans cet état.
+L'_A. parietina_, qui ne commence à voler qu'en avril, demeure durant
+tout l'hiver à l'état de larve, pour subir rapidement toutes ses
+transformations quelques jours auparavant. Dans tous les cas,
+l'Anthophore, au moment de venir à la lumière, détruit de ses mandibules
+l'épais bouchon qui sépare sa cellule de la galerie, et, devenue libre,
+se pose quelque temps au soleil pour se réconforter à sa bienfaisante
+chaleur, et finalement prend son essor.
+
+* * *
+
+Bien nombreux sont les parasites des Anthophores.
+
+[Illustration: Fig. 47.--Mélecte.]
+
+[Illustration: Fig. 48.--Cœlioxys rufescens.]
+
+Des Abeilles inhabiles dans l'art de bâtir et de récolter le pollen et
+le miel, les Mélectes (fig. 47) au vêtement de deuil, taches blanches
+sur fond noir, les Cœlioxys (fig. 48) à l'abdomen conique, se
+rencontrent fréquemment dans leurs cellules. Ils y dévorent, en tant que
+larves, les provisions qui ne leur étaient point destinées, et se
+substituent, individu pour individu, au lieu et place des enfants de
+l'Anthophore.
+
+* * *
+
+[Illustration: Fig. 49.--Anthrax sinuata.]
+
+De gracieux et frêles Diptères, les Anthrax (fig. 49), vivent aussi aux
+dépens de ces Abeilles, mais d'une tout autre façon. Ce n'est point la
+pâtée qui fait l'objet de leurs convoitises, mais bien la chair et le
+sang de la larve elle-même. Comment un si débile animal parvient-il à
+introduire ses larves dans la cellule de l'Anthophore? Ç'a été longtemps
+un mystère. Nous aurons à raconter plus loin, d'après M. H. Fabre,
+l'incomparable observateur des insectes, comment l'Anthrax vient à ses
+fins. Disons seulement que, fort tardives dans leur évolution, capables
+de résister à un long jeune, ses larves ne commencent parfois à dévorer
+celle de l'Anthophore que peu de temps avant sa transformation. La
+plupart ont terminé leur œuvre avant l'hiver; mais quelques-unes ne
+s'attaquent à leur hôte qu'au printemps, si bien que celui-ci a eu le
+temps quelquefois de se transformer en nymphe; il m'est arrivé même une
+fois de trouver une larve d'Anthrax suçant le cadavre d'une Anthophore
+près de dépouiller son voile de nymphe, déjà douée de sa coloration
+normale et pourvue de ses poils.
+
+Ce peu de précocité de l'Anthrax, et aussi son indifférence quant à
+l'espèce de chair qu'il dévore, fait qu'il s'attaque aux parasites de
+l'Anthophore, à la Mélecte, au Cœlioxys, aussi bien qu'à l'Abeille
+elle-même. Mais quand il dévore la larve de l'un ou de l'autre de ces
+parasites, celle-ci a déjà dévoré celle de l'Abeille récoltante.
+
+Le parasitisme de l'Anthrax pèse ainsi à la fois et sur l'Anthophore et
+sur ses ennemis. Si la génération actuelle de la première ne bénéficie
+point de la suppression des parasites contemporains, sa race, en
+définitive, en profite, les parasites supprimés ne se reproduisant
+point. L'Anthrax apporte évidemment une restriction au développement de
+ces derniers. Mais son action sur la multiplication de l'Anthophore est
+bien complexe et fort difficile à déterminer. Plus il y a de cellules
+envahies par la Mélecte et le Cœlioxys, plus il y aura de parasites
+atteints par l'Anthrax, et plus ces parasites diminueront. Moins il y a
+de parasites, plus grand sera le nombre absolu d'Anthophores dévorées
+par l'Anthrax. Y a-t-il, somme toute, pondération exacte? Qui pourrait
+le dire?
+
+* * *
+
+Un petit hyménoptère Chalcidien, au corps bronzé, au dos gibbeux, à
+l'abdomen armé d'une tarière assez longue, le _Monodontomerus æneus_
+(fig. 50) est encore un parasite des Anthophores et de plusieurs autres
+Mellifères. Ce chétif insecte, long de 3 à 4 millimètres, est pour
+elles un ennemi redoutable. A l'aide de sa tarière, il troue la coque de
+terre de l'Anthophore et projette dans l'intérieur plusieurs œufs,
+vingt, trente et plus. Autant de petites larves suceront bientôt celle
+de l'Anthophore, dont il ne restera plus, au bout de quelques jours,
+qu'une peau flasque et vide. Plus tard, le printemps venu, tous les
+Chalcidiens transformés s'échapperont du nid par un petit trou semblable
+à celui que ferait une forte épingle.
+
+[Illustration: Fig. 50.--Monodontomerus.]
+
+* * *
+
+[Illustration: Fig. 51.--Melittobia femelle.]
+
+Un Chalcidien encore, la _Melittobia_ (fig. 51), un imperceptible
+moucheron, à peine plus long qu'un millimètre, s'attaque également à
+l'Anthophore, mais par un procédé bien différent. A voir cette misérable
+créature, si lente dans ses mouvements, si faible, si insignifiante,
+jamais l'idée ne pourrait venir qu'elle aussi peut avoir raison d'une
+bête cent et cent fois plus lourde qu'elle. Elle y parvient cependant;
+mais quels travaux avant de réussir! Il faut que ce petit corps fluet,
+aussi mince qu'un fil, traverse de part en part l'épaisse muraille
+derrière laquelle sommeille paisiblement la larve convoitée. Pour se
+faire un chemin, il n'a que ses mandibules, et quelles mandibules dans
+un si petit corps! Avec du temps cependant, bien du temps, il vient, à
+bout de sa pénible tâche. Voilà la _Melittobia_ sur la larve
+d'Anthophore; elle se promène, satisfaite, sur la gigantesque masse, la
+palpant de ses antennes, s'arrêtant de temps à autre pour pondre dessus
+des œufs invisibles, que la loupe seule révèle.
+
+[Illustration: Fig. 52.--Melittobia mâle.]
+
+Quelques jours après, on aperçoit sur l'Anthophore des petits vers par
+douzaines. Ce sont des larves de _Melittobia_, et de jour en jour
+l'Anthophore devient flasque et se ratatine. Les petits vers repus se
+métamorphosent... en nymphes. Quelques-unes de celles-ci commencent à
+peine à se colorer, qu'on voit surgir une grotesque petite créature, à
+la démarche saccadée, aux mouvements bizarres. On la loupe: c'est un
+vrai monstre (fig. 52). Une grosse tête, armée d'antennes coudées, d'une
+forme extraordinaire, des ailes réduites à de courts appendices,
+impropres au vol. Pour ajouter à l'étrangeté, ce petit être est aveugle.
+On s'en aperçoit bien à sa démarche incertaine, à ses antennes palpant
+dans le vide, comme le bâton de l'aveugle; la loupe d'ailleurs ne montre
+que des vestiges d'organes visuels sur son crâne. Rien en un mot qui
+ressemble à la pondeuse, d'où viennent toutes ces nymphes qui vont
+bientôt éclore.
+
+Serait-ce quelque autre parasite? Nullement. C'est le mâle de la
+_Melittobia_. Né avant les femelles, il attend que celles-ci dépouillent
+leurs langes de nymphe, et, en attendant, impatient, il tourmente, de
+ses étranges antennes, les plus colorées, les plus mûres d'entre elles.
+Entre temps surgit un être semblable, puis un troisième, cinq ou six en
+tout. Peu de sympathie entre ces frères. Quand l'un rencontre l'autre,
+une passe d'armes est de rigueur. Grotesques en tout, jusque dans leur
+colère, on les voit fièrement campés sur leurs jambes, la tête haute,
+les antennes battant dans le vide, s'agiter de mouvements désordonnés,
+essayer de se saisir, rouler enfin l'un sur l'autre dans une
+inextricable mêlée de pattes et d'antennes; puis ils se séparent tout
+d'un coup, calmés, et recommencent leur paisible tournée. L'un d'eux,
+tous deux parfois, se retirent plus ou moins éclopés de la bataille.
+
+Enfin les femelles éclosent. On en compte une centaine, plus ou moins,
+vingt à trente environ, un harem pour chaque mâle. Les femelles
+fécondées ne font pas long séjour dans le nid. Comme leur mère y est
+entrée, elles en sortent, en perforant la muraille, non point isolément
+et chacune pour son compte; un seul passage suffit. Mais dure et longue
+est la besogne. Celle qui la première s'est mise à entamer la maçonnerie
+se trouve bientôt à bout de forces; mais plusieurs sœurs sont là,
+toutes prêtes à lui succéder, et ainsi, l'une après l'autre, passent au
+premier rang et approfondissent le trou de mine. Après de longues
+heures, l'étroit couloir est enfin percé d'outre en outre, et toute la
+nichée s'envole en quelques instants. Quand toutes sont parties, si l'on
+cherche au milieu des dépouilles des nymphes, on retrouvera les cadavres
+des mâles.
+
+Audouin, et Newport après lui, ont observé la _Melittobia_. Le dernier
+surtout l'a bien fait connaître et exactement décrit le mâle. Cet être
+bizarre ne mérite pas notre attention seulement par sa conformation et
+ses habitudes, mais encore par le caractère tout particulier de la
+disparité sexuelle qu'il présente. D'ordinaire, chez les Insectes, quand
+la dissemblance s'affirme hautement entre les deux sexes, c'est le mâle
+qui a l'avantage. Il est ailé, quand la femelle est aptère, comme cela
+se voit chez les Mutilles, parasites des Bourdons, chez les Lampyres,
+que tout le monde connaît; il a des yeux développés, alors que la
+femelle les a réduits ou nuls. L'adaptation, ici, a produit un résultat
+inverse. La femelle _Melittobia_ a des ailes et des yeux; le mâle est
+aveugle, et ses ailes sont des moignons impropres au vol.
+
+A la série déjà longue des ennemis des Anthophores, il nous faut ajouter
+encore deux Coléoptères de la famille des Vésicants, les Méloés et les
+Sitaris. Nous ne pouvons que résumer ici l'étonnante histoire des
+métamorphoses de ce dernier, qu'ont illustrée les admirables recherches
+de M. Fabre.
+
+[Illustration: Fig. 53.--Sitaris humeralis.
+
+1, adulte;--2, larve primaire ou triongulin;--3, larve secondaire;--4,
+pseudonymphe; 5, larve tertiaire;--6, nymphe.]
+
+Le _Sitaris humeralis_ (fig. 53) pond dans les galeries des Anthophores,
+après que celles-ci ont approvisionné les cellules. Ses œufs éclosent
+quelque temps après. Les jeunes larves, longues d'un millimètre, sont
+fort agiles, munies de longues pattes que terminent trois crochets, d'où
+le nom de _triongulins_, donné à ces animalcules; leur tête porte de
+longues antennes, et le bout de leur abdomen deux soies recourbées.
+Groupées en un monceau, immobiles, elles passent sans nourriture les
+longs mois de l'automne et de l'hiver, jusqu'au réveil des Anthophores.
+Les mâles de celles-ci, sortant les premiers, se chargent au passage de
+ces animalcules, qui vont s'accrocher aux poils du corselet, attendant
+l'occasion de passer sur le corps de l'Anthophore femelle, puis de
+celle-ci sur l'œuf, au moment où il est pondu sur la provision de
+miel. L'œuf entamé par des mandibules aiguës est dévoré. Ce repas
+terminé, la larve change de peau et apparaît toute différente de ce
+qu'elle était jusque-là. A la place de la petite larve élancée et agile,
+se voit maintenant, reposant sur le miel, un ver court et ventru, muni
+de courtes pattes et d'antennes imperceptibles. Il dévore la pâtée qui
+devait nourrir l'Anthophore, puis se ratatine en une sorte de barillet
+ellipsoïde, inerte, et passe ainsi tout l'hiver. On dirait une pupe de
+Diptère. Il en diffère en ce que, de cette fausse pupe ou nymphe, ne
+sortira pas immédiatement l'insecte parfait, le Sitaris. En effet, si
+l'on ouvre, au printemps l'enveloppe ambrée de cette sorte d'outre, on
+reconnaît avec étonnement une nouvelle larve assez semblable à la
+seconde. «Après une transfiguration des plus singulières, l'animal est
+revenu en arrière.» De cette troisième forme provient une nymphe
+ordinaire, d'où sortira le Sitaris, qui, vers le milieu du mois d'août,
+perce le couvercle de la cellule de l'Anthophore, s'engage dans le
+couloir et devient libre sur le talus.
+
+Nous n'avons pu donner ici tout au plus qu'une esquisse de la vie des
+Sitaris. C'est dans les _Souvenirs entomologiques_ de M. Fabre qu'il
+faut lire leur véritable histoire. Nous ne savons pas, dans la
+littérature scientifique contemporaine, de pages plus attachantes.
+
+Cette évolution compliquée du Sitaris, trois formes larvaires au lieu
+d'une, plus une pseudonymphe, ajoutées aux trois termes classiques de la
+métamorphose, a reçu de M. Fabre le nom d'_hypermétamorphose_. Nous
+trouverions encore le même tableau dans la vie évolutive des Méloés.
+Nous ne nous y arrêterons pas, d'autant plus que leur histoire laisse
+quelques points à éclaircir encore.
+
+* * *
+
+Tous ces parasites, tant d'ennemis divers, vivant les uns des
+provisions, les autres de la chair même des Anthophores, doivent, on le
+conçoit bien, exercer une influence sensible sur leur multiplication.
+Pour en donner une idée, je ne puis mieux faire que de donner ici la
+statistique que m'a fourni l'examen du contenu de 150 cellules
+d'_Anthophora parietina_ recueillies en janvier.
+
+_Produit de 150 cellules d'_ANTHOPHORA PARIETINA.
+
+ Anthophores mâles éclos 31}
+ -- femelles écloses 25} 56 éclosions. }
+ -- mâles morts 3} } 78 anthophores.
+ -- femelles mortes 1} }
+ -- nymphes mortes 1} 22 morts. }
+ -- larves mortes 17}
+
+ Mélectes 13 }
+ Cœlioxys éclos 7} }
+ -- morts 3} 16 }
+ -- nymphes mortes 2} }
+ -- larves mortes 4} } 51 parasites.
+ Anthrax dans Anthophore 8} 16 }
+ -- dans Cœlioxys 8} }
+ Sitaris 1 }
+ Monodontomerus (cellules) 4 }
+
+ Coques avec pollen 17 } 21 coques improductives.
+ -- vides, mais closes 4 }
+ ----
+ Total 150
+
+ _N. B._--Les nombres représentent exclusivement des cellules et non
+ des individus. Ainsi, pour les _Monodontomerus_, par exemple, le
+ nombre 4 indique 4 cellules occupées par ces parasites et non point
+ 4 individus de leur espèce. On a vu que chaque cellule envahie par
+ eux contient un grand nombre d'individus.
+
+On voit par ce tableau que, 51 cellules sur 150, soit le tiers, sont
+occupées par des parasites, 78 seulement par des Anthophores. Encore de
+ce dernier nombre faut-il déduire 22 mortes, ce qui réduit le nombre
+d'Anthophores venues à bien à 56, c'est-à-dire à peu près au tiers
+encore du nombre total des cellules, et au chiffre atteint par les
+parasites. En sorte que ceux-ci ont détruit environ la moitié des
+Anthophores.
+
+On reconnaît encore que l'Anthrax, qui vit indifféremment de
+l'Anthophore et du Cœlioxys, détruit autant de l'un que de l'autre.
+
+Le _Monodontomerus_, moins impartial, s'attaque plus volontiers à
+l'Anthophore. Les quatre cellules qu'il occupe dans le tableau n'avaient
+contenu que la larve de l'Abeille. Mais on le trouve quelquefois dans un
+cocon de Cœlioxys, ou sur le cadavre d'une Mélecte. Il n'épargne pas,
+à l'occasion, l'Anthrax lui-même. Il m'est même arrivé de trouver, dans
+une cellule d'_A. parietina_, un cocon de _Cœlioxys rufescens_
+contenant une nymphe d'Anthrax dévorée par des _Monodontomerus_.
+
+* * *
+
+Ces parasites superposés, tout en rendant bien difficile l'appréciation
+du rôle dévolu à chacun d'eux, ne montrent pas sous un jour bien
+réjouissant la vie de ces pauvres bestioles. Quel spectacle attristant
+que ces massacres accumulés, tous ces assassinats perpétrés dans la
+profondeur et le silence des talus! Était-il donc indispensable que
+l'équilibre des espèces s'obtînt par des procédés si féroces? L'harmonie
+n'était-elle possible qu'à ce prix?
+
+Et cependant le soleil égaie de ses rayons les pentes argileuses; et
+l'Anthophore, insouciante du péril qui menace sa progéniture, poursuit
+avec ardeur son travail. A voir son activité, son zèle infatigable, elle
+se plaît, sans doute, à ce labeur dont les deux tiers seront en pure
+perte. Evidemment elle est heureuse. L'activité, la joie, sont bien le
+lot de tout ce petit monde affairé qui bourdonne le long du talus. Mais
+ne creusons pas dessous, nos yeux verraient un spectacle affligeant pour
+notre sensibilité, troublant pour notre intelligence.
+
+Tout à côté des Anthophores se placent les _Eucères_ et les
+_Macrocères_, dont l'organisation et les mœurs sont à peu près les
+mêmes. Leurs femelles en diffèrent à peine et exécutent des travaux
+analogues. Les mâles sont remarquables par leurs grandes antennes, dont
+la longueur égale parfois celle du corps, et a valu aux deux genres les
+noms que Latreille leur a donnés. (Fig. 58 et 59.)
+
+[Illustration: Fig. 54.--Eucère longicorne mâle.]
+
+[Illustration: Fig. 55.--Eucère longicorne femelle.]
+
+
+
+
+LES GASTRILÉGIDES.
+
+
+Nous passons à une famille d'Abeilles bien différentes de celles qui
+nous ont occupés jusqu'ici, qui toutes récoltaient le pollen à l'aide de
+leurs pattes postérieures. Il n'existe plus de brosse tibiale, mais une
+brosse ventrale. D'où le nom de _Gastrilégides_.
+
+Tête volumineuse, ordinairement armée de mandibules robustes; une grande
+lèvre supérieure, plus ou moins quadrangulaire, infléchie, embrassée
+par les mandibules et recouvrant la base des mâchoires, à l'état de
+repos; pattes courtes et fortes; abdomen plus ou moins aplati, jamais
+concave au-dessous; aiguillon toujours dardé de bas en haut; seulement
+deux cellules cubitales aux ailes antérieures; lèvre inférieure longue,
+susceptible par conséquent de pénétrer dans des fleurs assez profondes.
+Ce dernier caractère est le seul qui les rapproche quelque peu des
+Abeilles déjà étudiées.
+
+[Illustration: Fig. 56.--Ventre de Gastrilégide.]
+
+Mais l'organe le plus caractéristique est la brosse ventrale (fig. 56).
+Tous les segments de l'abdomen, sauf le premier, portent sur leur face
+inférieure, toujours aplatie, ou du moins très peu convexe, de longs
+poils raides, un peu inclinés en arrière, presque dressés quand les
+segments se distendent, tous à peu près de même longueur. C'est presque
+notre brosse à habits.
+
+A l'aide de cet instrument, l'abdomen de l'Abeille, frottant sur les
+étamines chargées de pollen, recueille cette poussière, qui s'y attache
+avec la plus grande facilité. Les pattes interviennent souvent aussi
+dans cette opération, celles des deux dernières paires grattant le
+pollen avec les tarses, dont le premier article, élargi en palette et
+garni de cils à sa face interne, sert à l'appliquer contre la brosse.
+C'est le cas, lorsqu'il s'agit pour l'Abeille de recueillir le pollen
+d'une Labiée ou d'une Légumineuse. Mais il en est autrement quand elle
+butine sur un capitule de Composée. La brosse alors agit seule, ou du
+moins le concours des pattes est beaucoup moins nécessaire. Il suffit,
+pour s'en convaincre, de voir la trépidation rapide dont l'abdomen est
+agité, pendant que la butineuse le promène sur les étamines. Pour
+faciliter l'action de la brosse, l'abdomen est un peu relevé, de manière
+à distendre les segments ventraux, étaler la brosse et en redresser tous
+les crins.
+
+A considérer l'étendue de la brosse, l'énorme quantité de pollen dont
+elle peut se charger, on comprend que cet appareil est supérieur, au
+point de vue du travail produit, à la brosse tibiale des Anthophores,
+aux corbeilles des Apides.
+
+De même que les Abeilles munies de brosses tibiales, les Gastrilégides
+recueillent et apportent dans leurs nids le pollen à l'état de nature.
+Le pollen enlevé de leur brosse a toujours en effet l'aspect pulvérulent
+et n'a aucune saveur sucrée. C'est seulement dans le nid qu'il est mêlé
+à du miel et transformé en pâtée.
+
+La famille des Gastrilégides est fort riche en espèces répandues dans
+toutes les parties du globe. En tant qu'organisation, c'est le groupe le
+plus naturel peut-être et le plus homogène parmi les Abeilles. Mais
+leurs habitudes offrent des particularités assez différentes, qui ont
+servi de base, plus que la conformation des organes, à l'établissement
+d'un certain nombre de divisions génériques, dont nous passerons les
+plus importantes en revue.
+
+
+
+
+LES OSMIES.
+
+
+Les différents genres de Gastrilégides se distinguent par des caractères
+de peu d'importance. Nous nous contenterons, pour les Osmies, du plus
+sensible à première vue, celui qui donne à ces abeilles leur physionomie
+propre dans la famille, la convexité du dos de l'abdomen.
+
+Une vestiture abondante ou nulle, longue ou rare, formant ici des
+bandes, là des taches, ou bien un revêtement uniforme; un épiderme
+sombre ou paré des plus brillants reflets métalliques, diversifient
+beaucoup leur aspect extérieur. Les mâles, munis d'antennes plus ou
+moins longues, d'appendices divers, de crocs, d'épines, de dents, qui
+arment le bout de l'abdomen, sont encore plus dissemblables entre eux.
+Ajoutons que leur face, jamais colorée, est pourvue d'ordinaire d'une
+barbe développée.
+
+Différentes surtout sont les habitudes de ces Abeilles. Raconter la vie
+d'un Bourdon, c'est faire l'histoire de tous les Bourdons. La biologie
+d'une Anthophore est à peu près celle de toutes les autres. Il en est
+tout autrement chez les Osmies. On ne pourrait décrire les faits et
+gestes d'une espèce et la donner pour type de ses congénères. Autant
+d'espèces, presque autant de modes d'existence.
+
+Toutes cependant sont des maçonnes. Mais quel caprice dans le style des
+constructions, le choix des matériaux et de l'emplacement! Bien des
+espèces restent à observer, beaucoup de découvertes par conséquent
+restent à faire. On en jugera par les exemples qui suivent.
+
+Un grand nombre d'Osmies, très accommodantes, adoptent, pour y bâtir
+leurs cellules, un trou quelconque dans la terre, le bois, les
+murailles, pourvu qu'il ne soit ni trop étroit, ni trop large. Qu'il y
+ait la largeur d'une cellule, cela suffit; s'il en faut mettre deux ou
+trois côte à côte, on s'en contente encore. Il va de soi que, pour des
+architectes aussi peu difficiles, de vieux nids qu'un rien remet à neuf,
+sont une précieuse trouvaille. C'est même ce qu'on préfère. Que de fois
+la galerie ou les cellules des Anthophores, ou de n'importe quel
+nidifiant, sont mises à profit pour les constructions de l'Osmie! J'ai
+vu, dans une vieille ruche à cadres vide, toutes les rainures des parois
+remplies de cellules de l'_Osmia rufa_; il y en avait plus de deux cents
+dans l'étroit intervalle laissé entre le plancher et une planchette
+superposée à une autre et la dépassant d'un côté de quelques
+centimètres; le trou de vol lui-même en était obstrué. On a vu mainte
+fois la même Osmie s'installer sans façon dans une serrure dont la clef
+était retirée, et la remplir de ses constructions. M. Schmiedeknecht l'a
+vue bâtir une vingtaine de cellules entre le rideau et le châssis d'une
+fenêtre. Trouve-t-elle un roseau coupé, assez large pour recevoir une
+cellule, elle n'hésite pas à s'y loger et à le bourrer d'une longue file
+de coques. De là à s'installer dans des tubes de verre d'un diamètre
+convenable, il n'y a pas loin, et l'ingénieux entomologiste de Vaucluse,
+M. Fabre, s'est heureusement servi de cet artifice pour attirer les
+Osmies dans son cabinet de travail, tout à fait à portée pour ses
+études. S'il le faut, si aucun trou convenable ne se rencontre dans le
+voisinage, l'Osmie rousse se décide, à contre-cœur, à entamer
+l'argile ou le vieux bois, à tarauder une branche morte. Mais combien
+elle aime mieux quelque vieux nid à réparer! Car elle aussi connaît la
+loi du moindre effort et sait la mettre en pratique.
+
+N'oubliez pas que, suivant les cas, pour utiliser au mieux la place,
+elle sait, ou bien ranger ses cellules à la file, leur donner même une
+forme cylindrique exacte, quand il s'agit d'un tube un peu juste, ou
+bien les entasser sans ordre déterminé, quand le local est spacieux.
+Cette absence totale d'exclusivisme, cette flexibilité du génie
+architectural de la maçonne, n'est rien moins que conforme à la théorie
+de l'instinct immuable et aveugle. Pour sortir si aisément de ses
+habitudes, ou mieux, pour n'en avoir pas et se plier sans effort aux
+mille conditions que le hasard peut offrir, il faut bien avoir quelque
+atome d'intellect.
+
+Il y a mieux. Gerstæcker a montré, dans une jolie petite Osmie au corps
+d'un bleu sombre (_O. cyanea_), à la brosse ventrale noire, un exemple
+plus frappant de cette adaptation facile, qu'on est bien tenté de dire
+raisonnée. Dans les environs de Berlin, cette Osmie a l'habitude de
+nicher dans les parois d'argile, les trous des poteaux ou des vieux
+arbres. Je l'ai moi-même trouvée dans de pareilles conditions, et aussi
+dans le vieux nid retapé d'une guêpe solitaire, l'_Eumenes unguiculus_.
+Aux environs de Freienwald, Gerstæcker trouva cette Osmie nichant dans
+des trous, sur le revers d'une chaussée, où fleurissait en nombre la
+Sauge des prés, sur laquelle elle butine toujours. Elle avait trouvé
+commode de s'installer là, tout à portée de la fleur aimée. Et
+cependant, à deux cents pas seulement, était une ferme dont les murs,
+faits d'argile, lui offraient toutes les conditions que d'ordinaire elle
+recherche. Une multitude d'Abeilles récoltantes et parasites, de Guêpes,
+de Fouisseurs y avaient élu domicile, mais pas une de ces Osmies.
+
+Comme bien d'autres, les _O. bicolor_ et _aurulenta_ nichent d'ordinaire
+dans les talus, et elles y forment quelquefois, selon F. Smith, de
+grandes colonies. Leur instinct naturel est donc de creuser péniblement
+l'argile dure, ce qu'elles font avec une infatigable persévérance. Mais
+elles se dispensent de ce labeur et renoncent à ces habitudes invétérées
+de leur espèce, si elles trouvent à leur portée des coquilles vides
+d'escargots. L'_O. rufa_, dont nous connaissons l'extrême indifférence
+en fait de domicile, fait souvent de même. Pour que l'Osmie prenne
+possession d'une coquille, deux conditions essentielles sont requises:
+c'est qu'elle repose au milieu du gazon et des herbes, et que son
+orifice soit tourné en bas. Le nombre des cellules qu'elle y construit
+varie suivant la longueur et le diamètre de la coquille: il y en a
+ordinairement quatre, quelquefois cinq ou six, mais beaucoup plus quand
+il s'agit d'une grande coquille, comme celle de l'_Helix pomatia_. Les
+cellules approvisionnées et closes, le tout est protégé avec soin par
+une muraille faite de brins de bois, de paille et choses semblables,
+cimentées entre elles, fermant l'entrée de la coquille.
+
+Et admirez l'habileté et l'art architectural de la petite abeille. Si
+elle s'est logée dans la demeure de l'_Helix aspersa_, qui est plus
+grande que celles des _H. hortensis_ ou _nemoralis_, la spire est trop
+large pour une seule cellule. La maçonne n'est pas pour cela dans
+l'embarras: elle bâtit deux cellules côte à côte. Plus bas, la spire est
+plus large encore; eh bien, elle y construira deux cellules couchées
+en travers contre les deux précédentes. «Et voilà, ajoute Smith, le
+petit animal que l'on calomnie follement en prétendant que c'est une
+pure machine!»
+
+[Illustration: Fig. 57.--Nid d'Osmie dans une ronce.]
+
+Quelques Osmies, telles que les _O. leucomelana_ et _tridentata_,
+s'établissent dans les ronces sèches, dont elles creusent la moelle pour
+y loger leurs cellules, qu'elles superposent et séparent au moyen de
+diaphragmes faits de terre agglutinée par une substance adhésive, ou de
+feuilles mâchées et cimentées (fig. 57).
+
+L'_O. gallarum_ niche également dans les ronces, mais elle se creuse
+encore des galeries dans certaines galles du chêne; dans ce cas, au lieu
+de placer les cellules en série longitudinale, elle leur donne un
+arrangement en rapport avec la forme de ce nouveau local.
+
+L'_O. Papaveris_ a une curieuse habitude, qui lui avait valu jadis le
+nom générique d'_Anthocopa_. D'après Schmiedeknecht, qui a maintes fois
+observé sa nidification, elle aime à creuser une galerie sur le côté des
+sentiers battus, dans les champs de blé. Cette galerie est verticale, et
+l'abeille en tapisse les parois avec des pétales de coquelicot, qu'elle
+a coupés et qu'elle applique en plusieurs couches. La riche garniture
+dépassant l'orifice en dehors, trahit par sa couleur rouge le nid de
+l'Osmie. Une seule cellule est construite et approvisionnée au fond de
+la galerie. Le travail terminé, les pétales sont rabattus en dedans,
+comme les bords d'un cornet que l'on ferme, et le trou est comblé avec
+de la terre ou du sable.
+
+L'_Osmie crochue_ (_O. adunca_), comme plusieurs de ses congénères, aime
+à s'approprier, moyennant quelques réparations, les nids d'autres
+abeilles maçonnes. Mais elle a aussi son industrie personnelle, qu'elle
+met en œuvre dans les fentes des pierres ou des murailles, où elle
+entasse, non sans art, ses cellules de terre.--Ainsi fait à peu près
+l'_Osmie émarginée_ (_O. emarginata_), qui bâtit dans les larges
+intervalles que les pierres laissent entre elles, et qui, avec le temps,
+se remplissent de terre apportée par les vents. Le mortier qu'elle
+emploie est une matière d'origine végétale gâchée avec de la terre, ce
+qui donne à la construction une couleur d'un vert sombre. Morawitz l'a
+vue édifier son nid sur des pierres mêmes.
+
+Ce qui n'est qu'accident chez cette Osmie, est l'ordinaire chez
+d'autres. Ainsi l'_O. Loti_ adosse ses nids en terre cimentée mêlée de
+grains de sable contre les petites anfractuosités des blocs de granit,
+habitude qui lui avait valu, de la part de Gerstæcker, le nom d'_O.
+cæmentaria_. Cet instinct, exceptionnel dans le genre, est au contraire
+le propre de celui des Chalicodomes, qui nous occuperont plus loin.
+
+Bien curieuse, enfin, est la construction de l'_O. fuciformis_, faite
+aussi de terre et de grains de sable, mais attachée aux chaumes et
+cachée sous des touffes de gazon.
+
+* * *
+
+Cette diversité sans égale que nous montre la nidification des Osmies,
+n'est pas la notion qu'il importe le plus d'en retenir. A y regarder de
+près, on reconnaît qu'au fond, sous cette variation toute superficielle,
+un procédé général assez uniforme se dégage. L'Osmie, tout comme
+l'Anthophore, fait des cellules avec de la terre ou de la terre mêlée de
+sable, quelquefois avec de la terre diversement combinée avec des
+matières végétales broyées, et ces cellules, le plus souvent, s'empilent
+régulièrement dans une galerie creusée dans la terre. C'est le cas le
+plus fréquent, le type de construction dont presque toutes les espèces
+sont susceptibles de s'écarter, mais auquel elles reviennent toujours,
+comme au plan normal, à la donnée naturelle à l'espèce. C'était déjà le
+procédé de l'Anthophore, avec plus de fini dans l'exécution des
+cellules.
+
+Si la galerie est creusée dans le bois, dans la moelle, dans un milieu
+qui, par lui-même, soit une protection contre les agents extérieurs, les
+frais d'une véritable cellule sont épargnés, et l'Abeille se contente de
+séparer les logettes successives, dont les parois sont celles du tube
+lui-même, par un diaphragme de terre ou de ciment végétal.
+
+Cet esprit d'initiative, disons-le, cette intelligence indéniable, qui
+ne supprime pas l'instinct, mais se superpose à lui, permet à l'Osmie,
+pour économiser le temps et la peine, d'adapter ses cellules, non pas
+seulement à un conduit étroit, mais à des cavités de toute forme. C'est
+un trou dans le sol ou dans le bois, c'est le nid d'un autre hyménoptère
+ou la maison d'un mollusque. Le procédé nouveau arrive même à se
+substituer à l'ancien, à l'instinct primitif succède un autre instinct.
+Un peu plus, et l'_O. aurulenta_ cesserait tout à fait de nicher dans la
+terre, pour ne plus se loger que dans les coquilles, dont elle tire si
+bien parti, comme a fait l'_O. emarginata_, qui ne bâtit plus que dans
+les fentes ou les jointures des pierres, et mieux encore l'_O. Loti_,
+qui sait construire à l'air libre et se contente d'une simple
+anfractuosité dans la pierre.
+
+L'habileté de l'Osmie à tirer parti des locaux les plus divers, son
+aptitude à se conformer à la loi du moindre effort, voilà tout le secret
+de son indifférence quant au choix de l'emplacement qu'elle adopte.
+C'est là le trait le plus marquant de ses mœurs, c'est là sa
+physionomie particulière.
+
+* * *
+
+La nourriture que les Osmies préparent pour leurs larves ne contient
+qu'une très faible proportion de liquide, si même elle en contient. «Les
+vivres consistent surtout en farine jaune. Au centre du monceau, un peu
+de miel est dégorgé, qui convertit la poussière pollinique en une pâte
+ferme et rougeâtre. Sur cette pâte, l'œuf est déposé, non couché,
+mais debout, l'extrémité antérieure libre, l'extrémité postérieure
+engagée légèrement et fixée dans la masse plastique. L'éclosion venue,
+le ver, maintenu en place par sa base, n'aura qu'à fléchir un peu le col
+pour trouver sous la bouche la pâte imbibée de miel. Devenu fort, il se
+dégagera de son point d'appui et consommera la farine environnante.»
+
+«Lorsque les provisions sont homogènes, ces délicates précautions sont
+inutiles. Les vivres des Anthophores consistent en un miel coulant, le
+même dans toute sa masse. L'œuf est alors couché de son long à la
+surface, sans aucune disposition particulière, ce qui expose le
+nouveau-né à cueillir ses premières bouchées au hasard. A cela nul
+inconvénient, la nourriture étant partout de qualité identique.» (Fabre,
+_Souvenirs entomologiques_, 3e série.)
+
+[Illustration: Fig. 57^{_bis_}.--Cocon d'Osmie cornue.]
+
+La larve met peu de jours à consommer ses vivres. Le repas fini, elle
+prend quelque temps de repos, puis se file une coque parcheminée,
+résistante et de couleur brune, chez les grosses Osmies, mince et plus
+ou moins transparente chez quelques petites espèces. Les Osmies dont les
+cellules sont peu ou point pressées entre elles, comme les _O. cornuta_
+et _rufa_, font des cocons ovoïdes, surmontés d'une petite pointe
+conique, dont le sommet est perforé d'un petit trou (fig. 57^{_bis_}).
+C'est la forme la plus ordinaire, on peut même dire la forme typique du
+cocon des Gastrilégides, car elle se reproduit fidèlement dans tous
+leurs genres. Quand les cellules sont habituellement disposées en série
+dans un conduit cylindrique, la compression fait disparaître ce
+prolongement du pôle supérieur du cocon, qui devient cylindrique et se
+termine aux deux bouts par deux calottes plus ou moins surbaissées.
+
+* * *
+
+Lorsqu'une Osmie exploite les constructions d'autrui, s'établit dans un
+trou peu profond ou dans la coquille d'une Hélice de taille médiocre,
+elle n'édifie dans ces cavités qu'un nombre restreint de cellules, qui
+ne peuvent donner la mesure de sa ponte. On n'a ainsi que des pontes
+partielles. Quand l'Osmie se fait une galerie à elle, nous savons que
+c'est en général un long tube, où peuvent s'étager un nombre
+considérable de cellules. On a beaucoup de raisons de croire, en pareil
+cas, que ces cellules représentent une ponte totale, ou peu s'en faut.
+
+Or, les mâles éclosent les premiers. Les mâles étaient donc logés dans
+les cellules supérieures, sans quoi ils auraient dû, pour arriver au
+jour, bouleverser ces dernières, et il est facile de s'assurer qu'ils ne
+l'ont point fait. Les éclosions n'ont donc point lieu par ordre de
+primogéniture. On peut constater, en effet, en ouvrant un nid achevé
+depuis peu de temps, ou auquel la femelle travaille encore, que la
+cellule du fond, la première bâtie, contiendra, par exemple, une larve
+d'une certaine grosseur, la cellule suivante une larve plus petite, la
+troisième cellule une larve plus petite encore ou même un œuf. Les
+cellules les plus anciennes contiennent les larves les plus avancées,
+les premiers-nés de la famille. Et c'est précisément dans l'ordre
+inverse que se font les sorties.
+
+La conclusion est donc que les premiers œufs pondus sont des œufs
+de femelle, les derniers pondus des œufs de mâles.
+
+Il y a plus. On peut toujours reconnaître, au seul volume d'un cocon ou
+d'une cellule, d'une espèce donnée, quel cocon, quelle cellule renferme
+un mâle; quel cocon, quelle cellule contient une femelle. Les femelles
+occupent les cocons et les cellules les plus volumineux, les mâles sont
+dans les cocons et les cellules les plus petits. La femelle commence
+donc par bâtir et approvisionner des cellules destinées à recevoir des
+œufs de femelles; elle bâtit et approvisionne en second lieu des
+cellules qui recevront des œufs de mâles.
+
+Allons plus loin encore. Dans les cellules de femelles, la pâtée de
+pollen est plus considérable que dans les cellules de mâles. Il faut
+donc que, dès le temps où la femelle construit la cellule, elle lui
+donne le volume approprié au sexe de l'œuf qui y sera pondu et qui se
+trouve encore dans son ovaire; que par avance aussi elle dépose dans la
+cellule la quantité de nourriture qui convient à ce sexe.
+
+Le sexe de l'œuf est donc prévu par la pondeuse, dès avant sa ponte!
+A moins de supposer que c'est précisément la quantité de nourriture qui
+détermine le sexe; que l'œuf, au moment de sa ponte, est de sexe
+indifférent, qu'il est neutre, et qu'un repas copieux fait une femelle,
+qu'une ration amoindrie fait un mâle.
+
+La question, heureusement, est facile à résoudre par l'expérience. M.
+Fabre a fait nicher des Osmies dans des roseaux de diamètre convenable;
+puis, ouvrant ces roseaux en temps opportun, il a interverti les
+rations, servi aux larves qui devaient donner des femelles une ration de
+mâle, et inversement. Qu'est-il arrivé? Que rien n'a été changé au
+résultat essentiel; que tout est resté en l'état, comme si
+l'expérimentateur eût laissé à chacun sa ration naturelle. Les mâles
+sont restés mâles, les femelles sont restées femelles. Les larves nées
+dans de petites cellules ont mangé à leur appétit et ont laissé des
+restes; les femelles se sont contentées de la portion congrue qui leur
+était faite; les plus mal partagées sont mortes. A la vérité, les mâles
+étaient bien venus, de belle prestance, nous dit M. Fabre; le supplément
+de provende leur avait quelque peu profité. Par contre, les femelles
+étaient chétives, plus petites même que certains mâles. Leur larve
+affamée, anémiée, n'avait pu tirer de son corps qu'une dose de soie
+insuffisante et n'avait filé qu'un cocon mince et peu consistant.
+
+La quantité de nourriture ne détermine donc point le sexe. L'œuf est
+déjà mâle ou femelle au moment où il est pondu. Pas de place au doute
+sur ce point. C'est le langage même des faits.
+
+La femelle, conclut M. Fabre, connaît donc le sexe de l'œuf, au
+moment de la ponte, avant même, puisque ce sexe est déjà prévu dès le
+temps où elle bâtit, où elle approvisionne la cellule destinée à le
+recevoir.
+
+Une si grave conclusion méritait que M. Fabre essayât de la contrôler
+par d'autres données expérimentales. Il n'a pas manqué de le faire.
+Diverses espèces, mais surtout les Osmies _cornue_ et _tricorne_, lui en
+ont fourni la confirmation la plus éclatante.
+
+Dans une première série de faits, l'habile observateur nous montre
+comment l'Osmie approprie à son usage les nids de diverses autres
+maçonnes, et particulièrement ceux de l'Anthophore à masque (_A.
+personata_).
+
+«J'ai examiné, dit-il, une quarantaine de ces cellules (de l'Anthophore)
+utilisées par l'une et l'autre des deux Osmies. La très grande majorité
+est divisée en deux étages au moyen d'une cloison transversale. L'étage
+inférieur comprend la majeure partie de la chambre et un peu du goulot
+qui la surmonte. La demeure à double appartement est clôturée, dans le
+vestibule, par un informe et volumineux amas de boue desséchée. Quel
+artiste maladroit que l'Osmie en comparaison de l'Anthophore! Son
+travail, cloison et tampon, jure avec l'œuvre exquise de
+l'Anthophore, comme une pelote d'ordure sur un marbre poli.
+
+«Les deux appartements obtenus de la sorte sont d'une capacité très
+inégale, qui frappe aussitôt l'observateur.... La capacité mesurée de
+l'un est triple environ de celle de l'autre. Les cocons inclus
+présentent la même disparate: celui d'en bas est gros, celui d'en haut
+est petit. Enfin celui d'en bas appartient à une Osmie femelle, et celui
+d'en haut à une Osmie mâle.
+
+«Plus rarement, la longueur du goulot permet une disposition nouvelle,
+et la cavité est partagée en trois étages. Celui d'en bas, toujours le
+plus spacieux, contient une femelle; les deux d'en haut, de plus en plus
+réduits, contiennent des mâles.
+
+«Tenons-nous-en au premier cas, le plus fréquent de tous. L'Osmie est en
+présence de l'une de ces cavités en forme de poire. C'est la trouvaille
+qu'il faut utiliser du mieux possible: pareil lot est rare et n'échoit
+qu'aux mieux favorisées du sort. Y loger deux femelles à la fois est
+impossible, l'espace est insuffisant. Y loger deux mâles, ce serait trop
+accorder à un sexe n'ayant droit qu'aux moindres égards. Et puis faut-il
+que les deux sexes soient également partagés en nombre. L'Osmie se
+décide pour une femelle, dont le partage sera la meilleure chambre,
+celle d'en bas, la plus ample, la mieux défendue, la mieux polie; et
+pour un mâle, dont le partage sera l'étage d'en haut, la mansarde
+étroite, inégale, raboteuse dans la partie qui empiète sur le goulot.
+Cette décision, les faits l'attestent, nombreux, irréfutables. Les deux
+Osmies disposent donc du sexe de l'œuf qui va être pondu, puisque les
+voici maintenant qui fractionnent la ponte par groupes binaires, femelle
+et mâle, ainsi que l'exigent les conditions du logement.
+
+«Encore un fait et j'ai fini. Mes appareils en roseaux installés contre
+les murs du jardin m'ont fourni un nid remarquable d'Osmie cornue. Ce
+nid est établi dans un bout de roseau de 11 millimètres de diamètre
+intérieur. Il comprend treize cellules, et n'occupe que la moitié du
+canal, bien qu'il y ait à l'orifice le tampon obturateur. La ponte
+semble donc ici complète.
+
+«Or, voici de quelle façon singulière est disposée cette ponte. D'abord,
+à une distance convenable du fond ou nœud du roseau, est une cloison
+transversale, perpendiculaire à l'axe du tube. Ainsi est déterminée une
+loge d'ampleur inusitée, où se trouve logée une femelle. L'Osmie paraît
+alors se raviser sur le diamètre excessif du canal. C'est trop grand
+pour une série sur un seul rang. Elle élève donc une cloison
+perpendiculaire à la cloison transversale qu'elle vient de construire,
+et divise ainsi le second étage en deux chambres, l'une plus grande, où
+est logée une femelle, et une plus petite, où est logé un mâle. Puis
+sont maçonnées une deuxième cloison transversale et une deuxième cloison
+longitudinale perpendiculaire à la précédente. De là résultent encore
+deux chambres inégales peuplées pareillement, la grande d'une femelle,
+la petite d'un mâle.
+
+«A partir de ce troisième étage, l'Osmie abandonne l'exactitude
+géométrique, l'architecte semble se perdre un peu dans son devis. Les
+cloisons transversales deviennent de plus en plus obliques, et le
+travail se fait irrégulier, mais toujours avec mélange de grandes
+chambres pour les femelles et de petites chambres pour les mâles. Ainsi
+sont casés trois femelles et deux mâles, avec alternance des sexes.
+
+«A la base de la onzième cellule, la cloison se trouve de nouveau à peu
+près perpendiculaire à l'axe. Ici se renouvelle ce qui s'est fait au
+fond. Il n'y a pas de cloison longitudinale, et l'ample cellule,
+embrassant le diamètre entier du canal, reçoit une femelle. L'édifice se
+termine par deux cloisons transversales et une cloison longitudinale,
+qui déterminent, au même niveau, les chambres 12 et 13, où sont établis
+des mâles.
+
+«Rien de plus curieux que ce mélange des deux sexes, lorsqu'on sait avec
+quelle précision l'Osmie les sépare dans une série linéaire, alors que
+le petit diamètre du canal exige que les cellules se superposent une à
+une. Ici l'apiaire exploite un canal dont le diamètre est
+disproportionné avec le travail habituel; il construit un édifice
+compliqué, difficile, qui n'aurait peut-être pas la solidité nécessaire
+avec des voûtes de trop longue portée. L'Osmie soutient donc ces voûtes
+par des cloisons longitudinales, et les chambres inégales qui résultent
+de l'interposition de ces cloisons reçoivent, suivant leur capacité, ici
+des femelles et là des mâles.»
+
+L'Osmie connaît donc à l'avance le sexe de l'œuf qu'elle pondra plus
+tard. Bien plus que cela, le sexe de l'œuf est facultatif pour la
+mère, qui, volontairement le détermine, suivant l'espace dont elle
+dispose, «espace fréquemment fortuit et non modifiable», établissant ici
+un mâle, là une femelle.
+
+«Il n'y a donc pas à hésiter, conclut M. Fabre, si étrange que soit
+l'affirmation: l'œuf, tel qu'il descend de son tube ovarique, n'a pas
+de sexe déterminé. C'est peut-être pendant les quelques heures de son
+développement si rapide à la base de sa gaîne ovarienne, c'est peut-être
+dans son trajet à travers l'oviducte, qu'il reçoit, au gré de la mère,
+l'empreinte finale d'où résultera, conformément aux conditions du
+berceau, ou bien une femelle, ou bien un mâle.»
+
+Quoi qu'il en soit de cette hypothèse relative au lieu et au temps où la
+détermination du sexe s'opère, elle doit, si elle n'est point une
+illusion de l'expérimentateur, avoir une conséquence dont la
+vérification lui servira de contrôle.
+
+Voici cette question nouvelle. Admettons que, dans les conditions
+normales, une Osmie eût donné naissance en tout à vingt œufs par
+exemple, et que cette ponte naturelle eût contenu, pour simplifier les
+choses, 10 mâles et 10 femelles. Qu'arrivera-t-il dans des conditions
+différentes créées par l'expérimentateur? La proportion des sexes se
+maintiendra-t-elle quand même, ou bien verrons-nous naître, 12, 14, 16
+mâles, contre 8, 6, 4 femelles? Y aura-t-il, en un mot, permutation de
+sexes?
+
+Eh bien, oui, si extraordinaire que cela puisse paraître, c'est ce qui
+arrive. Nous ne pouvons entrer dans tout le détail expérimental imaginé
+par M. Fabre pour la solution de ce problème, le plus délicat de tous
+ceux qu'il a abordés. Obligé de faire un choix, nous dirons seulement
+qu'il a réussi à amener l'Osmie tricorne à lui donner des pontes
+intégrales, mais fragmentées en pontes partielles, chacune contenue dans
+la coquille d'une hélice de dimension et de formes rationnellement
+choisies. La coquille adoptée était celle de l'_Helix cœspitum_, qui,
+configurée en petite Ammonite renflée, s'évase par degrés peu rapides et
+possède jusqu'à l'embouchure, dans sa partie utilisable, un diamètre à
+peine supérieur à celui qu'exige un cocon mâle d'Osmie... D'après ces
+conditions, la demeure ne peut guère convenir qu'à des mâles rangés en
+file.
+
+Voici les relevés statistiques fournis par quelques pontes, prises parmi
+celles qui ont donné les résultats les plus concluants:
+
+«Du 6 mai, début de ses travaux, au 25 mai, limite de sa ponte, une
+Osmie a successivement occupé sept hélices. Sa famille se compose de 14
+cocons, nombre très voisin de la moyenne; et sur ces 14 cocons, 12
+appartiennent à des mâles et 2 seulement à des femelles.
+
+«Une autre, du 9 mai au 27 mai, a peuplé six hélices d'une famille de
+13, dont 10 mâles et 3 femelles. Ces dernières ont pour rang, dans la
+série totale, les numéros, 3, 4 et 5.
+
+«Une troisième a peuplé onze hélices, labeur énorme. Cette laborieuse
+s'est trouvée aussi des plus fécondes. Elle m'a fourni une famille de
+26, la plus nombreuse que j'aie jamais obtenue de la part d'une Osmie.
+Eh bien, en cette lignée exceptionnelle se trouvaient 25 mâles, et 1
+femelle, une seule, occupant le rang 17.»
+
+M. Fabre n'a pu obtenir la permutation inverse, c'est-à-dire des pontes
+de femelles avec peu ou point de mâles. Mais il la regarde comme
+possible, bien qu'il n'ait pu imaginer le moyen de la réaliser.
+
+Peut-être aurions-nous quelques réserves à faire sur quelques-unes des
+conclusions que l'auteur tire des expériences que nous avons rapportées.
+Désirant ne point nous départir de notre rôle d'historien, ni aborder
+des discussions qui seraient déplacées dans un ouvrage de la nature de
+celui-ci, nous nous en abstiendrons. Nous nous empressons toutefois de
+reconnaître que des résultats aussi remarquables sont dignes de toute
+l'attention des physiologistes.
+
+
+
+
+LES ANTHIDIES
+
+
+Les Anthidies (_Anthidium_) sont de fort jolies abeilles à brosse
+ventrale, reconnaissables au bariolage jaune, rarement blanchâtre, dont
+leur tégument noir est orné, et qui dessine sur leur abdomen des bandes
+souvent interrompues ou des taches de formes variées. Dans quelques
+espèces méridionales, le jaune passe au rougeâtre ou à l'orangé, et le
+fond noir lui-même tantôt tourne graduellement au roux, tantôt disparaît
+peu à peu devant l'envahissement du jaune. Quelquefois, au contraire, le
+dessin jaune se réduit au point de disparaître totalement; c'est le cas
+de l'_Anthidium montanum_, espèce montagnarde, habitant les Pyrénées et
+les Alpes.
+
+Par une exception remarquable, les mâles d'_Anthidium_ sont d'ordinaire
+plus grands et plus robustes que leurs femelles. C'était une nécessité,
+chez des insectes dont les noces sont la suite d'un rapt véritable, où
+le mâle, d'un brusque élan, saisit violemment la femelle qu'il a aperçue
+butinant en paix sur les Labiées, l'emporte, et disparaît avec elle dans
+les airs. Aussi le ravisseur est-il armé en conséquence. Ses pattes,
+douées d'une force de contraction étonnante, sont frangées de cils très
+propres à retenir le corps qu'elles embrassent; les derniers segments de
+l'abdomen sont munis d'épines, de crochets redoutables d'aspect,
+inoffensifs d'ailleurs, et concourant au même but.
+
+L'espèce la plus répandue, la plus anciennement décrite et la mieux
+connue, d'Anthidie à manchettes (_A. manicatum_) (fig. 58 et 59), fait
+ses nids d'une façon très originale. Avant tout, une galerie lui est
+nécessaire: elle utilise pour cela un trou dans la terre, qu'elle
+approfondit ou approprie, les conduits creusés dans le bois par les
+larves de coléoptères xylophages; elle ne dédaigne pas les longues
+galeries des Xylocopes. Jusque-là, rien que nous ne connaissions déjà.
+Mais nous n'avons encore vu que des taraudeurs et des maçons.
+L'_Anthidie_ est matelassier. Il tapisse ses alvéoles d'un duvet
+cotonneux, récolté sur les feuilles et les tiges de certaines labiées,
+le _Ballota fœtida_, diverses espèces de _Stachys_, et beaucoup
+d'autres sans doute.
+
+[Illustration: Fig. 58.--Anthidie à manchettes femelle.]
+
+[Illustration: Fig. 59.--Anthidie à manchettes mâle.]
+
+Il est curieux de voir l'Anthidie opérer sa cueillette de coton. Il suit
+une branche ou la tige du haut en bas et en racle le duvet avec une
+dextérité merveilleuse. Quand le ballot qu'il a amassé est assez gros,
+presque autant que le tondeur lui-même, il l'emporte en le serrant sous
+sa tête et sa poitrine avec les pattes antérieures. Dans cet épais et
+chaud matelas est enveloppée la pâtée de pollen qui nourrira la larve.
+Beaucoup d'espèces ont des habitudes semblables. Une d'entre elles, fort
+mignonne, l'_Anthidium lituratum_, se loge, comme quelques Osmies, dans
+le canal médullaire des ronces desséchées et y entasse en file ses
+cellules de coton.
+
+* * *
+
+On a longtemps cru, et Lepeletier l'affirme, que tous les _Anthidium_
+pratiquaient la même industrie. M. Lucas a fait connaître, dans
+l'_Exploration scientifique de l'Algérie_, des habitudes tout autres
+chez une belle espèce à dessins rougeâtres, l'_A. sticticum_, qui est
+commun en Algérie et dans le Midi méditerranéen de la France. C'est
+dans les coquilles de diverses espèces d'hélices qu'il établit ses
+cellules. Le nombre de celles-ci varie de une à trois, chacune contenue
+dans un des tours de la spire, et toujours adossée à la rampe interne.
+Les cocons étant trop petits, surtout le plus bas placé, pour remplir la
+largeur de l'espace où ils sont logés, le vide est rempli d'une
+maçonnerie faite de petits cailloux et de terre. Pour achever de remplir
+la coquille jusqu'à la bouche, une quantité de petits cailloux mêlés de
+terre y sont entassés, formant une masse incohérente, sans matière
+d'aucune sorte qui unisse ces matériaux. La bouche enfin est
+hermétiquement close au moyen d'une muraille tout à fait lisse à
+l'extérieur, faite d'une terre jaunâtre, parfois de fiente de chameau,
+et dans laquelle sont engagés des fragments de coquille au nombre de
+huit à dix, de forme à peu près carrée. Quand il y a trois cocons dans
+la même hélice, les deux sexes peuvent s'y trouver réunis, mais le plus
+souvent les cocons sont de même sexe (fig. 60 et 61).
+
+[Illustration: Fig. 60 et 61.--Cocon d'anthidie tacheté dans une
+coquille d'hélice.]
+
+L'_A. sticticum_ n'est pas le seul qui aime à se loger dans les
+coquilles. Les _A. septemdentatum_ et _bellicosum_, observés par M.
+Fabre, partagent les mêmes goûts. Parmi les diverses espèces d'hélices
+adoptées par ces deux Anthidies, celle de l'_Helix aspersa_ est le plus
+fréquemment habitée. Invariablement, le deuxième tour de la spire est le
+seul occupé; les tours plus élevés, trop étroits, ne le sont jamais, non
+plus que le premier, qui est trop large, difficulté qui n'eût pas arrêté
+une Osmie. Mais tandis que l'_A. sticticum_ ferme l'embouchure de la
+coquille tout au ras, nos deux Anthidies établissent leur cloison
+transversale plus haut, vers le commencement du premier tour, en sorte
+que rien à l'extérieur n'indique si la coquille est ou non habitée. Il
+faut, pour le savoir, la casser.
+
+«La cloison est formée de menus graviers que cimente un mastic de
+résine, recueillie en larmes récentes sur l'oxycèdre et le pin d'Alep.
+Par delà s'étend une épaisse barricade de débris de toute nature:
+graviers, parcelles de terre, aiguilles de genévrier, chatons de
+conifères, petites coquilles, déjections sèches d'escargot. Suivent une
+cloison de résine pure, un volumineux cocon dans une chambre spacieuse,
+une seconde cloison de résine pure, et enfin un cocon moindre dans une
+chambre rétrécie.» C'est donc, au fond, la même architecture que celle
+de l'_A. sticticum_, la cloison seule est déplacée.
+
+M. Fabre a trouvé le plus souvent deux cocons dans chaque hélice, et
+dans la moitié des cas les deux sexes étaient présents à la fois; et
+alors, toujours le mâle se trouvait dans le cocon le plus bas situé, la
+femelle dans le cocon de dessus. Les deux sexes sont donc pondus suivant
+la règle ordinaire, la femelle d'abord, le mâle ensuite. Seulement ici,
+le cocon le plus gros est celui du mâle, tandis qu'ailleurs c'est le
+plus petit? Nous avons déjà dit que, chez les Anthidies, le mâle est
+plus grand que la femelle. De ce que la plus grande cellule est logée
+dans une partie plus spacieuse de la spire que la petite cellule, nous
+ne sommes donc nullement obligés d'en conclure, avec M. Fabre, que
+«l'inégalitité des deux loges est la conséquence forcée de la
+configuration de la coquille», que, «par la seule disposition générale
+du réduit, sont déterminées en avant une ample chambre et en arrière
+une autre chambre de bien moindre capacité.»
+
+Certains Anthidies utilisent donc, comme le font beaucoup d'Osmies, les
+coquilles des hélices, et c'est là un nouveau témoignage de l'étroite
+affinité des deux genres. Remarquons toutefois que le plan des
+constructions intérieures n'est pas le même. L'épaisse palissade de
+pierrailles, qui comble le vide entre la cellule inférieure et la
+cloison, n'est pas connue de l'Osmie. En revanche nous ne voyons pas,
+chez l'Anthidie, autant d'habileté à tirer le meilleur parti de
+l'espace. Il suit un plan uniforme, dont il ne s'écarte jamais. L'Osmie
+sait en varier les détails, suivant les conditions. L'instinct de
+l'Anthidie est mieux fixé, plus parfait peut-être dans ses résultats; il
+s'y mêle moins d'intelligence.
+
+* * *
+
+Quand M. Fabre, dans une communication amicale, me fit part de ses
+observations sur les _Anthidies_ habitants des hélices et pétrisseurs de
+résine, une espèce m'était déjà connue travaillant une substance de
+cette nature. C'est le tout petit _A. strigatum_, qui s'installe dans un
+logement aussi coquet que fragile. Il a jeté son dévolu sur les capsules
+desséchées et entr'ouvertes à leur sommet des Lychnides (_Lychnis
+dioica_). Il y installe ordinairement deux cellules, quelquefois une,
+rarement trois. Le placenta central, durci et débarrassé de ses graines,
+lui sert de point d'appui pour ses constructions. Les cellules, au lieu
+d'être faites de coton ou de terre, sont formées d'une substance
+résineuse, mêlée de quelques fibres ou poils végétaux de provenance
+inconnue. Quand le cocon est filé, il est très immédiatement entouré de
+cette résine comme d'un épais enduit de couleur brunâtre.
+
+M. Fabre m'a signalé encore un autre _Anthidium_, comme faisant des
+cellules résineuses ou plutôt cireuses, dans des nids construits sous
+des pierres ou dans la terre. C'est le _laterale_.
+
+Quelle que soit leur profession, bourreliers ou résiniers, les Anthidies
+n'ont d'autres outils que les mandibules et les pattes. Il était curieux
+de rechercher si, dans chacune des deux corporations, les instruments de
+travail ne présentaient pas quelque particularité de structure en
+rapport avec leur usage spécial. L'examen attentif des pattes
+antérieures n'a rien montré de particulier. Mais l'étude des mandibules
+a donné ce résultat qui n'est pas fait pour surprendre:
+
+Toutes les espèces, connues comme tapissant leur nid de bourre végétale,
+ont une conformation des mandibules qui leur est propre; tous ceux que
+l'on sait travailler la résine en ont une autre.
+
+Il ne s'agit ici, bien entendu, que des femelles. Les mâles, qui ne font
+rien, quelle que soit la spécialité de leur femelle, ont les mandibules
+étroites et munies de trois dents.
+
+Les femelles travaillant le coton ont le bord des mandibules découpé en
+cinq ou six denticules, qui en font un instrument admirablement conformé
+pour racler et enlever les poils de l'épiderme des végétaux. C'est une
+sorte de peigne ou de carde (fig. 62).
+
+[Illustration: Fig. 62.--Mandibule d'Anthidium cardeur.]
+
+[Illustration: Fig. 63.--Mandibule d'Anthidium résinier.]
+
+Les femelles manipulant la résine n'ont point le bord de la mandibule
+denticulé, mais simplement sinué; l'extrémité seule, précédée d'une
+échancrure assez marquée, chez quelques espèces, forme une dent
+véritable; mais cette dent est obtuse, peu saillante. La mandibule n'est
+en somme qu'une sorte de cuiller, parfaitement propre à détacher et
+façonner en boulette une matière visqueuse (fig. 63).
+
+Les deux types de mandibule sont si nettement accusés, qu'il est
+possible de déterminer, sans les avoir vus à l'œuvre, à laquelle des
+deux catégories,--résiniers ou cotonniers--appartiennent les Anthidies
+dont la nidification n'a pas été observée.
+
+L'évolution des Anthidies est de tout point conforme à celle des Osmies.
+Le cocon que la larve se file est de même forme, un peu plus large
+seulement à proportion, plus lisse, plus coriace, et surmonté aussi d'un
+petit appendice conique. Le cocon terminé adhère assez à l'enveloppe
+cotonneuse, qui semble n'en former qu'une couche externe plus grossière.
+La larve y passe, immobile et somnolente, la fin de l'automne et
+l'hiver, pour ne se transformer en nymphe qu'au printemps. L'éclosion a
+lieu quelques jours après.
+
+* * *
+
+Les Anthidies sont des abeilles estivales. Les plus précoces ne
+commencent à se montrer qu'au mois de juin; les plus tardifs volent
+encore en septembre. Ils recherchent surtout le miel fortement parfumé
+des Labiées, mais ne dédaignent point les Borraginées et les
+Légumineuses. Parmi ces dernières, le _Lotus corniculatus_ est une des
+plus visitées. Quelques autres plantes attirent aussi certaines espèces.
+L'_A. contractum_ fréquente assidûment le réséda. Sur les plages
+sablonneuses, l'_A. laterale_ butine avec activité sur les têtes
+bleuâtres de l'_Eryngium maritimum_, qu'il délaisse, s'il trouve dans
+les dunes voisines, une Centaurée qu'il préfère.
+
+Le vol de ces abeilles, au moins chez le mâle, est puissant et rapide.
+Il s'accompagne d'un bourdonnement dont le timbre et l'intensité
+rappellent le chant des Anthophores.
+
+* * *
+
+L'espèce la plus répandue dans nos contrées, l'Anthidie à manchettes,
+est aussi celle qui a la plus grande extension, car elle s'observe dans
+toute l'Europe, de l'Angleterre et de la Norvège à la Méditerranée, et
+au delà, dans l'Afrique septentrionale. Les espèces résinières
+paraissent cantonnées dans les localités où se trouvent des Conifères.
+
+On connaît plus d'une centaine d'espèces d'_Anthidium_, répandues dans
+l'ancien et le nouveau monde. Aucune n'est indiquée comme vivant en
+Australie. A en juger par la conformation des mandibules, on est
+autorisé à penser que les espèces exotiques ont, en général, des
+habitudes analogues à celles des Anthidies européens, c'est-à-dire
+qu'elles doivent, comme ces dernières, être vouées au travail du coton
+ou de la cire.--D'après F. Smith, un Anthidie de Port-Natal attache ses
+nids aux branches des arbustes et des plantes basses, et fait des
+cellules entourées d'une enveloppe laineuse, et séparées les unes des
+autres.
+
+
+
+
+LES MÉGACHILES.
+
+
+Les Gastrilégides de ce nom, qui signifie _grande lèvre_, n'ont pas la
+lèvre supérieure sensiblement plus grande que les autres; tous, nous le
+savons déjà, ont cet organe particulièrement développé. Quoi qu'il en
+soit, le genre _Mégachile_ a souvent été pris pour type de la famille et
+lui a prêté son nom. Beaucoup d'auteurs disent _Mégachilides_ au lieu de
+_Gastrilégides_.
+
+C'est la forme de l'abdomen, déprimé en dessus, plus ou moins rétréci en
+arrière, qui donne aux Mégachiles leur physionomie propre. Cet organe a
+beaucoup de tendance à se relever en haut, et souvent l'insecte meurt
+l'abdomen si fortement redressé, que son axe fait un angle presque droit
+avec celui de la partie antérieure du corps. Un autre caractère, aussi
+général que facile à saisir, consiste en ce que la deuxième cellule
+cubitale des ailes antérieures reçoit dans sa base l'insertion des deux
+nervures récurrentes. Nous nous contenterons de ces signes distinctifs,
+sans recourir à ceux que l'on a tirés de la conformation des organes
+buccaux.
+
+Les mâles des Mégachiles diffèrent moins de leurs femelles, par l'aspect
+général, que ceux des Osmies ne diffèrent des leurs. Néanmoins une foule
+de particularités leur appartiennent en propre. Outre la taille plus
+petite et plus élancée, ils ont d'ordinaire les pattes robustes, les
+fémurs renflés, surtout aux pattes postérieures; les tarses et souvent
+aussi les tibias de la première paire sont dilatés, aplatis, difformes
+parfois et frangés de longs cils; dans tout un groupe d'espèces, les
+hanches antérieures sont armées d'une longue épine; très fréquemment les
+mandibules portent extérieurement, près de la base, un fort appendice;
+l'extrémité de l'abdomen, toujours obtuse, présente un rebord infléchi
+en dessous, souvent développé en une sorte de crête transversale, tantôt
+entière, tantôt échancrée, ou diversement déchiquetée ou denticulée. Si
+l'usage précis de toutes ces particularités organiques n'est pas
+toujours facile à déterminer, du moins les entomologistes s'en
+servent-ils avec avantage pour la distinction des espèces.
+
+* * *
+
+Nous avons vu un des types d'habitation des Osmies devenir le style
+propre des _Anthidium_. Nous trouverons encore dans cette architecture
+polymorphe l'idée mère de celle des Mégachiles. Le lecteur n'a peut-être
+pas oublié cette Osmie (_O. papaveris_) qui tapisse ses galeries de
+pétales de coquelicot. Les Mégachiles pratiquent une industrie toute
+semblable; mais, moins délicates, c'est dans les feuilles de plantes
+diverses que d'ordinaire elles découpent les pièces qu'elles appliquent
+sur la paroi de leur demeure.
+
+Les travaux de la Mégachile sont depuis longtemps connus. Ray les avait
+déjà observés et figurés. Depuis, Réaumur les a décrits avec une
+remarquable exactitude (t. VI, 4e mémoire).
+
+[Illustration: Fig. 64.--Mégachile centunculaire et son nid.]
+
+Ces abeilles, nous dit-il, «ne s'en tiennent pas à creuser des trous
+dans la terre; dans ces trous elles construisent des nids à leurs
+petits, avec des morceaux de feuilles arrangés si artistement, qu'il est
+peu d'ouvrages aussi propres à nous donner une idée du génie accordé aux
+insectes. Aussi avions-nous principalement ces abeilles en vue, lorsque
+nous en avons annoncé qui, quoique solitaires, le disputent en industrie
+aux mouches à miel (fig. 64 et 65).»
+
+«Ces abeilles cachent sous terre, tantôt dans un champ, tantôt dans un
+jardin, des nids si dignes d'être vus. Chacun d'eux est un rouleau, un
+tuyau cylindrique de la longueur des étuis où nous mettons nos
+cure-dents, et quelquefois aussi gros. Un grand nombre de morceaux de
+feuilles, de figure arrondie et un peu ovale, qui ont été courbés et
+ajustés les uns sur les autres, forment l'extérieur de cette espèce
+d'étui. Si on détache ses premières enveloppes, on voit qu'il est
+composé de divers étuis plus courts, quelquefois de six à sept, faits
+aussi de morceaux de feuilles. Chacun de ceux-ci ressemble assez à un dé
+à coudre, dont l'ouverture n'aurait point de rebord; leur arrangement
+est aussi tel que celui que les marchands donnent aux dés. Le bout du
+second dé de feuilles entre et se loge dans l'ouverture du premier, et
+ainsi des autres. Cette suite de petits étuis forme l'étui total; chacun
+des petits est un logement préparé à un ver.»
+
+Ces dés sont donc des cellules, «et doivent être des vases propres à
+contenir la pâtée qui fournit la nourriture au ver; c'est-à-dire des
+vases si clos, que le miel coulant dont la pâtée est imbibée ne puisse
+pas s'échapper. Les morceaux de feuilles dont ils sont composés ne sont
+pourtant qu'appliqués les uns sur les autres; ils ne sont nullement
+collés les uns aux autres. C'est donc l'exactitude avec laquelle ces
+morceaux sont ajustés qui rend les petits vases capables de contenir une
+liqueur.»
+
+Quant à la forme de ces pièces, Réaumur la compare à une moitié
+d'ellipse coupée suivant le petit axe, l'un des quarts de la
+circonférence de l'ellipse étant formé par le bord découpé de la pièce,
+l'autre quart par le bord de la feuille même, dont on voit les
+dentelures. Ces pièces sont appliquées contre la paroi de la galerie en
+chevauchant l'une sur l'autre, de manière que chacune couvre l'un des
+bords de l'autre; et comme chacune d'elles est plus longue qu'une
+cellule, le bout inférieur en est plié et adossé au fond. Ainsi est
+formé un petit vase cylindrique, dont le fond et les côtés sont formés
+de trois morceaux de feuilles.
+
+Un dé tout semblable est formé et immédiatement appliqué à l'intérieur
+du premier, puis un troisième dans le second. Ainsi, chaque cellule est
+formée de neuf morceaux de feuilles, peut-être plus en certains cas. Les
+pièces qui la composent ne sont point collées les unes aux autres;
+«elles ne sont retenues que par le ressort qu'elles ont acquis en se
+séchant, qui tend à leur conserver la figure qu'on leur a fait prendre,
+et leur position. D'ailleurs le pli qui ramène leur bout en dessous
+contribue encore à les arrêter.»
+
+La cellule achevée est remplie d'un miel rougeâtre, mêlé d'un peu de
+pollen, formant un tout assez fluide, puis un œuf y est pondu. La
+pâtée n'atteint pas tout à fait le bord de la cellule; il s'en faut d'un
+millimètre environ. Reste à fermer la cellule. A cet effet, un couvercle
+y est adapté, avec des morceaux de feuilles, non plus ellipsoïdes, mais
+circulaires, d'un diamètre tel qu'ils s'adaptent parfaitement à
+l'intérieur du bord un peu évasé de la cellule, et sont retenus par ses
+parois. Trois disques de feuilles, quelquefois quatre, forment ce
+couvercle. Aucune substance adhésive ne colle ces disques les uns aux
+autres; ils n'adhèrent, comme les morceaux des parois, que par leur
+exacte application.
+
+Le faible creux qui reste au-dessus de cet opercule sert de fond à une
+seconde cellule qui s'y emboîte, et ainsi de suite jusqu'à 4, 5, 6 ou 7
+cellules.
+
+[Illustration: Fig. 65.--Feuilles de rosier découpées par la Mégachile.]
+
+Comment l'abeille s'y prend-elle pour découper ces morceaux de
+feuilles? Réaumur l'a parfaitement observé et décrit, et chacun peut
+s'en rendre compte aisément, après avoir constaté, dans un jardin, qu'un
+rosier, par exemple, a sur les bords de ses feuilles des découpures, les
+unes de forme elliptique, les autres de forme circulaire. Si la saison
+n'est pas trop avancée,--c'est surtout en juillet et août que
+travaillent les Mégachiles,--on n'aura pas longtemps à attendre pour
+voir venir une de ces abeilles qui, après avoir un instant voleté autour
+du rosier, se pose sur une de ses feuilles, puis, avec une vitesse et
+une habileté qui surprennent, y découpe un morceau et l'emporte. Tout
+cela est si vite fait, qu'à la première fois l'on n'a pu rien
+reconnaître.
+
+[Illustration: Fig. 66.
+
+Mégachile découpant une rondelle dans une feuille.]
+
+Mais prenons nos précautions pour mieux voir et ne pas effaroucher
+l'abeille. Nous n'aurons pas longtemps à attendre. La voilà de retour au
+bout de quelques minutes. Après ses tours ordinaires, quelquefois sans
+hésiter un instant, elle se pose sur ou sous une feuille, près du bord,
+qu'elle embrasse de ses pattes, et, dès l'instant même où elle se pose,
+ses mandibules commencent leur office, entament le bord de la feuille,
+la tranchent par petits coups rapides, suivant une courbe elliptique,
+qui part du bord et y revient. Le morceau détaché, retenu entre les
+pattes, est emporté, légèrement ployé dans le sens de la longueur, car
+il est plus large que les pattes ne sont longues (fig. 66).
+
+On reste confondu de tant de célérité, jointe à tant d'exactitude. Nous
+aurions peine à trancher, avec des ciseaux, aussi vite et suivant une
+courbe aussi régulière. Et la bestiole le fait sans hésitation aucune,
+comme si la justesse du résultat n'exigeait pas d'elle la moindre
+attention. On est bien plus surpris encore, en la voyant découper, avec
+la même aisance, non plus une ellipse, mais une rondelle circulaire.
+Combien plus difficile cependant serait pour nous cette seconde
+opération! Il s'agit en effet, en tranchant, de décrire une
+circonférence de cercle, sans se préoccuper de la longueur du rayon, ni
+de la position du centre, en se tenant toujours sur cette circonférence.
+Quel exercice et quel temps ne nous faudrait-il pas, pour parvenir à un
+résultat approchant seulement de la perfection que, sans effort, réalise
+une petite abeille!
+
+L'admiration s'accroît, si l'on réfléchit que cette suite d'actes si
+parfaits en eux-mêmes, réalise, dans son ensemble, une perfection tout
+aussi grande. Il ne suffit pas que chaque lambeau de feuille soit
+conforme à un patron déterminé; le nombre de ces lambeaux n'est pas
+quelconque. Il en faut trois pour chaque revêtement particulier, en tout
+neuf, ou bien douze. Après, ces douze pièces semblables entre elles,
+nouvelle série, régulière elle aussi, composée de pièces semblables
+entre elles toujours, mais différentes des précédentes. Et c'est trois
+qu'il en faut, ou bien quatre, ni deux, ni cinq. Comment la petite
+cervelle de notre insecte fixe-t-elle tous ces détails et ne se
+brouille-t-elle point à cette numération compliquée? Comment sait-elle
+qu'une série est terminée, qu'il lui faut passer à une nouvelle? que
+voilà trois dés emboîtés, douze ellipses découpées et mises en place;
+que c'est le temps maintenant de passer au couvercle, de découper et
+poser des cercles? On convient, avec Réaumur, que ces abeilles
+solitaires sont tout aussi étonnantes dans leur spécialité que les
+mouches à miel, depuis si longtemps célébrées. Ce qui leur manque, c'est
+d'être connues, car elles sont tout aussi dignes de l'être. Il est vrai
+qu'elles ne sont pour nous d'aucun profit.
+
+Quelle part, en tout ceci, revient à l'intelligence, et quelle part au
+pur instinct? Impossible serait une réponse précise à pareille question.
+Mais que tout ne se réduise pas à l'automatisme et à l'inconscience,
+qu'une certaine intelligence se révèle dans les actes de ces petites
+créatures, le célèbre historien des insectes n'hésite pas à le croire,
+et qui mieux est, il en donne la preuve.
+
+«Ceux qui refusent toute connaissance aux animaux, dit Réaumur, tournent
+contre les animaux mêmes la trop constante régularité avec laquelle ils
+exécutent des ouvrages industrieux; mais ils fournissent presque tous,
+au moins de quoi affaiblir cette objection. Ils ont leurs maladresses et
+leurs méprises; nos abeilles, pour soutenir leur honneur, ont à en
+produire. J'ai dit que celle qui arrive auprès d'un rosier en fait le
+tour, et souvent plusieurs fois, comme pour examiner la feuille où, par
+préférence, elle doit prendre une pièce; quelquefois il lui arrive de
+mal juger de la bonne qualité de celle qu'elle a choisie, ou de ne pas
+suivre assez exactement le trait de la coupe. J'ai vu plus d'une fois
+une Coupeuse qui, après avoir entaillé une feuille, tantôt plus, tantôt
+moins avant, abandonnait l'ouvrage commencé, et partait pour aller
+attaquer dans l'instant une autre feuille, dont elle emportait une
+pièce, telle qu'elle n'avait pu la trouver dans la première feuille, ou
+qu'elle avait réussi à mieux couper.»
+
+Dans tout ce qui précède, nous avons supposé le nid comme n'étant
+composé que des cellules, des dés superposés dont la construction a été
+décrite. Réellement il n'en est point ainsi, et le travail est plus
+complexe. Avant la formation de ces dés empilés, un revêtement, fait
+aussi de feuilles découpées, est appliqué sur toute la longueur de la
+galerie qui contiendra les cellules. Les morceaux de feuilles employés à
+cet usage sont de forme elliptique, et plus grands que ceux qui forment
+les parois des cellules. Réaumur s'est assuré par l'observation que ce
+revêtement est fait tout d'abord dans son ensemble, avant qu'aucune
+cellule soit commencée, et non successivement, au fur et à mesure de
+l'édification des cellules. En moins d'une demi-heure, il vit faire à
+une coupeuse plus de douze voyages et revenir toujours chargée d'un
+morceau de feuille qui n'était jamais circulaire. Comme le nid se
+trouvait sous une pierre superposée à une autre, et horizontalement
+couché entre les deux, il n'y eut qu'à enlever la pierre supérieure au
+moment où l'abeille venait de sortir.
+
+«Dès que la pierre eut été enlevée, dit l'observateur, les pièces que
+j'avais vu porter furent mises à découvert; elles formaient une espèce
+de tuyau, mais qui se défigura lorsqu'il cessa d'être gêné. Les morceaux
+de feuilles dont il était composé, et qui ne venaient que d'être pliés,
+n'avaient pas eu le temps de se dessécher; ils conservaient encore un
+ressort qui tendait à les redresser. Aussi, quand je voulus toucher au
+rouleau, l'édifice s'écroula en partie; mais je vis au moins qu'il n'y
+en avait encore que l'extérieur de fait, et que c'est par l'extérieur,
+par l'enveloppe, que la Coupeuse commence son nid. J'ôtai de ce nid les
+morceaux qui étaient tombés, et ayant tout rajusté de mon mieux, je
+reposai la pierre dans sa première place. Je n'avais pas eu le temps de
+la recouvrir de terre, ce qui n'était pas bien essentiel, que la mouche
+arrive.... Mais à peine fut-elle parvenue dans l'intérieur du nid,
+qu'elle en sortit, tout étonnée sans doute du bouleversement qu'elle y
+avait trouvé. Bientôt néanmoins elle prit le parti d'y revenir, et se
+détermina à réparer le désordre que j'avais fait. Malgré mes attentions,
+de la terre s'était éboulée et était tombée dans le nid; ses premiers
+soins furent d'en retirer cette terre; je la vis qui la repoussait en
+dehors avec ses jambes postérieures, et ce fut un travail qu'elle
+continua depuis six heures du soir jusqu'à huit heures, que je cessai de
+l'observer.»
+
+Deux jours après, le travail repris était déjà fort avancé, si bien que
+les deux tiers de la longueur du conduit étaient remplis par des
+cellules.
+
+Ne laissons point passer, sans en faire ressortir la valeur, une donnée
+importante, fournie par la citation qui précède. L'Abeille ne sait pas
+seulement construire, elle sait aussi réparer. Or une réparation
+appropriée au dégât montre encore mieux que le travail ordinaire, si
+admirable soit-il, qu'elle est plus qu'une machine inconsciente et
+aveugle. Son intellect va jusqu'à apprécier le désordre et y porter
+remède. L'instinct ici n'est point de mise.
+
+La Coupeuse des feuilles du rosier dont nous venons de décrire les
+travaux est la Mégachile centunculaire (_M. centuncularis_), une des
+espèces les plus communes. Plusieurs autres espèces emploient les mêmes
+feuilles. Le _M. maritima_ se sert tantôt des feuilles du poirier,
+tantôt de celles du marronnier. Réaumur a probablement observé cette
+espèce, car il parle d'une Coupeuse qu'il a vue porter les feuilles de
+cet arbre. Une autre (_M. circumcincta_), aux feuilles du rosier joint
+celles du _Rhamnus frangula_. Une jolie petite Mégachile, tout aussi
+répandue que la Centunculaire, la M. argentée, qui doit son nom aux
+poils argentés de sa brosse ventrale, tapisse ses nids des pétales
+jaunes du _Lotus corniculatus_. F. Smith affirme que la Coupeuse du
+rosier observée par Réaumur, taille parfois ses rondelles dans les
+pétales d'un Géranium écarlate.
+
+* * *
+
+Beaucoup d'espèces exotiques ont des habitudes analogues et sont aussi
+des coupeuses de feuilles. Telle est la Mégachile fasciculée (_M.
+fasciculata_) de l'Inde, qui ne s'astreint point à ranger ses cellules
+en série simple, mais entasse souvent, côte à côte nombre de séries
+partielles, quand l'espace adopté le lui permet. Un naturaliste anglais,
+Ch. Horne, rapporte avoir vu un nid de cette Mégachile, composé de sept
+séries, remplissant la gorge d'un petit vase décoratif, dans un
+jardin[14].
+
+Réaumur n'a vu ses Coupeuses travailler que dans le sol, et il est
+disposé à croire à une erreur de la part de Ray, qui affirme avoir
+observé une de ces Abeilles dans une galerie creusée dans le bois. Le
+fait est pourtant vrai, ainsi que Lepeletier de Saint-Fargeau l'a
+observé, pour la Mégachile maritime. D'autres sont dans le même cas, et,
+selon les circonstances, travaillent la terre ou le bois.
+
+Quelques Mégachiles exotiques ont d'autres habitudes. La Mégachile
+laineuse (_M. lanata_), espèce fort commune dans l'Inde, épargne sa
+peine en tirant parti des bambous coupés dont le diamètre intérieur lui
+paraît convenable, et elle y empile de longues rangées de cellules.
+Mais, loin de les faire, comme ses congénères, avec des feuilles, elle
+les bâtit avec de la terre mêlée de sable, le tout agglutiné avec de la
+salive. Fort accommodante d'ailleurs, cette Mégachile s'empare, pour y
+bâtir, de toutes les cavités, de tous les espaces, quelle qu'en soit la
+forme, pourvu qu'ils ne soient ni trop grands ni trop petits pour
+recevoir ses cylindres terreux. Ch. Horne donne la liste des différentes
+situations où il a rencontré ses nids. Elle est assez longue et assez
+curieuse pour mériter d'être reproduite:
+
+1º dans des plis de papier; 2º dans le dos d'un livre laissé ouvert; 3º
+dans l'anse d'une tasse à thé; 4º dans la serrure d'une porte; 5º dans
+le canon d'un fusil; 6º sous un éventail posé sur une table; 7º dans la
+rainure de la charnière d'une fenêtre, où, à trois reprises, le travail
+de l'insecte fut détruit pendant son absence; 8º dans une bague à
+cachet, dont la pierre était tombée; 9º dans les plis d'un grand
+éventail, ou _punka_, qui était mis en mouvement 10 à 12 heures sur 24.
+
+On conçoit qu'un insecte si disposé à s'emparer de toutes les ouvertures
+étroites, soit souvent désagréable, et que Ch. Horne le déclare _very
+annoying_. Il est d'ailleurs peu farouche: on le voit sans cesse aller
+et venir, avec un bourdonnement bruyant, et quand il est occupé à pétrir
+son argile, il ne cesse point de se faire entendre, ce qui révèle son
+voisinage, bien qu'il soit souvent difficile de découvrir l'endroit
+précis où il travaille.
+
+Une autre Mégachile indienne, le _M. disjuncta_, qui est noire avec une
+large ceinture blanche au milieu du corps, fait aussi des nids en terre
+dans les bambous étroits. Ch. Horne en a trouvé une fois jusqu'à cinq
+rangées, côte à côte, dans une même cavité.
+
+Notre Mégachile centunculaire, que l'on a tant de fois observée, et qui
+d'habitude creuse ses galeries dans le sol ou le bois, se loge
+exceptionnellement dans le canal médullaire des ronces sèches, rappelant
+ainsi l'industrie des Mégachiles indiennes dont nous venons de parler.
+
+Quels que soient les matériaux employés par les Mégachiles, feuilles de
+plantes ou mortier argileux, elles établissent presque toujours leurs
+cellules dans des cavités ou des tubes étroits, ayant juste les
+dimensions qu'il faut pour les contenir; elles les disposent en tout cas
+les unes à la suite des autres, en séries linéaires. Toujours pressés,
+et jamais lâchement juxtaposés, comme cela se voit chez la plupart des
+Osmies, ces logements sont constamment de forme cylindrique. Le cocon
+est naturellement de même forme, et se termine aux deux bouts par des
+surfaces convexes plus ou moins surbaissées, ainsi que cela se voit chez
+les Osmies rubicoles; jamais le pôle supérieur ne présente l'appendice
+conique si marqué chez les _Osmia_ ordinaires et les _Anthidium_.
+
+* * *
+
+Les Mégachiles sont de tous les genres d'Apiaires le plus riche
+peut-être en espèces. On en connaît environ trois cents, répandues dans
+toutes les parties du monde, mais surtout dans les contrées
+septentrionales et tropicales. Une espèce serait, d'après F. Smith,
+particulièrement remarquable par sa vaste extension, s'il est vrai
+qu'elle se trouve, non seulement dans toute l'Europe et dans le Nord de
+l'Afrique, mais encore dans l'Amérique du Nord, jusqu'au Canada et la
+baie d'Hudson. Cette espèce n'est autre que la vulgaire Coupeuse du
+rosier.
+
+
+
+
+LES CHALICODOMES.
+
+
+Les Chalicodomes diffèrent bien peu des Mégachiles, si peu, que
+plusieurs d'entre eux ont été primitivement rangés parmi ces dernières.
+Un pinceau de poils vers le bout des mandibules, qui sont
+_quadrisinuées_, au lieu d'être _quadridentées_; l'abdomen plus convexe;
+la cellule radiale appendiculée, voilà tout ce que l'on a trouvé pour
+caractériser ces Abeilles. C'est que Lepeletier de Saint-Fargeau,
+l'auteur du genre, fut conduit à l'établir par la considération de leur
+mode de nidification, sauf à s'accommoder ensuite de caractères tels
+quels, pour appuyer cette distinction sur des données anatomiques.
+
+Cette nidification des Chalicodomes, jugée si importante par l'auteur
+que nous venons de citer, n'est cependant pas leur propriété exclusive.
+Nous l'avons déjà trouvée, dans ce qu'elle a d'essentiel, chez une
+certaine Osmie, celle du _Lotus_, qui colle dans les anfractuosités des
+pierres des cellules faites d'un mélange de terre et de petits cailloux.
+Le nom de _Chalicodoma_ veut précisément exprimer ce genre de
+construction: il veut dire _maison, demeure_ faite de _petits cailloux_.
+
+Les Chalicodomes sont donc encore des Abeilles maçonnes. C'est même sous
+ce nom, qu'une de leurs espèces, peu rare aux environs de Paris, est
+désignée par Réaumur, qui l'a étudiée avec non moins de soin que la
+Coupeuse du rosier.
+
+L'_Abeille maçonne_ de Réaumur porte aujourd'hui le nom scientifique de
+_Chalicodoma muraria_, _Chalicodome des murailles_, nom qui lui vient de
+l'emplacement qu'elle choisit pour y bâtir ses nids. C'est en effet sur
+les murs de nos habitations qu'elle les construit d'ordinaire. Une
+exposition méridionale ou orientale lui est indispensable. Il lui faut
+de plus une base solide pour fondement. Le mortier ou le crépi ne
+sauraient lui convenir; ils pourraient se détacher et tomber avec le nid
+assis dessus. C'est la pierre qu'il lui faut, fruste ou façonnée, et
+s'il y a quelque dépression, elle s'y arrête de préférence. Souvent elle
+construit dans les feuillures des fenêtres, et ses nids s'y allongent
+dans le sens vertical; tantôt elle les couche horizontalement dans le
+creux d'une moulure. Quand elle est fort commune dans une localité, et
+qu'elle n'y est point dérangée, on la voit parfois revêtir les vieilles
+murailles d'une couche épaisse de nids superposés, formant une sorte de
+crépissage continu, à partir d'une certaine hauteur au-dessus du sol. En
+pleins champs et loin des habitations, les rochers, les grosses pierres
+reçoivent ses constructions. En Vaucluse, M. Fabre ne les a guère
+observées que dans cette dernière condition.
+
+[Illustration: Fig. 67.--Chalicodome femelle.]
+
+[Illustration: Fig. 68.--Chalicodome mâle.]
+
+Les deux sexes de l'Abeille maçonne (fig. 67 et 68) sont très différents
+l'un de l'autre, à tel point que, même en les voyant sortir d'un même
+nid, on pourrait croire avoir affaire à deux espèces distinctes. La
+femelle est d'un beau noir velouté, avec les ailes violet sombre. Le
+mâle est d'un blond ferrugineux, avec les derniers segments noirs et les
+ailes transparentes.
+
+* * *
+
+Le Chalicodome des murailles commence ses travaux en avril. Ses
+matériaux sont un mélange de terre argileuse et de sable pétri avec la
+salive, qui transforme ce mortier, une fois desséché, en un dur ciment
+sur lequel la pluie est impuissante, et que l'acier d'un couteau
+n'entame pas sans s'ébrécher. Quand l'abeille a fait choix d'un
+emplacement, elle «y arrive avec une pelote de mortier entre les
+mandibules, et la dispose en un bourrelet circulaire sur la surface de
+la pierre. Les pattes antérieures et les mandibules surtout, premiers
+outils du maçon, mettent en œuvre la matière, que maintient plastique
+l'humeur salivaire peu à peu dégorgée. Pour consolider le pisé, des
+graviers anguleux sont enchâssés un à un, mais seulement à l'extérieur,
+dans la masse encore molle. A cette première assise en succèdent
+d'autres, jusqu'à ce que la cellule ait la hauteur voulue, de 2 à 3
+centimètres.» (Fabre, _Souvenirs entomologiques_).
+
+Réaumur a bien remarqué que l'intérieur de la cellule est l'objet d'une
+attention particulière de la part de la maçonne. Tous les grains de
+sable en sont éliminés avec soin, et portés dans la partie extérieure de
+la muraille. On voit l'abeille y entrer fréquemment pour en égaliser la
+surface, qui ne reçoit pas toutefois le poli qui distingue les cellules
+de l'Anthophore.
+
+La cellule a son axe le plus souvent vertical, ce qui lui donne un peu
+l'aspect d'une petite tourelle. D'autres fois elle est plus ou moins
+inclinée, jamais tant cependant que le contenu, assez fluide, qu'elle
+est destinée à recevoir, puisse s'écouler par l'orifice. Repose-t-elle
+sur une surface horizontale, son pourtour est entier; sur une surface
+verticale, elle y est adossée, et ressemble à un dé à coudre coupé dans
+sa longueur; le support complète alors le contour.
+
+«La cellule terminée, l'abeille s'occupe aussitôt de
+l'approvisionnement. Les fleurs du voisinage lui fournissent liqueur
+sucrée et pollen. Elle arrive, le jabot gonflé de miel, et le ventre
+jauni en-dessous de poussière pollinique. Elle plonge dans la cellule la
+tête la première, et pendant quelques instants on la voit se livrer à
+des haut-le-corps, signe du dégorgement de la purée mielleuse. Le jabot
+vide, elle sort de la cellule, pour y rentrer à l'instant même, mais
+cette fois à reculons. Maintenant, avec les deux pattes de derrière,
+l'abeille se brosse la face inférieure du ventre et en fait tomber la
+charge de pollen. Nouvelle sortie et nouvelle rentrée, la tête la
+première. Il s'agit de brasser la matière avec la cuiller des
+mandibules, et de faire du tout un mélange homogène. Ce travail de
+mixtion ne se répète pas à chaque voyage: il n'a lieu que de loin en
+loin, quand les matériaux sont amassés en quantité notable.» (Fabre.)
+
+L'approvisionnement s'arrête quand la cellule est à moitié pleine. Un
+œuf est alors pondu à la surface de la bouillie pollinique, et il est
+procédé à la fermeture de la cellule. Un couvercle de mortier sans
+graviers est fait dans le haut; il est formé de dépôts annulaires allant
+de la circonférence au centre. La cellule, suivant Réaumur, est
+construite en une journée; son approvisionnement réclame une journée
+encore. Cette durée peut s'allonger quand le mauvais temps, ou
+simplement un ciel nuageux, viennent interrompre les travaux.
+
+Une première cellule terminée, une autre s'élève, adossée à celle-ci,
+puis une troisième, et ainsi de suite jusqu'à une dizaine environ, plus
+ou moins. Elles sont édifiées l'une après l'autre; jamais une nouvelle
+n'est commencée avant la fermeture de la précédente. Les six à dix
+cellules qu'un nid peut contenir représentent-elles toute la ponte?
+C'est ce qu'on n'a pu décider. Il est possible qu'une seule femelle ne
+se borne pas à construire un nid, et qu'un premier fait, elle aille
+ailleurs en commencer un second, ainsi que cela arrive fréquemment chez
+l'Osmie.
+
+Les cellules, telles que nous venons de les laisser, ne constituent pas
+le nid achevé et parfait. Un travail important reste encore à accomplir.
+La paroi de la cellule est mince, peu résistante au choc, peu efficace
+pour tenir la larve à l'abri des intempéries. Les cellules adossées
+laissent entre elles des sillons, des enfoncements; il faut les combler.
+Un dépôt de mortier grossièrement fait, mais solide, vient remplir ces
+dépressions et égaliser la surface. Ce n'est point assez. Un revêtement
+épais, uniforme, recouvre le tout, donnant à l'ensemble une forme
+arrondie, celle d'une demi-sphère ou d'un demi-ellipsoïde plus ou moins
+allongé. Sous cette muraille, épaisse d'un centimètre et plus, la larve
+ou l'insecte transformé pourra braver les brûlants soleils de juillet,
+les gelées de l'hiver, les ondées des jours d'orage.
+
+[Illustration: Fig. 69.--Nid de Chalicodoma muraria.]
+
+Le nid achevé, rien ne décèle à l'extérieur son précieux contenu. On
+dirait une grosse éclaboussure lancée par une roue de voiture ou une
+boule de terre jetée violemment contre la muraille et qui s'y serait
+desséchée (Fig. 69).
+
+Comme l'Anthophore, comme l'Osmie, le Chalicodome sait ménager, quand il
+le peut, son temps et sa peine, en s'appropriant un vieux nid, que de
+légères réparations suffisent à remettre à neuf. C'est même par là
+qu'il commence, et il ne se décide à bâtir que s'il ne trouve pas à se
+procurer un logement à peu de frais. Sur ce sujet, laissons la parole à
+M. Fabre. Tout récit serait pâle à côté du sien.
+
+[Illustration: Fig. 70.--Nid de Chalicodome à l'intérieur.]
+
+«D'un même dôme il sort plusieurs habitants, frères et sœurs, mâles
+roux et femelles noires, tous lignée de la même abeille. Les mâles, qui
+mènent vie insouciante, ignorent tout travail, et ne reviennent aux
+maisons de pisé que pour faire un instant la cour aux dames, ne se
+soucient de la masure abandonnée. Ce qu'il leur faut, c'est le nectar
+dans l'amphore des fleurs, et non le mortier à gâcher entre les
+mandibules. Restent les jeunes mères, seules chargées de l'avenir de la
+famille. A qui d'entre elles reviendra l'immeuble, l'héritage du vieux
+nid? Comme sœurs, elles y ont un droit égal: ainsi le déciderait
+notre justice, depuis qu'elle s'est affranchie de l'antique droit
+d'aînesse. Mais les Chalicodomes en sont toujours à la base première de
+la société: le droit du premier occupant.
+
+«Lors donc que l'heure de la ponte approche, l'abeille s'empare du
+premier nid libre à sa convenance, s'y établit, et malheur désormais à
+qui voudrait, voisine ou sœur, lui en disputer la possession! Des
+poursuites acharnées, de chaudes bourrades auraient bientôt mis en fuite
+la nouvelle arrivée. Des diverses cellules qui bâillent, comme autant de
+puits, sur la rondeur du dôme, une seule pour le moment est nécessaire;
+mais l'abeille calcule très bien que les autres auront plus tard leur
+utilité pour le restant des œufs; et c'est avec une vigilance jalouse
+qu'elle les surveille toutes pour en chasser qui viendrait les visiter.
+Aussi n'ai-je pas souvenir d'avoir vu deux maçonnes travailler à la fois
+sur le même galet.
+
+«L'ouvrage est maintenant très simple. L'hyménoptère examine l'intérieur
+de la vieille cellule, pour reconnaître les points qui demandent
+réparation. Il arrache les lambeaux de cocon tapissant la paroi, extrait
+les débris terreux provenant de la voûte qu'a percée l'habitant pour
+sortir, crépit de mortier les endroits délabrés, restaure un peu
+l'orifice, et tout se borne là. Suivent l'approvisionnement, la ponte et
+la clôture de la chambre. Quand toutes les cellules, l'une après
+l'autre, sont ainsi garnies, le couvert général, le dôme de mortier,
+reçoit quelques réparations, s'il est besoin, et c'est fini.»
+
+M. Fabre a observé les travaux de deux autres espèces de Chalicodomes,
+que l'on ne rencontre point dans le nord de notre pays. Ce sont les
+_Chalicodoma Pyrenaica_ et _rufescens_, deux espèces où les deux sexes
+ne présentent point la disparité tranchée qui s'observe chez la maçonne
+de Réaumur. L'une et l'autre portent à peu près le même costume, d'un
+roux mêlé de gris ou de brun noirâtre. Mais, si leur extérieur est à peu
+près le même, leur nidification est bien différente, surtout quant au
+choix de l'emplacement.
+
+Le Chalicodome des Pyrénées s'installe de préférence à la face
+inférieure des tuiles faisant saillie au bord des toitures. Il est peu
+de maisons, dans la campagne, qui n'abritent les nids de cette maçonne,
+et quelquefois elle y établit des colonies populeuses, entassant d'une
+année à l'autre les nouveaux nids sur ceux des générations antérieures,
+et finissant ainsi par couvrir d'énormes surfaces. «J'ai vu tel de ces
+nids, dit M. Fabre, qui, sous les tuiles d'un hangar, occupait une
+superficie de 5 ou 6 mètres carrés. En plein travail, c'était un monde
+étourdissant par le nombre et le bruissement des travailleurs.» De là le
+nom de Chalicodome _des hangars_, dont M. Fabre se sert pour désigner
+cette espèce.
+
+Le Chalicodome roussâtre a de tout autres habitudes. Il suspend sa
+demeure à une branche. «Un arbuste des haies, quel qu'il soit, aubépine,
+grenadier, paliure, lui fournit le support, habituellement à hauteur
+d'homme. Le chêne-vert et l'orme lui donnent une élévation plus grande.
+Dans le fourré buissonneux, il fait donc choix d'un rameau de la
+grosseur d'une paille; et sur cette étroite base il construit son
+édifice avec le même mortier que le Chalicodome des hangars met en
+œuvre. Terminé, le nid est une boule de terre, traversée latéralement
+par le rameau. La grosseur en est celle d'un abricot, si l'ouvrage est
+d'un seul, et celle du poing, si plusieurs insectes y ont collaboré;
+mais ce cas est rare.»
+
+Le Chalicodome des murailles aime à puiser ses matériaux dans un terrain
+à moitié meuble; une allée sableuse lui convient tout à fait. Ses deux
+congénères préfèrent un sol battu, «une route fréquentée, dont
+l'empierrement de galets calcaires est devenu surface unie semblable à
+une dalle continue. C'est toujours au chemin, voisin de l'emplacement
+qu'il a choisi, qu'il va récolter de quoi bâtir, sans se laisser
+distraire du travail par le continuel passage des gens et des bestiaux.
+Il faut voir l'active abeille à l'œuvre, quand le chemin resplendit
+de blancheur sous les rayons d'un soleil ardent. Entre la ferme voisine,
+chantier où l'on construit, et la route, chantier où le mortier se
+prépare, bruit le grave murmure des arrivants et des partants qui se
+succèdent, se croisent sans interruption. L'air semble traversé par de
+continuels traits de fumée, tant l'essor des travailleurs est direct et
+rapide. Les partants s'en vont avec une pelote de mortier de la grosseur
+d'un grain de plomb à lièvre; les arrivants aussitôt s'installent aux
+endroits les plus durs, les plus secs. Tout le corps en vibration, ils
+grattent du bout des mandibules, ils ratissent avec les tarses
+antérieurs, pour extraire des atomes de terre et des granules de sable,
+qui, roulés entre les dents, s'imbibent de salive et se prennent en une
+masse. L'ardeur au travail est, telle, que l'ouvrier se laisse écraser
+sous les pieds des passants plutôt que d'abandonner son ouvrage.»
+
+Tandis que le Chalicodome roussâtre est presque toujours solitaire,
+celui des hangars aime le voisinage de ses pareils, et c'est par
+milliers quelquefois qu'on le voit établi sous un même abri. Mais ce
+n'est point là une société véritable, où chacun, en travaillant pour
+soi, concourt au bien de tous. C'est un simple concours d'individus que
+les mêmes goûts, les mêmes aptitudes rassemblent au même endroit, où la
+maxime du chacun pour soi se pratique dans toute sa rigueur, «enfin une
+cohue de travailleurs rappelant l'essaim d'une ruche uniquement par le
+nombre et l'ardeur». De telles réunions sont donc la simple conséquence
+du grand nombre d'individus habitant la même localité. Si bien que le
+Chalicodome des murailles qui, en Vaucluse, passe pour solitaire aux
+yeux de M. Fabre, forme quelquefois, ainsi que nous l'avons observé
+nous-même, des cités populeuses dans les localités où il abonde. Et si
+le Chalicodome roussâtre ne se voit jamais en réunions nombreuses, cela
+tient moins sans doute à une humeur plus farouche qu'au peu de fréquence
+de cette espèce.
+
+On connaît, peu ou point la nidification des autres Chalicodomes. Une
+très jolie espèce, à corselet d'un roux vif, avec l'abdomen noir et les
+pattes rouges, le Chalicodome de Sicile (_Ch. sicula_)[15], paraît se
+contenter d'une base bien fragile pour ses nids. J'ai reçu de Sicile
+quelques cellules bâties par cette abeille, dans le style du Chalicodome
+des murailles, et non encore revêtues du couvert général qui devait les
+englober, fixées sur un fragment d'écorce. Cette espèce sans doute
+s'établit dans le creux des arbres ou sous les écorces soulevées.
+
+Commencés en avril, les travaux des Chalicodomes sont terminés avant la
+fin de juin. Les vers nés dans les cellules ont achevé de consommer
+leurs provisions dans le courant de l'été. Ils se filent alors une coque
+de soie mince, presque transparente, faiblement adhérente aux parois de
+la cellule. L'épaisse et dure couche de mortier protège suffisamment ces
+faibles créatures, et dispense d'une coque plus solide. En automne, les
+vers sont déjà transformés et passent l'hiver à l'état parfait,
+engourdis, les poils humides collés au tégument. Les Chalicodomes se
+réveillent en avril, percent la dure calotte de ciment avec leurs
+mandibules, en s'aidant d'un peu de liquide dégorgé pour la ramollir, et
+viennent à la lumière pour recommencer les travaux de ceux qui les ont
+précédés. Un certain nombre périssent dans les cellules, trop faibles
+pour percer les murs de leur berceau, dépourvus sans doute de la
+gouttelette de liqueur qui seule leur permet de venir à bout de ce
+travail.
+
+«Quelquefois, dit Réaumur, l'ouvrage que la mouche nouvellement née a à
+faire paraîtrait devoir être double de l'ouvrage ordinaire; elle
+semblerait avoir à percer, outre sa propre cellule, celle d'une autre
+mouche; car quelquefois un nid se trouve composé de deux couches de
+cellules mises les unes sur les autres. La bonne opinion que j'ai de
+l'intelligence des mères maçonnes ne me permet pas de penser qu'elles
+fassent des fautes aussi lourdes que celle-ci le paraît. Je suis disposé
+à croire que, quoique les cellules soient posées les unes sur les
+autres, chaque mouche naissante peut sortir par un des bouts de la
+sienne sans passer par le logement de sa voisine.»
+
+La perspicacité du célèbre naturaliste s'est trouvée ici en défaut, il
+n'y a pas à en douter. Il arrive fréquemment qu'une abeille est obligée
+de passer, pour sortir du nid, par le logement d'une voisine de l'étage
+supérieur. Mais elle n'a pas pour cela double travail à faire, bien au
+contraire. Sa sœur d'en haut sort toujours avant elle; elle n'a donc
+qu'à percer la mince cloison qui la sépare du berceau de celle-ci, pour
+trouver un chemin tout fait vers l'extérieur. Celle qui l'a devancée a
+dû faire le sien à travers toute l'épaisseur du dôme. Il arrive
+toujours, en pareil cas, que les habitants du premier étage sont des
+mâles, alors que ceux du rez-de-chaussée sont des femelles. Les deux
+sexes ainsi font naturellement leur sortie suivant la règle, les mâles
+d'abord, les femelles ensuite.
+
+* * *
+
+Si dignes d'intérêt par leur biologie, les Chalicodomes ont encore
+d'autres droits à notre attention. Ils ont été, de la part de M. Fabre,
+l'objet de recherches importantes au point de vue de la théorie de
+l'instinct. Nous ne croyons pouvoir nous dispenser d'en dire quelques
+mots, tout en exprimant le regret bien sincère de ne pouvoir souscrire
+aux conclusions de l'ingénieux observateur.
+
+_La sortie du nid._--Variant une expérience, jugée mal faite, de
+Réaumur, M. Fabre recueille des nids de Chalicodome des murailles, revêt
+les uns très immédiatement d'une enveloppe de papier gris, et couvre les
+autres, à distance, d'un cône de ce même papier, collé sur leur
+pourtour. Le temps de l'éclosion venu, les Chalicodomes des premiers
+nids percent leurs cellules, et en outre l'enveloppe de papier, et
+deviennent libres au dehors; les autres, au contraire, laissant intact
+le cornet de papier, meurent devant cette faible barrière.
+
+«Le Chalicodome, conclut M. Fabre, est donc capable, pour sortir de sa
+cellule, d'exécuter un travail supérieur à celui qu'il doit
+naturellement fournir. Si l'on ajoute à la paroi de mortier qu'il doit
+percer pour éclore un supplément d'épaisseur, il n'est point arrêté par
+ce surcroît de besogne. Mais si, une fois son travail achevé, l'animal
+sorti de sa cellule trouve devant lui un nouvel obstacle, il est devenu
+inhabile, non impuissant,--l'expérience le montre,--à fournir cet
+excédent de travail, qui n'eût été qu'un jeu pour lui, s'il se fût
+trouvé surajouté, sans interposition d'arrêt, au travail normal de la
+perforation. Il a suffi que la paroi nouvelle soit placée à distance,
+pour être laissée intacte. Le travail normal de la libération accompli,
+l'insecte libre hors de sa cellule, l'instinct n'a plus rien à faire, et
+il ne fera rien. Le stupide insecte meurt derrière une barrière qui,
+semble-t-il, ne devrait pas l'arrêter au delà de quelques secondes.
+
+«Ce fait me semble riche de conséquences, ajoute, avec une sorte
+d'enthousiasme, l'expérimentateur. Comment! voilà de robustes insectes
+pour qui forer le tuf est un jeu... et ces vigoureux démolisseurs se
+laissent sottement périr dans la prison d'un cornet qu'ils éventreraient
+en un seul coup de mandibules? Le motif de leur stupide inaction ne
+saurait être que celui-ci,» c'est que, «pour la percer, il faudrait
+renouveler l'acte qui vient d'être accompli, cet acte auquel l'insecte
+ne doit se livrer qu'une fois en sa vie; il faudrait enfin doubler ce
+qui de sa nature est un, et l'animal ne le peut, uniquement parce qu'il
+n'en a pas le vouloir. L'abeille maçonne périt faute de la moindre lueur
+d'intelligence. Et dans ce singulier intellect, il est de mode
+aujourd'hui de voir un rudiment de la raison humaine!»
+
+Quelle conséquence importante de faits qu'on eût pu juger insignifiants!
+Il n'est pas, il est vrai, de vérité sans valeur. Mais au moins faut-il
+s'être assuré que c'est bien une vérité que l'on tient, sans quoi
+s'évanouissent, avec nos illusions, les déductions les plus logiques.
+
+M. Fabre n'a-t-il jamais vu lui échapper un hyménoptère inclus par lui
+dans un cornet? N'est-il jamais rentré de ses chasses ayant perdu
+quelque capture évadée de sa prison de papier? Incontestablement, le
+Chalicodome incarcéré dans un cornet est capable, plus capable que
+beaucoup d'autres, de perforer un tel obstacle. Rien de plus aisé
+d'ailleurs que d'en acquérir la preuve. Et se peut-il que la
+circonstance particulière d'être tout frais éclos le rende incapable de
+triompher d'une difficulté qui pour lui n'en est pas une en d'autres
+temps? Autant croire que l'insecte se laisse mourir au pied d'une
+muraille qu'il peut très bien trouer, tout exprès pour fournir un nouvel
+appoint à une certaine théorie de l'instinct.
+
+Sans vouloir examiner ici les causes de l'insuccès et de la mort de
+l'abeille dans l'expérience de M. Fabre, je me bornerai à montrer, en en
+modifiant les conditions, qu'elle avait été mal conçue.
+
+Sur un nid de Chalicodome, j'ai, comme lui, adapté, non un dôme de
+papier, mais un petit chapeau d'argile fait d'un simple tube ou d'une
+cheminée ayant sensiblement le diamètre intérieur d'une cellule. L'un
+des bouts fut fermé d'un tampon d'argile; l'autre, garni d'un épais
+rebord de même matière, qui servit à fixer l'appareil encore humide
+au-dessus d'une cellule. Le jour de l'éclosion venu, le fond du chapeau
+fut percé d'un trou bien rond; l'insecte était sorti, après avoir percé
+le couvercle de sa cellule, et, à une distance de 12 ou 15 millimètres,
+le fond artificiel d'argile.
+
+L'abeille avait donc fait double besogne, foré pour ainsi dire deux
+cellules au lieu d'une, et cela malgré l'interposition d'un intervalle
+notable. Qu'il ne soit donc plus question de travail une fois accompli
+et non renouvelable, de l'impossibilité de «doubler ce que la nature a
+fait un». Tout cela est dans l'esprit de l'observateur et n'est que là!
+Restituons à l'Insecte, avec une équitable appréciation de ses facultés,
+la faible, mais exacte part de raison que la nature lui a départie.
+
+* * *
+
+_Le retour au nid._--Encore une question à laquelle M. Fabre a prêté une
+grande attention, qui l'occupe dans son premier volume, et à laquelle il
+revient plus longuement dans ses _Nouveaux souvenirs_.
+
+L'abeille maçonne transportée à de grandes distances, à plusieurs
+kilomètres de son nid, y retourne, bien qu'on lui ait fait faire son
+premier voyage enfermée dans une boîte ou un cornet, sans avoir pu, par
+conséquent, se rendre compte du trajet qu'elle a suivi à l'aller. Quel
+sens la guide dans son retour? «Ce n'est certes pas la mémoire, conclut
+l'auteur, après une première série d'expériences, mais une faculté
+spéciale, qu'il faut se borner à constater par ses étonnants effets,
+sans prétendre l'expliquer, tant elle est en dehors de notre propre
+psychologie.»
+
+A la suggestion de Charles Darwin, que ces recherches intéressaient
+vivement, M. Fabre fit de nouvelles expériences. Ne serait-ce point un
+_sens de la direction_, qui conduirait l'abeille dans son voyage de
+retour? Pour l'éprouver, au lieu d'aller par la droite ligne à l'endroit
+où il se propose de rendre la liberté aux prisonniers qu'il emporte,
+toujours maintenus dans l'obscurité d'une boîte, l'expérimentateur, ou
+bien tourne sur lui-même dans un sens, puis dans un autre, ou bien
+change de direction brusquement et à plusieurs reprises. Mais ni
+rotations, ni détours, ni reculs ne parviennent à dérouter les
+abeilles, qui toujours retournent au logis; «et le problème reste aussi
+ténébreux que jamais».
+
+Serait-ce le courant magnétique terrestre, qui guiderait les voyageurs
+dans leur retour? Autre hypothèse imaginée aussi par l'illustre
+naturaliste anglais, et qui inspira des expériences demeurées sans
+résultat. Restait donc encore et toujours le mystère, qui, on le conçoit
+du reste, n'est pas pour déplaire à un chercheur imbu des idées
+théoriques de M. Fabre.
+
+Rien pourtant n'est moins mystérieux que les causes de ce retour au nid.
+Et M. Fabre n'eût vraisemblablement pas fait ses curieuses expériences
+sur ce sujet,--ce qui serait grand dommage,--s'il eût connu certains
+faits, très familiers aux éleveurs d'abeilles.
+
+Que le lecteur veuille bien se rapporter à ce que nous avons dit de la
+première sortie des jeunes abeilles, qui ne s'éloignent de la ruche qu'à
+reculons, décrivant des cercles de plus en plus grands, étudiant en un
+mot et fixant dans leur souvenir le chemin du retour. L'Abeille
+domestique n'est point seule à user de ce procédé pour ne point s'égarer
+en rentrant au logis. Le Bourdon a les mêmes habitudes. Une abeille
+solitaire, l'_Anthophora æstivalis_, m'a montré les mêmes faits.
+L'occasion m'a manqué pour faire les mêmes observations sur le
+Chalicodome. Mais qui pourrait douter un instant que cette abeille se
+conduisît autrement que les autres? Et d'ailleurs, que l'observation
+soit faite ou non sur les Chalicodomes, les données acquises chez
+d'autres espèces n'en restent pas moins avec toute leur valeur, et font
+prévoir le résultat que cette observation pourrait fournir. Il ne
+saurait y avoir une psychologie pour le Bourdon, l'Abeille domestique,
+l'Anthophore, une autre pour le Chalicodome.
+
+M. Fabre ne se contredit-il pas lui-même dans ce chapitre si intéressant
+consacré aux Osmies qu'il élevait dans son cabinet? Nous y lisons ce qui
+suit:
+
+«De jour en jour plus nombreuses, les femelles inspectent les lieux;
+elles bourdonnent devant les galeries de verre et les demeures de
+roseau; elles y pénètrent, y séjournent, en sortent, y rentrent, puis
+s'envolent, d'un essor brusque, dans le jardin. Elles reviennent,
+maintenant l'une, maintenant l'autre. Elles font une halte au dehors, au
+soleil, sur les volets appliqués contre le mur; elles planent dans la
+baie de la fenêtre, s'avancent, vont aux roseaux et leur donnent un coup
+d'œil, pour repartir encore et revenir bientôt après. _Ainsi se fait
+l'apprentissage du domicile, ainsi se fixe le souvenir du lieu natal._
+Le village de notre enfance est toujours bien chéri, ineffaçable de la
+mémoire. Avec sa vie d'un mois, l'Osmie acquiert en une paire de jours
+la _tenace souvenance de son hameau_.»
+
+Quand il écrivait ces lignes dans son troisième volume, l'auteur avait
+évidemment oublié ce qu'il avait dit, dans les deux premiers, de ce sens
+inconnu et d'autant plus mystérieux qu'il manque à notre organisation.
+Rien de mystérieux dans les faits que nous avons rappelés, rien qui
+oblige à recourir à une hypothèse aussi peu justifiable.
+
+* * *
+
+Les Gastrilégides sont exposés aux attaques d'une multitude de
+parasites, dont les uns ne recherchent que leurs provisions, et dont les
+autres en veulent à leur chair même.
+
+Parmi les premiers sont les Cœlioxys, abeilles parasites que nous
+avons déjà rencontrées dans les nids des Anthophores, mais qui semblent
+plus particulièrement attachées aux Mégachiles. Plusieurs espèces se
+développent en effet dans les nids de ces dernières, tandis qu'on n'en a
+pas encore signalé, que nous sachions, chez les autres Gastrilégides.
+
+Un autre genre d'abeilles parasites, les Stélis, paraissent de même
+être les locataires attitrés des Osmies et de quelques genres voisins,
+que nous n'avons pas cru nécessaire de faire connaître. Une espèce de
+Stélis cependant, le _St. nasuta_, se rencontre fréquemment dans les
+nids de l'Abeille maçonne de Réaumur. Un petit _Anthidium_, le
+_strigatum_, dont nous avons eu occasion de parler, est souvent l'hôte
+d'une petite Stélide, à physionomie tout anthidienne, le _St. signata_,
+longtemps pris pour un Anthidium véritable. Les _Dioxys_, proches
+parents des _Cœlioxys_, envahissent souvent les nids des
+Chalicodomes, au moins ceux des _Pyrenaica_ et _rufescens_. Un seul
+Dioxys se développe dans une cellule de la maçonne, et il arrive
+quelquefois que la moitié et plus des cellules d'un nid sont occupées
+par cet intrus. C'est toujours le _Dioxys cincta_, que l'on trouve
+vivant aux dépens de ces deux Chalicodomes; bien rarement il s'introduit
+dans les nids du _Ch. muraria_.
+
+[Illustration: Fig. 71.--Stelis nasuta.]
+
+* * *
+
+Parmi les ennemis qui s'attaquent à la personne même des abeilles, mais
+qui ne les détruisent pas plus sûrement que les précédents, citons au
+premier rang le petit mais terrible _Monodontomerus_. Ce Myrmidon, que
+nous avons déjà appris à connaître chez les Anthophores, n'est pas un
+ennemi moins redoutable pour les divers genres de Gastrilégides. Il
+professe une indifférence absolue quant au choix de ses victimes. Osmie,
+Mégachile, Anthidie, Chalicodome, tout lui est bon; et s'il ne fait pas
+plus de victimes, si même ces Abeilles et beaucoup d'autres ne sont pas
+déjà détruites par ce moucheron d'apparence si méprisable, cela tient
+uniquement à l'accès pour lui difficile d'une partie notable de leurs
+cellules. Un exemple convaincra de la puissance de destruction de ce
+Chalcidien, quand les circonstances lui sont favorables. J'ai eu
+occasion de parler de nids de l'_Osmie rousse_, remplissant toutes les
+rainures, toutes les petites cavités d'une ruche abandonnée. Plusieurs
+centaines de cellules étaient là, dont un petit nombre seulement datant
+de l'année précédente; une partie de celles-ci montraient les traces non
+équivoques de l'Osmie qui les avait habitées; les autres avaient toutes
+été envahies par le _Monodontomerus_, et pour les dernières formées,
+celles de l'année, pas une n'était indemne; toutes, sans exception,
+contenaient le Chalcidien à divers états, ou l'avaient contenu. Ainsi,
+la première année, un certain nombre de cellules avaient pu échapper au
+parasite; quelques femelles du petit Chalcidien, ayant découvert le
+village des Osmies, y avaient logé leur progéniture; et celle-ci avait
+été assez nombreuse, la seconde année, pour que pas une Osmie n'échappât
+à leurs atteintes. Les cellules, en cette circonstance, s'étaient
+trouvées toutes accessibles, et toutes les Osmies avaient péri. Dans les
+galeries creusées dans la terre ou le bois, il n'en va pas ainsi;
+beaucoup de cellules échappent, par leur situation reculée, à la tarière
+du parasite; dans le nid aérien d'une abeille maçonne, si des cellules
+sont plus ou moins superficielles, et dès lors exposées, il en est un
+grand nombre que leur éloignement de la surface met à l'abri de
+l'ennemi. Mais on voit assez l'influence considérable qu'un si petit
+être peut exercer sur la multiplication d'une foule d'espèces.
+
+* * *
+
+Il est un autre genre de Chalcidien, dont la taille est plus
+respectable, le vêtement de plus joyeux aspect que la cuirasse d'un
+bronze obscur du _Monodontomerus_. C'est celui des _Leucospis_, au corps
+noir bariolé de jaune, à la tarière relevée sur le dos et logée dans un
+sillon de l'abdomen, aux cuisses postérieures étrangement renflées et
+denticulées (fig. 72).
+
+Le _Leucospis gigas_ est carnivore comme le _Monodontomerus_; mais
+tandis que ce dernier, vu sa petitesse, peut se trouver au nombre d'une
+quinzaine et plus de commensaux dans une même cellule, le _Leucospis_ y
+est toujours isolé; la larve tout entière de l'abeille est nécessaire à
+son parfait développement.
+
+[Illustration: Fig. 72--Leucospis gigas.]
+
+C'est à la fin de juin ou dans les premiers jours de juillet que les
+Leucospis perforent le nid où ils sont nés, pour devenir libres à
+l'extérieur. C'est vers ce temps précisément que les larves des maçonnes
+ont achevé leur pâtée et reposent dans la fine coque de soie, attendant
+le moment de leur transformation en nymphes. Période critique pour tant
+de larves, que celle qui précède la nymphose! Elles sont alors juste à
+point pour servir de pâture aux nombreux dévorants dont la race est
+greffée sur la leur. La femelle Leucospis ne tarde pas à se mettre en
+quête, sur les dômes du Chalicodome des murailles, sur les vastes nappes
+de ciment du Chalicodome des hangars, de cellules en état de recevoir
+les germes de sa progéniture.
+
+Suivons l'observateur dont la sagacité n'a d'égale que sa patience,
+suivons M. Fabre, explorant, en plein soleil de juillet, les nids des
+maçonnes, à la recherche des Leucospis effectuant leur ponte. Il est
+trois heures de l'après-midi, c'est le fort de la chaleur, le moment
+favorable.
+
+«L'insecte explore les nids, lentement, gauchement. Du bout des
+antennes, fléchies à angle droit après le premier article, il palpe la
+surface. Puis, immobile et la tête penchée, il semble méditer et
+débattre en lui-même l'opportunité du lieu. Est-ce bien ici, est-ce
+ailleurs, que gît la larve convoitée? Au dehors, rien, absolument rien
+ne l'indique. C'est une nappe pierreuse, bosselée, mais très uniforme
+d'aspect, car les cellules ont disparu sous une épaisse couche de crépi,
+travail d'intérêt général où l'essaim dépense ses derniers jours....»
+
+«Où sont en défaut mes moyens optiques et mon discernement raisonné,
+l'insecte ne se trompe pas, guidé qu'il est par les bâtonnets des
+antennes. Son choix est fait? Le voici qui dégaine sa longue mécanique;
+la sonde est dirigée normalement à la surface et occupe à peu près le
+milieu entre les deux pattes intermédiaires... Immobile, hautement
+guindé sur ses jambes pour développer son appareil, l'insecte n'a que de
+très légères oscillations pour tout signe de son laborieux travail. Je
+vois des sondeurs qui, dans un quart d'heure, ont fini d'opérer. J'en
+vois d'autres qui, pour une seule opération, dépensent jusqu'à trois
+heures.
+
+«Malgré la résistance du milieu à traverser, l'insecte persévère,
+certain de réussir; et il réussit en effet, sans que je puisse encore
+m'expliquer son succès.» Ni fissure perceptible par où le faible crin
+pourrait s'insinuer; ni gouttelette liquide imbibant et amollissant le
+dur ciment au passage de ce foret d'apparence si débile.
+
+Si, le temps de la ponte passée, «les sondeurs disparus», on procède à
+l'examen des nids, on trouve invariablement une cellule exactement
+placée sous les points, marqués d'un signe particulier, où un Leucospis
+a établi sa tarière. Jamais d'erreur de sa part; toujours fidèlement
+servi par ses antennes exploratrices, sa sonde a toujours pénétré en
+plein dans une cellule, pas une fois à côté.
+
+Mais nous voici en présence d'une déception. On s'attend à ce que la
+cellule violée par le Leucospis contienne infailliblement une larve de
+Chalicodome. Autrement pourquoi, avec tant d'efforts, lui inoculer un
+œuf? Eh bien, l'instinct, si souvent infaillible, se trouve ici en
+défaut. Des cellules percées, un grand nombre sans doute montrent la
+larve de l'abeille, mais d'autres ne montrent que des résidus divers,
+inutiles à un mangeur de chair fraîche, «miel liquide et resté sans
+emploi, l'œuf ayant péri; provisions gâtées, tantôt moisies, tantôt
+devenues culot goudronneux; larve morte, durcie en un cylindre brun;
+insecte parfait desséché, à qui les forces ont manqué pour la
+libération; décombres poudreux, provenant de la lucarne de sortie qu'a
+bouchée plus tard la couche générale de crépi. Les effluves odorants qui
+peuvent se dégager de ces résidus ont certainement des caractères très
+divers. L'aigre, le faisandé, le moisi, le goudronneux, ne sauraient
+être confondus par un odorat un peu subtil.»
+
+Que percevaient donc les antennes du _Leucospis_ en inspectant, la
+surface du nid? Pas une odeur, assurément, et voici déjà une conséquence
+physiologique importante, car l'olfaction est une des facultés le plus
+généralement attribuées aux antennes de l'Insecte. C'est donc
+l'existence d'un simple vide que ces organes ont révélé? Mystère!
+Toujours est-il que, conséquence non moins grave que la précédente,
+l'instinct a failli, et la pondeuse a inséré un œuf là où il n'avait
+que faire et où l'attend une perte inévitable. Fait bien digne des
+réflexions de ceux qui, comme M. Fabre, professent la doctrine de
+l'infaillibilité de l'instinct.
+
+Autre imperfection, à laquelle l'observateur était tout aussi loin de
+s'attendre. La même cellule peut recevoir à diverses reprises, à
+plusieurs jours d'intervalle, la sonde des Leucospis. M. Fabre a vu
+revenir, en des points déjà visités par un autre, et par lui marqués du
+signe indicateur, un, deux et même quatre insectes nouveaux, tous
+répétant leur longue manœuvre, tous pondant dans la même cellule. Car
+ils ne manquent jamais de pondre au bout de leur travail, et l'on peut
+trouver plusieurs œufs, jusqu'à cinq,--et peut-être n'est-ce pas
+l'extrême limite,--dans une même cellule.
+
+Si la cellule atteinte contient autre chose qu'une larve d'abeille,
+l'œuf ou les œufs pondus le sont en pure perte. Mais
+qu'advient-il, si deux ou plusieurs œufs arrivent dans la même
+enceinte? Un fait certain, c'est qu'en aucun cas on ne trouve plus tard
+jamais plus d'une larve de Leucospis dans une cellule. Le problème est
+longtemps resté insoluble pour M. Fabre. Après bien des recherches,
+après quatre années d'études, la solution fut enfin trouvée.
+
+Il fallait, chose hérissée de difficultés de toute sorte, observer la
+larve de Leucospis dès la sortie de l'œuf, voir ce qui se passe dans
+une cellule à larve parasite unique et dans une cellule à plusieurs
+larves.
+
+[Illustration: Fig. 73.--Larve secondaire de Leucospis gigas.]
+
+La larve déjà développée du Leucospis (fig. 73) est un gros ver dodu,
+blanchâtre, courbé en arc, avec segments fortement distendus et
+luisants, munie d'une tête infléchie, au bas de laquelle se voient trois
+gros mamelons charnus, avec deux petits traits noirâtres, que le
+microscope dit être deux minuscules mandibules. A l'aide de ces
+imperceptibles crochets, la larve troue la peau de sa victime, en aspire
+le contenu, sans dévorer ni mâcher, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus
+qu'une pellicule entièrement vidée. La larve repue repose alors dans la
+coque de soie qu'a filée celle à qui elle s'est substituée.
+
+[Illustration: Fig. 74.--Larve primaire de Leucospis gigas.]
+
+C'est en vain qu'on s'attendrait à trouver dans les cellules de
+l'abeille, au temps où les œufs de Leucospis éclosent, rien qui
+ressemble au ver grassouillet dont nous venons de parler. L'animalcule
+qui sort de l'œuf est un vermisseau nettement segmenté, transparent
+(fig. 74), presque hyalin, qui mesure de un millimètre à un millimètre
+et demi de longueur, et un quart de millimètre dans sa plus grande
+largeur. Sa tête, bien détachée, est relativement volumineuse: on a
+peine à y distinguer deux rudiments d'antennes, deux petites
+mandibules. Son corps, faiblement arqué, repose sur deux rangées de
+cirrhes hyalins, qui empêchent sa peau ambrée de poser à plat; quelques
+autres poils plus faibles se voient sur la partie dorsale des segments.
+Le dernier de tous, très petit, sert d'organe très actif de progression,
+par l'appui qu'il prend sur les surfaces, où une humeur visqueuse fait
+qu'il adhère. Il marche ainsi par des impulsions successives, un peu à
+la manière des chenilles arpenteuses.
+
+Ce petit être est assez agile, et d'humeur aventureuse. On le voit, sans
+nul souci d'abord de s'attabler sur la gigantesque victuaille qui lui
+est destinée, se livrer sur le corps de celle-ci à des explorations de
+longue durée. A un moment donné, on le perd de vue; c'est en vain que la
+loupe cherche à le découvrir sur le corps de sa future victime. En ce
+moment il rôde, inquiet, agité, sur la paroi du tube de verre où
+l'observateur l'a emprisonné avec la larve de Chalicodome. Mais,
+patience, le voici bientôt revenu sur la larve; il y prend quelques
+instants de repos, pour recommencer ses pérégrinations. Et cela dure
+ainsi assez longtemps, plusieurs jours.
+
+Quel est le but de ces promenades, de ces investigations autour de la
+larve et sur les parois de la cellule? Pourquoi le vermicule ne
+s'attaque-t-il pas sans tarder au flanc de l'abeille? Il n'y a pas de
+doute; bien que l'observateur ne l'ait pas constaté _de visu_, ses
+longues pérégrinations, ses allées et venues ont pour objet la recherche
+des compétiteurs qui pourraient se trouver comme lui dans la cellule.
+Plusieurs œufs ont pu y être pondus, et un seul doit venir à bien; un
+seul doit profiter de la larve d'Abeille; la partager entre frères
+serait en fin de compte la famine et la mort pour tous. Aussi le
+premier-né se met en quête des œufs encore à éclore, et que son rôle
+est de détruire. On les voit bientôt flétris, desséchés; quelques-uns,
+éventrés, laissent couler au dehors leur contenu. M. Fabre n'a pas été
+témoin de l'exécution, mais l'auteur ne peut être que le premier ver
+éclos. «Le seul intéressé à la destruction des œufs, c'est lui; le
+seul qui puisse disposer de leur sort, c'est lui encore.» _Is fecit cui
+prodest[16]._
+
+«Par ce brigandage, l'animalcule se trouve enfin unique maître des
+victuailles; il quitte alors son costume d'exterminateur, son casque de
+corne, son armure de piquants, et devient l'animal à peau lisse, la
+larve secondaire qui, paisiblement, tarit l'outre de graisse, but final
+de si noirs forfaits.» Ainsi se trouvent en fin de compte corrigées les
+imperfections de l'instinct, et l'ordre de nouveau rétabli. Mais à quel
+prix! Pour un individu qui vient à bien et sort, triomphant de tous les
+périls qui menacent son existence, combien de déshérités, les uns
+victimes de la faim, les autres assassinés dans l'œuf! Mais
+qu'importe? Ainsi s'achète, presque toujours, ce qu'on appelle
+l'équilibre, l'harmonie dans la nature. De combien de méfaits,
+d'atrocités,--le mot n'est pas de nous,--ce résultat, que nous admirons
+volontiers, est-il la conséquence?
+
+* * *
+
+[Illustration: Fig. 75.--Anthrax sinuata.]
+
+[Illustration: Fig. 76.--Larve secondaire d'Anthrax.]
+
+Les Anthophores nous ont déjà fait connaître les _Anthrax_. Ces
+charmants et délicats Diptères (fig. 75) se rencontrent fréquemment dans
+les nids des Gastrilégides, à l'état de larve ou de nymphe. Nous allons
+trouver chez eux une duplicité larvaire de même nature que celle que
+nous venons de voir chez les Leucospis. C'est encore à M. Fabre que nous
+devons la meilleure part de leur histoire.
+
+La larve de l'Anthrax n'est pas sans ressembler beaucoup à celle du
+Leucospis. C'est aussi un ver nu et lisse, sans yeux, sans pattes, d'un
+blanc mat, gras et replet, ordinairement voûté, peu propre au mouvement.
+Sa tête est petite, molle comme le reste du corps, enchâssée dans une
+sorte de bourrelet formé par le premier segment. Pas la moindre trace
+d'appendices dans cette tête, pas d'organes buccaux sensibles (fig. 76).
+
+Un fait des plus étranges, c'est l'extrême facilité avec laquelle cette
+larve quitte et reprend celle de l'Abeille dont elle se nourrit. Le plus
+léger attouchement la fait retirer; puis, la tranquillité revenue, elle
+applique de nouveau sa bouche sur la peau de sa victime, pour la quitter
+encore et la reprendre, au gré de l'expérimentateur, et sans jamais
+revenir au point abandonné. Et cependant la peau ne laisse voir aucune
+blessure, elle paraît intacte à la loupe. Cette seule expérience montre
+que la bouche de l'Anthrax n'est point armée de crocs propres à déchirer
+la proie. Et l'examen microscopique montre, en effet, que ce n'est
+qu'une petite tache ronde, «un petit cratère conique», au fond duquel
+débouche l'œsophage. C'est donc une sorte de ventouse, qui tour à
+tour adhère et se détache avec la plus grande facilité, à l'aide de
+laquelle l'Anthrax ne mange pas, mais «hume» sa nourriture. «Son attaque
+est un baiser, mais quel baiser perfide!»
+
+Une douzaine ou une quinzaine de jours suffisent à l'Anthrax pour vider
+complètement une larve de Chalicodome, qui se trouve réduite à un
+corpuscule chiffonné, gros comme une tête d'épingle. M. Fabre «ramollit
+dans l'eau cette maigre relique», puis l'insuffle à l'aide d'un verre
+effilé, et voit avec surprise la peau se gonfler, se distendre et
+reprendre la forme de la larve vivante, sans laisser apercevoir la
+moindre fuite. «Elle est donc intacte, conclut-il; elle est exempte de
+toute perforation, qui se décèlerait à l'instant sous l'eau par une
+fuite gazeuse. Ainsi, sous la ventouse de l'Anthrax, l'outre huileuse
+s'est tarie par simple transpiration à travers sa membrane; la
+substance de la larve s'est transvasée dans le corps du nourrisson par
+une sorte d'endosmose, ou plutôt par l'effet de la pression
+atmosphérique, qui fait affluer et suinter les fluides nourriciers dans
+la bouche cratériforme de l'Anthrax.»
+
+Comment un ver si faiblement armé peut-il venir à bout de la robuste
+larve de la maçonne, comment le faible a-t-il si aisément raison du
+fort, la cause en est bien simple. Si l'attaque se fût produite quelque
+temps auparavant, alors que la larve de Chalicodome n'avait pas encore
+filé sa coque de soie, et finissait ses dernières bouchées, nul doute
+que le frêle vermisseau n'eût été en grave danger d'extermination sous
+les énergiques mouvements de l'Abeille. Mais la pâtée absorbée, le cocon
+achevé, la larve, inerte et somnolente, est incapable de se mouvoir, de
+réagir contre les excitations extérieures. Elle ne sortira de sa torpeur
+qu'à l'instant de la mue, du passage à l'état de nymphe. La voilà donc
+livrée sans défense aux atteintes de tout ce qui est friand de sa chair.
+C'est le moment propice pour tous les parasites carnivores; c'est celui
+que toujours ils choisissent pour s'attaquer à leurs victimes. Si
+faible, si mal armé qu'il soit, le petit ver de l'Anthrax n'a donc rien
+à redouter de l'abeille.
+
+[Illustration: Fig. 77.--Nymphe d'Anthrax.]
+
+Son repas terminé, l'Anthrax demeure longtemps dans ce repos qui fut si
+fatal à sa victime. En cet état, il passe la fin de la belle saison et
+tout l'hiver, pour ne se transformer qu'en mai. Sa peau de larve
+dépouillée, apparaît une nymphe dont l'aspect formidable contraste
+étonnamment avec la physionomie inoffensive de la larve (fig. 77). Son
+corps est courbé en forme d'hameçon, ses téguments cornés, solides, se
+hérissent de rangées de soies, d'épines, sur les segments de l'abdomen;
+la tête est armée de crocs énormes, recourbés, autant de socs de
+charrue, à l'aide desquels, le moment venu, la paroi de ciment est
+percée, et, les épines abdominales servant d'arcs-boutants admirablement
+disposés pour remplir cet office, cette nymphe bizarre traverse tous les
+obstacles et arrive à la lumière. Dès qu'elle sent que sa partie
+antérieure est devenue libre, elle s'arrête; l'air a bientôt desséché sa
+peau, qui se fend le long du dos, et de cette machine à tarauder qui
+effrayerait, si ses proportions se rapprochaient de la nôtre, se dégage
+le plus frêle, le plus délicat des insectes.
+
+Pour sortir du nid de la maçonne, l'Anthrax, avant d'entamer la dure
+paroi de mortier, perfore d'abord le cocon que celle-là s'était filé.
+C'est peu de chose pour un ouvrier si bien outillé. Dans les cellules
+des Osmies, où les Anthrax de diverses espèces s'introduisent
+fréquemment, si la coque de terre n'offre pas grande difficulté à
+percer, le cocon qui la précède est solide, et coriace; l'Anthrax le
+troue cependant sans trop de peine.
+
+Maintenant se présente un problème dont on a longtemps attendu la
+solution, qu'il était encore réservé à M. Fabre de découvrir. Comment un
+insecte si débile, que le moindre attouchement dépouille de ses poils,
+qu'on n'ose saisir dans le filet qu'avec des précautions infinies, de
+peur de voir sa molle toison rester aux doigts, ses pattes même se
+détacher; comment l'Anthrax parvient-il à loger sa progéniture dans les
+profondes galeries de l'Anthophore, les cellules de l'Osmie, les dures
+maçonneries des Chalicodomes? Ses pattes sont de minces filets qu'un
+rien fait tomber; sa bouche est une soie, un suçoir délié, propre
+seulement à humer le suc des fleurs; aucun instrument pour percer la
+terre ou le mortier. L'insecte irait-il, comme tant d'autres, déposer
+furtivement son œuf dans les cellules encore ouvertes? On a peine à
+le croire, rien qu'à voir sa parure si caduque, ses ailes largement
+étalées; tout cela n'indique pas un animal fait pour se glisser le long
+des galeries et pénétrer dans les cellules. L'Anthrax ne va certainement
+pas pondre dans les nids. D'ailleurs, on a beau le suivre sur les talus,
+sur les murailles devant lesquelles il plane d'un vol lent et doux, où
+souvent il se pose et s'ensoleille, jamais on ne le voit essayer d'y
+pénétrer.
+
+Disons-nous cependant, avec M. Fabre, que tous ces diptères que l'on
+voit explorant le talus, ne sont pas là pour de vains exercices.
+Armons-nous donc de patience et suivons tous leurs mouvements. «De temps
+à autre, on voit l'Anthrax brusquement se rapprocher de la paroi et
+abaisser l'abdomen comme pour toucher la terre du bout de l'oviducte.
+Cette manœuvre a la soudaineté d'un clin d'œil. Cela fait,
+l'insecte prend pied autre part et se repose. Puis il recommence son mol
+essor, ses longues investigations et ses chocs soudains du bout du
+ventre contre la nappe de terre.»
+
+L'observateur avait beau se précipiter aussitôt, armé de la loupe, dans
+l'espoir de découvrir l'œuf qui avait dû être pondu, peine inutile.
+Malgré ses vaines tentatives, il reste néanmoins convaincu qu'un œuf
+est pondu à chaque choc de l'abdomen. «Aucune précaution de la part de
+la mère pour mettre le germe à couvert. L'œuf, cette chose si
+délicate, est brutalement déposé en plein soleil, entre des grains de
+sable, dans quelque ride de l'argile calcinée. Cette sommaire
+installation suffit, pourvu qu'il y ait à proximité la larve convoitée.
+C'est désormais au jeune vermisseau à se tirer d'affaire à ses risques
+et périls.»
+
+Renonçant à ses investigations inutiles sur la surface des talus, M.
+Fabre se met alors à visiter le contenu des cellules. C'est par
+centaines qu'il les ouvre, qu'il éventre leurs cocons, à la recherche du
+ver nouvellement issu de l'œuf de l'Anthrax. Enfin sa persévérance
+est couronnée de succès.
+
+«Le 25 juillet,--la date de l'événement mérite d'être citée,--nous
+dit-il, je vis, ou plutôt je crus voir, quelque chose remuer sur la
+larve du Chalicodome. Est-ce une illusion de mes désirs? Est-ce un bout
+de duvet diaphane que mon haleine vient d'agiter? Ce n'était pas une
+illusion, ce n'est pas un bout de duvet, mais bel et bien un vermisseau!
+Ah! quel moment! Et puis quelles perplexités! Cela n'a rien de commun
+avec la larve de l'Anthrax.... Je compte peu sur la valeur de ma
+trouvaille, tant son aspect me déroute. N'importe: transvasons dans un
+petit tube de verre la larve de Chalicodome et l'être problématique qui
+s'agite à sa surface. Si c'était lui? qui sait?»
+
+C'était bien lui, en effet, car ce vermicule et plusieurs autres
+semblables, péniblement recueillis en une quinzaine de jours de
+recherches, soigneusement conservés, chacun dans un tube de verre avec
+une larve de Chalicodome, se transformèrent au bout de quelques jours en
+la larve déjà connue, et se mirent à appliquer leur ventouse sur la
+larve de l'abeille.
+
+[Illustration: Fig. 78.--Larve primaire de l'Anthrax.]
+
+La larve primaire de l'Anthrax (fig. 78) est un vermisseau d'un
+millimètre environ de longueur, presque aussi délié qu'un cheveu, nous
+dit M. Fabre. Comme la première forme du Leucospis, il est agile et
+actif. Il se promène avec prestesse sur la larve de Chalicodome, à la
+manière d'une arpenteuse, ses deux extrémités lui servant de points
+d'appui. Deux longues soies à son extrémité postérieure, six soies
+insérées à la place des pattes facilitent sa progression. Sa tête
+petite, légèrement cornée, est hérissée en avant de cils courts et
+raides.
+
+Pendant quinze jours environ le petit ver demeure en cet état, ne
+prenant aucune nourriture. Quelle est la raison de cette longue
+abstinence? doit-il, comme la larve primaire de l'Anthrax, conquérir son
+droit à l'existence sur des frères qui peuvent comme lui s'être
+introduits dans la cellule? Cette longue attente, cette capacité de
+résistance à un jeûne prolongé sont-elles une nécessité, un avantage
+pour un animalcule né hors de la cellule, et obligé, pour s'y
+introduire, de la rechercher d'abord, puis d'en traverser péniblement
+les parois? On ne saurait le dire. Toujours est-il qu'un long intervalle
+sépare l'éclosion de l'œuf de la transformation de la larve qui en
+sort.
+
+Mais comment s'opère la pénétration dans le nid? Autre problème dont la
+solution est à trouver. M. Fabre présume que le frêle vermicule, grâce
+précisément à sa ténuité, peut, non sans longueur de temps et sans
+pénibles efforts, profiter de quelque partie plus faible du couvert du
+nid, et s'insinuer jusqu'aux cellules. Il pense que cette pénétration
+explique le long retard de la première mue et le rend nécessaire. Elle
+peut même ne s'accomplir qu'au bout de mois entiers, car l'évolution des
+Anthrax présente parfois de singuliers retards. Les uns ont déjà absorbé
+toute la substance du Chalicodome avant la fin de l'été, alors que
+d'autres se voient, beaucoup plus tard, suçant une nymphe, ou même un
+insecte parfait. Ces derniers, chétifs, mal nourris, extraient avec
+peine les sucs d'un animal se prêtant peu à leur mode d'alimentation.
+Combien de temps ces retardataires durent-ils errer sur le nid avant de
+réussir à s'y introduire?
+
+Une quinzaine suffit à l'Anthrax pour transvaser en lui, à travers sa
+ventouse orale, le contenu de la larve de Chalicodome ou d'Osmie. Après
+un délai très variable suivant la saison, il devient la nymphe
+puissamment outillée que l'on sait.
+
+L'Anthrax, comme le Leucospis, comme les Méloïdes, tout éloignés qu'ils
+sont dans les cadres zoologiques, présentent dans leur évolution une
+remarquable analogie, l'existence d'une larve primaire. Bien différentes
+sont les nécessités d'adaptation qui ont commandé l'intercalation de
+cette forme supplémentaire. Mais elles sont identiques, sous le double
+point de vue de l'activité et du temps qu'elles réclament.
+
+
+
+
+LES ABEILLES PARASITES.
+
+
+«En août et septembre, engageons-nous dans quelque ravin à pentes nues
+et violemment ensoleillées. S'il se présente un talus cuit par les
+chaleurs de l'été, un recoin tranquille à température d'étuve, faisons
+halte; il y a là riche moisson à cueillir. Ce petit Sénégal est la
+patrie d'une foule d'hyménoptères, les uns mettant en silos, pour
+provision de bouche de la famille, ici des charançons, des criquets, des
+araignées; là des mouches de toutes sortes, des abeilles, des mantes,
+des chenilles; les autres amassant du miel, qui dans des outres en
+baudruche, des pots en terre glaise; qui dans des sacs en cotonnade, des
+urnes en rondelles de feuilles.
+
+«A la gent laborieuse, qui pacifiquement maçonne, ourdit, tisse,
+mastique, récolte, chasse et met en magasin, se mêle la gent parasite
+qui rôde, affairée, d'un domicile à l'autre, fait le guet aux portes et
+surveille l'occasion favorable d'établir sa famille aux dépens d'autrui.
+
+«Navrante lutte, en vérité, que celle qui régit le monde de l'insecte et
+quelque peu aussi le nôtre! A peine un travailleur a-t-il, s'exténuant,
+amassé pour les siens, que les improductifs accourent lui disputer son
+bien. Pour un qui amasse, ils sont parfois cinq, six et davantage
+acharnés à sa ruine. Il n'est pas rare que le dénouement soit pire que
+larcin, et ne devienne atroce. La famille du travailleur, objet de tant
+de soins, pour laquelle logis a été construit et provisions amassées,
+succombe, dévorée par des intrus, lorsqu'est acquis le tendre
+embonpoint du jeune âge. Recluse dans une cellule fermée de partout,
+défendue par sa coque de soie, la larve, ses vivres consommés, est
+saisie d'une profonde somnolence, pendant laquelle s'opère le
+remaniement organique nécessaire à la future transformation. Pour cette
+éclosion nouvelle, qui d'un ver doit faire une abeille, pour cette
+refonte générale dont la délicatesse exige repos absolu, toutes les
+précautions de sécurité ont été prises.
+
+«Ces précautions seront déjouées. Dans la forteresse inaccessible,
+l'ennemi saura pénétrer, chacun ayant sa tactique de guerre machinée
+avec un art effrayant. Voici qu'à côté de la larve engourdie un œuf
+est introduit au moyen d'une sonde; ou bien, si pareil instrument fait
+défaut, un vermisseau de rien, un atome vivant, rampe, glisse,
+s'insinue, et parvient jusqu'à la dormeuse, qui ne se réveillera plus,
+devenue succulent lardon pour son féroce visiteur. De la loge et du
+cocon de sa victime l'intrus fera sa loge à lui, son cocon à lui; et
+l'an prochain, au lieu du maître de céans, il sortira de dessous terre
+le bandit usurpateur de l'habitation et consommateur de l'habitant[17].»
+
+Nous le savons déjà par de nombreux exemples, nos Abeilles sont bien
+souvent victimes de ces brigandages, et payent un large tribut à
+l'équilibre des espèces, à la dure loi du parasitisme.
+
+Coléoptères, Mouches, Papillons, Guêpes fouisseuses, Chalcidiens,
+Ichneumons, etc., affamés de toute figure et de tout costume, petits et
+grands, armés d'engins ou de ruses, l'un s'en prend à l'œuf de
+l'Abeille, celui-ci à la larve, cet autre à l'adulte, celui-là aux
+provisions. Dans ce ramassis de malfaiteurs de toute provenance, il se
+trouve, il faut l'avouer, des membres de la famille: certains sont des
+Abeilles, de véritables Abeilles. Point mangeurs de chair, cela est
+vrai, et seulement de miel, mais ils n'en valent guère mieux, car, pour
+s'approprier le repas d'autrui, il faut d'abord prendre des précautions
+contre lui: on le tue; on a ainsi toute tranquillité, pour se régaler
+aux frais du mort.
+
+Il existe donc, parmi les Hyménoptères dont les larves vivent de pollen
+et de miel, deux catégories bien distinctes. Les uns, et c'est le plus
+grand nombre, récoltent dans les fleurs les aliments destinés à leur
+progéniture: ce sont les _Récoltants_ ou _Nidifiants_. Les autres, au
+contraire, n'édifient rien, ne récoltent point; mais, profitant des
+travaux des précédents, pondent dans les cellules qu'ils ont construites
+et approvisionnées, et leurs jeunes se nourrissent de provisions qui
+n'étaient point amassées pour eux: ce sont les _Parasites_.
+
+Le lecteur connaît déjà, dans le Psithyre, une Abeille parasite. Il en
+est beaucoup d'autres, et leur variété est grande. Beaucoup de
+naturalistes cependant, attribuant une valeur dominante à la
+considération des mœurs, ont cru devoir constituer une famille unique
+de toutes les Apiaires parasites, et réunir sous une même appellation
+des types fort différents les uns des autres, n'ayant d'autre trait
+commun que la similitude de leur vie parasitique.
+
+Ces animaux ne forment point, dans la série des Apiaires, un type
+autonome, une création spéciale et indépendante, et sans rapports aucun
+avec les récoltants. Ils se rattachent au contraire à ceux-ci et de très
+près. Nous l'avons vu pour les Psithyres, qui sont de véritables
+Bourdons transformés, des Bourdons privés d'organes de récolte.
+
+Ce point de contact n'est point le seul entre les deux séries
+d'Abeilles. Il en existe au moins deux autres, tous deux au niveau de la
+famille des Gastrilégides, mais en des points différents. De même que
+nous avons mis les Psithyres à la suite des Abeilles sociales, dont ils
+relèvent par l'ensemble de leur organisation, de même nous rangeons les
+Parasites qui vont nous occuper, immédiatement après les Gastrilégides
+auxquels ils ressortissent.
+
+C'est au genre _Anthidium_ d'une part, au genre _Megachile_ de l'autre
+que ces Parasites sont reliés par une affinité manifeste. De la sorte
+l'ensemble des Parasites, les Psithyres compris, ne présentent pas moins
+de trois types distincts, et l'on n'a pas à insister sur le défaut grave
+d'une classification qui réunissait sous une même rubrique des formes
+aussi dissemblables.
+
+
+
+
+LES STÉLIDES.
+
+
+[Illustration: Fig. 79.--Stelis nasuta.]
+
+Ces parasites ne comprennent qu'un genre unique, peu riche en espèces,
+le genre _Stelis_. Ce ne sont, au point de vue zoologique, que de
+véritables _Anthidium_, moins la brosse ventrale, si bien que telle de
+leurs espèces est longtemps restée mêlée à celles du genre nidifiant,
+tant sa conformation, son aspect, ses dessins blanchâtres sur fond noir,
+reproduisent avec fidélité le type anthidien. C'est le _Stelis nasuta_
+(fig. 79), parasite des Abeilles maçonnes, qui pour Latreille fut
+d'abord l'_Anthidium nasutum_, malgré l'absence de brosse. L'_Anthidium
+parvulum_ du même auteur et de Lepeletier séjourna plus longtemps encore
+dans le genre nidifiant, avant de devenir le _Stelis signata_ de
+Morawitz. Plus encore que la première, cette charmante petite Stélide,
+avec ses bariolages jaunes, singeait l'Anthidie. Elle est parasite de
+l'_Anthidium strigatum_. Tout récemment, une grande espèce de _Stelis_,
+encore plus anthidienne, le _St. Frey-Gessneri_, a été décrite par M.
+Friese. Ici, la ressemblance est vraiment prodigieuse, et l'on
+n'obtiendrait pas mieux, véritablement, en rasant au scalpel la palette
+ventrale du premier _Anthidium_ venu.
+
+Les autres espèces de Stélis sont, il est vrai, plus différentes des
+_Anthidium_. Mais un corps plus fluet, souvent très petit, l'absence de
+tout dessin de couleur claire, l'apparence, en un mot, voilà le plus
+clair des différences. Pour ce qui est de la nervation alaire, de la
+structure de la bouche, tout ce qui fait, en un mot, les caractères
+génériques, tout est semblable, tout est d'un Anthidie, à part la brosse
+absente. Il serait de toute impossibilité, si l'on négligeait cet organe
+important, de tracer une ligne de démarcation entre le genre _Anthidium_
+et le genre _Stelis_.
+
+De telles analogies sont bien étonnantes et absolument inexplicables en
+dehors de l'hypothèse transformiste. Elles sont toutes naturelles selon
+cette doctrine. De même que les Psithyres sont des Bourdons modifiés,
+les Stélis sont des _Anthidium_ déviés, ayant perdu leur brosse ventrale
+par suite du défaut d'usage. Rejeter l'explication et se contenter
+d'enregistrer les faits est assurément peu philosophique. Or,
+l'hypothèse antidarwinienne ne peut ici faire autre chose. Pourquoi les
+Stélis, pourquoi les Psithyres ont-ils absolument l'organisation de
+leurs hôtes, à cette seule différence près, que le parasite est dénué
+d'instruments de travail? Ne pourraient-ils donc être parasites au même
+titre, tout en ne ressemblant en rien au travailleur qui les héberge? A
+ces questions, le partisan de l'immutabilité des espèces demeure
+forcément bouche close. Or, entre la théorie qui explique et celle qui
+n'explique pas, il n'y a point à hésiter. Il n'en saurait être ici
+autrement que dans les autres sciences. Quelle raison a fait substituer,
+en physique, la théorie des ondulations lumineuses à la théorie
+newtonienne de l'émission, quelle raison, si ce n'est que celle-là
+fournissait l'explication de faits inexplicables dans la seconde? «Mais
+je n'ai point à expliquer, je constate», dira tel finaliste qui, par
+ailleurs, hélas! ne laisse pas de se départir étrangement de cette
+prudence qu'il préconise, et de se donner libre carrière au grand
+avantage des idées qu'il professe. Et si nous ne faisions
+qu'enregistrer, cataloguer, sans jamais théoriser, existerait-il donc
+une science?
+
+Les Stélis sont, d'une manière générale, parasites des Gastrilégides.
+Leurs hôtes de prédilection sont les Osmies; mais nous avons déjà vu que
+quelques-unes vivent aux dépens des _Anthidium_, et l'une des plus
+belles espèces du genre, le _St. nasuta_, vit chez le _Chalicodoma
+muraria_. Ce dernier fait est depuis longtemps connu. Chaque cellule de
+l'Abeille maçonne envahie par le parasite peut contenir de deux à six ou
+sept cocons de Stélis: cinq est le nombre le plus fréquent. Quand il n'y
+en a qu'un petit nombre, ils sont beaucoup plus gros. La larve passe
+l'hiver et ne se transforme en nymphe que dans les derniers jours de mai
+ou les premiers jours de juin. La taille des différents individus est
+naturellement très variable, suivant le nombre des convives qui se sont
+partagé le repas de l'Abeille maçonne. Toutes les autres Stélis de nos
+pays vivent isolément dans une cellule de leur hôte.
+
+En dehors du parasitisme de ces insectes, on ne sait rien de leurs
+habitudes.
+
+
+
+
+LES NOMADINES.
+
+
+Le second groupe des Parasites peut se subdiviser en deux tribus, les
+_Cœlioxydes_ et les _Nomadines_ proprement dites.
+
+[Illustration: Fig. 80.--Cœlioxys rufescens.]
+
+[Illustration: Fig. 81.--Dioxys cincta.]
+
+Les CŒLIOXYDES comprennent deux genres, _Cœlioxys_ et _Dioxys_.
+Le premier, assez riche en espèces, se fait remarquer par la forme
+conique de l'abdomen des femelles (fig. 80). Le corps, ordinairement
+noir, est orné de taches et de bandes formées de poils courts ou
+d'écailles blanchâtres, d'un effet souvent agréable. A part la forme
+extérieure, les Cœlioxys ont tous les caractères des Mégachiles, non
+compris la palette ventrale, bien entendu, soit dans les organes
+importants, soit dans certains détails minimes de leur structure,
+jusqu'aux dessins de la villosité, qui n'est qu'un emprunt fait à
+certaines espèces de Mégachiles, jusqu'à telle imperceptible fossette,
+ou telle insignifiante particularité tégumentaire, témoignage
+irrécusable d'une étroite affinité.
+
+Les _Dioxys_ (fig. 81), fort semblables aux _Cœlioxys_, s'en écartent
+par leurs formes moins insolites, l'oblitération de la maculature, la
+couleur rougeâtre de certaines parties du corps, le développement
+parfois très notable de la villosité sur le dos.
+
+* * *
+
+Viennent ensuite les NOMADINES vraies.
+
+[Illustration: Fig 82.--Crocisa ramosa.]
+
+[Illustration: Fig. 83.--Mélecte.]
+
+Et d'abord les _Crocises_ (fig. 82) et les _Mélectes_ (fig. 83), aux
+formes lourdes et massives, mais élégamment vêtues de deuil, ornements
+d'un blanc de neige sur fond noir; les premières, faciles à reconnaître
+à leur dos voûté, à leur villosité courte et rare, aux taches multiples
+et gracieusement disposées de leur corselet, que prolonge en arrière un
+grand écusson en plaque trapéziforme; les secondes, plus robustes, à
+corselet abondamment couvert de longs poils et armé de deux épines.
+
+Nous nous éloignons des _Cœlioxys_. Le thème de l'ornementation est
+bien le même, mais augmenté chez les Crocises, plus confus et comme noyé
+dans l'épaisse toison dorsale, chez les Mélectes. Pour ce qui est des
+caractères génériques, nous trouvons, avec des souvenirs encore
+sensibles de l'organisation mégachilienne, des différences marquées dans
+les pièces buccales et dans la nervation alaire (trois cellules
+cubitales au lieu de deux).
+
+Cette même tendance s'accuse encore plus dans les autres genres de
+Nomadines.
+
+Celui des _Épéoles_ (fig. 84), de tous le plus gracieux, nous montre,
+avec le type d'ornementation des Crocises, un peu modifié, un tégument
+rarement d'un noir uniforme, plus souvent varié de rougeâtre en
+proportions diverses, tandis que le blanc éclatant des taches tire
+souvent au fauve.
+
+[Illustration: Fig. 84.--Épéole.]
+
+[Illustration: Fig. 85.--Nomade.]
+
+Les _Ammobates_, les _Philérèmes_ s'éloignent encore davantage du type
+originel: la maculature s'efface, la villosité disparaît, le corps
+devient de plus en plus glabre; il l'est tout à fait, ou peu s'en faut,
+chez les jolies _Nomades_ (fig. 85) où, comme par compensation, un autre
+genre de parure remplace celui de la villosité: le tégument dénudé se
+colore de jaune vif, de rougeâtre, teintes qui, mélangées au noir
+fondamental en proportions diverses, produit les combinaisons les plus
+variées, si bien qu'il faut être averti, pour savoir qu'on a sous les
+yeux des abeilles, car on dirait de véritables guêpes.
+
+Nous sommes loin, bien loin maintenant des Cœlioxys, et plus encore
+des Mégachiles. Leur souvenir s'efface presque totalement, et, sans les
+intermédiaires, sans les degrés que nous avons suivis un à un, jamais
+l'idée n'eût pu venir que la charmante Nomade, au corps mince et fluet,
+bariolé de jaune et de rouge, parfois tout jaune ou bien tout rouge,
+puisse avoir quelque parenté, même lointaine, avec les robustes Abeilles
+à grande lèvre.
+
+Nous ne mentionnerons même point une foule de genres, soit européens,
+soit exotiques, la plupart pauvres en espèces, que comprend encore le
+groupe des Nomadines. Nous y trouverions, diversifié à l'infini, le type
+de ces Abeilles, et leur étude particulière ne nous apprendrait rien de
+neuf.
+
+Cette instabilité de caractères que nous offrent les Nomadines est en
+rapport avec l'adaptation de leurs espèces à une multitude de conditions
+différentes. Les genres les plus divers, parmi les collecteurs de
+pollen, sont leurs hôtes.
+
+Outre les Mégachiles, qui sont leurs victimes habituelles, les
+Cœlioxys supplantent aussi parfois les Anthophores; tel le _C.
+rufescens_, qui se rencontre fréquemment dans les cellules de l'_Anth.
+parietina_ et de quelques autres Anthophores.
+
+Les Mélectes, les plus grosses des Nomadines, sont affectées aux
+Anthophores. On est peu ou point renseigné sur le compte des Crocises.
+
+Les Dioxys sont les parasites attitrés des Chalicodomes.
+
+Les Épéoles se développent chez les Collétès (V. ce genre).
+
+Enfin les Nomades vivent surtout aux dépens des Andrènes. Aussi ne
+faut-il pas s'étonner si leurs espèces sont nombreuses et varient à
+l'infini, pour la taille, pour les formes et pour la coloration. Contre
+200 Andrènes environ, que l'on compte en Europe, il existe près de 100
+Nomades. Il est vrai que quelques-unes sont à défalquer, comme parasites
+des _Eucera_, des _Panurgus_, des _Halictus_.
+
+On sait peu comment les différentes Abeilles Parasites, dont nous venons
+d'énumérer les genres, se comportent dans les nids des espèces
+récoltantes, comment elles s'y prennent pour pondre dans les cellules et
+substituer leur œuf à celui de l'Abeille travailleuse. Tout ce qu'on
+en peut dire, pour l'avoir constaté, c'est que fréquemment elles
+s'introduisent dans ces nids. D'un vol lent et tout à fait silencieux,
+on les voit explorer les talus, et, en général, les endroits qui
+conviennent aux hôtes que chacune d'elles recherche, entrer dans les
+trous qui vont à leur taille, en sortir presque aussitôt, si le local ne
+fait point leur affaire, passer à un autre et procéder de même jusqu'à
+ce qu'elles trouvent le logis de l'abeille familière à leur espèce, où
+elles séjournent plus longtemps. On suppose, mais on n'a pas vu que, si
+elles arrivent au bon moment, alors qu'une cellule est approvisionnée et
+non close, elles y pondent un œuf. Mais que de choses à connaître,
+que d'inconnues à trouver! L'œuf de l'Abeille nidifiante est-il déjà
+pondu au moment où l'Abeille parasite dépose le sien? Cette dernière
+commence-t-elle par détruire l'œuf de la première? ou bien, comme le
+Coucou, la larve étrangère supprime-t-elle d'une façon ou d'une autre
+l'enfant de la maison? Bien habile sera l'observateur qui résoudra tous
+ces problèmes.
+
+A l'hypothèse qui vient d'être indiquée et qu'en général on accepte, F.
+Smith en préfère une autre. Il imagine que l'Abeille parasite, après
+avoir pondu son œuf sur la provision qu'elle a trouvée toute faite,
+clôt elle-même la cellule, et que l'Abeille nidifiante, à son retour,
+trouvant sa besogne faite, se met à la confection d'une nouvelle
+cellule. De la sorte, il n'y aurait point substitution de l'enfant de
+l'étrangère à celui de la maîtresse du logis; le crime deviendrait
+simple délit, vol au lieu d'assassinat. Il en résulterait un double
+travail imposé à la travailleuse et ce serait tout. Le parasitisme, au
+sens classique du mot, deviendrait un simple commensalisme.
+Malheureusement les preuves font défaut à une hypothèse qui relèverait
+singulièrement les Parasites,--c'était là peut-être, au fond, ce que
+voulait Smith, homme excellent autant qu'ami passionné des Abeilles.
+Mais on ne peut trouver bien significatif, comme preuve de travail, le
+fait que les Nomadines ont quelquefois les pattes postérieures salies de
+terre. On n'ajoute rien, en disant que leur tête aussi en est parfois
+souillée, car toute abeille peut se trouver dans ce cas, alors que de
+longues pluies ont détrempé le sol, et que l'argile adhère aisément sur
+le corps de ces insectes, dans leurs allées et venues le long des
+galeries.
+
+On a dit depuis longtemps, et l'on voit répéter encore dans maint livre
+sérieux, qu'afin de mieux assurer l'existence des parasites et faciliter
+leurs déprédations, la nature s'est plu à les déguiser sous la livrée
+des hôtes dont ils ont pour mission de restreindre le trop grand
+développement. Et l'on aime à citer l'exemple des Psithyres, dont chaque
+espèce porterait les couleurs du Bourdon aux frais duquel elle vit. On
+va même parfois jusqu'à étendre la règle à tous les parasites, à la
+poser comme une loi du parasitisme. Un tel principe, trop facilement
+accepté, n'a pu venir que d'observations superficielles, sinon d'idées
+purement théoriques. Sans doute, d'une manière générale, les Psithyres
+ont le vêtement des Bourdons, ce qui ne peut surprendre, quand on sait
+que ce sont des Bourdons modifiés. On en peut dire autant de quelques
+_Stelis_, qui ont l'ornementation des _Anthidium_. Sortir de ces vagues
+données, c'est tomber dans l'erreur. Car, si le _Psithyrus vestalis_,
+par exemple, ressemble _assez_ au _Bombus terrestris_, son hôtel
+habituel, le _Ps. campestris_, varié de noir et de jaunâtre, ne
+ressemble nullement au _B. agrorum_, entièrement fauve, qui l'héberge,
+pas plus que le _Ps. Barbutellus_ (jaune et blanc jaunâtre sur fond
+noir) ne mime le _B. pratorum_ (annelé de jaune vif et de roux). Le
+_Stelis signata_ est aussi bariolé de jaune que l'_Anthidium strigatum_;
+mais qu'a de commun le _Stelis nasuta_, à pattes rougeâtres, à abdomen
+piqueté de blanc, avec le _Chalicodoma muraria_, sept ou huit fois plus
+volumineux, et tout noir ou noir et roux, suivant le sexe? Et que dire
+du _Dioxys cincta_, noir, à abdomen cerclé de rouge, qui vit chez les
+_Chalicodoma pyrenaica_ et _rufescens_, tout fauves l'un et l'autre? des
+_Mélectes_ en demi-deuil, logées chez les Anthophores, ou grises ou
+fauves? Bien plus différents encore sont les _Epeolus_ tricolores, des
+_Colletes_ cerclés de gris ou de fauve. Enfin est-il rien qui ressemble
+moins aux sombres Andrènes que les gentilles Nomades à la parure de
+guêpe?
+
+Non, si quelque artifice vient en aide aux Abeilles parasites pour les
+aider à tromper leurs victimes, ce n'est pas le déguisement, à coup sûr.
+C'est d'ailleurs si peu de chose que la vue, pour ces habiles
+travailleurs, dont la plus ingénieuse industrie s'exerce à l'abri de la
+lumière, dans les profondeurs du sol; qui savent si bien, sans le
+secours de ce sens, trouver ce qui leur est bon, éviter ce qui leur est
+nuisible. Et dans les espèces très variables, comme les Bourdons, ce
+n'est point la couleur, assurément, qui avertit deux frères, l'un
+jaunâtre, l'autre tout noir, qu'ils sont de même famille.
+
+Mais, a-t-on dit, en dehors du moment où l'un est supplanté par l'autre
+ou dévoré par lui, hôte et parasite vivent dans les meilleurs termes.
+«L'incurie de l'envahi, nous dit M. Fabre, n'a d'égale que l'audace de
+l'envahisseur. N'ai-je pas vu l'Anthophore, à l'entrée de sa demeure, se
+ranger un peu de côté et faire place libre pour laisser pénétrer la
+Mélecte, qui va, dans les cellules garnies de miel, substituer sa
+famille à celle de la malheureuse! On eût dit deux amies qui se
+rencontrent sur le seuil de la porte, l'une entrant, l'autre sortant.»
+(_Souvenirs entomologiques_, 3e série.)
+
+Il n'en va pas toujours ainsi, paraît-il; nous lisons dans Shuckard les
+lignes suivantes: «L'Anthophore manifeste une grande répugnance
+vis-à-vis de la Mélecte, et quand elle la surprend dans ses tentatives
+d'invasion, elle se jette sur l'intrus et lui livre des combats
+furieux. J'ai vu les deux combattants rouler dans la poussière; mais la
+Mélecte échappa aisément, grâce au fardeau que l'Abeille portait à sa
+demeure» (_British Bees_, p. 240.) Lepeletier dit absolument la même
+chose pour les mêmes Abeilles. Rappelons encore, à ce sujet, ce que
+Hoffer raconte des rapports, passablement tendus, entre Bourdons et
+Psithyres. L'envahi ne demeure pas toujours impassible et inerte devant
+l'envahisseur, et celui-ci n'a pas toujours toute liberté pour perpétrer
+ses méfaits.
+
+Cependant M. Fabre a été témoin de la scène qu'il décrit; et d'autres
+observateurs en ont vu de semblables. A voir le Nidifiant reculer,
+s'effacer devant le Parasite, se retirer promptement de la galerie où il
+l'a rencontré, et le laisser partir en paix, il semble que, saisi de
+crainte ou d'horreur, il n'ait souci que d'éviter son contact. Il ne
+peut cependant céder à la crainte, car il est mieux armé que l'intrus,
+et jamais celui-ci ne l'attaque. On peut se demander si, en pareille
+occurrence, le Nidifiant ne serait pas mis en fuite par quelque odeur
+désagréable pour lui, répandue par le Parasite, odeur qui pourrait, à
+certains moments, ne pas s'exhaler ou se trouver épuisée. Il serait
+possible de concilier ainsi des observations paraissant contradictoires,
+d'expliquer à la fois et les unes et les autres. Ce qu'il y a
+d'incontestable, c'est que divers parasites répandent de très fortes
+odeurs. Tout hyménoptériste pratique sait que les Nomades, par exemple,
+exhalent une odeur assez âcre, rappelant celle du Céleri; les
+Cœlioxys, quand on les capture, répandent une odeur fétide, ayant
+quelque analogie avec celle des champignons desséchés. Il y aurait lieu
+du reste de poursuivre les observations sur ce sujet, car, si l'on
+considère l'importance qu'ont les odeurs dans la biologie des insectes,
+et particulièrement des Abeilles, il est très naturel de penser qu'elles
+peuvent avoir, dans les rapports entre Nidifiants et Parasites, le rôle
+qui vient d'être indiqué.
+
+
+
+
+ANDRÉNIDES
+
+
+
+
+ACUTILINGUES
+
+
+Les Andrénides à langue aiguë (fig. 86) comprennent une vingtaine de
+genres, en tenant compte des Abeilles exotiques, dont le genre de vie
+est à peu près ignoré. Nous nous bornerons au petit nombre de genres
+européens dont la biologie est le mieux connue.
+
+[Illustration: Fig. 86.--Langue d'abeille courte et aiguë.]
+
+
+
+
+LES ANDRÈNES
+
+
+De tous les genres d'Apiaires, celui des _Andrena_ est le plus important
+par le nombre des espèces qu'il renferme, près de deux cents pour
+l'Europe seule.
+
+Bien différentes de la plupart des Abeilles précédentes, dont les formes
+sont robustes et trapues, les Andrènes ont un corps élancé, un abdomen
+déprimé (fig. 87 et 88). De plus, leurs allures sont placides; leur vol,
+doux et silencieux, ne possède ni la puissance, ni le chant, qui sont
+l'apanage des Abeilles normales. Ces attributs, qui affirment si haut la
+supériorité de ces dernières, nous ne les trouverons plus dans aucune
+des Abeilles que nous aurons à étudier.
+
+Parmi les caractères génériques des Andrènes, nous ne retiendrons que
+les plus essentiels: trois cellules cubitales; une langue lancéolée de
+longueur moyenne; chez les femelles, un appareil collecteur développé,
+sur lequel nous reviendrons; au côté interne des yeux, un sillon large
+et peu profond, revêtu d'un très court et très fin duvet, velouté,
+chatoyant sous certaines incidences de la lumière, et que l'on appelle
+le _sillon orbitaire_, la _strie frontale_; au bord du cinquième segment
+abdominal, une frange épaisse et fournie de longs poils couchés, la
+_frange anale_.
+
+[Illustration: Fig. 87.--Andrena Trimmerana, femelle.]
+
+L'appareil collecteur mérite de fixer l'attention. Outre une brosse
+tibiale et tarsienne, peu différente de ce que nous avons vu chez les
+Anthophorides, de longs poils recourbés garnissent le dessous des fémurs
+et des hanches, ainsi que les côtés et l'arrière du métathorax. Ces
+poils, développés surtout aux hanches, constituent la _houppe coxale_
+(fig. 95 _a_).
+
+[Illustration: Fig. 88.--Andrena Trimmerana, mâle.]
+
+Quant aux mâles, ils se font en général remarquer par la gracilité de
+leurs formes, la grosseur parfois exagérée de leur tête. Ces
+disproportions rappellent assez ces caricatures d'un goût douteux, où
+l'on voit une tête énorme sur un corps mince et fluet. Aussi comprend-on
+Shuckard, traitant d'_extravagante_ cette conformation, dont le mâle de
+l'_A. ferox_ (fig. 89), fournit un des exemples les plus curieux. A ces
+têtes extraordinaires correspondent encore des mandibules étroites et de
+longueur démesurée. Souvent, enfin, une face jaune ou blanchâtre
+distingue le mâle de sa femelle. Rarement il présente comme elle un
+sillon intra-orbitaire, et toujours rudimentaire quand il existe. Jamais
+il ne possède de frange anale.
+
+[Illustration: Fig. 89.--Andrena ferox, mâle.]
+
+Dans un genre aussi riche en espèces, les variations sont naturellement
+considérables. Il n'en est pas de plus polymorphe. Pour la taille,
+quelques Andrènes atteignent près de 20 millimètres; les plus petites ne
+dépassent pas le quart de cette longueur. En fait de villosité,
+certaines n'ont rien à envier aux Bourdons, et il en est de presque
+glabres. Tantôt les poils sont à peu près uniformément répandus sur le
+corps; tantôt ils ne couvrent que le thorax, et laissent l'abdomen à peu
+près nu; enfin ils forment ou non des franges au bord des segments.
+Longue ou courte, dressée ou inclinée, terne ou bien soyeuse, ou encore
+veloutée, quelquefois écailleuse, la villosité est de couleur
+ordinairement fauve, en des tons divers; mais elle peut aussi être
+blanche ou noire, parfois argentée ou dorée. Le tégument, diversement
+sculpté, est noir d'ordinaire, mais il passe souvent au jaunâtre ou au
+rougeâtre; parfois il resplendit de teintes métalliques, vert-bleuâtres
+ou bronzées.
+
+Très diversifiées entre elles, les femelles se distinguent
+spécifiquement avec une suffisante facilité. Il n'en est pas ainsi des
+mâles. Autant ils diffèrent de leurs femelles, autant ils se ressemblent
+entre eux. Leur uniformité, dans certains types, est parfois
+désespérante, et la différenciation spécifique, entre des mâles dont les
+femelles ne peuvent être confondues, présente souvent les plus grandes
+difficultés.
+
+Les Andrènes sont, en grande majorité, des Abeilles printanières. Une
+multitude d'espèces font leur apparition dès les premiers jours du
+printemps, dans le courant de mars, pour les contrées du nord; dans la
+seconde quinzaine de février, pour le sud-ouest de la France; plus tôt
+encore dans le midi méditerranéen. La plus précoce de toutes est l'_A.
+Clarkella_, que l'on voit déjà voler, aux environs de Paris, en
+Angleterre, avant même que la neige ait entièrement disparu.
+
+* * *
+
+Dès les premiers beaux jours, dès qu'éclatent les premiers chatons des
+saules, un essaim bourdonnant enveloppe ces arbustes d'un doux et gai
+bruissement. Dans le nombre, domine toujours l'active mouche à miel,
+l'Abeille domestique. Mais çà et là on reconnaît une Andrène à sa preste
+allure, à sa forme élancée. Un mois durant, l'amateur d'hyménoptères
+peut promener son filet sur les branches jaunissantes et parfumées, il
+amènera mainte Andrène, qu'il ne trouverait guère ailleurs. Mais les
+chatons se flétrissent et tombent un à un, les butineuses diminuent,
+bientôt il n'y en a plus. Les haies d'épine blanche, de cognassier ont
+fleuri à leur tour, et les Andrènes y émigrent. Voici avril, les arbres
+fruitiers se couvrent de fleur blanches ou roses; elles attirent les
+Andrènes, qui semblent devenir rares, répandues qu'elles sont sur de
+plus grands espaces. Après les arbres fruitiers, elles se dispersent.
+Confinées d'abord, faute de choix possible, à quelques branches
+fleuries, elles se disséminent plus tard, selon leurs goûts, et se
+confinent chacune à la plante préférée. Quand le saule était seul,
+toutes vivaient du saule; il est telle espèce dont le mâle ne connaît
+que le saule; la femelle, plus tard venue, ne connaît que l'aubépine, le
+prunellier ou l'euphorbe.
+
+Beaucoup d'Andrènes répandent, quand on les saisit, une agréable odeur
+de miel, mêlée du parfum des fleurs. Quelques-unes seulement dégagent
+une odeur désagréable, fétide, particulièrement celles qui visitent de
+préférence les Crucifères.
+
+On peut toujours sans crainte prendre à la main même les plus grosses
+espèces; leur aiguillon, beaucoup trop faible, ne parvient point à
+percer la peau.
+
+Avril, mai et juin sont les mois les plus riches en Andrènes. Un certain
+nombre d'espèces sont estivales; très peu sont exclusivement automnales.
+La plupart n'ont qu'une génération dans l'année, quelques-unes en
+fournissent deux, peut-être même davantage.
+
+* * *
+
+Les Andrènes sont bien loin de compter parmi les Abeilles les plus
+industrieuses. Leur économie ne présente rien de particulièrement
+intéressant et qui les distingue de celles que nous aurons à étudier
+après elles. On sait, et c'est là tout, qu'elles creusent, dans un sol
+plan ou incliné, une galerie quelquefois longue d'un pied, vers le fond
+de laquelle s'ouvrent latéralement des conduits assez courts, dans
+lesquels sont édifiées les cellules dont l'ensemble présente à peu près
+la forme d'une grappe. Ces petits réceptacles, intérieurement polis,
+sont remplis du mélange ordinaire de pollen et de miel, au-dessus duquel
+un œuf est déposé, puis la cellule est fermée d'un tampon de terre.
+
+L'Andrène exécute ses travaux avec une grande activité, bien nécessaire
+surtout aux espèces printanières, fréquemment exposées à voir leurs
+opérations entravées par les intempéries. Son appareil de récolte,
+exceptionnellement développé, lui permet de faire en peu de temps grande
+besogne, et de tirer parti des moindres répits que laissent les
+mauvaises journées. Elle charrie en effet d'énormes charges de pollen,
+et peu de voyages lui suffisent pour remplir une cellule.
+
+On connaît peu le temps que met la larve pour terminer son repas et
+subir ses transformations. Elle ne se file point de coque. La nymphe est
+enveloppée d'une fine pellicule, dont la nature et l'origine sont
+ignorées, et qui entoure de très près ses membres délicats.
+
+* * *
+
+Les Andrènes sont exposées aux attaques de divers parasites. Les Nomades
+vont pondre dans les nids approvisionnés, qu'elles visitent sans exciter
+la colère, ni même éveiller la défiance de leurs hôtes. On dresserait
+une liste assez longue des espèces de Nomades et des Andrènes auxquelles
+leur existence est attachée. Certaines Nomades paraissent vouées à une
+seule et même espèce d'Andrènes; d'autres, moins exclusives, peuvent
+vivre aux dépens de plusieurs.
+
+Une délicate mouche, le _Bombylius_, un proche parent de l'_Anthrax_,
+que le lecteur connaît, parvient à s'introduire dans les terriers des
+Andrènes, et se repaît de leurs larves.
+
+De nombreuses espèces de Coléoptères vésicants, s'il en faut juger par
+les triongulins de formes variées que l'on trouve sur le corps d'une
+foule d'Andrènes, se faufilent encore chez ces Abeilles. Leur histoire,
+que personne encore n'a pu étudier, nous réserve sans doute bien des
+surprises.
+
+* * *
+
+Mais les plus intéressants des parasites des Andrènes sont sans
+contredit les _Stylops_. Ce sont des insectes bizarres, dont la place
+dans les cadres zoologiques est assez mal assurée, et pour lesquels on a
+fait l'ordre, peut-être provisoire, des _Strepsiptères_.
+
+[Illustration: Fig. 90.--Stylops mâle.]
+
+[Illustration: Fig. 91.--Stylops femelle.]
+
+[Illustration: Fig. 92.--Larve de Stylops, grimpant sur un poil
+d'abeille.]
+
+Les mâles de Stylops (fig. 90) sont pourvus de grandes ailes plissées en
+éventail; leur tête est ornée ou plutôt chargée d'antennes
+extraordinaires, et munie de gros yeux saillants, sphéroïdaux,
+remarquables par le petit nombre et la grosseur de leurs facettes. Les
+femelles, aptères, ne quittent jamais le corps de l'Andrène (fig. 91) où
+elles se sont développées, et conservent l'aspect larviforme, comme les
+femelles des Lampyres, moins bien partagées encore que ces dernières,
+car elles sont inertes et apodes. De leurs œufs, qui ne sont point
+pondus, éclosent des animalcules qui sortent du corps de leur mère pour
+s'aller répandre sur celui de l'Andrène (fig. 92). Extrêmement agiles et
+admirablement conformés pour se cramponner aux poils de l'Hyménoptère,
+comme les triongulins, mais bien différents de ces derniers, ils se font
+transporter, on ne sait trop comment, dans les nids nouvellement
+construits, et parviennent jusqu'aux larves. Moins dangereux que le
+Méloïde, le jeune Strepsiptère ne cause point la mort de l'Andrène. Il
+pénètre seulement dans le corps de la larve, et, après une mue qui le
+dépouille de ses longues pattes et de tous ses appendices, il devient un
+ver mou, qui se nourrit des sucs et du tissu adipeux de sa victime,
+subit avec elle ses métamorphoses, et se voit, quand l'Andrène vient au
+jour, à l'état de nymphe dans l'abdomen de celle-ci, sa tête seule
+faisant saillie entre deux segments (fig. 93), le reste de son corps
+caché dans la cavité abdominale. A cet état, le parasite ressemble assez
+à une sorte de flacon à goulot (fig. 91). De ces nymphes, les unes se
+vident, et il n'en reste que le fourreau béant: ce sont celles des
+mâles. Les femelles demeurent en place et ne quittent jamais, nous
+l'avons dit, le corps de leur hôte.
+
+Telle est, en peu de mots, l'histoire des Stylops, ou du moins ce que
+l'on sait de leur histoire.
+
+Mais ces êtres bizarres ne sont pas curieux seulement par leur propre
+évolution. L'influence que leur présence exerce sur l'Andrène qui les
+porte mérite, encore plus qu'eux-mêmes, de fixer notre attention. Nous
+ferons donc connaître les principaux effets de la _stylopisation_.
+
+On est souvent embarrassé pour déterminer l'espèce à laquelle appartient
+une Andrène stylopifère. Il n'est pas de collection un peu nombreuse de
+Mellifères de ce genre, qui n'en contienne quelques individus restés
+sans détermination, que l'on est même disposé à considérer comme
+représentant des espèces nouvelles. Il y a plus: on connaît depuis
+longtemps ce fait bien surprenant, que tous les exemplaires connus de
+certaines espèces d'Andrènes sont invariablement porteurs d'un ou
+plusieurs Stylops.
+
+Ces singularités, longtemps regardées comme inexplicables, s'expliquent
+aisément aujourd'hui, ou plutôt n'existent point, à vrai dire. Toutes
+les espèces d'Andrènes paraissent sujettes aux attaques des Stylops;
+aucune n'en est nécessairement et toujours victime. Mais tels sont les
+changements que le parasitisme apporte dans la conformation et l'aspect
+extérieurs des individus envahis, que les caractères spécifiques en sont
+profondément altérés. L'espèce, dès lors, peut être méconnue, et c'est
+ainsi que l'on a pu décrire comme des espèces particulières les
+individus stylopisés, altérés, d'espèces anciennement connues, souvent
+même très vulgaires.
+
+En quoi donc consistent ces modifications que la présence du Stylops
+imprime aux organes de l'Andrène?
+
+L'Andrène stylopisée (fig. 93) se distingue, en général, d'un individu
+sain de son espèce (fig. 87) par un aspect tout particulier. L'abdomen
+est sensiblement raccourci et renflé, plus ou moins globuleux. Les
+téguments en sont plus minces, par suite moins consistants, au point de
+se plisser souvent après la mort. La tête de l'Andrène stylopisée est
+ordinairement plus petite que celle de l'Andrène normale. La villosité
+de l'abdomen devient plus abondante, surtout aux derniers segments, et
+sa coloration s'altère profondément. Les poils, allongés d'une façon
+étrange, deviennent soyeux, veloutés; leur teinte s'éclaircit, du noir
+ou du brun tire au fauve ou au fauve doré.
+
+[Illustration: Fig. 93.--Andrena Trimmerana femelle, stylopisée.]
+
+Il n'est point étonnant que de tels changements aient pu tromper maint
+observateur, et fait prendre pour des espèces légitimes de pures
+variétés pathologiques d'espèces connues.
+
+Si importantes que soient ces modifications, il en est de plus
+frappantes encore. Tout autant que les précédentes, elles altèrent le
+type spécifique; mais elles sont en outre particulièrement remarquables
+en ce qu'elles atteignent les attributs extérieurs de la sexualité.
+
+Ainsi la stylopisation a pour effet d'amoindrir ou d'annihiler, chez le
+mâle, l'étendue de la couleur jaune de la face, assez ordinaire à ce
+sexe, et de la faire apparaître, au contraire, chez la femelle, qui en
+est dépourvue (fig. 94 _c_). L'appareil collecteur de pollen
+s'amoindrit, le tibia devient grêle, les poils y diminuent en
+développement et en nombre; enfin la brosse tibiale disparaît, et les
+houppes coxale et métathoracique perdent de leur longueur, de leur
+courbure, et accusent la même tendance. Inversement, le mâle stylopisé
+montre, rarement toutefois, un certain développement de la brosse, tout
+au moins un épaississement marqué du tibia. Enfin le sillon orbitaire,
+la frange anale tendent à s'effacer dans la femelle, à se manifester
+plus ou moins chez le mâle.
+
+[Illustration: Fig. 94.--Têtes d'Andrènes: _a_, femelle normale; _b_,
+mâle normal; _c_, femelle stylopisée.]
+
+Il est à remarquer que ces changements ne sont point de simples
+atténuations des attributs propres au sexe de l'individu qui les subit,
+ce sont des inversions. L'Andrène stylopisée n'est pas seulement une
+femelle ou un mâle amoindris: c'est une femelle qui emprunte les
+attributs du mâle; c'est un mâle qui revêt les caractères de la femelle.
+
+[Illustration: Fig. 95.--Pattes d'Andrènes: _a_, femelle normale; _b_,
+mâle normal; _c_, femelle stylopisée.]
+
+La nature des anomalies qui viennent d'être énumérées devait faire
+naître le soupçon qu'elles sont la conséquence d'anomalies intérieures
+plus graves, portant sur les organes de la reproduction. Et c'est en
+effet ce qui a lieu. Le Stylops logé dans l'abdomen d'une Andrène ne se
+nourrit point directement de ces organes, il ne les dévore point, comme
+on eût pu le croire. Mais, outre l'atrophie dont il est cause, par un
+simple effet de compression, il absorbe, il détourne à son profit les
+sucs nourriciers dont ces organes avaient besoin pour atteindre à leur
+parfait développement, et amener leurs produits à maturité. Les ovaires
+d'une femelle d'Andrène stylopisée sont arrêtés dans leur développement
+et ne contiennent jamais d'œuf mûr. C'est tout au plus si ses œufs
+les plus gros ont le volume des plus avancés qui se voient dans une
+Andrène à l'état de nymphe.
+
+L'Andrène stylopisée est donc forcément une Andrène stérile. Aussi ne la
+voit-on pas creuser de galeries, ni butiner sur les fleurs, autrement
+que pour y puiser sa propre nourriture. Incapable de procréer, elle n'a
+aucun des instincts de la maternité. Elle ne sait ni fouir le sol, ni
+fabriquer des cellules, ni les approvisionner. Les brosses d'une Andrène
+stylopisée sont toujours nettes, jamais chargées de pollen[18].
+
+Ce ne saurait donc être la femelle porteuse d'un Stylops, qui introduit
+les parasites dans les nouvelles cellules, ainsi que Newport le croyait.
+Ce sont évidemment des femelles saines, qui importent les larves
+primaires de Stylops dans leurs nids. Comment ces petits êtres sont-ils
+parvenus sur ces femelles? C'est là un secret qu'ils gardent encore, et
+qu'il serait intéressant de leur ravir.
+
+
+
+
+LES HALICTES.
+
+
+Les Halictes (fig. 96 et 97) ont quelque chose de l'aspect extérieur des
+Andrènes. Il n'est cependant pas besoin d'un examen soutenu pour les en
+distinguer. Le 5e segment, toujours dépourvu de la frange propre aux
+Andrènes femelles, présente, dans ce même sexe, chez les Halictes, une
+conformation tout à fait caractéristique. C'est une incision
+longitudinale et médiane, qui marque le bord postérieur de ce segment
+(fig. 96, _a_). La tête, souvent renflée en arrière, est toujours plus
+ou moins rétrécie et proéminente dans sa partie inférieure, et manque
+absolument de sillon orbitaire. Comparé à celui des Andrènes, l'appareil
+collecteur est notablement réduit: les fémurs sont garnis de longs
+poils, mais la houppe coxale est absente, ainsi que la frange
+métathoracique. La nervation alaire, la structure des organes buccaux
+sont à peu près les mêmes.
+
+[Illustration: Fig. 96.--Halictus sexcinctus, femelle. _a_, fente
+préanale.]
+
+[Illustration: Fig. 97.--Halictus sexcinctus, mâle.]
+
+Les mâles de _Halictus_ (fig. 97) ont une physionomie propre qui ne
+permet de les confondre avec ceux d'aucun autre genre d'Abeilles, du
+moins dans nos contrées. Leurs formes sont élancées, parfois très
+grêles; leurs antennes filiformes assez longues; la tête singulièrement
+rétrécie dans sa portion inférieure; l'abdomen, souvent plus long que
+la tête et le thorax réunis, est fréquemment, très étroit et
+cylindrique.
+
+Ce genre est moins riche en espèces que celui des Andrènes. Il n'en
+offre pas moins des variations tout aussi grandes dans ses divers
+représentants, et elles sont de même nature. Les couleurs métalliques y
+sont plus fréquentes, et d'une remarquable richesse dans certaines
+espèces exotiques; bon nombre des nôtres sont bronzées. Les couleurs
+jaunâtre ou rougeâtre se montrent aussi quelquefois sur le tégument. La
+villosité, jamais extraordinairement développée, peut, en certains cas
+rares, masquer entièrement le tégument, mais sans jamais voiler les
+formes: quelques espèces sont en effet vêtues de poils courts, appliqués
+et très serrés, formant comme une couche uniforme de moisissure (_H.
+mucoreus_, _vestitus_, etc.) Les segments portent souvent des bandes,
+marginales ou basilaires, continues ou interrompues.
+
+* * *
+
+Le nom de _Halictus_ vient du mot grec _halizô_, qui signifie
+rassembler. Latreille, en le créant, faisait allusion à l'habitude
+qu'ont ces abeilles de se réunir souvent en grand nombre en un même
+lieu, pour y établir leurs nids. Elles travaillent en terrain horizontal
+ou incliné; le sol battu, les chemins fréquentés paraissent être
+préférés par la plupart de leurs espèces. Walckenaer, il y a plus de
+soixante-dix ans, a donné sur leurs travaux et leurs habitudes des
+détails intéressants.
+
+On reconnaît d'ordinaire la présence de terriers de Halictes à de petits
+monticules hauts de 2 à 3 centimètres, larges d'autant, qui les
+surmontent, et au sommet desquels se voit un trou qui donne accès dans
+une galerie. Durant le jour, on peut voir les femelles, d'un vol assez
+lent, entrer dans leurs galeries et en sortir. Elles arrivent chargées
+de pollen, et repartent débarrassées de leur fardeau et exactement
+brossées. A certaines heures de la journée, quand le soleil est vers le
+milieu de sa course et que ses rayons sont les plus chauds, les abeilles
+font leur sieste au fond du terrier. Mais, sentinelles vigilantes, on
+les voit, au moindre piétinement du sol, venir montrer leur face ronde à
+la porte, et disparaître précipitamment, si elles jugent la curiosité
+dangereuse.
+
+Si l'on visite le village dans la matinée, avant que le soleil ait donné
+sur les petites taupinières, on les trouve recouvertes de terre
+nouvellement apportée, encore humide. Si l'on est assez matinal, on
+pourra même assister au travail, et voir de temps à autre une mineuse,
+avec une grande activité, refouler à reculons, de ses pattes
+postérieures, la terre qu'elle vient de détacher du fond.
+
+C'est donc pendant la nuit que le forage s'exécute, et la laborieuse
+petite bête réserve ainsi les heures où le soleil est sur l'horizon pour
+faire sa cueillette dans les champs et approvisionner les cellules. De
+la sorte, pas de temps perdu. Le matin seulement, un court repos, pour
+se refaire des fatigues de la nuit, avant d'aller aux champs.
+
+Il faut les observer surtout dans les chaudes soirées d'été, pour être
+témoin de toute l'activité qu'elles déploient. «Vous les verrez alors,
+dit Walckenaer, s'agiter avec vivacité au-dessus de leurs habitations
+futures, et vous apparaître en si grand nombre, qu'à la clarté douteuse
+de la lune, elles semblent un nuage flottant sur la surface du sol.
+Examinez-les avec attention, et, si la lumière des nuits vous manque,
+voici le moyen d'y suppléer. Vous entourez deux ou trois bougies d'un
+papier peu transparent; vous avez soin de les placer, avant l'entière
+chute du jour, sur le lieu de vos observations; vos abeilles,
+accoutumées à cette lumière, n'en continueront pas moins leurs travaux
+lorsque la nuit sera venue. Vous les trouverez alors tellement
+empressées à l'ouvrage, que vous pouvez les observer de très près sans
+les troubler. Que dis-je? vous passez au milieu de ce groupe, qui couvre
+en planant le milieu d'une grande allée; il se sépare un instant pour
+éviter vos pieds destructeurs, mais les abeilles qui le composent, plus
+promptes à se rallier que les soldats d'une phalange macédonienne, dès
+que vous êtes sorti de l'espace qu'elles remplissent, reprennent chacune
+leur poste, et travaillent avec un nouvel empressement. Vous pouvez
+passer et repasser plusieurs fois au milieu d'elles, sans parvenir à les
+décourager et à les effrayer.
+
+«Le travail de nos abeilles se prolonge très avant dans la nuit; on les
+voit encore toutes occupées à une heure du matin; mais, vers les cinq ou
+six heures, on n'en voit plus qu'un petit nombre, et la plus grande
+partie est alors renfermée dans les trous. Ce n'est guère que vers les
+huit ou neuf heures, quand la chaleur commence à se faire sentir,
+qu'elles se dispersent sur les fleurs.»
+
+* * *
+
+Que se passe-t-il au fond de ces trous, et quelle est la structure de
+ces galeries? Pour s'en rendre compte, l'auteur que nous venons de citer
+enleva du sol exploité par ses abeilles, à l'aide de tranchées, de gros
+blocs de terre. Il n'y avait ensuite qu'à entamer méthodiquement ce bloc
+avec un instrument tranchant, soit par le bas, soit par les flancs, pour
+mettre au jour, dans tous leurs détails, les habitations des Halictes.
+
+Elles consistent d'abord en un conduit principal, vertical ou un peu
+oblique, qui, à la profondeur de cinq pouces environ, pour l'espèce
+observée par Walckenaer (_H. vulpinus_), émet sept ou huit conduits
+secondaires, peu écartés les uns des autres, et dont le fond se trouve à
+peu près à huit pouces de distance de la surface du sol.
+
+La galerie principale, très étroite à l'entrée, et juste suffisante pour
+livrer passage à l'abeille chargée de pollen, s'élargit bientôt et
+acquiert un diamètre 4 ou 5 fois plus considérable que celui de
+l'entrée. Elle est intérieurement polie avec un très grand soin, et
+revêtue d'un enduit blanchâtre. L'orifice supérieur, la porte d'entrée,
+continuée, ainsi qu'on l'a vu, au-dessus de la surface du sol, à
+travers le monticule de terre provenant des déblais, est fréquemment
+obturée par les pieds des passants, mais toujours dégagée et rétablie
+avec une persévérance que rien ne lasse.
+
+Chaque cellule est approvisionnée d'une boule de pâtée pollinique, sur
+laquelle un œuf est pondu, puis la cellule est bouchée avec un tampon
+de terre. Quatre ou cinq semaines après, la larve sortie de cet œuf a
+achevé ses provisions, et se transforme en nymphe sans se filer de
+coque. Quelques jours plus tard, le jeune Halicte a subi sa dernière
+transformation, percé sa coque, traversé la galerie, et il prend son
+essor dans les airs.
+
+Le _H. quadristrigatus_, une autre espèce observée par Walckenaer, et la
+plus grande du genre dans nos contrées, présente quelques différences
+dans son architecture. La galerie d'accès, fort large d'entrée, est
+oblique et doublement sinueuse. Les cellules sont toutes agglomérées
+dans une cavité sphéroïdale d'environ trois pouces de diamètre, reliées
+les unes aux autres, et rattachées à la paroi de la cavité par des
+traverses irrégulières, dont l'ensemble forme un lacis inextricable. Ces
+cellules, comme toujours, s'ouvrent isolément dans la galerie
+principale.
+
+L'économie intérieure des Halictes est donc en somme à peu près celle
+des Andrènes. Mais leur biologie est bien différente, et a donné lieu à
+plus d'une interprétation.
+
+On pensait, jusqu'en ces derniers temps, que les Halictes n'ont qu'une
+seule génération dans l'année, une génération née en été, dont les mâles
+meurent avant l'hiver, et dont les femelles, fécondées en automne,
+passent la mauvaise saison enfouies dans le sol, pour reparaître au
+printemps, creuser leurs galeries, approvisionner leurs cellules, et
+pondre la génération nouvelle destinée à éclore en été.
+
+D'après une publication récente de M. Fabre, les Halictes auraient deux
+générations par an; la première, estivale, se montrant en juillet, et
+provenant de la ponte effectuée en mai par les femelles ayant hiverné;
+la seconde, automnale, dérivant des femelles nées en juillet. La
+première génération, d'après M. Fabre, serait exclusivement composée de
+femelles, et par suite la seconde, qui comprend les deux sexes, ne
+résulterait de la première que par voie de parthénogénèse. Ce savant n'a
+vu aucun mâle parmi les femelles de juillet, chez deux espèces qu'il a
+eu toute facilité d'observer, jour par jour, dit-il, les _Halictus
+scabiosæ_ et _cylindricus_. Pour être plus exact, sur 250 Halictes de la
+seconde espèce, exhumés de leurs galeries, les uns déjà transformés, les
+autres à l'état de nymphe ou de larve, il se trouva, les éclosions
+terminées, 249 femelles et un mâle unique, un seul. «Et encore était-il
+si petit, si faible, dit l'auteur, qu'il périt sans parvenir à
+dépouiller en entier les langes de nymphe. Une population féminine de
+249 Halictes suppose d'autres mâles que ce débile avorton. Ce mâle
+unique est certainement accidentel.... Je l'élimine donc comme accident
+sans valeur, et je conclus que, chez l'Halicte cylindrique, la
+génération de juillet ne se compose que de femelles[19].»
+
+Malgré toutes les apparences, cette conclusion est absolument fausse. En
+effet, sur les 50 à 60 espèces de Halictes vivant dans nos contrées, les
+deux tiers au moins m'ont fourni des mâles, pris en juillet, à l'époque
+où, suivant M. Fabre, il n'existerait que des femelles; et de ce nombre
+sont précisément les deux Halictes observés par lui. Dans plusieurs
+espèces même, quelques mâles se rencontrent déjà sur la fin de juin. Si
+l'apparition des mâles est si précoce, il n'y a évidemment point à
+admettre, chez les Halictes, une génération virginale, hypothèse
+reposant uniquement sur le fait inexact de l'absence de mâles en
+juillet.
+
+Comment expliquer cependant l'erreur de M. Fabre? Peut-être est-il venu
+trop tard, quand il a procédé à l'exhumation des cellules. Pratiquée
+quelques jours plus tôt, elle eût infailliblement donné de tout autres
+résultats, et l'unique avorton jugé exceptionnel et non avenu se fût
+trouvé accompagné de frères nombreux. Il est d'ailleurs un fait qui
+constitue un témoignage irrécusable, c'est que l'autopsie de ces
+femelles prétendues parthénogénésiques atteste leur fécondation.
+
+Il nous faut donc revenir, au sujet de la multiplication de ces
+Abeilles, aux anciennes notions, quelque peu modifiées cependant. Une
+génération automnale donne des femelles qui, fécondées, passent l'hiver
+comme le font les Bourdons, pour n'exécuter leurs travaux et ne pondre
+leurs œufs qu'au printemps. La génération qui en résulte, et se
+montre en juin et juillet, fournit une deuxième génération, celle
+d'automne. L'une et l'autre sont composées de mâles et de femelles.
+
+M. Fabre aura contribué à établir que la génération estivale,--à tort
+regardée par lui comme exclusivement femelle,--en fournit dans l'année
+même une seconde, alors que l'on admettait que cette génération estivale
+était celle dont les femelles hivernent. Ceci s'écarte des idées
+généralement reçues concernant les Halictes. Mais c'est le seul moyen de
+rendre compte, et des observations de M. Fabre et des faits suivants. Ce
+n'est point seulement au printemps que l'on voit les femelles de
+Halictes butiner sur les fleurs et amasser du pollen, partant
+approvisionner des cellules. Dès le mois de juillet, on en voit,
+jusqu'en septembre, et pour certaines espèces, jusqu'en octobre. Cette
+continuité de trois et quatre mois dans les travaux de ces Mellifères,
+une seule génération n'y saurait suffire.
+
+Il faut donc que, dès juillet, plusieurs générations se succèdent,
+jusqu'à la dernière d'automne. Ces générations doivent même chevaucher
+les unes sur les autres, sans intervalle qui les sépare, les premiers
+nés de celle qui suit devançant les derniers de celle qui précède, et
+cela, tant que le beau temps permet le développement des jeunes. Quand
+viennent les premiers froids d'octobre, les travaux s'arrêtent, et les
+jeunes femelles déjà fécondées sont forcées d'attendre le printemps pour
+commencer leurs travaux.
+
+Quant aux mâles, il résulte de ce qu'on vient de lire qu'il n'en existe
+point au printemps. Les premiers qui apparaissent, fils de mères ayant
+hiverné, ne commencent à se montrer qu'en juin. Rares à cette époque,
+déjà nombreux en juillet, ils deviennent extrêmement abondants en
+automne, dans certaines espèces. Ils passent leur temps à butiner
+négligemment sur les fleurs, mais, plus assidûment, à inspecter, d'un
+vol oscillant et un peu brusque, qui les fait aisément reconnaître, les
+plantes fleuries visitées par leurs femelles, surtout les talus
+ensoleillés, où ils guettent leur première sortie.
+
+Sur le déclin du jour, longtemps avant que le soleil soit près de
+l'horizon, vers les quatre ou cinq heures, ils cessent leurs poursuites
+et songent à la retraite. Ils se réfugient alors dans une vieille
+galerie, dans un trou quelconque du talus; mais, comme s'il leur en
+coûtait de dire un dernier adieu au soleil, ils sortent et rentrent plus
+d'une fois avant de se décider à rester; un peu plus tard enfin, on les
+trouve, nombreux parfois dans le même réduit, tous de la même espèce,
+dormant fraternellement côte à côte, oublieux de leur rivalité du jour.
+D'autres fois, comme s'ils s'étaient donné le mot, ils se perchent dans
+l'inflorescence d'une plante aimée, alors qu'on n'en voit pas un seul
+sur la plante d'à côté, pourtant de même espèce, et ils passent ainsi la
+nuit, exposés au refroidissement, à la rosée, à la pluie.
+
+Le réveil des femelles, à la fin de la mauvaise saison, ne se fait point
+simultanément pour toutes les espèces. Certains Halictes, et parmi eux
+les plus communs, sont tout aussi précoces que les premières Andrènes,
+et se rencontrent avec elles sur les chatons des saules. L'apparition
+des autres s'échelonne le long des mois de mars et d'avril. Un des plus
+tardifs à se montrer est le _H. quadristrigatus_, dont nous avons déjà
+parlé.
+
+* * *
+
+Il serait difficile de dire quelles sont les plantes préférées des
+Halictes, tant est considérable le nombre de celles qu'ils visitent. On
+peut cependant remarquer que les Chicoracées et les Carduacées en
+attirent un grand nombre. Mais ils ne dédaignent point les Labiées, les
+Verbénacées, les Ombellifères.
+
+Ils répandent souvent une odeur suave, comme les Andrènes. Leur vol est
+tout aussi calme et doux que le leur. Mais il ne faut les saisir à la
+main qu'avec précaution; leur aiguillon, plus robuste que celui de ces
+Abeilles, occasionne des piqûres fort douloureuses, au moment où elles
+sont produites, mais dont l'effet n'est point durable.
+
+* * *
+
+Les Halictes sont victimes de nombreux parasites.
+
+Comme les Andrènes, on les voit, mais plus rarement, porteurs de
+Strepsiptères, appartenant au genre _Halictophagus_, mais dont
+l'évolution n'a point été étudiée. Plus souvent on trouve, au milieu des
+poils de leur thorax, des triongulins particuliers, qu'on ne connaît pas
+davantage.
+
+[Illustration: Fig. 98.--Cerceris ornata.]
+
+On sait mieux qu'ils deviennent fréquemment la proie d'un fouisseur du
+genre _Cerceris_ (fig. 98), le _C. ornata_, dont les faits et gestes
+étaient déjà connus de Walckenaer, et que bien des naturalistes ont
+observé depuis. Le Cercéris est un habile chasseur de Halictes, et il en
+fait une énorme consommation, pour l'approvisionnement de ses nids. Peu
+exclusif, le ravisseur s'accommode des proies les plus variées, grandes
+ou petites, mâles ou femelles, pourvu que ce soient des Halictes. C'est
+tantôt sur les fleurs où les abeilles butinent, tantôt sur les talus où
+sont leurs nids, que le Cercéris se livre à la chasse du gibier que
+réclament ses larves. Planant tranquillement au-dessus d'une colonie
+populeuse, ou explorant d'un vol circulaire les sommités fleuries que
+visitent les Halictes, malheur à celui qu'il voit posé sur le sol ou
+dans une fleur! Il fond sur lui comme un trait, le saisit entre ses
+pattes robustes et l'emporte, pour aller se poser à quelque distance,
+sur une feuille ou bien à terre. Là, tenant la pauvre abeille le cou
+serré entre les énormes tenailles de ses mandibules, il lui glisse son
+abdomen sous la tête, et, lentement, à plusieurs reprises, il darde son
+aiguillon entre la tête et le thorax de sa victime; puis, longuement
+encore, il répète la même opération à la jointure du thorax et de
+l'abdomen. Le Halicte, désormais paralysé et inerte, mais non tué, est
+porté dans la galerie déjà creusée, au fond d'une cellule déjà prête,
+destiné, avec deux ou trois autres ayant subi le même sort, à devenir la
+pâture d'une larve, enfant de son bourreau. A voir la multitude de
+Cercéris ornés qui hantent en été et en automne les _Eryngium_, les
+_Daucus_, les Menthes, on plaint les malheureux Halictes, car on
+comprend l'effroyable consommation à laquelle il leur faut suffire, et
+dont ils font tous les frais.
+
+Et pourtant ce n'est pas assez de ces terribles ennemis. Ils en ont
+d'autres, moins féroces sans doute, moins cruels, mais tout aussi
+destructeurs peut-être, ce sont, les Sphécodes, qui nous occuperont
+bientôt.
+
+* * *
+
+Moins riche en espèces, au moins d'un bon tiers, que le genre _Andrena_,
+le genre _Halictus_ a une bien plus grande extension, car il est
+répandu, non seulement dans l'ancien et le nouveau monde, mais aussi en
+Australie, dans la Nouvelle-Zélande, où il n'existe point d'Andrènes.
+Les Halictes sont donc véritablement cosmopolites.
+
+En Amérique, où les représentants de ce genre sont probablement aussi
+nombreux qu'en Europe, il semble s'être en outre subdivisé en plusieurs
+autres: ce sont les _Augochlora_, les _Megalopta_, les _Agapostemon_,
+tous exclusivement propres au nouveau monde, ne différant des _Halictus_
+que par des caractères insignifiants, et tous remarquables par les
+splendides couleurs métalliques dont ils sont parés.
+
+
+
+
+LES SPHÉCODES.
+
+
+Ce nom signifie _semblable à une guêpe_. Il n'y faut point attacher
+d'importance, car il serait bien difficile de dire à quelle sorte de
+Guêpes peuvent bien ressembler des insectes noirs, avec l'abdomen rouge
+au moins en partie. Vraies abeilles, il n'en faut pas douter (fig. 99 et
+100). Ce sont même de très proches parents des Halictes. Ils en ont la
+physionomie générale, si bien que lorsqu'on a affaire à un Halicte à
+abdomen rougeâtre, comme il en existe quelques-uns, il n'y a pas qu'un
+débutant qui puisse être embarrassé pour savoir si c'est vraiment un
+Halicte, ou bien si ce ne serait pas plutôt un Sphécode.
+L'hyménoptériste exercé lui-même aura besoin de recourir à la loupe,
+pour constater si le cinquième segment présente ou non l'incision
+caractéristique des Halictes, et dont il n'y a pas trace chez les
+Sphécodes. Pas de trace est trop dire, car ce que la loupe ne montre
+pas, le microscope le révèle: il existe chez les Sphécodes un rudiment
+bien près d'être effacé, mais cependant bien réel, de l'incision
+pré-anale, perdu sous les poils qui frangent le cinquième segment. Autre
+caractère distinctif,--celui-ci très important, et nous y
+reviendrons,--les pattes postérieures sont, chez les Sphécodes,
+absolument dépourvues de poils collecteurs. Tout le reste est des
+Halictes, tout, jusqu'à des détails insignifiants de la nervation
+alaire, de la structure de la bouche. C'est à peine s'il faut signaler
+une sculpture ordinairement fort grossière du thorax, qui est
+ordinairement presque tout à fait glabre. Les mâles ne sont pas moins
+halictiformes que les femelles; leurs antennes linéaires, allongées,
+sont, par les proportions relatives et la forme de leurs articles, de
+vraies antennes de Halictes: leur corps est un peu moins élancé, leur
+chaperon point taché de jaune, c'est là tout ce qui les distingue.
+
+[Illustration: Fig. 99.--Sphecodes gibbus, femelle.]
+
+[Illustration: Fig. 100.--Sphecodes gibbus, mâle.]
+
+Enfin, dans la plupart des espèces, comme chez les Halictes, les
+femelles, fécondées en automne, passent l'hiver profondément terrées
+dans les talus, où, le printemps suivant, on les voit voler et fureter
+dans les trous.
+
+* * *
+
+On a rarement méconnu les affinités des Sphécodes; mais leur genre de
+vie a fait l'objet de bien des discussions. Encore aujourd'hui, les
+apidologues sont loin d'être d'accord à leur endroit. Comme pour les
+Prosopis, à côté desquels on les a souvent rangés,--bien mal à propos,
+il faut le dire--on est à savoir si les Sphécodes sont nidifiants ou
+parasites.
+
+Lepeletier de Saint-Fargeau, se fondant sur l'absence d'organe
+pollinigère, voyait en eux des parasites. C'était aussi le cas des
+Prosopis, dont le non-parasitisme a été démontré depuis. Mais pour les
+_Sphécodes_, la preuve n'a jamais été faite; personne encore n'a vu et
+décrit leurs nids, n'a recueilli leurs cellules, n'a été témoin de leur
+éclosion. On possède, il est vrai, les observations de F. Smith, de
+Sichel; mais elles sont loin d'être concluantes. Ainsi l'auteur anglais
+aurait constaté seulement, dans un même talus habité par des Halictes et
+des Sphécodes, que ceux-ci n'entraient jamais dans les galeries des
+premiers. Quant à Sichel, tout comme Lepeletier, qu'il veut réfuter, il
+est manifeste qu'il est _a priori_ convaincu, mais en sens inverse. De
+ce que le non-parasitisme des Prosopis et des Cératines est démontré,
+malgré l'absence d'appareil collecteur, il induit le non-parasitisme des
+Sphécodes. Il va même jusqu'à leur attribuer la faculté de recueillir le
+pollen avec la tête. Les Sphécodes, comme les Prosopis, comme toute
+espèce d'insecte à face plus ou moins velue, peuvent, en se vautrant
+dans les fleurs, se charger de pollen, non seulement par la tête, mais
+par n'importe quelle partie du corps, et les mâles, qui ne récoltent
+pas, aussi bien que les femelles. Cela n'a nulle signification comme
+preuve de récolte.
+
+On a le droit, semble-t-il, d'être plus exigeant que les auteurs que
+nous venons de citer, et d'attendre, pour avoir la certitude que les
+Sphécodes approvisionnent eux-mêmes leurs cellules, que leur
+nidification ait été observée.
+
+On ne peut cependant s'empêcher de remarquer, que les allures de ces
+animaux ne parlent guère en faveur d'habitudes laborieuses. Durant toute
+la belle saison, on peut voir les Sphécodes planer sur les talus et les
+chemins battus, s'introduire dans quelque galerie de Halicte, en
+ressortir bientôt pour se mettre à la recherche d'une autre, à la
+manière d'une Nomade. Tout autres sont les façons d'une abeille
+nidifiante. Elle n'a que faire de visiter plusieurs galeries; elle n'en
+fréquente qu'une, toujours la même, la sienne propre, où elle entre sans
+hésiter, chargée de pollen, d'où elle sort prestement, allégée de son
+fardeau, pour revenir, au bout de quelque temps, avec une provision
+nouvelle. Une fiévreuse activité,--on dirait même la notion de la valeur
+du temps et le souci de n'en point perdre--distingue toujours l'abeille
+laborieuse de l'abeille parasite, lente et cauteleuse dans ses
+mouvements. Ces différences d'allures ont, comme indice des mœurs
+réelles, une importance qui ne saurait échapper au naturaliste quelque
+peu familiarisé avec les habitudes des Hyménoptères.
+
+Les Sphécodes paraissent donc unis aux Halictes par des rapports
+absolument semblables à ceux qui lient les Psithyres aux Bourdons. Les
+Sphécodes sont véritablement les Psithyres des Halictes. Attachés
+biologiquement à eux, ils les accompagnent dans tout leur domaine
+géographique: on a trouvé des Sphécodes jusqu'en Australie.
+
+
+
+
+LES DASYPODES.
+
+
+Les Abeilles du genre _Dasypoda_ (pieds velus) sont remarquables, entre
+toutes celles de nos contrées, par l'extraordinaire développement de
+leur brosse tibio-tarsienne.
+
+[Illustration: Fig. 101.--Dasypode femelle.]
+
+[Illustration: Fig. 102.--Dasypode mâle.]
+
+Outre ce caractère, qui constitue le trait le plus frappant de leur
+physionomie, elles se distinguent par leur abdomen fortement déprimé,
+obtus au bout, presque nu, garni seulement sur le bord des segments de
+larges franges souvent interrompues, sauf au moins la dernière, qui
+toujours est entière et très fournie. Le mâle, dont le corps est plus
+velu, a l'abdomen atténué en arrière, orné de franges continues à tous
+les segments. Les antennes, plus longues chez le mâle, sont toujours
+arquées dans les deux sexes. Leur vestiture est généralement fauve;
+quelques-unes sont presque entièrement habillées de noir. Leurs espèces,
+peu nombreuses,--une douzaine pour toute l'Europe,--sont estivales ou
+automnales. Les Composées, particulièrement les Chicoracées, sont leurs
+plantes de prédilection; une espèce (_plumipes_) visite exclusivement
+les Scabieuses.
+
+La plus commune d'entre elles, «la _Dasypoda hirtipes_, faisait déjà au
+siècle dernier, avant même d'être baptisée, l'étonnement de Conrad
+Sprengel, par les énormes charges de pollen qu'elle charrie. On
+comprendra donc que, continuateur reconnaissant de Sprengel, je me sois
+laissé aller aussi mainte fois à considérer cette jolie Abeille[20].»
+Ainsi s'exprime Hermann Müller, le continuateur distingué, non seulement
+de Sprengel, mais aussi de Darwin, dans l'étude des rapports des Fleurs
+et des Insectes. Nous lui devons, sur la _Dasypode à pieds velus_ (fig.
+101 et 102), un fort intéressant mémoire, auquel nous emprunterons les
+faits contenus dans ce chapitre.
+
+* * *
+
+La Dasypode creuse des terriers dans les sols argilo-sableux. Quand un
+terrain paraît lui convenir,--et elle ne dédaigne pas les endroits
+battus par les pieds des passants,--on la voit l'entamer de ses
+mandibules et de ses pattes antérieures, puis abandonner le travail
+commencé, pour le renouveler à deux ou trois reprises, avant de se
+décider définitivement à le poursuivre. Quand le trou est assez
+approfondi pour que son corps puisse s'y cacher entièrement, on voit que
+les longs poils jaunes de ses pattes postérieures ne lui servent pas
+uniquement pour le transport du pollen. Elle les emploie aussi pour
+refouler la terre qu'elle a détachée du fond de sa galerie jusqu'à
+l'orifice, et pour la rejeter au loin.
+
+[Illustration: Fig. 103.--Dasypode travaillant à sa galerie.]
+
+Dans cette opération, la Dasypode remonte à reculons dans son trou, les
+jambes postérieures ployées sous le corps, et appliquées contre
+l'abdomen, dont la face inférieure, avec les poils des pattes, refoulent
+le sable vers l'entrée. L'abeille, toujours marchant à reculons, sort du
+trou, et l'on constate qu'elle ne se meut ainsi qu'avec ses pattes
+intermédiaires. Elle les tient fort écartées de part et d'autre, et les
+fait mouvoir alternativement à intervalles égaux. En même temps, les
+pattes antérieures balayent le sable refoulé, en le lançant par-dessous
+le corps entre les pattes intermédiaires, et cela d'un mouvement si
+rapide, qu'on a peine à reconnaître qu'elles exécutent leur va-et-vient
+environ quatre fois en une seconde. Quant aux pattes postérieures,
+suivant un autre rythme, beaucoup plus lent, elles sont alternativement
+ramenées en arrière, de manière à s'allonger droit sous le ventre, puis
+écartées (figure 103), toujours également tendues, jusqu'à faire un
+angle droit avec l'axe du corps; dans ce dernier temps, elles rejettent
+à droite et à gauche, avec les longs poils de leurs brosses, le sable
+que les jambes antérieures ont balayé en arrière, la seconde précédente.
+Ce double mouvement des pattes postérieures dure ainsi environ une
+seconde. De cette façon s'établit, depuis l'entrée de la galerie
+jusqu'à la distance à laquelle l'abeille s'avance à reculons, un large
+sillon, au milieu duquel règne une crête étroite, correspondant à la
+position des pattes ramenées sous le ventre; et, à droite et à gauche,
+se voient les traces de ces mêmes pattes déjetées, au point où s'arrête
+leur coup de balai. Tous ces mouvements s'exécutent sans aucune
+interruption, si ce n'est un arrêt très court des jambes de devant, au
+moment où les postérieures ramenées vont s'écarter de nouveau.
+
+Ainsi, chaque paire de pattes, suivant un rythme particulier, et
+remplissant un rôle distinct, concourt à un même but, l'expulsion du
+sable loin de l'orifice. Ce travail exécuté, l'abeille retourne aussitôt
+au fond de son terrier; on la voit réapparaître bientôt, avec une
+nouvelle charge de sable, et la même suite d'opérations se répète. Dans
+une circonstance où la traînée de sable s'étendait à 7 centimètres loin
+du trou, H. Müller compta qu'il fallait à l'abeille une demi-minute à
+peine pour entrer dans la galerie, creuser, balayer et rentrer de
+nouveau. Quand l'abeille juge la traînée de sable assez étendue, elle
+économise le temps et la peine en en commençant une autre. Finalement
+elle ferme sa galerie, après l'avoir approvisionnée comme il va être
+dit, et un petit monticule de sable nouvellement extrait en surmonte
+l'entrée.
+
+Le temps que l'abeille séjourne dans sa galerie pour l'approfondir
+dépend naturellement de la longueur qu'elle lui a déjà donnée. Tantôt
+elle n'y reste que quelques secondes; d'autres fois une minute et demie,
+et jusqu'à deux minutes. Un quart de minute lui suffit d'ordinaire pour
+balayer le sable rejeté jusqu'au bout de la traînée. Elle n'en atteint
+pas toujours l'extrémité; si la charge est plus faible, elle se contente
+de quelques coups de balai et rentre aussitôt.
+
+Les galeries atteignent, ordinairement une profondeur de 4--6
+décimètres; mais elles peuvent ne pas dépasser 2 ou 3. D'abord un peu
+obliques, elles plongent bientôt à peu près verticalement, sans trop de
+régularité cependant, et en s'infléchissant d'un côté ou de l'autre.
+Exceptionnellement, on les voit s'écarter beaucoup de la ligne droite,
+parfois même décrire une sorte de spirale.
+
+Le fond de la galerie se dévie toujours à angle droit et constitue une
+cellule. D'autres cellules sont creusées à des hauteurs d'environ deux
+centimètres les unes des autres, et diversement orientées. Leur nombre
+varie d'une galerie à une autre. H. Müller en a compté 6, d'autres fois
+plus, pour un même conduit. Ces cellules sont arrondies et closes de
+toutes parts. Chacune contient une masse de pollen avec une larve ou un
+œuf.
+
+Quand la Dasypode a approvisionné la première cellule, celle du fond, et
+y a pondu son œuf, elle la bouche avec la terre provenant des déblais
+de la seconde cellule qu'elle creuse au-dessus. Et ainsi de suite. De
+cette façon elle n'a point à creuser tout exprès, pour se procurer les
+matériaux nécessaires à la clôture. Mais, d'autre part, comme chaque
+cellule représente un certain espace vide, occupé par la pâtée
+pollinique et la larve, il reste un excédent de déblais, qui sert à
+combler le canal principal. L'abeille n'a de la sorte rien à rejeter en
+dehors de la galerie, tant qu'elle construit les cellules.
+
+Il est à remarquer que la Dasypode ne prend aucun soin de polir ni de
+vernisser la paroi intérieure des cellules, comme tant d'autres Abeilles
+le pratiquent. La loupe n'y montre que le sable empreint de pollen mêlé
+de miel.
+
+Toutes les cellules terminées, la galerie est bourrée de terre jusqu'à
+l'orifice, que rien ne fait plus reconnaître au dehors, si ce n'est la
+couleur différente du tampon qui le bouche.
+
+* * *
+
+Les Dasypodes, comme nombre d'autres Abeilles solitaires, peuvent, quand
+leur nombre et une exposition favorable s'y prêtent, former des colonies
+plus ou moins populeuses. Circonstance on ne peut plus propice à
+l'observation, et qui n'a point fait défaut à H. Müller. Aussi la
+biologie de la Dasypode peut-elle compter aujourd'hui parmi les mieux
+connues, à côté de l'histoire des Abeilles Ronge-bois ou des Coupeuses
+de feuilles de Réaumur.
+
+Nous avons assisté au travail normal et régulier du forage des galeries
+et de la construction des cellules. Divers accidents peuvent en déranger
+le cours, et y apporter un trouble plus ou moins sérieux. Tels sont les
+piétinements des passants, qui bouchent les terriers, les grandes pluies
+d'orage, qui les engorgent de terre délayée.
+
+Que l'abeille soit surprise par ces contretemps, alors qu'elle est en
+train de forer ou d'approvisionner les cellules, elle ne tarde pas à
+remettre les choses en état. Les galeries sont débouchées, le sable ou
+la terre humide rejetés à l'extérieur. Si l'accident est survenu un peu
+tard dans la journée, au point qu'il n'y ait plus à sortir pour aller
+aux provisions, le déblai est simplement accumulé en petit tas au-dessus
+de l'orifice, qui reste fermé. Si le soleil doit encore rester plusieurs
+heures sur l'horizon, les galeries sont rouvertes, et un trou est percé
+à cet effet sur le côté du petit monticule de terre rejetée.
+
+Les dérangements peuvent se répéter plusieurs fois de suite; le dégât
+est toujours réparé de même par la patiente abeille. Seulement le
+monticule de terre rejetée hors de la galerie devient chaque fois plus
+petit, parce que chaque fois moins de terre est repoussée à l'intérieur.
+Alors aussi l'orifice, qui jadis s'ouvrait sur le côté du petit tas de
+terre, s'ouvre juste au sommet. C'était par économie de peine qu'il
+était d'abord pratiqué sur le côté.
+
+Pourquoi ces monticules, qui n'existaient pas au début? La raison en est
+bien simple. Si la Dasypode, creusant le canal principal, s'évertuait à
+refouler, sans plus, tous les déblais hors du trou, un énorme cône de
+déblais s'entasserait au-dessus, avec menace perpétuelle d'éboulements
+et obstruction fréquente de la galerie. De là vient la nécessité de
+déblayer la porte d'entrée, et d'étendre les déjections au loin.
+Pareille nécessité n'existe plus, quand il n'y a qu'à jeter dehors
+quelques pelletées.
+
+La Dasypode ne creuse pas toujours ses nids en terrain horizontal, ce
+qui rend indispensable la manœuvre curieuse, mais pénible, de
+l'expulsion des déblais à distance. Elle peut nicher aussi dans un sol à
+surface inclinée. La pente naturelle suffit alors à empêcher la terre
+extraite de stationner sur l'orifice, et l'abeille est dispensée du
+supplément de travail que nous avons décrit.
+
+Mais revenons aux galeries obstruées. Leur dégagement n'est qu'un jeu,
+si l'abeille est à l'intérieur au moment de l'accident, et c'est
+généralement ce qui a lieu, quand il s'agit de la pluie, l'abeille se
+hâtant toujours de rentrer à temps chez elle. Mais il en va bien
+autrement quand elle est dehors, et qu'un pied malencontreux a fermé
+l'entrée du logis. La pauvre Dasypode cherche deçà et delà, creuse ici,
+puis un peu plus loin; on la voit conduire ses déblais jusqu'à 12
+centimètres, l'instant d'après à 2 ou 3 seulement; puis elle plante
+encore là sa besogne commencée, pour la reprendre ailleurs, et
+l'abandonner de nouveau. Elle semble avoir perdu la tête, dit Müller.
+Déroutée par un événement que l'instinct ne prévoit point, incapable de
+retrouver l'endroit précis où est cachée sa galerie, et même de la
+chercher, elle qui peut seulement la reconnaître en la voyant, elle n'a
+qu'une chose à faire, oublier, et agir comme si la galerie n'avait
+jamais existé. Et c'est ce qu'elle fait. Elle s'envole et ne reparaît
+plus.
+
+Müller en a vu une autre, en semblable déconfiture, souillée de terre,
+chercher avec effort à pénétrer dans la galerie trop étroite d'une autre
+espèce d'insecte, puis y renoncer, aller s'introduire dans le trou d'une
+autre Dasypode; en ressortir après ne s'être pas trouvée chez elle, sans
+doute; voler quelque temps de côté et d'autre, enfin se perdre au milieu
+de ses pareilles.
+
+Cette dernière Dasypode, remarque Müller, était vraisemblablement en
+train d'approvisionner, avant l'accident, tandis que la première en
+était encore à creuser sa galerie.
+
+Autre expérience. Une Dasypode chargée de pollen rentre dans sa galerie.
+L'observateur y introduit un jonc, et en creusant vers le fond, perd la
+trace du conduit. Il met à jour cependant, d'abord du sable mêlé de
+pollen, puis une boule de pâtée, et aussi l'abeille elle-même, déjà
+débarrassée d'une partie de sa charge. Elle se met à voler au-dessus de
+sa demeure bouleversée, se pose un instant auprès, puis s'en va voleter
+à plusieurs mètres, revient encore, recommence ses vaines recherches;
+enfin, après avoir mis le nez à l'entrée de plusieurs galeries,
+s'introduit dans l'une d'elles.
+
+Pourquoi ne s'est-elle pas décidée à s'en faire une autre? En train
+d'approvisionner, quand elle a été privée de son domicile, c'est
+approvisionner qu'il lui faut, et non creuser la terre. Et elle se
+faufile dans une galerie étrangère, où elle trouve tout disposé pour
+qu'elle puisse continuer le travail interrompu.
+
+Une certaine dose de raison eût dû la porter à recommencer son travail
+devenu inutile, à se refaire une galerie. L'instinct ne permet pas ce
+retour en arrière, à une période antérieure à celle où l'interruption
+s'est produite. L'abeille se résout plutôt à violer la propriété
+d'autrui, à s'emparer d'un terrier où elle retrouve ce qu'elle a perdu,
+des cellules à bâtir et approvisionner.
+
+Toutefois, rien d'absolu. Si elle n'eût point trouvé ce qu'il lui
+fallait, lassée à la fin par d'inutiles recherches, elle se serait
+résignée à recommencer ses travaux, à creuser une nouvelle galerie. H.
+Müller en a vu la preuve, au moins indirecte, lorsque, après avoir
+bouleversé des centaines de galeries dans une colonie, il en trouva le
+surlendemain, au même endroit, des centaines de nouvelles, qui ne se
+fussent point établies, s'il avait laissé les choses en l'état.
+
+L'irrésistible instinct peut donc être vaincu, dans le cas de force
+majeure, et céder la place à l'intelligence.
+
+Les violations de domicile de la part de Dasypodes privées de leurs
+galeries, comme celle dont il vient d'être parlé, ont souvent pour
+conséquence des drames analogues à ceux que nous connaissons déjà chez
+les Chalicodomes. H. Müller a été témoin d'un duel fort vif entre une
+Dasypode rentrant au logis et une étrangère qui avait tenté de s'en
+emparer pendant son absence. Après un combat long et acharné, où tantôt
+l'une, tantôt l'autre avait eu le dessus, l'observateur vit,--comme à
+l'ordinaire parmi les Abeilles,--la force rester du côté du droit, et la
+légitime propriétaire mettre la voleuse en fuite.
+
+* * *
+
+Aussitôt le conduit principal terminé et la première cellule creusée, la
+Dasypode s'élance d'un vol impétueux à la picorée, et s'y livre avec
+cette vivacité qui fit l'étonnement de Sprengel:
+
+«Par une belle journée, dit-il, vers midi, je vis, sur une fleur
+d'_Hypochœris radicata_, une abeille qui portait à ses pattes
+postérieures des pelotes de pollen d'une telle grosseur, qu'elles
+causèrent mon étonnement. Elles n'étaient pas beaucoup moindres que le
+corps de l'insecte tout entier, et elles lui donnaient l'aspect d'une
+bête de somme lourdement chargée. Elle n'en volait pas moins avec une
+grande vélocité, et non contente de la provision qu'elle avait amassée,
+elle allait d'un capitule à un autre pour l'augmenter encore.»
+
+C'est, en effet, un curieux spectacle, que celui de cette abeille se
+jetant sur une fleur de Chicoracée, s'y vautrant au milieu des jaunes
+fleurons, et s'y démenant de tous ses membres avec une pétulance sans
+égale. Dans ces fleurs riches en poussière fécondante, elle a bientôt
+fait de charger les longs poils de ses brosses de quantités énormes de
+pollen. Un vent même violent ne la détourne point de son travail; mais
+le froid, la pluie, un temps couvert, ou même la trop forte chaleur la
+retiennent chez elle.
+
+Quand elle est rentrée avec sa charge de pollen, qui pèse de 39 à 43
+milligrammes, soit environ la moitié du poids de l'abeille elle-même,
+elle s'en débarrasse dans la cellule, opération qui se fait à l'aide des
+brosses tarsiennes des pattes moyennes, et exige une minute environ. Un
+brin de toilette pour brosser le pollen qui salit la toison, et la voilà
+repartie. Elle fait ainsi de cinq à six voyages avant de mêler du miel
+au pollen qu'elle entasse dans la cellule. Le mélange fait, la pâte
+pétrie a la forme d'une boulette qu'elle entoure de sable humide, sans
+doute pour la mettre à l'abri des pillards, puis elle repart encore.
+
+De retour de cette expédition, qui est la dernière, elle nettoie la
+boule de pâtée des grains de sable qui la protègent, et y ajoute une
+nouvelle couche de pollen et de miel. Ce travail fait, la boule se
+trouve munie sur un côté de trois petites saillies obtuses, faites aussi
+de pâtée, une sorte de trépied sur lequel elle repose dans la cellule,
+libre par ailleurs de tout contact avec la paroi (fig. 104, _d_). Elle
+mesure alors 7 à 8 millimètres de largeur. L'abeille pond dessus un
+œuf, qui adhère à la pâtée, ferme la cellule avec de la terre, comble
+entièrement le court goulot qui mène au canal principal, et tout est dit
+pour la première cellule.
+
+[Illustration: Fig. 104.--Larves de Dasypodes et leur pâture.]
+
+Elle passe à une autre qu'elle façonne, approvisionne, et clôt enfin
+comme il vient d'être dit, et ainsi des autres.
+
+L'œuf (fig. 104, _a_), d'un blanc laiteux, long de 5 à 6 millimètres,
+large des trois quarts d'un millimètre, un peu courbé, est immédiatement
+appliqué, par toute sa face concave, à la boule de pâtée. Au bout de
+quelques jours, il en éclôt un ver (fig. 104, _b_) fort glouton, qui
+s'attable aussitôt, et dévore, en glissant de droite et de gauche, la
+couche superficielle de la boule de pâtée, si bien qu'au bout d'un jour
+il a au moins doublé de volume. Rampant toujours sur la boule et
+rongeant seulement sa surface, il atteint à un moment les trois pieds
+qui la soutiennent, et les mange. Il est assez gros alors pour ne plus
+être écrasé sous le poids de la masse globuleuse de pâtée qu'il tient
+embrassée par sa face ventrale, et c'est elle qui tourne maintenant dans
+la concavité de son ventre, toujours mangée par le dessus, en sorte que,
+jusqu'au dernier moment, elle conserve sa forme ronde (fig. 104, _e_).
+L'évaporation étant nulle dans la cellule close et humide, et le ver ne
+rendant rien, selon la règle des larves d'Hyménoptères, le poids total
+du ver et de la nourriture qui reste est à peu près constant, et le ver
+lui-même, le repas terminé, a sensiblement le poids de la sphère au
+début. Il pèse alors 100 à 140 fois autant que l'œuf d'où il est
+sorti, soit environ 0gr,26--0gr,35.
+
+La larve repue et parvenue au terme de sa croissance se montre quelque
+temps agitée, inquiète. Au bout de quelques jours, elle se débarrasse du
+résidu de la digestion de son long et unique repas. Elle perd alors,
+avec la couleur rougeâtre qu'elle devait au pollen contenu dans ses
+voies digestives, plus du quart de son poids. Raidie, immobile, peu
+excitable, elle attend, couchée sur le dos et fortement voûtée, sans
+filer de coque de soie, l'été de l'année prochaine.
+
+Quand approche le temps de la transformation, la larve perd de son
+apathique somnolence. Bientôt elle mue et se transforme en une nymphe
+très irritable, que le moindre attouchement met en agitation. Cet état
+dure six semaines en moyenne. La jeune Dasypode fraîche éclose passe
+encore plusieurs jours dans la cellule, avant de fouir le sol pour venir
+à la lumière.
+
+La Dasypode a un ennemi, un ennemi héréditaire, _Erbfeind_, dit H.
+Müller, une petite mouche du genre _Miltogramma_.
+
+Nous sommes en juillet; le temps est beau; il est huit ou neuf heures du
+matin. Une grande activité règne dans la cité des Dasypodes, d'où
+s'élève un bourdonnement confus, peu intense. Les femelles vont et
+viennent; les unes rentrent, lourdement chargées de pollen; les autres
+s'élancent vivement de leurs trous, pour se rendre aux champs. Un petit
+nombre seulement sont encore occupées à creuser leur galerie. On ne voit
+plus que quelques mâles voleter deçà et delà.
+
+Près de l'entrée d'un certain nombre de terriers, on remarque une
+mouche, de la taille à peu près de celle des maisons. Que font donc là
+ces étrangères? Nous allons bientôt le savoir. Voici une Dasypode qui
+rentre avec sa charge; elle s'engloutit dans sa galerie. A peine entrée,
+une mouche est là, tout auprès de l'orifice où l'abeille a disparu; la
+tête tournée vers l'entrée, immobile, elle attend. Au bout d'une minute
+un quart à peu près, l'abeille a déposé son fardeau et s'élance de
+nouveau au dehors. C'est le moment qu'attendait la mouche; prompte comme
+l'éclair, elle se jette dans la galerie.
+
+Une fois l'attention éveillée par cette manœuvre plus que suspecte,
+on verra souvent, si l'on y prend garde, une Dasypode, qui rentre les
+brosses pleines, suivie par une Miltogramme. A peine l'abeille entrée
+dans son trou, la mouche se pose auprès et attend sa sortie. Quand
+l'orifice est sur le côté du petit cône d'éjections, elle se tient juste
+au-dessus; s'il est au sommet du cône, elle se tient à quelque distance,
+jamais bien loin, sur une herbe, sur une feuille, la tête toujours
+tournée vers l'entrée.
+
+L'abeille parfois s'aperçoit de cette mouche qui la suit, et,
+d'instinct, devine l'ennemi de sa race. Inquiète, elle ruse alors, et
+essaye de lui donner le change. Au lieu de se précipiter dans son trou,
+elle s'en éloigne, va se poser à quelque distance, puis se lève pour
+s'aller poser ailleurs. Mais l'inévitable et tenace moucheron ne la
+quitte ni de l'œil, ni de l'aile, et toujours la suit, à la même
+distance, comme retenu par un fil invisible, se posant si elle se pose,
+se levant quand elle se lève. De guerre lasse, l'abeille enfin se décide
+à rentrer, et la mouche se poste en faction à sa porte.
+
+Au moment de ressortir, la Dasypode, qui se souvient, ne se presse point
+de prendre son élan. Il semble que, défiante, elle éprouve le besoin de
+scruter du regard les environs; rassurée enfin, elle s'envole. La mouche
+aussitôt se jette dans la galerie qu'elle vient de quitter.
+
+Qu'y va-t-elle faire?
+
+L'observation effective n'a pu le constater. Mais la certitude n'en
+existe pas moins. Dans la cellule approvisionnée et prête à être close,
+la Miltogramme pond un œuf. parfois deux ou même trois. L'inspection
+des cellules le révèle. A côté d'une larve morte de Dasypode se voient
+souvent une, deux ou trois larves de mouche, ou autant de pupes en
+tonnelet, dont la grosseur correspond à celle de la Miltogramme. Et bien
+que la difficulté d'élever ces pupes n'ait pas permis à H. Müller de les
+mener à bien et d'en obtenir l'éclosion, nous ne douterons pas plus que
+lui que ce ne soit là la progéniture des Miltogrammes, nourrie aux
+dépens de celle des Dasypodes.
+
+
+
+
+LES PANURGUES.
+
+
+Un corps noir et luisant (fig. 105 et 106), presque nu, une taille
+petite ou médiocre, une tête énorme, une brosse volumineuse, donnent aux
+Abeilles de ce genre une physionomie toute particulière. Le
+développement de l'appareil collecteur, qui ne le cède en rien, toutes
+proportions gardées, à celui des Dasypodes, fait pourtant soupçonner
+quelque affinité avec ces vaillantes Abeilles. Elle est en effet bien
+réelle; mais l'abondante poilure dont celles-ci sont recouvertes, et qui
+manque presque totalement aux Panurgues, masque, extérieurement, une
+ressemblance parfaite. Qu'on supprime ce trompe-l'œil; qu'on épile,
+avec la lame d'un canif, le corselet et l'abdomen d'une femelle de
+Dasypode; on aura sous les yeux ni plus ni moins qu'un Panurgue de belle
+prestance. La nervation des ailes est la même; la brosse est toute
+pareille; les pièces buccales, seules, offrent une différence marquée,
+mais uniquement par leur longueur. On ne saurait, sous ce prétexte,
+méconnaître une uniformité de type manifeste, et séparer, comme on l'a
+fait quelquefois, les Panurgues des Dasypodes, pour les réunir aux
+Anthophorides.
+
+[Illustration: Fig. 105--Panurgus dentipes, femelle.]
+
+[Illustration: Fig. 106.--Panurgus dentipes, mâle.]
+
+Les habitudes, le genre de vie sont analogues. Et tout d'abord, comme
+leurs cousines les Dasypodes, les Panurgues sont presque exclusivement
+voués aux Chicoracées. Ils butinent dans leurs capitules avec une égale
+vélocité, et s'y font, comme elles, d'énormes charges de pollen. Cette
+activité, qui a inspiré le nom du genre (du grec _panourgos_, actif,
+industrieux), n'est, bien entendu, le fait que des femelles. Quant aux
+mâles, une fois rassasiés de pollen et de nectar, ils se blottissent au
+milieu des étamines, et passent là de longues heures au soleil, dans
+une paresseuse somnolence, tout saupoudrés de leur jaune poussière.
+
+Comme les Dasypodes encore, les Panurgues travaillent dans la terre
+battue, et suivant les mêmes principes. Ils creusent de longues galeries
+descendantes, vers le fond desquelles s'ouvrent, en diverses directions
+rayonnantes, plusieurs cellules. Rarement aussi on les voit s'isoler
+pour exécuter leurs travaux; mais former au contraire des colonies plus
+ou moins populeuses sur une étendue bornée. Il paraît même, d'après une
+observation de Lepeletier de Saint-Fargeau, que ces colonies ne sont pas
+toujours une simple réunion d'individus isolés, et tout à fait
+indépendants, malgré leur rapprochement. «J'ai vu, dit cet auteur, une
+espèce de _Panurgus_, qui travaillaient à leur nid manifestement en
+commun. Dans un sentier de jardin bien battu, un trou vertical d'environ
+deux lignes de diamètre et d'à peu près cinq pouces de profondeur, était
+entouré par huit à dix _Panurgus_ femelles chargées de pollen. Restant
+quelque temps à les observer, j'en vis sortir une femelle qui n'avait
+plus de charge, et qui s'envola bientôt. Elle sortie, une autre seule
+entra, se débarrassa de son fardeau, sortit et s'envola. Plusieurs se
+succédèrent ainsi et sortirent, puis s'envolèrent pour aller à une autre
+récolte. Pendant ce temps, il en arrivait d'autres, chargées, qui
+s'arrêtaient sur le bord du trou et attendaient leur tour pour entrer.»
+Des circonstances particulières empêchèrent l'auteur de continuer son
+observation; mais il y a lieu de croire, avec lui, que chacune des
+femelles qu'il avait vues entrer dans le même trou, y creusait
+isolément, et pour son propre compte, un certain nombre de cellules,
+qu'elle approvisionnait et clôturait, après y avoir pondu un œuf.
+
+Ainsi, pour ce qui est du travail des cellules, chacune se comporte
+comme si elle était seule; mais toutes utilisent la galerie d'accès;
+toutes, en ceci, profitent du travail d'une seule, et s'épargnent ainsi
+le temps et la peine d'établir chacune une galerie particulière. Il y
+aurait intérêt à s'assurer si ce travail préliminaire lui-même ne
+s'exécuterait pas en commun, et si plusieurs femelles ne se relayeraient
+pas pour y prendre part à tour de rôle.
+
+Quoi qu'il en soit à cet égard, ce rudiment d'association, si modeste
+soit-il, dénote, chez ces petites abeilles, une supériorité morale
+sensible sur la plupart des Mellifères sauvages, dont l'humeur
+batailleuse ne tolère pas le moindre empiètement du voisin, chez qui
+l'égoïsme le plus entier est l'unique loi régissant leurs rapports
+mutuels, et l'isolement complet, le bien suprême.
+
+
+
+
+LES CILISSES.
+
+
+[Illustration: Fig. 107.--Cilissa femelle.]
+
+[Illustration: Fig. 108.--Cilissa mâle.]
+
+Ces Abeilles (fig. 107 et 108), dont les classificateurs n'ont su assez
+longtemps que faire, sont reconnues aujourd'hui pour être de proches
+parentes des Dasypodes. L'air de famille, peu sensible extérieurement
+chez les femelles, est frappant chez les mâles. N'était le trait
+générique d'une cellule cubitale de plus, les mâles de _Cilissa_
+seraient inévitablement pris pour des mâles de Dasypodes. Les organes
+buccaux ont la même structure; la langue seulement est un peu plus
+épaissie vers le bout. Mais l'appareil collecteur est sensiblement
+réduit. Nous n'avons plus ici les poils démesurément longs de la brosse
+des Dasypodes ou des Panurgues, mais des poils courts, raides,
+exactement peignés, la brosse enfin de la plupart des Abeilles
+solitaires.
+
+Quant au genre de vie, il ne présente rien de bien remarquable, ce qui
+tient sans doute à ce qu'il n'a pas encore été étudié de près. Tout ce
+que j'en puis dire, c'est que le hasard m'a mis en possession d'une
+cellule ou plutôt d'un cocon de Cilisse, en forme de dé à coudre,
+contenant un mâle mal venu. Ce cocon était fait d'une très mince
+pellicule incolore, comme une pelure d'oignon, finement chagrinée,
+laissant transparaître un épais enduit brunâtre, résidu de pâtée
+pollinique, preuve que cette pellicule était l'œuvre, non de la
+larve, mais de la mère, qui en avait tapissé la cellule de terre, avant
+d'y entasser les provisions. Nous trouverons ailleurs des enveloppes
+semblables.
+
+Trois espèces de Cilisses vivent en France. L'une d'elles (_Cilissa
+chrysura_) visite exclusivement les Campanules; une autre (_C.
+leporina_), diverses Légumineuses et particulièrement le Trèfle rampant;
+la troisième (_C. melanura_) ajoute à ces dernières plantes la
+Salicaire.
+
+
+
+
+OBTUSILINGUES.
+
+
+Ces abeilles ne sont représentées en Europe que par les deux genres
+_Colletes_ et _Prosopis_.
+
+
+
+
+LES COLLÉTÈS.
+
+
+[Illustration: Fig. 109.--Langue d'abeille, courte et obtuse.]
+
+[Illustration: Fig. 110.--Colletes succinctus, femelle.]
+
+[Illustration: Fig. 111.--Colletes succinctus, mâle.]
+
+Au caractère tiré de la forme de la langue (fig. 109), les hyménoptères
+de ce genre ajoutent trois cellules cubitales, un appareil collecteur
+non restreint au tibia et au tarse, mais étendu aussi au fémur et au
+trochanter, que garnit une épaisse houppe de poils recourbés, comme il
+en existe chez les Andrènes, mais plus fournie que chez celles-ci. Le
+thorax est abondamment couvert d'une villosité dressée; l'abdomen, très
+convexe, est toujours orné de franges marginales régulières de poils
+couchés, fauves ou blanchâtres, suivant les espèces. Enfin l'abdomen est
+acuminé à l'extrémité, qui n'est point garnie d'une frange anale (fig.
+110 et 111).
+
+Les mœurs des Collétès sont depuis longtemps connues. Réaumur avait
+déjà étudié une de leurs espèces, le _C. succinctus_, décrit ses organes
+buccaux et fait connaître sa nidification.
+
+Les Collétès établissent en général leurs galeries dans les talus
+sableux. Tandis que la plupart des Abeilles choisissent, pour
+l'édification de leurs demeures, une exposition méridionale ou
+orientale, et semblent ainsi rechercher pour leur progéniture le soleil
+et sa bienfaisante chaleur, les Collétès, tout au contraire, adoptent
+souvent une exposition septentrionale. Les espèces varient du reste à
+cet égard, certaines préférant le nord, d'autres le midi. Au _C.
+succinctus_, c'est le nord qu'il faut. Ainsi l'avait observé Réaumur, et
+son observation a été confirmée.
+
+L'économie intérieure de leurs nids est à peu près celle des abeilles
+précédentes. Au fond d'une galerie plus ou moins longue, des cellules
+latérales isolées, ou plusieurs à la file, dans un même conduit. Mais
+nos abeilles se distinguent, dans la confection de ces cellules (fig.
+112), par une industrie que nous n'avons fait que mentionner à propos
+des Cilisses. La paroi de terre n'est pas simplement polie; elle est
+soigneusement tapissée d'une délicate pellicule, incolore, transparente,
+ayant l'aspect de la baudruche, mais incomparablement plus fine, bien
+qu'elle soit composée de plusieurs feuillets, trois ou quatre au moins,
+et si unie, si lustrée, qu'elle défie le plus merveilleux satin. Telle
+est la ténuité d'un lambeau de cette membrane, que Réaumur la compare à
+ces traînées argentées que la limace laisse sur son chemin. Brûlée,
+cette substance répand la même odeur que la soie. Mais elle n'en a point
+la structure: nulle trame, nulle fibre ne s'y peut reconnaître. Comment
+est fabriquée cette membrane? Personne ne l'a vu, mais on suppose--que
+faire de plus?--que c'est le produit d'une sécrétion étendue par
+l'insecte, à l'état fluide, sur la paroi de la cellule, et qui se
+concrète à l'air comme le fait la soie. Et l'on ajoute que la courte
+langue bilobée de l'abeille est sans doute la spatule destinée à étendre
+ce vernis.
+
+La cellule, remplie d'une pâtée semi-liquide, reçoit un œuf, qui est
+pondu, non sur le miel, comme M. Fabre l'a vu chez les Anthophores, mais
+un peu au-dessus, sur la paroi, selon M. Valéry Mayet. La cellule est
+bouchée ensuite à l'aide de plusieurs doubles de la substance qui
+tapisse la paroi. La pâtée se trouve ainsi enfermée dans une sorte de
+vessie membraneuse, close de toute part. Cette enveloppe, non seulement
+est imperméable au miel, mais elle constitue, selon M. Mayet, une
+fermeture si hermétique, qu'elle éclate avec un certain bruit, quand on
+la comprime suffisamment entre les doigts.
+
+[Illustration: Fig. 112.--Galerie de Colletes succinctus.]
+
+La cellule close, qui a la forme ordinaire d'un dé à coudre, ou bien
+reste isolée au fond du petit canal, ou bien plusieurs sont empilées à
+la file.
+
+La pâtée mielleuse que les Collétès amassent dans leurs cellules «a au
+début, dit M. Mayet, un parfum délicieux, analogue à celui du miel le
+plus parfumé; mais au bout de huit jours à peine il a commencé à aigrir.
+Quand l'œuf de l'abeille éclôt, la jeune larve n'a plus à sa
+disposition qu'une pâtée aigrelette, rappelant le goût de la cire et de
+l'acide acétique. Cette larve, du reste, s'accommode fort bien de cette
+nourriture.» Elle paraît n'absorber tout d'abord que la partie la plus
+fluide du mélange, qui s'épaissit graduellement et finit par ne plus
+être qu'une pâte assez ferme, dont la partie centrale seule est dévorée,
+le reste, soigneusement respecté, demeurant, comme un épais enduit, tout
+autour de la paroi. Comme le rat de la fable, ce ver se creuse ainsi une
+chambrette dans la substance même qui le nourrit. A ce résidu concrété
+et bruni adhère la pellicule, qui se détache de la paroi de terre.
+
+Alors que la plupart des Abeilles épuisent en quelques jours leurs
+provisions, les larves de Collétès paraissent mettre un temps fort long
+pour atteindre leur entier développement. D'après M. Mayet, la larve du
+_succinctus_, éclose dans les premiers jours d'octobre, n'a épuisé sa
+pâtée et atteint sa taille définitive qu'aux derniers jours d'avril. Sa
+transformation n'a lieu qu'au mois d'août.
+
+Il doit exister du reste de grandes variations à cet égard, suivant les
+espèces, dont les unes sont automnales, comme le _succinctus_, la
+plupart estivales, et une absolument printanière, le _C. cunicularius_.
+Les fleurs qu'elles fréquentent sont par là même assez variées. Mais la
+conformation spéciale de leur langue, adaptée à une autre fonction, nous
+l'avons vu, en même temps qu'à la récolte du miel, leur interdit l'accès
+des corolles tubuleuses étroites, dont ces abeilles ne sauraient
+atteindre le nectar. Elles visitent assidûment les _Eryngium_,
+_Senecio_, _Achillæa_, _Anthémis_, le réséda, le lierre etc., toutes
+fleurs dont les nectaires sont facilement accessibles et n'exigent pas
+une trompe allongée.
+
+* * *
+
+M. Mayet, dont nous venons de citer plusieurs fois les observations, n'a
+pas seulement beaucoup enrichi l'histoire propre des Collétès d'une
+multitude de faits intéressants; il a de plus ajouté des données
+importantes à l'histoire de leurs parasites; il a surtout étendu d'une
+manière remarquable nos connaissances sur l'évolution des Méloïdes, pour
+lesquels nous devions déjà tant à Newport et à M. Fabre, dont les
+observations sont connues du lecteur (voy. _Anthophores_). Nous ferons,
+dans les pages qui suivent, beaucoup d'emprunts à M. Mayet.
+
+Les demeures des Collétès sont fréquentées par de nombreux parasites.
+Nous ne citerons que pour mémoire les _Forficules_, que F. Smith a
+souvent trouvées dans leurs galeries, où elles avaient mis les
+provisions, et peut-être les habitants, au pillage; les _Miltogrammes_,
+que nous rencontrons encore ici, mais dont les méfaits n'ont pas été
+suffisamment constatés. On sait depuis longtemps que des abeilles
+parasites, les élégants _Epeolus_, sont leurs ennemis attitrés. A cette
+liste il faut ajouter un Méloïde, un _Sitaris_, étudié par M. V.
+Mayet[21].
+
+Nous sommes assez peu renseignés sur les faits et gestes des _Epeolus_,
+bien que depuis longtemps on sache qu'une de leurs espèces, la plus
+répandue, l'_Ep. variegatus_, se développe dans les nids de divers
+Collétès. On les voit souvent voleter sur les mêmes talus, visiter les
+mêmes fleurs que leurs hôtes; on les surprend souvent entrant dans leurs
+galeries; on les a plus d'une fois obtenus de leurs cellules. Mais on
+n'en savait pas davantage.
+
+Nous devons à M. V. Mayet la connaissance des états de larve et de
+nymphe de l'_Ep. tristis_, une jolie espèce au corps noir, orné de
+dessins blancs, qui n'avait encore été observée qu'en Russie, et qui est
+parasite du _Colletes succinctus_. M. Mayet n'a pu nous dire comment
+l'abeille parasite parvient à s'introduire chez l'abeille récoltante.
+«Toujours est-il, dit l'observateur, que l'_Epeolus_ paraît faire bon
+ménage avec cette dernière...» Bien souvent les deux ennemis se
+rencontrent à l'entrée d'une galerie; mais aucune lutte ne s'engage;
+bien plus, le _Colletes_ cède toujours le pas à l'_Epeolus_. Si
+l'abeille voit entrer le parasite dans son corridor, elle attend
+patiemment qu'il ressorte; l'instinct ne lui dit pas qu'elle a devant
+elle un destructeur de sa race. Admirable loi de la nature, qui veut que
+rien n'entrave la grande loi de l'équilibre des espèces! Fabre a, du
+reste, fait des observations analogues sur la _Melecta armata_, parasite
+des Anthophores.» Nous avons déjà noté des faits de cet ordre, et tâché
+d'en donner une explication.
+
+La larve de l'_Epeolus tristis_ a achevé les provisions destinées à la
+larve du _Colletes_ dans le mois de mars. Elle se transforme en nymphe
+dans le mois d'août, et en insecte parfait quatorze jours après.
+
+* * *
+
+Arrivons au plus intéressant des parasites du Collétès, au _Sitaris
+Colletis_.
+
+Le lecteur connaît déjà les faits concernant les métamorphoses
+compliquées des Méloïdes. Nous n'avons pas à y revenir: le _Sitaris_ de
+M. Mayet ne présente à cet égard rien qui le distingue sensiblement de
+celui de M. Fabre. Mais ses habitudes présentent quelques différences,
+que M. Mayet nous fait connaître, en y ajoutant des nouveautés d'un haut
+intérêt, qui viennent heureusement compléter les observations de ses
+prédécesseurs, auxquels il ne s'est pas montré inférieur soit en
+sagacité, soit en exactitude.
+
+Les triongulins du _Sitaris humeralis_, d'après M. Fabre, éclos en
+septembre, passent l'hiver dans les galeries des Anthophores, et ne
+pénètrent dans les cellules qu'au printemps. Ceux du _Sitaris Colletis_,
+éclos dans la seconde quinzaine de septembre, «se mettent en campagne du
+20 septembre au 6 octobre. Les galeries sont envahies de leur armée
+microscopique, de sorte que les abeilles, qui n'ont commencé leurs
+travaux d'excavation que vers le 18 septembre, se trouvent dès les
+premiers jours attaquées par eux.
+
+«Elles sont assaillies surtout la nuit, quand, les travaux du jour
+terminés, elles viennent s'abriter dans la première galerie qui s'offre
+à elles. Aucun instinct ne les guide pour éviter ces destructeurs
+acharnés de leur race.» En un instant la pauvre abeille est envahie par
+tous les triongulins qui se trouvent autour d'elle. Des pattes ils
+grimpent sur le dos, et vont se cramponner à un poil du thorax, dans le
+voisinage des ailes. L'abeille a beau se débattre, peigner rudement sa
+toison de ses brosses tarsiennes; opiniâtre et tenace, le pou n'en a
+cure. Les triongulins sont-ils très nombreux, une centaine par exemple,
+l'expérience a montré à M. Mayet que l'abeille couverte de cette vermine
+est paralysée dans tous ses mouvements et meurt, au bout de quelques
+heures, «de fureur et d'efforts impuissants, sans doute, car son
+épiderme coriace est à l'abri de toute morsure». Ceci nous rappelle les
+abeilles mourant de la rage, par suite de leur invasion par les
+triongulins des Méloés. Mais il n'en va pas ainsi d'habitude: les
+triongulins, dispersés comme on l'a vu, sont rarement en nombre dans une
+même galerie.
+
+Une fois établi sur le véhicule vivant, le triongulin, témoin impassible
+des allées et venues de l'abeille, du creusement de la galerie, de la
+préparation et de l'approvisionnement de la cellule, attend patiemment
+l'heure critique, le moment de la ponte. Il quitte alors le dos de
+l'abeille, seul ou accompagné de deux ou trois rivaux, ou plus, s'il en
+existe, et, à l'instant où l'œuf du Collétès est collé à la paroi, il
+saute dessus ou sur la paroi même.
+
+«Voici donc notre ennemi introduit dans la place. Il a pris enfin
+possession de l'œuf qu'il a mission de détruire. Il s'y cramponne
+solidement au moyen des crochets robustes dont ses pieds sont armés, et
+surtout au moyen d'un appareil spécial, dont le 8e segment abdominal
+est pourvu, qui distille sans cesse une matière visqueuse analogue à la
+soie.
+
+«De larve carnassière, le triongulin va devenir larve mellivore.» Le
+lecteur sait comment. Mais ici se place une observation fort
+intéressante, dont il n'existe aucune trace dans les mémoires de M.
+Fabre.
+
+«Sur les six cents cellules environ que j'ai emportées et observées dans
+mon cabinet, poursuit M. Mayet, j'en ai trouvé trente ou quarante qui
+n'étaient habitées ni par des _Colletes_, ni par des _Sitaris_. J'ai
+ouvert toutes ces cellules. Dans toutes j'ai trouvé la provision de miel
+intacte, et à la surface de ce miel, ou immergés dans cette substance,
+de deux à cinq triongulins morts.
+
+«Sans doute, me suis-je dit, ou l'œuf a été insuffisant pour nourrir
+plusieurs convives, ou une lutte acharnée, fatale à tous les
+combattants, s'est livrée sur cette arène d'un nouveau genre. Mais ce
+n'était là qu'une hypothèse. Il me restait à la confirmer par
+l'observation.
+
+«Désireux d'approfondir ce point intéressant, j'ai attendu le mois de
+septembre avec impatience. Je me suis appliqué à observer un grand
+nombre d'abeilles en train d'approvisionner leurs cellules. Avec un
+petit carré de papier blanc fixé dans le talus au moyen d'une épingle,
+je marquais le matin les galeries où j'avais vu entrer les abeilles
+chargées de pollen, et si le soir l'approvisionnement était terminé, je
+m'emparais de la cellule, sinon, je remettais au lendemain.
+
+«J'ai transporté ainsi dans mon cabinet quarante de ces cellules, toutes
+closes du jour ou de la veille...»
+
+«Huit renfermaient chacune un triongulin occupé, soit à essayer
+d'entamer la peau de l'œuf, soit, y ayant réussi, à s'abreuver du
+liquide albumineux qu'il contient. Quatre enfin renfermaient plusieurs
+triongulins, qui, dans une agitation extrême, se livraient soit sur
+l'œuf, soit contre les parois de la cellule, à une lutte acharnée,
+qui parfois durait vingt-quatre heures.
+
+«J'avais en ce moment-là quatre ou cinq pontes de _Sitaris_ écloses dans
+des tubes, c'est-à-dire plus de deux mille triongulins qui ne
+demandaient que le combat. J'en mis un ou deux dans chacune des cellules
+qui n'en renfermaient qu'un seul, et j'eus ainsi une douzaine de champs
+de bataille à observer. La lumière ne paraît nullement gêner les
+combattants. Tantôt ils se précipitent l'un contre l'autre, les
+mandibules ouvertes; tantôt ils se poursuivent sur les parois de leur
+étroit domaine, au risque de tomber dans le miel. Chacun des champions
+cherche à saisir son ennemi entre les plaques écailleuses qui recouvrent
+les anneaux. C'est la plus rigoureuse application de la lutte pour la
+vie, de Darwin. Quand le plus vigoureux ou le plus habile a réussi à
+introduire ses crocs dans le défaut de la cuirasse, il soulève son
+adversaire à la force des mandibules, et le met ainsi dans l'impuissance
+la plus complète. Le cou tendu, fortement cramponné au moyen des
+crochets de ses tarses et de l'appareil fixateur dont j'ai parlé plus
+haut, le vainqueur reste ainsi immobile des heures entières, abaissant
+seulement de temps en temps son ennemi pour le mieux saisir et le mieux
+transpercer. Quand le vaincu, épuisé par ses blessures, est jugé hors de
+combat, il est précipité dans le miel, où, bientôt englué, il achève de
+mourir.
+
+«Pendant ce temps-là, il arrive souvent qu'un troisième larron profite
+de la bataille pour s'emparer de l'œuf et y plonger la tête. Quand le
+vainqueur vient prendre possession du prix de sa victoire, il trouve
+ainsi la place occupée. Alors c'est une nouvelle lutte qui commence;
+mais elle ne ressemble en rien à la première: la ruse seule est
+employée. Le triongulin occupé à sucer l'œuf ne se dérange jamais; il
+est passif sous les coups de son ennemi; se faisant le plus petit
+possible, il resserre tant qu'il peut les anneaux de son abdomen; mais,
+en général, s'il n'est pas vaincu le premier jour, il l'est le second.
+Son appareil digestif, gonflé par les sucs nourrissants qu'il absorbe,
+ne tarde pas à détendre les anneaux de l'abdomen, et alors l'ennemi, qui
+veille, a bientôt fait de le blesser à mort. Il est à son tour précipité
+dans le miel.
+
+«Débarrassé de tout concurrent, notre triongulin peut enfin arriver à
+cette nourriture tant désirée. Il a bientôt trouvé l'ouverture pratiquée
+à l'œuf par sa dernière victime, et il y plonge la tête avec ardeur.
+Mais il n'est pas au bout de ses peines. L'œuf de l'abeille est juste
+suffisant pour un triongulin. Au bout de quatre à cinq jours, notre
+affamé est, la tête en bas, au niveau du miel, sur la dépouille fanée de
+l'œuf, qui, détendue, s'est affaissée le long des parois de la
+cellule. Il lui manque toute la nourriture que son dernier ennemi a
+absorbée avant de mourir; et, incapable de subir la première mue, il
+meurt à son tour, reste suspendu à la peau de l'œuf, ou va augmenter,
+dans le liquide sucré, le nombre des noyés.
+
+«Ce qui s'est passé là, sous mes yeux, dans mon cabinet, se passe
+évidemment dans les cellules enfoncées dans les parois des talus; et
+c'est ce qui explique le nombre relativement considérable de cellules
+pleines de miel et qui ne renferment que des triongulins englués et la
+dépouille flétrie de l'œuf du _Colletes_.»
+
+Quelquefois cependant le triongulin victorieux parvient à la première
+mue. Mais s'il franchit sans y succomber cette phase critique, tôt ou
+tard il meurt avant d'arriver à l'état parfait; ou, s'il y parvient (une
+fois sur cent peut-être, dit M. Mayet), son évolution est
+considérablement retardée, et prend deux années au lieu d'une.
+
+L'étonnante histoire que celle de ces _Sitaris_! Est-elle le propre du
+seul parasite des _Colletes_? Il est probable que non. Bien que les
+observations de M. Fabre n'aient fait soupçonner rien de semblable, il y
+a tout lieu de croire que les cellules des Anthophores doivent être le
+théâtre de scènes analogues. Il est constant, en effet, que chez ces
+abeilles, comme chez celles dont il vient d'être question, un certain
+nombre de cellules contiennent des provisions que nul insecte ne
+dévore. On se l'expliquait, ou par une négligence (peu probable!) de la
+mère, qui aurait clos la cellule sans y pondre, ou par la mort de
+l'œuf lui-même. Nous savons maintenant qu'une autre explication est
+possible, et il y aurait intérêt à la vérifier.
+
+Ces luttes acharnées, ces duels successifs, où la victoire ne sauve
+pas--ou bien rarement--le vainqueur lui-même, méritent bien de fixer
+notre attention. Que l'Abeille travaille en pure perte pour sa
+progéniture, cela importe peu, au fond, quand un parasite profite de son
+labeur, et s'approprie le repas qu'elle avait préparé pour ses enfants.
+Mais que dire, quand le festin servi n'est mangé par personne? Un
+finalisme outré trouvera-t-il encore ici à se satisfaire et à soutenir
+que tout est réglé pour le mieux? A quoi bon alors cette pâtée livrée à
+la moisissure? Le cas est préjudiciable à la lignée de l'Abeille; il
+l'est autant, et plus, à celle du parasite. La fin serait-elle peut-être
+la restriction de l'une et de l'autre? Mais le bon sens, timidement,
+pourrait objecter qu'il était alors plus simple, plus humain--si le mot
+est permis--de réduire d'autant la fécondité des deux races.
+
+
+
+
+LES PROSOPIS.
+
+
+Les Prosopis sont des abeilles de taille en général fort petite,
+remarquables, au premier aspect, par la nudité de leur tégument, dont le
+fond, le plus souvent noir, quelquefois partiellement rougeâtre, est
+presque toujours orné de taches ou de traits blancs ou jaunâtres. Les
+espèces méridionales sont souvent très richement et très gaiement
+bariolées. Le nom de _Prosopis_ (du grec _prosopis_, masque) vient même
+des taches colorées qui ornent la face des femelles, et qui,
+confluentes chez les mâles, la cachent pour ainsi dire sous un masque
+blanc ou jaunâtre (fig. 113).
+
+Le corps, avec les formes des Collétès, est plus élancé. La langue est à
+peu près ce qu'elle est dans ce genre, courte, obtuse et bilobée. Mais
+l'aile supérieure n'a plus que deux cellules cubitales au lieu de trois.
+
+[Illustration: Fig. 113.--Prosopis signata.]
+
+Les Prosopis sont les moins pubescentes des Abeilles. On constate
+néanmoins, dans quelques-unes de leurs espèces, des rudiments, bien
+légers, bien fugaces, il est vrai, des bandes marginales de l'abdomen,
+si développées chez tous les Collétès, leurs parents très proches.
+
+A ce défaut de villosité se rattache l'absence de tout organe
+collecteur. Il n'existe de brosse d'aucune sorte. Ce trait particulier
+et caractéristique de l'organisation des Prosopis a amené bien des
+incertitudes, donné lieu à bien des controverses sur leur véritable
+genre de vie. Lepeletier, et d'autres après lui, en ont conclu au
+parasitisme de ces abeilles. D'autres, et c'est l'opinion aujourd'hui
+établie, les regardent comme nidifiantes.
+
+Un fait met hors de doute le non-parasitisme des Prosopis, c'est la
+nature de leurs cellules, qui, semblables à celles des Collétès,
+présentent cette délicate enveloppe que nous connaissons. Et l'on ne
+peut pas dire, comme le pensait sans doute Lepeletier, que ces cellules
+appartenaient à des Collétès, que des Prosopis auraient supplantés.
+Elles sont trop petites de beaucoup, surtout trop étroites, pour les
+premiers, et tout à fait à la taille des seconds. Elles sont donc leur
+bien propre, qu'ils n'ont dérobé à personne. Et l'on n'a pas à s'étonner
+que la langue des Prosopis soit faite comme la langue des Collétès.
+
+Mais toute difficulté n'est pas supprimée pour cela. Reste à savoir
+encore comment, sans organe de récolte, les Prosopis peuvent récolter.
+On les voit parfois le corps souillé de quelques grains de pollen
+collés à leurs téguments. On a dit que c'était de la sorte que les
+Prosopis amassaient le pollen, qu'ils brossaient ensuite dans leurs
+cellules. Bien maigre récolte, il faut en convenir, et qui demanderait
+bien du temps, bien des allées et venues, pour un pauvre résultat. Non,
+ce n'est pas ainsi que les Prosopis amassent la nourriture de leurs
+larves. Comme ils avalent le miel, ils avalent le pollen. Il est facile
+de s'en rendre témoin. Il n'y a qu'à observer les faits et gestes d'une
+de ces abeilles sur une des fleurs qu'elles fréquentent. On la voit, de
+ses pattes antérieures, brosser rudement les étamines, pour en détacher
+le pollen, que leur bouche engloutit ensuite avec avidité. Cette
+poussière ingurgitée se retrouve d'ailleurs, abondante, dans le jabot,
+en suspension dans le liquide sucré que contient cet organe. Il est vrai
+que toutes les Abeilles, à quelque genre qu'elles appartiennent, et les
+mâles eux-mêmes, absorbent aussi du pollen, pour s'en nourrir. Mais
+aucune ne le fait avec autant d'avidité, de gloutonnerie, que la femelle
+de Prosopis.
+
+C'est donc dans le jabot de ces mignonnes abeilles que se fait le
+mélange des deux éléments qui composent la bouillie destinée aux larves.
+Cette bouillie est très fluide, plus encore que celle des Collétès, et
+nécessite encore davantage l'imperméable vessie qui l'englobe.
+
+Les Prosopis nous représentent, en définitive, les plus simples, les
+moins diversifiées des Abeilles. Leur adaptation au rôle d'insecte
+récoltant est nulle, en ce sens qu'elle n'a donné naissance à aucun
+organe spécial. Aussi Hermann Müller, appliquant ici le principe de
+Darwin, considère-t-il les Prosopis comme les représentants actuels des
+Abeilles primitives, de la souche d'où seraient issues, par des
+modifications en sens divers, toutes les Abeilles du monde actuel.
+
+* * *
+
+Les Prosopis affectionnent particulièrement les fleurs des _Résédas_,
+soit cultivés, soit sauvages. Mais on les voit souvent aussi butiner
+sur les Ombellifères, et quelques espèces, le _Pr. bifasciata_ entre
+autres, le plus grand de nos contrées, a un goût marqué pour les fleurs
+d'oignon.
+
+Shuckard a noté que la plupart de ces abeilles laissent exhaler, quand
+on les saisit entre les doigts, une forte odeur de citron. L'observation
+n'est point complète, et il existe à cet égard une grande variation
+suivant les espèces.
+
+Certaines, en effet, répandent, comme Shuckard le dit, une odeur de
+citron, ou plutôt des feuilles d'une Verbénacée fort répandue dans les
+jardins, le _Lippia citriodora_. De ce nombre sont les _Prosopis
+clypearis_, _bifasciata_, _dilatata_, etc.
+
+D'autres ont une odeur plus douce, celle du _Pelargonium odoratissimum_
+(_Pr. variegata_, _signata_, etc.).
+
+Il en est, au contraire, qui exhalent une odeur infecte de Punaise des
+bois (_Pr. lineolata_, _angustata_).
+
+Ce qu'il y a de curieux, c'est que ces odeurs si différentes se trouvent
+diversement combinées dans certaines espèces, qui répandent une odeur
+tenant à la fois de la verveine et du _Pelargonium_ (_Pr. communis_), ou
+de l'une de ces deux plantes et de la punaise, ce qui produit
+sensiblement le parfum, point désagréable, d'un certain autre hémiptère,
+le _Syromastes marginatus_. Le _Pr. brevicornis_ est dans ce dernier
+cas.
+
+Enfin, suivant des circonstances difficiles à apprécier, ces odeurs
+indécises s'affirment plus ou moins dans un sens ou dans un autre chez
+différents individus de la même espèce. Le _Pr. confusa_ est à cet égard
+des plus inconstants: on ne sait trop dire parfois s'il sent plus le
+_Pelargonium_ que la punaise, ou celle-ci que la verveine.
+
+* * *
+
+Doués de pattes peu robustes et de faibles mandibules, les Prosopis ne
+sont pas outillés pour fouir le sol. Toutes les espèces dont la
+nidification a été observée pratiquent, dans la moelle des ronces
+sèches, des galeries, où elles établissent un nombre variable de
+cellules, ressemblant beaucoup, nous l'avons dit, à celles des
+Collétès. Ces cellules sont ordinairement empilées bout à bout, séparées
+par un petit tampon fait de fragments de moelle. Quelquefois, ainsi que
+Giraud l'a observé, on les voit disposées comme chez les Collétès,
+c'est-à-dire des diverticules s'ouvrant obliquement dans la galerie
+principale, qui se trouve ainsi ramifiée. Le même auteur a trouvé des
+nids du _Pr. confusa_, ordinairement logé dans la ronce, dans de
+vieilles galles d'un _Cynips_ du chêne (_C. Kollari_).
+
+Un petit Chalcidien, l'_Eurytoma rubicola_, la plaie de plus d'un des
+nombreux habitants de la ronce, est souvent parasite des Prosopis, dont
+il dévore la larve repue, pour s'évader plus tard, non point par le haut
+de la cellule, mais par un trou qu'il pratique dans la paroi, et qu'il
+continue au delà, à travers la moelle et le bois de la ronce. Enfin, on
+a plus d'une fois rencontré des Prosopis porteurs de Stylopiens, ces
+étranges parasites que nous avons appris à connaître à propos des
+Andrènes.
+
+* * *
+
+Le genre Prosopis a des représentants dans toutes les parties du globe.
+On en trouve des espèces dans le nouveau comme dans l'ancien monde, en
+Australie, en Océanie. Cette universelle extension est une preuve
+évidente de la grande ancienneté de ce type, et confirme d'une manière
+éclatante l'opinion, énoncée plus haut, de H. Müller.
+
+
+
+
+FLEURS ET ABEILLES.
+
+
+Lorsque Linné eut fait connaître les merveilles de la fécondation des
+Plantes, les naturalistes s'appliquèrent à étudier les conditions de cet
+acte essentiel de la vie végétale. On crut d'abord, et cette opinion
+régna longtemps, que dans les fleurs complètes, c'est-à-dire munies à la
+fois d'étamines et de pistils, toutes sortes de précautions organiques
+étaient prises pour assurer le contact du pollen et du stigmate, en un
+mot, que l'_autofécondation_, comme on dit aujourd'hui, était une règle
+sans exception.
+
+A la fin du siècle dernier, Sprengel, dans un ouvrage ayant pour titre
+_Révélation du Mystère de la nature touchant la structure et la
+reproduction des fleurs_, introduisit un point de vue tout nouveau dans
+la théorie de la fécondation végétale. Le titre naïvement ambitieux de
+ce livre dit assez l'importance attachée par l'auteur aux faits qu'il
+apportait. Sprengel reconnaît d'abord que tout est disposé dans les
+fleurs pour donner un accès facile aux insectes qui viennent les visiter
+et recueillir leur nectar. La sécrétion du liquide sucré n'a pas d'autre
+but que d'attirer les insectes, appelés encore par la coloration des
+pétales, et dirigés par la coloration propre de la gorge, ou par les
+stries de la corolle, vers le lieu où résident les nectaires.
+
+Toutes ces attentions de la nature en faveur des Insectes ne sont pas
+moins avantageuses aux Plantes. Sprengel constate en effet que, dans la
+majorité des fleurs, la fécondation est impossible sans l'intervention
+des Insectes. Le fait est indubitable, tout au moins dans les cas de
+_dichogamie_, c'est-à-dire dans les fleurs où les étamines et les
+pistils n'arrivent pas simultanément à maturité. Il est alors de toute
+nécessité que le pistil reçoive le pollen d'une autre fleur. Les
+Insectes sont le véhicule le plus ordinaire du pollen étranger, et sont
+ainsi les agents indispensables de la fécondation. Sprengel alla même
+jusqu'à reconnaître cette loi, que Ch. Darwin devait mettre en lumière
+éclatante, savoir que «la nature semble répugner à ce qu'une fleur
+complète se féconde au moyen de son propre pollen»; que la fécondation
+_croisée_ est le but vers lequel la nature tend de tous ses efforts.
+
+Divers observateurs, après Sprengel, constatèrent les effets avantageux
+de la fécondation croisée sur le nombre des graines qu'une fleur peut
+donner, sur la vitalité et la persistance des races végétales.
+
+La plupart de ces travaux étaient tombés dans l'oubli, ou peu s'en faut,
+lorsque l'apparition du livre célèbre de Darwin sur l'_Origine des
+espèces_ vint leur donner la considération qu'ils méritaient. Darwin, en
+effet, y formulait la proposition suivante, de tout point conforme aux
+vues de Sprengel: «C'est une loi générale de la nature, quelque
+ignorants d'ailleurs que nous soyons sur le pourquoi d'une telle loi,
+que nul être organisé ne peut se féconder lui-même pendant un nombre
+indéfini de générations, mais qu'un croisement avec un autre individu
+est indispensable de temps à autre, quoique parfois à de très longs
+intervalles.»
+
+Quelques années après, Darwin donnait une consécration définitive à la
+théorie nouvelle, en décrivant, avec une pénétration incomparable, les
+phénomènes d'adaptation réciproque des Insectes et des Plantes. Ses
+observations se trouvent consignées dans ses deux ouvrages sur la
+_Fécondation des Orchidées par les Insectes_ et sur les _Effets de la
+fécondation croisée et de la fécondation directe dans le règne végétal_:
+Darwin y démontre que la fécondation croisée est la règle; que, dans les
+cas rares d'autofécondation, on reconnaît encore des dispositions
+propres à faciliter le transport du pollen d'une fleur à une autre. Les
+Plantes se trouvent ainsi sous la dépendance des Insectes, agents de ce
+transport, si bien que nombre d'entre elles disparaîtraient du globe, si
+les Insectes cessaient d'exister ou de les visiter.
+
+Ce que Sprengel n'avait guère fait qu'entrevoir, l'horreur de la nature
+pour les perpétuelles autofécondations, Darwin l'établit par des preuves
+aussi multipliées qu'irrécusables. Des expériences variées de cent
+façons lui montrent avec une constance étonnante que, dans la lutte pour
+l'existence, les plantes soumises à la fécondation croisée l'emportent
+sur les individus de même espèce astreints à l'autofécondation.
+Fécondité augmentée, vitalité accrue, tels sont les avantages du
+croisement. Et ces effets bienfaisants sont l'œuvre des Insectes.
+
+* * *
+
+Une conséquence des rapports étroits qui unissent les Plantes et les
+Insectes, est leur adaptation réciproque. Les résultats en sont
+merveilleux, et laissent bien loin toutes les perfections vraies ou
+supposées devant lesquelles aimaient à s'extasier les contemplateurs
+finalistes des beautés de la nature. C'est dans la découverte de ces
+faits d'adaptation qu'éclate dans toute sa supériorité le génie
+pénétrant de l'illustre naturaliste anglais.
+
+L'impression que produisirent ses découvertes fut énorme, et de tous
+côtés les naturalistes se jetèrent à l'envi dans le vaste champ qu'il
+venait d'ouvrir aux recherches. La moisson fut abondante, et le fonds
+est encore loin d'être épuisé. Parmi les savants qui, depuis Darwin, ont
+contribué à enrichir de faits nouveaux de la théorie florale, il faut
+citer surtout Delpino, Hildebrandt, Hermann Müller, Dodel-Port; la liste
+entière ne compterait pas moins d'une soixantaine de noms.
+
+Tous les ordres d'Insectes interviennent à des degrés divers dans la
+fécondation des plantes. Mais le rôle prédominant appartient aux
+Hyménoptères, et parmi eux les Abeilles occupent incontestablement le
+premier rang.
+
+L'existence des Abeilles, plus que celle d'aucun autre groupe
+d'Insectes, est étroitement liée à celle des fleurs. Seules, dès leur
+sortie de l'œuf, elles consomment du pollen et du miel, alors que les
+autres insectes ne recherchent les fleurs que pour leur alimentation
+personnelle, à l'état adulte. Encore n'y puisent-ils guère que le miel,
+et négligent-ils souvent le pollen. Les Abeilles recueillent avidement
+l'un et l'autre; et les mieux douées d'entre elles, les Sociales, en
+accumulent d'énormes réserves. Ne vivant que des fleurs, elles sont
+mieux adaptées aux fleurs, et cette adaptation atteint même chez elles
+une incomparable perfection. Si elles le cèdent, pour la longueur de la
+trompe, aux Lépidoptères, ce qui leur interdit l'accès d'un certain
+nombre de fleurs tubuleuses, ce sont elles qui, après eux, sont encore
+le mieux douées à cet égard; et le nombre de fleurs que les Abeilles
+sont seules à pouvoir visiter, et dont seules par suite elles assurent
+la fécondation, est incalculable.
+
+Quant à l'appareil collecteur de pollen, il est la propriété exclusive
+des Abeilles. Il constitue, dans les diverses formes qu'il affecte, la
+plus parfaite adaptation possible au but qu'il est destiné à remplir.
+
+[Illustration: Fig. 114.--Brosse ventrale de Gastrilégide.]
+
+Chez les Gastrilégides, la brosse ventrale (fig. 114), par l'étendue de
+sa surface, la quantité, par suite, considérable de pollen qu'elle peut
+transporter, est supérieure à la brosse tibiale ou fémoro-tibiale des
+autres Anthophiles. Elle est aussi mieux adaptée peut-être à la récolte
+du pollen sur de larges surfaces. Aussi les Gastrilégides
+affectionnent-ils plus particulièrement les fleurs ouvertes; ils sont
+les visiteurs assidus, et pour ainsi dire attitrés, des capitules des
+Synanthérées. Sur ces larges champs d'étamines portées à une hauteur
+uniforme, leur ventre velu n'a qu'à se promener, avec ses trépidations
+rapides, pour se charger en peu de temps d'une grande masse de poussière
+fécondante. Ces Abeilles ne sont point pour cela inhabiles à recueillir
+le pollen des autres fleurs. Mais ce sont les Abeilles à brosses
+tibiales, qui excellent dans l'exploitation de ces dernières, sans
+dédaigner néanmoins les fleurs ouvertes ou composées. En somme, moins
+spécialisées dans un sens, les Podilégides et Mérilégides sont plus
+aptes à tirer parti des fleurs les plus variées, et l'on peut même dire
+que, chez elles, la perfection de l'appareil collecteur est
+proportionnée au degré d'industrie des diverses espèces. Le premier rang
+appartient encore ici aux Abeilles Sociales, et parmi elles aux espèces
+du genre _Apis_.
+
+[Illustration: Fig. 115.--Patte d'Andrène.]
+
+[Illustration: Fig. 116.--Brosse tibiale d'Anthophore.]
+
+[Illustration: Fig. 117.--Brosse et corbeille de l'Abeille domestique.]
+
+On peut préciser davantage encore et établir une échelle de gradation
+entre les divers types d'Abeilles, au point de vue de l'appareil
+collecteur. Cette série, on doit s'y attendre, n'est point continue, et
+le perfectionnement n'y suit point une ligne régulièrement ascendante.
+
+Tout au bas de l'échelle, se placent sans contredit les espèces dénuées
+de tout appareil collecteur, les Prosopis, dont le corps plus ou moins
+glabre ne présente de brosses d'aucune sorte. Ces espèces, qu'on a pu,
+par suite de cette absence, considérer quelquefois comme non
+récoltantes, n'en récoltent pas moins cependant. Seulement, c'est leur
+estomac qui remplace brosses et corbeilles; elles ingurgitent le pollen,
+qu'elles dégorgent ensuite, avec le miel, dans leurs cellules.
+
+Tout à côté des Prosopis, nous trouvons les Collétès, dont le corps est
+velu, les pattes postérieures garnies de poils abondants et fort longs,
+quelquefois même extrêmement développés aux trochanters et aux fémurs.
+L'appareil collecteur est ici constitué; c'est une véritable brosse
+tibio-fémorale, plus fémorale que tibiale, avec adjonction d'une brosse
+métathoracique, car les poils du métathorax, longs et recourbés, se
+chargent de pollen en même temps que les pattes postérieures.
+
+La même forme absolument existe chez d'autres Abeilles à langue courte,
+les Halictes et les Andrènes, qui possèdent, comme les Collétès, des
+poils collecteurs au métathorax et aux pattes postérieures; mais, tandis
+que la houppe coxale s'amoindrit chez les Halictes, elle se développe et
+se perfectionne chez les Andrènes, où elle devient longue et touffue
+(fig. 115).
+
+Déjà chez les Cilisses, alliées des Collétès, les poils collecteurs
+abandonnent le thorax, les hanches et les fémurs, et se localisent sur
+les tibias et le premier article des tarses; la brosse tibiale est
+faite, et se maintiendra dans toute la série restante des Apiaires. Il
+ne faut pas oublier cependant que les Dasypodes, plus voisines des
+Cilisses que des Collétès, ont conservé de ces derniers les poils
+collecteurs des fémurs, mais non des hanches et du thorax; de plus,
+particularité qui leur est propre, les poils de la brosse du tibia et du
+tarse acquièrent une longueur exceptionnelle.
+
+Les Anthophorides, Podilégides de Lepeletier de Saint-Fargeau,
+présentent, dans sa forme typique, la brosse tibio-tarsienne ou plus
+simplement tibiale, car celle du tarse tend à s'effacer chez ces
+Abeilles (fig. 116). Supérieures à tant d'égards aux Abeilles à courte
+langue, elles leur cèdent peut-être le pas au point de vue de l'appareil
+collecteur, si l'on considère, non point la perfection de sa structure,
+mais son étendue. Les poils du tibia, chez l'Anthophore, sont longs et
+raides, et constituent une brosse parfaite; mais, si lourdement chargée
+qu'elle soit, cette brosse porte relativement moins de pollen que
+l'ensemble des poils collecteurs chez le Collétès ou l'Andrène.
+
+Si ce dernier type d'appareil collecteur n'est pas de tous le plus
+parfait, eu égard à la somme de travail produit, il a l'avantage de
+fournir la transition à celui qui réalise l'adaptation la plus parfaite.
+La brosse tibiale de l'Anthophore mène à la corbeille de l'Abeille
+sociale (fig. 117). Cette brosse perd tous ses poils et se creuse; les
+deux bords de la surface dénudée restent garnis d'une rangée de longs
+cils. Une pâte faite de pollen et de miel pétris n'eût pu s'intercaler
+entre les poils d'une brosse. Cette pâte adhère très bien au fond lisse
+de la corbeille. Il y a sans doute quelque avantage à ce que cette
+mixture soit faite au moment même de la récolte, puisqu'elle s'opère en
+tout cas, et à l'entrée de la cellule, chez l'Abeille solitaire.
+Probablement l'économie du temps est-elle la raison principale. Le
+premier article des tarses perd aussi ses longs poils; il devient
+impropre à se charger de pollen; il n'est plus qu'un instrument de
+raclage, de nettoyage, par sa face interne: il devient même, chez
+l'Abeille domestique, une véritable étrille, à rangées régulières de
+courtes épines. L'appareil collecteur a atteint son plus haut degré de
+perfection, et l'hyménoptère récoltant le dernier terme de son
+adaptation.
+
+On voit ainsi, à mesure qu'on s'éloigne des Abeilles inférieures,
+l'étendue de la brosse se réduire, les poils collecteurs quitter
+successivement le métathorax, les hanches, les fémurs. Ils diminuent
+aussi d'autre part sur la face externe du premier article des tarses. En
+sorte que le perfectionnement de l'Abeille est le résultat d'une
+tendance manifeste à la localisation des poils collecteurs dans la
+région moyenne des pattes postérieures, dans le tibia.
+
+Ces gradations permettent de se faire une idée de ce que purent être les
+premières Abeilles, qui commencèrent à renoncer au procédé primitif et
+imparfait de récolte conservé par les Prosopis jusqu'à l'époque
+actuelle, l'ingurgitation. Les formes les plus velues, parmi des espèces
+à peu près glabres, comme les Prosopis de nos jours, rentraient au nid
+plus ou moins saupoudrées de poussière pollinique. Après avoir dégorgé
+la bouillie de pollen et de miel amassée dans son jabot, l'Abeille
+faisait, comme aujourd'hui, sa toilette au fond du nid, brossait le
+pollen qui la couvrait et l'embarrassait, à l'entrée de la cellule, et
+la pâtée s'augmentait d'autant.
+
+Il y eut donc avantage, pour l'espèce, à charger sa toison de pollen. De
+là naquit l'instinct de le recueillir à l'aide des poils, et non plus
+seulement par la bouche. Amassé d'abord par n'importe quelle partie du
+corps, mais surtout par les parties inférieures, les pattes d'une part,
+la face inférieure de l'abdomen de l'autre, s'adaptèrent, dans deux
+séries différentes d'Abeilles, à cette fonction nouvelle. Ainsi prirent
+naissance les Podilégides, dans le sens le moins restreint du mot, et
+les Gastrilégides.
+
+Dans la première de ces lignées de Récoltants, les pattes postérieures,
+laissant à d'autres usages les pattes des deux premières paires,
+restèrent seules chargées, d'abord avec les régions du corps les plus
+voisines, de la cueillette du pollen. L'appareil collecteur formé, des
+réductions successives n'avaient qu'à le localiser de plus en plus,
+jusqu'à la brosse tibiale des Anthophores, jusqu'à la corbeille des
+Abeilles sociales.
+
+Pendant que l'organe à cueillir le pollen se formait et se
+perfectionnait, simultanément la lèvre inférieure s'adaptait à l'usage
+de puiser le nectar au fond des fleurs. Extrêmement courte chez les
+Abeilles primitives, tout au plus propre à lécher des nectaires
+facilement accessibles, comme chez les Prosopis et les Collétès, elle
+s'allongeait graduellement, devenait trompe, et apte à atteindre le
+liquide sucré dans des fleurs de plus en plus profondes. Les
+Gastrilégides, au point de vue de cette faculté, ne sont point
+inférieures aux Abeilles solitaires ordinaires, et ne cèdent le pas
+qu'aux sociales. Chez ces dernières, la trompe acquiert le maximum de
+longueur, de même que la corbeille est l'instrument le plus parfait pour
+emmagasiner le pollen.
+
+* * *
+
+Arrivons aux fleurs maintenant, et passons en revue les étonnants
+résultats que l'adaptation a produits en elles, tant pour rendre leur
+visite profitable aux Insectes, que pour procurer aux fleurs mêmes les
+avantages du croisement.
+
+Nous commencerons par les Orchidées, dont l'organisation, merveilleuse
+entre toutes, est si bien adaptée aux services que ces plantes reçoivent
+des Insectes, et particulièrement des Abeilles, que toute fécondation
+est impossible chez elles sans le secours de ces animaux.
+
+C'est à l'incomparable génie d'observation de Darwin que l'on doit la
+révélation du mystère de leur fécondation. Dans son immortel ouvrage sur
+la _Fécondation des Orchidées_, le célèbre naturaliste étudie avec un
+soin minutieux l'organisation florale des principaux types indigènes et
+exotiques de la famille, et décrit avec une étonnante sagacité les
+curieuses dispositions organiques, effets de l'adaptation, qui assurent
+à ces plantes les bénéfices de la fécondation croisée.
+
+Nous nous contenterons de choisir un de ces types pris parmi les plus
+communs dans nos contrées, l'_Orchis mascula_.
+
+Dans cette plante, comme dans la très grande majorité des Orchidées, les
+étamines sont réduites à une seule, et cette unique étamine à son
+anthère. Celle-ci, considérablement développée, a ses deux loges
+pollinigères ouvertes, à maturité, par une fente longitudinale. Dans
+chacune de ces loges se trouve un pollen, non point pulvérulent, comme
+dans les fleurs ordinaires, mais à gros grains en forme de coin, pris en
+un seul corps en forme de massue, qu'on appelle une _pollinie_ (fig.
+118, 5).
+
+[Illustration: Fig. 118.--Orchis mascula.
+
+1, Fleur vue de profil; 2, vue de face (sépales et pétales enlevés, sauf
+le labelle); 3, rostellum et pollinies vues de face; 4, id. sectionnés;
+5, pollinie; _l_, labelle; _st_, stigmate; _ros_, rostellum; _ant_,
+anthère; _po_, pollinie; _n_, nectaire; _m_, caudicule; _r_, rétinacle.]
+
+Chaque pollinie repose, par sa base rétrécie ou _caudicule_, _m_, sur un
+petit corps visqueux, le _rétinacle_, _r_, lequel est logé dans une
+sorte de sac appelé _rostellum_, _ros_. Ce dernier organe est revêtu
+d'une membrane, que le plus léger contact fait éclater suivant une ligne
+transversale sinueuse; la partie inférieure de la membrane s'abaisse
+alors comme une lèvre, et les deux rétinacles sont mis à découvert.
+
+Le rostellum fait saillie dans la gorge de la corolle, au-dessus de
+l'ouverture du tube nectarifère, et au-dessus en même temps de deux
+saillies, situées du même côté que lui, à la partie supérieure de ce
+tube. Ces deux saillies sont les stigmates.
+
+Les pollinies ne peuvent pas sortir spontanément de leurs loges. A
+supposer qu'elles le pussent, jamais elles ne pourraient rencontrer les
+saillies stigmatiques; elles tomberaient ou hors de la fleur sur le
+labelle, ou dans le tube nectarifère.
+
+[Illustration: Fig. 119.--Pollinies d'orchidée fixées sur un crayon.]
+
+De là la nécessité de l'intervention des Insectes, dont Ch. Darwin a
+admirablement analysé le mécanisme par ses expériences.
+
+Si l'on introduit dans le tube de la corolle un bout de crayon taillé
+(fig. 119), afin de simuler un insecte qui vient y puiser le nectar, il
+est impossible que cet objet ne vienne pas buter contre la saillie du
+rostellum. La membrane qui l'enveloppe se rompt aussitôt, la lèvre
+inférieure s'abaisse, les rétinacles sont mis à nu, et l'un d'eux au
+moins, sinon l'un et l'autre, se colle au crayon qui le touche; le
+crayon, alors retiré, emporte la pollinie.
+
+L'air a bientôt desséché la matière visqueuse du rétinacle, et la
+pollinie adhère solidement au support. Si, dès qu'elle vient d'être
+saisie, on présente de même le crayon à une autre fleur, la petite
+massue dressée viendrait heurter le rostellum, et rien de nouveau ne se
+produirait, à moins que le fait déjà observé ne se renouvelât; mais la
+pollinie en question ne pourrait atteindre le stigmate.
+
+Mais si l'on attend quelques instants, on ne tarde pas à voir la
+pollinie s'infléchir sur sa base, par un effet de dessiccation de la
+partie inférieure du caudicule, jusqu'à faire un angle à peu près droit
+avec sa position première, de manière à se coucher suivant la pointe du
+crayon. Il faut de trente à cinquante secondes pour que ce mouvement
+soit effectué.
+
+Si, en l'état, on introduit le crayon dans une autre fleur, la pollinie
+abaissée ne heurtera plus le rostellum, passera dessous, et ira
+naturellement buter contre les stigmates; les grains de pollen se
+détachent alors, et la fécondation se produit.
+
+Si, au lieu du crayon, nous concevons qu'une abeille cherche à
+introduire sa tête dans la gorge de la corolle, pour allonger sa trompe
+vers le nectaire, le front, les yeux ou telle autre partie de la face de
+l'insecte toucheront le rostellum, et l'abeille se retirera, le nectar
+bu, chargée d'une ou deux pollinies. La première fleur qu'elle ira
+l'instant d'après visiter, ou la seconde, pourra recevoir les grains de
+pollen et subir la fécondation croisée.
+
+Il faut noter, dans ce mécanisme ingénieusement compliqué, que le degré
+d'inclinaison de la pollinie sur sa base est mathématiquement calculé
+pour que la partie renflée de la massue vienne exactement à la hauteur
+du stigmate. De plus, cette inflexion se fait et ne peut se faire que
+d'un côté, pour être efficace; si la pollinie, au lieu de se pencher en
+avant, tombait à droite, ou à gauche, ou en arrière, elle ne toucherait
+point le stigmate. Et pour qu'elle ait lieu dans le sens voulu, il faut
+que la partie rétrécie du caudicule ait la propriété de se raccourcir
+par la dessiccation seulement d'un côté. C'est donc en vertu de sa
+structure particulière que le caudicule s'incline, et non, comme on
+pourrait le croire, par l'effet de la pesanteur. Si l'on répète
+l'expérience de Darwin, on verra toujours la pollinie se coucher vers la
+pointe du crayon.
+
+Remarquons enfin la précaution prise pour que la substance adhésive du
+rétinacle, si prompte à se dessécher à l'air, reste humide jusqu'au
+moment opportun. Une membrane l'enveloppe dans le rostellum et oppose à
+l'air extérieur un obstacle infranchissable; et cet obstacle tombe comme
+par enchantement et découvre le rétinacle, à l'instant précis où cela
+est nécessaire.
+
+[Illustration: Fig. 120.--Tête d'Anthophore, portant des pollinies
+d'orchidée.]
+
+On rencontre souvent, dans les prairies où fleurissent des Orchidées,
+des Abeilles, des Papillons, dont la tête porte des pollinies ravies à
+ces plantes. C'est ordinairement aux yeux qu'elles adhèrent, quelquefois
+en assez grand nombre pour défigurer l'insecte et, sans doute, gêner
+sensiblement sa vision (fig. 120).
+
+L'examen d'autres Orchidées nous montrerait des exemples d'une
+adaptation aussi parfaite que celle de l'_Orchis mâle_, avec d'infinies
+variétés dans les détails. Nous nous bornerons à signaler quelques
+curieux procédés propres à certains genres de la famille, pour fixer les
+pollinies à la tête des insectes.
+
+Chez les _Listera_, le pollen, au lieu d'être pris en masse comme dans
+les _Orchis_, est pulvérulent. Il ne pourrait adhérer à l'insecte si, au
+moment où il heurte le rostellum, cet organe ne dardait sur lui, en
+s'ouvrant, une gouttelette de liquide, qui permet au pollen d'adhérer à
+la tête du visiteur.
+
+Chez les _Catasetum_, de la tribu des Vandées, du voisinage des
+stigmates s'élève, à droite et à gauche, une longue antenne recourbée,
+que l'insecte doit nécessairement toucher. Le caudicule de la pollinie,
+qui est élastique, est recourbé et maintenu dans cette position, avec
+une tension assez énergique, par une mince membrane. Au moindre
+frôlement d'une antenne, ce ressort se détend, et la pollinie est lancée
+violemment contre la tête de l'insecte, à laquelle il adhère. Telle est
+la force de projection, en certains cas, que la pollinie est portée à
+près d'un mètre. Elle est d'ailleurs toujours projetée le rétinacle en
+avant, de façon qu'elle ne peut jamais manquer le but.
+
+* * *
+
+La famille des Asclépiadées nous offre certaines formes dont
+l'adaptation aux Insectes n'est pas moins merveilleuse que celle des
+Orchidées.
+
+[Illustration: Fig. 121.--Asclepias cornuti.
+
+1, Fleur vue d'en haut (sépales et pétales enlevés); 2, id. vue de côté,
+les cornets enlevés.--_p_, cornets; _p_', base des cornets enlevés;
+_po_, pollinies; _r_, rétinale; _st_, fentes stigmatiques.]
+
+Hildebrandt et H. Müller ont parfaitement étudié la fécondation de
+l'_Asclepias cornuti_. Les ovaires, dans cette plante, sont surmontés
+d'une sorte de colonne charnue, représentant les anthères des étamines
+et les stigmates. Ceux-ci présentent la forme de cinq fentes
+longitudinales, modérément béantes. Les anthères alternent avec eux et
+contiennent, dans chacune de leurs deux loges, une pollinie, dont le
+caudicule se porte sur le côté, à la rencontre, au-dessus d'une fente
+stigmatique, de la pollinie de l'anthère voisine; deux pollinies
+concourent ainsi à un petit corps glandulaire, auquel elles se soudent,
+et qui leur constitue un rétinacle commun (fig. 121).
+
+Quand une abeille ou tout autre insecte vient butiner sur une de ces
+fleurs, le nectar étant contenu dans des appendices en forme de cornet,
+portés par les étamines tout autour de la colonne charnue, il faut que
+l'insecte se pose nécessairement sur le haut de la colonne. Dans ses
+mouvements pour passer d'un cornet à un autre, il ne peut manquer de
+poser quelque patte, sinon plusieurs, sur les rétinacles, qui se fixent
+inévitablement à ses tarses.
+
+[Illustration: Fig. 122.--Patte de Bourdon portant des pollinies
+d'Asclepias.]
+
+Les doubles pollinies, quand elles viennent de se détacher de leurs
+loges, sont très écartées l'une de l'autre; elles ne peuvent, en cet
+état, s'engager dans les fentes stigmatiques, trop étroites pour les
+recevoir, en sorte que la fleur qui vient de livrer ses pollinies ne
+pourrait être fécondée par son propre pollen. Mais, au bout de quelque
+temps, les caudicules se contractent, et les deux pollinies se
+rapprochent, presque à se toucher. Le temps qu'il faut pour que ce
+mouvement s'effectue est très court, et sensiblement égal au temps qu'il
+faut à l'insecte pour passer d'une fleur à une autre. Quand il y arrive,
+les pollinies sont donc en état de pénétrer dans les chambres
+stigmatiques, et la fécondation se produit. Le croisement est donc ici
+tout aussi sûrement atteint que chez les Orchidées.
+
+* * *
+
+Les Sauges, de la famille des Labiées, sont parfaitement adaptées aussi
+à la fécondation croisée par l'intermédiaire des Insectes.
+
+Elles diffèrent des Labiées normales en ce qu'elles n'ont que deux
+étamines au lieu de quatre. De plus, ces étamines ont une conformation
+bien singulière. Les deux loges de l'anthère, au lieu d'être adossées
+l'une à l'autre, sont portées à une grande distance, à chaque bout d'un
+long balancier très arqué, articulé vers son tiers inférieur au sommet
+du filet. Des deux anthères, la plus bas située est la plus petite, et
+contient peu ou point de pollen. L'autre, la plus grande et la plus
+élevée, en contient beaucoup (fig. 124).
+
+[Illustration: Fig. 123.--Sauge.
+
+1, Section de la fleur; 2, abeille dans la fleur, frappée par les
+anthères; 3, fleur plus avancée, stigmate accru, _a_, étamine; _a_',
+étamine avortée; _st_, stigmate.]
+
+Quand une Abeille ou un Bourdon vient se poser sur la lèvre inférieure,
+qui semble s'étaler tout exprès pour recevoir le visiteur, celui-ci, en
+s'avançant vers l'intérieur de la corolle, ne peut manquer de donner de
+la tête contre les petites anthères. Le balancier bascule aussitôt, les
+grandes anthères viennent frapper les flancs de l'animal, et l'aspergent
+de pollen (fig. 123, ^{2}).
+
+[Illustration: Fig. 124.--Étamines de sauge.
+
+1, avant; 2, après l'abaissement.]
+
+La fleur qui vient de livrer ainsi son pollen n'est pas actuellement
+fécondable. Les étamines sont mûres avant le stigmate, cas très fréquent
+dans le règne végétal, et la fleur est dite alors _protérandre_. Le
+stigmate, au moment où le pollen est mûr, est tout au haut du capuchon
+formé par la lèvre supérieure de la corolle, au sommet d'un long style.
+L'insecte que les étamines saupoudrent de pollen ne peut donc toucher le
+stigmate. Mais à mesure que les étamines vieillissent et se dépouillent
+de leur pollen, le style s'allonge en se recourbant en bas et en avant,
+et quand les étamines sont flétries, le stigmate, avec ses deux branches
+étalées, est arrivé à la place même où les grandes anthères venaient
+précédemment frapper l'insecte. Le Bourdon, déjà garni de pollen pour
+avoir fréquenté des fleurs plus jeunes, ne pourra manquer, en entrant
+dans celle-ci, d'en déposer quelques grains sur son stigmate. Et encore
+ici la fécondation croisée est seule possible.
+
+* * *
+
+L'exemple le plus étonnant peut-être de parfaite adaptation d'une fleur
+à la fécondation croisée par l'intermédiaire des Insectes, nous est
+donné par une Scrofularinée, le _Pedicularis sylvatica_. H. Müller a
+fait une étude complète de cette fleur, et découvert la raison d'être
+des moindres détails de sa structure ingénieusement compliquée (fig.
+125).
+
+La lèvre supérieure de la corolle, en forme d'étroit capuchon, enferme
+le style et les étamines. Le premier, recourbé à son sommet, laisse
+saillir le stigmate au dehors. Les anthères, étroitement appliquées, ont
+leurs ouvertures en regard, se fermant l'une l'autre, de manière à
+empêcher leur pollen de tomber. Impossibilité absolue, par conséquent,
+d'autofécondation.
+
+L'entrée de la corolle est fort étrange. Le haut laisse échapper le
+style au dehors du capuchon. Vient ensuite une fente, assez large dans
+sa portion supérieure, pour laisser passer la tête d'un Bourdon,
+rétrécie au-dessous et garnie de denticules sur ses deux bords, qui se
+contournent vers l'extérieur. Il faut ajouter encore, que la paroi
+opposée de la corolle porte deux enfoncements ou sillons longitudinaux,
+dont le fond fait saillie dans l'intérieur de la fleur.
+
+[Illustration: Fig. 125--Pedicularis sylvatica.
+
+1, Fleur vue de dos; 2, vue de face; 3, étamines et pistil; _ant_,
+anthères; _st_, stigmate; _f_, capuchon de la corolle renfermant les
+anthères; _d_, lèvre supérieure denticulée; _h_, enfoncement du dos de
+la corolle, faisant saillie en avant.]
+
+Voyons maintenant les conséquences et le but de cette complexe et
+bizarre structure. Un Bourdon se pose sur la plate-forme de la lèvre
+inférieure, et, pour atteindre le nectar, qui se trouve à la base de
+l'ovaire, tout au fond du tube de la corolle, il insinue sa tête dans le
+haut de la fente de la corolle, où elle s'engage sans peine, tandis que
+l'insecte allonge sa trompe vers le nectaire. Il donne ainsi de la tête
+contre les saillies internes de la corolle, les écarte l'une de l'autre,
+distend par suite les bords de la fente, au-dessous de lui. Or, ces
+bords sont munis, non loin du stigmate, de deux sortes de dents, dont
+l'usage est de retenir les étamines dans l'intérieur du capuchon. Les
+étamines pressent, par un effet de ressort, contre cet obstacle. Dès
+qu'il cède, comme un déclenchement s'opère, les étamines se projettent
+brusquement au dehors, et s'abattent sur le dos du Bourdon.
+
+Si les étamines frappaient l'insecte en conservant leur disposition
+relative, pas un grain de pollen n'en sortirait, puisque leurs orifices
+se bouchent réciproquement. Mais un artifice aussi simple qu'ingénieux
+vient à bout de la difficulté. La lèvre inférieure de la corolle, au
+lieu d'être symétrique et horizontale, est irrégulière et oblique, au
+point qu'un côté est plus haut que l'autre de quelques millimètres. Le
+Bourdon posé dessus ne peut avoir lui-même qu'une position inclinée. Il
+en résulte que sa tête ne heurte que l'une après l'autre les saillies de
+la corolle. C'est donc successivement aussi que se produit le
+déclenchement des étamines, et, l'une, puis l'autre, viennent frapper
+l'insecte, leur orifice libre, et l'asperger de poussière fécondante.
+
+Quand le Bourdon passe ensuite à une autre fleur, il la féconde
+inévitablement, car, détail omis à dessein, ce qu'il rencontre tout
+d'abord en poussant sa tête à l'entrée de la corolle, c'est le stigmate
+qui le frôle, juste à l'endroit où il va, l'instant d'après, être
+atteint par le choc des étamines, l'endroit précisément où l'ont déjà
+touché les étamines de la fleur qu'il vient de quitter.
+
+* * *
+
+Les exemples qui précèdent disent assez quelle est l'intimité des
+rapports unissant les Fleurs aux Insectes et plus particulièrement aux
+Abeilles; ils montrent à quel degré de perfection peut atteindre leur
+adaptation réciproque. Pour avoir été choisis, les faits que nous avons
+cités ne doivent pas être tenus pour exceptionnels. C'est par milliers
+que d'autres, tout aussi probants, moins saisissants peut-être dans les
+détails, enrichissent les livres des Darwin, Hildebrandt, H. Müller,
+Delpino et bien d'autres. Tous proclament avec non moins d'éloquence la
+généralité de la grande loi de fécondation croisée, l'intervention
+impérieusement exigée des Insectes pour la produire.
+
+Telles sont, sans exception, toutes les plantes _diclines_, c'est-à-dire
+à sexes séparés, chez lesquelles, au lieu de fleurs complètes, pourvues
+à la fois d'étamines et de pistils, n'existent que des fleurs staminées
+d'une part, des fleurs pistillées de l'autre. Que les fleurs de même
+ordre soient portées par le même pied (plantes monoïques), ou par des
+individus différents (plantes dioïques), en aucun cas il n'y a
+possibilité d'autofécondation. Sans doute les courants d'air, les vents,
+peuvent transporter à distance le pollen des fleurs mâles sur les fleurs
+femelles. Certaines plantes ne sont guère fécondées autrement (plantes
+_anémophiles_). Mais le plus souvent la fécondation est subordonnée,
+chez les plantes diclines, à l'action des Insectes; elles sont
+_entomophiles_.
+
+Les plantes que Sprengel a appelées _dichogames_, celles dans lesquelles
+les étamines et les pistils ne sont pas mûrs en même temps, réclament
+encore l'intervention des Insectes. Qu'il s'agisse de fleurs
+protérandres, dont nous avons déjà vu quelques exemples, ou qu'il
+s'agisse de fleurs protérogynes, dans les deux cas l'autofécondation est
+impraticable, et la fécondation par les Insectes seule possible. Aux
+Hyménoptères, et parmi ceux-ci aux Mellifères, appartient le rôle
+prépondérant dans le transport du pollen chez ces plantes.
+
+Il est encore un autre type de disposition florale tout aussi favorable
+que les précédents à la fécondation croisée, et tout aussi exigeante,
+quant au secours qu'elle exige des Insectes. C'est l'_hétérostylie_,
+dont les Primevères fournissent un exemple devenu classique, depuis les
+études de Darwin. Elle consiste en ce que, dans la même espèce,
+certaines fleurs sont pourvues de longs styles et d'étamines courtes,
+d'autres fleurs ont au contraire des styles courts et des étamines
+longues (fig. 126).
+
+[Illustration: Fig. 126.--Primevères.]
+
+Cette disposition, connue de Sprengel, attendait de Darwin sa véritable
+et seule explication. Elle a pour but de favoriser la fécondation
+croisée, dont les agents, chez les Primevères, sont surtout les
+Bourdons. Quand un de ces insectes visite une de ces fleurs à long
+style, sa trompe, au contact des étamines, se charge de pollen,
+précisément à la hauteur qui viendra au contact du stigmate, quand il
+visitera une fleur à style court. Par contre, s'il allait sur une fleur
+à long style, ce pollen ne pourrait être déposé sur son sommet. Lorsque
+l'insecte visite une fleur à style court, le pollen s'attache à la
+trompe plus près de la tête, et à une hauteur correspondante à celle du
+stigmate d'une fleur à long style (fig. 127).
+
+Les deux dispositions ne sont donc pas seulement inverses; les
+dimensions des étamines sont de plus calculées de telle façon, que les
+Insectes ne puissent communiquer le pollen de l'une des formes qu'à la
+forme opposée, qu'ils n'opèrent en un mot que la fécondation croisée.
+
+Darwin ne s'est pas d'ailleurs contenté de la détermination de ces
+rapports. Par des expériences nombreuses et précises, il s'est assuré
+que l'échange du pollen entre les deux formes est favorable aux fleurs;
+qu'elles donnent un plus grand nombre de graines quand il a lieu, que
+lorsque le pollen et le pistil d'une même forme agissent l'un sur
+l'autre, auquel cas elles produisent beaucoup moins, sans rester
+toutefois infécondes, ainsi que cela s'observe ailleurs.
+
+[Illustration: Fig. 127.--Schéma des unions légitimes (sens horizontal)
+et illégitimes (sens vertical) chez les Primevères.]
+
+La Salicaire (_Lythrum salicaria_) nous offre un exemple plus curieux
+encore que la Primevère, car il existe chez elle trois formes au lieu de
+deux, trois longueurs de styles et trois longueurs d'étamines; étamines
+et styles des trois sortes combinés de telle façon dans trois formes de
+fleurs, qu'il existe les trois systèmes suivants (fig. 127):
+
+Fleurs à pistil long, à étamines moyennes et petites.
+
+Fleurs à pistil moyen, à étamines longues et petites.
+
+Fleurs à pistil court, à étamines longues et moyennes.
+
+Le lecteur peut concevoir, après ce qui a été dit de la Primevère, que,
+dans chaque forme de fleur, le pistil ne pourra être fécondé que par le
+pollen d'étamines de même longueur, et par conséquent venant d'une fleur
+de l'une des deux autres formes. Ainsi que Darwin l'a observé, les
+étamines de longueur différente n'abandonnent leur pollen que sur des
+parties différentes du corps de l'Insecte qui les visite. «Quand les
+Abeilles sucent les fleurs, dit Darwin, les anthères des plus longues
+étamines pourvues de grains polliniques verdâtres sont portées contre
+l'abdomen et contre les côtés internes des pattes postérieures, et il en
+arrive de même au stigmate de la forme à long style. Les anthères des
+étamines moyennes et le stigmate de la forme à style moyen sont frottés
+contre la surface inférieure du thorax et entre la paire de pattes
+antérieures. Enfin, les anthères des plus courtes étamines et le
+stigmate de la forme à style court sont frottés contre la trompe et le
+menton.»
+
+[Illustration: Fig. 128.--Salicaire. _a_, étamines longues; _a'_,
+étamines moyennes; _a''_, étamines courtes; _st_, stigmate.]
+
+Après des faits aussi frappants, et qui tous parlent dans le même sens,
+est-il besoin d'insister sur une foule de données accessoires?
+Hésitera-t-on, par exemple, à admettre que la grandeur et la coloration
+des fleurs, qui augmentent leur visibilité, les odeurs, tantôt suaves,
+tantôt désagréables pour nous, qu'elles répandent et qui révèlent au
+loin leur présence, aient pour but unique d'attirer les Insectes qui les
+fécondent? Le rôle de protection pour les organes reproducteurs qu'on a
+voulu attribuer aux enveloppes florales, serait autrement bien rempli
+par des feuilles résistantes et vertes comme les autres, plutôt que par
+ces pétales au tissu délicat, aux brillantes couleurs. A peine la
+fécondation opérée, pourquoi, ce prétendu appareil protecteur, le
+voit-on se flétrir et tomber? Son rôle de protection du pistil est-il
+donc tout à coup devenu inutile? Non, mais son rôle véritable est
+terminé; le rôle d'_enseigne_, la _fonction vexillaire_,--expression de
+Delpino,--a fait son temps.
+
+* * *
+
+En échange des services rendus par les Insectes, les Fleurs sécrètent
+pour eux, rien que pour eux, le nectar, car ce liquide n'est d'aucune
+utilité pour les Fleurs elles-mêmes. C'est là le plus puissant moyen
+d'attraction que les Plantes possèdent, et l'effet en est démontré par
+toutes les observations, par les expériences sans nombre de Ch. Darwin
+et des savants qui l'ont suivi.
+
+Tout semblable est le rôle du pollen, qui n'est pas moins utile que le
+nectar aux Insectes, et surtout aux Abeilles. Aussi la poussière
+fécondante est-elle produite en quantité beaucoup plus considérable
+qu'il n'est nécessaire à la fécondation des Plantes. Une plus grande
+part en est donc par avance destinée aux Abeilles.
+
+* * *
+
+Concluons, enfin, qu'une admirable harmonie existe entre le monde des
+Fleurs et le monde des Abeilles. C'est bien justement que ces utiles
+Insectes ont reçu le nom d'Anthophiles. Les Abeilles ne vivent que par
+les Fleurs. Aucun insecte n'a, autant qu'elles, son existence
+étroitement liée à celle des Fleurs. Le Papillon lui-même n'en vit qu'un
+court instant; il est mangeur de feuilles à son premier âge. L'Abeille
+vit des Fleurs à tout âge. Différentes comme elles le sont, ces deux
+sortes de créatures, par l'intimité de leurs relations mutuelles, font
+une des plus étonnantes merveilles de la nature animée. La structure des
+Abeilles est admirablement adaptée à tirer le meilleur parti possible
+des Fleurs. Les Fleurs, d'autre part, présentent une richesse inouïe
+d'inventions pour les attirer, et elles ne payent pas trop cher leur
+libéralité, grâce aux avantages qu'elle leur procure. «Cent mille
+espèces de Plantes, dit Dodel-Port, disparaîtraient rapidement de la
+surface du globe, si elles cessaient tout à coup de produire des fleurs
+colorées et nectarifères.» Toutes les espèces d'Abeilles disparaîtraient
+sans exception, si les Fleurs cessaient d'exister, ou si elles cessaient
+de produire du nectar et du pollen.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+AVANT-PROPOS V
+
+INTRODUCTION VII
+
+Qu'est-ce qu'une Abeille? Organisation générale et fonctions 1
+
+Classification des Abeilles 29
+
+
+APIDES SOCIALES 31
+
+L'Abeille domestique 32
+
+Physiologie de la ruche 38
+
+Parasites et ennemis de l'Abeille 87
+
+Extension géographique de l'Abeille domestique.--Ses principales
+ races.--Autres espèces du genre _Apis_ 95
+
+Les Bourdons 100
+
+Les Psithyres 130
+
+Les Mélipones 137
+
+
+APIDES SOLITAIRES 155
+
+Les Xylocopides 155
+
+Les Anthophorides 163
+
+Les Gastrilégides 183
+ Les Osmies 185
+ Les Anthidies 202
+ Les Mégachiles 209
+ Les Chalicodomes 222
+
+Les Abeilles parasites 253
+ Les Stélides 256
+ Les Nomadines 258
+
+
+ANDRÉNIDES 266
+
+ACUTILINGUES 266
+
+Les Andrènes 266
+
+Les Halictes 277
+ Les Sphécodes 287
+
+Les Dasypodes 290
+
+Les Panurgues 302
+ Les Cilisses 305
+
+OBTUSILINGUES 307
+
+Les Collétès 307
+
+Les Prosopis 307
+
+FLEURS ET ABEILLES 322
+
+17413.--Paris, imprimerie A. Lahure, 9, rue de Fleurus.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Shuckard, _British Bees_.
+
+[2] A. Lefebvre, _Note, sur le sentiment olfactif des antennes. Ann. de
+la Soc. Entomologique de France_, 1838.
+
+[3] Perris, _Mémoire sur le siège de l'odorat dans les Articulés. Actes
+de la Soc. Linnéenne de Bordeaux_, 1850.
+
+[4] John Lubbock, _Fourmis_, _Abeilles et Guêpes_, tome II, p. 49.
+
+[5] Sourbé, _Traité théorique et pratique d'apiculture mobiliste_.
+
+[6] _Origine des espèces_, édition française définitive, p. 296.
+
+[7] Voir plus loin les métamorphoses des _Sitaris_, parasites des
+Anthophores.
+
+[8] Assmuss, _Die Parasiten der Honigbiene_.
+
+[9] Eduard Hoffer, _Biologische Beobachtungen an Hummeln und
+Schmarotzerhummeln_.
+
+[10] _Origine des espèces_, 2e édition française, p. 77.
+
+[11] Page. _La Plata, the Argent. Confeder. and Paraguay_, London, 1859.
+
+[12] Shuckard, _British Bees_.
+
+[13] Compagnon assidu de la femelle autour de laquelle, tandis qu'elle
+suce le nectar des fleurs, il vole joyeusement (traduction "Distributed
+Proofreaders" du texte latin)
+
+[14] Ch. Horne, _Notes on the habits of some Hymenopterous Insects from
+the Nord-West Provinces of India_.
+
+[15] Le Chalicodome de Sicile, propre aux îles méditerranéennes et à
+l'Algérie, ne se trouve point en France. C'est, par erreur que M. Fabre,
+dans le 1er volume de ses _Souvenirs entomologiques_, désigne sous ce
+nom les _Ch. pyrenaica_ et _rufescens_, qu'il confond en une seule
+espèce, erreur corrigée dans les _Nouveaux souvenirs_.
+
+[16] proverbe latin: (mot à mot) _L'a fait qui en profite_ c'est-à-dire,
+de façon plus explicite: _celui-là a commis un crime, à qui le crime est
+utile_ (_traduction du PG_)
+
+[17] Fabre, _Souvenirs_, 3e série.
+
+[18] J. Pérez. _Sur les effets du parasitisme des Stylops sur les
+Apiaires du genre Andrena_, dans _Actes de la Soc. Linn. de Bordeaux_,
+t. XL.
+
+[19] J. H. Fabre. _Études sur la parthénogénèse des Halictes_, dans les
+_Annales des sc. nat._ 9e série, t. IX.
+
+[20] H. Müller. _Ein Beitrag zur Lebensgeschichte der Dasypoda
+hirtipes_.
+
+[21] V. Mayet. _Mém. sur les mœurs et les métamorphoses d'une
+nouvelle espèce de la famille des Vésicants_, _le_ Sitaris Colletis.
+(_Ann. Soc. entomologique de France_, 1875.)
+
+
+
+
+
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+
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+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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