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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:01:52 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Maudit soit l'Amour + +Author: Hermine Oudinot Lecomte Du Noüy + +Release Date: December 4, 2010 [EBook #34564] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAUDIT SOIT L'AMOUR *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + + + + +MAUDIT +SOIT L'AMOUR! + +PAR L'AUTEUR DE + +«AMITIÉ AMOUREUSE» + +CINQUANTE-HUITIÈME ÉDITION + +PARIS + +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS + +3, RUE AUBER, 3 + +1921 + + + + +A MON BIEN CHER MAITRE ET AMI + +SULLY PRUDHOMME + +_Ce livre est dédié._ + +H. L. N. + + + + +MAUDIT SOIT L'AMOUR! + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + «Les nÅ“uds les plus solidement faits + se dénouent d'eux-mêmes parce que la + corde s'use--tout s'en va, tout passe, l'eau + coule et le cÅ“ur oublie. C'est une grande + misère...» + + GUSTAVE FLAUBERT + + + + +I + + +A M. JULES GOVERNEUR + + +3, rue Gay-Lussac, Paris. + +«Mon ami, + +»Je suis enfin installée et vous attends à Yerres, un de ces jours très +prochains, demain, par exemple. Si vous prenez l'express de cinq heures, +vous avez toute chance de faire le voyage avec Guillaume de Tanis, Jean +Biroy, d'autres encore peut-être. Je vous invite tous ce même jour. Mais +je compte particulièrement sur vous trois, mes chers fidèles. Ne +m'écrivez pas que ceci... que cela... vous retient à Paris. Le cher Abbé +sait bien que c'est le premier embarquement qui coûte à sa paresse. +Tante Rose, d'ailleurs, me charge de vous dire qu'elle a fait préparer +_avec amour_ les chambres du Pavillon, et l'amour de tante Rose mérite +le voyage! L'Abbé trouvera à Montgeron la voiture des invalides et +pourra, si par grand hasard il est seul, rêver tout à son aise au +despotisme tendre de son amie + +»MAGDA.» + + * * * * * + +Lorsque madame Leprince-Mirbel eut achevé d'écrire cette lettre, elle la +glissa dans une enveloppe, et, rassemblant d'autres lettres éparses sur +son petit bureau, en relut avec soin les adresses. + +--Voyons, n'en ai-je pas oublié? Jules Governeur, mon philosophe; Jean +Biroy, mon peintre; Guillaume de Tanis, mon romancier; Savines, mon +critique; d'Artigues, mon diplomate; Danaris et sa femme, celle-ci ma +chère amie; Barjols, mon député; ils y sont bien tous. Bon. Maintenant +donnons ces lettres au docteur; il les jettera à la poste en allant +porter ses dépêches. + +Madame Leprince-Mirbel se leva. C'était une femme de trente-six ans, de +tournure élégante. Une grâce enveloppante émanait de tous ses gestes; +elle possédait une allure aristocratique, un air «grande dame» qui ne +s'acquiert pas. D'une taille souple, fine, en harmonie avec des hanches +aux lignes du plus délicieux contour, elle avait aussi un pied mince et +cambré, de belles mains, des mains pâles comme une hostie, aux doigts +spirituels, retroussés et longs, qui suggéraient l'envie de les saisir +et, à leur seul contact, donnaient la sensation troublante de posséder +cette femme. + +Tanis, en plaisantant, disait: + +--Vos mains sont voluptueuses jusqu'à l'inconvenance. + +Ses yeux cernés paraissaient d'autant plus grands que le dessus des +paupières, estompé d'une teinte brune, ajoutait une étrange profondeur +au regard de ses prunelles noires, brillantes comme deux agates dans le +blanc nacré de l'Å“il. Ses cheveux blonds, légers, soyeux, abondants +et ondés, ressemblaient à une coulée d'or. + +Sans être ni belle, ni jolie, madame Mirbel produisait sur les hommes +une impression ineffaçable, tant la finesse satinée de sa chair faisait +ressortir la délicatesse de ses traits, tant son élégance accusait une +science admirable de la toilette, tant son attitude aristocratique, la +fierté exprimée par certains de ses gestes, révélaient la pureté de +race et la noblesse d'âme. Elle était harmonieuse et captivante. + +Quinze ans auparavant, sa tante, mademoiselle Rose de Presles, l'avait +mariée au compositeur de musique Leprince-Mirbel, garçon d'avenir et +presque aussi jeune qu'elle. L'union sembla d'abord heureuse. +Marie-Magdeleine de Presles, pleine de foi en son mari, pleine +d'enthousiasme pour son talent, vécut trois années d'enchantement. Puis, +soudain, elle tomba de son ciel en s'apercevant que Mirbel la trompait +avec une vieille chanteuse qui lançait ses Å“uvres. + +Cette découverte se fit de la manière la plus banale. Magdeleine entra +un jour dans le cabinet de travail de son mari pour examiner, en son +absence, les épreuves d'une partition qu'il corrigeait. En prenant les +feuillets de musique épars sur la table, afin de juger au piano des +changements que le maître apportait à son Å“uvre, ses regards furent +attirés vers un papier ridiculement à la mode et chamarré d'une écriture +invraisemblable formée de longs bâtons; machinalement, Magdeleine prit +cette lettre; mais dès les premières lignes elle tomba défaillante sur +une chaise. Elle en continua la lecture avec de douloureuses +palpitations, les mains tremblantes, et, à moitié folle de chagrin, +arriva au bout de l'horrible prose, à la fois emphatique et grivoise, de +la vieille cabotine. + +Madame Mirbel pleura alors comme savent pleurer les femmes quand elles +sont seules. Cette première crise fut terrible; cette douleur initiale +qui la surprenait en pleine foi, en plein bonheur, lui brisa les nerfs. +Elle jeta avec rage les pages de musique sur la table, et, la lettre +fatale en main, courut trouver sa tante. Mademoiselle de Presles s'était +réservé le rez-de-chaussée de son hôtel dont elle avait abandonné les +autres appartements au jeune ménage. + +La pauvre vieille fille fut atterrée qu'on pût tromper son enfant pour +une «créature». En plein désarroi, elle ne sut quel conseil donner à sa +nièce; celle-ci, la première angoisse apaisée, résolut de lutter. +Soutenue par la fièvre de la jalousie, elle s'interdit les reproches et +refoula les mots amers que lui suggérait l'excès de sa douleur. En une +divination géniale, pour contrebalancer ces honteuses amours, elle ne +montra pas la blessure de son cÅ“ur. Elle se fit coquette, tendre, +diverse, et reconquit Leprince-Mirbel, tant cette grâce provocante était +irrésistible. + +Dans la crainte de compromettre son triomphe, elle entraîna son mari en +Italie. Mais cette seconde lune de miel lui sembla bientôt odieuse, +s'accomplissant au milieu des ruines de ses illusions, sans +l'enthousiasme de ses pensées, de son âme qu'elle sentait agoniser de la +blessure reçue. + +Un écÅ“urement la prit d'avoir lutté pour reconquérir quoi, mon Dieu? +des caresses, vile monnaie de l'amour! Et la première ivresse ne revint +pas plus pour elle que ne reviennent les prémices en toutes choses. La +douleur a son initiation; on peut s'y accoutumer, mais elle laboure en +vain le cÅ“ur; les blessures qu'elle y fait, au lieu de le fertiliser, +le stérilisent. + +Elle pensait: «En m'abandonnant à mon mari, je l'ai trompé. Sans en +avoir conscience, j'ai pris une attitude indigne de moi. Pour ne pas +perdre les embrassements d'un être que maintenant je méprise, qui n'a +rien vu de ce qu'autrefois je lui donnais de beau, de pur, je me suis +ravalée au rôle de «fille». Toutes mes qualités de droiture sont les +écueils sur lesquels s'est brisée cette nature vulgaire. Ah! comme je +lui en veux d'avoir anéanti ma foi! J'ai cessé de lui plaire parce que +j'étais naïve et tendre; il s'est lassé de ma candeur et s'est laissé +séduire par les honteuses manÅ“uvres d'une femme flétrie qui a couru +le monde, éprise de tous les vices. Pourquoi n'ai-je pas eu la vision +nette de la bassesse où j'allais tomber en essayant de reprendre Henri à +cette femme odieuse?» + +Et il lui fallait péniblement conclure: «C'est qu'au moment où j'ai reçu +la blessure j'aimais encore, tandis que maintenant l'indifférence me +prête toutes ses clartés.» + +A jamais déçue, humiliée d'avoir subi le joug d'un si déplorable amour, +Magdeleine hâta le retour. + +Bientôt après leur arrivée à Paris, et malgré les serments faits à sa +jeune femme, Leprince-Mirbel s'adonna plus que jamais, sans honte et +sans frein, aux amours faciles, à ce point qu'il ne prenait plus la +peine de voiler sa conduite à Magdeleine, lui faisant parfois l'injure +d'amener dans sa maison, de lui présenter, même, l'objet de sa passion +présente. Son inconscience, sur ce point, atteignait au cynisme. Les +yeux une fois dessillés, Magdeleine perdit toute illusion: une à une, +ses croyances en son mari tombèrent; elle le vit tel qu'il était: un +être léger, sans cÅ“ur ni sens moral, vindicatif et vaniteux jusqu'à +la folie. + +Mademoiselle Rose de Presles faillit mourir de chagrin quand elle +constata qu'elle avait perdu la vie de sa nièce en la mariant à +Leprince-Mirbel. Restée fille après une douloureuse et pure aventure +d'amour, elle souffrit tant de sa situation fausse de vieille fille +qu'elle avait coutume de dire: «Mieux vaut être mal mariée que de ne +l'être pas.» Maintenant elle se prenait à douter de la vérité de sa +formule. + +Devant le malheur de Magda, son vieux cÅ“ur, qui semblait ne savoir +plus souffrir, se mit à saigner de nouveau. Affolée, elle proposa la +séparation judiciaire; c'était l'esclandre, la vérité mise sous les yeux +de tous. + +Avec une grande sagesse, madame Leprince-Mirbel ne se laissa pas +influencer. Une explication décisive eut lieu entre elle et son mari; il +dut s'incliner devant la volonté de cette femme de vingt-trois ans et +accepter les conditions qu'elle lui imposait. Les cinquante mille francs +de rente que Magdeleine avait apportés en dot, et qui permettaient au +jeune maître d'attendre le succès, la faisaient libre et indépendante +envers lui. Ils convinrent qu'ils resteraient unis aux yeux du monde, +mais que la séparation n'en existerait pas moins entre eux. + +Depuis douze ans que ces événements s'étaient passés, Henry +Leprince-Mirbel avait acquis la célébrité, car son talent était réel. +Tout en étant des étrangers l'un pour l'autre, sa femme et lui vivaient +à Paris sous le même toit, dans l'hôtel de la rue de Monceau. Ils +cachaient au public cette situation douloureuse à laquelle, seuls, les +amis intimes étaient initiés. Jamais Leprince-Mirbel ne séjournait à +Yerres; la campagne l'enthousiasmait pendant deux heures et +l'horripilait ensuite. Il lui fallait vivre dans un continuel état de +surexcitation cérébrale, entouré d'admirateurs de son talent, pour +l'exalter et lui donner la réplique. + +Or, à Yerres, dans cette vaste propriété de la Luzière, on faisait +_silence_, comme il disait plaisamment avec sa verve de gamin de Paris, +et cela n'était pas pour satisfaire le besoin de mondanité et de succès +bruyants indispensables à sa nature. + +Madame Mirbel au contraire, plus fine, plus délicate, détestait le +bruit; cette propriété était donc devenue son séjour favori. Elle avait +su grouper autour d'elle un cercle restreint d'hommes d'une haute +valeur, et c'était à la campagne qu'elle aimait le plus à s'en voir +entourée. Les cinquante ans de tante Rose lui semblaient un +porte-respect suffisant pour arrêter la médisance. + +D'ailleurs, depuis la crise irréparable de sa vie, madame Mirbel s'était +peu à peu retirée du monde et professait le plus grand dédain pour les +calomnies que les jaloux pouvaient inventer sur elle. + +Tout d'abord elle s'était attaché à jamais le docteur Fugeret, un savant +occupé uniquement de science. Il l'avait connue jeune fille et l'aimait +comme son enfant, avec une pointe de tendresse particulière qui lui +faisait dire plaisamment: «Ma chère Magda, je vous aime d'un amour à la +fois paternel et incestueux». Elle riait, tendait son front aux lèvres +du vieil ami qui s'était montré pour elle un véritable père, au moment +de sa rupture avec son mari, et tous deux vivaient ainsi, une partie de +l'année, dans le cÅ“ur à cÅ“ur d'une intimité délicieuse. + +A Yerres, au bord de la rivière qui longe la propriété de la Luzière, on +avait construit pour le docteur un véritable laboratoire; il y passait +les mois d'été sans interrompre ses travaux. Puis, un à un, attirés par +le délaissement de Magda, retenus par son charme, d'autres amis vinrent +se grouper. Le maître incontesté de ce cénacle était Guillaume de Tanis, +qu'elle appelait son romancier, son poète, pour lequel elle gardait une +sérieuse prédilection; puis, venaient Fugeret, Jules Governeur le +critique, Jean Biroy le peintre et, au second plan, Savines le +chroniqueur, Danans, l'écrivain plein de souplesse, le psychologue aimé +des femmes. + +Tous, plus ou moins, lui avaient fait la cour; tous l'aimaient +maintenant «doucement», comme elle disait, ayant renoncé à l'espoir de +la voir céder à leurs déclarations, et il ne restait de ce passé, entre +elle et eux, qu'un air d'amour qui rendait leur amitié charmante. + +Magda n'aurait pu vivre sans ses amis; ils lui étaient devenus +nécessaires, ils faisaient partie du factice bonheur qu'elle s'était +créé. Les voir, les entendre, connaître leurs émotions, leurs luttes, +leurs aspirations, leurs triomphes, cela lui semblait aussi utile que +l'air qu'elle respirait. Son esprit ouvert et subtil s'élargissait au +souffle de leurs génies divers. Elle était, à trente-six ans, la femme +forte et fine à laquelle tout homme rêve dans ses jours de défaillance +et de doute. Pour ses amis, elle représentait le repos dans une +affection intelligente, solide, sûre; le conseil tendre, indulgent et +doux, la sÅ“ur enfin; mais une sÅ“ur coquette un peu, avec des +coins d'âme fermés qui les retenaient toujours intrigués et charmés. +D'abord légèrement jaloux les uns des autres, Magda avait fini par +apaiser leurs susceptibilités; avec un grand art elle sut les faire +_s'aimer en elle_, et ce leur était, maintenant, un plaisir absolu de se +retrouver ensemble. Entre ces hommes supérieurs, les conversations +prenaient un tour philosophique plein de verve, de trouvailles, leur +causant la joie particulière de hautes pensées remuées, une griserie +d'esprit, une saoulerie charmante de sensations intellectuelles. Ou +bien, animés d'une gaieté de collégiens en vacances, ils appliquaient +toutes leurs facultés à organiser des parties de lawn-tennis, avec des +raquettes, des balles envoyées directement de Londres. Et, les caisses +arrivées, tous ces grands hommes voulaient, dans leur zèle, les déballer +eux-mêmes. Aussi, bien souvent, tante Rose s'écriait-elle: + +--Vous n'êtes que des enfants! + +Mais, pour chacun, la suprême joie consistait à se trouver un moment +seul avec Magda. Celui à qui pareille aubaine échéait, soit par hasard +soit qu'il l'eût préparée avec un art machiavélique, en profitait pour +susciter entre elle et lui un secret, une confidence, un aveu, qui la +fît plus sienne qu'elle n'était pour les autres. Cela mettait entre eux +une alliance morale et mystérieuse et, comme plus d'une douleur, plus +d'une blessure, surgissaient de la situation fausse de la jeune femme, +Magda aimait à s'épancher dans ce tête-à -tête. Ainsi, sans pensée de +coquetterie, sans esprit d'intrigue, elle faisait d'instinct tout ce +qu'il fallait pour les retenir. + +Elle vivait auprès d'eux et pourtant séparée d'eux, aimée et respectée, +avec toutes les illusions, toutes les douceurs de l'amour sans amour, +dans une grande défiance de contacts nouveaux, partant calomniée par +ceux dont elle ne se laissait pas approcher. + +Chacun de ses amis avait pour elle des câlineries, des tendresses, des +jalousies qui lui faisaient voir que sa gracieuse individualité hantait +leur pensée d'une façon constante. Elle leur avait donné des surnoms qui +les caractérisaient: Guillaume de Tanis était _Le Maître_, Jules +Governeur _l'Abbé_, le docteur Fugeret _Le Docteur_, Jean Biroy _Petite +Flamme_. Ces surnoms peignaient l'homme qu'ils désignaient, étaient +l'expression absolue de son être moral. D'eux tous, elle conservait avec +soin une collection de lettres exquises, continuation des discussions +commencées, résumé des pensées effleurées ensemble. + +Son désenchantement l'ayant libérée de toute étroite idée de morale, +elle se demandait souvent pourquoi aucun de ses amis ne l'avait +conquise. Elle connaissait dans le monde tant de femmes heureuses, +aimées, respectées de leurs maris, et qui pourtant les trompaient sans +scrupule! Une défaillance lui eût semblé permise, à elle qui s'imaginait +être hors des lois mesquines du monde, elle, méconnue, trompée, dans le +plein rayonnement de sa droiture, de sa jeunesse, de sa beauté, et qui +en avait tant souffert! + +Guillaume de Tanis, le premier, lui parla d'amour; mais depuis le +douloureux réveil provoqué par son mari, elle s'effrayait de l'amour. +Douée d'une imagination poétique, une tendresse faite de respect, de +vénération, l'aurait peut-être poussée dans les bras de Guillaume; mais +il était, lui, un sceptique, un désenchanté; il ne voulait voir dans +l'amour autre chose que le rapide échange de deux désirs; il prétendait +qu'une amitié forte en découlait. Durant des mois, ce fut, entre eux, +une lutte amoureusement tendre; le but que Guillaume poursuivait se +dérobait toujours devant l'inflexible droiture de Magda. + +Madame Mirbel avait alors vingt-six ans; quand on est jeune, la faute +apparaît honteuse, pleine de souillure morale, la vie n'ayant pas encore +broyé toutes les croyances sous sa meule implacable. C'est ainsi que, +malgré une attirance certaine, Magda luttait contre son désir, ne +prévoyant pas qu'à entreprendre cette lutte, bientôt la lassitude, le +hasard, qui sont au fond de toutes choses, anéantiraient en elle la +volonté d'aimer. + +Elle écrivait à Tanis, au lendemain d'une soirée passée en tête-à -tête +avec lui et qui n'avait pas été sans un grand charme pour tous deux: + +«Mon ami, vous me demandiez, hier, pourquoi j'étais triste? Hélas! tout +simplement parce que je pensais: «L'amour est absent.» Lorsque la femme +n'est qu'un instrument de plaisir, elle devient une cause d'ennui et +d'amoindrissement. Il faut aimer, j'entends jusqu'à la souffrance, pour +noyer, dans l'ivresse du sacrifice, le côté douloureux de la faute. +Croire que l'amour est uniquement «l'échange de deux fantaisies et le +contact de deux épidermes», c'est se tromper grossièrement. Les grands +cris des poètes, ceux qui vibrent à travers l'humanité et l'arrachent de +sa torpeur, ce sont des cris d'amour. Voyez comme nos aspirations +diffèrent... + +»Mon pauvre ami, quelle triste amitié sera la nôtre! Beaucoup plus +qu'amicale, beaucoup moins qu'amoureuse, juste ce qu'il faut pour +s'aiguiser le cÅ“ur et souffrir.» + +Et, lui, il répondait: + +«Ma chère amie, nous parlerons ce soir de l'amour et je vous dirai, je +crois, des choses vraies; il ne faut point le confondre avec +l'exaltation sentimentale. L'amour moderne n'est, à mon sens, qu'un +égoïsme maladif. Les Grecs, plus artistes que nous, le comprenaient tout +autrement. Les Romains, nos pères latins, ignoraient notre délire. Nos +aînés du XVIIIe siècle ne le connurent pas davantage. + +»Puisque vous parlez des poètes, je vous répondrai qu'on n'en cite +qu'un, Dante, qui aima avec la frénésie que chantèrent les autres. Mais +cet amour fut pour une enfant de douze ans qu'il n'avait vue qu'une +fois. L'amour sérieux et vrai doit être une affection profonde et sûre, +tenace et _raisonnable_. Voilà un mot qui vous indignera. Ce doit être +une tendresse d'esprit et de corps qui fait se plaire ensemble deux +êtres. C'est celui que j'ai pour vous. L'amour qui s'exalte jusqu'au +délire n'est qu'une faiblesse. + +»GUILLAUME.» + + * * * * * + +Il lui écrivait encore: + +«Mon amie, votre lettre me donne en même temps beaucoup de tristesse et +beaucoup de joie. Beaucoup de tristesse parce que vous souffrez et +beaucoup de joie parce qu'elle me montre votre cÅ“ur. + +»Pourquoi ces tortures que votre esprit inquiet vous fait endurer? +Pourquoi ne pas croire que je vous aime puisque cela est et que je vous +le jure? Vous me trouvez calme et cela vous indigne. J'ai eu, mon amie, +bien des jours d'affliction; j'ai mené de front de lourds chagrins et +j'ai appris à être un résigné, bien qu'au fond je sois toujours un +révolté contre les événements. Croyez-vous que je n'aie pas souvent des +exaspérations de cette impossibilité de vous convaincre? Mais je n'y +puis rien... Alors, à quoi serviraient les expressions désolées et les +manifestations violentes? + +»Je saurai attendre puisqu'il faut attendre. Et je vous promets, en +attendant, d'être fidèle. Ceci vous paraîtra-t-il une preuve d'amour? Je +ne pourrais d'ailleurs, malgré les occasions possibles, faire autrement. +Je pense trop à vous pour songer même un instant à une autre femme, pour +la désirer même à peine et la pouvoir effleurer d'une seule caresse. + +»M'aimerez-vous jamais? + +»Je baise respectueusement les dentelles de votre robe. + +»GUILLAUME.» + + * * * * * + +Ils avaient continué d'échanger des lettres. Et voilà qu'à force de +découvrir toutes les délicatesses du cÅ“ur de Magdeleine, Tanis, qui +au fond aimait les amours faciles, avait pris son parti de cette +résistance. L'exaltation à laquelle ils s'étaient laissé entraîner un +moment, venant par la force des choses à tomber, il ne fut plus question +entre eux d'une chute possible. Ravis de se connaître et de s'estimer +si complètement, une amitié très tendre les unissait maintenant sans +aucune pensée de possession. + +Guillaume parlait volontiers de ces jours passés, en disant: + +--C'était du temps que j'avais pour vous un grand amour... + +A quoi Magdeleine, penchant finement sa tête, interrogeait: + +--Vous ne m'aimez plus, Tanis? + +--Je vous aime moins et mieux... Je vous respecte; vous êtes la sainte +de mon cÅ“ur très païen... + +Ainsi, avec cet homme supérieur, elle essaya d'aimer, et leurs mutuels +efforts n'ayant eu pour résultat qu'une camaraderie tendre, elle s'en +tint à cette moitié d'expérience, préservée à jamais par le souvenir de +ces joies morales partagées. + +Les déclarations de ses autres amis ne furent plus pour elle qu'un jeu. +Toujours Tanis les connut, comme si Magda se fût sentie liée à lui, +malgré tout, par cet amour indéfinissable et qui n'avait pas abouti. +Elle aurait cru le tromper, en faire sa dupe, si elle ne les lui eût +laissé deviner. Elle aurait craint qu'il ne la jugeât coquette et ne +méconnût son cÅ“ur, de même qu'elle avouait aux autres l'avoir aimé +moralement. + +Cette grande franchise ne permit plus à aucun d'eux de lui faire +réellement la cour. Où Tanis reconnaissait avoir échoué, qui +n'échouerait? Mais, malgré tout, ils étaient en coquetterie permanente +avec elle; une coquetterie fine, légèrement amoureuse, qui faisait +soupirer Jules Governeur d'une manière invocatoire si drôlement triste: + +--Princesse Magda, hélas! m'aimerez-vous _mieux_ jamais? + +_Princesse_, ils l'appelaient ainsi, ayant décomposé son nom de +Leprince, pour éviter de l'appeler madame, mot bien officiel, ou +Magdeleine, appellation trop familière; son élégance native, son allure +aristocratique lui valurent aussi ce baptême. + +Magda riait de l'interrogation et répondait à Governeur: + +--Mon pauvre abbé, dénichez cette pensée-là de votre cervelle; je suis +une incomparable amie, je serais une déplorable maîtresse. Voyez: Tanis +lui-même a préféré y renoncer! + +Jean Biroy essaya également de faire sa cour. Mais les années +apportaient maintenant au cÅ“ur de Magda un scepticisme et une +expérience qui lui faisaient accepter ces hommages comme une entrée +fatale à toute future amitié entre homme et femme. Elle recevait les +déclarations ainsi qu'une préface que tous croyaient devoir lui faire +lire, mais qui ne formait pas corps avec le roman affectueusement +fraternel qu'elle attendait d'eux. + +Elle dit à Barjols et à Savines qu'on lui avait présentés à peu près en +même temps et qui, tous deux, glissaient sur la pente fatale: + +--Savines, Barjols, aimez-moi bien vite, comme a fait Petite Flamme, et +que ce soit fini rapidement, afin que nous puissions commencer notre vie +de douce camaraderie. + +Et comiquement, elle annonçait aux autres les progrès du mal de +«l'atteint», comme ils disaient. + +--On ne voit plus Savines, Princesse, qu'est-ce qu'il devient? + +--Pauvre Savines! il en est à la phase: «Je ne veux plus la voir!» Mais +j'espère que ce ne sera pas plus long que pour vous, Biroy... un mois, +il me semble? + +--Non, non, Princesse, six semaines... Cristi! Elles valaient bien trois +mois, ces semaines-là ! Enfin, vous n'avez pas voulu croire... C'est +égal, j'irai vous le chercher si vous le permettez... Ça lui fera du +bien; on est très malheureux, vous savez, quand ou vous aime! + +--Si malheureux que cela? + +--Bien plus encore, madame... Ah! princesse, combien de nos cÅ“urs +vous faudra-t-il cueillir en passant pour vous tresser un souvenir? + +--Il me les faut tous... Mon amitié est une ogresse qui ne s'assouvit +que lorsque vous m'entourez. + +Magdeleine vivait donc heureuse, repue de jouissances intellectuelles +qui donnaient le change aux besoins de son cÅ“ur et la laissaient +passer, calme, dans le coudoiement continuel de ces hommes. + +Or, par cette belle fin d'un jour de printemps, ayant terminé ses mots +d'invitation à tous, madame Leprince-Mirbel se leva et, ses lettres à +la main, sortit de la maison. Le parc immense, en bordure sur la rivière +d'Yerres, s'étend, boisé et luxuriant de fleurs, jusqu'au viaduc du +chemin de fer. + +Magda traversa la pelouse; sa silhouette élégante disparut bientôt dans +les massifs de verdure, et elle arriva au laboratoire au moment où le +docteur s'apprêtait à en sortir. + +--Ah! vous voilà , mignonne? Je quittais mes bestioles pour vous +rejoindre. + +--Les avez-vous bien fait souffrir aujourd'hui, cruel? + +--Mais non, mais non; j'ai seulement cousu les paupières à trois jeunes +chiens; rien du tout, comme vous voyez. + +--Docteur, est-ce que les hommes ne nous considèrent pas toutes un peu +comme de petites bêtes sur lesquelles ils expérimentent? + +--Hum! peut-être. Mais avouez que certaines d'entre vous savent +avantageusement renverser la proposition? + +--C'est pour moi, cela?... méchant ami! Est-ce que j'inocule de force +l'amour à ceux qui m'approchent? Que puis-je faire s'ils s'éprennent? Je +ne les tiens pas captifs, je ne leur couds pas les yeux, moi... je n'ai +même qu'une pensée quand ils m'aiment... C'est de les voir ne plus +m'aimer. Et dites si je ne fais pas tout pour y arriver? + +--Magda, vous êtes la plus adorable des femmes, j'ai tort de vous +taquiner. Jamais personne ne saura comme moi ce qu'il y a de bon en +vous... + +Il avait pris son bras et marchait avec elle, à pas lents, le long de +l'allée ombragée qui borde la rivière. De temps en temps des petits +lapins passaient au loin, s'enfuyant dans les broussailles. Le soleil +qui baissait à l'horizon dardait obliquement ses rayons d'or, chauffant +encore la terre, tandis que les nuages, au-dessus de leurs têtes, +mettaient une fraîcheur reposante sur la feuillée des hauts arbres +saturés de chaleur. + +--Ma chère Magda, comme vous avez raison! Que toute cette vie, au fond, +est creuse! Vous avez pris, peut-être, la meilleure part: vivre en +faisant abstraction de son corps, ne s'appliquer qu'au développement et +aux jouissances de l'esprit sans s'inquiéter des troubles que l'on +cause... Mais vous ne pouvez empêcher qu'à votre vue, auprès de vous, on +ne sente la tiédeur de votre présence, cet ensorcellement bizarre que +vous exercez sur moi, sur tous, et qui nous laisse des empreintes si +étrangement durables... Et cela avec rien, semble-t-il. Avec votre +silence, vos jolis gestes lents, votre manière d'écouter, votre façon de +marcher, vous tenez nos cÅ“urs dans les plis de votre robe; ah! la +délicieuse créature que vous faites, mignonne, pareille à une divinité +sereine et indulgente aux pauvres humains! L'imbécile mari qui vous a +méconnue, torturée; le niais qui ne sait pas le joyau de jeunesse et +d'esprit que vous êtes! Vous me jugez parfois léger; eh bien, c'est +faux. Compliqué, défiant des autres, de moi-même surtout, cela est vrai; +mais léger, que non pas, et j'en donne pour preuve l'amitié profonde +vouée à vous, ma gentille, et que je défie bien le temps de déraciner; +amitié faite d'amour perdu, de jalousie inconsciente, de remords, +d'envie, un mélange extravagant mais solide, solide comme du granit! + +--Cher, cher ami! + +--C'est idiot, pas vrai? pourtant c'est ainsi. En dépit de vous, en +dépit de moi, je vous aime. J'ai même été le premier à vous aimer. Ah! +si je n'avais pas cinquante-deux ans!... + +--Qu'est-ce que vous feriez? + +--Ce que je ferais?... ce que je ferais?... Comme les autres, pardi! Je +serais amoureux et fou de la chère princesse Magda! + +--Et vous ne l'êtes pas?... un peu... rien qu'un peu?... + +--Eh bien oui, là , je le suis... et c'est si bête... Et dire que nous en +sommes tous là autour de vous! + +--Docteur, c'est toute ma joie, vos tendresses... cela me berce, me +console, endort mon chagrin, le regret de ma vie manquée. Il est si bon +de se sentir aimée par des hommes comme vous! Tenez, j'écris aux autres +que je les attends; vous finiriez par vous ennuyer tout seul entre moi +et tante Rose. Vous allez jeter mes lettres à la poste en portant vos +dépêches, n'est-ce pas? + +--Ça ne me ravit pas de les voir venir! Enfin, puisque vous le +voulez... + +Ils étaient arrivés non loin de la maison, vaste bâtiment à l'italienne; +une large terrasse formant un perron de cinq marches en longeait toute +la façade avec, au milieu, un portique soutenu par six colonnes. + +Les appartements luxueux que l'on apercevait au travers des hautes +glaces sans tain des portes fenêtres, donnaient la sensation d'un palais +de conte de fées, endormi par un enchantement, car nul bruit ne montait +des sous-sols où les domestiques avaient ordre de respecter le silence +recueilli des maîtres. + +Des paons, des faisans, circulaient librement devant la maison, y +voletaient; on n'entendait que des bruits d'ailes. Ils se perchaient sur +les chaises et les tables d'osier dispersées le long de la terrasse, et +se détachaient sur le ton cru de la muraille en des formes bizarres: les +uns en boule multicolore, la tête cachée sous l'aile; les autres la +queue ouverte rayonnant en panache auréolé autour du corps, hors de +proportion avec lui, et dont le plumage, aux tons merveilleux, chatoyait +sous les derniers rayons du soleil; leur immobilité achevait de donner +un air surnaturel aux choses ambiantes, tandis que l'ombre tombant des +arbres s'allongeait en tache sombre sur la pelouse verte et drue +parsemée de buissons de lilas mauve. + +Magda quitta le bras de Fugeret sur lequel elle s'appuyait, lui mit les +lettres dans la main et se dirigea vers la maison. Quand elle eut monté +les cinq marches, elle se tourna à demi et fit un geste d'adieu. Du +milieu de ce groupe d'oiseaux, dans le fouillis des dentelles blanches +de sa robe, elle émergeait, drapée, longue et mince comme une statuette +de Tanagra... Le docteur en emporta dans les yeux un éblouissement. + +Au salon, tante Rose lisait les journaux. Avec ses cheveux blancs, son +nez retroussé, ses lèvres rieuses, sa robe noire à bouquets, enfoncée +dans sa bergère Louis XV, elle avait l'air d'une marquise de Lancret. +Voyant sa nièce entrer, elle laissa choir le lorgnon de ses yeux et +s'exclama: + +--Ton mari remporte des succès fous à Vienne, mon enfant. On l'a rappelé +six fois sur la scène. Son _Roi des Huns_ est un triomphe. Il va être +reçu au Burg... Hein, qu'en dis-tu? + +--J'en dis que cela m'est parfaitement indifférent, tante. Un peu moins +de gloire autour de son nom, un peu plus de tendresse dans son cÅ“ur, +voilà ce que j'aurais voulu trouver en lui. + +--Oui, oui... et penser que c'est moi... + +--Non, tante Rose, pas vous, mais les événements qui ne sont pas +toujours plus sages que les hommes, quoi que vous en disiez. N'en +parlons plus... Je viens d'écrire à mes fidèles, j'espère donc en voir +arriver quelques-uns demain. Le pavillon est prêt? + +--Oui, mon enfant. + +--Merci, tante, de songer à tout. Demain il faudra que le cocher +reprenne son service des trains avec le landau. + +--Magda, sais-tu ce que l'on dit au village? + +--Non. Et, de plus, cela m'est si égal!... + +--Eh bien, on dit que tu n'aimes que la société des hommes, et on +appelle ces messieurs «tes hommes». + +--Ça, c'est amusant... Mes hommes!... la formule est un peu brutale, +mais juste. Eh bien, tante, _mes hommes_ viendront probablement demain +et, comme je veux être toute à eux si, par hasard, quelques-uns +s'avisent de prendre le train de trois heures, je vais faire aujourd'hui +mes deux dernières visites d'arrivée: madame d'Istres et madame +Montmaur. Adieu, tante Rose. + +Magda quitta le salon, monta dans sa chambre, et, s'étant coiffée d'un +grand chapeau, prit son ombrelle, ses longs gants de Saxe, puis +redescendit, légère, le vaste escalier de pierre à double évolution. +Elle se rendit jusqu'à l'église et eut vite atteint la propriété de +madame d'Istres. + +C'était une voisine aimable, adorant la jeunesse, et dont la maison +ouverte, hospitalière, regorgeait toujours de monde. On venait là jouer +au tennis, au cricket; c'était un lieu de réunions brillantes et +bruyantes; madame d'Istres avait trois filles, de seize, dix-neuf et +vingt et un ans, qui aimaient l'excentricité et les exercices violents. + +Il y avait eu, de tout temps, sympathie entre les deux maisons, à cause +peut-être de la vie si différente qu'on y menait. La fusion en formait +pour chacune d'elles un élément nouveau, non sans charme, surtout à +l'arrière-saison, alors que les journées courtes et les longues soirées +deviennent facilement monotones. + +Bien qu'on fût à peine aux premiers jours de mai, la maison était déjà +occupée par des familles amies. Très loin sous les allées de tilleuls, +on entendait des rires et des voix jeunes. + +Magda abrégea sa visite malgré les instances de madame d'Istres, puis, +reprenant sa course à travers les rues tortueuses et mal pavées du +village, elle arriva bientôt devant une propriété riveraine de l'Yerres, +appartenant à madame Montmaur, et qui faisait face à celle de +mademoiselle de Presles. + +Le portier l'annonça par trois coups de timbre, juste le temps de +traverser la cour. Un autre domestique apparut et, ouvrant à deux +vantaux la porte du vestibule, introduisit Magda dans une vaste pièce +qui servait à la fois de salon et d'atelier. + +Madame Montmaur était veuve. Son caractère autoritaire n'ayant point +rencontré de résistance chez son mari, leur union fut parfaitement calme +et parfaitement heureuse. Elle avait un fils, un grand beau garçon, à +l'aspect recueilli, presque froid. Admirablement élevé par cette mère, +petite femme nerveuse, sèche, à la poigne de fer et qui n'admettait pas +qu'à vingt-quatre ans il prît son envolée et cessât de lui être soumis +et obéissant comme à dix ans, Philippe subissait, ainsi que son père +l'avait subie, son autorité despotique. + +Magda n'éprouvait pas une grande sympathie pour madame Montmaur: la +rigidité de vie, la médiocrité de bonheur dont avait su se contenter +cette femme, à qui l'esprit de domination tenait lieu de tout, lui +semblaient par antithèse la critique de sa propre vie. Elle se sentait +jugée par madame Montmaur, peut-être sévèrement? tout au moins comme +une personne originale, indépendante, un peu excentrique et bizarre. + +Puis, une chose choquait Magdeleine: elle ne pouvait comprendre cette +existence toute de politesse entre Philippe et sa mère; il lui semblait +que si elle avait eu un fils de cet âge, elle l'eût abreuvé de +tendresse, se faisant son amie, sa confidente. Elle aurait voulu qu'une +communion de pensée les liât constamment, tandis que ce grand garçon +devenait tout différent de lui-même lorsque sa mère était avec lui. + +Avec des yeux bleu foncé pleins de douceur, hérités de son père, +Philippe était grand et aussi noir de cheveux qu'un Arabe; un nez un peu +fort, une bouche bien dessinée, aux lèvres rouges, le teint mat et une +peau délicate, lui composaient une tête intéressante, belle d'une beauté +énergique nullement démentie par un corps d'athlète aux formes nerveuses +et sveltes, impeccables. Ce garçon d'une force herculéenne, avec des +muscles souples et résistants comme l'acier, possédait dans ses +mouvements un charme particulier de grâce et d'élégance. + +Tout d'abord Magda l'avait cru un inutile, un esprit sinon creux, du +moins obstrué, plein de préjugés mesquins. Un soir qu'il dînait seul +chez elle, madame Montmaur ayant été subitement indisposée, elle eut la +révélation d'un être jusque-là caché et si différent de ce qu'il +paraissait, qu'elle l'écouta bouche bée parler littérature, art, +politique et morale. + +Lorsque, le lendemain, elle fit part de ses impressions à ses amis, ils +la taquinèrent. + +--Chère Princesse, vous deviez dormir hier et vous aurez rêvé que vous +découvriez tout cela en lui, disait Tanis. + +--Eh, eh! ajoutait le docteur Fugeret, Magda vient de faire comme moi: +elle croit avoir couvé un Å“uf de phénix: il en sortira un canard. + +--Princesse, donnez-le moi, votre Philippe. Puisque vous vous intéressez +à ce jouvenceau, je vais vous le dégourdir, foi de Jean Biroy! + +--Mon amie, ils se moquent cruellement, les barbares. Mais, avant de +vous croire tout à fait, je voudrais savoir si le beau Philippe a osé +parler sans l'autorisation préalable de madame sa mère? demandait +ironiquement Jules Governeur. + +--Cher Maître, cher Docteur, chère Petite Flamme, cher Abbé, vous êtes +tous dans l'erreur. Je vous montrerai un Philippe nouveau, un Philippe +inconnu, inédit; seulement pour cela il faut l'avoir sans sa mère qui +l'hypnotise. Or, je vais mettre la dernière pierre à la muraille de +principes qui s'élève entre madame Montmaur et moi, en invitant son +fils, seul, à dîner. Fasse le ciel encore qu'elle lui permette de +venir! + +Ainsi fut fait. Philippe, mis sans qu'il s'en doutât sur la sellette par +ces quatre esprits distingués, fut lui-même, c'est-à -dire simple et +vrai. Il étala devant ces sceptiques une telle richesse d'impressions, +une telle générosité de sentiments, une telle franchise de nature, que +sa verve juvénile les conquit. + +Après son départ, ils avouèrent leur défaite et son triomphe. Le Docteur +peignit d'un mot la situation: + +--Je comprends la sympathie que ce garçon inspire à notre chère +Princesse: ils doivent avoir des coins de cÅ“ur semblables; c'est par +là qu'elle l'aura découvert. + +Ceci se passait à l'automne précédent. L'hiver, à Paris, madame +Leprince-Mirbel ne vit Philippe que rarement, presque toujours en +compagnie de sa mère; il semblait l'éviter. Magda pensa que la +conversation du dernier dîner d'automne, de morale un peu libre, +pouvait l'avoir effarouché. Elle ne l'avait donc plus invité seul et, +depuis les mois de printemps, il n'était pas revenu. + +Une fois introduite au salon, Magda se dirigea vers un chevalet sur +lequel était posée une étude. Elle la regardait, admirant certains +rendus lumineux à côté de notes naïvement maladroites et qui +détonnaient, lorsque le bruit d'une porte la tira de sa contemplation; +Philippe entrait. + +--Ah! bonjour, madame, dit-il. Pardonnez-moi de vous avoir fait +attendre; mais je croyais ma mère au salon et l'on vient de m'apprendre +qu'elle est sortie. + +--Bonjour, Philippe... Savez-vous bien que ce n'est pas très aimable ce +que vous me dites là !... Alors, si madame Montmaur eût été chez elle, +vous ne veniez pas me dire bonjour?... + +Au lieu de répondre, Philippe baisa silencieusement la main que lui +tendait Magdeleine, puis s'écria: + +--Mon Dieu, vous regardiez ma croûte! Je suis honteux que vous l'ayez +vue... C'est horrible!... Vous qui vivez au milieu d'Å“uvres d'art, +détournez vite les yeux, madame. + +--Mais ce n'est pas si mauvais que vous voulez bien le dire! Il y a, là , +un coin d'eau plein de profondeur transparente d'un effet très vrai... +et puis la lumière se joue et irradie bien dans les feuillages... le +ciel est un peu lourd, par exemple; mais vos fleurs d'eau du premier +plan sont superbes et souplement jetées... C'est très bien, je vous +assure, très bien... très bien... + +Elle s'était assise sur un pliant devant le chevalet, les mains appuyées +à la pomme de l'ombrelle qu'elle tenait droite devant elle, le menton +sur ses mains. Elle examinait l'étude avec conscience et pensait +réellement ce qu'elle disait. + +Philippe, agenouillé pour mettre sa vue au niveau de celle de Magda, +suivait des yeux, sur le tableau, ses critiques. Elle tourna vers lui la +tête en parlant. Leurs regards se lièrent. Sentant tout à coup une gêne +l'envahir, la jeune femme prit un ton enjoué: + +--Très bien, monsieur, votre paysage; je vous décerne un gros bon +point... + +Puis, se levant, elle ajouta: + +--Vous devriez montrer ça à Biroy; il vous donnerait son avis qui vaut +mieux que le mien et des conseils, voire des trucs, comme ils disent. + +--Biroy? vous aimez son talent, madame? + +A son tour, Philippe s'était levé. + +--Mais oui, je l'aime... + +--La facture en est un peu lâchée, pourtant; et puis il a aussi un peu +trop de trucs... + +Elle fit un petit mouvement de tête, étonnée et comme choquée qu'on +attaquât le talent d'un de ses amis. Philippe dit: + +--Oh! c'est vrai! Il est votre ami... je vous demande pardon, madame! + +Une porte s'ouvrit. Madame Montmaur entra. Elle regarda alternativement +le visage de Magda et celui de Philippe, tout en répandant un flux de +paroles aimablement sèches. Madame Leprince-Mirbel, à qui n'échappa pas +cette nuance, se tourna vers Philippe. Il avait repris son expression +morne et froide de beau sphinx, elle ne put lire la pensée qui lui avait +dicté son: «Il est votre ami», dit la minute précédente. + +La conversation roula, banale, sur quelques voisins et sur les nouvelles +transformations de la propriété: + +--Oui, chère madame, mon fils m'a tellement tourmentée que je me suis +décidée à lui faire construire un atelier au fond du jardin, au bord de +la rivière. Voilà pourquoi vous y avez vu cet amas de pierres et de +briques. Mon salon me sera rendu: je n'en suis pas fâchée à cause de +l'odeur de l'essence... Ah! vous ne savez pas ce que c'est que d'avoir +un grand fils comme ça! C'est un maître dans la maison maintenant, car +il a vingt-quatre ans!... Vous avez quelques années de plus que lui, +n'est-ce pas, chère enfant? + +--Quelques? Certes,--dit en riant Magdeleine,--j'en vais avoir +trente-six la semaine prochaine... et même à ce propos, si vous voulez +bien venir dîner jeudi avec nous pour fêter ce triste anniversaire, vous +nous ferez grand plaisir, chère madame. + +--J'accepte de tout cÅ“ur. Comme le temps passe! Le fait est que +Philippe avait quinze ans à peine lorsque nous avons acheté cette +propriété. Vous en aviez vingt-sept. Mon Dieu! que vous étiez triste et +seule, alors... Mariée si mal! Pauvre enfant! Heureusement vous vous +êtes ressaisie et avez arrangé votre vie... + +--Que voulez-vous, il faut savoir tirer parti de son malheur... J'ai +arrangé ma vie, comme vous dites, et le mieux que j'ai pu. Mais est-ce +cela le bonheur? je ne saurais vous le dire. + +Magdeleine n'aimait pas ces interrogations voilées; elle se leva et +prenait congé, lorsque Philippe lui dit: + +--Avez-vous des courses à faire au village, madame? sinon, vous pourriez +traverser le jardin et je vous passerais en barque chez vous? + +--J'accepte; vous m'épargnerez ainsi la poussière de la route. + +Elle serra la main de madame Montmaur et entra avec Philippe dans le +jardin. + +Magda s'était senti le cÅ“ur oppressé tout à l'heure, pendant cette +conversation pleine de sous-entendus douloureux. Elle marchait +silencieuse, sans se préoccuper de son compagnon. Cette femme qui la +connaissait depuis neuf ans, qui, à toute heure du jour, guettait sa vie +en plongeant de son jardin des regards indiscrets sur le parc de +mademoiselle de Presles, ne venait-elle pas de lui laisser entendre +qu'elle avait non pas un, mais des amants? Quelle méchanceté polie sous +ses paroles! Pourquoi madame Montmaur la fréquentait-elle, alors, si +elle la méprisait? Où donc commençait et finissait cette morale du +monde? Et Philippe aussi la croyait sans doute la maîtresse de Fugeret, +de Tanis, de Biroy, de Governeur! Pourquoi pas de tous les hommes qui +venaient chez elle? Et tante Rose, que faisait-elle là dedans? Pauvre +tante qui avait fermé son cÅ“ur après la désillusion d'un premier +amour... + +--Pouah! fit-elle avec dégoût, involontairement tout haut. + +--Qu'avez-vous, madame? + +--Rien... pardonnez-moi; j'ai aperçu dans l'herbe un crapaud, et j'ai +ces bêtes en horreur... + +--Il en faut, paraît-il, dans la nature. Je suis comme vous pourtant; +ils me sont désagréables à rencontrer. + +On arrivait à la rivière. Philippe détacha le petit canot d'acajou +qu'une chaîne de cuivre retenait à un pieu. Il y sauta, puis, l'ayant +approché des bords moussus de la rive où Magda se tenait droite, il lui +tendit la main. Elle la prit, enjamba, légère, le bord de la barque et +s'assit. Leurs yeux encore une fois se croisèrent, semblant vouloir +fouiller leurs pensées. + +Maintenant, Philippe ramait; les muscles de ses bras saillaient et +tendaient les manches de sa veste. Tous deux étaient tristes, hantés +inconsciemment par les paroles cruellement doucereuses de madame +Montmaur. Les rames, d'un mouvement rythmique, entraient dans l'eau, +semblaient la couper, lui faire une blessure, et ressortaient égrenant, +au-dessus d'elle, les perles brillantes qu'elles y avaient puisées. + +Magda suivait des yeux ces choses; tout à coup, elle murmura: + +--On dirait des pleurs... + +Et sans s'apercevoir de la communion de pensées non exprimées qui +l'unissait à Philippe dans une étrange intuition de l'instinct, elle ne +s'étonna pas qu'il répondît: + +--Ah! comme un rien parfois ensanglante le cÅ“ur... + +Ils étaient arrivés au coude de la rivière qui forme un lac dans la +propriété de mademoiselle de Presles. En passant sous un pont rustique, +une liane de pervenches fleuries s'accrocha à l'ombrelle ouverte de la +jeune femme. Magda, se levant pour atterrir, ferma son ombrelle: la +fleur tomba dans l'embarcation que Philippe retenait près du bord avec +sa rame. + +Lorsque Magdeleine fut à terre, il se redressa, agita son chapeau et +dit: «Adieu!» Elle inclina lentement la tête et le regarda s'éloigner de +la rive. + +Ce soir-là , sans apparence d'à propos, Magda interrogea ainsi le +Docteur: + +--Pourquoi un être inférieur à nous comme nature, comme sentiment, comme +pensée, peut-il nous faire vibrer douloureusement? Pourquoi le moi +supérieur qu'on sent en soi s'impressionne-t-il, malgré le raisonnement, +du blâme tacite de cet être à qui nous dénions tout pouvoir non +seulement de nous juger, mais encore de nous comprendre? + +Et le bon Fugeret en déclina les raisons et fit, à sa jolie amie, sous +la pâle clarté des lumières tamisées par les grands abat-jour, dans le +salon Louis XV, un cours de philosophie sensationnelle, tandis que tante +Rose tricotait tranquillement des chaussons de laine pour ses petits +pauvres et que Philippe, seul dans sa chambre, serrait avec +recueillement les pervenches glissées de l'ombrelle de Magda. + + + + +II + + +Le lendemain, le pavillon des amis fut presque entièrement occupé; à +l'exception de Jules Governeur, tous ses fidèles avaient accepté +l'invitation de Magdeleine. Governeur lui envoya ce billet: + + * * * * * + +«Princesse exquise, + +»J'ai le chagrin de vous annoncer que je ne puis venir au cher ermitage +aujourd'hui. Ne comptez sur moi qu'aux alentours de cinq heures, demain, +car ce soir je dîne chez d'honnêtes gens que je ne puis décemment pas +quitter au dessert. + +»Demain, je vous apporterai un livre que je trouve très bien. Je le +lirai à vos pieds et cet exercice me sera éminemment agréable... si vous +le permettez. + +»Je baise, Princesse, le bout de vos doigts avec une piété croissante. + +»Dévotement à vous, + +»L'ABBÉ.» + + * * * * * + +Ce billet et l'arrivée de ses amis chassèrent les nuages noirs qui, +depuis la veille, enveloppaient les pensées de Magdeleine. Biroy et +Tanis s'étaient rencontrés à la gare avec madame Danans, la seule femme +qui connût bien le grand cÅ“ur de madame Mirbel. + +Marie-Anne Danans n'était pas heureuse. En l'épousant, son mari avait +cru rencontrer en elle la mondaine inapaisée qu'il eût voulu voir +s'agiter autour de lui. Des heurts douloureux la blessèrent; mais la +vie manquée, perdue, calomniée de Magda, lui avait été un salutaire +exemple. Elle se tut, gardant pour elle ses douleurs et ses larmes, +cachant les délicatesses de son âme à son mari qui l'ignorait si +étrangement et qualifiait de bourgeoises les aspirations de sa jeune et +saine nature. + +Elle venait souvent passer des semaines à la Luzière. Son mari l'y +entraînait, trouvant un grand plaisir à s'y rencontrer avec ses amis +Tanis, Biroy, Governeur, Fugeret, et à jouir du repos de cette +délicieuse campagne qu'il pouvait quitter chaque matin pour aller +prendre l'air de Paris. + +Marie-Anne avait sa chambre près de celle de Magdeleine; aussi c'était +entre elles, le soir, lorsque Paul Danans restait à Paris, +d'interminables causeries. + +Le dîner de première arrivée fut joyeux pour tous. Tante Rose avait +ordonné un menu succulent; les artistes sont volontiers gourmets; cette +bonne chère, ces vins fins, les préparèrent à être brillants. Vers onze +heures, lorsqu'ils se furent retirés pour gagner leur Pavillon sous la +conduite de Fugeret, madame Danans s'écria: + +--Ah! Magda, comme la Marie de l'Écriture, tu as choisi la meilleure +part! + +--Crois-tu, chérie? Hélas! j'arrive parfois à en douter, et je t'envie +et je t'admire, toi qui, dans la déception de ton cÅ“ur, as si bien +mené ta vie. + +--Je suis moins artiste que toi; mon vieux fond de nature auvergnate +n'aurait pas su attirer et retenir auprès de moi ces êtres fantasques et +supérieurs qui t'entourent. Où tu as passé intacte, j'aurais laissé mes +ailes... car je suis une vraie femme en chair et en os, et non une âme, +un cher petit cÅ“ur comme toi. Hélas! dirai-je à mon tour, c'est par +cela seulement que je retiens mon Paul. Je l'ai tant aimé avant notre +mariage et même après!... J'aurais voulu avoir des enfants... me +l'attacher par plus d'un lien de chair, puisque c'est là notre mission +dans la vie. N'as-tu jamais désiré d'enfants, Magdeleine? + +--Non, jamais. Je me fais l'effet d'une plante atrophiée, une de ces +monstrueuses fleurs comme les orchidées, froide, presque laide, sans +parfum, et que personne n'ose cueillir, la trouvant trop rare, un +edelweiss noir, s'il en pouvait exister. + +--Les femmes sont ou mères ou amantes; peut-être, à ton insu, serais-tu +une grande amoureuse? + +--Le sais-je? et qui me le dira? Viens, sortons sur la terrasse, la nuit +est douce et belle... il me semble n'avoir jamais vu tant d'étoiles. + +Elles étaient montées au premier étage et causaient dans la chambre de +Magda; celle-ci alla ouvrir la porte fenêtre donnant sur la terrasse. +Cette terrasse isolée et qui s'avançait largement sur le jardin était +son lieu de prédilection. Elle y avait des fauteuils d'osier, une table +surmontée d'une ombrelle immense et, bien souvent, elle demeurait là à +rêver après le coucher du soleil. + +--Et, parmi ces hommes qui t'entourent, nul n'a donc su te charmer? + +--Si, l'un d'eux m'a bien troublée... Mais nous nous sommes trop écrit. +Nous avons fini par dédoubler nos sensations à ce point que je prévoyais +les négligences de sa tendresse et, lui, les coquetteries de la mienne. +Un beau soir, nous nous sommes regardés en riant... Il n'y avait plus +entre nous que la prestidigitation de l'amour, sans amour. Ces mots +fatals: «A quoi bon?» sont sortis en même temps de nos lèvres, et nous +sommes restés amis. Hors la possession brutale, nous connaissions et +avions discuté et analysé tous les replis de nos cÅ“urs. Nous +gouvernions notre amour, alors que c'était lui qui aurait dû nous +gouverner. + +--Pauvre toi, pauvre Tanis! + +--Oui, pauvres nous! Nous aurions pu nous aimer. N'avais-je pas le droit +d'aimer? + +--Certes, Magda. Mais les autres? + +--Les autres? Eh bien! ils m'ont tous crue, au commencement, la +maîtresse de Guillaume, et, un peu par traîtrise, beaucoup par envie, +ils m'ont, en riant, fait la cour. Entre eux et moi, faisant abstraction +de l'attirance de tout homme vers toute femme, il faut en revenir à la +formule de Governeur: «Princesse, pourquoi n'essayez-vous pas?...» +Essayer l'amour! Cela, jamais, jamais, jamais!... Et puis, je n'ai pas +de curiosités; mon imagination, très surexcitable, suffit à me donner la +perception nette de certaines choses extrêmes, effleurées à peine. Je me +suis maintes fois imaginé ce que pourrait être l'amour avec une femme +comme moi; j'ai rêvé de tendresses caressantes, d'agenouillements, de +prières. Lorsqu'un homme m'a déclaré son amour, je ne sais quelle +révolte s'est faite alors en moi; mon idéal, toujours, m'avait +transportée plus haut, m'avait plus noblement émue. Je sentais une +sourde indignation contre l'amour réel, comme si j'allais tromper avec +lui mon rêve... rien que le néant pourtant... Aucun n'a répondu +jusqu'ici à mes aspirations... Je repoussais doucement leurs +déclarations, n'y sentant pas ce que j'aurais voulu y trouver: la +sincérité naïve, naïvement exprimée. Alors, je me suis raillée moi-même, +et eux avec moi; on ne me fait plus de déclarations, d'ailleurs; ces +hommes qui m'entourent, qui m'ont aimée, se sont dit: «Rien à faire.» Et +nous vivons tranquilles, maintenant, côte à côte. + +--Et malgré tout, comme tu restes séduisante, exhalant de ton être moral +autant que de ton être physique, un charme indéfinissable, ils sont +demeurés tes amis... Oui, je comprends. Mais dis-moi alors par quel +prodige ils te sont fidèles en amitié, à ce point que tu les as quand tu +veux? + +--Ça, c'est bien plus simple que tu ne crois. D'abord, et avant tout, il +faut renverser la proposition: je ne les ai pas quand je veux, mais ils +m'ont quand ils veulent. Puis, pour des cerveaux comme les leurs, +comptes-tu pour rien de pouvoir se réunir, discuter, heurter leurs +esprits, en faire jaillir des idées et se procurer ainsi un bonheur +rare?... Il est encore d'autres raisons de second plan et d'ordre plus +matériel; ici, n'ont-ils pas la vie luxueuse et confortable que presque +tous ambitionnent? Vois le dîner de ce soir, chacun y trouvait son mets +favori, son vin préféré. Tante et moi nous sommes comme deux vieilles +gouvernantes occupées à flatter les goûts et les manies de nos maîtres. +Demain, je te mènerai visiter leur Pavillon; alors, tu comprendras. Ils +ont une salle d'armes, un salon avec un jour d'atelier, une +bibliothèque. Fugeret se lève avec le soleil: sa chambre en reçoit les +premiers rayons. Tanis, qui se lève à midi, a sa chambre placée au +soleil du midi. En commençant les soins par ces menus détails, vois +jusqu'où ils peuvent s'étendre! Les fleurs, les cigares qu'ils préfèrent +sont dans leur salon; dans leur salle à manger, des en-cas au goût de +chacun; et, comme domestique, je fais coucher et demeurer auprès d'eux, +François, la perle de ma maison. L'autre jour, Biroy avait l'air +inquiet, mal à l'aise. Ma chère, j'en ai cherché le motif pendant +vingt-quatre heures et tout à coup cela m'a sauté aux yeux: ses cheveux +commencent à blanchir;--il aura bientôt quarante-huit ans,--le jour +éclatant des baies du salon le gênait. J'ai donné l'ordre d'entourer le +fauteuil qu'il affectionne d'un haut paravent et de tenir les stores +baissés à moitié dans le coin qu'il s'est choisi. Regarde-le demain, il +est radieux! Bref, j'épie leurs moindres désirs, je flatte leurs goûts +et leur vanité... Aussi, comme ils m'aiment!... Tu souris? Je suis très +sérieuse, pourtant. Cela est le petit côté de leur grande nature... J'ai +fait, non par calcul, mais amoureusement, toutes ces choses pour mon +mari, et il ne m'en a pas moins abandonnée... Et pour qui, grands dieux! + +--Pauvre chère! Sais-tu bien que tu as le génie de l'amitié? + +--Je m'en vante; c'est peut-être ma seule qualité. + +Magdeleine s'était levée et se promenait de long en large; elle s'arrêta +un moment, s'accouda à la balustrade de pierre du balcon et resta +immobile dans une muette contemplation. Marie-Anne la rejoignit; elle +entoura de son bras la taille mince et flexible de son amie et lui mit +un baiser dans les cheveux. A ce moment, quoique nul souffle de vent ne +passât dans l'air, elles virent toutes deux remuer le feuillage d'un +massif, à gauche de la pelouse, du côté de la rivière. D'instinct, elles +se serrèrent la main. + +--Qu'est-ce que cela? interrogea à voix basse madame Danans. + +--Le sais-je? + +--Peut-être un domestique ou un jardinier? Ou... un voleur? + +--Tout est fermé en bas. Pourtant il faut voir. Va chercher mon revolver +qui est posé sur la cheminée de ma chambre, à gauche... Ensuite tu +sonneras trois coups, tu éteindras les lumières et avertiras Nicolas qui +va monter; c'est lui qui répond à cette sonnerie. + +--Je te laisse seule? + +--Rien à craindre à cette hauteur et puis je guette; mes yeux sont +accoutumés à l'obscurité; va, Mie-Anne! + +Madame Danans s'éloigna. Le buisson ne bougeait plus. Voyant s'éteindre +les lumières derrière elle, madame Mirbel, un peu nerveuse, cria: + +--Qui est là ?--Répondez, ou je tire! + +Entendant la voix de son amie, Marie-Anne accourut et, tremblante, lui +donna le revolver. Le buisson s'agita faiblement d'abord, puis d'une +grande secousse. Alors Magdeleine leva son arme et fit feu. + +Distinctement, on entendit courir sur le gravier de l'allée qui +frangeait d'arbres la rivière, puis un bruit d'eau, puis, plus rien. + +Nicolas était accouru; il proposa de poursuivre le braconnier, car il +croyait que c'en était un; madame Mirbel ne le voulut pas. + +--Il suffit de la panique que je lui ai donnée, dit-elle. Au petit jour, +allez relever la trace des pas avec le jardinier, et nous avertirons la +gendarmerie. + +Elle ajouta, une fois le domestique parti: + +--Voilà un bon incident pour animer la journée de nos grands hommes, +demain, et plus palpitant que leur paume ou leur escrime. Bonsoir, +chérie; si tu as peur, laisse la porte de ta chambre ouverte. + +Comme Magdeleine l'avait prévu, la journée du lendemain fut mouvementée; +les traces laissées étaient des pas d'homme, mais elles indiquaient une +chaussure bien faite. On fit une battue dans le parc sans rien +découvrir; on convint de veiller la nuit suivante. Enfin, cela occupa +très fort tout le monde. + +Dans l'après-midi, les trois filles de madame d'Istres vinrent faire une +partie de tennis. Le match était commencé quand Philippe Montmaur +arriva. Il alla saluer madame Mirbel qui se reposait du jeu en causant +avec Tanis et Fugeret et resta un moment debout près d'elle, sur le +sable fin, jaune et épais dont la terre battue du jeu était entourée; +puis, appelé pour équilibrer les forces, il quitta le groupe. + +Sans songer à rien, la jeune femme avait les yeux fixés à terre. Elle +ressentit tout à coup un tressaillement nerveux et, se levant, piétina +un instant sur place, puis retomba comme lasse sur son fauteuil +rustique. Dans l'empreinte laissée sur le sable par le pied de Philippe, +Magda avait cru reconnaître la marque des pas relevés dans le parc. Cela +lui avait sauté aux yeux dans une vision rapide. Maintenant que la trace +en était brouillée, il lui paraissait qu'elle s'était trompée. +Avait-elle donc rêvé? Ses traits subitement se vieillirent d'une +expression lasse; Tanis s'en aperçut et lui dit: + +--Qu'avez-vous, dame jolie? + +--Rien. Je me sens un peu fatiguée. + +--Voulez-vous mon bras pour rentrer? + +--Non, non, restez; je vais chercher un flacon de sels et je reviens. + +Elle disparut. Mais, au lieu de se diriger vers la maison, elle se +dissimula derrière un massif pour guetter l'impression que ferait sa +disparition sur Philippe. + +La partie finie, les joueurs s'informèrent de Magda; nul d'entre eux ne +parut inquiet. Quant à Philippe, il alla s'étendre nonchalamment sur +l'herbe et alluma une cigarette. + +--Je me suis trompée,--se dit Magdeleine.--D'ailleurs, quel mobile eût +pu le pousser à venir furtivement la nuit dans le parc?... +Marie-Anne?... Il sait qu'elle est la plus droite des natures et qu'elle +adore son mari... Moi?... Bah! je suis une vieille femme, pour cet +enfant! Ce n'était pas lui. + +Elle revint alors vers ses amis, du pas rythmé qui rendait sa démarche +si gracieuse. + +Les jours succédèrent aux jours sans rompre rien de la douce monotonie +des habitudes de la Luzière; on y vivait dans une atmosphère d'idées, +d'impressions rares, qui effaçait vite tout souci des choses vulgaires. + +Un soir que, après le dîner, devisaient au salon Marie-Anne, Tanis, +Fugeret, Danans, Governeur, tante Rose et Magda, dans la porte fenêtre +laissée grande ouverte, apparut Philippe Montmaur. + +Il avait pris l'habitude de venir ainsi maintenant; à peine +interrompait-on la conversation pour le recevoir; il devenait du cercle +intime. La fréquence de ses rencontres avec ces hommes de valeur l'avait +dépouillé de sa timidité de très jeune homme. Bien qu'il s'aperçût, en +son grand bon sens, que son esprit était moins pleinement développé que +le leur, l'assiduité de ces relations lui avait permis de découvrir les +points faibles de certains d'entre eux. Peu à peu, avec une pénétration +continue, il les jugea. Moins ébloui que dans les premiers temps, il vit +les grands et les petits sentiments de ces âmes d'artistes. Bien +souvent, au milieu d'une discussion, armé de sa croyance au bien, au +beau, de sa foi juvénile, il balayait, de quelques phrases, toute la +poussière d'or des paradoxes scintillants que se plaisaient à jeter, en +paroles éclatantes, les amis de madame Leprince-Mirbel. + +Jeune, en pleine explosion de sa force, sentant devant lui l'avenir, mot +immense à son âge et rempli de promesses, il leur donnait à tous +l'impression d'une énergie surabondante qui les charmait, eux, les +heurtés, les meurtris, les désillusionnés. + +Philippe était leur jeunesse, elle revivait en lui et causait, à ces +irréconciliables de la destinée, la sensation d'une oasis dans le désert +de la vie. Sa conscience pure leur était contagieuse, et comme c'étaient +des êtres puissants, partant justes, ils se prirent à aimer Montmaur de +tous leurs grands cÅ“urs. + +Lui, attiré vers Magdeleine par l'obscur sentiment d'une douleur voilée, +devinait que les événements avaient froissé cette âme. Ce quelque chose +de brisé que l'on sentait parfois en elle, le charmait et l'intéressait +comme un mystère. Puis aussi, lorsqu'elle était toute vibrante, lorsque +les phrases sceptiques, amères, sortaient de ses lèvres, lorsque ses +ironies s'exprimaient dans une fièvre de paroles presque méchantes, +toute cette dualité le troublait, le ravissait et il ne distinguait pas, +le pauvre enfant, quelle Magda il aimait le plus: ou la Magda +spirituelle et mordante, ou l'autre, attendrie et douce, alanguie et +silencieuse qui lui semblait une femme-fleur. + +Les émotions qu'il ressentait auprès d'elle contenaient les enivrements +et les désespoirs harmonieux d'un naissant amour. Il se plongeait +voluptueusement dans ces douleurs et dans ces joies. Il en aimait la +souffrance éperdument et plaçait son idole si haut dans son cÅ“ur +qu'il désespérait de jamais pouvoir l'atteindre, de jamais oser lui +dire: + +--Je vous aime... + +Il s'étonnait aussi qu'elle ne s'aperçût pas de sa passion. Puis il +finit par comprendre que les hommages, les attentions tendres, presque +amoureuses, des amis de Magda, avaient posé un voile sur ses yeux. + +Que faisait-il de plus qu'eux tous? Rien, moins que rien même; grâce à +eux, elle éprouvait des joies d'intelligence et de vanité que jamais il +ne pourrait lui donner. Elle devait partir dans un mois pour les eaux +de Royat; ne venait-il pas d'entendre ces hommes lui demander comme une +grâce la permission d'aller la distraire un peu de la banalité d'une vie +d'hôtel? A l'instant où il était entré, Tanis disait: + +--Donc, mon amie, c'est convenu: je pars avec vous; Governeur viendra +quelques jours après, puis Biroy; mais Fugeret et moi nous ferons vos +vingt-huit jours; nous devenons vos réservistes, Princesse. + +Ces hommes de haute notoriété, que l'on désigne dans la foule comme les +sommités d'une nation, allaient l'entourer exclusivement, régler leur +vie sur la sienne. Pourrait-il jamais lui donner de telles joies +d'orgueil? pouvait-il même oser penser à elle? + +Son grand amour lui apparaissait tout à coup si infime, qu'il se sentait +honteux de sa hardiesse et ne se consolait qu'en songeant qu'elle ne le +connaîtrait jamais. Il ignorait quelle perle rare il eût pu lui offrir: +son cÅ“ur candide, ses espérances, sa foi en elle et toute la +puissance passionnée de son être, un composé d'ardeur et de calme, de +force et de jeunesse. + +Il songeait douloureusement dans un coin obscur du salon, repaissant sa +vue des moindres gestes de la jeune femme. Elle était, ce soir-là , vêtue +d'une robe en crêpe de Chine bleuâtre toute scintillante de perles +d'acier bleuté; cela tombait comme une fine pluie brillante autour +d'elle et animait chacun de ses mouvements d'un bruit ressemblant au +cliquetis atténué d'une armure légère. Deux grosses roses jaune pâle, +alourdies et embaumées, fléchissaient à sa ceinture. + +--Il y a, cette nuit, une lune admirable, dit madame Danans, rompant le +silence. Ne veux-tu pas errer dans le clair-obscur des allées, Magda? + +--Ce serait certainement délicieux, Mie-Anne; mais comme je suis très +lasse de notre promenade à cheval de cet après-midi, je demande la +permission de ne pas vous accompagner. + +Ils se levèrent tous et suivirent madame Danans, tandis que tante Rose +montait à sa chambre. Le bruit de leurs pas et de leurs voix lentement +s'éloigna. + +Magdeleine quitta le fauteuil sur lequel elle était assise, s'étendit +sur un canapé, bien confortablement blottie et soutenue par de nombreux +coussins. D'un geste gracieux, elle jeta sur ses pieds la traîne de sa +robe; l'étoffe soyeuse moula son corps dans un enroulement. Une petite +table était là , couverte de livres nouvellement parus. Elle en prit un +et le parcourut. Autour de la lampe, des phalènes voletaient, se +posaient sur les dentelles de l'abat-jour, les agitaient de mouvements +courts et hâtifs, y secouant la poussière impalpable de leurs ailes. Un +tel parfum de fleurs embaumait l'air du soir, calme et reposé, que +Magdeleine abandonna sa lecture; elle leva les yeux et poussa une +exclamation en apercevant Philippe debout, immobile, sur le seuil de la +porte. + +--Quoi? déjà revenus?... la promenade a été courte! + +--La mienne, madame, non la leur, qu'ils continuent en ce moment. + +--Quelle idée vous a pris de rentrer? + +--Je ne sais pas... Eux, ils vous ont toute la journée, moi je viens +passer une heure auprès de vous; pourquoi les aurais-je accompagnés +puisque vous ne deviez pas venir? + +--Mais pour jouir de leur conversation, de la beauté de la nuit... que +sais-je?... N'est-il pas de votre âge, aussi bien que de celui de +Marie-Anne, d'aimer les clairs de lune?... C'est égal, je suis touchée +de votre intention de vouloir me tenir compagnie. Allons, entrez, et +lisez-moi quelques pages de ce livre que Governeur nous a apporté de +Paris. + +Philippe alla vers elle et s'assit sur un siège bas, à ses pieds. Il +prit le livre, le tint quelques minutes sans l'ouvrir, semblant le +contempler. + +--Pourquoi lire? Parlez encore, madame... J'aime tant le son de votre +voix!... + +--Quel gamin vous êtes!... il est quelconque, le «son de ma voix», comme +vous dites pompeusement. Croirait-on que de pareils enfantillages +éclosent dans un cerveau qui paraît si grave, si pondéré, si sage? +Allons, soyez obéissant, monsieur; lisez. + +--J'obéis. + +Il ouvrit alors le livre au milieu, dans un beau dédain de l'ordre voulu +par l'auteur, sans se soucier de la page où la jeune femme avait arrêté +sa lecture, et, se recueillant un moment, il lut. + +C'était une étude de femme, une longue description du charme, des +séductions de l'héroïne du roman. Cela montait comme un hymne d'amour, +une ardente litanie, en progression passionnée. Magda, les yeux mi-clos, +écoutait, bercée. + +Lorsqu'il s'arrêta, elle dit: + +--Voilà une énumération très intéressante, mais bien invraisemblable; +une femme si étrangement charmeuse peut-elle exister? + +--Elle le peut; le tout est de savoir découvrir et apprécier sa haute +valeur. + +--Vous connaissez des femmes qui, même de loin, approchent de cette +idéale perfection, à la fois si divine et si humaine? + +Alors, avec l'humble et sublime lâcheté de l'amour, il murmura: + +--C'est le portrait de celle que j'aime. + +Il dit cela très bas, d'une voix émue, la tête inclinée sur le livre +dont la couverture jaune pâle paraissait lui brûler les yeux. + +Magda, étonnée, se dressa à demi; Philippe était si jeune! Elle n'avait +pas encore songé qu'il pût aimer sérieusement. + +--Pauvre enfant! dit-elle. + +Et elle le regarda. Le visage pâle du jeune homme lui sembla encore plus +pâle; ses paupières s'étaient baissées, ses narines vibraient, ses +lèvres bien dessinées, fortes et rouges, à peine voilées par une fine +moustache noire, se contractaient douloureusement. Il lui apparut si +homme tout à coup, qu'elle s'étonna de ne l'avoir pas encore remarqué. +Elle se trouva gênée subitement de l'abandon de sa pose, d'être étendue +si près de lui. Doucement, en un geste plein de grâce pudique, elle posa +ses pieds par terre et se tint debout. + +Il se leva, lui aussi, et secouant la torpeur qui l'avait une minute +envahi, alla s'asseoir au piano et chanta. Sa voix de baryton, chaude, +vibrante, emplit le salon d'une large harmonie. Magda s'en trouva +enveloppée comme d'une caresse. Frémissante, et dans une similitude +d'émotions, il lui parut que cette vague confidence détruisait la +réserve conventionnelle qui existait entre eux. Elle se sentait près du +foyer de ce jeune cÅ“ur qui allait souffrir comme le sien avait +autrefois souffert. Elle s'avança vers Montmaur et, lui posant la main +sur l'épaule: + +--Philippe, je vous plains... Vous aimez... Comme vous allez souffrir, +mon enfant! + +Sous la douceur de cette faible pression il frissonna, et, attirant à +lui la main caressante, il la baisa. Des larmes coulèrent sur les doigts +fins et nerveux de Magda. + +Ils restèrent ainsi un moment émus. Elle entendit des pas s'approcher... +Délicatement, détachant sa main de la main de Philippe, elle maîtrisa +l'émotion qui unissait les battements de leurs cÅ“urs et dit dans un +sourire: + +--Chut... on vient!... Que personne ne soupçonne votre cher secret! + +En effet, tous, l'un après l'autre, rentraient. Le calme de la nuit +lumineuse les avait pénétrés; ils semblaient s'écouter vivre. Ils se +quittèrent bientôt, n'ayant pu, n'ayant voulu, ni les uns ni les autres, +secouer le charme de cette langueur. + +Une des roses de la ceinture de Magda était tombée sur les touches +blanches du piano; Philippe la prit et, cette nuit-là , son parfum +mourant embauma le coin secret du tiroir où il gardait, étendue sur un +morceau de moire ancienne, la branche de pervenches glissée de +l'ombrelle, dans la barque, le mois passé. + + + + +III + + +Lorsqu'elle fut remontée dans sa chambre, Magdeleine pensa à la +confidence que venait de lui faire Philippe. Qui donc était cette femme +qu'il aimait? Peut-être une des filles de madame d'Istres?... Alors, +d'où venait qu'il fût malheureux? Jeannine, l'aînée, avait à peine vingt +et un ans, lui vingt-quatre; pourquoi ne l'épouserait-il pas?... Riche +plus qu'elle ne l'était, cela ferait passer madame d'Istres sur la +roture du nom. Aimait-il Gaëte ou Nicole?... L'une avait dix-neuf ans, +l'autre seize. Magdeleine ne pouvait trouver d'obstacles à ces +mariages. Mais non, aucune de ces jeunes filles ne répondait au portrait +si miraculeusement décrit dans le livre et qui, en remuant toutes les +fibres du cÅ“ur de Philippe, l'avait pour ainsi dire forcé d'en +révéler le secret. + +Alors?... Une femme mariée, sans doute; mais où pouvait-il la voir, la +rencontrer? Il ne quittait que bien rarement Yerres l'été; s'il +voyageait, c'était toujours en compagnie de sa mère. Ce remuement de +pensées absorbait la jeune femme, lui devenait une obsession. Pour s'en +délivrer, elle voulut lire quelques pages avant de s'endormir; songeant +à ce livre que, tout à l'heure, Philippe parcourait à ses pieds, elle +descendit pour le chercher. Un flambeau en main, elle ouvrit la porte du +salon et se dirigea, dans le noir profond, vers le boudoir. Tout à coup +elle se vit dans la glace d'un étroit panneau allant jusqu'à terre, et +se fit une impression étrange. Dans son peignoir blanc qui flottait +autour de son corps mince, avec ses cheveux épars sur le dos et la +petite flamme vacillante de la bougie, elle avait l'air d'un fantôme. +Elle s'avança vers la glace pour se mieux voir et, peut-être énervée et +fatiguée, il lui sembla que son visage avait vieilli: un pli soucieux +marquait son front; un cerne bleuâtre altérait ses yeux trop creusés; +elle se trouva laide. + +--Je n'ai plus que mon sourire, pensa-t-elle. Lui seul est jeune encore, +peut-être parce que mes dents sont blanches. + +Elle s'éloigna du miroir, prit le livre et remonta dans sa chambre. + +Magda s'étendit et commença de lire; mais bientôt elle parcourut +rapidement les pages, cherchant le chapitre où se trouvait la +description de cette femme dont le portrait moral avait si fort remué +Philippe. Elle eut beau feuilleter le volume, elle ne trouva rien; la +chose lui parut si bizarre que, s'obstinant, elle le reprit feuille à +feuille, et arriva à la fin sans avoir rien découvert. + +--Voilà qui est étrange... murmura-t-elle. Quelle hallucination l'a +poussé?... Qui dictait ses paroles? Pourquoi s'être ainsi moqué de +moi?... Est-ce que?... Mais oui! c'est moi, c'est moi que le pauvre +enfant aime... c'est bien un moi idéal qu'il a dépeint... J'étais si +loin de croire que pareille chose pût arriver!... Mon Dieu, quelle +complication dans ma vie! + +Elle chercha depuis quand cette pensée avait pu hanter le cerveau de +Philippe et découvrit que cela était impossible à fixer... Si +parfaitement impossible que le doute l'envahit; elle finit par conclure, +de très bonne foi: + +--Ce serait perdre le sens commun, être folle, que de s'arrêter à de +pareilles idées. Non... lui si jeune, toujours si discret, si correct, +ne songe pas à moi. + +Elle s'endormit sur cette pensée en se promettant d'être froide avec +Philippe afin d'éviter de nouvelles confidences, comme celle du soir +même qui venait de si fort l'impressionner. + +Le lendemain était un dimanche. + +Au fond du parc s'élevait une petite chapelle où mademoiselle de +Presles, fort pieuse, avait obtenu qu'un prêtre vînt dire la messe. Peu +d'amis étaient conviés à y assister. Le monument contenait en tout une +trentaine de prie-Dieu et de fauteuils, puis quelques bancs de chêne +pour les serviteurs. Dans la petite tribune de l'orgue on avait réservé +quatre sièges. C'est là que Magda venait se recueillir. + +Comme toutes les personnes qui commencent réellement à vivre au coucher +du soleil, bien souvent elle n'aurait pas entendu la messe s'il lui eût +fallu apparaître déjà toute parée et correctement vêtue à dix heures, +heure matinale pour une noctambule. Elle avait choisi ce coin surélevé, +loin des profanes, où elle restait après la messe quand elle voulait +éviter les conversations amicalement banales de la sortie. Elle venait +là dans ses robes de maison, flottantes et enroulées de dentelles, les +bras nus cachés sous de longs gants. Parfois elle se mettait à l'orgue +et sa prière était une longue série de savantes harmonies qu'elle jouait +ou chantait tandis que le prêtre, tout bas, psalmodiait. + +Tanis aussi était un admirable musicien. Il ne refusait jamais de monter +auprès d'elle et, tandis qu'il tenait l'orgue, la voix mélodieuse de +Magda emplissait la chapelle. Toutes ces choses faisaient que les messes +de la Luzière étaient fort suivies et que bien des gens tenaient à grand +honneur d'en être les rares fidèles privilégiés. + +Or, ce dimanche-là , Magda, en se levant se découvrit au cÅ“ur une +telle paix, qu'elle se promit de chanter à la messe. Elle fit prier +Tanis de vouloir bien tenir l'orgue. Comme elle en donnait la +commission, sa femme de chambre vint lui dire que M. Leprince-Mirbel +était arrivé le matin de bonne heure. + +--Monsieur a pris un bain, a déjeuné, puis est parti dans le parc en +donnant l'ordre de prévenir madame que monsieur verrait madame à la +chapelle à l'heure de la messe. Monsieur a bien recommandé de ne pas +déranger madame. + +--C'est bien, Pauline; alors qu'on ne demande rien à M. de Tanis. + +Sa joie tombait tout à coup. Son mari était là ! Que s'était-il donc +passé pour qu'il vînt la voir? De temps en temps elle oubliait si bien +qu'elle était mariée, tant il lui était indifférent... + +Leprince-Mirbel aimait assez ces prises de possession, ne fût-ce que +pendant quelques heures, comme s'il voulait montrer à tous que lui seul +était le maître de la maison. C'était un homme faux et souple; il eût +été ravi de découvrir quelques petites infamies dans la vie des autres, +pour contrebalancer les siennes et prendre sa revanche. + +Magda, ce matin-là , se trouva particulièrement choquée de cette façon +d'agir. Peut-être, pour la première fois, regretta-t-elle de n'avoir pas +voulu une séparation judiciaire. + +Mirbel, devant ses amis et ses relations, prenait une attitude qui +horripilait sa femme: au lieu de rester le mari indifférent, +profondément égoïste et détaché qu'il était, ayant presque pour elle la +haine conjugale, la plus horrible de toutes les haines, il affectait, à +ces retours imprévus, de l'enthousiasme pour l'exquise personne qu'il +semblait toutes les fois découvrir en elle: il s'extasiait sur sa +beauté, sur son charme, et lui faisait littéralement la cour, lui +baisant les mains avec extase; enfin, toutes choses qui pussent faire +dire aux naïfs, ignorant les dessous douloureux de la vie de Magda: + +«Quel étrange malentendu a pu les diviser? madame Mirbel n'est pas +juste. De quelle respectueuse tendresse il l'entoure, comme il semble +l'admirer et l'aimer! Après tout, il supporte bien des choses que vous, +que moi, n'aimerions pas à supporter; c'est décidément une femme un peu +fantasque. Mais lui, quel bon enfant, quel grand artiste! On doit +beaucoup pardonner aux grands hommes... Ils n'ont pas le cerveau +équilibré comme les nôtres.» + +Ah! pauvreté de vos cerveaux équilibrés, en effet, vous aveuglant sur +les pires souffrances du cÅ“ur! Gens rassis et vulgaires, vous êtes +les enrégimentés de toutes les banalités et vos cÅ“urs ne battent qu'à +l'abri du code; comment pourriez-vous comprendre les êtres pour qui +cette sublime parole du Christ renferme toutes les aspirations: «L'homme +ne vit pas seulement de pain...» + +Sans se rendre compte bien exactement de ce qu'elle éprouvait, il parut +douloureux à Magda, ce matin-là , de voir son mari. Ses pensées, si +doucement joyeuses tout à l'heure, se congelaient dans sa tête sous le +souffle de cette brutale réalité et semblaient y devenir des glaçons. +Elle se déprenait de l'existence. Tous ses bons projets pour ce jour +s'en allaient à vau-l'eau. + +Lentement, elle s'habilla. + +Dix heures sonnaient, lorsque, par un effort de volonté sur +l'envahissement de ces sensations pénibles, elle se décida à descendre +et se dirigea vers la chapelle. + +De l'allée solitaire où elle marchait, elle voyait de loin l'avenue des +hauts tilleuls peuplés de gens se rendant à la messe. + +Des jeunes filles précédaient leurs mères de quelques pas et causaient +avec des jeunes gens. Magda pensait que le Devoir, cette convention +humaine qui varie selon les contrées et selon les milieux, les saisirait +comme elle, un jour, à la gorge, quitte à les étouffer. Les mères les +plus tendres, les plus dignes, les plus chastes, les pousseraient dans +les bras d'un homme entr'aperçu dans le monde, dont personne ne +connaîtrait la nature intime et vraie. Ils prendraient l'un et l'autre +l'assiduité de leurs relations pour de l'amour, et sur ces bases +fragiles se fonderait une nouvelle famille. Ah, l'âme étrangère qu'on +lie à son âme! Pourquoi, comment arrive-t-on à l'accepter? Magda se +souvenait d'amies à elle qui, le jour du mariage, la cérémonie terminée, +lui murmuraient, dans un affolement de tout l'être: «J'ai peur... j'ai +peur... je t'en supplie, ne me quitte pas... ne me laisse pas seule!» + +A ces souvenirs, une mélancolie sans nom faisait dissoudre son cÅ“ur +dans une immense pitié d'elle-même et des autres. Elle se sentait +navrée. + +Son mari l'attendait sur un banc, près de la chapelle, causant avec +Tanis et Fugeret. Il se leva dès qu'il la vit, et, avec un empressement +voulu, se dirigea vers elle. + +--Bonjour, Magdeleine!--dit-il en lui baisant la main.--Vous êtes +ravissante, éblouissante de jeunesse et de beauté, ma chère! Prenez mon +bras et montons à l'orgue ensemble. J'ai promis des flots d'harmonie à +tante Rose. + +--Ne vous donnez pas cette peine, dit-elle en repoussant l'offre de son +bras; j'ai appris à marcher sans soutien... Me direz-vous, Henry, le +mobile qui vous a conduit jusqu'ici? Je n'imagine pas que vous vous +soyez tout à coup passionné pour la campagne ou que ce soit le plaisir +de tenir l'orgue de tante Rose qui vous ait amené? + +--Et vous avez raison, madame,--interrompit Tanis, qui voulait faire +diversion.--Il s'agit d'un splendide voyage. Henry est appelé en Russie +et voudrait vous emmener pour vous faire assister à toutes les fêtes +qu'on lui réserve, vous présenter à la cour, où il sera reçu, et se +parer ainsi de votre gracieuse présence. + +--C'est pour cela que vous êtes venu? dit Magda. En vérité, je ne vous +comprends plus... mais nous voici arrivés... nous en reparlerons tout à +l'heure. + +Ils montèrent l'escalier tournant qui conduisait à la tribune. Magda, +accablée, s'agenouilla, voilant son visage de ses mains. + +Henry s'était mis à l'orgue, et, sous l'inspiration de son incontestable +talent, remplissait d'extase tous les cÅ“urs. + +Magdeleine songeait. Elle avait aperçu brusquement le profil de Philippe +qui, placé contre une colonne, pouvait se tourner à demi sans être +remarqué. Son regard enveloppait la jeune femme. Lentement, elle inclina +un peu la tête, et lui, après ce salut furtif, il regarda vers l'autel. +Elle ne voyait plus que sa nuque émergeant du col; la petite pointe +noire des cheveux coupés ras faisait ressortir la blancheur mate de la +chair. Elle admirait la forme de cette tête si jeune dont les pensées, +sans doute, se reportaient vers celle qu'il aimait et qu'elle craignait +d'être malgré sa volonté de n'y pas croire. Son cÅ“ur de femme, broyé, +dupé, ce n'était pas cela qu'elle se sentait prête à offrir à Philippe, +mais tous les sentiments doux et tendres de maternité qui y +sommeillaient. Une prière d'affliction éclosait en son âme, expirait sur +ses lèvres: + +--Seigneur, quelle joie prenez-vous donc à nous voir meurtris et +souffrants? quel crime avais-je commis pour que vous ayez permis que ma +vie fût ainsi brisée? Ne voyez-vous pas nos pleurs, n'entendez-vous pas +nos cris? La mort n'est pas le châtiment; cette existence misérable que +nous traînons en fait une récompense. Vous êtes un Dieu terrifiant et +implacable; vous prenez nos âmes et nos corps et les torturez sans merci +dans toutes les douleurs qui accablent la pauvre humanité! Si je +blasphème, ô Dieu! pardonnez-moi; pénétrez en mon être et voyez de +quelle misère morale se composent tous les instants de ma vie... + +Elle se sentait prête à pleurer. Elle écarta les mains de son visage; +encore une fois le regard de Philippe l'enveloppa. Elle eut un frisson +et s'interrogea: + +«Serait-ce donc vraiment moi qu'il aime?» + +Mais pour la seconde fois elle se convainquit que non. Son âge, d'abord; +n'avait-elle pas douze ans de plus que lui... Puis, pourquoi ne le lui +eût-il pas dit comme les autres? Les hommes n'ont point tant de +délicatesse et laissent voir rapidement le désir qui les pousse. De cela +elle était sûre par expérience; les plus fins agissent-ils autrement? + +Cette pensée pourtant l'effrayait. Elle qui, tout à l'heure, s'était +dit: «Quoi qu'il puisse arriver, je n'accompagnerai pas Mirbel en +Russie,» se sentait prête à y aller maintenant, pour fuir cet amour s'il +s'adressait à elle. + +Leprince-Mirbel, à ce moment, se pencha vers sa femme: + +--Magdeleine, voulez-vous chanter mon _O Salutaris_? + +Émue outre mesure par les idées qu'elle venait de remuer, ne sachant +plus quel frein mettre au trouble qui l'assaillait, elle se réfugia dans +la sensation artistique qui lui était offerte, et, se levant, de sa voix +posée, ample et fraîche, elle dit le chant pieux. + +Les voûtes de l'église semblèrent vibrer et toutes les têtes se +retournèrent. Elle n'en vit qu'une, pourtant, au milieu de toutes: une +tête de Christ brun, aux grands yeux noirs, profonds, qui la contemplait +avec une expression d'infinie douceur. + +La messe s'acheva. Lentement, la chapelle se vidait. Leprince-Mirbel +quitta l'orgue et descendit. L'odeur de l'encens s'échappait par la +porte grande ouverte sous la tribune. De larges rais de soleil y +pénétraient et baignaient les marches de l'autel; le silence se faisait +dans l'église; le murmure des voix, dans le parc, allait s'éloignant... + +Magda secoua le recueillement qui l'envahissait et descendit à son tour +au jardin. Sur un banc madame Danans l'attendait, causant avec Tanis. + +--Tu as chanté merveilleusement, chérie, s'écria Marie-Anne en +l'apercevant; ton mari vient de le proclamer avec un enthousiasme... +amoureux! + +--Brrr! Tais-toi, tu me fais frissonner! Ah! le personnage est malin; il +veut que j'aille en Russie avec lui et prépare l'entraînement. + +--Voulez-vous mon avis, princesse? dit Tanis. Eh bien, je me défie de ce +voyage. Quelle mouche le pique de vouloir vous emmener? Il doit y avoir +là -dessous une jolie traîtrise. + +--Peut-être... ma résolution est de l'accompagner pourtant! + +Marie-Anne et Tanis, d'un même élan, se levèrent et dirent: + +--Ce n'est pas sérieux? + +--Mais si, très sérieux. + +--Qui vous y pousse ou vous y entraîne? + +--Eh! le sais-je? Ne cherchez pas à comprendre mes raisons, mes amis, +sinon je réédite l'aphorisme célèbre: «Le cÅ“ur a ses raisons que la +raison ne comprend pas.» Vous souriez, Tanis: je ne me reprends pas à +aimer mon mari, comme vous m'en avez souvent menacée. J'ai besoin de +faire changer d'air à mes idées, j'ai besoin aussi que vous me +regrettiez un peu,--dit-elle en souriant.--C'est peut-être une +coquetterie... Les coquetteries de cÅ“ur ne me sont-elles pas permises +avec vous? Enfin j'y suis décidée. + +--Et tante Rose? interrogea madame Danans. + +--Tante Rose se passera de moi pendant quelques semaines; cela la +reposera de sa «fantasque», comme elle m'appelle souvent... Ah, quelle +fête au retour, mes amis! Consentez bien vite tous deux à ce départ +pour que je n'aie aucun regret, sinon je ne vous aime plus! + +Elle se mit entre eux et glissa ses bras sous les leurs, les rapprochant +ainsi d'elle en un geste de resserrement câlin. + +Marie-Anne et Tanis ne dirent plus rien contre son projet. Ils parlaient +d'autre chose en arrivant devant le perron. + +Mademoiselle de Presles avait retenu à déjeuner madame Montmaur et son +fils. Henry ayant entraîné les hommes à la salle de billard y commençait +une partie, faisant mille folies, des plaisanteries de rapin, des farces +de clown, qui amenaient des sourires sur les lèvres de ces messieurs. + +La cloche du déjeuner sonna. Le repas fut animé, grâce à Mirbel qui +raconta d'amusantes histoires de coulisses. Après le déjeuner, chacun se +dispersa; alors Magdeleine retint son mari dans la bibliothèque et lui +demanda pourquoi il désirait l'emmener en Russie. + +--Ma chère, uniquement pour ce que vous a dit Tanis. Vous avez toujours +désiré faire ce voyage; on va monter trois de mes Å“uvres au grand +théâtre de Saint-Pétersbourg; je sais les enthousiasmes, les réceptions, +les fêtes qui m'y attendent, et c'est par simple courtoisie que je suis +venu vous demander de les partager. Et puis, je ne serais pas fâché de +vous voir, une fois par hasard, participer à cette gloire dont vous +semblez faire fi... Un peu d'orgueil de ma part se mêle à tout cela; je +veux que vous arriviez à apprécier l'artiste, peut-être alors +arriverez-vous à excuser, à estimer l'homme. + +--Cela jamais! dit-elle; vous avez mon admiration comme artiste, mais +mon mépris tout entier reste attaché à l'homme. + +--Vous êtes dure, ma chère! vous oubliez que l'homme que vous méprisez +vous estime assez, lui, faisant une large part à vos entraînements... +cérébraux... pour n'avoir jamais douté de vous, malgré ce qu'on a pu lui +dire, et qu'il tolère son rôle de mari berné... Ne vous révoltez pas, je +vous prie!... La foule pense ainsi et ne se donne pas la peine +d'analyser la complexité et le fin des fins d'une nature comme la vôtre. +Donc, qu'il ne soit plus question entre nous de mépris, car le mien +pourrait vous être tout acquis en voyant, autour de vous, cette cour +d'amour. + +--Ah! monsieur, taisez-vous!... vous n'avez ni cÅ“ur, ni loyauté!... +Cette situation, n'est-ce pas vous qui l'avez créée? et cette liberté +que vous m'avez rendue pour vous faire plus libre, à quel prix l'ai-je +recouvrée? + +--Ma chère, si toutes les femmes quittaient leur mari pour cause +d'infidélités, même souvent renouvelées, il n'y aurait pas un ménage +uni dans le monde. Sur cela le premier devoir d'une femme est de fermer +les yeux. + +--Oui, si le mari conserve le respect de sa femme. Mais ce n'est point +votre cas: les hommes comme vous sont des dissolvants... et puis il ne +s'agit pas des autres et de ce qu'ils peuvent penser, il s'agit de vous +et de moi... Au reste, votre délicatesse ne saura jamais s'entendre avec +la mienne; j'accepte de vous accompagner, c'est là tout ce que vous +voulez, je pense? N'en parlons donc plus et continuons de vivre, l'un +envers l'autre, comme par le passé. + +--Je vous remercie, Magdeleine... + +--Ce n'est même pas la peine. Il me plaît de faire ce voyage et vous +entrez pour si peu dans ma détermination que, vraiment, vous n'avez pas +à m'en remercier. + +Leprince-Mirbel lui jeta un terrible regard de haine et sortit. + +Magda en fut frappée; ce regard ne correspondait pas aux intentions +qu'il venait d'exprimer si doucereusement. Elle se demanda quel mobile +l'avait poussé à faire cette démarche auprès d'elle. Un doute lui vint. +Certainement, ce n'était pas l'unique désir de lui faire partager ses +ovations et sa gloire... Quoi, alors? + +Elle sortit de la bibliothèque et, ne voyant personne dans les salons ni +sous la haute futaie à droite de la maison, elle se dirigea vers le +Pavillon. Arrivée à la porte, elle frappa. Fugeret vint ouvrir. Ils +étaient là tous les quatre, lui, Tanis, Governeur, Biroy, occupés à se +désoler du départ prochain de leur chère Princesse. + +--Vous arrivez bien, mignonne,--dit Fugeret en l'introduisant.--Nous +sommes navrés et avons besoin de vous pour nous remonter le moral. Henry +est venu nous annoncer triomphalement votre acquiescement à ce départ; +puis il a pris le bras de Danans et tous deux s'en sont allés dans le +parc, nous laissant ici, où nous poussons plaintes sur plaintes à propos +de ce fou consentement. + +--Eh bien, mes chers, quoique j'aie dit oui en toute sincérité, je ne +suis pas encore partie. Je soupçonne, dans le désir de mon mari de +m'emmener en Russie, une intention que je cherche en vain, des dessous +que je veux éclaircir. Aussi, est-ce à vous que je m'adresse pour percer +ce mystère et vais-je vous répéter mot à mot la scène qui vient de se +jouer à la bibliothèque entre Henry et moi. + +Après qu'elle l'eut dite, sans oublier le regard haineux que son mari +lui avait jeté en la quittant, Tanis se leva et, marchant de long en +large dans la vaste pièce, reprit: + +--Il y a, certes, quelque chose là -dessous, mais quoi? et sur quelle +piste se lancer? Mirbel se défie de nous et le semblant d'amitié qu'il +nous témoigne ne nous a jamais fait illusion. Nous l'effrayons même un +peu, je crois. Donc, agissons vite et, discrètement, fouillons sa vie; +c'est le plus sûr moyen d'arriver au but. Ce que nous allons +entreprendre là n'est ni avouable ni joli, mais Vous avant tout. Et +d'abord, comme il m'a invité à dîner ce soir avec lui à Paris, j'irai, +bien que j'aie refusé. Je vais rattraper habilement cela. Danans aussi +peut nous servir, lui qui reste toujours à Paris. Toi, Biroy, tu ne +perdras pas de vue le beau sire. Ma chère Princesse, soyez sans +inquiétude: nous avons un mois devant nous; d'ici là , vous saurez à quoi +vous en tenir. + +Magda leur serra tendrement les mains: + +--Merci, mes amis... si je ne vous avais pas, que serait ma vie?... +Comme vous êtes dévoués et bons, comme je vous aime! + +--En bloc! c'est ça le malheur, le point noir de mon horizon!... Bon!... +vous souriez! ne me prendrez-vous donc jamais au sérieux? + +C'était Jean Biroy qui parlait. Dans un désespoir comique, il saisit son +paquet de pinceaux et les lança sur le sol, où ils s'éparpillèrent avec +un bruit sec qui se mêla aux rires de tous. + +Les nuages avaient disparu du front de leur Princesse; elle sortit avec +eux de l'atelier. Après avoir parcouru quelques allées du parc, ils se +divisèrent, les uns allant à la recherche de Mirbel et de Danans, les +autres accompagnant Magda jusqu'à la maison. + + + + +IV + + +Sous le coup de sa préoccupation, madame Leprince-Mirbel ne songeait +plus au souci qui l'avait effleurée à propos de Philippe. Quinze jours +s'étaient passés depuis la visite d'Henry à la Luzière. Tanis y était +peu venu, tout à sa poursuite du secret à découvrir. + +Magda avait profité de l'absence de ses artistes pour inviter ses «gens +du monde». Cette existence agitée et vide, forcément distrayante, +l'obligea à quitter pour un temps sa manière de vivre «en dedans», de +s'analyser, de s'étudier, comme il lui était habituel. C'était le +dernier jour de mondanité à outrance, Tanis et Biroy ayant écrit qu'ils +avaient découvert une piste, qu'ils allaient l'approfondir et que, dans +deux ou trois jours, ils reviendraient à la Luzière reprendre leur bonne +vie d'étude et de causerie. + +Bien que presque chaque jour Philippe Montmaur passât la soirée avec +Fugeret et ces dames, il n'eut plus l'occasion de se trouver en +tête-à -tête avec Magda. Elle-même, dans l'énervement où la tenait cette +recherche qu'elle avait ordonnée, ne prêtait plus grande attention aux +sentiments qui faisaient agir le jeune homme et le dominaient. + +Philippe aimait pour la première fois. Il aimait de cet amour qui grise +les hommes d'une ivresse d'âme laissant loin derrière elle la seule +sensualité. Son cÅ“ur juvénile découvrait d'étranges jouissances dans +la contrainte qu'il s'imposait; il chérissait son martyre et s'abreuvait +des moindres joies jusqu'à l'enivrement. + +Aimer, c'est atteindre un certain degré de folie; l'amour, en dehors du +désir brutal, donne une exaltation sentimentale qui ne se rencontre +guère que chez les êtres jeunes. De trente à cinquante ans les hommes +ont acquis une expérience qui leur permet de discuter leurs actions. +Dans l'intrigue qu'ils nouent, ils cherchent à se ménager une commodité, +des avantages moraux; enfin, ils prévoient. Ils se font honneur de cette +prévoyance sans se douter qu'elle paralyse les plus vifs élans de +l'amour. Quelle femme ne s'en révolterait, alors que son cÅ“ur s'ouvre +à cette force inconnue, si douce et si grande, alors que sa chair +éveillée aspire à des sensations violentes? + +En amour, pour être excusable des troubles que l'on cause, il faut +atteindre à une certaine extravagance; il faut s'anéantir, s'abîmer, +souffrir, adorer. Ces douloureux états bouleversent délicieusement; +c'est un mal qui n'a pas besoin de culture: il naît sans préparation +dans les ronces d'une terre abandonnée aussi bien que parmi les fleurs +d'un sol fertile; c'est le mal suprême; il est craintif et cependant il +enhardit les âmes; il verse les grâces mystérieuses que l'imagination +lui demande, pare les êtres et les choses: «Qui aime sait, qui aime vit, +qui aime se dévoue, qui aime est heureux, et une goutte d'amour, mise +dans la balance avec tout l'univers, l'emporterait...» Et c'est tant pis +si les hommes, poursuivant l'amour toute leur vie, ne l'obtiennent +jamais que d'une manière imparfaite qui fait saigner leur cÅ“ur. + +Philippe passait par cette phase magique et le bouleversement qu'elle +lui causait l'empêchait de hâter les événements d'un mot, d'un geste. +Vivant auprès de son idole il s'abîmait dans ce chaste culte qui ravit +le cÅ“ur, le caresse, le console, le grandit. Son âme adolescente +avait encore ces pudeurs qui font des jeunes hommes, des êtres +d'élection dont l'esprit abonde en poésies, en espérances, faibles +félicités pour les gens blasés, mais qui recèlent de vrais bonheurs pour +les natures simples. + +Qu'importait que Philippe se déclarât ou non? il possédait +l'irrésistible fluide; sans qu'il en eût conscience, sa seule présence +en imprégnait Magda. Pourquoi se fût-il servi du trésor des confidences +et eût-il révélé sans pudeur la beauté de son invisible rêve? Chacun des +jours écoulés ne lui devenait-il pas un précieux auxiliaire? La seconde +jeunesse prête à fleurir en Magdeleine la lui livrait toute, car c'est +pour les femmes une éclosion dangereuse, et bien des vertus éprouvées y +succombent. + +La jeune femme n'avait pas le sentiment de ce danger; peut-être se +fût-elle inquiétée de Philippe s'il était resté sans venir, mais elle le +sentait près d'elle, en pensée comme en action. Il semblait être entré +dans sa vie et, cela, sans l'effort d'intelligence qu'elle avait dû +faire pour y entraîner ses autres amis. Tout s'était passé entre elle et +lui par instinct, sans qu'une apparente volonté y participât; fidèle, +recueilli, presque froid, il était là toujours, et si détaché de tout ce +qui n'était pas sa pensée secrète que c'était, pour Magdeleine, un +enchantement de l'avoir auprès d'elle. + +La veille du jour où Tanis devait apporter le résultat de ses +recherches, Fugeret, tante Rose, madame Danans, Philippe et Magda +causaient assis sous la haute futaie, tant l'air était chaud, tant la +nuit était calme, et ils jouissaient de l'obscurité reposante. + +--Philippe, disait Marie-Anne, vous n'avez pas changé depuis votre +enfance. Nous étions du même âge et je me souviens que mon cÅ“ur de +petite fille fut conquis par vous un jour que nos amis, ne voulant pas +jouer avec un enfant mal vêtu, vous avez pris sa défense et remis à leur +place tous ces bambins dédaigneux. J'avais bien huit ou neuf ans. Vous +m'êtes apparu comme un héros bienfaisant et m'avez littéralement +extasiée! + +--Eh bien, je suis resté le même, Mie-Anne. Il ne me faut aucun décor +pour juger apprécier, aimer. Je suis «celui dont le cÅ“ur ne demande +qu'un cÅ“ur», et qui ne désire «ni parc à l'anglaise, ni opera seria, +ni musique de Mozart, ni tableau de Raphaël, ni éclipse de lune, ni même +un clair de lune, ni scènes de roman, ni leur accomplissement», comme +dit Jean-Paul. Un grand luxe ne peut augmenter en rien l'infini d'un +sentiment pur et abstrait, si je l'éprouve. Ces petites choses mondaines +s'anéantissent dans une disproportion telle, étant donné mon état d'âme, +que je n'y prête aucune attention. + +--Quoi, nulle vanité, nul orgueil de vous ou de vos amis?... interrogea +Magda. + +--Nulle vanité? peut-être! Je n'ai pas la vanité des choses extérieures, +j'ai celle de l'âme. Je ne veux rien de banal pour mon cÅ“ur ni pour +mon esprit. Mais qu'importe que l'ami supérieur de mon choix monte en +omnibus ou en huit-ressorts? Si jamais je regrette qu'il aille en +omnibus, ce n'est que pour lui. + +--Et l'ambition, jeune homme, cette sorte de vanité et d'orgueil réunis, +qu'en faites-vous? s'écria Fugeret. + +--L'ambition?... Avec notre vie humaine si misérablement courte, je ne +puis lui trouver sa raison d'être. Dans notre siècle, on change de +grands hommes et de génies avec une rapidité vertigineuse. La gloire de +l'homme célèbre me fait pitié. Je suis un sage, Docteur, grâce peut-être +aux quarante mille livres de rente de ma mère. Je n'ai qu'une ambition, +non point cérébrale, celle-là , mais toute de cÅ“ur. Je voudrais que la +femme que j'aime sût voir la grande simplicité de mon âme et la +délicatesse, la fidélité, la vénération, le respect avec lesquels je +l'aime. Cette ambition seule, entre toutes, est mon désir, ma vanité, +mon orgueil... Je suis un sentimental, cher Docteur, non un intellectuel +comme vous autres. + +--Bigre! mon garçon, comme vous nous traitez! mais moi, j'ai aimé... et +d'un amour des plus sublimes, s'il vous plaît! Défiez-vous, Philippe: la +raison a parfois la vue bornée par une grande passion; c'est le bandeau +symbolique. Un jour, vous découvrirez que vous n'étiez ni ambitieux ni +vaniteux, que parce que vous aimiez, et vous deviendrez l'un et l'autre +alors que vous n'aimerez plus. + +--Docteur, vous ne me persuaderez pas, je suis un simple... hélas! si +simple qu'il me manque l'art de persuader et d'exprimer ce qui se passe +en moi pour celle que j'aime. Me faudra-t-il abandonner l'espoir de la +convaincre? L'amour entre nous surgira peut-être tout à coup +raisonnablement, mot terrifiant, mais qui doit vous expliquer que ce +sera l'élan secret, sage et fougueux de nos deux âmes. Dans une minute +elles fusionneront à l'ardeur de désirs exaspérés, et cela sans que son +esprit fin et éclairé puisse y apporter aucune résistance. J'attends, +fou d'angoisse, ce jour divin, sans savoir le hâter d'une heure. Au +reste, une longue attente est presque une jouissance; cet amour est le +moteur de mes actions, et ma vie entière n'est qu'une série +d'aspirations vers elle. + +--Et vous croyez qu'elle ne voit pas que vous l'aimez, cette femme? dit +Marie-Anne. + +--Ah! je n'ose vous répondre... si elle m'entendait, ne me +trouverait-elle pas plein de lâcheté de montrer ainsi à nu mon cÅ“ur, +de ne pas réserver pour elle seule ces confidences?... Mais il est des +jours, des soirs, où je désespère... Je souffre, je souffre comme un +enfant et j'ai besoin de pleurer... + +Un sanglot s'étrangla dans sa gorge; il se leva et partit sous l'allée +sombre. Tandis que le bruit de ses pas s'éloignait, Marie-Anne prononça: + +--Pauvre Philippe, comme il aime! + +--Oui, murmura Magda, et l'amour est une joie douloureuse... + +--Ah! c'est vivre, cela, s'exclama le Docteur. Avoir son âge et aimer +ainsi? mais je donnerais toute ma science et dix ans de ma vie pour +prendre sa place. Il devait être bien beau en nous parlant tout à +l'heure, le matin!... Et dire que c'est peut-être à la femme de chambre +de sa mère que ces mélopées s'adressent! + +--Oh! Docteur! s'écrièrent, indignées, les deux femmes. + +--Vous voilà bien, mesdames! mais quand une femme de chambre est jolie, +elle est femme, pour nous, au même titre que vous. Qu'est-ce qui lui +manque?... L'argent? on n'a qu'à lui en donner... avec les meubles. La +conversation? On lui dit de se taire... Vous riez, mes belles dames; le +fait est que nous voilà loin du sublime et idéal amour de Philippe... +Cristi! Demain, je lui donne le conseil de se déclarer, et carrément. + +--Vous aurez tort, cher, dit Magda. Sa folie est plus sage que votre +sagesse... L'amour qui se tait fait peut-être plus de chemin que l'amour +qui parle. Le silence est éloquent, et la joie d'aimer en secret a aussi +ses douceurs. + +--Quelle amoureuse subtile vous auriez faite! + +--Oui... mais je n'ai su être qu'amie... Allons au salon, le thé doit +être servi. + +Tous trois se dirigèrent vers la maison; ils y retrouvèrent Philippe. +Marie-Anne se mit au piano et joua une berceuse de Chopin, pendant que +Magda versait le thé dans les tasses. Philippe s'approcha pour lui +aider; leurs mains involontairement se frôlèrent. Magda en eut une +secousse; Philippe murmura: «Oh pardon!» d'une voix encore émue des +confidences qu'il avait faites sous les aulnes. + +Confus tous deux du remuement qui se produisait en leurs âmes, ils +furent, elle effrayée, lui heureux et troublé par l'éloquence du geste +banal commis à leur insu, et du retentissement que mettait cet +effleurement en leur cÅ“ur. + + + + +V + + +Le lendemain, Tanis, Governeur, Biroy arrivèrent. Les nouvelles +recueillies étaient précises. Leprince-Mirbel avait beaucoup poussé et +patronné quelques mois auparavant une jeune Espagnole d'un grand talent, +dont il était l'amant, et qui venait, sur ses instances, d'être engagée +en Russie pour chanter les Å“uvres qu'on lui demandait. + +Mercédès Dalmaros, qui appartenait à une honorable famille, tenait à +garder au moins les apparences d'une tenue irréprochable. Elle attachait +une grande importance à ce qu'on la traitât en fille du monde. Partir +pour la Russie seule avec sa mère et Leprince-Mirbel, c'était, même avec +un but artistique, prêter à la médisance. Puis, arrivée à Pétersbourg, +comment empêcher le compositeur, très épris d'elle, de faire des +imprudences? Aussi, avec un calme parfait avait-elle décidé que madame +Leprince-Mirbel devait accompagner son mari. Le maître, obligé à une +tenue plus correcte, sa femme étant là , serait facilement dressable et +maniable. Mercédès se voyait déjà , sous ce double patronage, reçue en +haut lieu et gardant une auréole favorable à ses projets d'avenir. + +Avec une grande finesse, un grand art de comédienne, elle sut faire +accepter ce projet à Mirbel qui eût été capable de bien d'autres petites +infamies pour satisfaire un moindre caprice. Il ne s'agissait plus que +d'obtenir de la jeune femme qu'elle accompagnât son mari. + +Il était donc venu à Yerres, puis était rentré à Paris enchanté de la +réussite de son ambassade. Mercédès eut une telle joie du succès de sa +combinaison que, perdant son habituelle prudence, elle parla plus qu'il +n'eût fallu de ce voyage à trois, madame Dalmaros ne comptant que fort +peu, accompagnant sa fille à titre de porte-respect, mais sans en +imposer beaucoup à la galerie. + +Les potins de coulisses sont les plus rapides d'entre tous les potins. +Ce ménage désuni des Mirbel, remis à neuf par la maîtresse régnante, +provoqua toutes sortes de quolibets d'un goût douteux de la part de +mesdames les cantatrices, voire de mesdames du corps de ballet. + +Tanis et Biroy, hôtes assidus des deux foyers, furent vite informés de +la combinaison Dalmaros. Pour mieux juger la chose et ne s'en pas tenir +aux seuls bruits qui couraient, ils se firent présenter à la chanteuse +qui joua, pour eux, vis-à -vis du maître, la comédie de l'ingénue +calomniée. C'était une superbe créature. Elle voulut les séduire et y +parvint à moitié. Mais un jour que Mirbel les avait emmenés dîner chez +madame Dalmaros, il feignit, vers minuit, de partir avec eux et +s'étendit plus longuement qu'il n'eût fallu sur le «Eh bien! chère +enfant, quand vous verrai-je?» ce qui parut un peu louche aux amis de +Magda. + +Ils se laissèrent conduire par le compositeur jusqu'à leur cercle. +Mirbel, les talons à peine tournés, fut habilement suivi par eux. Ils le +virent remonter avec prestesse le boulevard Malesherbes et arriver +furtivement au petit hôtel que la diva habitait dans une rue avoisinant +la place, y rentrer en maître, c'est à -dire sans sonner, mais avec une +clef qu'il tira de sa poche. + +La preuve était faite. Ils dirent simplement ces choses à Magda. +Celle-ci ne se souciant pas de servir de paravent à la belle Mercédès, +écrivit à son mari qu'elle renonçait au voyage projeté, se sentant trop +souffrante pour l'entreprendre. + +Mirbel écuma en lisant cette lettre. Il courut d'un bond chez Tanis qui, +prévoyant l'orage, avait eu l'esprit de rentrer à Paris avec ses amis. +Du mieux qu'ils purent ils calmèrent le musicien, parlèrent de la santé +très délicate de Magdeleine; mais l'autre rugissait: + +--C'est honteux! Pour me jouer ce tour infâme, croit-elle donc que +Mercédès est ma maîtresse? Pauvre Mercédès... Elle si pure, si +chaste!... pas un amant, mon cher!... pas un, vous m'entendez?... pauvre +belle chère enfant! + +Puis, il courut à Yerres. Entre lui et Magda, une scène terrible eut +lieu et se termina par d'injurieuses menaces: + +--Vous n'avez pas le droit,--hurlait-il, dans un paroxysme de rage,--de +soupçonner cette jeune fille... Elle est pure, je l'affirme... Mais +prenez-y garde et veillez sur vous-même: si jamais je découvre la +moindre faute dans votre vie, la moindre, entendez-vous? la moindre... +Eh bien, je vous tue comme un chien, comme une bête malfaisante et hors +nature que vous êtes! J'en ai assez d'être continuellement humilié et +bafoué par vous! J'aspire à cette vengeance, je vous le jure! + +Les regards fixes, pleins de folie, le visage congestionné, il s'avança +la main levée sur Magda; elle jeta un cri et Mirbel sortit en faisant +claquer la porte sans avoir accompli son acte de brutalité. + +Magda, révolutionnée par cette horrible scène, en devint malade. +Marie-Anne, émue comme elle, ne pouvait croire que Leprince-Mirbel fût +l'homme grossier dont elle avait, de sa chambre, entendu les injures. + +--Divorce, ma chérie, divorce. Certes, en principe, je ne suis pas pour +ce mode de liberté reprise, mais devant la canaillerie de ce monsieur, +tu n'as que cela à faire. + +--Hélas! le puis-je? Tante Rose en mourrait, ce serait un déshonneur +dans sa vie. Elle croit en Dieu avec son cÅ“ur. Jamais cette pensée de +divorce ne pourra pénétrer en elle. Quand j'ai rompu avec mon mari, elle +acceptait la séparation, la désirait même. Mais, en outre qu'il me +répugne d'étaler devant un tribunal, avec pièces à l'appui, les plaies +secrètes de mon âme, serait-ce une solution?... Qu'importent d'ailleurs +les menaces de mon mari! ma vie est si pure, «quoi qu'on +die»,--ajouta-t-elle en souriant,--qu'il peut me menacer sans que je +songe à trembler. Va, tout passe, et nous passons comme tout... Vivons +au jour le jour, sans nous tourmenter d'un avenir qui nous appartient si +peu. + +Plus impressionnée qu'elle ne l'avouait, elle s'isola quelques jours +dans sa chambre. Marie-Anne lui fit alors hâter son départ pour Royat. + +Un des premiers jours de juillet, Magdeleine, encore mélancolique, +partit avec ses amis Tanis et Fugeret, ayant à peine revu Philippe qui, +navré de la savoir souffrante, activait lui-même le départ de son amie +en faisant ses courses à Paris, pour les préparatifs du voyage. + +A peine installée au Grand-Hôtel, Magdeleine se mit à courir les +merveilleux environs de la gentille ville accrochée aux flancs de la +montagne. Il y avait huit jours qu'elle prenait les eaux et en +ressentait déjà l'effet bienfaisant, lorsque Marie-Anne Danans vint +habiter sa propriété de Fontana. + +Attiré par la présence de Fugeret, de Tanis et de Governeur, celui-ci +arrivé la veille, Danans avait consenti à venir y demeurer le mois que +durerait la cure de Magda. Dès le matin, il se rendait à Royat à cheval +et ne quittait plus les trois hommes. Sans en rien dire, Marie-Anne +souffrait de la constante désertion de son mari. Cette souffrance fut +devinée par Magda; un jour, elle lui dit: + +--Écoute, chérie, je fais presque tout mon traitement le matin, à +l'exception d'un verre d'eau que je dois boire dans l'après-midi. Le +séjour à l'hôtel, bien que je m'isole de la foule et que nous dînions +tous dans une salle réservée, m'excède et m'ennuie. Peux-tu me recevoir +chez toi et y loger aussi ces messieurs? Alors nous bouclons nos malles +et l'invasion de ton _home_ a lieu dès demain, si tu veux? Pourvu qu'une +de tes voitures puisse me mener aux sources le matin, je te sacrifie le +verre d'eau de l'après-midi. + +Marie-Anne, transportée de joie, serra Magda sur son cÅ“ur. + +--Ah chère, que tu es bonne et délicate! Tu me combles d'aise en me +proposant cela. Si, grâce à toi, Paul pouvait arriver à aimer ma vieille +maison de famille! Je bénis ta pensée. Il y a, dans notre grand manoir, +quatorze chambres disponibles, viens en choisir pour chacun et que dès +demain notre douce vie commence; tous les matins, en une demi-heure à +peine, la voiture te mènera à l'établissement thermal, et rien ne sera +plus facile que d'y revenir l'après-midi pour ce verre d'eau à +reprendre. Comme tu me rends heureuse! + +Le lendemain, en effet, le déménagement eut lieu. Ces messieurs se +montrèrent enchantés d'un arrangement qui les soustrayait à la curiosité +provoquée par leur notoriété. Quant à Danans, il ne comprit rien à la +migration, mais remplit avec une grâce parfaite ses devoirs de maître de +maison. + +Chaque matin à neuf heures, Magda partait avec ceux d'entre eux qui +prenaient les eaux. Arrivés au parc, chacun se dispersait, qui pour la +douche, qui pour le bain. On se croisait ensuite aux buvettes et, à onze +heures et demie, après s'être reposé un moment en écoutant le concert, +on remontait en voiture pour arriver vers midi, frais et dispos, à +Fontana où chacun prenait place à table dans la vaste salle, de +plain-pied avec le jardin. + +La maison s'élevait sur un large plateau, et les bois dont elle était +environnée dégringolaient la colline d'une façon pittoresque, jusque sur +la route descendant au vieux village de Royat. La Tiretaine, cette jolie +petite rivière cascadeuse, longeait la propriété. De la fenêtre de sa +chambre, Magda apercevait un océan de sombre verdure et, à l'horizon, +les plaines immenses de la Limagne, semées de petits villages à +l'aspect blanc, tachetés de toits en tuiles rouges. Au milieu, formant +un groupe serré, Clermont-Ferrand avec sa cathédrale dominait le paysage +et, à gauche, se dressait le Puy-de-Dôme, tout vert, avec les jeunes +bois qui l'entourent comme d'une ceinture. + +Magda jouissait de cette vue admirable; presque chaque jour après le +repas, elle montait pour faire la sieste. Enveloppée d'un peignoir, +étendue sur la chaise longue que sa femme de chambre plaçait tout près +d'une des fenêtres, elle rêvait là , doucement alanguie, devant l'immense +et calme horizon. + +Jamais elle ne s'est sentie si heureuse. Sa vie semble prendre à la +terre un peu de son recueillement. Aucun bruit humain ne lui arrive; +elle peut croire ces villages morts. Seuls, le chant des oiseaux et le +tapage du ruisseau chutant et butant contre les pierres et les rochers +qui l'enserrent, mettent un sentiment de vie végétative autour de la +maison. + +Elle reste ainsi des heures et des heures, une pensée s'éveillant de +temps en temps dans son esprit, sans enchaînement, sans heurt, suscitée +par l'inaperçu des choses. Elle cherche à analyser ce qui ne lui semble +plus être elle, mais bien un dédoublement de soi allant jusqu'à +l'extériorité complète. Grise de subtilité, comme d'autres sont grises +d'éther ou de morphine, cette surexcitation cérébrale l'amène à +résoudre, dans le calme de la nature, de hauts problèmes de sentiment. +Elle en arrive à mépriser la banalité des existences qui s'agitent +là -bas, dans les petites maisons blanches, aux toits rouges, immobiles +et immuables parmi la verdure des plaines baignant dans l'infini bleu du +ciel. + +Elle songe que les actes les plus importants de la vie sont le plus +souvent décidés par un hasard; que c'est la coutume qui tient lieu de +frein aux instincts; elle pense comme Montaigne: «Quelle vérité est-ce +que ces montagnes bornent, mensonge au monde qui se tient au delà ?» + +Dans cet état très particulier, Magda n'était plus susceptible d'être +conquise par la force intellectuelle d'un être; elle l'aurait su déjouer +par des raisonnements pleins d'expérience philosophique; mais un amour +simple, humain, ne la trouverait-il pas sans défense? Alors qu'elle +planait dans d'immatérielles sensations, ne serait-elle pas vaincue par +celui qui ne verrait en elle rien autre chose qu'une femme? + +Sur ces entrefaites, un matin, au déjeuner, madame Danans annonça +l'arrivée de madame Montmaur, de Philippe, ainsi que de madame de Nérans +et de sa jeune fille Christiane. Elle s'excusa auprès de ses hôtes de la +venue de ces deux dames qui allait rompre fatalement le grand charme de +leur intimité. «Mais, leur dit-elle, je ne savais pas que vous viendriez +à Fontana et comme chaque année je reçois ces anciennes amies de ma +famille, il m'eût été bien difficile de reprendre mon invitation.» + +Les excuses de l'aimable femme firent sourire ses amis. Ils convinrent +que chacun à tour de rôle se dévouerait pour tenir compagnie à madame +Montmaur. Quant à madame de Nérans, sympathique à tous, son séjour à +Fontana avec sa fille, radieuse dans ses quinze ans, était plutôt un +élément de joie. Il fut décidé que le jour où l'on se sentirait las de +sagesse, on en appellerait au dévouement de madame de Nérans en la +préposant d'office à la garde de la sévère madame Montmaur, tandis que +les autres se réuniraient en cachette, dans le petit salon attenant à la +chambre de Magda, pour faire des débauches de sophismes et d'analyse. + +Madame Danans alla seule au-devant des voyageurs à la gare de Clermont. +Magdeleine, en entendant de sa chambre la voiture s'arrêter devant le +perron, se hâta de descendre. Elle trouva madame Montmaur froide envers +elle, mais Philippe lui sembla étrangement ému. + +--Vous êtes encore pâle, madame; votre traitement vous fatigue +peut-être? interrogea-t-il en la voyant. + +--Non, je me porte merveilleusement, au contraire. Je suis un peu de la +nature de ces femmes qui ont un corps de fer dans une enveloppe +d'apparence délicate: fausse malade, fausse maigre, fausse belle! Je +suis le roseau de La Fontaine, flexible et résistant. Ces eaux de Royat +sont exquises, d'ailleurs; vous verrez quelle joie c'est que le bain... + +Mais subitement elle s'arrêta, envahie d'une subtile pudeur, n'osant +révéler les sensations délicates que lui procurait le bain. Ne +serait-ce pas éveiller l'image de sa nudité que de parler de cette eau +qui court et bouillonne autour de son corps, le rend tout rose à fleur +d'épiderme, et le recouvre de perles translucides comme celles dont le +champagne constelle les grains de raisin plongés dans une coupe? + +Elle dit donc: + +--Ce traitement est si délicieux, si réconfortant que je me sens une +force à soulever des montagnes. + +Tous sourirent de cette présomption et ils projetèrent une excursion +pour le lendemain, jusqu'au sommet du Puy de Dôme. + +Jamais, en effet, Magda n'avait eu tant de vigueur. Elle s'était remise +à jouer au tennis avec une ardeur étonnante. Elle semblait redevenir +jeune fille et son visage reprenait des rondeurs enfantines. + +En réalité la venue de madame Montmaur ne devait gêner qu'une personne: +Magdeleine. Cette mère, guidée par un sûr instinct, dès quelle vit +naître l'amour de son fils, sentit la tranquillité de leur vie en commun +menacée. Ce garçon, si sévèrement élevé, échappait à sa direction depuis +qu'un mystère planait entre elle et lui. Madame Montmaur en fut d'autant +plus troublée qu'elle perdait un terrain où jusqu'alors elle avait cru +ses droits en sûreté; toutefois elle se rendit compte que la volonté de +madame Mirbel n'était pour rien dans cette dépossession. + +Depuis le jour où elle avait découvert le pourquoi des préoccupations +anormales de son fils, la mère eut beau espionner Magda, elle n'aperçut +nulle coquetterie, nulle provocation dans sa manière d'être envers +Philippe. + +Pour la première fois, cette femme résolue eut peur et fut prise d'une +sérieuse inquiétude pour les projets arrangés complaisamment dans sa +tête, à l'insu de Philippe et sans se soucier de ses aspirations. Elle +prit Magda en haine et pourtant elle trembla devant Philippe en +constatant qu'elle ne pouvait rien contre les effets de cette grande +émancipation par l'amour. + +Les mères tendres abdiquent volontiers devant un fils devenu homme et +qu'elles sentent en quelque sorte leur être supérieur, non, toutefois, +sans qu'une larme s'échappe de leurs yeux à l'idée de perdre si tôt le +cher fruit dont vingt années de patience, de tendresse, de dévouement, +ont fait leur chef-d'Å“uvre humain; elles frémissent à l'idée qu'une +passion mauvaise pourra entraîner une vie si bien préparée; elles ont la +secrète terreur de l'inconnue qui passe et peut, à jamais, ruiner tant +de nobles espoirs... Mais elles savent aussi trouver dans leur cÅ“ur +l'indulgente faiblesse qui leur fait tout comprendre et tout pardonner. + +Madame Montmaur se sentit d'autant plus cruellement désappointée, en +voyant madame Mirbel installée chez les Danans, qu'elle ne s'attendait +pas à cette rencontre. Elle avait compté sur la présence de Christiane +de Nérans pour distraire Philippe et contrebalancer une influence +qu'elle jugeait néfaste; aussi sa désillusion fut grande et, dès le +premier abord, elle ne put se maîtriser au point de dissimuler sa +froideur. + +Philippe, avec une subtilité d'amoureux, ressentit vivement la sévérité +de cet accueil. Dans la crainte que Magda ne s'aperçût de l'attitude +hostile de madame Montmaur et ne s'en blessât, il résolut d'avoir un +entretien avec sa mère. Le soir même, en l'accompagnant à sa chambre, +avec une énergie dont elle ne le croyait pas capable, il aborda +nettement le sujet: + +--Ma chère mère, je tiens à vous demander de ne pas prendre des airs +aussi... pincés... lorsque les hasards de la conversation vous +entraînent à parler avec madame Leprince-Mirbel... + +--Est-ce une leçon? + +--Non, certes, tout au plus un simple conseil. + +--Depuis quand une mère en reçoit-elle de son fils? + +--Mon Dieu, maman, ne vous perdez pas dans le fâcheux dédale des égards +qu'on vous doit! Je vous demande une chose simple, accordez-la-moi +simplement et tout sera dit. + +--En vérité, cette femme vous a déjà transformé; autrefois vous +n'eussiez pas osé me parler ainsi. + +--Ma mère, cette femme est mon amie. Je ne saurais souffrir que vous la +traitiez avec insolence. + +--Vous qualifiez d'insolence le recul d'une honnête femme devant une... + +--Ma mère! + +--Eh! êtes-vous le seul qui ignoriez sa vie? madame Mirbel fait parler +d'elle, elle a des... + +--Taisez-vous, ma mère, taisez-vous! + +Il s'était dressé si pâle, qu'effrayée elle se tut. Il reprit, animé +d'une sourde colère, en marchant, furieux, à travers la chambre: + +--Madame Mirbel est une honnête femme, je vous l'affirme et cette +affirmation doit vous suffire. Pourquoi lui faire un crime de ce que je +l'aime?... oui, je l'avoue, je l'aime au point de lui sacrifier ma +vie... La chère créature ne s'en doute même pas... Jamais, vous +entendez, jamais je ne lui ai parlé de mon trouble, de mes souffrances, +prévoyant trop bien qu'elle rejetterait mon amour. Ma mère, sachez-le, +puisque, avec l'impudeur hardie des mères, vous n'avez pas su feindre +d'ignorer: une passion comme la mienne veut à tout prix sa liberté. Si +vous ne vous sentez pas la force d'être indifférente envers madame +Mirbel,--notez que je ne vous demande que de l'indifférence--vous me +perdrez à jamais. Rien au monde ne me retiendra auprès de vous. + +--Plaisante menace! que deviendriez-vous sans moi? + +--La part qui m'échoit de la fortune de mon père m'aidera à vivre, à +poursuivre mes études de peintre. Dorénavant, je veux être libre de mes +actes. + +--Assez, mon fils! + +Madame Montmaur jeta ces mots et, d'un geste impérieux, montra la porte +au rebelle. + +Alarmée d'une pareille révolte, éperdue à l'idée que Philippe pouvait +lui demander des comptes et l'abandonner, ayant tout à coup senti surgir +son propre caractère en celui de son fils, elle avait craint de +l'exaspérer si la discussion se prolongeait et de créer entre eux une +situation irrémédiable. + +Philippe s'enfuit sans se retourner, fier de cette première +insoumission acceptée, somme toute, assez pacifiquement, heureux +d'immoler le respect de la famille à la religion de l'amour. + +Le lendemain, madame Montmaur se dit souffrante et ne descendit pas de +sa chambre. Philippe comprit que s'il s'attendrissait tout était perdu; +il n'alla pas voir sa mère. Cette femme sentit alors qu'elle trouvait +son maître, et plia avec d'autant plus de souplesse que, très avare, il +lui eût été pénible de rendre ses comptes de tutelle; garder l'argent +c'était, dans une certaine mesure, rester maîtresse de la situation. + +Et puis, pendant cette journée de solitude, elle réfléchit qu'après tout +cet amour était peut-être un mal pour un bien. Madame Mirbel riche, +estimée, mariée, obligée par son rang dans le monde à une grande +circonspection, et dont elle connaissait mieux que personne la +distinction et la délicatesse, entraînerait d'autant moins Philippe à +commettre des folies. + +Cette mère vit tout à coup la faute où sa jalousie irraisonnée l'avait +conduite. Il devint clair à son esprit que son fils ne pouvait mieux +choisir, aussi se résolut-elle à fermer les yeux et, pour amener d'une +façon plausible une si prompte acceptation des événements, elle étaya +son évolution sur la religion. Très pieuse, d'une dévotion étroite, elle +s'appuyait volontiers sur les lois de l'Église accommodées au gré de ses +besoins. Dans la circonstance, elle souriait perversement en songeant à +cette maxime du révérend père Lacordaire: «On ne fait rien sans l'Église +et sans le temps.» L'Église allait la tirer tout de suite d'une mauvaise +posture; le temps, son second auxiliaire, à intervalle plus long, lui +viendrait aussi sûrement en aide. + +Le soir elle fit demander Philippe. Il arriva assez anxieux, craignant +les résolutions que sa mère pouvait avoir prises, aussi bien celle de +lui donner la liberté en se décidant à lui rendre des comptes, que celle +de le maintenir dans une tutelle qui jusqu'alors lui avait facilité la +vie en le libérant de toute préoccupation d'argent. Malgré sa tentative +de révolte, il n'était pas de ces natures indépendantes, exaspérées de +tous liens, fût-ce des liens de tendresse, et il fallait qu'on l'eût +attaqué dans son amour pour l'amener à cette rébellion; il se l'était +reprochée toute la journée comme un crime, tant il resta bouleversé +d'avoir osé la manifester. Malgré ses remords, à l'heure présente, quoi +que pût lui dire sa mère, quoiqu'il se résignât à accepter, lutte ou +pardon, elle avait perdu d'autant plus de son influence qu'il devait +rencontrer dans Magda une tendresse, une indulgence quasi maternelles à +cause de la différence de leur âge. + +Quand on est jeune on aime avec égoïsme; les ans mettent bien de +l'abnégation au cÅ“ur et si les femmes très jeunes exigent qu'on leur +rende un culte, les autres traitent en idole celui qui les aime. + +L'explication fut courte entre la mère et le fils: + +--Philippe, vous m'avez cruellement blessée hier... + +--Ma mère, vous n'aviez aucun droit d'attaquer une femme irréprochable; +l'injustice me révolte au point que j'ai perdu toute mesure, j'en +conviens, oubliant à qui je parlais et le respect que je vous dois; je +m'en excuse aujourd'hui. + +--Je vous pardonne. La charité chrétienne m'a montré mon devoir, je ne +m'y déroberai pas. Mais si vous aimez madame Mirbel, si vous la +respectez autant que vous le dites, ayez donc pitié de cette âme, ne la +perdez pas en l'entraînant au crime de l'adultère... Philippe, +promettez-moi de ne pas faillir... + +--Ma mère... + +--Non, non, mon enfant, ne me dites plus jamais rien de ce coupable +amour, soyez discret! Si vous continuez d'aimer cette femme, aimez-la +purement, ne l'incitez pas à manquer à ses devoirs envers Dieu, envers +le monde, à abjurer la pudeur de son sexe. Vous pouvez, avec la grâce de +Dieu, faire de cet amour une amitié, vous le devez, mon cher fils. Ne +fuyez donc pas madame Mirbel, mais efforcez-vous de transformer votre +coupable tendresse pour elle, et ne l'induisez pas au péché... Mon +Philippe, vois à quel point j'ai pardonné la faute que ton amour pour +cette pauvre femme t'a fait commettre envers moi: je vais prier, +implorer Dieu afin qu'il lui donne la force de te résister! + +Philippe accepta ingénument cette conclusion, délivré du remords +d'avoir été violent, et surtout incapable de soupçonner sa mère d'une +telle astuce. Habitué à ces formules plus jésuitiques que vraiment +religieuses, pris au piège de cette dévote, il fut bien près de sourire +de la naïveté de ses conseils qui tendaient à prouver à ce fils combien +la rigide bourgeoise soupçonnait peu ce qu'est l'amour au cÅ“ur d'un +homme. + +Il n'y eut plus jamais, entre eux, d'autre explication; à partir de ce +jour, madame Montmaur fut d'une habileté rare dans ses relations avec +madame Mirbel. Personne ne remarqua avec quelle savante rouerie la mère +prude sut à point fermer les yeux, et Magdeleine, la seule intéressée à +découvrir cette tactique, eut l'esprit trop délicieusement distrait pour +s'en soucier. + +Danans, préoccupé de divertir ses amis, installa pittoresquement un +tennis dans un plant de cerisiers. Il sacrifia quelques arbres et, à +l'ombre des autres, ceux de ses hôtes qui ne jouaient pas regardaient +les longues parties qui, presque chaque jour, s'organisaient soit entre +eux, soit avec quelques châtelains des villages environnants et même des +baigneurs de Royat connus des uns ou des autres et qui trouvaient +toujours un accueil plein de cordialité chez les Danans. Les parties +étaient parfois si animées, qu'un jour, en plein jeu, le peigne de Magda +tomba, et ses cheveux blond doré et ondés roulèrent en une masse +brillante sur ses épaules. C'était son tour d'avoir _le service_. Dans +sa fougue à défendre la partie, elle cria: «Philippe, ramassez mon +peigne, gardez-le, je peux jouer ainsi, je ne veux pas couper nos +chances»! + +Philippe le prit et le serra. En passant alternativement d'un carré dans +l'autre, comme il jouait près du filet, il s'approchait des groupes +formés des deux côtés du court par leurs amis, et entendait les propos +échangés: + +--La princesse est étonnante, disait Tanis; elle semble avoir vingt ans +sous ce grand chapeau, avec ses cheveux épars. Quelle exquise nature... +quelle vitalité, quelle grâce et quelle souplesse de mouvements! Elle +joue comme si elle n'était pas tout simplement le plus admirable cerveau +que je connaisse. «Diversité», c'est sa devise et son charme. Elle est, +à quatre heures, une jeune fille, le soir, un philosophe. + +La partie gagnée, Magda alla vers un cerisier, loin des groupes, et +commença de relever ses cheveux, tandis que Philippe, à deux mains, du +bout des doigts, tenait devant elle sa petite glace en or. + +--Hein?... quelle victoire, Philippe! battus, les forts! et par nous +deux encore! Aussi j'ai une chaleur et une soif! Donnez-moi des cerises, +dites?... + +Il abandonna la glace et, d'un bond, ayant atteint une branche, il la +fit ployer jusque devant Magda qui en cueillit quelques bouquets. Au +moment où il allait lâcher le branchage, elle s'écria: «Oh! cette +belle-là encore!» Et le rameau incliné jusqu'à son visage, ses mains +étant pleines, elle tendit la bouche et prit le fruit brillant entre ses +dents. Mais le bras fatigué de Philippe laissa échapper la branche; la +cerise cueillie par les lèvres de Magda, et qu'elle tenait à peine +emprisonnée au bord de sa bouche, tomba par terre. + +Philippe s'agenouilla, la ramassa sur l'herbe, puis, regardant la jeune +femme, lentement il mangea la cerise. + +Magda, troublée, ne dit rien, craignant de rompre l'émotion exquise, +pleine de jeunesse et de vie, qu'elle sentait en eux. + +Le meilleur de l'amour n'est-il pas contenu dans ces puériles joies des +plus petites choses? + +Elle s'imprégnait de Philippe chaque jour davantage, s'accoutumant à ses +furtives tendresses de gestes. Leurs frôlements semblaient si naturels +qu'elle n'en ressentait qu'une vive douceur, sans appréhension ni +crainte. Dans le cÅ“ur resté libre de Magda, l'amour chaste de +Philippe s'était doucement insinué et le remplissait tout entier. + +Ce séjour en pleine nature devint pour eux une longue série de joies +infinies, sans nom. Leurs émotions eurent les enivrements de l'amour +sans en avoir les tourments, et comme l'infini est le domaine du +cÅ“ur, cet amour se développa, saturé de délectables sensations, sans +vides et sans bornes, s'y épanouit comme deux fleurs divines nées sous +le même souffle, à la même heure. Et Philippe et Magda auraient pu dire: +«Une âme est en mon âme.» + +Nul ne s'était aperçu de cette nouvelle tendresse qui éclosait sous les +pas de la jeune femme, tant chacun était habitué à la traiter d'une +façon câline et aimante. Une seule fois, Tanis lui dit: + +--Princesse, je ne vous ai jamais vue être aussi femme; que se +passe-t-il qui vous change et, par instants, m'affole? Ah! Magda, si +vous aviez voulu... + +Ce fut la seule remarque qui eût pu mettre Magdeleine en garde contre le +nouveau sentiment qui l'envahissait, encore le pouvait-elle? + +Sa vie continuait donc d'être douce et tranquille. Marie-Anne, en habile +maîtresse de maison, savait, pour chacun, varier et multiplier les +distractions. Une châtelaine voisine lui aidait à renouveler les parties +en attirant aussi chez elle ses invités. Madame de Barjols avait sa +propriété à trois quarts d'heure à peine de Fontana. On y arrivait par +un chemin de montagne tracé en plein bois. La route était si jolie, +qu'on la faisait volontiers deux ou trois fois par semaine; son +lawn-tennis devint presque aussi suivi que celui de Fontana. Un jour +qu'on devait s'y réunir, Magdeleine s'étant attardée à écrire, avait +prié qu'on ne l'attendît pas pour partir. + +Seule dans sa chambre, son courrier terminé et craignant d'arriver trop +en retard, elle se hâta de quitter sa robe de foulard pour revêtir le +costume de flanelle et les souliers plats des joueurs de tennis. Fugeret +s'était chargé de sa raquette. Vive et rapide, elle descendit les +escaliers et resta tout étonnée de voir le sol détrempé; une pluie +d'orage était tombée sans qu'elle s'en aperçût. + +--Je vis donc dans les nuages maintenant? comment n'ai-je rien vu ni +entendu? + +Plus elle avançait dans le chemin sous bois, plus tout ruisselait d'eau. +Les mousses en étaient gonflées. Chaque brin d'herbe ployait sous la +goutte de diamant irisée par les rayons de soleil qui transperçaient la +haute futaie. La pimprenelle parfumait l'air et, parfois, d'un arbre à +fruits sauvages encore sans feuilles, épuisé par tant d'eau, neigeaient +des pétales blanc rosé sur la terre. Les écureuils sautaient dans les +branches hautes, les oiseaux chantaient. Magda jouissait de ces choses. +Elle sentait son cÅ“ur se dilater et eût voulu prolonger sa promenade +solitaire. + +En arrivant dans la propriété de madame de Barjols, surprise de ne voir +personne au tennis, elle se dirigea vers la maison et entra au salon, +cherchant des yeux les raquettes. Elles étaient alignées sur la table, +près d'une fenêtre. + +--Personne? murmura Magda, et une flambée dans la cheminée pour sécher +les promeneurs au retour, sans doute... Mais où peuvent-ils donc être +tous? + +Elle s'avançait vers les raquettes, lorsque, en approchant, elle vit la +sienne couverte de merveilleuses roses-thé. Prenant les fleurs dans ses +mains elle respira avec ivresse leur senteur pénétrante. En se +retournant pour s'en aller, Philippe lui apparut, debout, au fond de la +pièce. + +--Ah! fit-elle, vous étiez là ? + +--Oui. Je vous attendais. Les autres ont préféré faire une promenade, +l'averse de tantôt ayant rendu le sol du tennis impraticable. Je suis +resté pour vous prévenir et vous conduire vers eux... à moins que... Ah! +madame, madame, je vous en conjure, écoutez-moi! + +Alors, prenant ses mains, la forçant de s'asseoir sur le canapé près du +feu, d'une voix basse, il dit son grand amour. + +Elle écoutait, tremblante; de temps en temps elle niait les choses qu'il +disait: + +--Vous croyez m'aimer... C'est folie! Je suis plus âgée que vous de +douze ans... Je suis vieille, Philippe, croyez-moi, c'est un caprice +d'enfant... Une fois de retour à Paris, vous n'y songerez plus. + +Mais il ne l'écoutait pas. Il racontait la tendresse que, depuis deux +ans, il éprouvait pour elle; comment cela était né en lui doucement, au +point qu'il ne voyait plus qu'elle au monde, et comme elle lui +paraissait fine, intelligente et belle... + +--Vous m'avez formé l'esprit et le cÅ“ur sans vous en douter. Je ne me +plais que là où vous êtes. J'ai besoin de vous voir, de vous sentir près +de moi pour être heureux. Je ne suis pas digne de vous, pourtant, j'en +ai conscience. Qu'importent nos âges, qu'importe tout!... je vous aime, +madame, je vous adore... Le moindre de vos gestes m'emplit le cÅ“ur +d'amour... que faut-il dire pour vous convaincre... hélas, je suis un +enfant... Eh bien, lisez dans ces yeux d'enfant, lisez dans cette âme +d'enfant, le grand amour de l'homme, et ne me laissez plus si +abominablement, si cruellement souffrir... + +Il était à genoux et lui entourait la taille de ses bras; son visage, +renversé en arrière, se montrait dans toute sa beauté d'homme rebelle à +la douleur d'aimer. Pâle, les yeux cernés et comme noyés de larmes, la +bouche crispée, les lèvres entr'ouvertes et laissant voir la blancheur +des dents, tout haletant d'un désir fou, il enserrait doucement Magda et +se soulevait insensiblement vers sa bouche. + +Elle, le cÅ“ur battant, effarée, folle d'une ivresse montante faite de +désirs contenus, de tentation et de surprise, ferma les yeux, ne sachant +plus se défendre, et laissa les lèvres de Philippe se poser sur les +siennes. + +Ce fut un long baiser qui les brisa tous deux. + +Philippe, suffoquant d'émotion à la réalisation de son rêve, éclata en +sanglots. S'arrachant de Magda, il roula sa tête sur les genoux de la +jeune femme et, enfoui dans les plis de sa robe, tout bas, il pleura. + +Peut-être Magdeleine aurait-elle eu la force de sortir triomphante de +cette crise aiguë si elle s'était terminée dans une manifestation +différente. Le chagrin de ce jeune homme, ses pleurs que, dans leur +affolement à tous deux, elle ne songea pas à discuter, firent plus pour +lui que tous les savants propos qu'il aurait pu tenir. + +D'un geste doux et lent, elle releva le visage de Philippe, lui mit sur +le front un long baiser plein de maternelle tendresse, et dit: + +--Ne pleurez plus, Philippe... je vous aime!... + +Il se redressa triomphant, et ne vit pas, dans l'attitude et le regard +mélancolique de son amie, la douloureuse et muette interrogation que +son cÅ“ur, son pauvre cÅ“ur meurtri déjà et qui reprenait vie, +jetait désespérément à l'avenir. + +Magda s'était jusqu'ici trouvée si forte contre toute tentation! Certes, +elle avait vu des hommes à ses pieds; elle avait senti de rudes désirs +l'effleurer; mais, impassible, elle était restée rebelle à des passions +autrement éloquentes que celle-ci. Sa force morale l'abandonnait. +L'ayant crue énergique pour la lutte, tout à coup elle la sentait +bornée. Une cause extérieure invisible, matérielle peut-être et qui +restait insaisissable à son raisonnement le plus serré, surpassait cette +force, infiniment. Elle souffrait et il lui paraissait délicieux de +souffrir cette souffrance. + +Philippe, assis auprès d'elle maintenant, l'ayant sentie conquise, en un +geste câlin posa sa tête sur l'épaule de son amie. + +Le soir était venu. Un grand calme pénétrait du dehors jusqu'à eux. Ni +l'un ni l'autre n'osait bouger, de peur de rompre le charme dont ils se +sentaient envahis. + +Tout bas, comme un enfant interroge sa mère, Philippe murmurait, la +bouche sur le cou de Magda: + +--Chérie, chérie adorée, vous m'aimez, n'est-ce pas? + +Et le rythme de son souffle emplissait Magda de frissons qui se +perdaient dans ses cheveux. + +Des voix, lointaines encore, se firent entendre. La troupe joyeuse +revenait. + +Ils se levèrent rapidement, gênés de se trouver dans l'obscurité, +honteux de leur attitude langoureuse de tout à l'heure. + +Lui surtout, dans la peur d'une surprise, se redressa avec un +arrachement d'elle qui serra le cÅ“ur de la jeune femme. Ils +n'échangèrent ni un baiser, ni une étreinte Philippe passa la main dans +ses cheveux pour leur redonner le pli habituel, lissa sa fine moustache +et, ayant ainsi secoué l'émotion, la tendresse ambiante qui les unissait +et semblait fondre en une leurs âmes, il se trouva correct et prêt à +recevoir ceux qui rentraient. + +Magda, le cÅ“ur engourdi d'amour, incapable d'une force semblable, le +regardait surprise et triste. Elle eut l'intuition nette et rapide qu'il +en serait ainsi toute leur vie: une tendresse à heures spéciales et, le +reste du temps, une froideur de maintien bien douloureuse à accepter et +qui ferait Philippe libre d'allures avec toutes, à l'exception d'elle. + +Alors, la joie douce ressentie en cette minute suprême d'affolement +s'évapora, lui laissant au cÅ“ur un grand vide. Tout était fini pour +elle... Elle ne se sentait pas capable de se reprendre; le baiser +qu'elle avait accepté de Philippe et qu'elle lui avait rendu, la +faisait sienne irrémédiablement. Et dans cette détresse d'âme, que +Philippe ne vit ni ne comprit, des larmes coulèrent, silencieuses, de +ses yeux. + +De quelle blessure son cÅ“ur saignait-il? + +Elle n'aurait su le dire, pourtant sa pensée était écrasée par ce court +désespoir. + +On entra. Ce fut un léger tumulte d'arrivée, des allumettes craquées +pour sortir de la demi-obscurité, des exclamations de les trouver là +tous deux, qui donnèrent à madame Leprince-Mirbel le temps de se +remettre. + +Et lorsque les lumières eurent été apportées, nul n'aurait pu voir que +deux vies venaient de se heurter, de s'accrocher, de se souder l'une à +l'autre, pour le partage des douleurs plus encore que pour celui des +joies. + +Les conversations s'entre-croisèrent. Devant tout ce monde, Philippe osa +se rapprocher de Magda. Elle s'était levée et se tenait debout devant +la cheminée, présentant un de ses pieds à la chaleur du feu renaissant. +Elle était charmante d'attitude et semblait recueillie. + +La virulente jeunesse de Montmaur ne lui mettait pas au cÅ“ur les +langoureuses pensées que ressentait son amie; plein d'amour, jouissant +de son triomphe, heureux à avoir envie de crier son bonheur à tous, il +s'approcha d'elle et, prenant le prétexte d'arranger le feu, il +s'agenouilla. + +Pendant une minute, il tint le petit pied de Magda dans ses mains puis, +levant les yeux vers elle, il sourit et tendit amoureusement ses lèvres +en forme de baiser. + +Elle fut heureuse de cette prise de possession devant tous, et découvrit +avec étonnement la soumission tendre de son être pour celui qu'elle +aimait et qui, bien involontairement, l'avait déjà fait souffrir. + +L'heure du départ arriva. Une pluie fine tombait maintenant. Dehors, +grâce aux nuages orageux, il faisait presque noir. La lune, déjà levée, +jetait l'ombre nette des arbres sur le sable des allées, et des perles +de pluie scintillaient dans l'herbe des pelouses. + +Deux voitures attendaient devant le perron. Marie-Anne monta dans la +première, un landau, avec madame Montmaur, Tanis et Fugeret; elle +voulait y entraîner Magda, mais Philippe, d'autorité, déclara qu'elle +préférait la Victoria. + +Ils laissèrent donc passer cette première voiture, et Magda s'engouffra +sous la capote baissée de la seconde. + +Philippe, profitant de l'obscurité et sous le prétexte d'installer la +couverture sur les pieds de la jeune femme, chercha à l'étreindre. +Magdeleine eut honte de cette caresse furtive et murmura: + +--Non, cher!--d'une voix si harmonieuse que Philippe en fut remué +jusqu'aux moelles. + +Il demanda: + +--Puis-je me mettre entre vous et Paul Danans? je me ferai bien petit, +ou préférez-vous que je rentre à pied par la forêt, madame? + +--Montez, dit Magda. + +Paul arrivait auprès d'eux. Ils se blottirent tous trois dans la capote, +Philippe, ravi de sentir Magda si près de lui, elle encore sous l'empire +d'une émotion contenue qui l'anéantissait. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + +Depuis l'échange du baiser qui avait uni leurs vies, Magda ne cherchait +plus à lutter contre l'envahissement de cet amour. Dans un entraînement +de folie, elle jouissait de la présence de Philippe, des mots qu'il lui +disait, de la tendresse ardente qu'il lui témoignait lorsqu'ils se +trouvaient un instant seuls. Elle ne songeait pas au dénouement de cette +situation. Tout entière au bonheur d'aimer, d'être aimée, elle entrait +dans la phase délectable des désirs encore chastes et des enivrements +qu'ils causent. + +La vie lui paraissait bonne, tout lui devenait joie; elle s'épanouissait +comme une fleur, et ses amis plus que jamais sous son charme, éblouis de +cette transformation, n'en cherchaient pas la cause. + +Elle n'était plus seulement la charmante, mais l'affolante Magda. Elle +n'avait plus trente-six ans, mais vingt ans; son sang fluide courait +sous la pâleur de sa chair et lui rendait l'éclat de la jeunesse; ses +yeux semblaient mouillés, attendris de désirs réprimés; elle devenait +belle de la beauté païenne, tentatrice, et comme elle avait une âme +haute, le mélange de ces deux forces la rendait irrésistiblement +séduisante. + +Marie-Anne lui disait: + +--Qu'as-tu? Tu es si belle, si au-dessus de nous toutes, si charmante, +si enchanteresse, que j'en arrive à chercher tes ailes? + +Magda s'était détournée et, tout bas, murmurait à Philippe: + +--Vous êtes mes ailes... + +L'heure du bain lui était particulièrement agréable. Dans la petite +cabine, seule, alanguie et reposée par cette eau qui courait tiède +autour de son corps, la tête appuyée sur le bord en marbre de la +baignoire, elle n'entendait que le son lointain de la musique du parc se +mêlant aux gloussements de l'eau courante, et songeait à Philippe, à son +amour, sans craindre qu'un regard devinât le secret de sa pensée. + +--Pourquoi l'aimer?... Pourquoi? Parce que... Oh! quelle douceur +d'aimer! Ai-je bien pu vivre avant cela? Je ne sais ce que j'étais... Je +ne retrouve rien en moi de la Magda d'autrefois. Tout ce que j'ai +souffert est oublié... J'aime... j'aime... mon cÅ“ur éclate... +j'étouffe d'une joie inconnue, immense, sublime... Et j'ai nié l'amour! +Mais il n'y a que cela au monde! sans amour il faut mourir. + +Les vers de Métastase lui revenaient à l'esprit: + + Sentirsi, oh Dei morir + E non poter mai dir + Morir mi sento! + +Elle les transformait et murmurait: «O Dieu! se sentir vivre et n'oser +dire: Je me sens vivre!» + +Les élans de leurs cÅ“urs lui causaient une volupté secrète qu'elle +eût voulu révéler au monde entier, dans un triomphe de son être; hors +son amour, tout lui semblait néant. En un tel transport, l'idée de la +chute s'évanouissait, perdue dans un brouillard de tendresse. +D'ailleurs, chaste absolument, elle n'y songeait pas. Deux fois +Philippe, se trouvant seul avec elle, l'amena au sentiment de la réalité +brutale de l'amour; mais ces baisers dérobés fondirent si bien leurs +deux âmes, que cette ivresse les entraîna hors de toute matérialité. +Philippe, d'ailleurs, était un délicat; il ne voulait pas compromettre +la sublimité de leurs joies par une solution hâtive. Quelques jours +restaient encore avant le retour à Yerres; il les considérait utiles à +leurs fiançailles, craignant malgré lui que Magda ne se dérobât. + +Tout s'arrangea de telle sorte que Philippe fut obligé de quitter +Fontana avant Magdeleine. Il dut s'incliner devant la volonté de madame +Montmaur. Puisque cette volonté avait ployé devant la sienne, il ne +voulut pas résister, craignant des représailles qui eussent pu éveiller +les soupçons de leurs amis et compromettre Magda. + +L'heure des adieux approchait. Magda fut étonnée de se sentir si lâche +devant ce léger chagrin. Courir le bois à cheval avec Philippe, sentir +le frôlement de son corps, se parer des roses données par lui, entendre +sa voix, écouter vibrer son cÅ“ur, ces bonheurs qui n'étaient rien et +qui étaient tout, allaient donc lui être ravis? + +Elle ne sut pas résister à la prière de Philippe, la veille de son +départ, qui implorait d'entrer le soir chez elle pour convenir de ce +qu'ils décideraient l'un et l'autre au sujet de leur future rencontre, +et se dire un adieu moins banal et moins froid que celui qu'ils se +devraient faire devant tous. + +Lorsque Magda rentra dans sa chambre elle dut, pour ne pas éveiller les +soupçons de sa femme de chambre, se dévêtir de sa robe du soir; mais, +prétextant des lettres à écrire, elle demanda son peignoir, une longue +robe de crêpe mauve, où la mousseline de soie mettait autour du col +ouvert et des manches courtes l'envolement de nuages transparents. Ses +mules passées aux pieds, le verrou de la porte laissé ouvert, elle alla +s'étendre sur sa chaise longue et attendit. + +Enserré par la soie souple et mate, son corps gracile se détachait +élégant dans la pénombre de la chambre. Sa tête blonde, posée sur un +coussin de velours vert pâle, en recevait les reflets adoucis qui +donnaient à son visage des carnations bizarres. Toute enveloppée de +grâce, elle avait l'air d'une Willis amoureuse attendant l'être +surnaturel qui l'avait charmée. + +La jeune femme écoutait les bruits de la maison s'apaiser; peu à peu le +silence se fit. Sa respiration courte lui sembla alors si bruyante +qu'elle essaya de l'atténuer en aspirant l'air à longs traits. Son corps +frissonnait d'une ardeur contenue qui la faisait pâlir. Enfin un bruit +imperceptible vint jusqu'à elle, la porte s'ouvrit, Philippe parut. + +En le voyant entrer, Magda s'était redressée. Elle ouvrit lentement les +bras, Philippe vint s'y blottir et tomba à genoux. + +D'abord ils ne parlèrent pas; puis des mots sans suite expirèrent sur +leurs lèvres. Affolé d'amour, grisé du parfum de Magda, Philippe, près +de s'évanouir sous l'intensité de son désir, se tenait tout contre elle. +Peu à peu ils se calmèrent et Magda, tout bas, murmura: «Je vous aime!» + +Ses lèvres effleuraient l'oreille du jeune homme; il tourna doucement la +tête et reçut sur le front, sur les yeux, sur tout le visage, cette +caresse parlée: «Je vous aime...» + +Lorsque ces mouvements eurent amené les lèvres de Philippe près des +lèvres de l'aimée, ils restèrent ainsi un long temps mêlant leur +souffle, s'effleurant à peine, âme contre âme, cÅ“ur contre cÅ“ur, +désir contre désir. + +Magda s'arracha la première à cette ivresse; elle passa sa main sur les +cheveux coupés court du jeune homme; leur frottement soyeux lui donna un +frémissement; elle pensa: «Tout m'est caresse, venant de lui.» + +Ils convinrent de s'écrire. Puis, Magdeleine promit de revenir à Yerres +huit jours après le départ de Montmaur. Celui-ci, insinuant, demanda: + +--Et après? + +--Après?... Eh bien! nous nous verrons tous les jours à Yerres, vous +viendrez peindre des coins du parc pour que nous soyons de plus longues +heures ensemble. + +--Et après? + +--Après?... Nous passerons nos soirées à lire, à faire de la musique, à +philosopher avec nos amis. + +--Et après?... + +--Après?... Mais je ne sais plus... et puis, monsieur est-ce à moi de le +dire?... + +--Ah! chère, chère femme adorée!... Après, un jour vous viendrez avec +moi, chez moi; vous y respirerez une telle atmosphère d'amour, vous y +sentirez tant de respect, tant de dévouement amassé pour vous, +qu'après... + +Mais à son tour il s'était arrêté. Finement, Magda interrogea: + +--Après? + +--Après?... Ah! je ne sais plus... je deviens fou! Eh puis, madame, +est-ce à moi de le dire? + +Magda lui ferma la bouche avec sa main, qu'il baisa. Ils passèrent ainsi +deux heures énervantes, brèves, infinies, et se quittèrent dans un +arrachement de tout l'être, alanguis d'émotion et de volupté. + +Le matin, vers cinq heures, la voiture partit qui emportait à la gare de +Clermont, Philippe et sa mère; Magdeleine se leva, mit son peignoir +encore tout froissé des étreintes de son ami, et se plaça au balcon pour +qu'il l'aperçût. La route passait au loin, devant les fenêtres. + +Madame Montmaur était dans le coupé. Philippe, sur le siège, conduisait. +En apercevant Magda, il ôta son chapeau et l'agita en signe d'adieu. La +voiture disparut au tournant du chemin. Magdeleine, tristement émue, +continua de regarder l'horizon. L'humidité de la nuit baignait encore +les feuilles des châtaigniers, et les hautes tiges noires des sapins +restaient enveloppées de brouillard; le jour était blafard et triste. +Elle rentra dans sa chambre qui lui parut vaste, désolée; son chagrin la +reprit. Mais comme c'est un des miracles de l'amour de faire trouver des +joies aux souffrances qu'il impose, elle éprouva un plaisir secret à +voir le sentiment de son existence n'être plus qu'un sentiment +d'aspiration vers Philippe. + +Les huit jours qui la séparaient de son ami lui auraient paru plus longs +s'il ne lui eût écrit tous les jours, d'autant qu'elle ne devait laisser +voir à personne qu'il manquait à sa vie. Ces lettres l'aidèrent à garder +l'humeur charmante qu'on lui voyait les jours précédents. + +Dans la première, datée du lendemain de son arrivée à Paris, Philippe +disait: + +«Hier, je n'ai pas voulu vous écrire; j'étais trop malheureux, ma lettre +vous eût attristée... Je ne cesse de vous voir à votre balcon, où vous +avez eu la bonté de vous montrer pour que mes derniers regards +s'arrêtassent sur votre être bien-aimé. Un serrement de cÅ“ur +m'étouffait lorsque la maison a disparu derrière les arbres, sans que +j'aie pu vous dire encore adieu. Si vous saviez comme je vous aime et +combien je souffre, vous reviendriez vite. Par moments, je crois sentir +la brume d'or de vos cheveux effleurer mon visage, je crois contempler +votre tendre regard; j'étends les bras pour vous enlacer, ils se +referment à vide, la vision chérie s'évanouit et je reste seul, si seul! +Ce mot est terrible. Pour la première fois il frappe mon oreille d'un +bruit douloureux, sans écho. C'est que je vous aime de toute mon âme, +c'est que vous êtes toute ma vie. Revenez, revenez, chère tant aimée, +ne prolongez pas ce supplice...» + +Magda mit dans sa réponse toute son âme, sa grande et douce âme. Elle +coupa une longue boucle de ses cheveux et envoya ainsi un peu d'elle à +son ami. + +Elle se dit, se souriant à elle-même: + +--Comme je suis vieux jeu... Oh, les éternels recommencements des mêmes +choses banales et délicieuses! + +Philippe répondit à cet envoi: + +«Merci, merci mille fois; je n'aurais jamais osé vous demander de +détacher un rayon de l'auréole d'or qui entoure votre tête, si chère à +mes yeux, à mon cÅ“ur. Je vous aime, Magdeleine, ma Magdeleine, et je +rage d'être loin de vous. Mon impuissance à vous dépeindre mon amour tel +que je le sens, m'exaspère. Ne jugez pas mon âme sur la gaucherie de mon +style, considérez mon cÅ“ur comme un pauvre muet très dévoué et qui +n'est qu'à vous seule, n'a jamais été qu'à vous. Si vous y pouviez voir, +vous trouveriez votre image, vous, rien que vous, toujours vous. + +»PHILIPPE.» + + * * * * * + +«Non certes,--écrivait Magdeleine à son tour,--votre cÅ“ur n'est pas +un pauvre muet, mon ami, mais bien au contraire un cÅ“ur très +éloquent, très pur, un cÅ“ur auquel je crois et que je sens tout plein +de moi. + +»Mon Philippe, je vous aime. Je vous aime avec l'entraînement, le +recueillement, l'ivresse d'un grand, d'un unique amour. Des joies +divines nous sont réservées; j'ai senti tout mon être vibrer d'une +étrange sorte sous la chaleur de vos baisers. + +»Vous m'avez fait oublier, par l'amour, les douleurs de ma vie. Cher, je +vous en conjure, que ce sentiment soit grave et fort; c'est sa durée +qui, seule, à mes propres yeux peut m'absoudre. Maintenant que vous +m'avez révélé cette chose ineffable, je ne pourrais vivre sans vous +aimer, sans être aimée de vous. Ce douloureux départ m'a montré que, pas +plus que moi, vous n'êtes libre. Il faut donc nous créer un bonheur +plein de réserves et de sacrifices; il faut que nous soyons heureux +malgré les empêchements, malgré nos amis qui nous guettent, malgré le +monde et ses cruelles lois, malgré tous, malgré tout. + +»MAGDA.» + + * * * * * + +Les lettres de Philippe, empreintes d'une ardeur vivement ressentie et +naïvement exprimée, faisaient tressaillir de joie le cÅ“ur de +Magdeleine. A certaines heures, pourtant, elle éprouvait des remords. +N'aurait-elle pas dû lutter contre l'envahissement de cette tendresse? +Elle s'effrayait de s'en voir imprégnée tout entière, au point de n'être +plus maîtresse des mouvements de son âme. Au gré de sa passion elle +devenait le fétu de paille emporté par une trombe; son habituelle +énergie faiblissait dans la tourmente des espoirs fous et des amères +désespérances. + +Et, malgré tout, consciente du peu de belles années qui lui restaient à +vivre, cette femme bondissait vers le radieux hasard qui plaçait un +amour si jeune et si passionné sous ses pas, et elle se donnait dans un +de ces élans magnifiques que, seuls, peuvent prodiguer les êtres +d'exception, car la vie s'y brûle. + +Madame Mirbel persuada donc Tanis et Fugeret de hâter leur retour, et +cinq jours après le départ des Montmaur elle arrivait à Yerres. En +chemin, ses amis lui proposèrent de l'y accompagner; mais elle exigea +qu'ils reprissent leur liberté et qu'ils continuassent leur route vers +Paris, la laissant à la station de Brunoy. + +Sa joie fut vive, au sortir du wagon, de voir Philippe qui l'attendait. +Une charrette était là pour emporter les bagages; elle monta dans le +dog-car de son ami et, rapide, le cheval partit au grand trot. + +Cette rentrée à la Luzière par les bois, les routes désertes, les ravit; +ils se retrouvaient plus tendrement unis que lorsqu'ils s'étaient +quittés. Ils discutèrent, dans la tranquillité d'un sentiment partagé, +l'organisation de leur vie. Philippe appelait Magdeleine: «Ma femme +bien-aimée.» Cela mit un souci au front de Magda qui soupira: + +--Songez-vous à l'incomparable bonheur de nous aimer comme nous nous +aimons, mais loyalement et le front haut? Hélas! ce bonheur n'est point +fait pour nous. + +--Qui sait, chérie? + +--Même si j'étais libre, n'ai-je pas douze ans de plus que vous, mon +beau Philippe? + +--Ne dites pas cela! Vous êtes jeune, merveilleusement jeune, tandis +que, grâce à mes cheveux aile de corbeau, je parais plus âgé de cinq +ans. J'ai donc trente ans, la distance n'est plus si grande. + +--Puisque vous m'aimez telle que je suis, je ne regrette rien; soyons +heureux, vous l'avril de ma vie, moi l'automne de la vôtre, et jouissons +de l'heure présente qui nous est si douce. + +Leurs yeux plongeaient dans leurs yeux; ils en restaient extasiés, avec +dans le cÅ“ur une joie inénarrable. + +Philippe avait loué à Paris un rez-de-chaussée: un vestibule, un petit +salon précédant une grande chambre et un cabinet de toilette. Il fit +tendre le tout de soie mauve, pour garder à jamais le souvenir de la +robe que portait Magda le soir de leurs premières intimes tendresses, la +nuit des adieux à Fontana. + +Philippe expliqua ces choses gravement, en s'excusant, presque confus, +car il avait le respect de son idole. + +Mais la jeunesse de Magdeleine prête à s'enfuir et qu'elle eût voulu +prolonger depuis qu'elle aimait, la poussait à accepter la rapide +éclosion d'un amour sensuel; elle se serra câlinement contre lui et, +tout bas, demanda: + +--Quand verrai-je les folies faites par mon ami? + +--Ah! que vous êtes bonne, comme je vous aime. Magda, voulez-vous... +demain? + +--Demain? c'est bien tôt pour que j'aie le prétexte de me rendre à +Paris. Pauvre tante Rose! Je vais la tromper... j'en ai une honte +douloureuse... et pourtant le bonheur immense que je ressens d'être +aimée me fait tout oublier... Eh bien, voyons, nous sommes aujourd'hui +lundi... Voulez-vous jeudi? + +--Pas mercredi, Magda? + +--Oh! cher... + +--Eh bien, non, non, jeudi... c'est convenu. Vous mettrez un peu +d'esprit dans la disposition des meubles... ce sera charmant; vous +verrez quel gentil coin... il y a un piano, nous ferons de la musique, +ce sera délicieux, vous verrez, vous verrez! + +Il parlait avec vivacité pour distraire Magdeleine que la pensée de cet +arrangement brutal de leurs tendresses, à heures et jours déterminés, +avait tout à coup rendue songeuse. + +C'est la douleur des âmes délicates ces joies prévues de l'adultère, +discutées par avance, prises hâtivement, avec une crainte affolante de +tout: d'être malade le jour convenu, ou reconnue en entrant furtivement +sous une porte; de s'arracher des bras de l'aimé et de se retrouver tout +à coup seule dans la foule de la rue, alors qu'il eût été si bon de +rester encore ces instants-là ensemble, marchant unis dans la vie au +grand jour comme on est unis dans la vie secrète. + +Magdeleine secoua sa tristesse, ne voulant voir que la joie d'être +aimée. La volubilité de la phrase dite par son ami lui avait montré +qu'il sentait la cause de cette tristesse. Ces compréhensions de pensées +non exprimées centuplent l'amour des êtres fins; c'est la pierre de +touche des cÅ“urs pareils. + +Ils arrivaient à la Luzière. Tante Rose avait fait une surprise qui +devait être infiniment agréable à sa nièce: les Montmaur dînaient chez +elle. + +A peine descendue de voiture, madame Leprince-Mirbel monta dans sa +chambre. Depuis qu'elle aimait et qu'elle était aimée, elle mettait +encore plus de recherche dans l'arrangement de ses toilettes. Elle +reparut bientôt vêtue d'une robe d'un bleu si pâle que ses yeux bleus en +semblaient foncés; si collante et si savamment unie qu'elle dessinait +toutes les rondeurs de son corps mince. Magda n'avait que l'âge de +Philippe dans cette toilette exquise de simplicité. Madame Montmaur et +mademoiselle de Presles ne purent retenir une exclamation en la voyant +entrer, tant elle était charmante et jeune; quant à Philippe, il resta +ce qu'il était toujours, froid en apparence, mais intérieurement ébloui +et profondément ému. + +Ces deux journées qui séparaient Magda de la visite au «logis» passèrent +rapidement pour elle. A Yerres, elle voyait Philippe pendant de longues +heures, et ils purent, sous l'ombre des arbres séculaires du parc, +retrouver les chastes extases des journées et des soirées de Fontana. + +Jules Governeur, déjà réinstallé au pavillon, avait, ainsi que Jean +Biroy, replongé Magdeleine dans le courant intellectuel dont elle +n'aurait su se passer. Cette vie double de l'esprit et du cÅ“ur lui +donnait un rayonnement que remarquèrent ses amis. + +Le jeudi, Biroy devant aller à Paris après le déjeuner, Magdeleine +convint qu'ils partiraient ensemble, et s'arrangea pour que l'on crût +qu'elle dînerait avec lui et que tous deux reviendraient par le dernier +train. + +Vers quatre heures, elle arriva à l'appartement dans une toilette +sombre, le visage voilé. Philippe, qui guettait toutes les voitures +depuis une heure, se précipita au-devant d'elle et la fit entrer avant +que personne ait pu l'apercevoir. Le cÅ“ur de Magda battait; émue, +pâle, elle se dégagea des bras de Philippe et, presque sèche et brusque +à force d'émotion contenue, elle examina l'appartement. Lui, très +troublé aussi, semblait froid. Ils parlèrent de choses indifférentes +comme si leur grand amour, tout à coup, était mort. + +Lentement pourtant, ils reprirent possession d'eux-mêmes. Sur la +cheminée du salon, des roses s'épanouissaient dans des vases de +cristal. Le jour, tamisé par des rideaux et des stores, arrivait très +doux sur la tenture mauve. Ce n'était pas le logis banal, loué en hâte +pour des caresses de passage, mais l'appartement encore un peu nu d'un +jeune ménage, avec quelques menus et jolis bibelots qui semblaient des +présents faits aux jeunes époux. Une lampe d'argent, trop petite pour le +couvert déjà dressé qu'elle devait éclairer plus tard, était sur une +table en un coin du salon. + +De nombreux coussins juxtaposés, semblables de forme et de dimension à +ceux dont s'entourait Magdeleine chez elle, couvraient pêle-mêle le +canapé. Cette attention gentille la fit sourire et brisa la gêne entre +eux. Magda tendit la main à Philippe et dit en lui désignant les +coussins: + +--Ils sont les mêmes, exactement, que les miens. + +--Je crois bien, je les ai dessinés un à un en cachette, dit Philippe, +souriant d'une manière un peu contrainte. + +--Mais alors... personne, personne au monde ne doit entrer ici: cela +seul suffirait à me faire soupçonner. + +--Quelles pensées avez-vous, Magda? Ce logis est à vous, bien à vous, +nul ne saura qu'il existe et hors vous et moi jamais personne n'y +entrera, je le jure. + +Philippe prit une des mains de la jeune femme dans les siennes; ils +étaient debout l'un devant l'autre; Magda posa sa tête sur la poitrine +de son ami et murmura: + +--Mon Philippe! + +Éperdu, il la serra dans ses bras et lui mit d'ardents baisers sur les +cheveux. + +Elle tomba assise sur le canapé, et, à ses pieds, il osait maintenant +lui dire ses litanies d'amour. + +L'ayant débarrassée de son vêtement, de son chapeau, il la déganta et +baisa ses mains; tout son bonheur était revenu. + +Il demanda: + +--Continuez-vous l'inventaire de votre logis? + +Elle se leva, Philippe la prit par la taille et ce fut ainsi, tendrement +enlacés, qu'ils pénétrèrent dans la chambre éclairée par les candélabres +de la cheminée. + +Les volets et les grands rideaux des fenêtres étaient clos; partout se +répétait la même tenture de soie mauve; mais les draperies du lit, +doublées d'une étoffe japonaise à peine rosée, brodée d'oiseaux et de +branchages d'or, rompaient la monotonie de ce ton uniforme. Épandues sur +le lit, des gerbes de fleurs pâles s'épanouissaient... c'était une +jonchée fraîche et immaculée exhalant ses parfums. + +Magda se serra contre Philippe dans un transport d'amour. + +Lui, trop ému pour parler, la fit asseoir et la tint longtemps appuyée +contre son cÅ“ur; ils étaient retombés dans l'extase. + +A peine dînèrent-ils; une grande émotion les étreignait. Ils rentrèrent +dans la chambre. Magda, surprise de son trouble, se sentit prête à se +moquer d'elle-même et essaya vainement d'être gaie. Ils avaient soif, +l'émotion leur brûlait la gorge. + +Philippe, un instant, s'éloigna pour aller chercher une coupe de +champagne. Pendant sa courte absence Magda s'était levée; elle vint +jusqu'à la psyché, s'y regarda machinalement et se trouva laide. Son +costume noir faisait tache dans la douceur des tons effacés de la +tenture du logis. Tristement elle pensa: + +«Ceci représente bien ta situation, pauvre femme! Tu viens en deuil de +tes désirs morts, de tes rêves évanouis, en deuil des beautés de ton +corps, des trésors de ton cÅ“ur déjà vieux, dans une maison parée pour +l'amour. Tu viens t'offrir à un être plein d'espérance, de jeunesse et +de beauté; va, pauvre folle! Regarde ce deuil de ta robe, qui sera +peut-être l'image de ta vie amoureuse!» + +Et des larmes coulèrent sur ses joues. + +Philippe rentra. En la voyant immobile et triste devant la glace, il +devina ses pensées et, l'arrachant par un baiser à sa contemplation, il +dit: + +--Chère, la robe que vous portez n'est point celle qui vous convient +ici. Il y a là un peignoir fait pour vous. + +Il lui présenta une longue robe de satin blanc garnie d'une dentelle +ancienne. Magda, extasiée, s'étonna qu'il eût ainsi, dans un génie de +tendresse, pensé à tout. + +--Ma bien-aimée, murmura Philippe, permettez-vous que je sois votre +femme de chambre?... + +Elle n'eut pas la force de répondre. + +Alors, avec une habileté qu'elle ne s'expliquait pas, doucement il la +dévêtit et lui passa la robe. + +Magda, brisée d'émotion, se blottit contre Philippe. Chaque minute qui +s'écoulait leur semblait contenir une dose d'ivresse capable de les +faire mourir de joie, et dans ce grand silence de leurs lèvres ils +entendaient le bruit des battements de leur cÅ“ur... + + * * * * * + + * * * * * + + * * * * * + +Ce furent d'inoubliables heures. Il se trouva que Magda était l'absolu +rêve de Philippe, comme Philippe était l'absolu rêve de Magda; rien de +discord entre eux: ils étaient l'un pour l'autre la chair de leur chair, +l'âme de leur âme. + +Magda, au lieu du remords qu'elle s'attendait à ressentir, ne songeait à +rien, tant il y avait harmonie entre leurs deux êtres. Pas un geste, +pas un mot, pas une pensée, durant ces heures d'amour, n'avaient rompu +le charme dont tous deux s'étaient sentis enveloppés. + +Philippe semblait encore plus heureux que Magda. Il avait déjà tenté +d'aimer, et jamais aucune femme ne lui avait donné une pareille +plénitude de sensations. Il trouvait en elle une pudeur, un abandon, une +passion qui centuplaient ses joies. Ils venaient de faire un mariage de +cÅ“ur, avec une telle conformité d'émotions passionnelles que, par +rare exception, le fait se trouva plus merveilleux que l'idée, le +plaisir plus puissant que le désir. Cette fois, la possession fortifia +l'amour. L'exaltation d'âme de Magda absolvait sa chute. Tout l'art +d'aimer de Philippe procédait de son cÅ“ur, non de son cerveau. Des +baisers en fleurs étaient sur leurs lèvres, un désir toujours renaissant +les étreignait, leur sang semblait avoir rompu ses artères pour couler +en flux houleux à travers leur corps. + +Ils s'éveillèrent inassouvis et leurs yeux, en plongeant dans leurs +yeux, eurent des éblouissements de joie. + +En s'apprêtant pour partir, Magda fut surprise de se trouver étrangement +belle Avec un culte païen pour son corps qui venait de se révéler si +puissamment séducteur, et qu'elle sentait avoir une part égale à celle +de son cÅ“ur dans la conquête de Philippe, elle répandit des parfums +sur elle et s'en imprégna toute. + +Surtout étonnée de l'expression de ses yeux, elle songeait: + +--«L'amour m'a rendu la jeunesse.» + +Elle rentra au salon où l'attendait Philippe. Il avait groupé +quelques-unes des fleurs épandues sur le lit et les serrait dans un +petit meuble de forme frêle. + +--Ceci, Magda, est le tabernacle; ces fleurs s'y faneront et y +demeureront en souvenir de la chère nuit d'amour. + +Il se retourna vers Magda, la vit transfigurée; alors s'agenouillant à +ses pieds: + +--Vous êtes belle, ma bien-aimée, si belle que je me trouve indigne de +vous. Ah! je vous aime... je vous aime et c'est pour la vie, je le sens. + +Elle le releva, le baisa doucement au front et dit: + +--Moi aussi, mon Philippe, je vous aime. + +Le son de sa voix emplit de béatitude le cÅ“ur du jeune homme; ils se +serrèrent l'un contre l'autre et durent se faire violence pour +s'arracher à ces tendresses... + +Dehors, le ciel était sombre, sans lune, mais parsemé d'étoiles. Ils +marchèrent quelque temps l'un auprès de l'autre avant de trouver une +voiture. Magdeleine y monta seule et rejoignit, à la gare, Biroy qui +l'attendait au dernier train. Ils gagnèrent rapidement le quai, +montèrent en wagon et ne virent point arriver, quelques instants plus +tard, Philippe qui, par prudence, ne les chercha pas. + +Blottie en un coin du wagon, une fois le train en marche, Magdeleine +regarda défiler les taches blanches que mettaient les maisons dans la +nuit. Elle songeait, délicieusement oppressée, inquiète un peu aussi: +était-elle dans la pensée de Philippe ce que Philippe était dans la +sienne? Si elle avait eu l'expérience que donne à certaines femmes +l'habitude renouvelée d'aimer, elle aurait su que son jeune amant lui +était attaché par les liens multiples de la chair et du cÅ“ur, de +l'esprit et de l'orgueil, de la beauté et de la vanité: un mélange +compliqué d'impressions morales et d'impressions sensuelles. + +La vie, pour l'un et pour l'autre, en les effleurant de ses rudes coups +d'ailes, n'avait pas aigri leurs cÅ“urs, détruit leurs espérances par +des ressouvenirs trop douloureux. Philippe avait eu des maîtresses, mais +nulle, jamais, ne prit assez d'empire sur lui pour que son cÅ“ur +saignât de la rupture ou de l'abandon. + +Ce lui fut donc, aussi bien que pour Magda, une existence de rêve; +chaque jour ils se voyaient, passaient ensemble des heures, joie presque +aussi vive pour eux que leurs réunions au logis, le «là -bas» où venait +aboutir leur tendresse renaissante. Magda vivait dans une surexcitation +joyeuse; elle acceptait tous les projets, toutes les combinaisons +qu'inventait son ami, ne détruisait aucun de ses enthousiasmes par la +peur de sa réputation à sauvegarder, s'en remettant à lui pour veiller +sur son honneur. + +Dans cette parfaite entente, aucune imprudence de geste ou de parole +n'était commise. Lorsqu'ils voulaient être seuls, un rendez-vous les +réunissait au logis. + +Mais bientôt un besoin bizarre les entraîna à commettre des imprudences: +vêtue d'une robe que personne ne lui avait vu porter, enveloppée d'un +grand manteau, le visage dissimulé sous un voile épais, Magda pouvait +presque impunément courir tous les théâtres au bras de son ami; on n'eût +point reconnu en elle la femme correcte qu'était madame Leprince-Mirbel. + +Ainsi, de temps en temps, ils secouaient la monotonie de leur existence +par quelque escapade; ils allaient au cabaret, commandaient un dîner +drôle, composé de mets bizarres qui leur plaisaient, sans aucun souci +d'un menu bien ordonné. Chacun prenait des choses différentes, et +c'étaient alors des partages amusants, une vraie dînette coupée de +rires, de baisers envoyés du bout des lèvres dans l'espace, par-dessus +la table. Toute la jeunesse de Magda renaissait, s'épanouissait avec +des gaietés de pensionnaire. A son esprit positif elle imposait pour un +temps silence. Elle voulait jouir de sa vie d'amoureuse et, dans +l'exubérance de l'enthousiasme qu'elle y mettait, elle croyait arriver à +s'affranchir de son douloureux esprit d'analyse. Comme grisée par +l'amour jeune de Philippe et trouvant cette griserie délicieuse, elle +appliquait tous ses soins à la prolonger. + +Un soir qu'ils étaient au théâtre, cachés derrière les grillages d'une +baignoire, Philippe sortit à un entr'acte pour voir si personne, dans la +salle, ne les connaissait. Peu après il revint et dit à Magda que dans +une première loge, presque au-dessus d'eux, se trouvait Leprince-Mirbel +avec mademoiselle Mercédès. + +Ce danger frôlé n'effraya pas Magda. La vengeance probable suscitée par +la vanité offensée de son mari, s'il venait à la découvrir seule avec +Philippe, effaçait ses scrupules. Elle sourit, amusée de cette +coïncidence, avec un vague sentiment de satisfaction pour la revanche +qu'elle prenait enfin. + + + + +TROISIÈME PARTIE + + +Quatre années s'écoulèrent ainsi, inénarrablement bonnes pour Magda. Son +entourage, vaguement, devina un élément nouveau dans sa vie; mais comme, +avec un grand art, elle ne transforma aucune de ses habitudes, personne +ne chercha à découvrir quelles préoccupations nouvelles, parfois, +l'assiégeaient. + +Pourtant la fièvre d'aimer, l'exaltation où elle vécut pendant ces +quatre ans, lentement, tombèrent. Elle avait été jeune autant que +Philippe, l'instinct l'ayant poussée et entraînée, un instinct qui, +doucement, par la longue et toujours sûre possession, s'effaçait; elle +acquérait maintenant le sentiment réel de ce que, fatalement, +deviendrait sa vie par rapport à celle de Philippe. Il lui semblait +mieux voir la situation. Se reprenant à réfléchir, elle se reprit à +souffrir. A quarante ans, pleine d'amour grandissant, redoutant la ride, +l'effroyable ride dont rien ne la préserverait et qui détacherait d'elle +son amant, elle ne put demeurer insouciante et tranquille. + +Si Montmaur retardait d'un jour leur rendez-vous, Magda en ressentait +une douleur poignante; son esprit torturé lui créait mille chimères. +Pourtant il n'y avait au fond de tout cela que des nuances d'âme, d'une +âme inquiète et douloureuse. + +La ligne de conduite à suivre lui échappait. Quand il s'agissait de +Philippe elle perdait toute puissance pour diriger sa vie. Sa grande +passion n'était pas de la même qualité ni de la même intensité que celle +du jeune homme. Il l'aimait avec toute la jeunesse de son être, elle +l'aimait avec toute l'inquiétude du sien. Si, pendant un éloignement de +quelques jours, elle recevait de Philippe une lettre un peu détachée et +froide, elle éprouvait l'envie de lui crier une douloureuse réponse. + +Quelle torture pour elle de faire, alors, large part à ce certain +contraire qui demeure en toute âme humaine! Quel néant quand, le cÅ“ur +tout vibrant de doutes, il lui fallait écrire une réponse calme, douce, +confiante. + +Pour arriver à cette sagesse dans la passion, elle se rappelait les +sentiments exprimés devant elle par ses amis, l'exaspération où les +mettaient des plaintes semblables à celles qu'elle aurait voulu faire, +venant des femmes qu'ils aimaient ou avaient aimées, et tout le +désenchantement, toute la lassitude qu'ils ressentaient à cette pensée: +«Elle ne me croit pas» et leur conclusion: «A quoi bon, alors?» lui +revenait à l'esprit. + +Elle se souvenait encore des heures qu'ils venaient passer auprès +d'elle, l'indulgente amie, plutôt que d'encourir les ennuis d'une soirée +de récriminations chez leurs maîtresses, et aussi des boutades de Tanis, +disant entre deux bouffées de cigare: + +--«On devrait faire un plan d'éducation enseignant aux femmes qu'il faut +tendre à s'aimer confortablement, et doser la passion comme un poison.» + +Alors, avec toute sa science d'amoureuse, elle composait une lettre +gaie, croyante, les larmes aux yeux, le cÅ“ur broyé. Parfois, la +réponse arrivait telle qu'elle l'avait rêvée, telle qu'elle les aurait +voulues toutes, apportant de la joie pour chacune de ses heures, pendant +des jours. Mais quel supplice si la lettre ne contenait que de menus +faits juvéniles sans saveur pour un esprit de son âge! Bien que Magda y +trouvât, à la fin, des formules d'amour, son cÅ“ur, son vieux cÅ“ur, +en demeurait angoissé. + +L'expérience de la vie avait détruit, sans qu'elle s'en aperçût, la +simplicité de ses sentiments. Être simple, avoir la foi, combien cela +était difficile et torturant pour une expérimentée comme elle! Ce +détraquement moral, qui peut devenir une séduction pour un esprit mûr, +est presque un épouvantail pour un jeune amant. + +Il lui fallait donc avoir l'âme double et agir sous le coup de cette +dualité que Dante a oubliée dans son enfer: rester calme alors que son +cÅ“ur succombait d'inquiétude, croire avec enthousiasme ce qui lui +semblait un leurre, tant elle en sentait l'invraisemblance et l'inanité, +et tout cela sans fausseté ni mensonge, mais par charité pour Philippe, +par pitié pour elle qui s'était dit: «La longue durée de notre amour +sera l'excuse de ma faute.» + +Elle devait arriver à cette dépravation d'intelligence pour répondre au +cÅ“ur naïf de son ami qui l'aimait si simplement, si absolument +peut-être, qu'il lui donnait à peine la sensation d'être aimée, elle +dont le cÅ“ur était brûlé et ravagé d'amour. + +Enfin, la fêlure fatale se produisit. + +Un soir d'hiver, Magdeleine attendait Philippe dans le salon qui +précédait sa chambre et lui semblait plus à elle que le salon de +réception du rez-de-chaussée. Un luxe de fleurs l'enveloppait d'une +atmosphère parfumée; cette solitude augmentait le recueillement de sa +pensée tout occupée de Philippe. Chaque voiture qui passait devant +l'hôtel faisait battre son cÅ“ur; dans le silence de la nuit, elle les +entendait venir du bout de la rue. Combien de fois pensa-t-elle: «C'est +lui!» combien de fois son espérance fut-elle déçue? Le bruit sourd des +roues, le martellement du trot des chevaux sur le pavé sonore, +emplissait d'abord faiblement son oreille, puis grandissait, et de +nouveau se perdait en s'enfuyant. D'abord abandonnant son livre, elle +s'était levée pour les voir passer, fantômes noirs aux yeux brillants, +emportant dans leur course inconnue quelques vibrations de son cÅ“ur. +Puis, lasse à mourir et revenant s'asseoir sur le canapé bas tout proche +de la cheminée, elle s'inquiétait. Pourquoi, lui ayant promis cette +soirée, n'était-il pas là ? Pourquoi n'avait-il pas téléphoné, envoyé une +dépêche? Une angoisse lui venait de cette attente. Elle regarda tout à +coup le thé préparé sur une petite table, un tête-à -tête en argent +pareil à celui qu'ils avaient au «logis», et une sensibilité nerveuse la +gagnant, elle pleura. + +A ce moment, la porte du salon s'ouvrit; Magda se leva brusquement et +poussa une exclamation: «Enfin!» Mais elle retomba atterrée: le docteur +Fugeret se trouvait devant elle. + +--Ma pauvre amie,--murmura-t-il, confus, en +s'approchant--pardonnez-moi... je ne savais pas vous causer cette +émotion; vous l'attendiez, n'est-ce pas? Ah! Magda, j'ai surpris votre +cher secret ces temps derniers en vous voyant triste si souvent... mais +ce secret est bien gardé, mon enfant... et si j'en ai souffert, avouez +que je l'ai vaillamment dissimulé. + +Magda sanglotait; dans un geste d'abandon, elle appuya sa tête sur la +poitrine de Fugeret et se serra sur son cÅ“ur comme pour y puiser la +force de réagir. + +--Mon ami, mon ami, pardonnez-moi... Docteur, j'ai été bien heureuse +pendant quatre ans... oui, bien heureuse. Mais maintenant quelles +tortures! Je souffre et toutes mes souffrances viennent de moi, émanent +de moi seule, non de lui. Qu'ai-je à lui reprocher?... rien... rien que +des négligences. Peut-être même les a-t-il toujours eues?... mais +pendant ces quatre ans j'ai été folle, ivre d'amour; puis tout à coup, +devant les années venues, un doute terrible m'a prise... alors j'ai +analysé chacun de ses actes par rapport à moi... Ah! c'est le +châtiment!... Docteur, un mot de foi, un mot de paix, qui donne à mon +cerveau, à mon cÅ“ur, la sensation bienfaisante d'une âme qui me +comprenne mieux que moi-même et me guérisse de moi!... Oui, oui, prenez +ma tête entre vos mains, c'est elle qui me torture, car mon cÅ“ur aime +simplement et il croit, lui! + +--Mon enfant, j'aurais voulu vous voir continuer de vivre parmi nous +sans amour, parce que vous êtes de ces êtres d'une intelligence qui +domine tout instinct. Votre foi dans l'amour devait fatalement +s'éteindre et vous laisser désenchantée. Je prévoyais les douleurs de +votre esprit reprenant le dessus sur ce principe sensuel qui était en +vous, à votre insu, et que Philippe, seul, a eu le pouvoir d'éveiller, +non à cause de son mérite transcendant, mais parce qu'il est le mâle +jeune, poussé stupidement, peut-être sublimement, par l'instinct, cet +imbécile instinct, notre maître à tous, qui fait que nous nous +accouplons comme des bêtes et perpétuons ainsi une race abâtardie, +décadente, impuissante bientôt, si les grands mouvements sociaux ne +viennent y mettre à temps bon ordre. Mais puisque vous voilà dans ce +stupide engrenage, que le mal est fait, il faut en tirer parti. Tâchez +d'accepter la situation sans révolte de tout votre être et prenez une +décision. Voulez-vous rompre? + +--Rompre? mais... mais... j'aime, docteur, j'aime Philippe par-dessus +tout... + +--Et lui? + +--Lui? Mais il m'aime aussi de toute son âme. + +--Alors quoi? + +--Quoi?... rien! Et c'est bien cela qui est horrible. Je sens ma vie +murée, barrée par mon mariage, par ma réputation que je dois garder +intacte aux yeux du monde. Cela m'entrave et fait que mon amant +m'échappe. Et puis je vieillis et il reste jeune, superbement jeune. Je +me sens jalouse, inquiète, sans avoir une preuve contre lui; parfois, je +lis dans son attitude un brisement, un ennui, une accoutumance de moi +qui laisse son cÅ“ur et son esprit libres... Alors, j'appréhende +l'abandon prochain, fatal, et je sens que j'aime encore trop violemment +pour pouvoir l'accepter. + +--Diable!... que faire? quel conseil vous donner? Voyons, mon enfant, +voulez-vous que, très délicatement, je sonde le cÅ“ur de Philippe? +S'il vous aime toujours comme autrefois, vous n'aurez aucune raison de +continuer à souffrir. Si au contraire... eh bien, il faudra aviser au +moyen de vous guérir, ma chère Princesse! Dans tous les cas, comptez sur +mon dévouement absolu. + +--Merci, merci, mon ami... mais dites-moi, Tanis, Biroy, Governeur, +ont-ils comme vous surpris mon secret? + +--Non; je suis sûr que non. Vous oubliez qu'il entrait pour moitié au +moins d'amour paternel dans mon amour pour vous; cet amour-là m'a révélé +votre situation vis-à -vis de Philippe. C'est certainement le plus +clairvoyant des amours et aussi le plus sérieux, le plus durable. Mon +enfant, reprenez courage, confiez-moi vos peines, elles vous accableront +moins, et mettez mon dévouement à toute épreuve. + +--Merci, mon ami. Ah! vous m'avez déjà un peu consolée; je me sens moins +triste depuis que vous êtes là , moins malheureuse. Prenons le thé, +voulez-vous? + +Elle se leva et prépara la chaude boisson. Calmée, apaisée, tout son +charme d'autrefois s'irradiait d'une grâce de plus: la langoureuse +expression d'un cÅ“ur souffrant. + +Cette soirée s'acheva paisible; Magda reprit courage. Le matin, à son +réveil, une lettre d'excuses très tendres de Philippe acheva de la +consoler; il lui demandait de le rejoindre au logis dans la journée. +Elle y alla; Philippe qui se sentait un peu coupable de sa désertion de +la veille, fut plein de tendresse et d'amour, amour qu'il ressentait +d'ailleurs. Magda, malgré ses quarante ans, était encore remplie de +séductions. Tandis que la pauvre tourmentée se débattait contre ses +doutes, contre ses frémissements avant-coureurs de la souffrance, +Philippe se disait que jamais il ne trouverait dans aucun cÅ“ur une si +délicate entente de la tendresse. Il s'étonnait même, tenant ce corps +souple et encore si jeune entre ses bras, d'avoir pu chercher à +s'affranchir de son joug. Il se demandait pourquoi il ne se laissait pas +tout simplement aller à cet amour dans lequel il trouvait des bonheurs +qu'aucune femme jusqu'ici, si jeune et si belle qu'elle fût, n'avait eu +le pouvoir de lui faire oublier. La parité de sentiments, de pensée, +d'entente, qui était entre elle et lui, nulle autre ne la lui donnerait. +Alors pourquoi la tromper, pourquoi? + +Quelque chose qui n'était pas encore l'indifférence mais qui pourtant +n'était plus l'amour s'insinuait en lui. Deux âmes fines comme les leurs +étaient seules aptes à sentir cette nuance qui transformait peu à peu +leur amour en habitude; encore ne le formulaient-ils ni l'un ni l'autre, +et dans tous ces sentiments étrangement subtils, l'âge de Magda, ces +douze ans qui les séparaient, l'opinion du monde sur les unions mal +assorties, lentement creusaient un abîme. + +Et Philippe, malgré tout, ne pouvait se détacher d'elle. Il +s'abandonnait volontairement à des griseries d'amours faciles, croyant +ainsi secouer l'enveloppante tendresse dans laquelle le tenait Magda; +mais chaque fois, il sortait écÅ“uré de ces débauches, avec une grande +honte de lui, tout prêt à en faire le cruel aveu à son amie, se sentant +si irrémédiablement uni à elle qu'il redevenait fidèle pour un temps. + +Puis, peu à peu, un travail occulte reprenait sa pensée; les banalités +que le monde murmure s'emparaient de son esprit, il se disait: + +«Ma vie sera perdue, mon avenir sera gâché; plus je retarde la rupture, +plus difficile elle deviendra. Magda, pourtant, est encore si +séduisante, si délicieusement femme et d'un esprit si élevé! Jamais je +n'ai rencontré ni ne rencontrerai un amour aussi vigilant, une +tendresse aussi dévouée... et puis si elle allait en mourir?» + +Avec la divination que donnent les souffrances du cÅ“ur, madame +Leprince-Mirbel comprit l'état d'âme de Philippe. Mais au lieu de +s'abandonner à ses angoisses, elle voulut lutter contre elles. Depuis +des années elle ne recevait plus qu'à de très longs intervalles la foule +de ses relations mondaines; elle annonça qu'elle allait donner une fête +et, au grand étonnement de son studieux cénacle, sembla prendre plaisir +à l'organiser. Pendant quinze jours, les préparatifs en amusèrent +Philippe qui se dépensa en courses de toutes sortes, ce qui le ramenait +constamment auprès de Magda afin de prendre ses instructions ou lui +rendre compte de ses démarches. + +Elle vit là une mine à exploiter pour le retenir. Mais ces grands raoûts +ayant fini par la fatiguer et l'ennuyer, elle eut chaque vendredi des +réunions intimes où n'étaient admis que des hommes supérieurs. Ce furent +des soirées exquises: les mondains coudoyaient les artistes, chacun +dépensait son esprit ou sa science; quelques femmes jeunes, jolies, +élégantes y mettaient une note gracieuse. En voyant combien ces réunions +étaient recherchées, Philippe s'enorgueillit de Magda avec une fierté +juvénile qui emplit de joie le cÅ“ur de celle-ci. Bientôt ses +réceptions ne lui suffirent plus, elle les fit précéder d'un dîner. Elle +eut, pour occuper l'attention du monde, mille inventions charmantes, mit +à la mode le menu russe, le menu italien, le menu hongrois, le menu +grec, et fit venir des mets recherchés de chacun de ces pays. Le chef de +tante Rose se multiplia et lui fut même disputé. + +Un soir, malgré tous ces raffinements, Philippe parut soucieux au sortir +de table; Fugeret, qui suivait cette lutte avec inquiétude, ayant +surpris l'anxiété de Magda, s'approcha d'elle et lui dit: + +--Qu'avez-vous? Ce dîner russe a été merveilleux et vous semblez +préoccupée, pourtant? + +--Ah! docteur, regardez-le... il a l'air ennuyé, triste... je donnerais +mes cheveux pour qu'il ait seulement trouvé le café bon! + +--Eh bien, cette fois vous vous égarez, ma chère! il est jaloux, votre +beau Philippe, tout simplement. + +--Jaloux, jaloux?... je meurs de joie... mais de qui, mon Dieu, de qui +peut-il être jaloux? + +--Du premier secrétaire de votre ambassadeur d'Espagne, ce jeune marquis +avec sa figure de Maure; ses yeux ne vous ont pas quittée une minute +tout le temps du dîner et Marie-Anne Danans, sans malice, tout à +l'heure signala cet hypnotisme à Philippe. Son café eût été de la +chicorée pure, il ne s'en serait pas aperçu. Voyez comme il guette +l'Espagnol! Voulez-vous suivre mon conseil?... Allez vers la gerbe de +roses que vous a envoyée Tanis et, sans avoir l'air de rien, dépiquez sa +carte qui est restée épinglée sur les rubans, rapprochez-vous ensuite de +la cheminée comme pour l'y jeter... je vous offre une discrétion si +Philippe ne quitte pas la conversation très intéressante de Biroy pour +vous rejoindre. + +--Ah, docteur, quel petit moyen! + +--Bah, chère enfant, tous les moyens sont bons pour garder un cÅ“ur +dont on ne peut se passer. + +Magda hésita un instant, puis un sourire illumina son visage et, d'un +geste résolu, elle rejeta sa tête en arrière et se dirigea lentement à +travers les groupes, la traîne de sa robe en brocart d'argent frôlant +lourdement le tapis, vers la gerbe embaumée. Avec une dernière +hésitation involontaire, mais qui rendait sa démarche encore plus +concluante pour un amoureux, elle détacha la carte, la tint cachée dans +sa main parmi les dentelles de son mouchoir et, sans oser regarder +Philippe, s'approcha de la cheminée. Il y arriva en même temps qu'elle. +La pauvre femme sentait son cÅ“ur battre à lui briser la poitrine; +elle rougit et regarda le jeune homme dont les yeux étaient ardents, +presque durs. Il murmura: + +--De qui sont ces fleurs? + +--Quel air étrange vous avez... elles m'ont été envoyées par Tanis... + +--Ah?... Voulez-vous me donner cette carte? + +Magda fit le geste de la jeter au feu, puis comme se ravisant, dit +froidement: + +--La voici, monsieur. + +A peine y eut-il jeté les yeux que pris de honte pour l'action qu'il +venait de commettre, et, avec dans la voix un tremblement dont +tressaillit son amie: + +--Pardon... pardon, Magda... mais je souffrais... je vous aime tant! + +Leurs regards se rencontrèrent, se fondirent; ils y lurent la même +aspiration qui les étreignait d'une ivresse semblable à celle des +premiers jours de leur amour, et restèrent ainsi un moment, muets, +heureux. + +Philippe demanda: + +--Demain de bonne heure au logis, dites? je vous attendrai et, si vous +voulez, nous y déjeunerons. + +Magda répondit oui de la tête, trop joyeusement émue pour parler; puis, +reprenant sa marche à travers le salon, elle rejoignit Fugeret qui +s'était réfugié dans l'embrasure d'une fenêtre. Radieuse, elle murmura: + +--C'est moi qui ai perdu, ami. Ah! je suis heureuse, bien heureuse +grâce à vous... tenez, je lui tourne le dos, n'est-ce pas? eh bien, son +regard m'enveloppe, je le sens, il me brûle de la tête aux pieds, j'en +frissonne... + +--Princesse, princesse, vous avez de ces joies et elles ne vous rendent +pas plus sage pour supporter vos souffrances? Ah, mon enfant, de quoi +vous plaignez-vous? Mais aimer et être aimée comme cela pendant un mois +seulement et mourir après si l'on veut! + +--Oui, mourir... mais vivre sans cela après avoir connu cela... c'est +plus douloureux que la mort... + +Ils furent interrompus par Jules Governeur: + +--Eh bien, vous avez des idées gaies, vous deux! C'est le caviar et les +truites de la Néva qui vous amènent à ces dissertations lugubres? J'ai +la digestion moins amère, moi! + +--L'abbé, dit Magda, ne vous moquez pas; nous parlions de choses du +cÅ“ur et comme vous n'avez pas de cÅ“ur... + +--Pardon, pardon, dites que je n'en ai plus... J'en avais un, je vous +l'ai offert, madame, vous n'en avez eu nulle souciance; mais par esprit +économique, sans doute, vous l'avez gardé... et vous avez bien fait de +le garder; qu'est-ce que j'en ferais, je vous prie? Et il est si bien +chez vous! Mais alors, princesse exquise, princesse de pourpre et d'or, +soyez logique, quoique femme, et ne me reprochez pas de n'en point +avoir! + +Magdeleine, souriante, lui prit le bras et ils allèrent s'asseoir sur un +canapé. Philippe quelques instants après s'installa derrière eux; elle +sentait son souffle l'effleurer, un énervement très doux l'enivrait. + +C'est ainsi que, de loin en loin, la chaîne des renaissantes voluptés +les rivait de nouveau l'un à l'autre, et, tous deux, en s'arrachant à +l'engourdissement où ces heures d'infinie tendresse les plongeaient, se +contemplaient étonnés, Magda, d'avoir douté de Philippe, Philippe, +d'avoir cherché l'amour loin de Magda. + + + + +QUATRIÈME PARTIE + + +Madame Leprince-Mirbel entra alors dans une phase de relative sagesse, +confiante en son pouvoir, sentant que jamais Philippe ne se détacherait +d'elle. + +Toutes ses facultés furent appliquées à varier à l'infini la félicité de +leurs deux vies, et, guidée par son cÅ“ur, elle accomplit des +merveilles. Depuis la tenue de sa maison jusqu'au choix de ses relations +et la composition savante de ses toilettes, tout fut d'un art, d'une +science à éblouir les plus raffinés. + +Grande, mince, sa taille, sa démarche, lui donnaient une allure jeune. +Pour augmenter l'éclat de ses yeux, pour tendre sa peau, où quelques +rides se dessinaient, elle prit chaque jour des gouttes d'arsenic. +L'expérience lui ayant démontré qu'elle vieillirait plus vite en se +livrant à l'inquiétude, elle essaya de la bannir de sa pensée et +s'appliqua à n'être ni trop aimante, ni trop dévouée, surtout point +exigeante. Elle voulut être calme, malgré les tourments de son cÅ“ur, +pour demeurer belle. Luttant contre la vie qui dégradait chaque jour son +Å“uvre, elle parvint à rester la séduisante, l'irrésistible Princesse +de ses amis. + +Fugeret, avec un dévouement de cÅ“ur admirable, l'entretenait dans ses +idées de défense contre les ravages du temps. Son amitié enthousiaste et +vaillante ranimait les efforts continus de Magda pour conserver son +amant. + +Pourtant, quelque chose était entre eux, Philippe en avait conscience. +Il n'aimait pas moins, il aimait autrement; c'était un besoin de +câlinerie, de tendresse presque filiale, qui l'attachait maintenant. +Magdeleine était le refuge, l'amie consolante dont il n'aurait su se +passer. + +Celle-ci plaçait toute sa dignité, tout l'honneur chancelant de sa vie, +dans la durée de son amour. Rien ne la détournait de ce but; elle +voulait surtout qu'il restât unique dans le cÅ“ur du jeune homme. Son +ineffable joie était de se sentir haut placée dans l'âme de son ami. Sur +lui, elle concentrait tout son bonheur, toutes ses joies, toutes les +ressources de son esprit, et faisait de l'existence de Philippe une +suavité. + +Toujours et fatalement, il retournait à elle. Parfois, pourtant, il se +révoltait en lui-même contre ce «collage», terme de cruauté brutal et +vulgaire qui, seul, dépeint exactement ces situations. Alors, pour +secouer le joug, il voyageait. Mais constamment il revenait chercher +cette atmosphère spéciale dont Magda l'entourait et hors de laquelle il +ne vivait pas bien, tant est grande, sur certains esprits, la force de +l'accoutumance. + +Très fine, Magda avait deviné, senti, ces tentatives d'arrachement. Par +une volonté puissante, elle cherchait à s'habituer à être mal dans l'âme +de Philippe. Elle en était arrivée à cette surexcitation cérébrale qui +enfante des chimères et combat la réelle souffrance. + +Madame Mirbel mit en pratique cette maxime de Montaigne: «Que pour le +proufit des hommes il est souvent besoing de les piper.» Elle ne montra +plus ses vraies jalousies, sachant que tout grand sentiment douloureux +choque et blesse celui qui l'a fait naître. Avec une coquetterie voulue +qui la rendait charmante, elle simulait des scènes de jalousie à faux +et lorsque, flatté, Philippe souriait de cette inquiétude qui +n'entravait pas sa liberté, Magda se laissait persuader de l'innocence +de son amant et jouissait de la tendresse infinie qu'il mettait à la +convaincre. + +Une grande sagesse l'induisait à s'attendre aux désillusionnants +accueils qu'il pourrait faire à toutes les joies qu'elle lui préparait. +Depuis la robe dont elle se vêtait parce qu'il en avait aimé la nuance, +jusqu'à l'arrangement de ses cheveux, la forme de ses souliers, la +délicatesse du parfum qu'elle vaporisait sur elle et autour d'elle, tout +lui était matière à le combler de soins et d'amour. + +Lorsque, anxieuse, elle l'attendait à dîner, elle pensait: + +«Il ne verra rien de ces choses faites pour lui, il entrera et +regrettera de n'être pas ici ou là , ailleurs, assurément.» + +Et quand, arrivé, Philippe jouissait de ce décor et l'en félicitait, +elle se sentait heureuse. Elle savait que les impressions tiennent à un +rien chez un artiste, qu'un grain de sable, souvent, détruit l'équilibre +de son humeur; il est malheureux, souffre et fait souffrir pour un +tabouret contre lequel il se heurte en entrant, pour une mouche qui se +pose obstinément sur le livre qu'il lit, pour un bruit discordant qu'il +perçoit, car ses désirs vont toujours au delà de la réalité des choses. + +Guidée par sa passion, Magda arrivait donc à faire ce qui était utile à +l'intérêt de son amour. Elle lisait dans le cÅ“ur de Philippe, +devinait s'il avait l'âme émue, si elle pouvait lui dire des mots +tendres, ou si, au contraire, elle devait rester silencieuse. Chaque +fait, se dressant dans sa vie par rapport à son ami, lui devenait un +sujet d'analyse et d'étude. Elle était aux écoutes de ses impressions à +lui, gaie s'il était gai, triste s'il était triste, et allait se +subtilisant de plus en plus. + +Lorsque l'attitude de Montmaur le montrait confiant, subissant comme +autrefois son charme, Magda, rassurée, lui donnait alors de si précieux +enchantements, l'enlaçait de voluptés si diverses, qu'il restait des +jours, des mois, imprégné d'elle et repris tout entier par son amour. + +Elle devenait alors nécessaire à sa vie, et cela aurait été un +arrachement de tout son être si, à ce moment, il lui eût fallu la +perdre. Il avait des remords de la tromper, et pourtant il la trompait. +Pourquoi cette misérable obligation du mensonge? Comment lui expliquer +qu'il l'aimait, qu'il n'aimait qu'elle, uniquement elle, mais que +d'autres curiosités lui étaient venues? Un appétit insatisfait d'une +multitude de sensations et de jouissances le poussait, l'entraînait +malgré lui. Quelles raisons eût-il pu donner à Magda de cet état d'âme? +Aucune... et cela le désespérait. + +Il éprouvait le besoin d'une vie amoureuse plus active: emmener sa +maîtresse souper avec des camarades, s'en parer devant eux, cela était +agréable à Philippe. Tant que sa grande jeunesse l'avait laissé craintif +de cette existence libre au grand jour, toute de fêtes, Magda avait été +pour lui la maîtresse rêvée. Maintenant, il lui devenait pénible de la +quitter à l'instant même où il aurait voulu lui faire vivre sa vie. Ces +heures d'amour choisies par avance, dont le moindre motif, une visite, +un malaise, empêchaient la réalisation, l'obligation de se réunir dans +le jour pour ne pas éveiller les soupçons de leur entourage, tout cela +l'énervait. Bien des fois, étendu aux pieds de son amie, il lui avait +demandé: + +--Magda, restez! il sera temps de nous quitter demain... + +La pauvre femme souffrait de ces séparations plus encore que lui +peut-être. Les motifs qui les obligeaient à se mettre en garde contre +les curiosités ou les médisances possibles, devenaient, à la longue, une +cause de refroidissement entre eux. + +Un jour, elle dit: + +--Nous avons l'air d'être condamnés à l'amour! + +Et des larmes perlèrent, au bord de ses yeux. + +Certains soirs où, chez Magdeleine, restés seuls dans le salon, ils +causaient, les pieds sur les chenets, échangeant leurs pensées dans +l'intimité du tête-à -tête, enveloppés d'une même alanguissante et +parfaite entente d'esprit et de cÅ“ur, et qu'il leur eût été +infiniment doux de prolonger ces heures jusqu'à l'éclosion de tendresses +inconsciemment convoitées, il fallait cependant que Philippe +s'éloignât, emportant le trouble d'un désir éveillé par Magda et qu'il +allait peut-être reporter à une autre. + +Qu'importe demain? L'heure ajournée pourrait-elle reparaître telle +qu'ils la laissaient? Demain?... hélas... les sensations se dissipent, +s'effacent, se perdent et ne renaissent jamais semblables. Qu'importe +l'an, le mois, le jour, l'heure? C'est la minute, l'unique minute, celle +qui détient le bonheur, qu'il faut savoir vivre, qu'il faut avoir le +courage de saisir, où qu'elle se présente, en dût-on mourir. + + * * * * * + + * * * * * + +Insensiblement, Philippe s'était donc laissé entraîner; la pensée que +Magda, seule, possédait son cÅ“ur, calmait ses remords. D'abord, il +avait passé des heures charmantes avec des femmes de rencontre, puis peu +à peu il s'était lassé de leur ignorance, de leur sottise ou de leur +cabotinisme, des prétentions et de la vanité de celles d'entre elles qui +étaient instruites ou intelligentes. Il cherchait autre chose, +s'écÅ“urait des sourires qui se paient et revenait toujours à +Magdeleine, un peu navré et honteux de constater que sa vieille +maîtresse, dont il ne pouvait s'empêcher de se sentir las de temps en +temps, restait malgré tout la dispensatrice de cette rare et +merveilleuse plénitude de sensations: l'ivresse des sens jointe à +l'ivresse de l'âme. + +En toute sincérité il lui disait: + +--Vous êtes en moi comme mon sang; rien ne peut m'arracher de vous. + +Magda, victime de son inextinguible tendresse, fut longtemps sans +découvrir le grand détachement d'elle qui s'opérait en Philippe. +Aveuglée par sa foi, sans se défier de lui, à l'exemple des mères elle +voyait mal ces transformations morales, et ne s'apercevait pas que son +amour, qui, pendant un temps, avait garanti de toute corruption l'âme du +jeune homme, devenait impuissant à le détourner des curiosités +inhérentes à son âge, curiosités d'abord insatisfaites ou endormies, +dont elle avait retardé l'éclosion. Mais l'enfant s'était fait homme, +et, de cet esprit pur, occupé seulement de son amour et de son art, +surgissait tout à coup l'être repris par la vie, ramené à ses égoïsmes, +au souci de son avenir, ambitieux de fortune et d'honneurs, +préoccupations qui, lentement, tuent toutes les probités, tous les élans +généreux. + +Il était devenu celui dont le cÅ“ur demande plus qu'un cÅ“ur et ses +désirs se multipliaient. La pauvre femme commençait à cruellement +souffrir. L'idée d'un partage possible la faisait tressaillir de dégoût, +elle n'y voulait pas croire, elle n'y croyait pas; et pourtant Philippe +lui échappait. Elle se persuada, alors, qu'il n'était occupé que de son +avenir, de son travail, et se fit ambitieuse pour lui, attirant chez +elle les maîtres peintres, les choyant, s'intéressant à leurs Å“uvres. +Avec un soin infatigable, une préoccupation constante du bonheur de son +amant, avec une finesse, une intelligence, un génie maternels, elle le +poussa à l'étude. Elle fit faire discrètement et par les pairs de +Philippe, du bruit autour de son nom, préparant ainsi sa célébrité. +Parfois, il venait lui redire tel propos tenu à son sujet par tel chef +d'école, et Magda y retrouvait l'expression de la pensée suscitée par +elle. Avec une ruse charmante, elle s'extasiait, ravie vraiment de +sentir son amour servir de marchepied à Philippe pour son avenir. + +Il exposa, il vendit même. En dehors de son talent très réel, il fut +bien lancé. Le public s'accoutuma à son nom, et bientôt il se vit +classé parmi les jeunes «arrivés», à la suite d'un Salon où il avait +présenté un très beau portrait de sa mère. + +Magda triomphait en lui, il était son Å“uvre d'amour. Mais le succès +de son ami devint pour elle une source de douleur. Philippe, recherché, +attiré, courtisé, lui appartenait moins. Pour le voir plus souvent, elle +alla dans le monde. Presque chaque jour, le jeune homme arrivait chez +elle, le soir, vers dix heures, causait, prenait le thé, la quittait, +puis la rejoignait soit en soirée, soit au bal. Ces minutes, pendant +lesquelles Magda le contemplait éprise de tout lui, le trouvait beau, le +sentant bien à elle, la ravissaient. + +Une nuit qu'en toilette pour le bal ils attendaient l'heure de se +quitter et l'heure de se rejoindre, Magda eut une joie délirante en +entendant Philippe dire: + +--Que vous êtes belle, ce soir! Je ne veux pas que d'autres vous +voient... si nous n'allions pas à cette fête? + +Afin de ne pas laisser voir son bonheur elle répondit coquettement: + +--Pourquoi? si je suis belle, c'est l'instant de me montrer. Partons +vite au contraire. + +--Non, je vous veux à moi seul, pour moi seul. Allons là -bas, dites, +Magda? + +Elle fit quelques faibles objections, car elle avait l'art de se faire +désirer toujours, de ne pas saisir le caprice au vol afin qu'il devînt +plus qu'un caprice, mais ce fut juste le temps voulu pour donner à leur +escapade le charme d'un plaisir ardemment attendu. + +S'enveloppant de sa longue pelisse doublée de chinchilla, elle la serra +frileusement contre elle, et sembla toute juvénile et délicatement mince +dans les reflets pâles et chatoyants de cette sortie de bal. Le trajet, +dans le coupé de cercle de Philippe, lui parut un enchantement; il +l'avait prise dans ses bras et la tenait blottie sur son cÅ“ur. + +Ces recrudescences de tendresse plongeaient Magda plus avant dans ses +illusions, qu'elle maintenait contre tous les sages conseils de sa +raison. Elle avait alors quarante-six ans. Bien qu'en réalité elle ne +parût pas son âge, elle était trop intelligente pour ne pas voir toutes +les imperceptibles flétrissures qui, lentement, la faisaient vieille. + +A trente-quatre ans, un homme est superbement jeune. La différence d'âge +entre Philippe et elle s'accentuait et lui devenait terrible à +supporter. Un jour, tante Rose ayant à lui parler entra chez elle au +moment où, aidée de sa femme de chambre, elle achevait les infinis soins +de toilette qu'elle avait coutume de prendre. + +--Mais, Magdeleine,--s'écria tout à coup sa tante,--tu es folle de ton +corps! ce n'est pas aux pieds du Christ que tu répandrais les parfums, +mais sur toi-même. + +Folle, oui, elle l'était... mais de lui, de son bien-aimé Philippe. + +Elle se sentait si heureuse lorsqu'il aimait son parfum, lorsqu'il +s'apercevait qu'une robe, un chapeau lui seyaient bien; et pourtant cela +lui démontrait cruellement la différence de leur amour. Elle l'aimait, +lui, en dehors de toutes recherches de coquetterie, elle aurait accepté +qu'il fût considéré comme étant sans talent et laid, et que personne, +hors elle, ne s'aperçût de sa valeur morale, de sa beauté physique. Elle +l'aimait en dehors de toutes conventions, de toutes lois sociales et +humaines, avec un dévouement absolu, une entière abnégation, puisque, +ignoré, il eût été plus à elle, et que malgré cela elle employait tout +son génie de femme, toutes ses influences, toutes les séductions de sa +vie luxueuse, à le pousser vers la fortune et la gloire. + +Magda demeura dans cette phase sinon heureuse, du moins supportable, +pendant trois ans. Sans que rien semblât changé dans l'attitude de +Montmaur, ses quarante-neuf ans la faisaient anxieuse de l'avenir. Un +chagrin la hantait; elle avait des tristesses accablantes. Il lui +semblait voir flotter dans l'air, autour d'elle, l'implacable sentence: +«Tu vieillis!» Elle étudiait chacune de ses rides, les moindres +flétrissures de sa chair. + +Un soir qu'ils devaient se rejoindre dans un bal donné par madame de +Nérans, Magda se sentit découragée. Les nombreuses lumières de son +cabinet de toilette, le jeu savant des glaces, lui montraient un visage +si douloureux qu'elle désespéra d'y amener l'éclat factice que sa +volonté conquérait encore sur lui parfois. Tout près du miroir, elle +regardait son front que deux rides creusaient, elle comptait les plis +légers des commissures de ses yeux; l'air las répandu sur son visage la +vieillissait peut-être plus encore que les rides; mais la pensée de voir +Philippe l'emporta sur ces décevantes investigations. Usant d'artifices, +avec un art surprenant, elle se fit le visage; l'Å“il, allongé par un +peu de noir bleuté, se détacha brillant sur le ton mat de la poudre de +riz habilement étendue sur la peau. Pour dissimuler les rides du front, +elle ébouriffa ses cheveux en une masse vaporeuse et sortit de ce +travail si délicieusement fraîche que sa femme de chambre s'en extasia. + +Lorsque, prête à partir, madame Mirbel se regarda, elle sourit: ses +épaules, ses bras, qui étaient restés beaux, complétaient l'illusion de +cette jeunesse factice. Ses lèvres rougies donnaient de l'éclat à ses +dents; ayant la volonté d'être belle, elle l'était. + +En entrant au bal, elle aperçut Philippe qui valsait. Quand il passa +devant elle tenant enlacée une jeune fille, son supplice recommença; +une jalousie terrible lui étreignit le cÅ“ur; ce couple si jeune la +faisait se trouver si vieille! Que lui importaient les éloges recueillis +à l'instant sur son passage? Sa vie se disjoignait de la vie de Philippe +de toute la différence de leur âge. Sans songer que l'amour du jeune +homme s'adressait à son cÅ“ur, à sa grande valeur morale et +intellectuelle, au prix de son esprit elle eût voulu avoir vingt ans +avec les gaucheries, les naïvetés des petits êtres tournoyants qui se +remuaient devant elle, d'où les rires partaient comme des fusées, sans +motif, pour un rien: une lame d'éventail brisée, une chaise bousculée, +une fleur tombée d'un corsage. Ces choses et bien d'autres encore +n'eussent pas mis un sourire sur ses lèvres, à elle! Ces fillettes, +qu'elle aurait voulu dédaigner, lui paraissaient séduisantes et, malgré +sa droiture, une sourde convoitise les lui faisait envier, si fraîches +entre les bras de leurs valseurs. + +Elle alla se dissimuler dans un petit salon presque obscur, séparé de la +salle de danse par une simple draperie. Governeur et Tanis, rencontrés +là , l'y suivirent. Leur amusante conversation dissipa pour un temps sa +tristesse, mais ils la quittèrent. Se renversant alors dans un fauteuil, +elle songea, la pensée bercée par le rythme des danses. Une voix de tête +dont elle ne connaissait pas le timbre, la tira de sa rêverie en +prononçant son nom. + +--Tiens, où est donc madame Leprince-Mirbel? + +--Elle a dû quitter ce salon... + +Cette fois, Magda reconnut la voix de Philippe. Ils se reposaient un +moment lui et sa danseuse, avant de se mêler aux autres couples. Magda +prêta involontairement l'oreille et entendit la jeune fille demander: + +--Cette disparition ne vous inquiète pas plus, monsieur? + +--Pourquoi m'inquièterait-elle, mademoiselle? + +--Je ne sais pas, moi... mes amies d'Istres m'ont dit que vous étiez un +grand ami de cette dame. + +--Oui, un grand ami bien humble parmi tous les grands amis qui +l'entourent. + +--Bien humble, mais bien cher... les d'Istres m'ont encore dit qu'elle +vous aime beaucoup... oh! comme un fils, par exemple, ajouta-t-elle en +voyant l'imperceptible mouvement qu'avait fait malgré lui Philippe, car +elle est bien plus âgée que vous, n'est-ce pas? + +--A peine de quelques années, mademoiselle... + +--Ah?... je la croyais plus vieille... on dit qu'elle est très +séduisante, qu'elle a beaucoup de charme; les femmes ne l'aiment pas, +vous savez, parce que les hommes chantent ses louanges... Moi, je la +trouve très bien... oh! on sent qu'elle lutte... Ainsi, les dentelles, +le tulle dont elle s'enveloppe toujours, sont d'un art!... c'est drôle +que presque tous les jeunes hommes aiment les vieilles femmes! + +--Les hommes, mademoiselle, n'aiment pas la «vieille femme» en aimant +madame Leprince-Mirbel; ils aiment un esprit élevé, un cÅ“ur, une âme, +au-dessus de tous et de toutes, un être doué d'une intelligence si +supérieure que je renonce à vous la dépeindre, votre jeunesse un peu... +inexpérimentée ne saurait me comprendre. + +--Vous me croyez donc bien sotte, monsieur? + +--Sotte, que non pas! quoique la sottise soit, à tout prendre, meilleure +à rencontrer que la malveillance. + +--Vous me trouvez méchante, alors? + +--Mon Dieu, mademoiselle, puisque vous m'avez fait l'honneur de me +confier vos petites appréciations, je veux bien vous dire que je ne vous +trouve ni méchante ni... rien enfin, seulement jeune... très jeune. La +jeunesse devrait être naïve et bonne... la vôtre est peut-être un peu +avancée pour son âge. Méditez ceci, mademoiselle: il faut être une +grande personne très experte pour jouer impunément avec le feu... car il +brûle. + +Sa voix avait pris un ton dur; ils s'éloignèrent. + +Magda se leva et ayant, d'une main un peu tremblante, écarté légèrement +la tenture, vit Philippe reconduire la jeune fille à sa place. La +pauvrette paraissait toute confuse; c'est à peine si elle répondit au +profond salut que lui fit son danseur en la quittant. + +Tout ce que le monde cache de haine sourde, de jalousie basse, de +méchanceté hypocrite, surgissait tout à coup aux yeux de Magda. Ainsi +flagellée par les propos de cette enfant, certainement inconsciente du +mal qu'elle venait de faire, la pauvre femme, le cÅ“ur défaillant, +aurait voulu fuir; elle avait chaud et des frissons la secouaient. + +La misère de sa vie lui apparut. Aimer et vieillir, n'est-ce pas un +supplice toujours renaissant? elle sentait qu'il lui fallait se détacher +de cette pensée pour éviter la fatigue et la ruine complète de son +corps, et, par une coïncidence douloureuse, tout l'y ramenait dès +qu'elle tentait d'y échapper. + +Rentrée dans son hôtel, elle passa la nuit à remuer ces tristesses et ne +put s'endormir qu'à l'aide de l'éther. Avant que le sommeil vînt, dans +la demi-hallucination de cette subtile ivresse qui donne la conception +de problèmes facilement résolus, elle se demanda pourquoi elle +persistait à aimer. Puisque son corps se flétrissait, il fallait s'en +dépouiller, ne le compter pour rien, ne donner à Philippe que la pureté +d'une tendresse d'âme. Rien ne la ferait plus souffrir alors. Philippe +serait vraiment et chastement la joie de sa vie. Elle s'endormit ayant +pris la résolution de se conformer à cette ligne de conduite. + +Le matin au réveil, elle retrouva une à une ses pensées de la nuit et +fut étonnée du calme relatif où elles la laissaient. Oui, elle se +détacherait de Philippe, ne voulant pas qu'il la précédât dans ce +renoncement. Cette jeune fille, en critiquant son âge, lui avait donné +la peur horrible d'un dégoût possible venant de son amant. Ne lui +faudrait-il pas, tôt ou tard, renoncer à ses caresses? Il était donc de +toute habileté d'aller au-devant de cette phase et, avec toute la grâce, +toutes les séductions encore en son pouvoir, de transformer leur amour +en amitié. + +Cela lui déchirait le cÅ“ur, mais cette abnégation étant la seule +manière de conserver Philippe, Magdeleine s'y résolut. + +Toute sa journée se passa, à méditer, à retourner en tous sens ce +douloureux projet. + +On était au printemps, cette jolie saison fraîche et ensoleillée, qui +nous fait vivre dans des contrastes charmants de fleurs cueillies en +pleins parterres et transportées au salon, où le feu adoucit l'âpreté de +l'atmosphère. + +Vers cinq heures, madame Mirbel monta dans sa victoria et donna l'ordre +d'aller au Bois. Il avait plu la veille; les arbres d'un vert cru +presque uniforme, lavés de la moindre poussière, ne présentaient pas ces +aspects divers de tons jaunes et mourants qu'ils revêtent à l'automne +comme un manteau de mélancolie; la nature était jeune, uniformément +jeune. Magdeleine dans une sorte de fantasmagorie voyait défiler la +longue série des voitures. Quelques saluts échangés lui firent désirer +d'être hors de cette foule; elle jeta l'ordre au cocher de la conduire +dans les allées désertes qui avoisinent les lacs et Auteuil. Le +bercement de la voiture engourdit sa pensée, la détacha des choses +ambiantes dans un envolement lointain. + +En proie à une exaltation étrange donnant à son esprit une lucidité qui +lui permettait d'embrasser toute sa vie passée, de revivre toutes les +joies, toutes les espérances, toutes les douleurs déjà vécues, elle +devint non plus actrice, mais spectatrice de ces événements. Elle fut le +juge sage et désolé du néant qu'avaient amené l'un après l'autre les +battements de son cÅ“ur. Ses souvenirs d'enfance lui apparaissaient; +ce temps était la période la meilleure qu'elle eût connue. Elle se +revoyait petite fille, dans le parc de la Luzière, avec ses fleurs, ses +arbustes qu'elle instruisait, leur apprenant ses leçons; elle leur +parlait, les aimait, ils lui semblaient des êtres pensants et souffrants +comme elle. Pendant bien des années elle n'avait pu cueillir une rose ou +une branche de lilas sans avoir peur de blesser la plante, vaguement +craintive d'y voir couler du sang comme d'une blessure humaine. Les +massifs fleuris, dans le frôlement doux et frais de leur feuillage, lui +avaient, les premiers, donné la sensation d'une caresse. Quand l'automne +les dépouillait de leurs feuilles, son âme d'enfant délicate et nerveuse +s'en effrayait comme d'une maladie ou d'une mort. Pour ne pas les perdre +tout entiers jusqu'au printemps prochain, chaque année elle recueillait +dans un album la première et la dernière feuille de ses arbres. Et +Magdeleine revoyait jusqu'aux inscriptions de l'écriture un peu +tremblée, grosse, irrégulière et ronde, de sa main d'enfant: «Mon lilas +blanc de l'allée des mauves.» La date suivait, et cela lui semblait, en +ce temps-là , des reliques aussi sacrées que celles des mères conservant +les premiers longs cheveux de leurs enfants. + +Puis, en grandissant, d'autres joies succédèrent à ces mystérieuses +tendresses, à ce temps béni où elle jouait avec les fleurs. L'exaltation +pieuse de sa première communion la faisait tressaillir, lui prouvant +ainsi, après tant d'années, que son cerveau vibrait encore à la poésie +de la Foi. + +Qu'importe alors la sagesse des pensées? Qu'importe de chercher à +connaître les causes par leurs effets? Qu'importent les conclusions +sceptiques et désenchantées qui en résultent? Magdeleine se souvenait de +la froideur, des mystères, des replis décevants de certaines âmes et se +sentait prête à pleurer sur le néant de tout, comme, enfant, elle +pleurait sur les dernières feuilles brusquement emportées par le vent. + +Se mettre au-dessus des événements, accepter la relativité des joies de +la vie, à commencer par celles de l'amour, s'efforcer de n'en pas +souffrir, son esprit lui dictait cette philosophie pour son bonheur +propre autant que pour celui de Philippe... mais son cÅ“ur, son lâche +cÅ“ur, se révoltait: l'idée qu'une autre femme prendrait sa place +auprès de l'aimé, l'anéantissait. + +Et elle était malade de ses pensées comme on est malade de son corps... +et l'idée du repos par la mort pénétrait lentement en son cerveau. + +Le Bois, peu à peu, devenait désert. Descendue de voiture, et assez +éloignée de la route, Magdeleine jouissait d'un calme grandissant. Le +soleil, tout rouge comme un globe enflammé, s'apercevait très bas dans +le ciel au travers du feuillage qu'il dorait d'un ton chaud succédant +au vert éclatant du plein jour. Les oiseaux s'étaient tus, le vent +s'apaisait, un silence profond montait de la terre. Un peu réconfortée +par cette paix de la nature, Magda marchait parmi les herbes hautes qui +fouettaient avec un bruissement monotone et sec le bas de sa robe +soyeuse; elle allait droit devant elle, plongée dans la mélancolie de +ses pensées. C'était l'heure langoureuse qui enveloppe les bois à la +tombée du jour, l'heure pleine d'harmonieux murmures. Une singulière +vigueur animait maintenant Magda. Au milieu de ce silence relatif son +âme se tranquillisait. Oui, elle serait l'amie indulgente; dans un élan +d'abnégation misérable et sublime, elle se promettait de fermer les yeux +sur les écarts éventuels de Philippe, de l'aimer désormais +maternellement. Son cÅ“ur s'ouvrait à ce sacrifice comme il s'était +ouvert à la vie d'amour que lui avait révélée son amant. Il +s'épanouissait, déployait ses ailes, volait vers la souffrance avec +l'enthousiasme et la magie du martyre. + +La pauvre femme croyait ses résolutions des faits accomplis. + +Pour la première fois elle formula: + +--«Quel bonheur d'être riche!» ne voulant pas voir la douloureuse +bassesse de pensée qui lui faisait sentir que son luxe la protégeait, +dans la lutte qu'elle entreprenait de vouloir garder Philippe en n'étant +plus pour lui qu'une amie. + + + + +CINQUIÈME PARTIE + + +C'est une chose cruelle entre toutes de se voir obligé de renoncer à +l'être sur lequel on a placé toutes ses espérances. Magdeleine essaya +bien de reprendre une existence active, n'ayant plus seulement Philippe +pour but unique de ses actions; mais cela lui fit découvrir que sa vie +ne lui appartenait plus, qu'elle n'était que le reflet de celle de son +ami, que tous ses sentiments se rapportaient à lui, tristes s'il était +triste, gais s'ils était gai. Elle vécut alors machinalement; son +cÅ“ur devint fertile en souffrances, surtout lorsqu'elle vit le jeune +homme accepter sans révolte la situation nouvelle, comme si lui-même +passait par la même crise. C'était tacitement avouer que l'amour, entre +eux, était mort. + +Magda s'aperçut avec honte et terreur que depuis deux ans déjà , c'était +presque toujours elle qui suscitait avec une délicate habileté leurs +rendez-vous au «logis». Fouillant sa mémoire, mettant son cÅ“ur à la +torture, elle se retrouvait provoquant ces rencontres, non Philippe. + +Comment n'avait-elle pas senti cela plus tôt? C'est que Philippe, en +vérité, ne la désirait plus peut-être, mais aimait sa tendresse +prévoyante; qu'il était distrait d'elle, mais non détaché. La honte de +cette situation dont elle s'accablait devenait la preuve de son charme +qui demeurait par delà sa jeunesse. + +Alors commença une vie de désenchantement: les jours, les heures +succédaient aux jours, aux heures, sans apporter de consolation à la +pauvre créature; il ne s'agissait plus de s'étourdir du mourant amour de +son amant, mais bien d'elle-même, des souffrances qu'elle se créait. + +Il y avait deux mois que Magda avait pris sa résolution quand, un soir, +Philippe lui dit: + +--Chère, n'oubliez-vous pas un peu le chemin du logis? + +Elle eut le cÅ“ur transporté d'une joie folle et il lui fallut se +contraindre jusqu'à manquer de souffle, tant son effort fut violent, +pour ne pas se jeter au cou de Philippe. + +Elle murmura, la voix tremblante: + +--Bah! tant que cela, croyez-vous? Mon cher, cher Philippe, il me semble +que notre amour a été si grand qu'il importe peu maintenant, ce détail +de nos réunions là -bas... + +--Détail? Mon aimée en parle à son aise! Ce n'est un détail que pour +ceux qui n'aiment pas. Pouvez-vous venir demain? + +Magda était étonnée qu'il ne se fût pas aperçu de sa nouvelle attitude; +comme il fallait qu'il l'aimât moins maintenant! Elle eut pourtant le +courage de dire tranquillement: + +--Non, pas demain, je sors tout le jour avec tante Rose. + +--Après-demain, alors? + +--Non plus; cette fois, j'ai promis de faire des visites, puis un tour +au Bois avec Marie-Anne. + +--Ah! voilà bien des contretemps, voulez-vous... + +Elle posa sa main délicatement sur les lèvres du jeune homme, n'en +pouvant plus du désir de dire oui, de prendre rendez-vous et, cela, pour +rien au monde, elle ne le voulait. + +Tandis que Philippe lui baisait la main, elle balbutia: + +--D'ailleurs, je vous verrai ces deux jours, nous en reparlerons; je +n'aime pas les projets à long terme. + +Philippe n'insista plus. Il ne s'apercevait pas des efforts tentés par +Magdeleine pour se détacher de lui; sa vie d'art et de mondanité était +trop absorbante pour qu'il ne fût pas fatalement distrait de cette +préoccupation. Et puis lorsque déçu, triste, il avait besoin de se +réfugier dans la tendresse d'un cÅ“ur, Magda n'était-elle pas là , +toujours? la foi qu'elle avait en lui rendait le courage à Philippe, +chassait ses défaillances; entré chez elle démoralisé, il en sortait +vaillant. Son amour pour madame Mirbel n'était plus autre chose qu'une +succession de besoins délicats, de cette indulgence maternelle qu'il +n'avait jamais trouvée chez sa mère, et rien ne l'attachait plus à son +amie que l'unique nécessité de cette tendresse imposée si doucement par +l'amour. + +Madame Mirbel essaya de faire sa vie hors de Philippe; mais elle s'agita +sans se distraire, ayant vécu trop occupée de son sourire, de sa parole, +pour trouver le moindre intérêt à ce qui n'était pas lui. + +L'idée sera toujours plus violente que le fait, le désir plus grand que +le plaisir, plus puissant aussi puisqu'il l'engendre. La pauvre femme +s'aperçut vite que rien, excepté son amour, ne l'intéressait. + +Fugeret assistait, inquiet, à cet arrachement du cÅ“ur de son amie; +souvent il l'interrogeait: + +--Eh bien, ça va?... Vous sortez beaucoup, vous êtes très mondaine? vous +faites bien, il faut réagir, vous amuser... + +--Oui, oui, répondait-elle tristement, je m'amuse beaucoup à voir +combien de temps je vivrai de cette vie avant d'en mourir. + +Cette situation de son cÅ“ur imprima quelque chose de grandiose à son +esprit. On ne la vit bientôt plus nulle part; elle vécut dans une sorte +de retraite, attendant les visites de Philippe comme seule et suprême +distraction. + +Devant l'effondrement de son existence amoureuse, elle se demandait +quels scrupules puérils l'avaient empêchée d'être plus à lui, toute à +lui, autrefois, alors qu'il l'aimait si violemment, dans ce temps +lointain où c'était elle qui espaçait leurs rencontres... Ah, revivre +ces heures-là ! + +Elle considérait maintenant son amour comme la vraie, la seule raison +qu'elle avait eue d'exister. Puis, par un ressaut de son esprit, elle +rejetait au loin sa chimère, et l'aride formule: «Rien n'est», de +nouveau la hantait, portant le désarroi jusque dans sa vie physique. +Combien, cependant il lui était cher, ce lointain passé! Elle découvrait +que toute la sentimentalité dont elle s'était sentie envahie au début de +sa passion, avait encore été la meilleure chose qui fût survenue en sa +vie. Oui, l'amour avait été le soleil de son âme; son misérable cÅ“ur +se trouvait maintenant en lutte avec ses sages et forts raisonnements et +restait le vainqueur. Pouvait-elle dire vainqueur? Non... mais tout +torturé, tout pantelant qu'il fût, c'était lui encore qui l'emportait +sur les meilleurs arguments. + +--Je souffre... j'aime... et je ne compte plus, je suis vieille, +vieille! + +Elle ne pouvait secouer l'accablement où la plongeait cette triste +évidence. + +En un besoin de consolation elle se disait: «L'amour n'existe pas, c'est +un instinct qui tient une place indécise entre les besoins du cÅ“ur et +les besoins du corps... J'aime, pourtant, et rien ne me guérira; cet +amour est en moi comme les fibres de ma chair, comme la moelle de mes +os; je perds mon individualité, je ne suis rien autre chose qu'amante. +L'existence courante et banale ne m'entraîne plus, je la subis et j'en +souffre. Que m'importe d'être une femme renommée pour mon esprit, mon +élégance, mes fêtes? C'est pour le monde, c'est pour sa joie propre que +je suis cela, non pour moi. Que font ces choses à mon bonheur? rien. +J'arrive à rester des jours entiers sans percevoir la minute qui me fera +vibrer et me donnera la force de supporter les jours qui doivent suivre. +Il me semble que ma tête, mon cÅ“ur, mon âme, manquent d'aliment. Oui, +«rien n'est», hors lui, hors mon Philippe. Il est des femmes qui sont à +la fois et toutes les heures de leur vie, épouses, mères, amantes, +femmes du monde. Moi j'ai une pensée unique, un but unique, rien ne +m'en peut guérir, sauf la mort... la mort? + +Et, douloureuse, elle allait ainsi se torturant sans arriver à une +conclusion pratique, et ce long martyre qu'elle ne cessait d'évoquer la +faisait souffrir et changer effroyablement. Il eût fallu lui faire subir +l'exérèse: arracher son cÅ“ur, nuisible au calme de sa vie. + +Un soir, Magda et Philippe convinrent d'aller entendre le lendemain, +seuls dans la loge de mademoiselle de Presles, un opéra nouveau qu'ils +avaient jusque-là écouté distraitement. Ils aimaient ces recherches de +sensations artistiques: rester silencieux au fond de la loge, lui, +étendu sur l'étroit canapé du salon, elle, assise sur un fauteuil auprès +de lui. + +Madame Mirbel arriva de bonne heure à l'Opéra, afin de ne rencontrer +personne de ses relations sous le portique ou dans l'escalier. Elle +espérait trouver Philippe déjà installé dans la loge. Dissimulée par le +rideau de séparation, lentement elle se dévêtit de sa pelisse. Le +premier acte s'acheva sans que Philippe parût. Inquiète, angoissée, la +pauvre femme n'entendit pas une note du second acte, les yeux fixés sur +la porte qu'elle s'attendait toujours à voir ouvrir; mais, l'acte fini, +Philippe ne vint pas. + +Les pensées les plus navrantes hantèrent alors le cerveau de Magda, +puis, dans un ressaut brusque lui étreignant le cÅ“ur, elle supposa +qu'il avait oublié leur rendez-vous ou préféré quelque partie de plaisir +avec des amis. Ainsi, même leurs rencontres pour les seules jouissances +de l'esprit lui échappaient... + +Les actes, les entr'actes se passèrent sans que Philippe entrât. +Désemparée, lasse à crier, Magdeleine ne voyait, n'entendait plus rien; +un vide douloureux se faisait en son cerveau; elle avait à peine +conscience du lieu où elle était. + +Elle fut tirée de cette sorte de léthargie en entendant prononcer son +nom par une voix d'homme dans la loge voisine. + +--Il est rare que la loge de mademoiselle de Presles reste ainsi vide; +lorsque ces dames ne l'occupent pas elles l'offrent à des amis. + +--Dis donc, ça dure toujours la liaison de madame Mirbel avec Montmaur? + +--Mais oui. Sans vouloir être méchant, c'est même assez drôle de voir ce +jeune homme aux trousses de cette vieille femme. + +--Pas si vieille, reprit une troisième voix. Et encore rudement +séduisante! + +--Eh bien, qu'est-ce qu'il te faut? Elle a au moins cinquante ans. + +--Jamais, tu exagères! + +--Bah! laissez donc, Montmaur y trouve son profit. + +--Oh! oh! c'est raide ce que vous dites là ! + +--Entre nous, je ne crois pas que ce soit avec ce que lui rapporte sa +peinture qu'il puisse avoir des chevaux aussi beaux que les siens. + +--Mon cher, il a une fortune personnelle très officielle... + +--Et puis celle de madame Mirbel, ça fait deux fortunes! + +--Quels potiniers vous êtes, s'exclama la voix bienveillante; puisque je +vous dis que Montmaur a au moins quarante mille livres de rente, sans +compter sa peinture; et, vous le savez, il vend beaucoup; il a du +talent! + +--Ne le défends donc pas parce qu'il est de ton club, mon vieux! Cette +chose-là n'arrive pas seulement à lui. Et puis, je ne saurais lui en +vouloir: quand l'un d'entre nous est sans le sou et qu'il épouse une +femme riche, n'est-ce pas à peu près la même chose? Seulement je +constate que la commère est un peu mûre!... + +Les rires discrets, puis les voix s'éteignirent. + +Madame Mirbel accablée, défaillante, crut étouffer. Elle s'effondra sur +le divan et tout bas sanglota. + +--Mon amour le déshonore, pensait-elle; parce que je l'ai aimé quand +j'étais jeune et belle, je n'ai même plus le droit d'être son amie. +Pauvre cher Philippe, pauvre noble enfant, je le déshonore, je le +déshonore!... + +Elle haletait, le visage enfoui dans son mouchoir. + +L'affront que ces jeunes hommes lui avaient infligé était peu de chose, +mais toucher à Philippe, le salir si abominablement, cela, elle ne le +pouvait supporter. Où donc était la justice du monde qui ne voyait pas +quels liens purs, maintenant, les unissaient? + +Elle se disait: «Je me suis dévouée à lui, je lui ai donné mon âme, mon +esprit, mon corps, toutes les tendresses de mon cÅ“ur et jusqu'à ma +réputation. Quel sacrifice faut-il faire encore pour avoir le droit de +rester son amie? Quelle morale guide la foule cruelle? On nous +absoudrait si notre amour avait été un caprice, on nous accable parce +qu'il a résisté au temps. Ah, jeunesse sans pitié! je suis la vieille +maîtresse... Quelle honte... Et ces hommes, ne sachant rien des bonheurs +que nos cÅ“urs ont eus l'un par l'autre ni de quelles sollicitudes +j'ai enveloppé sa vie, me méprisent et me condamnent, moi qui ai +peut-être aidé au développement de son talent qu'ils admirent!» + +Un juste orgueil lui venait à cette idée et, la tête appuyée et roulante +contre la paroi de la loge, elle gémissait: + +--Les cruels! Les cruels! S'ils savaient quel cÅ“ur ils profanent! + +Magdeleine secoua enfin sa torpeur et, pendant le dernier acte, +profitant du désert des couloirs, elle s'enfuit, son pauvre visage +meurtri de larmes dissimulé par les dentelles de sa mantille. + +Le roulement sourd de son coupé l'engourdit, laissant pour un instant +son cerveau sans pensées; mais, rentrée dans sa chambre, de nouveau elle +pleura. Elle allait songer à perte de vue à cet incident douloureux, +lorsqu'elle aperçut sur la cheminée une lettre de Philippe. Prise de +remords avant même de savoir ce que l'enveloppe contenait, elle l'ouvrit +hâtivement. Philippe s'excusait de ne pouvoir l'accompagner à l'Opéra, +malade qu'il était d'une violente névralgie. Câlinement il regrettait +qu'elle ne pût venir le soigner, le guérir. L'adieu en était si +doucement tendre que la pauvre femme éclata en sanglots, baisant mille +fois les mots qui lui rendaient le courage, en lui montrant sa raison +d'être dans la vie. + +Maintenant toutes sortes de sensations flottaient autour d'elle, de +tristes, de consolantes; elle ne voulait plus s'inquiéter, mais songer +uniquement à Philippe, et elle s'endormit dans cette résolution. + +Le lendemain, elle s'éveilla tard et brisée. Mademoiselle de Presles +étant partie depuis quelques jours pour faire une retraite au couvent +des Ursulines, madame Mirbel ne voulut pas rester inactive, absorbée +dans ses rêveries, et résolut de faire un pèlerinage au «logis». + +Depuis des mois elle n'y était allée. Ils avaient tous deux gardé le +culte de leur «home» et de temps en temps s'y réunissaient pour causer +librement en toute intimité de cÅ“ur. Jamais Magda ne s'y était +trouvée seule, mais, après son émoi de la veille et ne voulant pas en +parler à Philippe, cette visite lui parut nécessaire pour recouvrer la +paix de son esprit. Elle allait chercher, dans ces témoins muets d'un +passé d'amour, la force de réagir contre tous les endolorissements de +son cÅ“ur. + +Jamais elle n'avait eu la clef du logis; Philippe s'y trouvait toujours +le premier pour l'introduire; cela ne la fit pas renoncer à son projet; +arrivée à la porte derrière laquelle elle comptait retrouver le calme, +presque la joie de vivre, comme elle s'apprêtait à donner au concierge +de vagues explications, il la reconnut et lui ouvrit. + +Les volets fermés, à travers lesquels venaient buter des rais de soleil, +mettaient un jour doux et vague de chapelle sur tous les objets. +Magdeleine s'assit sur le divan. Elle revivait sa première entrée, tous +les souvenirs des heures divines qu'elle avait passées là . Oui, cela la +calmait; oui, oui, elle avait été aimée, elle avait aimé! Qu'importait +donc sa souffrance?... ici, il s'était tant de fois agenouillé; là , tant +de fois il avait proclamé, de sa voix chaude et grave, les beautés de +son âme, les beautés de son corps et subi le charme de son esprit... +Elle l'avait enveloppé d'amour comme une mère enveloppe de caresses +légères le nouveau-né. Elle ne pouvait se lasser de respirer à longs +traits l'air de ce salon où, ensemble, ils avaient respiré. + +Une ivresse lui vint au souvenir de ces joies; elle se trouva ingrate, +et répéta tout bas ce nom qui était le principe même de sa vie: + +--Philippe... Philippe... mon Philippe! + +Elle se leva, entra dans la chambre, voulut revoir et toucher son +peignoir de soie blanche, remplacé souvent, mais toujours refait +semblable au premier. En ouvrant l'armoire où elle avait coutume de le +prendre elle ne le trouva pas; inquiète de cette disparition, elle +chercha dans le cabinet de toilette et l'y découvrit, affalé sur une +chaise. Le vêtement avait l'aspect vide, mort. Magda le ramassa et, +soigneusement, s'apprêtait à le remettre en place lorsqu'elle aperçut un +long bout de point de Venise, arraché. Elle chercha dans sa mémoire la +dernière fois qu'elle l'avait porté, ne se souvenant pas de l'avoir +déchiré jamais; cela d'ailleurs remontait si loin qu'une vague tristesse +l'envahit. Hâtivement elle rangea la robe. Sa joie faite de souvenirs, +et si douce tout à l'heure, s'évanouit. Elle voulut secouer cette +mélancolie et retourna au salon. Elle allait ouvrir le piano quand elle +aperçut une feuille de papier; elle la prit, la tourna machinalement +entre ses doigts et y découvrit une petite étiquette bleue, glacée, avec +en lettres d'or le nom d'un fleuriste à la mode. + +Des fleurs avaient été apportées là , non pour elle! Comme elle +froissait le papier un pétale de rose tomba, encore frais, à ses pieds. + +Un grand frisson la secoua toute; cette fois elle atteignait au +paroxysme de la douleur. + +Nettement, son cerveau reconstitua ce qui s'était passé: une autre était +venue... Peut-être même la veille au soir, quand, anxieuse, elle +attendait Philippe à l'Opéra... On avait profané sa robe, cette +blancheur nuptiale qu'elle ne revoyait jamais sans une sensation fine de +bonheur caché. Et Philippe avait permis ces choses!... il avait pu voir +une femme vêtue de sa robe à elle?... + +Ah! l'horrible fin de tout! + +Qu'il la trompât, elle y était résignée. Depuis longtemps déjà , elle +étouffait dans son cÅ“ur toute jalousie basse... mais cela, mais +cela?... Un grand dégoût la prit; pas une larme ne coulait de ses yeux; +on l'eût tuée sur place plutôt que de la faire se lever du fauteuil où +elle était clouée, comme paralysée par la douleur. + +Une sueur froide perla sur son front, elle s'évanouit. + + * * * * * + +Lorsque Magda revint à soi, elle ne sentit plus qu'une grande lassitude +et un besoin de s'enfuir; elle eut pourtant le courage d'ouvrir le petit +meuble où les fleurs de sa première nuit d'amour avaient été pieusement +enfermées par Philippe. Quelles profanations avaient-elles subies +aussi?... Non, on les avait sans doute oubliées, elles étaient encore +là , jaunies, séchées par le temps. Magda voulut les reprendre, elles se +cassèrent, s'effritèrent entre ses doigts avec un bruit sec. La pauvre +femme eut un sourire amer et dit: «Vous me ressemblez, pauvres fleurs +vieilles et flétries!» + +Quand elle se retrouva dans la rue, Magda n'eut plus qu'une pensée: +rentrer en hâte. Elle avisa un fiacre, y monta ahurie, ayant à peine la +force de dire son adresse au cocher. Enfin, elle arriva à l'hôtel, paya +cette course avec une pièce d'or dont elle n'attendit pas la monnaie, +et, comme en état de somnambulisme, elle souleva le heurtoir de la porte +cochère, entra, gagna sa chambre. Là , n'en pouvant plus, elle +s'affaissa. + +Alors, elle s'aperçut que son courageux renoncement avait été un +décevant sacrifice, une longue agonie, et elle appela la mort. + +Peu après pourtant, avec courage, elle tâcha de secouer ses pensées, de +se reprendre, de raisonner cette nouvelle crise; mais le sentiment de +douleur qui l'absorbait était plus puissant que toutes les combinaisons +de son cerveau, elle ne pouvait s'en affranchir. + +Le néant de ce pourquoi elle souffrait lui apparaissait avec évidence. +Elle se disait: «Malgré tout, je souffre», et ne pouvait s'arracher à +cette souffrance. + +Elle se sentait plus haute et meilleure, détachée de la vie, emportée +par un effort puissant vers l'idéal. A cette minute, si elle avait eu la +foi religieuse, elle aurait cru à une inspiration divine, à quelque muet +appel de Dieu. Elle jugeait la vie, sa vie à elle, non pas sévèrement, +mais, ce qui est pire, justement, et restait effrayée du vide qu'elle y +découvrait. Lentement se dressaient dans ses souvenirs mille blessures +reçues, des riens qui lui montraient que Philippe, depuis longtemps, +avait cessé de l'aimer. Elle semblait lire dans l'âme absente de son +amant... Il ne l'aimait plus... ces mots-là résumaient la détresse de +Magda. + +Poussant les choses à l'extrême, elle se demandait même si les +demi-confidences de Philippe à ses amis de club ne lui avaient pas valu +l'injure de la veille à l'Opéra. Mais alors, qu'était ce semblant +d'affection, de soins tendres qu'il lui prodiguait encore?... Une +charité d'amour? douloureuse honte! L'idée d'une tyrannie morale, +involontairement imposée par elle à son amant, surgit de son esprit: + +--Je l'aime, il doit m'aimer, voilà donc le bandeau qui m'aveuglait! + +Pour Philippe, son amour était-il autre chose qu'une succession de +besoins nés d'une tendresse continue? Le mal dont elle agonisait en +remuant ces pensées la faisait se résoudre à une idée d'arrachement +brutal, à la mort. + +Un foudroyant chagrin l'envahit; elle se sentit tout à coup terrassée. +Elle songea à cette cause médiocre qui venait de décider de son sort, à +ces commérages murmurés par des indifférents, entendus par hasard et +dont les effets se révélaient effroyables. + +Elle se souvint du désenchantement de sa visite chez Philippe, plus +cruel encore. Si un événement futile l'avait empêchée d'aller la veille +au théâtre, elle n'aurait pas eu l'idée de se rendre au «logis» pour y +retremper son courage, et n'eût pas vu de ses yeux, touché de ses mains, +la preuve flagrante du peu de respect de son amant pour leur tendresse +passée. Sa vie était perdue, finie, elle le sentait, et dans son +exaltation en arrivait à éprouver un sentiment de dégoût pour la +faiblesse de Philippe, laquelle, sans amour, le ramenait à ses pieds de +vieille femme. Elle ne voyait plus que le mensonge de leur pauvre et +grand amour, la fausseté de leurs plaisirs et de leurs joies anciennes. + +Pouvait-il se faire que, aveugle, elle n'eût pas compris plus tôt +combien Philippe était rassasié d'elle? Être chaste ou être «fille», +voilà le dilemme. Ces deux états lui semblaient la seule raison d'être +des femmes, le terme moyen ne pouvant exister: dupes dans le mariage, +dupes dans le bonheur qu'elles essaient de se tailler hors du droit +chemin, voilà le sort des honnêtes femmes. + +Cinq heures sonnaient: Magdeleine se leva, alluma les bougies de sa +psyché et fut effrayée de se voir ainsi défigurée par la douleur. Elle +n'avait plus quarante-neuf ans, mais soixante. Ses traits s'étaient +creusés sous l'âpreté de la souffrance; ses yeux semblaient enfoncés, +les coins de sa bouche tombaient, des plis creusaient ses joues, et la +malheureuse femme sentait une sueur froide la couvrir. Elle murmura: + +--C'est fini! + +Oui, tout était fini pour elle; son cÅ“ur, son esprit, animés par son +amour, accoutumés à un noble emploi de leurs sensations, ne pourraient +s'astreindre à pratiquer la vie banale des femmes de sa condition. +Puisqu'elle existait par Philippe et pour Philippe uniquement, puisque +les événements, les mouvements de sa vie n'avaient que lui pour objet et +pour but, puisqu'il était sa seule raison d'être, oui, tout était fini. +Ravagée d'amour et de désillusion, il fallait mourir: c'était la +délivrance, l'éternel repos. + +Magdeleine s'étonna de l'égoïsme soudain qui lui faisait compter pour +rien la douleur qu'éprouverait sa tante; mais sa tante était pieuse, +elle rapportait tout à Dieu, à la volonté de Dieu, et sa foi ardente la +consolait de tout. + +Par une combinaison étrange de son esprit, Magda qui voulait mourir pour +le bien de son amant autant que pour se soustraire à sa propre misère +morale, qui voulait, par sa disparition, épargner à Philippe les soucis, +les hontes, les mensonges, dans lesquels il allait tomber, ne songea pas +un instant que ce suicide pouvait planer sur la vie du jeune homme comme +un remords. Peut-être même la pensée inconsciente du chagrin qu'il en +ressentirait lui devenait-elle l'infime consolation de son sacrifice. Et +résolue, elle marcha à la mort. + +Dans l'absence de mademoiselle de Presles, absence si favorable à ses +projets, Magda vit une complicité du hasard; elle voulut choisir le +moyen le plus pratique de se tuer sûrement et vite. + +Absorber du chloroforme?... Avant d'en respirer assez pour mourir, elle +serait endormie. Alors, qu'imaginer, pour que, à l'instant où le sommeil +l'envahirait, les linges, sous lesquels son visage serait caché, fussent +réimprégnés du liquide mortel? + +Se noyer?... elle nageait admirablement. L'instinct de la conservation +ne serait-il pas plus fort que sa volonté? Puis, l'idée de la Morgue, où +elle serait transportée, la pauvreté cynique du décor et la nudité du +cadavre, révoltaient ses élégances et sa pudeur. + +Le revolver?... Oui; un coup et c'était fait. + +Elle alla résolument vers le meuble où l'arme était enfermée. En passant +devant la glace elle demeura surprise de l'aspect hagard de son visage. +Elle se regarda avidement, non plus comme tout à l'heure mais dans +l'ensemble, comme si, pour la première fois, elle se voyait. Son chapeau +de jais noir posé sur l'embroussaillement de ses cheveux blonds, +demeurés si beaux avec leurs reflets soyeux de coulée d'or, était tout +de travers. Dans sa préoccupation, elle n'avait pas même pensé à +l'enlever. Son regard fixe, sa bouche douloureusement crispée, sa +pâleur, tout en elle lui parut odieux et ridicule. Alors elle ôta son +chapeau, reconquit l'expression de ses yeux et, se regardant de nouveau, +ne vit plus que la trace des ravages émanant de son cÅ“ur désespéré. + +Elle prit le revolver, posa le canon sur sa tempe. Le froid de l'acier +la fit tressaillir; sa main tremblait. Elle essaya de reprendre du +calme, revint devant la glace... mais le tremblement persistait, +s'accentuait même, devenu maladif, nerveux. + +--Je veux mourir, pourtant, dit-elle. + +Elle se sentait secouée si violemment par ce malaise qu'elle s'étendit +sur la chaise longue; lentement elle se calma. Ses idées d'abord +bourdonnantes et affolées s'apaisèrent. Elle fut étonnée que sa pensée +de suicide éloignât jusqu'au souvenir de Philippe. Il lui apparut très +loin, non plus comme la raison même de sa mort, mais à peine simple +cause déterminante. Doucement une paix l'envahit; elle éprouva une +tranquillité enivrante. L'idée de mourir n'était plus le résultat d'une +douleur exacerbée, mais la pensée réfléchie d'un être qui aspire à la +suprême délivrance. Elle retrouvait en cet instant toute la philosophie +de sa nature; elle estimait son roman à sa juste valeur, c'est-à -dire le +néant qu'il avait été et le néant où il la ramenait. Qu'était cette +humanité? rien. Qu'importent ses progrès, où mènent-ils? Quelle sotte et +inutile comédie nous jouons dans l'univers! + +Et elle refoulait par ses raisonnements cet instinct qui, tout à +l'heure, la faisait trembler devant l'inconnu de l'éternité. + +Magdeleine, apaisée maintenant, se leva, reprit son arme et se plaça +devant la glace. Sa main se remit à trembler et encore une fois elle +s'exaspéra devant la lâcheté de la bête vivante, tenant à cette vie que +son esprit repoussait. Quitte à se manquer, elle approchait de sa tempe +le canon du revolver, quand tout à coup une pensée l'arrêta... elle +venait de songer que son mari pouvait la tuer; il ne la manquerait pas, +lui! Ne l'en avait-il pas menacée souvent si jamais il apprenait qu'elle +le trompât? et cela non par amour, car l'amour pardonne, mais par +vanité, par vengeance. Plus d'une fois elle avait senti surgir entre eux +ce sentiment de haine profonde. + +Tout un plan germa, rapide, dans sa tête. Elle regarda la pendule, +étonnée qu'il ne fût encore que sept heures. Elle s'assit à sa table et, +arrachant une page d'un large cahier de notes, elle écrivit de la main +gauche une lettre anonyme à son mari. Elle disait que «profitant de +l'absence de mademoiselle de Presles, madame Mirbel faisait venir son +amant chez elle, ce soir même à onze heures. Le mari bafoué pourrait les +surprendre à moins qu'il ne préférât subir les railleries de ses amis et +continuer de jouer le rôle ridicule que sa femme lui assignait dans la +vie». + +Magda plia la lettre, la mit sous enveloppe, jeta un vêtement sur ses +épaules et descendit dans la rue. Puis, arrêtant un fiacre, elle fit +porter la lettre par le cocher à l'appartement de garçon qu'occupait +Leprince-Mirbel, rue des Mathurins, depuis la scène qu'ils avaient eue +au sujet du voyage de Russie. + +Elle rentra et de nouveau s'enferma dans sa chambre. Elle ne doutait +plus de sa mort maintenant. Un grand calme succédait à la surexcitation +de tout à l'heure. Elle n'accusait plus Philippe; même une tendresse +allait de son cÅ“ur vers lui; il lui avait donné de si ineffables +joies! De cela seul elle voulait se souvenir. Elle découvrait que ses +qualités d'excessive sensibilité avaient été ses ennemies. Elle aurait +dû vivre en cet amour banalement, au jour le jour, sans rien chercher ni +prévoir et sans souffrir, au lieu de porter tous ses sentiments à +l'extrême. + +Un coup frappé à la porte la tira de sa rêverie; le maître d'hôtel +venait annoncer que le dîner était servi. Magda avait si pleinement +renoncé à l'existence qu'elle fut toute surprise de ce rappel aux actes +accoutumés. Elle pensa: + +--Ah! oui, il faut dîner... + +La fixité des actions dans les heures l'étonna. Sous la tension +douloureuse de son esprit, la régularité des besoins de la vie lui +sembla chose puérile. + +Elle descendit pourtant à la salle à manger afin de n'éveiller aucun +soupçon dans l'esprit de ses gens. En entrant, elle fut surprise de +l'aspect luxueux de la vaste pièce; les flambeaux, sur la table, +faisaient briller et étinceler les argents et les ors des objets du +service. + +Elle marchait maintenant comme dans un rêve, surexcitée par cette idée: +«Dans quatre heures, cinq au plus, je serai morte.» Elle s'étonnait que +rien ne transpirât de ses pensées, de son attitude, qui fît deviner aux +gens de service le drame de son cÅ“ur. Elle eût voulu sentir sa fièvre +d'attente se communiquer aux objets qui l'entouraient. Elle touchait +son verre de cristal gravé aux armes de mademoiselle de Presles, avec +l'écusson en losange ainsi qu'il se fait pour les vieilles filles, et +songeait: + +--«Demain, tout à l'heure, je serai morte et ce cristal si fin, si +fragile, demeurera... demain, il y aura encore de la sève, de la beauté, +de l'éclat dans les fleurs de cette corbeille et je serai morte... +défigurée peut-être?... sûrement morte!» + +Magda s'émotionnait sur elle-même, ne voyait plus qu'elle dans sa vie si +courte, prise d'un égoïsme bizarre, prête à se dire: «Je vais me +perdre!» + +Sa gorge se serrait, elle ne pouvait manger et ne prenait pas une +parcelle de nourriture sans être obligée de boire quelques gorgées +d'eau. Sa vie d'amour si douloureuse avait durci son cÅ“ur contre les +autres, mais non contre elle-même. Se préparant à mourir, elle se +plaignait, et restait surprise des mesquines raisons qui la poussaient +au suicide; et pourtant, cette petitesse des choses humaines lui faisait +plus fermement souhaiter la mort. + +Quel chaos, quelle sagesse, quelle folie étaient en elle? elle +s'étonnait seulement de sa persistance dans la volonté de mourir: + +--«Je meurs parce que j'ai cherché le bonheur par l'amour: l'amour dans +le mariage où une première déception a failli me briser, puis l'amour +hors du mariage, et, de cette nouvelle déception, je vais mourir... +Maudit soit le cÅ“ur!...» + +L'erreur d'aimer lui apparut alors comme un mystère cruel. Elle +découvrait la dérision qui l'avait poussée à exiger de son esprit une +raison de cette désillusion immense: où, par deux fois, elle croyait +trouver la vie, pourquoi trouvait-elle la mort? + +Elle se leva. Le domestique, derrière elle, éloigna sa chaise; elle +suivit avec intérêt ce lent mouvement, et pensa: + +«Je ne m'assiérai plus à cette table.» + +En se retournant, ses yeux surprirent le regard inquiet du vieux +serviteur. Magda voulut qu'il conservât le souvenir d'une dernière bonne +parole, et dit: + +--Merci, mon bon François, merci. + +Sa voix, qu'elle réentendait depuis des heures de silence et d'angoisse, +lui parut changée, douce, basse et pourtant si bourdonnante, que ses +oreilles furent remplies d'une sonorité inaccoutumée. Le silence lui +sembla ensuite plus profond. Le domestique, inquiet de la voir si +triste, si absorbée, hocha lentement la tête tandis qu'elle passait +devant lui. + +Magda remonta dans sa chambre. Neuf heures sonnèrent... Comme le temps +lui paraissait long! Elle rangea autour d'elle; puis, ayant défait son +lit dans un désordre voulu, elle s'y jeta tout habillée, le cÅ“ur +brisé d'émoi, fascinée, étourdie par cette pensée: «Je vais mourir.» + +Songeant tout à coup qu'il fallait se préparer à cette mort et donner +quelque vraisemblance au prétexte dont elle s'était servi en écrivant à +son mari, elle passa dans son cabinet de toilette, se dévêtit, plia ses +vêtements, s'enveloppa d'un peignoir de nuit en batiste si fine que sa +chair apparaissait en transparence; puis, ayant déroulé ses cheveux, +cette dernière beauté de la femme, elle se dirigea vers la glace, et, +après les avoir brossés et parfumés, s'armant de ciseaux, elle les +empoigna près de la nuque et commença de les couper. + +L'acier mordait mal l'épaisse torsade; Magda s'acharnait. Le bruit +soyeux que les cheveux rendaient, cédant à la morsure des ciseaux, se +rythmait sous l'effort de ses doigts. Enfin, la masse lui resta dans la +main et, au dernier coup de ciseau, s'épanouit en gerbe d'or et la +recouvrit sous une torsion qui sembla le spasme de mort de sa belle +chevelure. + +Magda dit: + +«Je commence à mourir.» + +Elle détacha un des longs rubans de satin pâle qui nouaient son peignoir +et lia cette superbe dépouille. Puis, ayant mis le tout dans un carton +qu'elle ficela et cacheta, elle écrivit l'adresse de Philippe Montmaur. +Alors, s'étant assise devant le petit bureau d'où si souvent étaient +partis de tendres billets pour son ami, les yeux voilés de larmes, elle +lui envoya cet adieu: + +«Mon bien-aimé, volontairement je vais mourir. Cher, vous m'avez donné +des joies inoubliables, des fêtes pour mon cÅ“ur et mon esprit. +Cependant me voici bientôt si vieille que, par dignité pour vous, pour +moi, pour notre amour, il faut me détacher de vous. Je vous aime trop +ardemment, mon Philippe, et ne pourrais me résigner à cette séparation +sans la rendre irrémédiable, éternelle. Triste et faible cÅ“ur qui ne +sait pas vieillir! J'ai pourtant bien essayé de me séparer de vous; +ai-je jamais murmuré lorsque vous-même, mon cher bien-aimé cherchiez à +secouer cet étrange joug de nos chairs et de nos âmes, en espaçant vos +visites, en voyageant? Ne me reveniez-vous pas toujours sinon aussi +fidèle, du moins aussi épris? Comme je pardonne à celles qui vous +détournaient de moi si peu et si mal! Je suis pour vous l'unique, comme +vous êtes pour moi l'unique; quoi que nous essayions, rien ne nous +arrachera l'un de l'autre; après chaque tentative de séparation, ne +restons-nous pas plus étroitement unis? Nous avons rencontré «l'amour +fort comme la mort» dont parle l'Écriture. Mon Philippe, bientôt il ne +restera du moi que j'ai été qu'un moi misérable et décrépit qui, au yeux +du monde, compromettrait la pureté de votre vie. + +«Je vous aime, Philippe, je vous aime pour votre bonheur, non pour le +mien, et je vous sais le même dévouement envers moi. Mais notre amour +s'avilirait dans une plus longue durée: Je deviens vieille... Songez à +la douleur que ce mot renferme! + +»Ne vous étonnez pas, mon doux aimé, de la disparition des fleurs +séchées qui, lentement, se sont flétries sur notre lit le premier soir +où je suis devenue votre femme; je les ai reprises tantôt et veux qu'on +les ensevelisse avec moi. + +»Veillez aussi, avec Marie-Anne, à ce que l'on me revête, dans mon +cercueil, du peignoir mauve que je portais à Fontana et au travers +duquel j'ai ressenti vos premières timides étreintes. + +»Je vous envoie mes cheveux «cette mousse soyeuse, cette coulée d'or», +comme vous disiez et que vos mains, que vos lèvres, ont si souvent fait +tressaillir. C'est de moi ce qui reste de jeune et de beau. Ne pleurez +pas sur eux en souvenir de celle qui vous les donne. Votre amour lui a +causé des bonheurs surhumains. Que cette pensée vous soit une +consolation et apaise votre douleur, mon cher, cher bien-aimé. + +»Adieu... Hélas, je ne saurais sans émotion quitter ce papier que vous +toucherez, que vous lirez, et où je puis encore vous dire: «Je vous +aime». Adieu, adieu mon Philippe. Je baise vos lèvres et je meurs de +tendresse dans une dernière ardente étreinte. + +»MAGDA.» + + * * * * * + +Après avoir écrit cette lettre, Magda sonna, enveloppa sa tête d'une +dentelle afin que la femme de chambre ne la vît point dépouillée de ses +cheveux, et alla l'attendre dans le petit salon qui précédait sa +chambre. Quand la servante fut venue: + +--J'ai une violente névralgie ce soir, Pauline, je vais me jeter sur mon +lit. Je vous donne congé... Vous pouvez passer la soirée chez votre +sÅ“ur; mais auparavant, portez ce carton et cette lettre chez M. +Montmaur... Dites aussi à tous les gens qu'ils ont leur soirée libre, +mais qu'on tienne les portes ouvertes et que le portier laisse monter M. +Mirbel. Il m'a écrit qu'il viendrait me parler ce soir vers onze heures. + +Magdeleine savait Philippe à une «première» en compagnie de Jean Biroy +et de Tanis. Il devait, au sortir de la représentation, aller au bal +chez madame d'Istres où ils avaient projeté de se retrouver. Oui, elle +se souvenait d'avoir, avant-hier, dans la journée--lointain passé pour +elle--combiné leur réunion vers une heure du matin chez les d'Istres. +Qu'était-il donc survenu pour interrompre le cours de sa résignation, de +ses renoncements?... Rien: une conversation surprise, une retraite +profanée, un bout de dentelle déchirée, un papier vide des fleurs qu'il +avait contenues et qui ne furent pas apportées pour elle. + +Sa misère morale amenait son désespoir; la mort allait effacer l'erreur +de sa vie. + +Magda, les ordres donnés, rentra dans sa chambre, rejeta les dentelles +dont elle s'était enveloppée et, assise au coin du feu, attendit. + +Les heures lui paraissaient sans fin. Elle ne pensait plus, elle était +lasse, la tête vide, avec des idées courtes, vagues, s'entre-croisant, +se donnant la chasse dans une confusion monstre; elle n'avait plus +d'énergie, elle attendait la mort. + +Onze heures sonnèrent; elle se redressa, nerveuse, haletante. Il ne +s'agissait plus d'attendre passive, résignée. C'était elle qui avait +commandé sa mort en exaspérant l'amour-propre de son mari. Effrayée +d'avoir si peu pensé à la mise en scène de son appartement, dans une +hâte fébrile elle courut pousser les verrous des portes, et fermer +solidement celle qui donnait sur le couloir; puis, ferma aussi à clef la +porte à deux vantaux qui s'ouvrait du petit salon dans sa chambre, mais +en ayant soin de baisser l'armature de fer du haut et de lever celle du +bas de façon que, sous une forte secousse, elle pût céder. En effet, il +était à prévoir que Leprince-Mirbel s'étant heurté inutilement à la +porte du couloir, courrait, exaspéré, à celle du salon pour surprendre +sa femme avec son amant. + +Magda jeta au hasard ses jupons soyeux sur la chaise longue et mit du +désordre dans la chambre, laissant traîner sur le tapis la courte-pointe +du lit, heurtant du poing les oreillers qui prirent des poses effarées +dans leur fouillis de guipure. Ces préparatifs achevés, n'en pouvant +plus d'angoisse, elle attendit. + +Les bruits de la rue s'apaisaient; quelques voitures passèrent, mais +aucune ne s'arrêta. + +Magda s'effraya alors de la possibilité que son mari ne vînt pas, qu'il +n'eût point reçu la lettre ou qu'il dédaignât de se venger. + +Quel sentiment pouvait armer sa main? l'amour?... mais depuis si +longtemps il ne l'aimait plus!... la haine?... Elle en ressentait si peu +pour lui qu'elle l'avait déchargé de la justice humaine en s'accusant de +sa mort dans une lettre, à lui adressée, qu'elle venait de poser sur la +cheminée. + +Elle fut atterrée de découvrir que seuls, le respect humain, la vanité +blessée, l'orgueil, pouvaient entraîner cet homme jusqu'à l'assassinat. +Sa mort dépendait de cet imperceptible point de folie humaine. + +Dans cette attente, une exaspération la prenait et elle n'était plus +défaillante. Absorbée par le désir croissant d'en finir, elle ne tenait +plus en place. Prise d'une rage contre l'homme qui retardait sa +délivrance, elle criait, étendue sur son lit, la tête enfouie dans les +oreillers: + +--Le lâche, le lâche, il ne viendra pas; non, non. Ah, je veux mourir, +je veux mourir! + +Sa voix s'entrecoupait de sanglots haletants et sans larmes, étouffés +comme une plainte d'amour. + +Tout à coup elle entendit des pas précipités, la serrure grinça... la +porte qui donnait sur le couloir fut ébranlée violemment et, du dehors, +la voix de Leprince-Mirbel cria, terrible: + +--Ouvrez, Magdeleine, ouvrez... je vous l'ordonne... mais ouvrez donc! + +Elle se dressa, pâle, et murmura: «Enfin!» bien que son cÅ“ur se prît +à battre à lui faire perdre le souffle. + +Mirbel s'acharnait à la porte... Magdeleine, rapidement, se leva, ferma +brusquement le cabinet de toilette; ce bruit redoubla l'exaspération de +son mari; il hurla: + +--Ah! il s'enfuit, le misérable! + +Puis un silence se fit. + +Magda comprit que son mari, suivant de point en point la tactique +qu'elle avait prévue, se dirigeait vers le salon. Alors, il se passa en +elle quelque chose de bizarre: prise d'une peur instinctive, prête à +défaillir, elle courut s'enfermer dans le cabinet de toilette. + +La porte donnant sur le salon retentit de coups précipités, et dans un +choc, céda. A ce bruit qu'elle guettait, Magda retrouva sa force de +volonté. Elle sortit du cabinet de toilette et se trouva en face de +Mirbel qui, voyant comme dans un éclair le désordre de la chambre, sa +femme en robe de nuit froissée, ouverte sur la poitrine, le visage +défait, avec l'étrange aspect que lui donnaient ses cheveux coupés; +convaincu de sa trahison, l'ayant vue refermer rapidement la porte et +sembler en vouloir défendre l'entrée en la couvrant de son corps, les +bras étendus, Mirbel, fou de rage, tira sur elle presque à bout portant +deux coups de revolver. Des gouttes de sang perlèrent sous le sein +gauche de Magda et tachèrent la valencienne et la batiste de son +peignoir. Elle fit quelques pas, s'affaissa à genoux sans un cri. Son +corps mince et souple tomba, inerte, sur la fourrure blanche de la +descente de lit. + +Elle était morte. + +Mirbel se précipita dans le cabinet de toilette à la recherche de +l'amant et resta atterré devant l'ordre qui y régnait, faisant contraste +avec le désordre de la chambre. Nulle possibilité ni trace d'évasion. +Les triples rideaux de soie des fenêtres avaient, en leurs plis, +l'immobilité rigide et chaste d'une nappe d'autel; nulle porte, nul +recoin pour s'enfuir ou se cacher. Terrifié, il rentra dans la chambre. +Ses yeux hagards, à force d'interroger les objets, aperçurent une grande +enveloppe sur la cheminée avec cette suscription: + +«A monsieur Leprince-Mirbel.» + +Il se précipita; ses mains tremblaient. Il brisa le cachet et lut: + +«Ne vous accusez pas de ma mort, je me suis tuée volontairement, +dégoûtée de la vie, n'ayant plus la force ni le courage de la subir. +C'est moi qui vous ai écrit la lettre qui arma votre main. +Pardonnez-moi, comme je vous pardonne, le mal que nos natures si +différentes se sont fait, et vivez sans remords: vous n'êtes pour rien +dans la suprême détermination que j'ai prise. + +»MAGDELEINE.» + + * * * * * + +Leprince-Mirbel resta un temps les yeux fixés sur la lettre, +reconstituant les péripéties de ce drame. Puis, ayant vaguement compris, +il s'approcha de Magdeleine, la souleva avec effort, la posa doucement +sur le lit et la contempla. Le sang qui fluait en mince filet des lèvres +de la morte, immobilisées comme dans un sourire, s'échappa tout à coup +avec plus d'abondance. Mirbel voulut l'étancher; ce geste l'ayant mis en +contact avec la chair tiède de sa femme, il se jeta en sanglotant sur le +lit où, pâle, redevenue jeune et belle dans le calme de la mort, Magda +semblait dormir. + + +FIN + + +PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--128-1-21.--(Encre Lorilleux). + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Maudit soit l'Amour, by +Hermine Oudinot Lecomte Du Noüy + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAUDIT SOIT L'AMOUR *** + +***** This file should be named 34564-0.txt or 34564-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/5/6/34564/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Maudit soit l'Amour + +Author: Hermine Oudinot Lecomte Du Noüy + +Release Date: December 4, 2010 [EBook #34564] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAUDIT SOIT L'AMOUR *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + + + + +MAUDIT +SOIT L'AMOUR! + +PAR L'AUTEUR DE + +«AMITIÉ AMOUREUSE» + +CINQUANTE-HUITIÈME ÉDITION + +PARIS + +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS + +3, RUE AUBER, 3 + +1921 + + + + +A MON BIEN CHER MAITRE ET AMI + +SULLY PRUDHOMME + +_Ce livre est dédié._ + +H. L. N. + + + + +MAUDIT SOIT L'AMOUR! + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + «Les noeuds les plus solidement faits + se dénouent d'eux-mêmes parce que la + corde s'use--tout s'en va, tout passe, l'eau + coule et le coeur oublie. C'est une grande + misère...» + + GUSTAVE FLAUBERT + + + + +I + + +A M. JULES GOVERNEUR + + +3, rue Gay-Lussac, Paris. + +«Mon ami, + +»Je suis enfin installée et vous attends à Yerres, un de ces jours très +prochains, demain, par exemple. Si vous prenez l'express de cinq heures, +vous avez toute chance de faire le voyage avec Guillaume de Tanis, Jean +Biroy, d'autres encore peut-être. Je vous invite tous ce même jour. Mais +je compte particulièrement sur vous trois, mes chers fidèles. Ne +m'écrivez pas que ceci... que cela... vous retient à Paris. Le cher Abbé +sait bien que c'est le premier embarquement qui coûte à sa paresse. +Tante Rose, d'ailleurs, me charge de vous dire qu'elle a fait préparer +_avec amour_ les chambres du Pavillon, et l'amour de tante Rose mérite +le voyage! L'Abbé trouvera à Montgeron la voiture des invalides et +pourra, si par grand hasard il est seul, rêver tout à son aise au +despotisme tendre de son amie + +»MAGDA.» + + * * * * * + +Lorsque madame Leprince-Mirbel eut achevé d'écrire cette lettre, elle la +glissa dans une enveloppe, et, rassemblant d'autres lettres éparses sur +son petit bureau, en relut avec soin les adresses. + +--Voyons, n'en ai-je pas oublié? Jules Governeur, mon philosophe; Jean +Biroy, mon peintre; Guillaume de Tanis, mon romancier; Savines, mon +critique; d'Artigues, mon diplomate; Danaris et sa femme, celle-ci ma +chère amie; Barjols, mon député; ils y sont bien tous. Bon. Maintenant +donnons ces lettres au docteur; il les jettera à la poste en allant +porter ses dépêches. + +Madame Leprince-Mirbel se leva. C'était une femme de trente-six ans, de +tournure élégante. Une grâce enveloppante émanait de tous ses gestes; +elle possédait une allure aristocratique, un air «grande dame» qui ne +s'acquiert pas. D'une taille souple, fine, en harmonie avec des hanches +aux lignes du plus délicieux contour, elle avait aussi un pied mince et +cambré, de belles mains, des mains pâles comme une hostie, aux doigts +spirituels, retroussés et longs, qui suggéraient l'envie de les saisir +et, à leur seul contact, donnaient la sensation troublante de posséder +cette femme. + +Tanis, en plaisantant, disait: + +--Vos mains sont voluptueuses jusqu'à l'inconvenance. + +Ses yeux cernés paraissaient d'autant plus grands que le dessus des +paupières, estompé d'une teinte brune, ajoutait une étrange profondeur +au regard de ses prunelles noires, brillantes comme deux agates dans le +blanc nacré de l'oeil. Ses cheveux blonds, légers, soyeux, abondants +et ondés, ressemblaient à une coulée d'or. + +Sans être ni belle, ni jolie, madame Mirbel produisait sur les hommes +une impression ineffaçable, tant la finesse satinée de sa chair faisait +ressortir la délicatesse de ses traits, tant son élégance accusait une +science admirable de la toilette, tant son attitude aristocratique, la +fierté exprimée par certains de ses gestes, révélaient la pureté de +race et la noblesse d'âme. Elle était harmonieuse et captivante. + +Quinze ans auparavant, sa tante, mademoiselle Rose de Presles, l'avait +mariée au compositeur de musique Leprince-Mirbel, garçon d'avenir et +presque aussi jeune qu'elle. L'union sembla d'abord heureuse. +Marie-Magdeleine de Presles, pleine de foi en son mari, pleine +d'enthousiasme pour son talent, vécut trois années d'enchantement. Puis, +soudain, elle tomba de son ciel en s'apercevant que Mirbel la trompait +avec une vieille chanteuse qui lançait ses oeuvres. + +Cette découverte se fit de la manière la plus banale. Magdeleine entra +un jour dans le cabinet de travail de son mari pour examiner, en son +absence, les épreuves d'une partition qu'il corrigeait. En prenant les +feuillets de musique épars sur la table, afin de juger au piano des +changements que le maître apportait à son oeuvre, ses regards furent +attirés vers un papier ridiculement à la mode et chamarré d'une écriture +invraisemblable formée de longs bâtons; machinalement, Magdeleine prit +cette lettre; mais dès les premières lignes elle tomba défaillante sur +une chaise. Elle en continua la lecture avec de douloureuses +palpitations, les mains tremblantes, et, à moitié folle de chagrin, +arriva au bout de l'horrible prose, à la fois emphatique et grivoise, de +la vieille cabotine. + +Madame Mirbel pleura alors comme savent pleurer les femmes quand elles +sont seules. Cette première crise fut terrible; cette douleur initiale +qui la surprenait en pleine foi, en plein bonheur, lui brisa les nerfs. +Elle jeta avec rage les pages de musique sur la table, et, la lettre +fatale en main, courut trouver sa tante. Mademoiselle de Presles s'était +réservé le rez-de-chaussée de son hôtel dont elle avait abandonné les +autres appartements au jeune ménage. + +La pauvre vieille fille fut atterrée qu'on pût tromper son enfant pour +une «créature». En plein désarroi, elle ne sut quel conseil donner à sa +nièce; celle-ci, la première angoisse apaisée, résolut de lutter. +Soutenue par la fièvre de la jalousie, elle s'interdit les reproches et +refoula les mots amers que lui suggérait l'excès de sa douleur. En une +divination géniale, pour contrebalancer ces honteuses amours, elle ne +montra pas la blessure de son coeur. Elle se fit coquette, tendre, +diverse, et reconquit Leprince-Mirbel, tant cette grâce provocante était +irrésistible. + +Dans la crainte de compromettre son triomphe, elle entraîna son mari en +Italie. Mais cette seconde lune de miel lui sembla bientôt odieuse, +s'accomplissant au milieu des ruines de ses illusions, sans +l'enthousiasme de ses pensées, de son âme qu'elle sentait agoniser de la +blessure reçue. + +Un écoeurement la prit d'avoir lutté pour reconquérir quoi, mon Dieu? +des caresses, vile monnaie de l'amour! Et la première ivresse ne revint +pas plus pour elle que ne reviennent les prémices en toutes choses. La +douleur a son initiation; on peut s'y accoutumer, mais elle laboure en +vain le coeur; les blessures qu'elle y fait, au lieu de le fertiliser, +le stérilisent. + +Elle pensait: «En m'abandonnant à mon mari, je l'ai trompé. Sans en +avoir conscience, j'ai pris une attitude indigne de moi. Pour ne pas +perdre les embrassements d'un être que maintenant je méprise, qui n'a +rien vu de ce qu'autrefois je lui donnais de beau, de pur, je me suis +ravalée au rôle de «fille». Toutes mes qualités de droiture sont les +écueils sur lesquels s'est brisée cette nature vulgaire. Ah! comme je +lui en veux d'avoir anéanti ma foi! J'ai cessé de lui plaire parce que +j'étais naïve et tendre; il s'est lassé de ma candeur et s'est laissé +séduire par les honteuses manoeuvres d'une femme flétrie qui a couru +le monde, éprise de tous les vices. Pourquoi n'ai-je pas eu la vision +nette de la bassesse où j'allais tomber en essayant de reprendre Henri à +cette femme odieuse?» + +Et il lui fallait péniblement conclure: «C'est qu'au moment où j'ai reçu +la blessure j'aimais encore, tandis que maintenant l'indifférence me +prête toutes ses clartés.» + +A jamais déçue, humiliée d'avoir subi le joug d'un si déplorable amour, +Magdeleine hâta le retour. + +Bientôt après leur arrivée à Paris, et malgré les serments faits à sa +jeune femme, Leprince-Mirbel s'adonna plus que jamais, sans honte et +sans frein, aux amours faciles, à ce point qu'il ne prenait plus la +peine de voiler sa conduite à Magdeleine, lui faisant parfois l'injure +d'amener dans sa maison, de lui présenter, même, l'objet de sa passion +présente. Son inconscience, sur ce point, atteignait au cynisme. Les +yeux une fois dessillés, Magdeleine perdit toute illusion: une à une, +ses croyances en son mari tombèrent; elle le vit tel qu'il était: un +être léger, sans coeur ni sens moral, vindicatif et vaniteux jusqu'à +la folie. + +Mademoiselle Rose de Presles faillit mourir de chagrin quand elle +constata qu'elle avait perdu la vie de sa nièce en la mariant à +Leprince-Mirbel. Restée fille après une douloureuse et pure aventure +d'amour, elle souffrit tant de sa situation fausse de vieille fille +qu'elle avait coutume de dire: «Mieux vaut être mal mariée que de ne +l'être pas.» Maintenant elle se prenait à douter de la vérité de sa +formule. + +Devant le malheur de Magda, son vieux coeur, qui semblait ne savoir +plus souffrir, se mit à saigner de nouveau. Affolée, elle proposa la +séparation judiciaire; c'était l'esclandre, la vérité mise sous les yeux +de tous. + +Avec une grande sagesse, madame Leprince-Mirbel ne se laissa pas +influencer. Une explication décisive eut lieu entre elle et son mari; il +dut s'incliner devant la volonté de cette femme de vingt-trois ans et +accepter les conditions qu'elle lui imposait. Les cinquante mille francs +de rente que Magdeleine avait apportés en dot, et qui permettaient au +jeune maître d'attendre le succès, la faisaient libre et indépendante +envers lui. Ils convinrent qu'ils resteraient unis aux yeux du monde, +mais que la séparation n'en existerait pas moins entre eux. + +Depuis douze ans que ces événements s'étaient passés, Henry +Leprince-Mirbel avait acquis la célébrité, car son talent était réel. +Tout en étant des étrangers l'un pour l'autre, sa femme et lui vivaient +à Paris sous le même toit, dans l'hôtel de la rue de Monceau. Ils +cachaient au public cette situation douloureuse à laquelle, seuls, les +amis intimes étaient initiés. Jamais Leprince-Mirbel ne séjournait à +Yerres; la campagne l'enthousiasmait pendant deux heures et +l'horripilait ensuite. Il lui fallait vivre dans un continuel état de +surexcitation cérébrale, entouré d'admirateurs de son talent, pour +l'exalter et lui donner la réplique. + +Or, à Yerres, dans cette vaste propriété de la Luzière, on faisait +_silence_, comme il disait plaisamment avec sa verve de gamin de Paris, +et cela n'était pas pour satisfaire le besoin de mondanité et de succès +bruyants indispensables à sa nature. + +Madame Mirbel au contraire, plus fine, plus délicate, détestait le +bruit; cette propriété était donc devenue son séjour favori. Elle avait +su grouper autour d'elle un cercle restreint d'hommes d'une haute +valeur, et c'était à la campagne qu'elle aimait le plus à s'en voir +entourée. Les cinquante ans de tante Rose lui semblaient un +porte-respect suffisant pour arrêter la médisance. + +D'ailleurs, depuis la crise irréparable de sa vie, madame Mirbel s'était +peu à peu retirée du monde et professait le plus grand dédain pour les +calomnies que les jaloux pouvaient inventer sur elle. + +Tout d'abord elle s'était attaché à jamais le docteur Fugeret, un savant +occupé uniquement de science. Il l'avait connue jeune fille et l'aimait +comme son enfant, avec une pointe de tendresse particulière qui lui +faisait dire plaisamment: «Ma chère Magda, je vous aime d'un amour à la +fois paternel et incestueux». Elle riait, tendait son front aux lèvres +du vieil ami qui s'était montré pour elle un véritable père, au moment +de sa rupture avec son mari, et tous deux vivaient ainsi, une partie de +l'année, dans le coeur à coeur d'une intimité délicieuse. + +A Yerres, au bord de la rivière qui longe la propriété de la Luzière, on +avait construit pour le docteur un véritable laboratoire; il y passait +les mois d'été sans interrompre ses travaux. Puis, un à un, attirés par +le délaissement de Magda, retenus par son charme, d'autres amis vinrent +se grouper. Le maître incontesté de ce cénacle était Guillaume de Tanis, +qu'elle appelait son romancier, son poète, pour lequel elle gardait une +sérieuse prédilection; puis, venaient Fugeret, Jules Governeur le +critique, Jean Biroy le peintre et, au second plan, Savines le +chroniqueur, Danans, l'écrivain plein de souplesse, le psychologue aimé +des femmes. + +Tous, plus ou moins, lui avaient fait la cour; tous l'aimaient +maintenant «doucement», comme elle disait, ayant renoncé à l'espoir de +la voir céder à leurs déclarations, et il ne restait de ce passé, entre +elle et eux, qu'un air d'amour qui rendait leur amitié charmante. + +Magda n'aurait pu vivre sans ses amis; ils lui étaient devenus +nécessaires, ils faisaient partie du factice bonheur qu'elle s'était +créé. Les voir, les entendre, connaître leurs émotions, leurs luttes, +leurs aspirations, leurs triomphes, cela lui semblait aussi utile que +l'air qu'elle respirait. Son esprit ouvert et subtil s'élargissait au +souffle de leurs génies divers. Elle était, à trente-six ans, la femme +forte et fine à laquelle tout homme rêve dans ses jours de défaillance +et de doute. Pour ses amis, elle représentait le repos dans une +affection intelligente, solide, sûre; le conseil tendre, indulgent et +doux, la soeur enfin; mais une soeur coquette un peu, avec des +coins d'âme fermés qui les retenaient toujours intrigués et charmés. +D'abord légèrement jaloux les uns des autres, Magda avait fini par +apaiser leurs susceptibilités; avec un grand art elle sut les faire +_s'aimer en elle_, et ce leur était, maintenant, un plaisir absolu de se +retrouver ensemble. Entre ces hommes supérieurs, les conversations +prenaient un tour philosophique plein de verve, de trouvailles, leur +causant la joie particulière de hautes pensées remuées, une griserie +d'esprit, une saoulerie charmante de sensations intellectuelles. Ou +bien, animés d'une gaieté de collégiens en vacances, ils appliquaient +toutes leurs facultés à organiser des parties de lawn-tennis, avec des +raquettes, des balles envoyées directement de Londres. Et, les caisses +arrivées, tous ces grands hommes voulaient, dans leur zèle, les déballer +eux-mêmes. Aussi, bien souvent, tante Rose s'écriait-elle: + +--Vous n'êtes que des enfants! + +Mais, pour chacun, la suprême joie consistait à se trouver un moment +seul avec Magda. Celui à qui pareille aubaine échéait, soit par hasard +soit qu'il l'eût préparée avec un art machiavélique, en profitait pour +susciter entre elle et lui un secret, une confidence, un aveu, qui la +fît plus sienne qu'elle n'était pour les autres. Cela mettait entre eux +une alliance morale et mystérieuse et, comme plus d'une douleur, plus +d'une blessure, surgissaient de la situation fausse de la jeune femme, +Magda aimait à s'épancher dans ce tête-à-tête. Ainsi, sans pensée de +coquetterie, sans esprit d'intrigue, elle faisait d'instinct tout ce +qu'il fallait pour les retenir. + +Elle vivait auprès d'eux et pourtant séparée d'eux, aimée et respectée, +avec toutes les illusions, toutes les douceurs de l'amour sans amour, +dans une grande défiance de contacts nouveaux, partant calomniée par +ceux dont elle ne se laissait pas approcher. + +Chacun de ses amis avait pour elle des câlineries, des tendresses, des +jalousies qui lui faisaient voir que sa gracieuse individualité hantait +leur pensée d'une façon constante. Elle leur avait donné des surnoms qui +les caractérisaient: Guillaume de Tanis était _Le Maître_, Jules +Governeur _l'Abbé_, le docteur Fugeret _Le Docteur_, Jean Biroy _Petite +Flamme_. Ces surnoms peignaient l'homme qu'ils désignaient, étaient +l'expression absolue de son être moral. D'eux tous, elle conservait avec +soin une collection de lettres exquises, continuation des discussions +commencées, résumé des pensées effleurées ensemble. + +Son désenchantement l'ayant libérée de toute étroite idée de morale, +elle se demandait souvent pourquoi aucun de ses amis ne l'avait +conquise. Elle connaissait dans le monde tant de femmes heureuses, +aimées, respectées de leurs maris, et qui pourtant les trompaient sans +scrupule! Une défaillance lui eût semblé permise, à elle qui s'imaginait +être hors des lois mesquines du monde, elle, méconnue, trompée, dans le +plein rayonnement de sa droiture, de sa jeunesse, de sa beauté, et qui +en avait tant souffert! + +Guillaume de Tanis, le premier, lui parla d'amour; mais depuis le +douloureux réveil provoqué par son mari, elle s'effrayait de l'amour. +Douée d'une imagination poétique, une tendresse faite de respect, de +vénération, l'aurait peut-être poussée dans les bras de Guillaume; mais +il était, lui, un sceptique, un désenchanté; il ne voulait voir dans +l'amour autre chose que le rapide échange de deux désirs; il prétendait +qu'une amitié forte en découlait. Durant des mois, ce fut, entre eux, +une lutte amoureusement tendre; le but que Guillaume poursuivait se +dérobait toujours devant l'inflexible droiture de Magda. + +Madame Mirbel avait alors vingt-six ans; quand on est jeune, la faute +apparaît honteuse, pleine de souillure morale, la vie n'ayant pas encore +broyé toutes les croyances sous sa meule implacable. C'est ainsi que, +malgré une attirance certaine, Magda luttait contre son désir, ne +prévoyant pas qu'à entreprendre cette lutte, bientôt la lassitude, le +hasard, qui sont au fond de toutes choses, anéantiraient en elle la +volonté d'aimer. + +Elle écrivait à Tanis, au lendemain d'une soirée passée en tête-à-tête +avec lui et qui n'avait pas été sans un grand charme pour tous deux: + +«Mon ami, vous me demandiez, hier, pourquoi j'étais triste? Hélas! tout +simplement parce que je pensais: «L'amour est absent.» Lorsque la femme +n'est qu'un instrument de plaisir, elle devient une cause d'ennui et +d'amoindrissement. Il faut aimer, j'entends jusqu'à la souffrance, pour +noyer, dans l'ivresse du sacrifice, le côté douloureux de la faute. +Croire que l'amour est uniquement «l'échange de deux fantaisies et le +contact de deux épidermes», c'est se tromper grossièrement. Les grands +cris des poètes, ceux qui vibrent à travers l'humanité et l'arrachent de +sa torpeur, ce sont des cris d'amour. Voyez comme nos aspirations +diffèrent... + +»Mon pauvre ami, quelle triste amitié sera la nôtre! Beaucoup plus +qu'amicale, beaucoup moins qu'amoureuse, juste ce qu'il faut pour +s'aiguiser le coeur et souffrir.» + +Et, lui, il répondait: + +«Ma chère amie, nous parlerons ce soir de l'amour et je vous dirai, je +crois, des choses vraies; il ne faut point le confondre avec +l'exaltation sentimentale. L'amour moderne n'est, à mon sens, qu'un +égoïsme maladif. Les Grecs, plus artistes que nous, le comprenaient tout +autrement. Les Romains, nos pères latins, ignoraient notre délire. Nos +aînés du XVIIIe siècle ne le connurent pas davantage. + +»Puisque vous parlez des poètes, je vous répondrai qu'on n'en cite +qu'un, Dante, qui aima avec la frénésie que chantèrent les autres. Mais +cet amour fut pour une enfant de douze ans qu'il n'avait vue qu'une +fois. L'amour sérieux et vrai doit être une affection profonde et sûre, +tenace et _raisonnable_. Voilà un mot qui vous indignera. Ce doit être +une tendresse d'esprit et de corps qui fait se plaire ensemble deux +êtres. C'est celui que j'ai pour vous. L'amour qui s'exalte jusqu'au +délire n'est qu'une faiblesse. + +»GUILLAUME.» + + * * * * * + +Il lui écrivait encore: + +«Mon amie, votre lettre me donne en même temps beaucoup de tristesse et +beaucoup de joie. Beaucoup de tristesse parce que vous souffrez et +beaucoup de joie parce qu'elle me montre votre coeur. + +»Pourquoi ces tortures que votre esprit inquiet vous fait endurer? +Pourquoi ne pas croire que je vous aime puisque cela est et que je vous +le jure? Vous me trouvez calme et cela vous indigne. J'ai eu, mon amie, +bien des jours d'affliction; j'ai mené de front de lourds chagrins et +j'ai appris à être un résigné, bien qu'au fond je sois toujours un +révolté contre les événements. Croyez-vous que je n'aie pas souvent des +exaspérations de cette impossibilité de vous convaincre? Mais je n'y +puis rien... Alors, à quoi serviraient les expressions désolées et les +manifestations violentes? + +»Je saurai attendre puisqu'il faut attendre. Et je vous promets, en +attendant, d'être fidèle. Ceci vous paraîtra-t-il une preuve d'amour? Je +ne pourrais d'ailleurs, malgré les occasions possibles, faire autrement. +Je pense trop à vous pour songer même un instant à une autre femme, pour +la désirer même à peine et la pouvoir effleurer d'une seule caresse. + +»M'aimerez-vous jamais? + +»Je baise respectueusement les dentelles de votre robe. + +»GUILLAUME.» + + * * * * * + +Ils avaient continué d'échanger des lettres. Et voilà qu'à force de +découvrir toutes les délicatesses du coeur de Magdeleine, Tanis, qui +au fond aimait les amours faciles, avait pris son parti de cette +résistance. L'exaltation à laquelle ils s'étaient laissé entraîner un +moment, venant par la force des choses à tomber, il ne fut plus question +entre eux d'une chute possible. Ravis de se connaître et de s'estimer +si complètement, une amitié très tendre les unissait maintenant sans +aucune pensée de possession. + +Guillaume parlait volontiers de ces jours passés, en disant: + +--C'était du temps que j'avais pour vous un grand amour... + +A quoi Magdeleine, penchant finement sa tête, interrogeait: + +--Vous ne m'aimez plus, Tanis? + +--Je vous aime moins et mieux... Je vous respecte; vous êtes la sainte +de mon coeur très païen... + +Ainsi, avec cet homme supérieur, elle essaya d'aimer, et leurs mutuels +efforts n'ayant eu pour résultat qu'une camaraderie tendre, elle s'en +tint à cette moitié d'expérience, préservée à jamais par le souvenir de +ces joies morales partagées. + +Les déclarations de ses autres amis ne furent plus pour elle qu'un jeu. +Toujours Tanis les connut, comme si Magda se fût sentie liée à lui, +malgré tout, par cet amour indéfinissable et qui n'avait pas abouti. +Elle aurait cru le tromper, en faire sa dupe, si elle ne les lui eût +laissé deviner. Elle aurait craint qu'il ne la jugeât coquette et ne +méconnût son coeur, de même qu'elle avouait aux autres l'avoir aimé +moralement. + +Cette grande franchise ne permit plus à aucun d'eux de lui faire +réellement la cour. Où Tanis reconnaissait avoir échoué, qui +n'échouerait? Mais, malgré tout, ils étaient en coquetterie permanente +avec elle; une coquetterie fine, légèrement amoureuse, qui faisait +soupirer Jules Governeur d'une manière invocatoire si drôlement triste: + +--Princesse Magda, hélas! m'aimerez-vous _mieux_ jamais? + +_Princesse_, ils l'appelaient ainsi, ayant décomposé son nom de +Leprince, pour éviter de l'appeler madame, mot bien officiel, ou +Magdeleine, appellation trop familière; son élégance native, son allure +aristocratique lui valurent aussi ce baptême. + +Magda riait de l'interrogation et répondait à Governeur: + +--Mon pauvre abbé, dénichez cette pensée-là de votre cervelle; je suis +une incomparable amie, je serais une déplorable maîtresse. Voyez: Tanis +lui-même a préféré y renoncer! + +Jean Biroy essaya également de faire sa cour. Mais les années +apportaient maintenant au coeur de Magda un scepticisme et une +expérience qui lui faisaient accepter ces hommages comme une entrée +fatale à toute future amitié entre homme et femme. Elle recevait les +déclarations ainsi qu'une préface que tous croyaient devoir lui faire +lire, mais qui ne formait pas corps avec le roman affectueusement +fraternel qu'elle attendait d'eux. + +Elle dit à Barjols et à Savines qu'on lui avait présentés à peu près en +même temps et qui, tous deux, glissaient sur la pente fatale: + +--Savines, Barjols, aimez-moi bien vite, comme a fait Petite Flamme, et +que ce soit fini rapidement, afin que nous puissions commencer notre vie +de douce camaraderie. + +Et comiquement, elle annonçait aux autres les progrès du mal de +«l'atteint», comme ils disaient. + +--On ne voit plus Savines, Princesse, qu'est-ce qu'il devient? + +--Pauvre Savines! il en est à la phase: «Je ne veux plus la voir!» Mais +j'espère que ce ne sera pas plus long que pour vous, Biroy... un mois, +il me semble? + +--Non, non, Princesse, six semaines... Cristi! Elles valaient bien trois +mois, ces semaines-là! Enfin, vous n'avez pas voulu croire... C'est +égal, j'irai vous le chercher si vous le permettez... Ça lui fera du +bien; on est très malheureux, vous savez, quand ou vous aime! + +--Si malheureux que cela? + +--Bien plus encore, madame... Ah! princesse, combien de nos coeurs +vous faudra-t-il cueillir en passant pour vous tresser un souvenir? + +--Il me les faut tous... Mon amitié est une ogresse qui ne s'assouvit +que lorsque vous m'entourez. + +Magdeleine vivait donc heureuse, repue de jouissances intellectuelles +qui donnaient le change aux besoins de son coeur et la laissaient +passer, calme, dans le coudoiement continuel de ces hommes. + +Or, par cette belle fin d'un jour de printemps, ayant terminé ses mots +d'invitation à tous, madame Leprince-Mirbel se leva et, ses lettres à +la main, sortit de la maison. Le parc immense, en bordure sur la rivière +d'Yerres, s'étend, boisé et luxuriant de fleurs, jusqu'au viaduc du +chemin de fer. + +Magda traversa la pelouse; sa silhouette élégante disparut bientôt dans +les massifs de verdure, et elle arriva au laboratoire au moment où le +docteur s'apprêtait à en sortir. + +--Ah! vous voilà, mignonne? Je quittais mes bestioles pour vous +rejoindre. + +--Les avez-vous bien fait souffrir aujourd'hui, cruel? + +--Mais non, mais non; j'ai seulement cousu les paupières à trois jeunes +chiens; rien du tout, comme vous voyez. + +--Docteur, est-ce que les hommes ne nous considèrent pas toutes un peu +comme de petites bêtes sur lesquelles ils expérimentent? + +--Hum! peut-être. Mais avouez que certaines d'entre vous savent +avantageusement renverser la proposition? + +--C'est pour moi, cela?... méchant ami! Est-ce que j'inocule de force +l'amour à ceux qui m'approchent? Que puis-je faire s'ils s'éprennent? Je +ne les tiens pas captifs, je ne leur couds pas les yeux, moi... je n'ai +même qu'une pensée quand ils m'aiment... C'est de les voir ne plus +m'aimer. Et dites si je ne fais pas tout pour y arriver? + +--Magda, vous êtes la plus adorable des femmes, j'ai tort de vous +taquiner. Jamais personne ne saura comme moi ce qu'il y a de bon en +vous... + +Il avait pris son bras et marchait avec elle, à pas lents, le long de +l'allée ombragée qui borde la rivière. De temps en temps des petits +lapins passaient au loin, s'enfuyant dans les broussailles. Le soleil +qui baissait à l'horizon dardait obliquement ses rayons d'or, chauffant +encore la terre, tandis que les nuages, au-dessus de leurs têtes, +mettaient une fraîcheur reposante sur la feuillée des hauts arbres +saturés de chaleur. + +--Ma chère Magda, comme vous avez raison! Que toute cette vie, au fond, +est creuse! Vous avez pris, peut-être, la meilleure part: vivre en +faisant abstraction de son corps, ne s'appliquer qu'au développement et +aux jouissances de l'esprit sans s'inquiéter des troubles que l'on +cause... Mais vous ne pouvez empêcher qu'à votre vue, auprès de vous, on +ne sente la tiédeur de votre présence, cet ensorcellement bizarre que +vous exercez sur moi, sur tous, et qui nous laisse des empreintes si +étrangement durables... Et cela avec rien, semble-t-il. Avec votre +silence, vos jolis gestes lents, votre manière d'écouter, votre façon de +marcher, vous tenez nos coeurs dans les plis de votre robe; ah! la +délicieuse créature que vous faites, mignonne, pareille à une divinité +sereine et indulgente aux pauvres humains! L'imbécile mari qui vous a +méconnue, torturée; le niais qui ne sait pas le joyau de jeunesse et +d'esprit que vous êtes! Vous me jugez parfois léger; eh bien, c'est +faux. Compliqué, défiant des autres, de moi-même surtout, cela est vrai; +mais léger, que non pas, et j'en donne pour preuve l'amitié profonde +vouée à vous, ma gentille, et que je défie bien le temps de déraciner; +amitié faite d'amour perdu, de jalousie inconsciente, de remords, +d'envie, un mélange extravagant mais solide, solide comme du granit! + +--Cher, cher ami! + +--C'est idiot, pas vrai? pourtant c'est ainsi. En dépit de vous, en +dépit de moi, je vous aime. J'ai même été le premier à vous aimer. Ah! +si je n'avais pas cinquante-deux ans!... + +--Qu'est-ce que vous feriez? + +--Ce que je ferais?... ce que je ferais?... Comme les autres, pardi! Je +serais amoureux et fou de la chère princesse Magda! + +--Et vous ne l'êtes pas?... un peu... rien qu'un peu?... + +--Eh bien oui, là, je le suis... et c'est si bête... Et dire que nous en +sommes tous là autour de vous! + +--Docteur, c'est toute ma joie, vos tendresses... cela me berce, me +console, endort mon chagrin, le regret de ma vie manquée. Il est si bon +de se sentir aimée par des hommes comme vous! Tenez, j'écris aux autres +que je les attends; vous finiriez par vous ennuyer tout seul entre moi +et tante Rose. Vous allez jeter mes lettres à la poste en portant vos +dépêches, n'est-ce pas? + +--Ça ne me ravit pas de les voir venir! Enfin, puisque vous le +voulez... + +Ils étaient arrivés non loin de la maison, vaste bâtiment à l'italienne; +une large terrasse formant un perron de cinq marches en longeait toute +la façade avec, au milieu, un portique soutenu par six colonnes. + +Les appartements luxueux que l'on apercevait au travers des hautes +glaces sans tain des portes fenêtres, donnaient la sensation d'un palais +de conte de fées, endormi par un enchantement, car nul bruit ne montait +des sous-sols où les domestiques avaient ordre de respecter le silence +recueilli des maîtres. + +Des paons, des faisans, circulaient librement devant la maison, y +voletaient; on n'entendait que des bruits d'ailes. Ils se perchaient sur +les chaises et les tables d'osier dispersées le long de la terrasse, et +se détachaient sur le ton cru de la muraille en des formes bizarres: les +uns en boule multicolore, la tête cachée sous l'aile; les autres la +queue ouverte rayonnant en panache auréolé autour du corps, hors de +proportion avec lui, et dont le plumage, aux tons merveilleux, chatoyait +sous les derniers rayons du soleil; leur immobilité achevait de donner +un air surnaturel aux choses ambiantes, tandis que l'ombre tombant des +arbres s'allongeait en tache sombre sur la pelouse verte et drue +parsemée de buissons de lilas mauve. + +Magda quitta le bras de Fugeret sur lequel elle s'appuyait, lui mit les +lettres dans la main et se dirigea vers la maison. Quand elle eut monté +les cinq marches, elle se tourna à demi et fit un geste d'adieu. Du +milieu de ce groupe d'oiseaux, dans le fouillis des dentelles blanches +de sa robe, elle émergeait, drapée, longue et mince comme une statuette +de Tanagra... Le docteur en emporta dans les yeux un éblouissement. + +Au salon, tante Rose lisait les journaux. Avec ses cheveux blancs, son +nez retroussé, ses lèvres rieuses, sa robe noire à bouquets, enfoncée +dans sa bergère Louis XV, elle avait l'air d'une marquise de Lancret. +Voyant sa nièce entrer, elle laissa choir le lorgnon de ses yeux et +s'exclama: + +--Ton mari remporte des succès fous à Vienne, mon enfant. On l'a rappelé +six fois sur la scène. Son _Roi des Huns_ est un triomphe. Il va être +reçu au Burg... Hein, qu'en dis-tu? + +--J'en dis que cela m'est parfaitement indifférent, tante. Un peu moins +de gloire autour de son nom, un peu plus de tendresse dans son coeur, +voilà ce que j'aurais voulu trouver en lui. + +--Oui, oui... et penser que c'est moi... + +--Non, tante Rose, pas vous, mais les événements qui ne sont pas +toujours plus sages que les hommes, quoi que vous en disiez. N'en +parlons plus... Je viens d'écrire à mes fidèles, j'espère donc en voir +arriver quelques-uns demain. Le pavillon est prêt? + +--Oui, mon enfant. + +--Merci, tante, de songer à tout. Demain il faudra que le cocher +reprenne son service des trains avec le landau. + +--Magda, sais-tu ce que l'on dit au village? + +--Non. Et, de plus, cela m'est si égal!... + +--Eh bien, on dit que tu n'aimes que la société des hommes, et on +appelle ces messieurs «tes hommes». + +--Ça, c'est amusant... Mes hommes!... la formule est un peu brutale, +mais juste. Eh bien, tante, _mes hommes_ viendront probablement demain +et, comme je veux être toute à eux si, par hasard, quelques-uns +s'avisent de prendre le train de trois heures, je vais faire aujourd'hui +mes deux dernières visites d'arrivée: madame d'Istres et madame +Montmaur. Adieu, tante Rose. + +Magda quitta le salon, monta dans sa chambre, et, s'étant coiffée d'un +grand chapeau, prit son ombrelle, ses longs gants de Saxe, puis +redescendit, légère, le vaste escalier de pierre à double évolution. +Elle se rendit jusqu'à l'église et eut vite atteint la propriété de +madame d'Istres. + +C'était une voisine aimable, adorant la jeunesse, et dont la maison +ouverte, hospitalière, regorgeait toujours de monde. On venait là jouer +au tennis, au cricket; c'était un lieu de réunions brillantes et +bruyantes; madame d'Istres avait trois filles, de seize, dix-neuf et +vingt et un ans, qui aimaient l'excentricité et les exercices violents. + +Il y avait eu, de tout temps, sympathie entre les deux maisons, à cause +peut-être de la vie si différente qu'on y menait. La fusion en formait +pour chacune d'elles un élément nouveau, non sans charme, surtout à +l'arrière-saison, alors que les journées courtes et les longues soirées +deviennent facilement monotones. + +Bien qu'on fût à peine aux premiers jours de mai, la maison était déjà +occupée par des familles amies. Très loin sous les allées de tilleuls, +on entendait des rires et des voix jeunes. + +Magda abrégea sa visite malgré les instances de madame d'Istres, puis, +reprenant sa course à travers les rues tortueuses et mal pavées du +village, elle arriva bientôt devant une propriété riveraine de l'Yerres, +appartenant à madame Montmaur, et qui faisait face à celle de +mademoiselle de Presles. + +Le portier l'annonça par trois coups de timbre, juste le temps de +traverser la cour. Un autre domestique apparut et, ouvrant à deux +vantaux la porte du vestibule, introduisit Magda dans une vaste pièce +qui servait à la fois de salon et d'atelier. + +Madame Montmaur était veuve. Son caractère autoritaire n'ayant point +rencontré de résistance chez son mari, leur union fut parfaitement calme +et parfaitement heureuse. Elle avait un fils, un grand beau garçon, à +l'aspect recueilli, presque froid. Admirablement élevé par cette mère, +petite femme nerveuse, sèche, à la poigne de fer et qui n'admettait pas +qu'à vingt-quatre ans il prît son envolée et cessât de lui être soumis +et obéissant comme à dix ans, Philippe subissait, ainsi que son père +l'avait subie, son autorité despotique. + +Magda n'éprouvait pas une grande sympathie pour madame Montmaur: la +rigidité de vie, la médiocrité de bonheur dont avait su se contenter +cette femme, à qui l'esprit de domination tenait lieu de tout, lui +semblaient par antithèse la critique de sa propre vie. Elle se sentait +jugée par madame Montmaur, peut-être sévèrement? tout au moins comme +une personne originale, indépendante, un peu excentrique et bizarre. + +Puis, une chose choquait Magdeleine: elle ne pouvait comprendre cette +existence toute de politesse entre Philippe et sa mère; il lui semblait +que si elle avait eu un fils de cet âge, elle l'eût abreuvé de +tendresse, se faisant son amie, sa confidente. Elle aurait voulu qu'une +communion de pensée les liât constamment, tandis que ce grand garçon +devenait tout différent de lui-même lorsque sa mère était avec lui. + +Avec des yeux bleu foncé pleins de douceur, hérités de son père, +Philippe était grand et aussi noir de cheveux qu'un Arabe; un nez un peu +fort, une bouche bien dessinée, aux lèvres rouges, le teint mat et une +peau délicate, lui composaient une tête intéressante, belle d'une beauté +énergique nullement démentie par un corps d'athlète aux formes nerveuses +et sveltes, impeccables. Ce garçon d'une force herculéenne, avec des +muscles souples et résistants comme l'acier, possédait dans ses +mouvements un charme particulier de grâce et d'élégance. + +Tout d'abord Magda l'avait cru un inutile, un esprit sinon creux, du +moins obstrué, plein de préjugés mesquins. Un soir qu'il dînait seul +chez elle, madame Montmaur ayant été subitement indisposée, elle eut la +révélation d'un être jusque-là caché et si différent de ce qu'il +paraissait, qu'elle l'écouta bouche bée parler littérature, art, +politique et morale. + +Lorsque, le lendemain, elle fit part de ses impressions à ses amis, ils +la taquinèrent. + +--Chère Princesse, vous deviez dormir hier et vous aurez rêvé que vous +découvriez tout cela en lui, disait Tanis. + +--Eh, eh! ajoutait le docteur Fugeret, Magda vient de faire comme moi: +elle croit avoir couvé un oeuf de phénix: il en sortira un canard. + +--Princesse, donnez-le moi, votre Philippe. Puisque vous vous intéressez +à ce jouvenceau, je vais vous le dégourdir, foi de Jean Biroy! + +--Mon amie, ils se moquent cruellement, les barbares. Mais, avant de +vous croire tout à fait, je voudrais savoir si le beau Philippe a osé +parler sans l'autorisation préalable de madame sa mère? demandait +ironiquement Jules Governeur. + +--Cher Maître, cher Docteur, chère Petite Flamme, cher Abbé, vous êtes +tous dans l'erreur. Je vous montrerai un Philippe nouveau, un Philippe +inconnu, inédit; seulement pour cela il faut l'avoir sans sa mère qui +l'hypnotise. Or, je vais mettre la dernière pierre à la muraille de +principes qui s'élève entre madame Montmaur et moi, en invitant son +fils, seul, à dîner. Fasse le ciel encore qu'elle lui permette de +venir! + +Ainsi fut fait. Philippe, mis sans qu'il s'en doutât sur la sellette par +ces quatre esprits distingués, fut lui-même, c'est-à-dire simple et +vrai. Il étala devant ces sceptiques une telle richesse d'impressions, +une telle générosité de sentiments, une telle franchise de nature, que +sa verve juvénile les conquit. + +Après son départ, ils avouèrent leur défaite et son triomphe. Le Docteur +peignit d'un mot la situation: + +--Je comprends la sympathie que ce garçon inspire à notre chère +Princesse: ils doivent avoir des coins de coeur semblables; c'est par +là qu'elle l'aura découvert. + +Ceci se passait à l'automne précédent. L'hiver, à Paris, madame +Leprince-Mirbel ne vit Philippe que rarement, presque toujours en +compagnie de sa mère; il semblait l'éviter. Magda pensa que la +conversation du dernier dîner d'automne, de morale un peu libre, +pouvait l'avoir effarouché. Elle ne l'avait donc plus invité seul et, +depuis les mois de printemps, il n'était pas revenu. + +Une fois introduite au salon, Magda se dirigea vers un chevalet sur +lequel était posée une étude. Elle la regardait, admirant certains +rendus lumineux à côté de notes naïvement maladroites et qui +détonnaient, lorsque le bruit d'une porte la tira de sa contemplation; +Philippe entrait. + +--Ah! bonjour, madame, dit-il. Pardonnez-moi de vous avoir fait +attendre; mais je croyais ma mère au salon et l'on vient de m'apprendre +qu'elle est sortie. + +--Bonjour, Philippe... Savez-vous bien que ce n'est pas très aimable ce +que vous me dites là!... Alors, si madame Montmaur eût été chez elle, +vous ne veniez pas me dire bonjour?... + +Au lieu de répondre, Philippe baisa silencieusement la main que lui +tendait Magdeleine, puis s'écria: + +--Mon Dieu, vous regardiez ma croûte! Je suis honteux que vous l'ayez +vue... C'est horrible!... Vous qui vivez au milieu d'oeuvres d'art, +détournez vite les yeux, madame. + +--Mais ce n'est pas si mauvais que vous voulez bien le dire! Il y a, là, +un coin d'eau plein de profondeur transparente d'un effet très vrai... +et puis la lumière se joue et irradie bien dans les feuillages... le +ciel est un peu lourd, par exemple; mais vos fleurs d'eau du premier +plan sont superbes et souplement jetées... C'est très bien, je vous +assure, très bien... très bien... + +Elle s'était assise sur un pliant devant le chevalet, les mains appuyées +à la pomme de l'ombrelle qu'elle tenait droite devant elle, le menton +sur ses mains. Elle examinait l'étude avec conscience et pensait +réellement ce qu'elle disait. + +Philippe, agenouillé pour mettre sa vue au niveau de celle de Magda, +suivait des yeux, sur le tableau, ses critiques. Elle tourna vers lui la +tête en parlant. Leurs regards se lièrent. Sentant tout à coup une gêne +l'envahir, la jeune femme prit un ton enjoué: + +--Très bien, monsieur, votre paysage; je vous décerne un gros bon +point... + +Puis, se levant, elle ajouta: + +--Vous devriez montrer ça à Biroy; il vous donnerait son avis qui vaut +mieux que le mien et des conseils, voire des trucs, comme ils disent. + +--Biroy? vous aimez son talent, madame? + +A son tour, Philippe s'était levé. + +--Mais oui, je l'aime... + +--La facture en est un peu lâchée, pourtant; et puis il a aussi un peu +trop de trucs... + +Elle fit un petit mouvement de tête, étonnée et comme choquée qu'on +attaquât le talent d'un de ses amis. Philippe dit: + +--Oh! c'est vrai! Il est votre ami... je vous demande pardon, madame! + +Une porte s'ouvrit. Madame Montmaur entra. Elle regarda alternativement +le visage de Magda et celui de Philippe, tout en répandant un flux de +paroles aimablement sèches. Madame Leprince-Mirbel, à qui n'échappa pas +cette nuance, se tourna vers Philippe. Il avait repris son expression +morne et froide de beau sphinx, elle ne put lire la pensée qui lui avait +dicté son: «Il est votre ami», dit la minute précédente. + +La conversation roula, banale, sur quelques voisins et sur les nouvelles +transformations de la propriété: + +--Oui, chère madame, mon fils m'a tellement tourmentée que je me suis +décidée à lui faire construire un atelier au fond du jardin, au bord de +la rivière. Voilà pourquoi vous y avez vu cet amas de pierres et de +briques. Mon salon me sera rendu: je n'en suis pas fâchée à cause de +l'odeur de l'essence... Ah! vous ne savez pas ce que c'est que d'avoir +un grand fils comme ça! C'est un maître dans la maison maintenant, car +il a vingt-quatre ans!... Vous avez quelques années de plus que lui, +n'est-ce pas, chère enfant? + +--Quelques? Certes,--dit en riant Magdeleine,--j'en vais avoir +trente-six la semaine prochaine... et même à ce propos, si vous voulez +bien venir dîner jeudi avec nous pour fêter ce triste anniversaire, vous +nous ferez grand plaisir, chère madame. + +--J'accepte de tout coeur. Comme le temps passe! Le fait est que +Philippe avait quinze ans à peine lorsque nous avons acheté cette +propriété. Vous en aviez vingt-sept. Mon Dieu! que vous étiez triste et +seule, alors... Mariée si mal! Pauvre enfant! Heureusement vous vous +êtes ressaisie et avez arrangé votre vie... + +--Que voulez-vous, il faut savoir tirer parti de son malheur... J'ai +arrangé ma vie, comme vous dites, et le mieux que j'ai pu. Mais est-ce +cela le bonheur? je ne saurais vous le dire. + +Magdeleine n'aimait pas ces interrogations voilées; elle se leva et +prenait congé, lorsque Philippe lui dit: + +--Avez-vous des courses à faire au village, madame? sinon, vous pourriez +traverser le jardin et je vous passerais en barque chez vous? + +--J'accepte; vous m'épargnerez ainsi la poussière de la route. + +Elle serra la main de madame Montmaur et entra avec Philippe dans le +jardin. + +Magda s'était senti le coeur oppressé tout à l'heure, pendant cette +conversation pleine de sous-entendus douloureux. Elle marchait +silencieuse, sans se préoccuper de son compagnon. Cette femme qui la +connaissait depuis neuf ans, qui, à toute heure du jour, guettait sa vie +en plongeant de son jardin des regards indiscrets sur le parc de +mademoiselle de Presles, ne venait-elle pas de lui laisser entendre +qu'elle avait non pas un, mais des amants? Quelle méchanceté polie sous +ses paroles! Pourquoi madame Montmaur la fréquentait-elle, alors, si +elle la méprisait? Où donc commençait et finissait cette morale du +monde? Et Philippe aussi la croyait sans doute la maîtresse de Fugeret, +de Tanis, de Biroy, de Governeur! Pourquoi pas de tous les hommes qui +venaient chez elle? Et tante Rose, que faisait-elle là dedans? Pauvre +tante qui avait fermé son coeur après la désillusion d'un premier +amour... + +--Pouah! fit-elle avec dégoût, involontairement tout haut. + +--Qu'avez-vous, madame? + +--Rien... pardonnez-moi; j'ai aperçu dans l'herbe un crapaud, et j'ai +ces bêtes en horreur... + +--Il en faut, paraît-il, dans la nature. Je suis comme vous pourtant; +ils me sont désagréables à rencontrer. + +On arrivait à la rivière. Philippe détacha le petit canot d'acajou +qu'une chaîne de cuivre retenait à un pieu. Il y sauta, puis, l'ayant +approché des bords moussus de la rive où Magda se tenait droite, il lui +tendit la main. Elle la prit, enjamba, légère, le bord de la barque et +s'assit. Leurs yeux encore une fois se croisèrent, semblant vouloir +fouiller leurs pensées. + +Maintenant, Philippe ramait; les muscles de ses bras saillaient et +tendaient les manches de sa veste. Tous deux étaient tristes, hantés +inconsciemment par les paroles cruellement doucereuses de madame +Montmaur. Les rames, d'un mouvement rythmique, entraient dans l'eau, +semblaient la couper, lui faire une blessure, et ressortaient égrenant, +au-dessus d'elle, les perles brillantes qu'elles y avaient puisées. + +Magda suivait des yeux ces choses; tout à coup, elle murmura: + +--On dirait des pleurs... + +Et sans s'apercevoir de la communion de pensées non exprimées qui +l'unissait à Philippe dans une étrange intuition de l'instinct, elle ne +s'étonna pas qu'il répondît: + +--Ah! comme un rien parfois ensanglante le coeur... + +Ils étaient arrivés au coude de la rivière qui forme un lac dans la +propriété de mademoiselle de Presles. En passant sous un pont rustique, +une liane de pervenches fleuries s'accrocha à l'ombrelle ouverte de la +jeune femme. Magda, se levant pour atterrir, ferma son ombrelle: la +fleur tomba dans l'embarcation que Philippe retenait près du bord avec +sa rame. + +Lorsque Magdeleine fut à terre, il se redressa, agita son chapeau et +dit: «Adieu!» Elle inclina lentement la tête et le regarda s'éloigner de +la rive. + +Ce soir-là, sans apparence d'à propos, Magda interrogea ainsi le +Docteur: + +--Pourquoi un être inférieur à nous comme nature, comme sentiment, comme +pensée, peut-il nous faire vibrer douloureusement? Pourquoi le moi +supérieur qu'on sent en soi s'impressionne-t-il, malgré le raisonnement, +du blâme tacite de cet être à qui nous dénions tout pouvoir non +seulement de nous juger, mais encore de nous comprendre? + +Et le bon Fugeret en déclina les raisons et fit, à sa jolie amie, sous +la pâle clarté des lumières tamisées par les grands abat-jour, dans le +salon Louis XV, un cours de philosophie sensationnelle, tandis que tante +Rose tricotait tranquillement des chaussons de laine pour ses petits +pauvres et que Philippe, seul dans sa chambre, serrait avec +recueillement les pervenches glissées de l'ombrelle de Magda. + + + + +II + + +Le lendemain, le pavillon des amis fut presque entièrement occupé; à +l'exception de Jules Governeur, tous ses fidèles avaient accepté +l'invitation de Magdeleine. Governeur lui envoya ce billet: + + * * * * * + +«Princesse exquise, + +»J'ai le chagrin de vous annoncer que je ne puis venir au cher ermitage +aujourd'hui. Ne comptez sur moi qu'aux alentours de cinq heures, demain, +car ce soir je dîne chez d'honnêtes gens que je ne puis décemment pas +quitter au dessert. + +»Demain, je vous apporterai un livre que je trouve très bien. Je le +lirai à vos pieds et cet exercice me sera éminemment agréable... si vous +le permettez. + +»Je baise, Princesse, le bout de vos doigts avec une piété croissante. + +»Dévotement à vous, + +»L'ABBÉ.» + + * * * * * + +Ce billet et l'arrivée de ses amis chassèrent les nuages noirs qui, +depuis la veille, enveloppaient les pensées de Magdeleine. Biroy et +Tanis s'étaient rencontrés à la gare avec madame Danans, la seule femme +qui connût bien le grand coeur de madame Mirbel. + +Marie-Anne Danans n'était pas heureuse. En l'épousant, son mari avait +cru rencontrer en elle la mondaine inapaisée qu'il eût voulu voir +s'agiter autour de lui. Des heurts douloureux la blessèrent; mais la +vie manquée, perdue, calomniée de Magda, lui avait été un salutaire +exemple. Elle se tut, gardant pour elle ses douleurs et ses larmes, +cachant les délicatesses de son âme à son mari qui l'ignorait si +étrangement et qualifiait de bourgeoises les aspirations de sa jeune et +saine nature. + +Elle venait souvent passer des semaines à la Luzière. Son mari l'y +entraînait, trouvant un grand plaisir à s'y rencontrer avec ses amis +Tanis, Biroy, Governeur, Fugeret, et à jouir du repos de cette +délicieuse campagne qu'il pouvait quitter chaque matin pour aller +prendre l'air de Paris. + +Marie-Anne avait sa chambre près de celle de Magdeleine; aussi c'était +entre elles, le soir, lorsque Paul Danans restait à Paris, +d'interminables causeries. + +Le dîner de première arrivée fut joyeux pour tous. Tante Rose avait +ordonné un menu succulent; les artistes sont volontiers gourmets; cette +bonne chère, ces vins fins, les préparèrent à être brillants. Vers onze +heures, lorsqu'ils se furent retirés pour gagner leur Pavillon sous la +conduite de Fugeret, madame Danans s'écria: + +--Ah! Magda, comme la Marie de l'Écriture, tu as choisi la meilleure +part! + +--Crois-tu, chérie? Hélas! j'arrive parfois à en douter, et je t'envie +et je t'admire, toi qui, dans la déception de ton coeur, as si bien +mené ta vie. + +--Je suis moins artiste que toi; mon vieux fond de nature auvergnate +n'aurait pas su attirer et retenir auprès de moi ces êtres fantasques et +supérieurs qui t'entourent. Où tu as passé intacte, j'aurais laissé mes +ailes... car je suis une vraie femme en chair et en os, et non une âme, +un cher petit coeur comme toi. Hélas! dirai-je à mon tour, c'est par +cela seulement que je retiens mon Paul. Je l'ai tant aimé avant notre +mariage et même après!... J'aurais voulu avoir des enfants... me +l'attacher par plus d'un lien de chair, puisque c'est là notre mission +dans la vie. N'as-tu jamais désiré d'enfants, Magdeleine? + +--Non, jamais. Je me fais l'effet d'une plante atrophiée, une de ces +monstrueuses fleurs comme les orchidées, froide, presque laide, sans +parfum, et que personne n'ose cueillir, la trouvant trop rare, un +edelweiss noir, s'il en pouvait exister. + +--Les femmes sont ou mères ou amantes; peut-être, à ton insu, serais-tu +une grande amoureuse? + +--Le sais-je? et qui me le dira? Viens, sortons sur la terrasse, la nuit +est douce et belle... il me semble n'avoir jamais vu tant d'étoiles. + +Elles étaient montées au premier étage et causaient dans la chambre de +Magda; celle-ci alla ouvrir la porte fenêtre donnant sur la terrasse. +Cette terrasse isolée et qui s'avançait largement sur le jardin était +son lieu de prédilection. Elle y avait des fauteuils d'osier, une table +surmontée d'une ombrelle immense et, bien souvent, elle demeurait là à +rêver après le coucher du soleil. + +--Et, parmi ces hommes qui t'entourent, nul n'a donc su te charmer? + +--Si, l'un d'eux m'a bien troublée... Mais nous nous sommes trop écrit. +Nous avons fini par dédoubler nos sensations à ce point que je prévoyais +les négligences de sa tendresse et, lui, les coquetteries de la mienne. +Un beau soir, nous nous sommes regardés en riant... Il n'y avait plus +entre nous que la prestidigitation de l'amour, sans amour. Ces mots +fatals: «A quoi bon?» sont sortis en même temps de nos lèvres, et nous +sommes restés amis. Hors la possession brutale, nous connaissions et +avions discuté et analysé tous les replis de nos coeurs. Nous +gouvernions notre amour, alors que c'était lui qui aurait dû nous +gouverner. + +--Pauvre toi, pauvre Tanis! + +--Oui, pauvres nous! Nous aurions pu nous aimer. N'avais-je pas le droit +d'aimer? + +--Certes, Magda. Mais les autres? + +--Les autres? Eh bien! ils m'ont tous crue, au commencement, la +maîtresse de Guillaume, et, un peu par traîtrise, beaucoup par envie, +ils m'ont, en riant, fait la cour. Entre eux et moi, faisant abstraction +de l'attirance de tout homme vers toute femme, il faut en revenir à la +formule de Governeur: «Princesse, pourquoi n'essayez-vous pas?...» +Essayer l'amour! Cela, jamais, jamais, jamais!... Et puis, je n'ai pas +de curiosités; mon imagination, très surexcitable, suffit à me donner la +perception nette de certaines choses extrêmes, effleurées à peine. Je me +suis maintes fois imaginé ce que pourrait être l'amour avec une femme +comme moi; j'ai rêvé de tendresses caressantes, d'agenouillements, de +prières. Lorsqu'un homme m'a déclaré son amour, je ne sais quelle +révolte s'est faite alors en moi; mon idéal, toujours, m'avait +transportée plus haut, m'avait plus noblement émue. Je sentais une +sourde indignation contre l'amour réel, comme si j'allais tromper avec +lui mon rêve... rien que le néant pourtant... Aucun n'a répondu +jusqu'ici à mes aspirations... Je repoussais doucement leurs +déclarations, n'y sentant pas ce que j'aurais voulu y trouver: la +sincérité naïve, naïvement exprimée. Alors, je me suis raillée moi-même, +et eux avec moi; on ne me fait plus de déclarations, d'ailleurs; ces +hommes qui m'entourent, qui m'ont aimée, se sont dit: «Rien à faire.» Et +nous vivons tranquilles, maintenant, côte à côte. + +--Et malgré tout, comme tu restes séduisante, exhalant de ton être moral +autant que de ton être physique, un charme indéfinissable, ils sont +demeurés tes amis... Oui, je comprends. Mais dis-moi alors par quel +prodige ils te sont fidèles en amitié, à ce point que tu les as quand tu +veux? + +--Ça, c'est bien plus simple que tu ne crois. D'abord, et avant tout, il +faut renverser la proposition: je ne les ai pas quand je veux, mais ils +m'ont quand ils veulent. Puis, pour des cerveaux comme les leurs, +comptes-tu pour rien de pouvoir se réunir, discuter, heurter leurs +esprits, en faire jaillir des idées et se procurer ainsi un bonheur +rare?... Il est encore d'autres raisons de second plan et d'ordre plus +matériel; ici, n'ont-ils pas la vie luxueuse et confortable que presque +tous ambitionnent? Vois le dîner de ce soir, chacun y trouvait son mets +favori, son vin préféré. Tante et moi nous sommes comme deux vieilles +gouvernantes occupées à flatter les goûts et les manies de nos maîtres. +Demain, je te mènerai visiter leur Pavillon; alors, tu comprendras. Ils +ont une salle d'armes, un salon avec un jour d'atelier, une +bibliothèque. Fugeret se lève avec le soleil: sa chambre en reçoit les +premiers rayons. Tanis, qui se lève à midi, a sa chambre placée au +soleil du midi. En commençant les soins par ces menus détails, vois +jusqu'où ils peuvent s'étendre! Les fleurs, les cigares qu'ils préfèrent +sont dans leur salon; dans leur salle à manger, des en-cas au goût de +chacun; et, comme domestique, je fais coucher et demeurer auprès d'eux, +François, la perle de ma maison. L'autre jour, Biroy avait l'air +inquiet, mal à l'aise. Ma chère, j'en ai cherché le motif pendant +vingt-quatre heures et tout à coup cela m'a sauté aux yeux: ses cheveux +commencent à blanchir;--il aura bientôt quarante-huit ans,--le jour +éclatant des baies du salon le gênait. J'ai donné l'ordre d'entourer le +fauteuil qu'il affectionne d'un haut paravent et de tenir les stores +baissés à moitié dans le coin qu'il s'est choisi. Regarde-le demain, il +est radieux! Bref, j'épie leurs moindres désirs, je flatte leurs goûts +et leur vanité... Aussi, comme ils m'aiment!... Tu souris? Je suis très +sérieuse, pourtant. Cela est le petit côté de leur grande nature... J'ai +fait, non par calcul, mais amoureusement, toutes ces choses pour mon +mari, et il ne m'en a pas moins abandonnée... Et pour qui, grands dieux! + +--Pauvre chère! Sais-tu bien que tu as le génie de l'amitié? + +--Je m'en vante; c'est peut-être ma seule qualité. + +Magdeleine s'était levée et se promenait de long en large; elle s'arrêta +un moment, s'accouda à la balustrade de pierre du balcon et resta +immobile dans une muette contemplation. Marie-Anne la rejoignit; elle +entoura de son bras la taille mince et flexible de son amie et lui mit +un baiser dans les cheveux. A ce moment, quoique nul souffle de vent ne +passât dans l'air, elles virent toutes deux remuer le feuillage d'un +massif, à gauche de la pelouse, du côté de la rivière. D'instinct, elles +se serrèrent la main. + +--Qu'est-ce que cela? interrogea à voix basse madame Danans. + +--Le sais-je? + +--Peut-être un domestique ou un jardinier? Ou... un voleur? + +--Tout est fermé en bas. Pourtant il faut voir. Va chercher mon revolver +qui est posé sur la cheminée de ma chambre, à gauche... Ensuite tu +sonneras trois coups, tu éteindras les lumières et avertiras Nicolas qui +va monter; c'est lui qui répond à cette sonnerie. + +--Je te laisse seule? + +--Rien à craindre à cette hauteur et puis je guette; mes yeux sont +accoutumés à l'obscurité; va, Mie-Anne! + +Madame Danans s'éloigna. Le buisson ne bougeait plus. Voyant s'éteindre +les lumières derrière elle, madame Mirbel, un peu nerveuse, cria: + +--Qui est là?--Répondez, ou je tire! + +Entendant la voix de son amie, Marie-Anne accourut et, tremblante, lui +donna le revolver. Le buisson s'agita faiblement d'abord, puis d'une +grande secousse. Alors Magdeleine leva son arme et fit feu. + +Distinctement, on entendit courir sur le gravier de l'allée qui +frangeait d'arbres la rivière, puis un bruit d'eau, puis, plus rien. + +Nicolas était accouru; il proposa de poursuivre le braconnier, car il +croyait que c'en était un; madame Mirbel ne le voulut pas. + +--Il suffit de la panique que je lui ai donnée, dit-elle. Au petit jour, +allez relever la trace des pas avec le jardinier, et nous avertirons la +gendarmerie. + +Elle ajouta, une fois le domestique parti: + +--Voilà un bon incident pour animer la journée de nos grands hommes, +demain, et plus palpitant que leur paume ou leur escrime. Bonsoir, +chérie; si tu as peur, laisse la porte de ta chambre ouverte. + +Comme Magdeleine l'avait prévu, la journée du lendemain fut mouvementée; +les traces laissées étaient des pas d'homme, mais elles indiquaient une +chaussure bien faite. On fit une battue dans le parc sans rien +découvrir; on convint de veiller la nuit suivante. Enfin, cela occupa +très fort tout le monde. + +Dans l'après-midi, les trois filles de madame d'Istres vinrent faire une +partie de tennis. Le match était commencé quand Philippe Montmaur +arriva. Il alla saluer madame Mirbel qui se reposait du jeu en causant +avec Tanis et Fugeret et resta un moment debout près d'elle, sur le +sable fin, jaune et épais dont la terre battue du jeu était entourée; +puis, appelé pour équilibrer les forces, il quitta le groupe. + +Sans songer à rien, la jeune femme avait les yeux fixés à terre. Elle +ressentit tout à coup un tressaillement nerveux et, se levant, piétina +un instant sur place, puis retomba comme lasse sur son fauteuil +rustique. Dans l'empreinte laissée sur le sable par le pied de Philippe, +Magda avait cru reconnaître la marque des pas relevés dans le parc. Cela +lui avait sauté aux yeux dans une vision rapide. Maintenant que la trace +en était brouillée, il lui paraissait qu'elle s'était trompée. +Avait-elle donc rêvé? Ses traits subitement se vieillirent d'une +expression lasse; Tanis s'en aperçut et lui dit: + +--Qu'avez-vous, dame jolie? + +--Rien. Je me sens un peu fatiguée. + +--Voulez-vous mon bras pour rentrer? + +--Non, non, restez; je vais chercher un flacon de sels et je reviens. + +Elle disparut. Mais, au lieu de se diriger vers la maison, elle se +dissimula derrière un massif pour guetter l'impression que ferait sa +disparition sur Philippe. + +La partie finie, les joueurs s'informèrent de Magda; nul d'entre eux ne +parut inquiet. Quant à Philippe, il alla s'étendre nonchalamment sur +l'herbe et alluma une cigarette. + +--Je me suis trompée,--se dit Magdeleine.--D'ailleurs, quel mobile eût +pu le pousser à venir furtivement la nuit dans le parc?... +Marie-Anne?... Il sait qu'elle est la plus droite des natures et qu'elle +adore son mari... Moi?... Bah! je suis une vieille femme, pour cet +enfant! Ce n'était pas lui. + +Elle revint alors vers ses amis, du pas rythmé qui rendait sa démarche +si gracieuse. + +Les jours succédèrent aux jours sans rompre rien de la douce monotonie +des habitudes de la Luzière; on y vivait dans une atmosphère d'idées, +d'impressions rares, qui effaçait vite tout souci des choses vulgaires. + +Un soir que, après le dîner, devisaient au salon Marie-Anne, Tanis, +Fugeret, Danans, Governeur, tante Rose et Magda, dans la porte fenêtre +laissée grande ouverte, apparut Philippe Montmaur. + +Il avait pris l'habitude de venir ainsi maintenant; à peine +interrompait-on la conversation pour le recevoir; il devenait du cercle +intime. La fréquence de ses rencontres avec ces hommes de valeur l'avait +dépouillé de sa timidité de très jeune homme. Bien qu'il s'aperçût, en +son grand bon sens, que son esprit était moins pleinement développé que +le leur, l'assiduité de ces relations lui avait permis de découvrir les +points faibles de certains d'entre eux. Peu à peu, avec une pénétration +continue, il les jugea. Moins ébloui que dans les premiers temps, il vit +les grands et les petits sentiments de ces âmes d'artistes. Bien +souvent, au milieu d'une discussion, armé de sa croyance au bien, au +beau, de sa foi juvénile, il balayait, de quelques phrases, toute la +poussière d'or des paradoxes scintillants que se plaisaient à jeter, en +paroles éclatantes, les amis de madame Leprince-Mirbel. + +Jeune, en pleine explosion de sa force, sentant devant lui l'avenir, mot +immense à son âge et rempli de promesses, il leur donnait à tous +l'impression d'une énergie surabondante qui les charmait, eux, les +heurtés, les meurtris, les désillusionnés. + +Philippe était leur jeunesse, elle revivait en lui et causait, à ces +irréconciliables de la destinée, la sensation d'une oasis dans le désert +de la vie. Sa conscience pure leur était contagieuse, et comme c'étaient +des êtres puissants, partant justes, ils se prirent à aimer Montmaur de +tous leurs grands coeurs. + +Lui, attiré vers Magdeleine par l'obscur sentiment d'une douleur voilée, +devinait que les événements avaient froissé cette âme. Ce quelque chose +de brisé que l'on sentait parfois en elle, le charmait et l'intéressait +comme un mystère. Puis aussi, lorsqu'elle était toute vibrante, lorsque +les phrases sceptiques, amères, sortaient de ses lèvres, lorsque ses +ironies s'exprimaient dans une fièvre de paroles presque méchantes, +toute cette dualité le troublait, le ravissait et il ne distinguait pas, +le pauvre enfant, quelle Magda il aimait le plus: ou la Magda +spirituelle et mordante, ou l'autre, attendrie et douce, alanguie et +silencieuse qui lui semblait une femme-fleur. + +Les émotions qu'il ressentait auprès d'elle contenaient les enivrements +et les désespoirs harmonieux d'un naissant amour. Il se plongeait +voluptueusement dans ces douleurs et dans ces joies. Il en aimait la +souffrance éperdument et plaçait son idole si haut dans son coeur +qu'il désespérait de jamais pouvoir l'atteindre, de jamais oser lui +dire: + +--Je vous aime... + +Il s'étonnait aussi qu'elle ne s'aperçût pas de sa passion. Puis il +finit par comprendre que les hommages, les attentions tendres, presque +amoureuses, des amis de Magda, avaient posé un voile sur ses yeux. + +Que faisait-il de plus qu'eux tous? Rien, moins que rien même; grâce à +eux, elle éprouvait des joies d'intelligence et de vanité que jamais il +ne pourrait lui donner. Elle devait partir dans un mois pour les eaux +de Royat; ne venait-il pas d'entendre ces hommes lui demander comme une +grâce la permission d'aller la distraire un peu de la banalité d'une vie +d'hôtel? A l'instant où il était entré, Tanis disait: + +--Donc, mon amie, c'est convenu: je pars avec vous; Governeur viendra +quelques jours après, puis Biroy; mais Fugeret et moi nous ferons vos +vingt-huit jours; nous devenons vos réservistes, Princesse. + +Ces hommes de haute notoriété, que l'on désigne dans la foule comme les +sommités d'une nation, allaient l'entourer exclusivement, régler leur +vie sur la sienne. Pourrait-il jamais lui donner de telles joies +d'orgueil? pouvait-il même oser penser à elle? + +Son grand amour lui apparaissait tout à coup si infime, qu'il se sentait +honteux de sa hardiesse et ne se consolait qu'en songeant qu'elle ne le +connaîtrait jamais. Il ignorait quelle perle rare il eût pu lui offrir: +son coeur candide, ses espérances, sa foi en elle et toute la +puissance passionnée de son être, un composé d'ardeur et de calme, de +force et de jeunesse. + +Il songeait douloureusement dans un coin obscur du salon, repaissant sa +vue des moindres gestes de la jeune femme. Elle était, ce soir-là, vêtue +d'une robe en crêpe de Chine bleuâtre toute scintillante de perles +d'acier bleuté; cela tombait comme une fine pluie brillante autour +d'elle et animait chacun de ses mouvements d'un bruit ressemblant au +cliquetis atténué d'une armure légère. Deux grosses roses jaune pâle, +alourdies et embaumées, fléchissaient à sa ceinture. + +--Il y a, cette nuit, une lune admirable, dit madame Danans, rompant le +silence. Ne veux-tu pas errer dans le clair-obscur des allées, Magda? + +--Ce serait certainement délicieux, Mie-Anne; mais comme je suis très +lasse de notre promenade à cheval de cet après-midi, je demande la +permission de ne pas vous accompagner. + +Ils se levèrent tous et suivirent madame Danans, tandis que tante Rose +montait à sa chambre. Le bruit de leurs pas et de leurs voix lentement +s'éloigna. + +Magdeleine quitta le fauteuil sur lequel elle était assise, s'étendit +sur un canapé, bien confortablement blottie et soutenue par de nombreux +coussins. D'un geste gracieux, elle jeta sur ses pieds la traîne de sa +robe; l'étoffe soyeuse moula son corps dans un enroulement. Une petite +table était là, couverte de livres nouvellement parus. Elle en prit un +et le parcourut. Autour de la lampe, des phalènes voletaient, se +posaient sur les dentelles de l'abat-jour, les agitaient de mouvements +courts et hâtifs, y secouant la poussière impalpable de leurs ailes. Un +tel parfum de fleurs embaumait l'air du soir, calme et reposé, que +Magdeleine abandonna sa lecture; elle leva les yeux et poussa une +exclamation en apercevant Philippe debout, immobile, sur le seuil de la +porte. + +--Quoi? déjà revenus?... la promenade a été courte! + +--La mienne, madame, non la leur, qu'ils continuent en ce moment. + +--Quelle idée vous a pris de rentrer? + +--Je ne sais pas... Eux, ils vous ont toute la journée, moi je viens +passer une heure auprès de vous; pourquoi les aurais-je accompagnés +puisque vous ne deviez pas venir? + +--Mais pour jouir de leur conversation, de la beauté de la nuit... que +sais-je?... N'est-il pas de votre âge, aussi bien que de celui de +Marie-Anne, d'aimer les clairs de lune?... C'est égal, je suis touchée +de votre intention de vouloir me tenir compagnie. Allons, entrez, et +lisez-moi quelques pages de ce livre que Governeur nous a apporté de +Paris. + +Philippe alla vers elle et s'assit sur un siège bas, à ses pieds. Il +prit le livre, le tint quelques minutes sans l'ouvrir, semblant le +contempler. + +--Pourquoi lire? Parlez encore, madame... J'aime tant le son de votre +voix!... + +--Quel gamin vous êtes!... il est quelconque, le «son de ma voix», comme +vous dites pompeusement. Croirait-on que de pareils enfantillages +éclosent dans un cerveau qui paraît si grave, si pondéré, si sage? +Allons, soyez obéissant, monsieur; lisez. + +--J'obéis. + +Il ouvrit alors le livre au milieu, dans un beau dédain de l'ordre voulu +par l'auteur, sans se soucier de la page où la jeune femme avait arrêté +sa lecture, et, se recueillant un moment, il lut. + +C'était une étude de femme, une longue description du charme, des +séductions de l'héroïne du roman. Cela montait comme un hymne d'amour, +une ardente litanie, en progression passionnée. Magda, les yeux mi-clos, +écoutait, bercée. + +Lorsqu'il s'arrêta, elle dit: + +--Voilà une énumération très intéressante, mais bien invraisemblable; +une femme si étrangement charmeuse peut-elle exister? + +--Elle le peut; le tout est de savoir découvrir et apprécier sa haute +valeur. + +--Vous connaissez des femmes qui, même de loin, approchent de cette +idéale perfection, à la fois si divine et si humaine? + +Alors, avec l'humble et sublime lâcheté de l'amour, il murmura: + +--C'est le portrait de celle que j'aime. + +Il dit cela très bas, d'une voix émue, la tête inclinée sur le livre +dont la couverture jaune pâle paraissait lui brûler les yeux. + +Magda, étonnée, se dressa à demi; Philippe était si jeune! Elle n'avait +pas encore songé qu'il pût aimer sérieusement. + +--Pauvre enfant! dit-elle. + +Et elle le regarda. Le visage pâle du jeune homme lui sembla encore plus +pâle; ses paupières s'étaient baissées, ses narines vibraient, ses +lèvres bien dessinées, fortes et rouges, à peine voilées par une fine +moustache noire, se contractaient douloureusement. Il lui apparut si +homme tout à coup, qu'elle s'étonna de ne l'avoir pas encore remarqué. +Elle se trouva gênée subitement de l'abandon de sa pose, d'être étendue +si près de lui. Doucement, en un geste plein de grâce pudique, elle posa +ses pieds par terre et se tint debout. + +Il se leva, lui aussi, et secouant la torpeur qui l'avait une minute +envahi, alla s'asseoir au piano et chanta. Sa voix de baryton, chaude, +vibrante, emplit le salon d'une large harmonie. Magda s'en trouva +enveloppée comme d'une caresse. Frémissante, et dans une similitude +d'émotions, il lui parut que cette vague confidence détruisait la +réserve conventionnelle qui existait entre eux. Elle se sentait près du +foyer de ce jeune coeur qui allait souffrir comme le sien avait +autrefois souffert. Elle s'avança vers Montmaur et, lui posant la main +sur l'épaule: + +--Philippe, je vous plains... Vous aimez... Comme vous allez souffrir, +mon enfant! + +Sous la douceur de cette faible pression il frissonna, et, attirant à +lui la main caressante, il la baisa. Des larmes coulèrent sur les doigts +fins et nerveux de Magda. + +Ils restèrent ainsi un moment émus. Elle entendit des pas s'approcher... +Délicatement, détachant sa main de la main de Philippe, elle maîtrisa +l'émotion qui unissait les battements de leurs coeurs et dit dans un +sourire: + +--Chut... on vient!... Que personne ne soupçonne votre cher secret! + +En effet, tous, l'un après l'autre, rentraient. Le calme de la nuit +lumineuse les avait pénétrés; ils semblaient s'écouter vivre. Ils se +quittèrent bientôt, n'ayant pu, n'ayant voulu, ni les uns ni les autres, +secouer le charme de cette langueur. + +Une des roses de la ceinture de Magda était tombée sur les touches +blanches du piano; Philippe la prit et, cette nuit-là, son parfum +mourant embauma le coin secret du tiroir où il gardait, étendue sur un +morceau de moire ancienne, la branche de pervenches glissée de +l'ombrelle, dans la barque, le mois passé. + + + + +III + + +Lorsqu'elle fut remontée dans sa chambre, Magdeleine pensa à la +confidence que venait de lui faire Philippe. Qui donc était cette femme +qu'il aimait? Peut-être une des filles de madame d'Istres?... Alors, +d'où venait qu'il fût malheureux? Jeannine, l'aînée, avait à peine vingt +et un ans, lui vingt-quatre; pourquoi ne l'épouserait-il pas?... Riche +plus qu'elle ne l'était, cela ferait passer madame d'Istres sur la +roture du nom. Aimait-il Gaëte ou Nicole?... L'une avait dix-neuf ans, +l'autre seize. Magdeleine ne pouvait trouver d'obstacles à ces +mariages. Mais non, aucune de ces jeunes filles ne répondait au portrait +si miraculeusement décrit dans le livre et qui, en remuant toutes les +fibres du coeur de Philippe, l'avait pour ainsi dire forcé d'en +révéler le secret. + +Alors?... Une femme mariée, sans doute; mais où pouvait-il la voir, la +rencontrer? Il ne quittait que bien rarement Yerres l'été; s'il +voyageait, c'était toujours en compagnie de sa mère. Ce remuement de +pensées absorbait la jeune femme, lui devenait une obsession. Pour s'en +délivrer, elle voulut lire quelques pages avant de s'endormir; songeant +à ce livre que, tout à l'heure, Philippe parcourait à ses pieds, elle +descendit pour le chercher. Un flambeau en main, elle ouvrit la porte du +salon et se dirigea, dans le noir profond, vers le boudoir. Tout à coup +elle se vit dans la glace d'un étroit panneau allant jusqu'à terre, et +se fit une impression étrange. Dans son peignoir blanc qui flottait +autour de son corps mince, avec ses cheveux épars sur le dos et la +petite flamme vacillante de la bougie, elle avait l'air d'un fantôme. +Elle s'avança vers la glace pour se mieux voir et, peut-être énervée et +fatiguée, il lui sembla que son visage avait vieilli: un pli soucieux +marquait son front; un cerne bleuâtre altérait ses yeux trop creusés; +elle se trouva laide. + +--Je n'ai plus que mon sourire, pensa-t-elle. Lui seul est jeune encore, +peut-être parce que mes dents sont blanches. + +Elle s'éloigna du miroir, prit le livre et remonta dans sa chambre. + +Magda s'étendit et commença de lire; mais bientôt elle parcourut +rapidement les pages, cherchant le chapitre où se trouvait la +description de cette femme dont le portrait moral avait si fort remué +Philippe. Elle eut beau feuilleter le volume, elle ne trouva rien; la +chose lui parut si bizarre que, s'obstinant, elle le reprit feuille à +feuille, et arriva à la fin sans avoir rien découvert. + +--Voilà qui est étrange... murmura-t-elle. Quelle hallucination l'a +poussé?... Qui dictait ses paroles? Pourquoi s'être ainsi moqué de +moi?... Est-ce que?... Mais oui! c'est moi, c'est moi que le pauvre +enfant aime... c'est bien un moi idéal qu'il a dépeint... J'étais si +loin de croire que pareille chose pût arriver!... Mon Dieu, quelle +complication dans ma vie! + +Elle chercha depuis quand cette pensée avait pu hanter le cerveau de +Philippe et découvrit que cela était impossible à fixer... Si +parfaitement impossible que le doute l'envahit; elle finit par conclure, +de très bonne foi: + +--Ce serait perdre le sens commun, être folle, que de s'arrêter à de +pareilles idées. Non... lui si jeune, toujours si discret, si correct, +ne songe pas à moi. + +Elle s'endormit sur cette pensée en se promettant d'être froide avec +Philippe afin d'éviter de nouvelles confidences, comme celle du soir +même qui venait de si fort l'impressionner. + +Le lendemain était un dimanche. + +Au fond du parc s'élevait une petite chapelle où mademoiselle de +Presles, fort pieuse, avait obtenu qu'un prêtre vînt dire la messe. Peu +d'amis étaient conviés à y assister. Le monument contenait en tout une +trentaine de prie-Dieu et de fauteuils, puis quelques bancs de chêne +pour les serviteurs. Dans la petite tribune de l'orgue on avait réservé +quatre sièges. C'est là que Magda venait se recueillir. + +Comme toutes les personnes qui commencent réellement à vivre au coucher +du soleil, bien souvent elle n'aurait pas entendu la messe s'il lui eût +fallu apparaître déjà toute parée et correctement vêtue à dix heures, +heure matinale pour une noctambule. Elle avait choisi ce coin surélevé, +loin des profanes, où elle restait après la messe quand elle voulait +éviter les conversations amicalement banales de la sortie. Elle venait +là dans ses robes de maison, flottantes et enroulées de dentelles, les +bras nus cachés sous de longs gants. Parfois elle se mettait à l'orgue +et sa prière était une longue série de savantes harmonies qu'elle jouait +ou chantait tandis que le prêtre, tout bas, psalmodiait. + +Tanis aussi était un admirable musicien. Il ne refusait jamais de monter +auprès d'elle et, tandis qu'il tenait l'orgue, la voix mélodieuse de +Magda emplissait la chapelle. Toutes ces choses faisaient que les messes +de la Luzière étaient fort suivies et que bien des gens tenaient à grand +honneur d'en être les rares fidèles privilégiés. + +Or, ce dimanche-là, Magda, en se levant se découvrit au coeur une +telle paix, qu'elle se promit de chanter à la messe. Elle fit prier +Tanis de vouloir bien tenir l'orgue. Comme elle en donnait la +commission, sa femme de chambre vint lui dire que M. Leprince-Mirbel +était arrivé le matin de bonne heure. + +--Monsieur a pris un bain, a déjeuné, puis est parti dans le parc en +donnant l'ordre de prévenir madame que monsieur verrait madame à la +chapelle à l'heure de la messe. Monsieur a bien recommandé de ne pas +déranger madame. + +--C'est bien, Pauline; alors qu'on ne demande rien à M. de Tanis. + +Sa joie tombait tout à coup. Son mari était là! Que s'était-il donc +passé pour qu'il vînt la voir? De temps en temps elle oubliait si bien +qu'elle était mariée, tant il lui était indifférent... + +Leprince-Mirbel aimait assez ces prises de possession, ne fût-ce que +pendant quelques heures, comme s'il voulait montrer à tous que lui seul +était le maître de la maison. C'était un homme faux et souple; il eût +été ravi de découvrir quelques petites infamies dans la vie des autres, +pour contrebalancer les siennes et prendre sa revanche. + +Magda, ce matin-là, se trouva particulièrement choquée de cette façon +d'agir. Peut-être, pour la première fois, regretta-t-elle de n'avoir pas +voulu une séparation judiciaire. + +Mirbel, devant ses amis et ses relations, prenait une attitude qui +horripilait sa femme: au lieu de rester le mari indifférent, +profondément égoïste et détaché qu'il était, ayant presque pour elle la +haine conjugale, la plus horrible de toutes les haines, il affectait, à +ces retours imprévus, de l'enthousiasme pour l'exquise personne qu'il +semblait toutes les fois découvrir en elle: il s'extasiait sur sa +beauté, sur son charme, et lui faisait littéralement la cour, lui +baisant les mains avec extase; enfin, toutes choses qui pussent faire +dire aux naïfs, ignorant les dessous douloureux de la vie de Magda: + +«Quel étrange malentendu a pu les diviser? madame Mirbel n'est pas +juste. De quelle respectueuse tendresse il l'entoure, comme il semble +l'admirer et l'aimer! Après tout, il supporte bien des choses que vous, +que moi, n'aimerions pas à supporter; c'est décidément une femme un peu +fantasque. Mais lui, quel bon enfant, quel grand artiste! On doit +beaucoup pardonner aux grands hommes... Ils n'ont pas le cerveau +équilibré comme les nôtres.» + +Ah! pauvreté de vos cerveaux équilibrés, en effet, vous aveuglant sur +les pires souffrances du coeur! Gens rassis et vulgaires, vous êtes +les enrégimentés de toutes les banalités et vos coeurs ne battent qu'à +l'abri du code; comment pourriez-vous comprendre les êtres pour qui +cette sublime parole du Christ renferme toutes les aspirations: «L'homme +ne vit pas seulement de pain...» + +Sans se rendre compte bien exactement de ce qu'elle éprouvait, il parut +douloureux à Magda, ce matin-là, de voir son mari. Ses pensées, si +doucement joyeuses tout à l'heure, se congelaient dans sa tête sous le +souffle de cette brutale réalité et semblaient y devenir des glaçons. +Elle se déprenait de l'existence. Tous ses bons projets pour ce jour +s'en allaient à vau-l'eau. + +Lentement, elle s'habilla. + +Dix heures sonnaient, lorsque, par un effort de volonté sur +l'envahissement de ces sensations pénibles, elle se décida à descendre +et se dirigea vers la chapelle. + +De l'allée solitaire où elle marchait, elle voyait de loin l'avenue des +hauts tilleuls peuplés de gens se rendant à la messe. + +Des jeunes filles précédaient leurs mères de quelques pas et causaient +avec des jeunes gens. Magda pensait que le Devoir, cette convention +humaine qui varie selon les contrées et selon les milieux, les saisirait +comme elle, un jour, à la gorge, quitte à les étouffer. Les mères les +plus tendres, les plus dignes, les plus chastes, les pousseraient dans +les bras d'un homme entr'aperçu dans le monde, dont personne ne +connaîtrait la nature intime et vraie. Ils prendraient l'un et l'autre +l'assiduité de leurs relations pour de l'amour, et sur ces bases +fragiles se fonderait une nouvelle famille. Ah, l'âme étrangère qu'on +lie à son âme! Pourquoi, comment arrive-t-on à l'accepter? Magda se +souvenait d'amies à elle qui, le jour du mariage, la cérémonie terminée, +lui murmuraient, dans un affolement de tout l'être: «J'ai peur... j'ai +peur... je t'en supplie, ne me quitte pas... ne me laisse pas seule!» + +A ces souvenirs, une mélancolie sans nom faisait dissoudre son coeur +dans une immense pitié d'elle-même et des autres. Elle se sentait +navrée. + +Son mari l'attendait sur un banc, près de la chapelle, causant avec +Tanis et Fugeret. Il se leva dès qu'il la vit, et, avec un empressement +voulu, se dirigea vers elle. + +--Bonjour, Magdeleine!--dit-il en lui baisant la main.--Vous êtes +ravissante, éblouissante de jeunesse et de beauté, ma chère! Prenez mon +bras et montons à l'orgue ensemble. J'ai promis des flots d'harmonie à +tante Rose. + +--Ne vous donnez pas cette peine, dit-elle en repoussant l'offre de son +bras; j'ai appris à marcher sans soutien... Me direz-vous, Henry, le +mobile qui vous a conduit jusqu'ici? Je n'imagine pas que vous vous +soyez tout à coup passionné pour la campagne ou que ce soit le plaisir +de tenir l'orgue de tante Rose qui vous ait amené? + +--Et vous avez raison, madame,--interrompit Tanis, qui voulait faire +diversion.--Il s'agit d'un splendide voyage. Henry est appelé en Russie +et voudrait vous emmener pour vous faire assister à toutes les fêtes +qu'on lui réserve, vous présenter à la cour, où il sera reçu, et se +parer ainsi de votre gracieuse présence. + +--C'est pour cela que vous êtes venu? dit Magda. En vérité, je ne vous +comprends plus... mais nous voici arrivés... nous en reparlerons tout à +l'heure. + +Ils montèrent l'escalier tournant qui conduisait à la tribune. Magda, +accablée, s'agenouilla, voilant son visage de ses mains. + +Henry s'était mis à l'orgue, et, sous l'inspiration de son incontestable +talent, remplissait d'extase tous les coeurs. + +Magdeleine songeait. Elle avait aperçu brusquement le profil de Philippe +qui, placé contre une colonne, pouvait se tourner à demi sans être +remarqué. Son regard enveloppait la jeune femme. Lentement, elle inclina +un peu la tête, et lui, après ce salut furtif, il regarda vers l'autel. +Elle ne voyait plus que sa nuque émergeant du col; la petite pointe +noire des cheveux coupés ras faisait ressortir la blancheur mate de la +chair. Elle admirait la forme de cette tête si jeune dont les pensées, +sans doute, se reportaient vers celle qu'il aimait et qu'elle craignait +d'être malgré sa volonté de n'y pas croire. Son coeur de femme, broyé, +dupé, ce n'était pas cela qu'elle se sentait prête à offrir à Philippe, +mais tous les sentiments doux et tendres de maternité qui y +sommeillaient. Une prière d'affliction éclosait en son âme, expirait sur +ses lèvres: + +--Seigneur, quelle joie prenez-vous donc à nous voir meurtris et +souffrants? quel crime avais-je commis pour que vous ayez permis que ma +vie fût ainsi brisée? Ne voyez-vous pas nos pleurs, n'entendez-vous pas +nos cris? La mort n'est pas le châtiment; cette existence misérable que +nous traînons en fait une récompense. Vous êtes un Dieu terrifiant et +implacable; vous prenez nos âmes et nos corps et les torturez sans merci +dans toutes les douleurs qui accablent la pauvre humanité! Si je +blasphème, ô Dieu! pardonnez-moi; pénétrez en mon être et voyez de +quelle misère morale se composent tous les instants de ma vie... + +Elle se sentait prête à pleurer. Elle écarta les mains de son visage; +encore une fois le regard de Philippe l'enveloppa. Elle eut un frisson +et s'interrogea: + +«Serait-ce donc vraiment moi qu'il aime?» + +Mais pour la seconde fois elle se convainquit que non. Son âge, d'abord; +n'avait-elle pas douze ans de plus que lui... Puis, pourquoi ne le lui +eût-il pas dit comme les autres? Les hommes n'ont point tant de +délicatesse et laissent voir rapidement le désir qui les pousse. De cela +elle était sûre par expérience; les plus fins agissent-ils autrement? + +Cette pensée pourtant l'effrayait. Elle qui, tout à l'heure, s'était +dit: «Quoi qu'il puisse arriver, je n'accompagnerai pas Mirbel en +Russie,» se sentait prête à y aller maintenant, pour fuir cet amour s'il +s'adressait à elle. + +Leprince-Mirbel, à ce moment, se pencha vers sa femme: + +--Magdeleine, voulez-vous chanter mon _O Salutaris_? + +Émue outre mesure par les idées qu'elle venait de remuer, ne sachant +plus quel frein mettre au trouble qui l'assaillait, elle se réfugia dans +la sensation artistique qui lui était offerte, et, se levant, de sa voix +posée, ample et fraîche, elle dit le chant pieux. + +Les voûtes de l'église semblèrent vibrer et toutes les têtes se +retournèrent. Elle n'en vit qu'une, pourtant, au milieu de toutes: une +tête de Christ brun, aux grands yeux noirs, profonds, qui la contemplait +avec une expression d'infinie douceur. + +La messe s'acheva. Lentement, la chapelle se vidait. Leprince-Mirbel +quitta l'orgue et descendit. L'odeur de l'encens s'échappait par la +porte grande ouverte sous la tribune. De larges rais de soleil y +pénétraient et baignaient les marches de l'autel; le silence se faisait +dans l'église; le murmure des voix, dans le parc, allait s'éloignant... + +Magda secoua le recueillement qui l'envahissait et descendit à son tour +au jardin. Sur un banc madame Danans l'attendait, causant avec Tanis. + +--Tu as chanté merveilleusement, chérie, s'écria Marie-Anne en +l'apercevant; ton mari vient de le proclamer avec un enthousiasme... +amoureux! + +--Brrr! Tais-toi, tu me fais frissonner! Ah! le personnage est malin; il +veut que j'aille en Russie avec lui et prépare l'entraînement. + +--Voulez-vous mon avis, princesse? dit Tanis. Eh bien, je me défie de ce +voyage. Quelle mouche le pique de vouloir vous emmener? Il doit y avoir +là-dessous une jolie traîtrise. + +--Peut-être... ma résolution est de l'accompagner pourtant! + +Marie-Anne et Tanis, d'un même élan, se levèrent et dirent: + +--Ce n'est pas sérieux? + +--Mais si, très sérieux. + +--Qui vous y pousse ou vous y entraîne? + +--Eh! le sais-je? Ne cherchez pas à comprendre mes raisons, mes amis, +sinon je réédite l'aphorisme célèbre: «Le coeur a ses raisons que la +raison ne comprend pas.» Vous souriez, Tanis: je ne me reprends pas à +aimer mon mari, comme vous m'en avez souvent menacée. J'ai besoin de +faire changer d'air à mes idées, j'ai besoin aussi que vous me +regrettiez un peu,--dit-elle en souriant.--C'est peut-être une +coquetterie... Les coquetteries de coeur ne me sont-elles pas permises +avec vous? Enfin j'y suis décidée. + +--Et tante Rose? interrogea madame Danans. + +--Tante Rose se passera de moi pendant quelques semaines; cela la +reposera de sa «fantasque», comme elle m'appelle souvent... Ah, quelle +fête au retour, mes amis! Consentez bien vite tous deux à ce départ +pour que je n'aie aucun regret, sinon je ne vous aime plus! + +Elle se mit entre eux et glissa ses bras sous les leurs, les rapprochant +ainsi d'elle en un geste de resserrement câlin. + +Marie-Anne et Tanis ne dirent plus rien contre son projet. Ils parlaient +d'autre chose en arrivant devant le perron. + +Mademoiselle de Presles avait retenu à déjeuner madame Montmaur et son +fils. Henry ayant entraîné les hommes à la salle de billard y commençait +une partie, faisant mille folies, des plaisanteries de rapin, des farces +de clown, qui amenaient des sourires sur les lèvres de ces messieurs. + +La cloche du déjeuner sonna. Le repas fut animé, grâce à Mirbel qui +raconta d'amusantes histoires de coulisses. Après le déjeuner, chacun se +dispersa; alors Magdeleine retint son mari dans la bibliothèque et lui +demanda pourquoi il désirait l'emmener en Russie. + +--Ma chère, uniquement pour ce que vous a dit Tanis. Vous avez toujours +désiré faire ce voyage; on va monter trois de mes oeuvres au grand +théâtre de Saint-Pétersbourg; je sais les enthousiasmes, les réceptions, +les fêtes qui m'y attendent, et c'est par simple courtoisie que je suis +venu vous demander de les partager. Et puis, je ne serais pas fâché de +vous voir, une fois par hasard, participer à cette gloire dont vous +semblez faire fi... Un peu d'orgueil de ma part se mêle à tout cela; je +veux que vous arriviez à apprécier l'artiste, peut-être alors +arriverez-vous à excuser, à estimer l'homme. + +--Cela jamais! dit-elle; vous avez mon admiration comme artiste, mais +mon mépris tout entier reste attaché à l'homme. + +--Vous êtes dure, ma chère! vous oubliez que l'homme que vous méprisez +vous estime assez, lui, faisant une large part à vos entraînements... +cérébraux... pour n'avoir jamais douté de vous, malgré ce qu'on a pu lui +dire, et qu'il tolère son rôle de mari berné... Ne vous révoltez pas, je +vous prie!... La foule pense ainsi et ne se donne pas la peine +d'analyser la complexité et le fin des fins d'une nature comme la vôtre. +Donc, qu'il ne soit plus question entre nous de mépris, car le mien +pourrait vous être tout acquis en voyant, autour de vous, cette cour +d'amour. + +--Ah! monsieur, taisez-vous!... vous n'avez ni coeur, ni loyauté!... +Cette situation, n'est-ce pas vous qui l'avez créée? et cette liberté +que vous m'avez rendue pour vous faire plus libre, à quel prix l'ai-je +recouvrée? + +--Ma chère, si toutes les femmes quittaient leur mari pour cause +d'infidélités, même souvent renouvelées, il n'y aurait pas un ménage +uni dans le monde. Sur cela le premier devoir d'une femme est de fermer +les yeux. + +--Oui, si le mari conserve le respect de sa femme. Mais ce n'est point +votre cas: les hommes comme vous sont des dissolvants... et puis il ne +s'agit pas des autres et de ce qu'ils peuvent penser, il s'agit de vous +et de moi... Au reste, votre délicatesse ne saura jamais s'entendre avec +la mienne; j'accepte de vous accompagner, c'est là tout ce que vous +voulez, je pense? N'en parlons donc plus et continuons de vivre, l'un +envers l'autre, comme par le passé. + +--Je vous remercie, Magdeleine... + +--Ce n'est même pas la peine. Il me plaît de faire ce voyage et vous +entrez pour si peu dans ma détermination que, vraiment, vous n'avez pas +à m'en remercier. + +Leprince-Mirbel lui jeta un terrible regard de haine et sortit. + +Magda en fut frappée; ce regard ne correspondait pas aux intentions +qu'il venait d'exprimer si doucereusement. Elle se demanda quel mobile +l'avait poussé à faire cette démarche auprès d'elle. Un doute lui vint. +Certainement, ce n'était pas l'unique désir de lui faire partager ses +ovations et sa gloire... Quoi, alors? + +Elle sortit de la bibliothèque et, ne voyant personne dans les salons ni +sous la haute futaie à droite de la maison, elle se dirigea vers le +Pavillon. Arrivée à la porte, elle frappa. Fugeret vint ouvrir. Ils +étaient là tous les quatre, lui, Tanis, Governeur, Biroy, occupés à se +désoler du départ prochain de leur chère Princesse. + +--Vous arrivez bien, mignonne,--dit Fugeret en l'introduisant.--Nous +sommes navrés et avons besoin de vous pour nous remonter le moral. Henry +est venu nous annoncer triomphalement votre acquiescement à ce départ; +puis il a pris le bras de Danans et tous deux s'en sont allés dans le +parc, nous laissant ici, où nous poussons plaintes sur plaintes à propos +de ce fou consentement. + +--Eh bien, mes chers, quoique j'aie dit oui en toute sincérité, je ne +suis pas encore partie. Je soupçonne, dans le désir de mon mari de +m'emmener en Russie, une intention que je cherche en vain, des dessous +que je veux éclaircir. Aussi, est-ce à vous que je m'adresse pour percer +ce mystère et vais-je vous répéter mot à mot la scène qui vient de se +jouer à la bibliothèque entre Henry et moi. + +Après qu'elle l'eut dite, sans oublier le regard haineux que son mari +lui avait jeté en la quittant, Tanis se leva et, marchant de long en +large dans la vaste pièce, reprit: + +--Il y a, certes, quelque chose là-dessous, mais quoi? et sur quelle +piste se lancer? Mirbel se défie de nous et le semblant d'amitié qu'il +nous témoigne ne nous a jamais fait illusion. Nous l'effrayons même un +peu, je crois. Donc, agissons vite et, discrètement, fouillons sa vie; +c'est le plus sûr moyen d'arriver au but. Ce que nous allons +entreprendre là n'est ni avouable ni joli, mais Vous avant tout. Et +d'abord, comme il m'a invité à dîner ce soir avec lui à Paris, j'irai, +bien que j'aie refusé. Je vais rattraper habilement cela. Danans aussi +peut nous servir, lui qui reste toujours à Paris. Toi, Biroy, tu ne +perdras pas de vue le beau sire. Ma chère Princesse, soyez sans +inquiétude: nous avons un mois devant nous; d'ici là, vous saurez à quoi +vous en tenir. + +Magda leur serra tendrement les mains: + +--Merci, mes amis... si je ne vous avais pas, que serait ma vie?... +Comme vous êtes dévoués et bons, comme je vous aime! + +--En bloc! c'est ça le malheur, le point noir de mon horizon!... Bon!... +vous souriez! ne me prendrez-vous donc jamais au sérieux? + +C'était Jean Biroy qui parlait. Dans un désespoir comique, il saisit son +paquet de pinceaux et les lança sur le sol, où ils s'éparpillèrent avec +un bruit sec qui se mêla aux rires de tous. + +Les nuages avaient disparu du front de leur Princesse; elle sortit avec +eux de l'atelier. Après avoir parcouru quelques allées du parc, ils se +divisèrent, les uns allant à la recherche de Mirbel et de Danans, les +autres accompagnant Magda jusqu'à la maison. + + + + +IV + + +Sous le coup de sa préoccupation, madame Leprince-Mirbel ne songeait +plus au souci qui l'avait effleurée à propos de Philippe. Quinze jours +s'étaient passés depuis la visite d'Henry à la Luzière. Tanis y était +peu venu, tout à sa poursuite du secret à découvrir. + +Magda avait profité de l'absence de ses artistes pour inviter ses «gens +du monde». Cette existence agitée et vide, forcément distrayante, +l'obligea à quitter pour un temps sa manière de vivre «en dedans», de +s'analyser, de s'étudier, comme il lui était habituel. C'était le +dernier jour de mondanité à outrance, Tanis et Biroy ayant écrit qu'ils +avaient découvert une piste, qu'ils allaient l'approfondir et que, dans +deux ou trois jours, ils reviendraient à la Luzière reprendre leur bonne +vie d'étude et de causerie. + +Bien que presque chaque jour Philippe Montmaur passât la soirée avec +Fugeret et ces dames, il n'eut plus l'occasion de se trouver en +tête-à-tête avec Magda. Elle-même, dans l'énervement où la tenait cette +recherche qu'elle avait ordonnée, ne prêtait plus grande attention aux +sentiments qui faisaient agir le jeune homme et le dominaient. + +Philippe aimait pour la première fois. Il aimait de cet amour qui grise +les hommes d'une ivresse d'âme laissant loin derrière elle la seule +sensualité. Son coeur juvénile découvrait d'étranges jouissances dans +la contrainte qu'il s'imposait; il chérissait son martyre et s'abreuvait +des moindres joies jusqu'à l'enivrement. + +Aimer, c'est atteindre un certain degré de folie; l'amour, en dehors du +désir brutal, donne une exaltation sentimentale qui ne se rencontre +guère que chez les êtres jeunes. De trente à cinquante ans les hommes +ont acquis une expérience qui leur permet de discuter leurs actions. +Dans l'intrigue qu'ils nouent, ils cherchent à se ménager une commodité, +des avantages moraux; enfin, ils prévoient. Ils se font honneur de cette +prévoyance sans se douter qu'elle paralyse les plus vifs élans de +l'amour. Quelle femme ne s'en révolterait, alors que son coeur s'ouvre +à cette force inconnue, si douce et si grande, alors que sa chair +éveillée aspire à des sensations violentes? + +En amour, pour être excusable des troubles que l'on cause, il faut +atteindre à une certaine extravagance; il faut s'anéantir, s'abîmer, +souffrir, adorer. Ces douloureux états bouleversent délicieusement; +c'est un mal qui n'a pas besoin de culture: il naît sans préparation +dans les ronces d'une terre abandonnée aussi bien que parmi les fleurs +d'un sol fertile; c'est le mal suprême; il est craintif et cependant il +enhardit les âmes; il verse les grâces mystérieuses que l'imagination +lui demande, pare les êtres et les choses: «Qui aime sait, qui aime vit, +qui aime se dévoue, qui aime est heureux, et une goutte d'amour, mise +dans la balance avec tout l'univers, l'emporterait...» Et c'est tant pis +si les hommes, poursuivant l'amour toute leur vie, ne l'obtiennent +jamais que d'une manière imparfaite qui fait saigner leur coeur. + +Philippe passait par cette phase magique et le bouleversement qu'elle +lui causait l'empêchait de hâter les événements d'un mot, d'un geste. +Vivant auprès de son idole il s'abîmait dans ce chaste culte qui ravit +le coeur, le caresse, le console, le grandit. Son âme adolescente +avait encore ces pudeurs qui font des jeunes hommes, des êtres +d'élection dont l'esprit abonde en poésies, en espérances, faibles +félicités pour les gens blasés, mais qui recèlent de vrais bonheurs pour +les natures simples. + +Qu'importait que Philippe se déclarât ou non? il possédait +l'irrésistible fluide; sans qu'il en eût conscience, sa seule présence +en imprégnait Magda. Pourquoi se fût-il servi du trésor des confidences +et eût-il révélé sans pudeur la beauté de son invisible rêve? Chacun des +jours écoulés ne lui devenait-il pas un précieux auxiliaire? La seconde +jeunesse prête à fleurir en Magdeleine la lui livrait toute, car c'est +pour les femmes une éclosion dangereuse, et bien des vertus éprouvées y +succombent. + +La jeune femme n'avait pas le sentiment de ce danger; peut-être se +fût-elle inquiétée de Philippe s'il était resté sans venir, mais elle le +sentait près d'elle, en pensée comme en action. Il semblait être entré +dans sa vie et, cela, sans l'effort d'intelligence qu'elle avait dû +faire pour y entraîner ses autres amis. Tout s'était passé entre elle et +lui par instinct, sans qu'une apparente volonté y participât; fidèle, +recueilli, presque froid, il était là toujours, et si détaché de tout ce +qui n'était pas sa pensée secrète que c'était, pour Magdeleine, un +enchantement de l'avoir auprès d'elle. + +La veille du jour où Tanis devait apporter le résultat de ses +recherches, Fugeret, tante Rose, madame Danans, Philippe et Magda +causaient assis sous la haute futaie, tant l'air était chaud, tant la +nuit était calme, et ils jouissaient de l'obscurité reposante. + +--Philippe, disait Marie-Anne, vous n'avez pas changé depuis votre +enfance. Nous étions du même âge et je me souviens que mon coeur de +petite fille fut conquis par vous un jour que nos amis, ne voulant pas +jouer avec un enfant mal vêtu, vous avez pris sa défense et remis à leur +place tous ces bambins dédaigneux. J'avais bien huit ou neuf ans. Vous +m'êtes apparu comme un héros bienfaisant et m'avez littéralement +extasiée! + +--Eh bien, je suis resté le même, Mie-Anne. Il ne me faut aucun décor +pour juger apprécier, aimer. Je suis «celui dont le coeur ne demande +qu'un coeur», et qui ne désire «ni parc à l'anglaise, ni opera seria, +ni musique de Mozart, ni tableau de Raphaël, ni éclipse de lune, ni même +un clair de lune, ni scènes de roman, ni leur accomplissement», comme +dit Jean-Paul. Un grand luxe ne peut augmenter en rien l'infini d'un +sentiment pur et abstrait, si je l'éprouve. Ces petites choses mondaines +s'anéantissent dans une disproportion telle, étant donné mon état d'âme, +que je n'y prête aucune attention. + +--Quoi, nulle vanité, nul orgueil de vous ou de vos amis?... interrogea +Magda. + +--Nulle vanité? peut-être! Je n'ai pas la vanité des choses extérieures, +j'ai celle de l'âme. Je ne veux rien de banal pour mon coeur ni pour +mon esprit. Mais qu'importe que l'ami supérieur de mon choix monte en +omnibus ou en huit-ressorts? Si jamais je regrette qu'il aille en +omnibus, ce n'est que pour lui. + +--Et l'ambition, jeune homme, cette sorte de vanité et d'orgueil réunis, +qu'en faites-vous? s'écria Fugeret. + +--L'ambition?... Avec notre vie humaine si misérablement courte, je ne +puis lui trouver sa raison d'être. Dans notre siècle, on change de +grands hommes et de génies avec une rapidité vertigineuse. La gloire de +l'homme célèbre me fait pitié. Je suis un sage, Docteur, grâce peut-être +aux quarante mille livres de rente de ma mère. Je n'ai qu'une ambition, +non point cérébrale, celle-là, mais toute de coeur. Je voudrais que la +femme que j'aime sût voir la grande simplicité de mon âme et la +délicatesse, la fidélité, la vénération, le respect avec lesquels je +l'aime. Cette ambition seule, entre toutes, est mon désir, ma vanité, +mon orgueil... Je suis un sentimental, cher Docteur, non un intellectuel +comme vous autres. + +--Bigre! mon garçon, comme vous nous traitez! mais moi, j'ai aimé... et +d'un amour des plus sublimes, s'il vous plaît! Défiez-vous, Philippe: la +raison a parfois la vue bornée par une grande passion; c'est le bandeau +symbolique. Un jour, vous découvrirez que vous n'étiez ni ambitieux ni +vaniteux, que parce que vous aimiez, et vous deviendrez l'un et l'autre +alors que vous n'aimerez plus. + +--Docteur, vous ne me persuaderez pas, je suis un simple... hélas! si +simple qu'il me manque l'art de persuader et d'exprimer ce qui se passe +en moi pour celle que j'aime. Me faudra-t-il abandonner l'espoir de la +convaincre? L'amour entre nous surgira peut-être tout à coup +raisonnablement, mot terrifiant, mais qui doit vous expliquer que ce +sera l'élan secret, sage et fougueux de nos deux âmes. Dans une minute +elles fusionneront à l'ardeur de désirs exaspérés, et cela sans que son +esprit fin et éclairé puisse y apporter aucune résistance. J'attends, +fou d'angoisse, ce jour divin, sans savoir le hâter d'une heure. Au +reste, une longue attente est presque une jouissance; cet amour est le +moteur de mes actions, et ma vie entière n'est qu'une série +d'aspirations vers elle. + +--Et vous croyez qu'elle ne voit pas que vous l'aimez, cette femme? dit +Marie-Anne. + +--Ah! je n'ose vous répondre... si elle m'entendait, ne me +trouverait-elle pas plein de lâcheté de montrer ainsi à nu mon coeur, +de ne pas réserver pour elle seule ces confidences?... Mais il est des +jours, des soirs, où je désespère... Je souffre, je souffre comme un +enfant et j'ai besoin de pleurer... + +Un sanglot s'étrangla dans sa gorge; il se leva et partit sous l'allée +sombre. Tandis que le bruit de ses pas s'éloignait, Marie-Anne prononça: + +--Pauvre Philippe, comme il aime! + +--Oui, murmura Magda, et l'amour est une joie douloureuse... + +--Ah! c'est vivre, cela, s'exclama le Docteur. Avoir son âge et aimer +ainsi? mais je donnerais toute ma science et dix ans de ma vie pour +prendre sa place. Il devait être bien beau en nous parlant tout à +l'heure, le matin!... Et dire que c'est peut-être à la femme de chambre +de sa mère que ces mélopées s'adressent! + +--Oh! Docteur! s'écrièrent, indignées, les deux femmes. + +--Vous voilà bien, mesdames! mais quand une femme de chambre est jolie, +elle est femme, pour nous, au même titre que vous. Qu'est-ce qui lui +manque?... L'argent? on n'a qu'à lui en donner... avec les meubles. La +conversation? On lui dit de se taire... Vous riez, mes belles dames; le +fait est que nous voilà loin du sublime et idéal amour de Philippe... +Cristi! Demain, je lui donne le conseil de se déclarer, et carrément. + +--Vous aurez tort, cher, dit Magda. Sa folie est plus sage que votre +sagesse... L'amour qui se tait fait peut-être plus de chemin que l'amour +qui parle. Le silence est éloquent, et la joie d'aimer en secret a aussi +ses douceurs. + +--Quelle amoureuse subtile vous auriez faite! + +--Oui... mais je n'ai su être qu'amie... Allons au salon, le thé doit +être servi. + +Tous trois se dirigèrent vers la maison; ils y retrouvèrent Philippe. +Marie-Anne se mit au piano et joua une berceuse de Chopin, pendant que +Magda versait le thé dans les tasses. Philippe s'approcha pour lui +aider; leurs mains involontairement se frôlèrent. Magda en eut une +secousse; Philippe murmura: «Oh pardon!» d'une voix encore émue des +confidences qu'il avait faites sous les aulnes. + +Confus tous deux du remuement qui se produisait en leurs âmes, ils +furent, elle effrayée, lui heureux et troublé par l'éloquence du geste +banal commis à leur insu, et du retentissement que mettait cet +effleurement en leur coeur. + + + + +V + + +Le lendemain, Tanis, Governeur, Biroy arrivèrent. Les nouvelles +recueillies étaient précises. Leprince-Mirbel avait beaucoup poussé et +patronné quelques mois auparavant une jeune Espagnole d'un grand talent, +dont il était l'amant, et qui venait, sur ses instances, d'être engagée +en Russie pour chanter les oeuvres qu'on lui demandait. + +Mercédès Dalmaros, qui appartenait à une honorable famille, tenait à +garder au moins les apparences d'une tenue irréprochable. Elle attachait +une grande importance à ce qu'on la traitât en fille du monde. Partir +pour la Russie seule avec sa mère et Leprince-Mirbel, c'était, même avec +un but artistique, prêter à la médisance. Puis, arrivée à Pétersbourg, +comment empêcher le compositeur, très épris d'elle, de faire des +imprudences? Aussi, avec un calme parfait avait-elle décidé que madame +Leprince-Mirbel devait accompagner son mari. Le maître, obligé à une +tenue plus correcte, sa femme étant là, serait facilement dressable et +maniable. Mercédès se voyait déjà, sous ce double patronage, reçue en +haut lieu et gardant une auréole favorable à ses projets d'avenir. + +Avec une grande finesse, un grand art de comédienne, elle sut faire +accepter ce projet à Mirbel qui eût été capable de bien d'autres petites +infamies pour satisfaire un moindre caprice. Il ne s'agissait plus que +d'obtenir de la jeune femme qu'elle accompagnât son mari. + +Il était donc venu à Yerres, puis était rentré à Paris enchanté de la +réussite de son ambassade. Mercédès eut une telle joie du succès de sa +combinaison que, perdant son habituelle prudence, elle parla plus qu'il +n'eût fallu de ce voyage à trois, madame Dalmaros ne comptant que fort +peu, accompagnant sa fille à titre de porte-respect, mais sans en +imposer beaucoup à la galerie. + +Les potins de coulisses sont les plus rapides d'entre tous les potins. +Ce ménage désuni des Mirbel, remis à neuf par la maîtresse régnante, +provoqua toutes sortes de quolibets d'un goût douteux de la part de +mesdames les cantatrices, voire de mesdames du corps de ballet. + +Tanis et Biroy, hôtes assidus des deux foyers, furent vite informés de +la combinaison Dalmaros. Pour mieux juger la chose et ne s'en pas tenir +aux seuls bruits qui couraient, ils se firent présenter à la chanteuse +qui joua, pour eux, vis-à-vis du maître, la comédie de l'ingénue +calomniée. C'était une superbe créature. Elle voulut les séduire et y +parvint à moitié. Mais un jour que Mirbel les avait emmenés dîner chez +madame Dalmaros, il feignit, vers minuit, de partir avec eux et +s'étendit plus longuement qu'il n'eût fallu sur le «Eh bien! chère +enfant, quand vous verrai-je?» ce qui parut un peu louche aux amis de +Magda. + +Ils se laissèrent conduire par le compositeur jusqu'à leur cercle. +Mirbel, les talons à peine tournés, fut habilement suivi par eux. Ils le +virent remonter avec prestesse le boulevard Malesherbes et arriver +furtivement au petit hôtel que la diva habitait dans une rue avoisinant +la place, y rentrer en maître, c'est à-dire sans sonner, mais avec une +clef qu'il tira de sa poche. + +La preuve était faite. Ils dirent simplement ces choses à Magda. +Celle-ci ne se souciant pas de servir de paravent à la belle Mercédès, +écrivit à son mari qu'elle renonçait au voyage projeté, se sentant trop +souffrante pour l'entreprendre. + +Mirbel écuma en lisant cette lettre. Il courut d'un bond chez Tanis qui, +prévoyant l'orage, avait eu l'esprit de rentrer à Paris avec ses amis. +Du mieux qu'ils purent ils calmèrent le musicien, parlèrent de la santé +très délicate de Magdeleine; mais l'autre rugissait: + +--C'est honteux! Pour me jouer ce tour infâme, croit-elle donc que +Mercédès est ma maîtresse? Pauvre Mercédès... Elle si pure, si +chaste!... pas un amant, mon cher!... pas un, vous m'entendez?... pauvre +belle chère enfant! + +Puis, il courut à Yerres. Entre lui et Magda, une scène terrible eut +lieu et se termina par d'injurieuses menaces: + +--Vous n'avez pas le droit,--hurlait-il, dans un paroxysme de rage,--de +soupçonner cette jeune fille... Elle est pure, je l'affirme... Mais +prenez-y garde et veillez sur vous-même: si jamais je découvre la +moindre faute dans votre vie, la moindre, entendez-vous? la moindre... +Eh bien, je vous tue comme un chien, comme une bête malfaisante et hors +nature que vous êtes! J'en ai assez d'être continuellement humilié et +bafoué par vous! J'aspire à cette vengeance, je vous le jure! + +Les regards fixes, pleins de folie, le visage congestionné, il s'avança +la main levée sur Magda; elle jeta un cri et Mirbel sortit en faisant +claquer la porte sans avoir accompli son acte de brutalité. + +Magda, révolutionnée par cette horrible scène, en devint malade. +Marie-Anne, émue comme elle, ne pouvait croire que Leprince-Mirbel fût +l'homme grossier dont elle avait, de sa chambre, entendu les injures. + +--Divorce, ma chérie, divorce. Certes, en principe, je ne suis pas pour +ce mode de liberté reprise, mais devant la canaillerie de ce monsieur, +tu n'as que cela à faire. + +--Hélas! le puis-je? Tante Rose en mourrait, ce serait un déshonneur +dans sa vie. Elle croit en Dieu avec son coeur. Jamais cette pensée de +divorce ne pourra pénétrer en elle. Quand j'ai rompu avec mon mari, elle +acceptait la séparation, la désirait même. Mais, en outre qu'il me +répugne d'étaler devant un tribunal, avec pièces à l'appui, les plaies +secrètes de mon âme, serait-ce une solution?... Qu'importent d'ailleurs +les menaces de mon mari! ma vie est si pure, «quoi qu'on +die»,--ajouta-t-elle en souriant,--qu'il peut me menacer sans que je +songe à trembler. Va, tout passe, et nous passons comme tout... Vivons +au jour le jour, sans nous tourmenter d'un avenir qui nous appartient si +peu. + +Plus impressionnée qu'elle ne l'avouait, elle s'isola quelques jours +dans sa chambre. Marie-Anne lui fit alors hâter son départ pour Royat. + +Un des premiers jours de juillet, Magdeleine, encore mélancolique, +partit avec ses amis Tanis et Fugeret, ayant à peine revu Philippe qui, +navré de la savoir souffrante, activait lui-même le départ de son amie +en faisant ses courses à Paris, pour les préparatifs du voyage. + +A peine installée au Grand-Hôtel, Magdeleine se mit à courir les +merveilleux environs de la gentille ville accrochée aux flancs de la +montagne. Il y avait huit jours qu'elle prenait les eaux et en +ressentait déjà l'effet bienfaisant, lorsque Marie-Anne Danans vint +habiter sa propriété de Fontana. + +Attiré par la présence de Fugeret, de Tanis et de Governeur, celui-ci +arrivé la veille, Danans avait consenti à venir y demeurer le mois que +durerait la cure de Magda. Dès le matin, il se rendait à Royat à cheval +et ne quittait plus les trois hommes. Sans en rien dire, Marie-Anne +souffrait de la constante désertion de son mari. Cette souffrance fut +devinée par Magda; un jour, elle lui dit: + +--Écoute, chérie, je fais presque tout mon traitement le matin, à +l'exception d'un verre d'eau que je dois boire dans l'après-midi. Le +séjour à l'hôtel, bien que je m'isole de la foule et que nous dînions +tous dans une salle réservée, m'excède et m'ennuie. Peux-tu me recevoir +chez toi et y loger aussi ces messieurs? Alors nous bouclons nos malles +et l'invasion de ton _home_ a lieu dès demain, si tu veux? Pourvu qu'une +de tes voitures puisse me mener aux sources le matin, je te sacrifie le +verre d'eau de l'après-midi. + +Marie-Anne, transportée de joie, serra Magda sur son coeur. + +--Ah chère, que tu es bonne et délicate! Tu me combles d'aise en me +proposant cela. Si, grâce à toi, Paul pouvait arriver à aimer ma vieille +maison de famille! Je bénis ta pensée. Il y a, dans notre grand manoir, +quatorze chambres disponibles, viens en choisir pour chacun et que dès +demain notre douce vie commence; tous les matins, en une demi-heure à +peine, la voiture te mènera à l'établissement thermal, et rien ne sera +plus facile que d'y revenir l'après-midi pour ce verre d'eau à +reprendre. Comme tu me rends heureuse! + +Le lendemain, en effet, le déménagement eut lieu. Ces messieurs se +montrèrent enchantés d'un arrangement qui les soustrayait à la curiosité +provoquée par leur notoriété. Quant à Danans, il ne comprit rien à la +migration, mais remplit avec une grâce parfaite ses devoirs de maître de +maison. + +Chaque matin à neuf heures, Magda partait avec ceux d'entre eux qui +prenaient les eaux. Arrivés au parc, chacun se dispersait, qui pour la +douche, qui pour le bain. On se croisait ensuite aux buvettes et, à onze +heures et demie, après s'être reposé un moment en écoutant le concert, +on remontait en voiture pour arriver vers midi, frais et dispos, à +Fontana où chacun prenait place à table dans la vaste salle, de +plain-pied avec le jardin. + +La maison s'élevait sur un large plateau, et les bois dont elle était +environnée dégringolaient la colline d'une façon pittoresque, jusque sur +la route descendant au vieux village de Royat. La Tiretaine, cette jolie +petite rivière cascadeuse, longeait la propriété. De la fenêtre de sa +chambre, Magda apercevait un océan de sombre verdure et, à l'horizon, +les plaines immenses de la Limagne, semées de petits villages à +l'aspect blanc, tachetés de toits en tuiles rouges. Au milieu, formant +un groupe serré, Clermont-Ferrand avec sa cathédrale dominait le paysage +et, à gauche, se dressait le Puy-de-Dôme, tout vert, avec les jeunes +bois qui l'entourent comme d'une ceinture. + +Magda jouissait de cette vue admirable; presque chaque jour après le +repas, elle montait pour faire la sieste. Enveloppée d'un peignoir, +étendue sur la chaise longue que sa femme de chambre plaçait tout près +d'une des fenêtres, elle rêvait là, doucement alanguie, devant l'immense +et calme horizon. + +Jamais elle ne s'est sentie si heureuse. Sa vie semble prendre à la +terre un peu de son recueillement. Aucun bruit humain ne lui arrive; +elle peut croire ces villages morts. Seuls, le chant des oiseaux et le +tapage du ruisseau chutant et butant contre les pierres et les rochers +qui l'enserrent, mettent un sentiment de vie végétative autour de la +maison. + +Elle reste ainsi des heures et des heures, une pensée s'éveillant de +temps en temps dans son esprit, sans enchaînement, sans heurt, suscitée +par l'inaperçu des choses. Elle cherche à analyser ce qui ne lui semble +plus être elle, mais bien un dédoublement de soi allant jusqu'à +l'extériorité complète. Grise de subtilité, comme d'autres sont grises +d'éther ou de morphine, cette surexcitation cérébrale l'amène à +résoudre, dans le calme de la nature, de hauts problèmes de sentiment. +Elle en arrive à mépriser la banalité des existences qui s'agitent +là-bas, dans les petites maisons blanches, aux toits rouges, immobiles +et immuables parmi la verdure des plaines baignant dans l'infini bleu du +ciel. + +Elle songe que les actes les plus importants de la vie sont le plus +souvent décidés par un hasard; que c'est la coutume qui tient lieu de +frein aux instincts; elle pense comme Montaigne: «Quelle vérité est-ce +que ces montagnes bornent, mensonge au monde qui se tient au delà?» + +Dans cet état très particulier, Magda n'était plus susceptible d'être +conquise par la force intellectuelle d'un être; elle l'aurait su déjouer +par des raisonnements pleins d'expérience philosophique; mais un amour +simple, humain, ne la trouverait-il pas sans défense? Alors qu'elle +planait dans d'immatérielles sensations, ne serait-elle pas vaincue par +celui qui ne verrait en elle rien autre chose qu'une femme? + +Sur ces entrefaites, un matin, au déjeuner, madame Danans annonça +l'arrivée de madame Montmaur, de Philippe, ainsi que de madame de Nérans +et de sa jeune fille Christiane. Elle s'excusa auprès de ses hôtes de la +venue de ces deux dames qui allait rompre fatalement le grand charme de +leur intimité. «Mais, leur dit-elle, je ne savais pas que vous viendriez +à Fontana et comme chaque année je reçois ces anciennes amies de ma +famille, il m'eût été bien difficile de reprendre mon invitation.» + +Les excuses de l'aimable femme firent sourire ses amis. Ils convinrent +que chacun à tour de rôle se dévouerait pour tenir compagnie à madame +Montmaur. Quant à madame de Nérans, sympathique à tous, son séjour à +Fontana avec sa fille, radieuse dans ses quinze ans, était plutôt un +élément de joie. Il fut décidé que le jour où l'on se sentirait las de +sagesse, on en appellerait au dévouement de madame de Nérans en la +préposant d'office à la garde de la sévère madame Montmaur, tandis que +les autres se réuniraient en cachette, dans le petit salon attenant à la +chambre de Magda, pour faire des débauches de sophismes et d'analyse. + +Madame Danans alla seule au-devant des voyageurs à la gare de Clermont. +Magdeleine, en entendant de sa chambre la voiture s'arrêter devant le +perron, se hâta de descendre. Elle trouva madame Montmaur froide envers +elle, mais Philippe lui sembla étrangement ému. + +--Vous êtes encore pâle, madame; votre traitement vous fatigue +peut-être? interrogea-t-il en la voyant. + +--Non, je me porte merveilleusement, au contraire. Je suis un peu de la +nature de ces femmes qui ont un corps de fer dans une enveloppe +d'apparence délicate: fausse malade, fausse maigre, fausse belle! Je +suis le roseau de La Fontaine, flexible et résistant. Ces eaux de Royat +sont exquises, d'ailleurs; vous verrez quelle joie c'est que le bain... + +Mais subitement elle s'arrêta, envahie d'une subtile pudeur, n'osant +révéler les sensations délicates que lui procurait le bain. Ne +serait-ce pas éveiller l'image de sa nudité que de parler de cette eau +qui court et bouillonne autour de son corps, le rend tout rose à fleur +d'épiderme, et le recouvre de perles translucides comme celles dont le +champagne constelle les grains de raisin plongés dans une coupe? + +Elle dit donc: + +--Ce traitement est si délicieux, si réconfortant que je me sens une +force à soulever des montagnes. + +Tous sourirent de cette présomption et ils projetèrent une excursion +pour le lendemain, jusqu'au sommet du Puy de Dôme. + +Jamais, en effet, Magda n'avait eu tant de vigueur. Elle s'était remise +à jouer au tennis avec une ardeur étonnante. Elle semblait redevenir +jeune fille et son visage reprenait des rondeurs enfantines. + +En réalité la venue de madame Montmaur ne devait gêner qu'une personne: +Magdeleine. Cette mère, guidée par un sûr instinct, dès quelle vit +naître l'amour de son fils, sentit la tranquillité de leur vie en commun +menacée. Ce garçon, si sévèrement élevé, échappait à sa direction depuis +qu'un mystère planait entre elle et lui. Madame Montmaur en fut d'autant +plus troublée qu'elle perdait un terrain où jusqu'alors elle avait cru +ses droits en sûreté; toutefois elle se rendit compte que la volonté de +madame Mirbel n'était pour rien dans cette dépossession. + +Depuis le jour où elle avait découvert le pourquoi des préoccupations +anormales de son fils, la mère eut beau espionner Magda, elle n'aperçut +nulle coquetterie, nulle provocation dans sa manière d'être envers +Philippe. + +Pour la première fois, cette femme résolue eut peur et fut prise d'une +sérieuse inquiétude pour les projets arrangés complaisamment dans sa +tête, à l'insu de Philippe et sans se soucier de ses aspirations. Elle +prit Magda en haine et pourtant elle trembla devant Philippe en +constatant qu'elle ne pouvait rien contre les effets de cette grande +émancipation par l'amour. + +Les mères tendres abdiquent volontiers devant un fils devenu homme et +qu'elles sentent en quelque sorte leur être supérieur, non, toutefois, +sans qu'une larme s'échappe de leurs yeux à l'idée de perdre si tôt le +cher fruit dont vingt années de patience, de tendresse, de dévouement, +ont fait leur chef-d'oeuvre humain; elles frémissent à l'idée qu'une +passion mauvaise pourra entraîner une vie si bien préparée; elles ont la +secrète terreur de l'inconnue qui passe et peut, à jamais, ruiner tant +de nobles espoirs... Mais elles savent aussi trouver dans leur coeur +l'indulgente faiblesse qui leur fait tout comprendre et tout pardonner. + +Madame Montmaur se sentit d'autant plus cruellement désappointée, en +voyant madame Mirbel installée chez les Danans, qu'elle ne s'attendait +pas à cette rencontre. Elle avait compté sur la présence de Christiane +de Nérans pour distraire Philippe et contrebalancer une influence +qu'elle jugeait néfaste; aussi sa désillusion fut grande et, dès le +premier abord, elle ne put se maîtriser au point de dissimuler sa +froideur. + +Philippe, avec une subtilité d'amoureux, ressentit vivement la sévérité +de cet accueil. Dans la crainte que Magda ne s'aperçût de l'attitude +hostile de madame Montmaur et ne s'en blessât, il résolut d'avoir un +entretien avec sa mère. Le soir même, en l'accompagnant à sa chambre, +avec une énergie dont elle ne le croyait pas capable, il aborda +nettement le sujet: + +--Ma chère mère, je tiens à vous demander de ne pas prendre des airs +aussi... pincés... lorsque les hasards de la conversation vous +entraînent à parler avec madame Leprince-Mirbel... + +--Est-ce une leçon? + +--Non, certes, tout au plus un simple conseil. + +--Depuis quand une mère en reçoit-elle de son fils? + +--Mon Dieu, maman, ne vous perdez pas dans le fâcheux dédale des égards +qu'on vous doit! Je vous demande une chose simple, accordez-la-moi +simplement et tout sera dit. + +--En vérité, cette femme vous a déjà transformé; autrefois vous +n'eussiez pas osé me parler ainsi. + +--Ma mère, cette femme est mon amie. Je ne saurais souffrir que vous la +traitiez avec insolence. + +--Vous qualifiez d'insolence le recul d'une honnête femme devant une... + +--Ma mère! + +--Eh! êtes-vous le seul qui ignoriez sa vie? madame Mirbel fait parler +d'elle, elle a des... + +--Taisez-vous, ma mère, taisez-vous! + +Il s'était dressé si pâle, qu'effrayée elle se tut. Il reprit, animé +d'une sourde colère, en marchant, furieux, à travers la chambre: + +--Madame Mirbel est une honnête femme, je vous l'affirme et cette +affirmation doit vous suffire. Pourquoi lui faire un crime de ce que je +l'aime?... oui, je l'avoue, je l'aime au point de lui sacrifier ma +vie... La chère créature ne s'en doute même pas... Jamais, vous +entendez, jamais je ne lui ai parlé de mon trouble, de mes souffrances, +prévoyant trop bien qu'elle rejetterait mon amour. Ma mère, sachez-le, +puisque, avec l'impudeur hardie des mères, vous n'avez pas su feindre +d'ignorer: une passion comme la mienne veut à tout prix sa liberté. Si +vous ne vous sentez pas la force d'être indifférente envers madame +Mirbel,--notez que je ne vous demande que de l'indifférence--vous me +perdrez à jamais. Rien au monde ne me retiendra auprès de vous. + +--Plaisante menace! que deviendriez-vous sans moi? + +--La part qui m'échoit de la fortune de mon père m'aidera à vivre, à +poursuivre mes études de peintre. Dorénavant, je veux être libre de mes +actes. + +--Assez, mon fils! + +Madame Montmaur jeta ces mots et, d'un geste impérieux, montra la porte +au rebelle. + +Alarmée d'une pareille révolte, éperdue à l'idée que Philippe pouvait +lui demander des comptes et l'abandonner, ayant tout à coup senti surgir +son propre caractère en celui de son fils, elle avait craint de +l'exaspérer si la discussion se prolongeait et de créer entre eux une +situation irrémédiable. + +Philippe s'enfuit sans se retourner, fier de cette première +insoumission acceptée, somme toute, assez pacifiquement, heureux +d'immoler le respect de la famille à la religion de l'amour. + +Le lendemain, madame Montmaur se dit souffrante et ne descendit pas de +sa chambre. Philippe comprit que s'il s'attendrissait tout était perdu; +il n'alla pas voir sa mère. Cette femme sentit alors qu'elle trouvait +son maître, et plia avec d'autant plus de souplesse que, très avare, il +lui eût été pénible de rendre ses comptes de tutelle; garder l'argent +c'était, dans une certaine mesure, rester maîtresse de la situation. + +Et puis, pendant cette journée de solitude, elle réfléchit qu'après tout +cet amour était peut-être un mal pour un bien. Madame Mirbel riche, +estimée, mariée, obligée par son rang dans le monde à une grande +circonspection, et dont elle connaissait mieux que personne la +distinction et la délicatesse, entraînerait d'autant moins Philippe à +commettre des folies. + +Cette mère vit tout à coup la faute où sa jalousie irraisonnée l'avait +conduite. Il devint clair à son esprit que son fils ne pouvait mieux +choisir, aussi se résolut-elle à fermer les yeux et, pour amener d'une +façon plausible une si prompte acceptation des événements, elle étaya +son évolution sur la religion. Très pieuse, d'une dévotion étroite, elle +s'appuyait volontiers sur les lois de l'Église accommodées au gré de ses +besoins. Dans la circonstance, elle souriait perversement en songeant à +cette maxime du révérend père Lacordaire: «On ne fait rien sans l'Église +et sans le temps.» L'Église allait la tirer tout de suite d'une mauvaise +posture; le temps, son second auxiliaire, à intervalle plus long, lui +viendrait aussi sûrement en aide. + +Le soir elle fit demander Philippe. Il arriva assez anxieux, craignant +les résolutions que sa mère pouvait avoir prises, aussi bien celle de +lui donner la liberté en se décidant à lui rendre des comptes, que celle +de le maintenir dans une tutelle qui jusqu'alors lui avait facilité la +vie en le libérant de toute préoccupation d'argent. Malgré sa tentative +de révolte, il n'était pas de ces natures indépendantes, exaspérées de +tous liens, fût-ce des liens de tendresse, et il fallait qu'on l'eût +attaqué dans son amour pour l'amener à cette rébellion; il se l'était +reprochée toute la journée comme un crime, tant il resta bouleversé +d'avoir osé la manifester. Malgré ses remords, à l'heure présente, quoi +que pût lui dire sa mère, quoiqu'il se résignât à accepter, lutte ou +pardon, elle avait perdu d'autant plus de son influence qu'il devait +rencontrer dans Magda une tendresse, une indulgence quasi maternelles à +cause de la différence de leur âge. + +Quand on est jeune on aime avec égoïsme; les ans mettent bien de +l'abnégation au coeur et si les femmes très jeunes exigent qu'on leur +rende un culte, les autres traitent en idole celui qui les aime. + +L'explication fut courte entre la mère et le fils: + +--Philippe, vous m'avez cruellement blessée hier... + +--Ma mère, vous n'aviez aucun droit d'attaquer une femme irréprochable; +l'injustice me révolte au point que j'ai perdu toute mesure, j'en +conviens, oubliant à qui je parlais et le respect que je vous dois; je +m'en excuse aujourd'hui. + +--Je vous pardonne. La charité chrétienne m'a montré mon devoir, je ne +m'y déroberai pas. Mais si vous aimez madame Mirbel, si vous la +respectez autant que vous le dites, ayez donc pitié de cette âme, ne la +perdez pas en l'entraînant au crime de l'adultère... Philippe, +promettez-moi de ne pas faillir... + +--Ma mère... + +--Non, non, mon enfant, ne me dites plus jamais rien de ce coupable +amour, soyez discret! Si vous continuez d'aimer cette femme, aimez-la +purement, ne l'incitez pas à manquer à ses devoirs envers Dieu, envers +le monde, à abjurer la pudeur de son sexe. Vous pouvez, avec la grâce de +Dieu, faire de cet amour une amitié, vous le devez, mon cher fils. Ne +fuyez donc pas madame Mirbel, mais efforcez-vous de transformer votre +coupable tendresse pour elle, et ne l'induisez pas au péché... Mon +Philippe, vois à quel point j'ai pardonné la faute que ton amour pour +cette pauvre femme t'a fait commettre envers moi: je vais prier, +implorer Dieu afin qu'il lui donne la force de te résister! + +Philippe accepta ingénument cette conclusion, délivré du remords +d'avoir été violent, et surtout incapable de soupçonner sa mère d'une +telle astuce. Habitué à ces formules plus jésuitiques que vraiment +religieuses, pris au piège de cette dévote, il fut bien près de sourire +de la naïveté de ses conseils qui tendaient à prouver à ce fils combien +la rigide bourgeoise soupçonnait peu ce qu'est l'amour au coeur d'un +homme. + +Il n'y eut plus jamais, entre eux, d'autre explication; à partir de ce +jour, madame Montmaur fut d'une habileté rare dans ses relations avec +madame Mirbel. Personne ne remarqua avec quelle savante rouerie la mère +prude sut à point fermer les yeux, et Magdeleine, la seule intéressée à +découvrir cette tactique, eut l'esprit trop délicieusement distrait pour +s'en soucier. + +Danans, préoccupé de divertir ses amis, installa pittoresquement un +tennis dans un plant de cerisiers. Il sacrifia quelques arbres et, à +l'ombre des autres, ceux de ses hôtes qui ne jouaient pas regardaient +les longues parties qui, presque chaque jour, s'organisaient soit entre +eux, soit avec quelques châtelains des villages environnants et même des +baigneurs de Royat connus des uns ou des autres et qui trouvaient +toujours un accueil plein de cordialité chez les Danans. Les parties +étaient parfois si animées, qu'un jour, en plein jeu, le peigne de Magda +tomba, et ses cheveux blond doré et ondés roulèrent en une masse +brillante sur ses épaules. C'était son tour d'avoir _le service_. Dans +sa fougue à défendre la partie, elle cria: «Philippe, ramassez mon +peigne, gardez-le, je peux jouer ainsi, je ne veux pas couper nos +chances»! + +Philippe le prit et le serra. En passant alternativement d'un carré dans +l'autre, comme il jouait près du filet, il s'approchait des groupes +formés des deux côtés du court par leurs amis, et entendait les propos +échangés: + +--La princesse est étonnante, disait Tanis; elle semble avoir vingt ans +sous ce grand chapeau, avec ses cheveux épars. Quelle exquise nature... +quelle vitalité, quelle grâce et quelle souplesse de mouvements! Elle +joue comme si elle n'était pas tout simplement le plus admirable cerveau +que je connaisse. «Diversité», c'est sa devise et son charme. Elle est, +à quatre heures, une jeune fille, le soir, un philosophe. + +La partie gagnée, Magda alla vers un cerisier, loin des groupes, et +commença de relever ses cheveux, tandis que Philippe, à deux mains, du +bout des doigts, tenait devant elle sa petite glace en or. + +--Hein?... quelle victoire, Philippe! battus, les forts! et par nous +deux encore! Aussi j'ai une chaleur et une soif! Donnez-moi des cerises, +dites?... + +Il abandonna la glace et, d'un bond, ayant atteint une branche, il la +fit ployer jusque devant Magda qui en cueillit quelques bouquets. Au +moment où il allait lâcher le branchage, elle s'écria: «Oh! cette +belle-là encore!» Et le rameau incliné jusqu'à son visage, ses mains +étant pleines, elle tendit la bouche et prit le fruit brillant entre ses +dents. Mais le bras fatigué de Philippe laissa échapper la branche; la +cerise cueillie par les lèvres de Magda, et qu'elle tenait à peine +emprisonnée au bord de sa bouche, tomba par terre. + +Philippe s'agenouilla, la ramassa sur l'herbe, puis, regardant la jeune +femme, lentement il mangea la cerise. + +Magda, troublée, ne dit rien, craignant de rompre l'émotion exquise, +pleine de jeunesse et de vie, qu'elle sentait en eux. + +Le meilleur de l'amour n'est-il pas contenu dans ces puériles joies des +plus petites choses? + +Elle s'imprégnait de Philippe chaque jour davantage, s'accoutumant à ses +furtives tendresses de gestes. Leurs frôlements semblaient si naturels +qu'elle n'en ressentait qu'une vive douceur, sans appréhension ni +crainte. Dans le coeur resté libre de Magda, l'amour chaste de +Philippe s'était doucement insinué et le remplissait tout entier. + +Ce séjour en pleine nature devint pour eux une longue série de joies +infinies, sans nom. Leurs émotions eurent les enivrements de l'amour +sans en avoir les tourments, et comme l'infini est le domaine du +coeur, cet amour se développa, saturé de délectables sensations, sans +vides et sans bornes, s'y épanouit comme deux fleurs divines nées sous +le même souffle, à la même heure. Et Philippe et Magda auraient pu dire: +«Une âme est en mon âme.» + +Nul ne s'était aperçu de cette nouvelle tendresse qui éclosait sous les +pas de la jeune femme, tant chacun était habitué à la traiter d'une +façon câline et aimante. Une seule fois, Tanis lui dit: + +--Princesse, je ne vous ai jamais vue être aussi femme; que se +passe-t-il qui vous change et, par instants, m'affole? Ah! Magda, si +vous aviez voulu... + +Ce fut la seule remarque qui eût pu mettre Magdeleine en garde contre le +nouveau sentiment qui l'envahissait, encore le pouvait-elle? + +Sa vie continuait donc d'être douce et tranquille. Marie-Anne, en habile +maîtresse de maison, savait, pour chacun, varier et multiplier les +distractions. Une châtelaine voisine lui aidait à renouveler les parties +en attirant aussi chez elle ses invités. Madame de Barjols avait sa +propriété à trois quarts d'heure à peine de Fontana. On y arrivait par +un chemin de montagne tracé en plein bois. La route était si jolie, +qu'on la faisait volontiers deux ou trois fois par semaine; son +lawn-tennis devint presque aussi suivi que celui de Fontana. Un jour +qu'on devait s'y réunir, Magdeleine s'étant attardée à écrire, avait +prié qu'on ne l'attendît pas pour partir. + +Seule dans sa chambre, son courrier terminé et craignant d'arriver trop +en retard, elle se hâta de quitter sa robe de foulard pour revêtir le +costume de flanelle et les souliers plats des joueurs de tennis. Fugeret +s'était chargé de sa raquette. Vive et rapide, elle descendit les +escaliers et resta tout étonnée de voir le sol détrempé; une pluie +d'orage était tombée sans qu'elle s'en aperçût. + +--Je vis donc dans les nuages maintenant? comment n'ai-je rien vu ni +entendu? + +Plus elle avançait dans le chemin sous bois, plus tout ruisselait d'eau. +Les mousses en étaient gonflées. Chaque brin d'herbe ployait sous la +goutte de diamant irisée par les rayons de soleil qui transperçaient la +haute futaie. La pimprenelle parfumait l'air et, parfois, d'un arbre à +fruits sauvages encore sans feuilles, épuisé par tant d'eau, neigeaient +des pétales blanc rosé sur la terre. Les écureuils sautaient dans les +branches hautes, les oiseaux chantaient. Magda jouissait de ces choses. +Elle sentait son coeur se dilater et eût voulu prolonger sa promenade +solitaire. + +En arrivant dans la propriété de madame de Barjols, surprise de ne voir +personne au tennis, elle se dirigea vers la maison et entra au salon, +cherchant des yeux les raquettes. Elles étaient alignées sur la table, +près d'une fenêtre. + +--Personne? murmura Magda, et une flambée dans la cheminée pour sécher +les promeneurs au retour, sans doute... Mais où peuvent-ils donc être +tous? + +Elle s'avançait vers les raquettes, lorsque, en approchant, elle vit la +sienne couverte de merveilleuses roses-thé. Prenant les fleurs dans ses +mains elle respira avec ivresse leur senteur pénétrante. En se +retournant pour s'en aller, Philippe lui apparut, debout, au fond de la +pièce. + +--Ah! fit-elle, vous étiez là? + +--Oui. Je vous attendais. Les autres ont préféré faire une promenade, +l'averse de tantôt ayant rendu le sol du tennis impraticable. Je suis +resté pour vous prévenir et vous conduire vers eux... à moins que... Ah! +madame, madame, je vous en conjure, écoutez-moi! + +Alors, prenant ses mains, la forçant de s'asseoir sur le canapé près du +feu, d'une voix basse, il dit son grand amour. + +Elle écoutait, tremblante; de temps en temps elle niait les choses qu'il +disait: + +--Vous croyez m'aimer... C'est folie! Je suis plus âgée que vous de +douze ans... Je suis vieille, Philippe, croyez-moi, c'est un caprice +d'enfant... Une fois de retour à Paris, vous n'y songerez plus. + +Mais il ne l'écoutait pas. Il racontait la tendresse que, depuis deux +ans, il éprouvait pour elle; comment cela était né en lui doucement, au +point qu'il ne voyait plus qu'elle au monde, et comme elle lui +paraissait fine, intelligente et belle... + +--Vous m'avez formé l'esprit et le coeur sans vous en douter. Je ne me +plais que là où vous êtes. J'ai besoin de vous voir, de vous sentir près +de moi pour être heureux. Je ne suis pas digne de vous, pourtant, j'en +ai conscience. Qu'importent nos âges, qu'importe tout!... je vous aime, +madame, je vous adore... Le moindre de vos gestes m'emplit le coeur +d'amour... que faut-il dire pour vous convaincre... hélas, je suis un +enfant... Eh bien, lisez dans ces yeux d'enfant, lisez dans cette âme +d'enfant, le grand amour de l'homme, et ne me laissez plus si +abominablement, si cruellement souffrir... + +Il était à genoux et lui entourait la taille de ses bras; son visage, +renversé en arrière, se montrait dans toute sa beauté d'homme rebelle à +la douleur d'aimer. Pâle, les yeux cernés et comme noyés de larmes, la +bouche crispée, les lèvres entr'ouvertes et laissant voir la blancheur +des dents, tout haletant d'un désir fou, il enserrait doucement Magda et +se soulevait insensiblement vers sa bouche. + +Elle, le coeur battant, effarée, folle d'une ivresse montante faite de +désirs contenus, de tentation et de surprise, ferma les yeux, ne sachant +plus se défendre, et laissa les lèvres de Philippe se poser sur les +siennes. + +Ce fut un long baiser qui les brisa tous deux. + +Philippe, suffoquant d'émotion à la réalisation de son rêve, éclata en +sanglots. S'arrachant de Magda, il roula sa tête sur les genoux de la +jeune femme et, enfoui dans les plis de sa robe, tout bas, il pleura. + +Peut-être Magdeleine aurait-elle eu la force de sortir triomphante de +cette crise aiguë si elle s'était terminée dans une manifestation +différente. Le chagrin de ce jeune homme, ses pleurs que, dans leur +affolement à tous deux, elle ne songea pas à discuter, firent plus pour +lui que tous les savants propos qu'il aurait pu tenir. + +D'un geste doux et lent, elle releva le visage de Philippe, lui mit sur +le front un long baiser plein de maternelle tendresse, et dit: + +--Ne pleurez plus, Philippe... je vous aime!... + +Il se redressa triomphant, et ne vit pas, dans l'attitude et le regard +mélancolique de son amie, la douloureuse et muette interrogation que +son coeur, son pauvre coeur meurtri déjà et qui reprenait vie, +jetait désespérément à l'avenir. + +Magda s'était jusqu'ici trouvée si forte contre toute tentation! Certes, +elle avait vu des hommes à ses pieds; elle avait senti de rudes désirs +l'effleurer; mais, impassible, elle était restée rebelle à des passions +autrement éloquentes que celle-ci. Sa force morale l'abandonnait. +L'ayant crue énergique pour la lutte, tout à coup elle la sentait +bornée. Une cause extérieure invisible, matérielle peut-être et qui +restait insaisissable à son raisonnement le plus serré, surpassait cette +force, infiniment. Elle souffrait et il lui paraissait délicieux de +souffrir cette souffrance. + +Philippe, assis auprès d'elle maintenant, l'ayant sentie conquise, en un +geste câlin posa sa tête sur l'épaule de son amie. + +Le soir était venu. Un grand calme pénétrait du dehors jusqu'à eux. Ni +l'un ni l'autre n'osait bouger, de peur de rompre le charme dont ils se +sentaient envahis. + +Tout bas, comme un enfant interroge sa mère, Philippe murmurait, la +bouche sur le cou de Magda: + +--Chérie, chérie adorée, vous m'aimez, n'est-ce pas? + +Et le rythme de son souffle emplissait Magda de frissons qui se +perdaient dans ses cheveux. + +Des voix, lointaines encore, se firent entendre. La troupe joyeuse +revenait. + +Ils se levèrent rapidement, gênés de se trouver dans l'obscurité, +honteux de leur attitude langoureuse de tout à l'heure. + +Lui surtout, dans la peur d'une surprise, se redressa avec un +arrachement d'elle qui serra le coeur de la jeune femme. Ils +n'échangèrent ni un baiser, ni une étreinte Philippe passa la main dans +ses cheveux pour leur redonner le pli habituel, lissa sa fine moustache +et, ayant ainsi secoué l'émotion, la tendresse ambiante qui les unissait +et semblait fondre en une leurs âmes, il se trouva correct et prêt à +recevoir ceux qui rentraient. + +Magda, le coeur engourdi d'amour, incapable d'une force semblable, le +regardait surprise et triste. Elle eut l'intuition nette et rapide qu'il +en serait ainsi toute leur vie: une tendresse à heures spéciales et, le +reste du temps, une froideur de maintien bien douloureuse à accepter et +qui ferait Philippe libre d'allures avec toutes, à l'exception d'elle. + +Alors, la joie douce ressentie en cette minute suprême d'affolement +s'évapora, lui laissant au coeur un grand vide. Tout était fini pour +elle... Elle ne se sentait pas capable de se reprendre; le baiser +qu'elle avait accepté de Philippe et qu'elle lui avait rendu, la +faisait sienne irrémédiablement. Et dans cette détresse d'âme, que +Philippe ne vit ni ne comprit, des larmes coulèrent, silencieuses, de +ses yeux. + +De quelle blessure son coeur saignait-il? + +Elle n'aurait su le dire, pourtant sa pensée était écrasée par ce court +désespoir. + +On entra. Ce fut un léger tumulte d'arrivée, des allumettes craquées +pour sortir de la demi-obscurité, des exclamations de les trouver là +tous deux, qui donnèrent à madame Leprince-Mirbel le temps de se +remettre. + +Et lorsque les lumières eurent été apportées, nul n'aurait pu voir que +deux vies venaient de se heurter, de s'accrocher, de se souder l'une à +l'autre, pour le partage des douleurs plus encore que pour celui des +joies. + +Les conversations s'entre-croisèrent. Devant tout ce monde, Philippe osa +se rapprocher de Magda. Elle s'était levée et se tenait debout devant +la cheminée, présentant un de ses pieds à la chaleur du feu renaissant. +Elle était charmante d'attitude et semblait recueillie. + +La virulente jeunesse de Montmaur ne lui mettait pas au coeur les +langoureuses pensées que ressentait son amie; plein d'amour, jouissant +de son triomphe, heureux à avoir envie de crier son bonheur à tous, il +s'approcha d'elle et, prenant le prétexte d'arranger le feu, il +s'agenouilla. + +Pendant une minute, il tint le petit pied de Magda dans ses mains puis, +levant les yeux vers elle, il sourit et tendit amoureusement ses lèvres +en forme de baiser. + +Elle fut heureuse de cette prise de possession devant tous, et découvrit +avec étonnement la soumission tendre de son être pour celui qu'elle +aimait et qui, bien involontairement, l'avait déjà fait souffrir. + +L'heure du départ arriva. Une pluie fine tombait maintenant. Dehors, +grâce aux nuages orageux, il faisait presque noir. La lune, déjà levée, +jetait l'ombre nette des arbres sur le sable des allées, et des perles +de pluie scintillaient dans l'herbe des pelouses. + +Deux voitures attendaient devant le perron. Marie-Anne monta dans la +première, un landau, avec madame Montmaur, Tanis et Fugeret; elle +voulait y entraîner Magda, mais Philippe, d'autorité, déclara qu'elle +préférait la Victoria. + +Ils laissèrent donc passer cette première voiture, et Magda s'engouffra +sous la capote baissée de la seconde. + +Philippe, profitant de l'obscurité et sous le prétexte d'installer la +couverture sur les pieds de la jeune femme, chercha à l'étreindre. +Magdeleine eut honte de cette caresse furtive et murmura: + +--Non, cher!--d'une voix si harmonieuse que Philippe en fut remué +jusqu'aux moelles. + +Il demanda: + +--Puis-je me mettre entre vous et Paul Danans? je me ferai bien petit, +ou préférez-vous que je rentre à pied par la forêt, madame? + +--Montez, dit Magda. + +Paul arrivait auprès d'eux. Ils se blottirent tous trois dans la capote, +Philippe, ravi de sentir Magda si près de lui, elle encore sous l'empire +d'une émotion contenue qui l'anéantissait. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + +Depuis l'échange du baiser qui avait uni leurs vies, Magda ne cherchait +plus à lutter contre l'envahissement de cet amour. Dans un entraînement +de folie, elle jouissait de la présence de Philippe, des mots qu'il lui +disait, de la tendresse ardente qu'il lui témoignait lorsqu'ils se +trouvaient un instant seuls. Elle ne songeait pas au dénouement de cette +situation. Tout entière au bonheur d'aimer, d'être aimée, elle entrait +dans la phase délectable des désirs encore chastes et des enivrements +qu'ils causent. + +La vie lui paraissait bonne, tout lui devenait joie; elle s'épanouissait +comme une fleur, et ses amis plus que jamais sous son charme, éblouis de +cette transformation, n'en cherchaient pas la cause. + +Elle n'était plus seulement la charmante, mais l'affolante Magda. Elle +n'avait plus trente-six ans, mais vingt ans; son sang fluide courait +sous la pâleur de sa chair et lui rendait l'éclat de la jeunesse; ses +yeux semblaient mouillés, attendris de désirs réprimés; elle devenait +belle de la beauté païenne, tentatrice, et comme elle avait une âme +haute, le mélange de ces deux forces la rendait irrésistiblement +séduisante. + +Marie-Anne lui disait: + +--Qu'as-tu? Tu es si belle, si au-dessus de nous toutes, si charmante, +si enchanteresse, que j'en arrive à chercher tes ailes? + +Magda s'était détournée et, tout bas, murmurait à Philippe: + +--Vous êtes mes ailes... + +L'heure du bain lui était particulièrement agréable. Dans la petite +cabine, seule, alanguie et reposée par cette eau qui courait tiède +autour de son corps, la tête appuyée sur le bord en marbre de la +baignoire, elle n'entendait que le son lointain de la musique du parc se +mêlant aux gloussements de l'eau courante, et songeait à Philippe, à son +amour, sans craindre qu'un regard devinât le secret de sa pensée. + +--Pourquoi l'aimer?... Pourquoi? Parce que... Oh! quelle douceur +d'aimer! Ai-je bien pu vivre avant cela? Je ne sais ce que j'étais... Je +ne retrouve rien en moi de la Magda d'autrefois. Tout ce que j'ai +souffert est oublié... J'aime... j'aime... mon coeur éclate... +j'étouffe d'une joie inconnue, immense, sublime... Et j'ai nié l'amour! +Mais il n'y a que cela au monde! sans amour il faut mourir. + +Les vers de Métastase lui revenaient à l'esprit: + + Sentirsi, oh Dei morir + E non poter mai dir + Morir mi sento! + +Elle les transformait et murmurait: «O Dieu! se sentir vivre et n'oser +dire: Je me sens vivre!» + +Les élans de leurs coeurs lui causaient une volupté secrète qu'elle +eût voulu révéler au monde entier, dans un triomphe de son être; hors +son amour, tout lui semblait néant. En un tel transport, l'idée de la +chute s'évanouissait, perdue dans un brouillard de tendresse. +D'ailleurs, chaste absolument, elle n'y songeait pas. Deux fois +Philippe, se trouvant seul avec elle, l'amena au sentiment de la réalité +brutale de l'amour; mais ces baisers dérobés fondirent si bien leurs +deux âmes, que cette ivresse les entraîna hors de toute matérialité. +Philippe, d'ailleurs, était un délicat; il ne voulait pas compromettre +la sublimité de leurs joies par une solution hâtive. Quelques jours +restaient encore avant le retour à Yerres; il les considérait utiles à +leurs fiançailles, craignant malgré lui que Magda ne se dérobât. + +Tout s'arrangea de telle sorte que Philippe fut obligé de quitter +Fontana avant Magdeleine. Il dut s'incliner devant la volonté de madame +Montmaur. Puisque cette volonté avait ployé devant la sienne, il ne +voulut pas résister, craignant des représailles qui eussent pu éveiller +les soupçons de leurs amis et compromettre Magda. + +L'heure des adieux approchait. Magda fut étonnée de se sentir si lâche +devant ce léger chagrin. Courir le bois à cheval avec Philippe, sentir +le frôlement de son corps, se parer des roses données par lui, entendre +sa voix, écouter vibrer son coeur, ces bonheurs qui n'étaient rien et +qui étaient tout, allaient donc lui être ravis? + +Elle ne sut pas résister à la prière de Philippe, la veille de son +départ, qui implorait d'entrer le soir chez elle pour convenir de ce +qu'ils décideraient l'un et l'autre au sujet de leur future rencontre, +et se dire un adieu moins banal et moins froid que celui qu'ils se +devraient faire devant tous. + +Lorsque Magda rentra dans sa chambre elle dut, pour ne pas éveiller les +soupçons de sa femme de chambre, se dévêtir de sa robe du soir; mais, +prétextant des lettres à écrire, elle demanda son peignoir, une longue +robe de crêpe mauve, où la mousseline de soie mettait autour du col +ouvert et des manches courtes l'envolement de nuages transparents. Ses +mules passées aux pieds, le verrou de la porte laissé ouvert, elle alla +s'étendre sur sa chaise longue et attendit. + +Enserré par la soie souple et mate, son corps gracile se détachait +élégant dans la pénombre de la chambre. Sa tête blonde, posée sur un +coussin de velours vert pâle, en recevait les reflets adoucis qui +donnaient à son visage des carnations bizarres. Toute enveloppée de +grâce, elle avait l'air d'une Willis amoureuse attendant l'être +surnaturel qui l'avait charmée. + +La jeune femme écoutait les bruits de la maison s'apaiser; peu à peu le +silence se fit. Sa respiration courte lui sembla alors si bruyante +qu'elle essaya de l'atténuer en aspirant l'air à longs traits. Son corps +frissonnait d'une ardeur contenue qui la faisait pâlir. Enfin un bruit +imperceptible vint jusqu'à elle, la porte s'ouvrit, Philippe parut. + +En le voyant entrer, Magda s'était redressée. Elle ouvrit lentement les +bras, Philippe vint s'y blottir et tomba à genoux. + +D'abord ils ne parlèrent pas; puis des mots sans suite expirèrent sur +leurs lèvres. Affolé d'amour, grisé du parfum de Magda, Philippe, près +de s'évanouir sous l'intensité de son désir, se tenait tout contre elle. +Peu à peu ils se calmèrent et Magda, tout bas, murmura: «Je vous aime!» + +Ses lèvres effleuraient l'oreille du jeune homme; il tourna doucement la +tête et reçut sur le front, sur les yeux, sur tout le visage, cette +caresse parlée: «Je vous aime...» + +Lorsque ces mouvements eurent amené les lèvres de Philippe près des +lèvres de l'aimée, ils restèrent ainsi un long temps mêlant leur +souffle, s'effleurant à peine, âme contre âme, coeur contre coeur, +désir contre désir. + +Magda s'arracha la première à cette ivresse; elle passa sa main sur les +cheveux coupés court du jeune homme; leur frottement soyeux lui donna un +frémissement; elle pensa: «Tout m'est caresse, venant de lui.» + +Ils convinrent de s'écrire. Puis, Magdeleine promit de revenir à Yerres +huit jours après le départ de Montmaur. Celui-ci, insinuant, demanda: + +--Et après? + +--Après?... Eh bien! nous nous verrons tous les jours à Yerres, vous +viendrez peindre des coins du parc pour que nous soyons de plus longues +heures ensemble. + +--Et après? + +--Après?... Nous passerons nos soirées à lire, à faire de la musique, à +philosopher avec nos amis. + +--Et après?... + +--Après?... Mais je ne sais plus... et puis, monsieur est-ce à moi de le +dire?... + +--Ah! chère, chère femme adorée!... Après, un jour vous viendrez avec +moi, chez moi; vous y respirerez une telle atmosphère d'amour, vous y +sentirez tant de respect, tant de dévouement amassé pour vous, +qu'après... + +Mais à son tour il s'était arrêté. Finement, Magda interrogea: + +--Après? + +--Après?... Ah! je ne sais plus... je deviens fou! Eh puis, madame, +est-ce à moi de le dire? + +Magda lui ferma la bouche avec sa main, qu'il baisa. Ils passèrent ainsi +deux heures énervantes, brèves, infinies, et se quittèrent dans un +arrachement de tout l'être, alanguis d'émotion et de volupté. + +Le matin, vers cinq heures, la voiture partit qui emportait à la gare de +Clermont, Philippe et sa mère; Magdeleine se leva, mit son peignoir +encore tout froissé des étreintes de son ami, et se plaça au balcon pour +qu'il l'aperçût. La route passait au loin, devant les fenêtres. + +Madame Montmaur était dans le coupé. Philippe, sur le siège, conduisait. +En apercevant Magda, il ôta son chapeau et l'agita en signe d'adieu. La +voiture disparut au tournant du chemin. Magdeleine, tristement émue, +continua de regarder l'horizon. L'humidité de la nuit baignait encore +les feuilles des châtaigniers, et les hautes tiges noires des sapins +restaient enveloppées de brouillard; le jour était blafard et triste. +Elle rentra dans sa chambre qui lui parut vaste, désolée; son chagrin la +reprit. Mais comme c'est un des miracles de l'amour de faire trouver des +joies aux souffrances qu'il impose, elle éprouva un plaisir secret à +voir le sentiment de son existence n'être plus qu'un sentiment +d'aspiration vers Philippe. + +Les huit jours qui la séparaient de son ami lui auraient paru plus longs +s'il ne lui eût écrit tous les jours, d'autant qu'elle ne devait laisser +voir à personne qu'il manquait à sa vie. Ces lettres l'aidèrent à garder +l'humeur charmante qu'on lui voyait les jours précédents. + +Dans la première, datée du lendemain de son arrivée à Paris, Philippe +disait: + +«Hier, je n'ai pas voulu vous écrire; j'étais trop malheureux, ma lettre +vous eût attristée... Je ne cesse de vous voir à votre balcon, où vous +avez eu la bonté de vous montrer pour que mes derniers regards +s'arrêtassent sur votre être bien-aimé. Un serrement de coeur +m'étouffait lorsque la maison a disparu derrière les arbres, sans que +j'aie pu vous dire encore adieu. Si vous saviez comme je vous aime et +combien je souffre, vous reviendriez vite. Par moments, je crois sentir +la brume d'or de vos cheveux effleurer mon visage, je crois contempler +votre tendre regard; j'étends les bras pour vous enlacer, ils se +referment à vide, la vision chérie s'évanouit et je reste seul, si seul! +Ce mot est terrible. Pour la première fois il frappe mon oreille d'un +bruit douloureux, sans écho. C'est que je vous aime de toute mon âme, +c'est que vous êtes toute ma vie. Revenez, revenez, chère tant aimée, +ne prolongez pas ce supplice...» + +Magda mit dans sa réponse toute son âme, sa grande et douce âme. Elle +coupa une longue boucle de ses cheveux et envoya ainsi un peu d'elle à +son ami. + +Elle se dit, se souriant à elle-même: + +--Comme je suis vieux jeu... Oh, les éternels recommencements des mêmes +choses banales et délicieuses! + +Philippe répondit à cet envoi: + +«Merci, merci mille fois; je n'aurais jamais osé vous demander de +détacher un rayon de l'auréole d'or qui entoure votre tête, si chère à +mes yeux, à mon coeur. Je vous aime, Magdeleine, ma Magdeleine, et je +rage d'être loin de vous. Mon impuissance à vous dépeindre mon amour tel +que je le sens, m'exaspère. Ne jugez pas mon âme sur la gaucherie de mon +style, considérez mon coeur comme un pauvre muet très dévoué et qui +n'est qu'à vous seule, n'a jamais été qu'à vous. Si vous y pouviez voir, +vous trouveriez votre image, vous, rien que vous, toujours vous. + +»PHILIPPE.» + + * * * * * + +«Non certes,--écrivait Magdeleine à son tour,--votre coeur n'est pas +un pauvre muet, mon ami, mais bien au contraire un coeur très +éloquent, très pur, un coeur auquel je crois et que je sens tout plein +de moi. + +»Mon Philippe, je vous aime. Je vous aime avec l'entraînement, le +recueillement, l'ivresse d'un grand, d'un unique amour. Des joies +divines nous sont réservées; j'ai senti tout mon être vibrer d'une +étrange sorte sous la chaleur de vos baisers. + +»Vous m'avez fait oublier, par l'amour, les douleurs de ma vie. Cher, je +vous en conjure, que ce sentiment soit grave et fort; c'est sa durée +qui, seule, à mes propres yeux peut m'absoudre. Maintenant que vous +m'avez révélé cette chose ineffable, je ne pourrais vivre sans vous +aimer, sans être aimée de vous. Ce douloureux départ m'a montré que, pas +plus que moi, vous n'êtes libre. Il faut donc nous créer un bonheur +plein de réserves et de sacrifices; il faut que nous soyons heureux +malgré les empêchements, malgré nos amis qui nous guettent, malgré le +monde et ses cruelles lois, malgré tous, malgré tout. + +»MAGDA.» + + * * * * * + +Les lettres de Philippe, empreintes d'une ardeur vivement ressentie et +naïvement exprimée, faisaient tressaillir de joie le coeur de +Magdeleine. A certaines heures, pourtant, elle éprouvait des remords. +N'aurait-elle pas dû lutter contre l'envahissement de cette tendresse? +Elle s'effrayait de s'en voir imprégnée tout entière, au point de n'être +plus maîtresse des mouvements de son âme. Au gré de sa passion elle +devenait le fétu de paille emporté par une trombe; son habituelle +énergie faiblissait dans la tourmente des espoirs fous et des amères +désespérances. + +Et, malgré tout, consciente du peu de belles années qui lui restaient à +vivre, cette femme bondissait vers le radieux hasard qui plaçait un +amour si jeune et si passionné sous ses pas, et elle se donnait dans un +de ces élans magnifiques que, seuls, peuvent prodiguer les êtres +d'exception, car la vie s'y brûle. + +Madame Mirbel persuada donc Tanis et Fugeret de hâter leur retour, et +cinq jours après le départ des Montmaur elle arrivait à Yerres. En +chemin, ses amis lui proposèrent de l'y accompagner; mais elle exigea +qu'ils reprissent leur liberté et qu'ils continuassent leur route vers +Paris, la laissant à la station de Brunoy. + +Sa joie fut vive, au sortir du wagon, de voir Philippe qui l'attendait. +Une charrette était là pour emporter les bagages; elle monta dans le +dog-car de son ami et, rapide, le cheval partit au grand trot. + +Cette rentrée à la Luzière par les bois, les routes désertes, les ravit; +ils se retrouvaient plus tendrement unis que lorsqu'ils s'étaient +quittés. Ils discutèrent, dans la tranquillité d'un sentiment partagé, +l'organisation de leur vie. Philippe appelait Magdeleine: «Ma femme +bien-aimée.» Cela mit un souci au front de Magda qui soupira: + +--Songez-vous à l'incomparable bonheur de nous aimer comme nous nous +aimons, mais loyalement et le front haut? Hélas! ce bonheur n'est point +fait pour nous. + +--Qui sait, chérie? + +--Même si j'étais libre, n'ai-je pas douze ans de plus que vous, mon +beau Philippe? + +--Ne dites pas cela! Vous êtes jeune, merveilleusement jeune, tandis +que, grâce à mes cheveux aile de corbeau, je parais plus âgé de cinq +ans. J'ai donc trente ans, la distance n'est plus si grande. + +--Puisque vous m'aimez telle que je suis, je ne regrette rien; soyons +heureux, vous l'avril de ma vie, moi l'automne de la vôtre, et jouissons +de l'heure présente qui nous est si douce. + +Leurs yeux plongeaient dans leurs yeux; ils en restaient extasiés, avec +dans le coeur une joie inénarrable. + +Philippe avait loué à Paris un rez-de-chaussée: un vestibule, un petit +salon précédant une grande chambre et un cabinet de toilette. Il fit +tendre le tout de soie mauve, pour garder à jamais le souvenir de la +robe que portait Magda le soir de leurs premières intimes tendresses, la +nuit des adieux à Fontana. + +Philippe expliqua ces choses gravement, en s'excusant, presque confus, +car il avait le respect de son idole. + +Mais la jeunesse de Magdeleine prête à s'enfuir et qu'elle eût voulu +prolonger depuis qu'elle aimait, la poussait à accepter la rapide +éclosion d'un amour sensuel; elle se serra câlinement contre lui et, +tout bas, demanda: + +--Quand verrai-je les folies faites par mon ami? + +--Ah! que vous êtes bonne, comme je vous aime. Magda, voulez-vous... +demain? + +--Demain? c'est bien tôt pour que j'aie le prétexte de me rendre à +Paris. Pauvre tante Rose! Je vais la tromper... j'en ai une honte +douloureuse... et pourtant le bonheur immense que je ressens d'être +aimée me fait tout oublier... Eh bien, voyons, nous sommes aujourd'hui +lundi... Voulez-vous jeudi? + +--Pas mercredi, Magda? + +--Oh! cher... + +--Eh bien, non, non, jeudi... c'est convenu. Vous mettrez un peu +d'esprit dans la disposition des meubles... ce sera charmant; vous +verrez quel gentil coin... il y a un piano, nous ferons de la musique, +ce sera délicieux, vous verrez, vous verrez! + +Il parlait avec vivacité pour distraire Magdeleine que la pensée de cet +arrangement brutal de leurs tendresses, à heures et jours déterminés, +avait tout à coup rendue songeuse. + +C'est la douleur des âmes délicates ces joies prévues de l'adultère, +discutées par avance, prises hâtivement, avec une crainte affolante de +tout: d'être malade le jour convenu, ou reconnue en entrant furtivement +sous une porte; de s'arracher des bras de l'aimé et de se retrouver tout +à coup seule dans la foule de la rue, alors qu'il eût été si bon de +rester encore ces instants-là ensemble, marchant unis dans la vie au +grand jour comme on est unis dans la vie secrète. + +Magdeleine secoua sa tristesse, ne voulant voir que la joie d'être +aimée. La volubilité de la phrase dite par son ami lui avait montré +qu'il sentait la cause de cette tristesse. Ces compréhensions de pensées +non exprimées centuplent l'amour des êtres fins; c'est la pierre de +touche des coeurs pareils. + +Ils arrivaient à la Luzière. Tante Rose avait fait une surprise qui +devait être infiniment agréable à sa nièce: les Montmaur dînaient chez +elle. + +A peine descendue de voiture, madame Leprince-Mirbel monta dans sa +chambre. Depuis qu'elle aimait et qu'elle était aimée, elle mettait +encore plus de recherche dans l'arrangement de ses toilettes. Elle +reparut bientôt vêtue d'une robe d'un bleu si pâle que ses yeux bleus en +semblaient foncés; si collante et si savamment unie qu'elle dessinait +toutes les rondeurs de son corps mince. Magda n'avait que l'âge de +Philippe dans cette toilette exquise de simplicité. Madame Montmaur et +mademoiselle de Presles ne purent retenir une exclamation en la voyant +entrer, tant elle était charmante et jeune; quant à Philippe, il resta +ce qu'il était toujours, froid en apparence, mais intérieurement ébloui +et profondément ému. + +Ces deux journées qui séparaient Magda de la visite au «logis» passèrent +rapidement pour elle. A Yerres, elle voyait Philippe pendant de longues +heures, et ils purent, sous l'ombre des arbres séculaires du parc, +retrouver les chastes extases des journées et des soirées de Fontana. + +Jules Governeur, déjà réinstallé au pavillon, avait, ainsi que Jean +Biroy, replongé Magdeleine dans le courant intellectuel dont elle +n'aurait su se passer. Cette vie double de l'esprit et du coeur lui +donnait un rayonnement que remarquèrent ses amis. + +Le jeudi, Biroy devant aller à Paris après le déjeuner, Magdeleine +convint qu'ils partiraient ensemble, et s'arrangea pour que l'on crût +qu'elle dînerait avec lui et que tous deux reviendraient par le dernier +train. + +Vers quatre heures, elle arriva à l'appartement dans une toilette +sombre, le visage voilé. Philippe, qui guettait toutes les voitures +depuis une heure, se précipita au-devant d'elle et la fit entrer avant +que personne ait pu l'apercevoir. Le coeur de Magda battait; émue, +pâle, elle se dégagea des bras de Philippe et, presque sèche et brusque +à force d'émotion contenue, elle examina l'appartement. Lui, très +troublé aussi, semblait froid. Ils parlèrent de choses indifférentes +comme si leur grand amour, tout à coup, était mort. + +Lentement pourtant, ils reprirent possession d'eux-mêmes. Sur la +cheminée du salon, des roses s'épanouissaient dans des vases de +cristal. Le jour, tamisé par des rideaux et des stores, arrivait très +doux sur la tenture mauve. Ce n'était pas le logis banal, loué en hâte +pour des caresses de passage, mais l'appartement encore un peu nu d'un +jeune ménage, avec quelques menus et jolis bibelots qui semblaient des +présents faits aux jeunes époux. Une lampe d'argent, trop petite pour le +couvert déjà dressé qu'elle devait éclairer plus tard, était sur une +table en un coin du salon. + +De nombreux coussins juxtaposés, semblables de forme et de dimension à +ceux dont s'entourait Magdeleine chez elle, couvraient pêle-mêle le +canapé. Cette attention gentille la fit sourire et brisa la gêne entre +eux. Magda tendit la main à Philippe et dit en lui désignant les +coussins: + +--Ils sont les mêmes, exactement, que les miens. + +--Je crois bien, je les ai dessinés un à un en cachette, dit Philippe, +souriant d'une manière un peu contrainte. + +--Mais alors... personne, personne au monde ne doit entrer ici: cela +seul suffirait à me faire soupçonner. + +--Quelles pensées avez-vous, Magda? Ce logis est à vous, bien à vous, +nul ne saura qu'il existe et hors vous et moi jamais personne n'y +entrera, je le jure. + +Philippe prit une des mains de la jeune femme dans les siennes; ils +étaient debout l'un devant l'autre; Magda posa sa tête sur la poitrine +de son ami et murmura: + +--Mon Philippe! + +Éperdu, il la serra dans ses bras et lui mit d'ardents baisers sur les +cheveux. + +Elle tomba assise sur le canapé, et, à ses pieds, il osait maintenant +lui dire ses litanies d'amour. + +L'ayant débarrassée de son vêtement, de son chapeau, il la déganta et +baisa ses mains; tout son bonheur était revenu. + +Il demanda: + +--Continuez-vous l'inventaire de votre logis? + +Elle se leva, Philippe la prit par la taille et ce fut ainsi, tendrement +enlacés, qu'ils pénétrèrent dans la chambre éclairée par les candélabres +de la cheminée. + +Les volets et les grands rideaux des fenêtres étaient clos; partout se +répétait la même tenture de soie mauve; mais les draperies du lit, +doublées d'une étoffe japonaise à peine rosée, brodée d'oiseaux et de +branchages d'or, rompaient la monotonie de ce ton uniforme. Épandues sur +le lit, des gerbes de fleurs pâles s'épanouissaient... c'était une +jonchée fraîche et immaculée exhalant ses parfums. + +Magda se serra contre Philippe dans un transport d'amour. + +Lui, trop ému pour parler, la fit asseoir et la tint longtemps appuyée +contre son coeur; ils étaient retombés dans l'extase. + +A peine dînèrent-ils; une grande émotion les étreignait. Ils rentrèrent +dans la chambre. Magda, surprise de son trouble, se sentit prête à se +moquer d'elle-même et essaya vainement d'être gaie. Ils avaient soif, +l'émotion leur brûlait la gorge. + +Philippe, un instant, s'éloigna pour aller chercher une coupe de +champagne. Pendant sa courte absence Magda s'était levée; elle vint +jusqu'à la psyché, s'y regarda machinalement et se trouva laide. Son +costume noir faisait tache dans la douceur des tons effacés de la +tenture du logis. Tristement elle pensa: + +«Ceci représente bien ta situation, pauvre femme! Tu viens en deuil de +tes désirs morts, de tes rêves évanouis, en deuil des beautés de ton +corps, des trésors de ton coeur déjà vieux, dans une maison parée pour +l'amour. Tu viens t'offrir à un être plein d'espérance, de jeunesse et +de beauté; va, pauvre folle! Regarde ce deuil de ta robe, qui sera +peut-être l'image de ta vie amoureuse!» + +Et des larmes coulèrent sur ses joues. + +Philippe rentra. En la voyant immobile et triste devant la glace, il +devina ses pensées et, l'arrachant par un baiser à sa contemplation, il +dit: + +--Chère, la robe que vous portez n'est point celle qui vous convient +ici. Il y a là un peignoir fait pour vous. + +Il lui présenta une longue robe de satin blanc garnie d'une dentelle +ancienne. Magda, extasiée, s'étonna qu'il eût ainsi, dans un génie de +tendresse, pensé à tout. + +--Ma bien-aimée, murmura Philippe, permettez-vous que je sois votre +femme de chambre?... + +Elle n'eut pas la force de répondre. + +Alors, avec une habileté qu'elle ne s'expliquait pas, doucement il la +dévêtit et lui passa la robe. + +Magda, brisée d'émotion, se blottit contre Philippe. Chaque minute qui +s'écoulait leur semblait contenir une dose d'ivresse capable de les +faire mourir de joie, et dans ce grand silence de leurs lèvres ils +entendaient le bruit des battements de leur coeur... + + * * * * * + + * * * * * + + * * * * * + +Ce furent d'inoubliables heures. Il se trouva que Magda était l'absolu +rêve de Philippe, comme Philippe était l'absolu rêve de Magda; rien de +discord entre eux: ils étaient l'un pour l'autre la chair de leur chair, +l'âme de leur âme. + +Magda, au lieu du remords qu'elle s'attendait à ressentir, ne songeait à +rien, tant il y avait harmonie entre leurs deux êtres. Pas un geste, +pas un mot, pas une pensée, durant ces heures d'amour, n'avaient rompu +le charme dont tous deux s'étaient sentis enveloppés. + +Philippe semblait encore plus heureux que Magda. Il avait déjà tenté +d'aimer, et jamais aucune femme ne lui avait donné une pareille +plénitude de sensations. Il trouvait en elle une pudeur, un abandon, une +passion qui centuplaient ses joies. Ils venaient de faire un mariage de +coeur, avec une telle conformité d'émotions passionnelles que, par +rare exception, le fait se trouva plus merveilleux que l'idée, le +plaisir plus puissant que le désir. Cette fois, la possession fortifia +l'amour. L'exaltation d'âme de Magda absolvait sa chute. Tout l'art +d'aimer de Philippe procédait de son coeur, non de son cerveau. Des +baisers en fleurs étaient sur leurs lèvres, un désir toujours renaissant +les étreignait, leur sang semblait avoir rompu ses artères pour couler +en flux houleux à travers leur corps. + +Ils s'éveillèrent inassouvis et leurs yeux, en plongeant dans leurs +yeux, eurent des éblouissements de joie. + +En s'apprêtant pour partir, Magda fut surprise de se trouver étrangement +belle Avec un culte païen pour son corps qui venait de se révéler si +puissamment séducteur, et qu'elle sentait avoir une part égale à celle +de son coeur dans la conquête de Philippe, elle répandit des parfums +sur elle et s'en imprégna toute. + +Surtout étonnée de l'expression de ses yeux, elle songeait: + +--«L'amour m'a rendu la jeunesse.» + +Elle rentra au salon où l'attendait Philippe. Il avait groupé +quelques-unes des fleurs épandues sur le lit et les serrait dans un +petit meuble de forme frêle. + +--Ceci, Magda, est le tabernacle; ces fleurs s'y faneront et y +demeureront en souvenir de la chère nuit d'amour. + +Il se retourna vers Magda, la vit transfigurée; alors s'agenouillant à +ses pieds: + +--Vous êtes belle, ma bien-aimée, si belle que je me trouve indigne de +vous. Ah! je vous aime... je vous aime et c'est pour la vie, je le sens. + +Elle le releva, le baisa doucement au front et dit: + +--Moi aussi, mon Philippe, je vous aime. + +Le son de sa voix emplit de béatitude le coeur du jeune homme; ils se +serrèrent l'un contre l'autre et durent se faire violence pour +s'arracher à ces tendresses... + +Dehors, le ciel était sombre, sans lune, mais parsemé d'étoiles. Ils +marchèrent quelque temps l'un auprès de l'autre avant de trouver une +voiture. Magdeleine y monta seule et rejoignit, à la gare, Biroy qui +l'attendait au dernier train. Ils gagnèrent rapidement le quai, +montèrent en wagon et ne virent point arriver, quelques instants plus +tard, Philippe qui, par prudence, ne les chercha pas. + +Blottie en un coin du wagon, une fois le train en marche, Magdeleine +regarda défiler les taches blanches que mettaient les maisons dans la +nuit. Elle songeait, délicieusement oppressée, inquiète un peu aussi: +était-elle dans la pensée de Philippe ce que Philippe était dans la +sienne? Si elle avait eu l'expérience que donne à certaines femmes +l'habitude renouvelée d'aimer, elle aurait su que son jeune amant lui +était attaché par les liens multiples de la chair et du coeur, de +l'esprit et de l'orgueil, de la beauté et de la vanité: un mélange +compliqué d'impressions morales et d'impressions sensuelles. + +La vie, pour l'un et pour l'autre, en les effleurant de ses rudes coups +d'ailes, n'avait pas aigri leurs coeurs, détruit leurs espérances par +des ressouvenirs trop douloureux. Philippe avait eu des maîtresses, mais +nulle, jamais, ne prit assez d'empire sur lui pour que son coeur +saignât de la rupture ou de l'abandon. + +Ce lui fut donc, aussi bien que pour Magda, une existence de rêve; +chaque jour ils se voyaient, passaient ensemble des heures, joie presque +aussi vive pour eux que leurs réunions au logis, le «là-bas» où venait +aboutir leur tendresse renaissante. Magda vivait dans une surexcitation +joyeuse; elle acceptait tous les projets, toutes les combinaisons +qu'inventait son ami, ne détruisait aucun de ses enthousiasmes par la +peur de sa réputation à sauvegarder, s'en remettant à lui pour veiller +sur son honneur. + +Dans cette parfaite entente, aucune imprudence de geste ou de parole +n'était commise. Lorsqu'ils voulaient être seuls, un rendez-vous les +réunissait au logis. + +Mais bientôt un besoin bizarre les entraîna à commettre des imprudences: +vêtue d'une robe que personne ne lui avait vu porter, enveloppée d'un +grand manteau, le visage dissimulé sous un voile épais, Magda pouvait +presque impunément courir tous les théâtres au bras de son ami; on n'eût +point reconnu en elle la femme correcte qu'était madame Leprince-Mirbel. + +Ainsi, de temps en temps, ils secouaient la monotonie de leur existence +par quelque escapade; ils allaient au cabaret, commandaient un dîner +drôle, composé de mets bizarres qui leur plaisaient, sans aucun souci +d'un menu bien ordonné. Chacun prenait des choses différentes, et +c'étaient alors des partages amusants, une vraie dînette coupée de +rires, de baisers envoyés du bout des lèvres dans l'espace, par-dessus +la table. Toute la jeunesse de Magda renaissait, s'épanouissait avec +des gaietés de pensionnaire. A son esprit positif elle imposait pour un +temps silence. Elle voulait jouir de sa vie d'amoureuse et, dans +l'exubérance de l'enthousiasme qu'elle y mettait, elle croyait arriver à +s'affranchir de son douloureux esprit d'analyse. Comme grisée par +l'amour jeune de Philippe et trouvant cette griserie délicieuse, elle +appliquait tous ses soins à la prolonger. + +Un soir qu'ils étaient au théâtre, cachés derrière les grillages d'une +baignoire, Philippe sortit à un entr'acte pour voir si personne, dans la +salle, ne les connaissait. Peu après il revint et dit à Magda que dans +une première loge, presque au-dessus d'eux, se trouvait Leprince-Mirbel +avec mademoiselle Mercédès. + +Ce danger frôlé n'effraya pas Magda. La vengeance probable suscitée par +la vanité offensée de son mari, s'il venait à la découvrir seule avec +Philippe, effaçait ses scrupules. Elle sourit, amusée de cette +coïncidence, avec un vague sentiment de satisfaction pour la revanche +qu'elle prenait enfin. + + + + +TROISIÈME PARTIE + + +Quatre années s'écoulèrent ainsi, inénarrablement bonnes pour Magda. Son +entourage, vaguement, devina un élément nouveau dans sa vie; mais comme, +avec un grand art, elle ne transforma aucune de ses habitudes, personne +ne chercha à découvrir quelles préoccupations nouvelles, parfois, +l'assiégeaient. + +Pourtant la fièvre d'aimer, l'exaltation où elle vécut pendant ces +quatre ans, lentement, tombèrent. Elle avait été jeune autant que +Philippe, l'instinct l'ayant poussée et entraînée, un instinct qui, +doucement, par la longue et toujours sûre possession, s'effaçait; elle +acquérait maintenant le sentiment réel de ce que, fatalement, +deviendrait sa vie par rapport à celle de Philippe. Il lui semblait +mieux voir la situation. Se reprenant à réfléchir, elle se reprit à +souffrir. A quarante ans, pleine d'amour grandissant, redoutant la ride, +l'effroyable ride dont rien ne la préserverait et qui détacherait d'elle +son amant, elle ne put demeurer insouciante et tranquille. + +Si Montmaur retardait d'un jour leur rendez-vous, Magda en ressentait +une douleur poignante; son esprit torturé lui créait mille chimères. +Pourtant il n'y avait au fond de tout cela que des nuances d'âme, d'une +âme inquiète et douloureuse. + +La ligne de conduite à suivre lui échappait. Quand il s'agissait de +Philippe elle perdait toute puissance pour diriger sa vie. Sa grande +passion n'était pas de la même qualité ni de la même intensité que celle +du jeune homme. Il l'aimait avec toute la jeunesse de son être, elle +l'aimait avec toute l'inquiétude du sien. Si, pendant un éloignement de +quelques jours, elle recevait de Philippe une lettre un peu détachée et +froide, elle éprouvait l'envie de lui crier une douloureuse réponse. + +Quelle torture pour elle de faire, alors, large part à ce certain +contraire qui demeure en toute âme humaine! Quel néant quand, le coeur +tout vibrant de doutes, il lui fallait écrire une réponse calme, douce, +confiante. + +Pour arriver à cette sagesse dans la passion, elle se rappelait les +sentiments exprimés devant elle par ses amis, l'exaspération où les +mettaient des plaintes semblables à celles qu'elle aurait voulu faire, +venant des femmes qu'ils aimaient ou avaient aimées, et tout le +désenchantement, toute la lassitude qu'ils ressentaient à cette pensée: +«Elle ne me croit pas» et leur conclusion: «A quoi bon, alors?» lui +revenait à l'esprit. + +Elle se souvenait encore des heures qu'ils venaient passer auprès +d'elle, l'indulgente amie, plutôt que d'encourir les ennuis d'une soirée +de récriminations chez leurs maîtresses, et aussi des boutades de Tanis, +disant entre deux bouffées de cigare: + +--«On devrait faire un plan d'éducation enseignant aux femmes qu'il faut +tendre à s'aimer confortablement, et doser la passion comme un poison.» + +Alors, avec toute sa science d'amoureuse, elle composait une lettre +gaie, croyante, les larmes aux yeux, le coeur broyé. Parfois, la +réponse arrivait telle qu'elle l'avait rêvée, telle qu'elle les aurait +voulues toutes, apportant de la joie pour chacune de ses heures, pendant +des jours. Mais quel supplice si la lettre ne contenait que de menus +faits juvéniles sans saveur pour un esprit de son âge! Bien que Magda y +trouvât, à la fin, des formules d'amour, son coeur, son vieux coeur, +en demeurait angoissé. + +L'expérience de la vie avait détruit, sans qu'elle s'en aperçût, la +simplicité de ses sentiments. Être simple, avoir la foi, combien cela +était difficile et torturant pour une expérimentée comme elle! Ce +détraquement moral, qui peut devenir une séduction pour un esprit mûr, +est presque un épouvantail pour un jeune amant. + +Il lui fallait donc avoir l'âme double et agir sous le coup de cette +dualité que Dante a oubliée dans son enfer: rester calme alors que son +coeur succombait d'inquiétude, croire avec enthousiasme ce qui lui +semblait un leurre, tant elle en sentait l'invraisemblance et l'inanité, +et tout cela sans fausseté ni mensonge, mais par charité pour Philippe, +par pitié pour elle qui s'était dit: «La longue durée de notre amour +sera l'excuse de ma faute.» + +Elle devait arriver à cette dépravation d'intelligence pour répondre au +coeur naïf de son ami qui l'aimait si simplement, si absolument +peut-être, qu'il lui donnait à peine la sensation d'être aimée, elle +dont le coeur était brûlé et ravagé d'amour. + +Enfin, la fêlure fatale se produisit. + +Un soir d'hiver, Magdeleine attendait Philippe dans le salon qui +précédait sa chambre et lui semblait plus à elle que le salon de +réception du rez-de-chaussée. Un luxe de fleurs l'enveloppait d'une +atmosphère parfumée; cette solitude augmentait le recueillement de sa +pensée tout occupée de Philippe. Chaque voiture qui passait devant +l'hôtel faisait battre son coeur; dans le silence de la nuit, elle les +entendait venir du bout de la rue. Combien de fois pensa-t-elle: «C'est +lui!» combien de fois son espérance fut-elle déçue? Le bruit sourd des +roues, le martellement du trot des chevaux sur le pavé sonore, +emplissait d'abord faiblement son oreille, puis grandissait, et de +nouveau se perdait en s'enfuyant. D'abord abandonnant son livre, elle +s'était levée pour les voir passer, fantômes noirs aux yeux brillants, +emportant dans leur course inconnue quelques vibrations de son coeur. +Puis, lasse à mourir et revenant s'asseoir sur le canapé bas tout proche +de la cheminée, elle s'inquiétait. Pourquoi, lui ayant promis cette +soirée, n'était-il pas là? Pourquoi n'avait-il pas téléphoné, envoyé une +dépêche? Une angoisse lui venait de cette attente. Elle regarda tout à +coup le thé préparé sur une petite table, un tête-à-tête en argent +pareil à celui qu'ils avaient au «logis», et une sensibilité nerveuse la +gagnant, elle pleura. + +A ce moment, la porte du salon s'ouvrit; Magda se leva brusquement et +poussa une exclamation: «Enfin!» Mais elle retomba atterrée: le docteur +Fugeret se trouvait devant elle. + +--Ma pauvre amie,--murmura-t-il, confus, en +s'approchant--pardonnez-moi... je ne savais pas vous causer cette +émotion; vous l'attendiez, n'est-ce pas? Ah! Magda, j'ai surpris votre +cher secret ces temps derniers en vous voyant triste si souvent... mais +ce secret est bien gardé, mon enfant... et si j'en ai souffert, avouez +que je l'ai vaillamment dissimulé. + +Magda sanglotait; dans un geste d'abandon, elle appuya sa tête sur la +poitrine de Fugeret et se serra sur son coeur comme pour y puiser la +force de réagir. + +--Mon ami, mon ami, pardonnez-moi... Docteur, j'ai été bien heureuse +pendant quatre ans... oui, bien heureuse. Mais maintenant quelles +tortures! Je souffre et toutes mes souffrances viennent de moi, émanent +de moi seule, non de lui. Qu'ai-je à lui reprocher?... rien... rien que +des négligences. Peut-être même les a-t-il toujours eues?... mais +pendant ces quatre ans j'ai été folle, ivre d'amour; puis tout à coup, +devant les années venues, un doute terrible m'a prise... alors j'ai +analysé chacun de ses actes par rapport à moi... Ah! c'est le +châtiment!... Docteur, un mot de foi, un mot de paix, qui donne à mon +cerveau, à mon coeur, la sensation bienfaisante d'une âme qui me +comprenne mieux que moi-même et me guérisse de moi!... Oui, oui, prenez +ma tête entre vos mains, c'est elle qui me torture, car mon coeur aime +simplement et il croit, lui! + +--Mon enfant, j'aurais voulu vous voir continuer de vivre parmi nous +sans amour, parce que vous êtes de ces êtres d'une intelligence qui +domine tout instinct. Votre foi dans l'amour devait fatalement +s'éteindre et vous laisser désenchantée. Je prévoyais les douleurs de +votre esprit reprenant le dessus sur ce principe sensuel qui était en +vous, à votre insu, et que Philippe, seul, a eu le pouvoir d'éveiller, +non à cause de son mérite transcendant, mais parce qu'il est le mâle +jeune, poussé stupidement, peut-être sublimement, par l'instinct, cet +imbécile instinct, notre maître à tous, qui fait que nous nous +accouplons comme des bêtes et perpétuons ainsi une race abâtardie, +décadente, impuissante bientôt, si les grands mouvements sociaux ne +viennent y mettre à temps bon ordre. Mais puisque vous voilà dans ce +stupide engrenage, que le mal est fait, il faut en tirer parti. Tâchez +d'accepter la situation sans révolte de tout votre être et prenez une +décision. Voulez-vous rompre? + +--Rompre? mais... mais... j'aime, docteur, j'aime Philippe par-dessus +tout... + +--Et lui? + +--Lui? Mais il m'aime aussi de toute son âme. + +--Alors quoi? + +--Quoi?... rien! Et c'est bien cela qui est horrible. Je sens ma vie +murée, barrée par mon mariage, par ma réputation que je dois garder +intacte aux yeux du monde. Cela m'entrave et fait que mon amant +m'échappe. Et puis je vieillis et il reste jeune, superbement jeune. Je +me sens jalouse, inquiète, sans avoir une preuve contre lui; parfois, je +lis dans son attitude un brisement, un ennui, une accoutumance de moi +qui laisse son coeur et son esprit libres... Alors, j'appréhende +l'abandon prochain, fatal, et je sens que j'aime encore trop violemment +pour pouvoir l'accepter. + +--Diable!... que faire? quel conseil vous donner? Voyons, mon enfant, +voulez-vous que, très délicatement, je sonde le coeur de Philippe? +S'il vous aime toujours comme autrefois, vous n'aurez aucune raison de +continuer à souffrir. Si au contraire... eh bien, il faudra aviser au +moyen de vous guérir, ma chère Princesse! Dans tous les cas, comptez sur +mon dévouement absolu. + +--Merci, merci, mon ami... mais dites-moi, Tanis, Biroy, Governeur, +ont-ils comme vous surpris mon secret? + +--Non; je suis sûr que non. Vous oubliez qu'il entrait pour moitié au +moins d'amour paternel dans mon amour pour vous; cet amour-là m'a révélé +votre situation vis-à-vis de Philippe. C'est certainement le plus +clairvoyant des amours et aussi le plus sérieux, le plus durable. Mon +enfant, reprenez courage, confiez-moi vos peines, elles vous accableront +moins, et mettez mon dévouement à toute épreuve. + +--Merci, mon ami. Ah! vous m'avez déjà un peu consolée; je me sens moins +triste depuis que vous êtes là, moins malheureuse. Prenons le thé, +voulez-vous? + +Elle se leva et prépara la chaude boisson. Calmée, apaisée, tout son +charme d'autrefois s'irradiait d'une grâce de plus: la langoureuse +expression d'un coeur souffrant. + +Cette soirée s'acheva paisible; Magda reprit courage. Le matin, à son +réveil, une lettre d'excuses très tendres de Philippe acheva de la +consoler; il lui demandait de le rejoindre au logis dans la journée. +Elle y alla; Philippe qui se sentait un peu coupable de sa désertion de +la veille, fut plein de tendresse et d'amour, amour qu'il ressentait +d'ailleurs. Magda, malgré ses quarante ans, était encore remplie de +séductions. Tandis que la pauvre tourmentée se débattait contre ses +doutes, contre ses frémissements avant-coureurs de la souffrance, +Philippe se disait que jamais il ne trouverait dans aucun coeur une si +délicate entente de la tendresse. Il s'étonnait même, tenant ce corps +souple et encore si jeune entre ses bras, d'avoir pu chercher à +s'affranchir de son joug. Il se demandait pourquoi il ne se laissait pas +tout simplement aller à cet amour dans lequel il trouvait des bonheurs +qu'aucune femme jusqu'ici, si jeune et si belle qu'elle fût, n'avait eu +le pouvoir de lui faire oublier. La parité de sentiments, de pensée, +d'entente, qui était entre elle et lui, nulle autre ne la lui donnerait. +Alors pourquoi la tromper, pourquoi? + +Quelque chose qui n'était pas encore l'indifférence mais qui pourtant +n'était plus l'amour s'insinuait en lui. Deux âmes fines comme les leurs +étaient seules aptes à sentir cette nuance qui transformait peu à peu +leur amour en habitude; encore ne le formulaient-ils ni l'un ni l'autre, +et dans tous ces sentiments étrangement subtils, l'âge de Magda, ces +douze ans qui les séparaient, l'opinion du monde sur les unions mal +assorties, lentement creusaient un abîme. + +Et Philippe, malgré tout, ne pouvait se détacher d'elle. Il +s'abandonnait volontairement à des griseries d'amours faciles, croyant +ainsi secouer l'enveloppante tendresse dans laquelle le tenait Magda; +mais chaque fois, il sortait écoeuré de ces débauches, avec une grande +honte de lui, tout prêt à en faire le cruel aveu à son amie, se sentant +si irrémédiablement uni à elle qu'il redevenait fidèle pour un temps. + +Puis, peu à peu, un travail occulte reprenait sa pensée; les banalités +que le monde murmure s'emparaient de son esprit, il se disait: + +«Ma vie sera perdue, mon avenir sera gâché; plus je retarde la rupture, +plus difficile elle deviendra. Magda, pourtant, est encore si +séduisante, si délicieusement femme et d'un esprit si élevé! Jamais je +n'ai rencontré ni ne rencontrerai un amour aussi vigilant, une +tendresse aussi dévouée... et puis si elle allait en mourir?» + +Avec la divination que donnent les souffrances du coeur, madame +Leprince-Mirbel comprit l'état d'âme de Philippe. Mais au lieu de +s'abandonner à ses angoisses, elle voulut lutter contre elles. Depuis +des années elle ne recevait plus qu'à de très longs intervalles la foule +de ses relations mondaines; elle annonça qu'elle allait donner une fête +et, au grand étonnement de son studieux cénacle, sembla prendre plaisir +à l'organiser. Pendant quinze jours, les préparatifs en amusèrent +Philippe qui se dépensa en courses de toutes sortes, ce qui le ramenait +constamment auprès de Magda afin de prendre ses instructions ou lui +rendre compte de ses démarches. + +Elle vit là une mine à exploiter pour le retenir. Mais ces grands raoûts +ayant fini par la fatiguer et l'ennuyer, elle eut chaque vendredi des +réunions intimes où n'étaient admis que des hommes supérieurs. Ce furent +des soirées exquises: les mondains coudoyaient les artistes, chacun +dépensait son esprit ou sa science; quelques femmes jeunes, jolies, +élégantes y mettaient une note gracieuse. En voyant combien ces réunions +étaient recherchées, Philippe s'enorgueillit de Magda avec une fierté +juvénile qui emplit de joie le coeur de celle-ci. Bientôt ses +réceptions ne lui suffirent plus, elle les fit précéder d'un dîner. Elle +eut, pour occuper l'attention du monde, mille inventions charmantes, mit +à la mode le menu russe, le menu italien, le menu hongrois, le menu +grec, et fit venir des mets recherchés de chacun de ces pays. Le chef de +tante Rose se multiplia et lui fut même disputé. + +Un soir, malgré tous ces raffinements, Philippe parut soucieux au sortir +de table; Fugeret, qui suivait cette lutte avec inquiétude, ayant +surpris l'anxiété de Magda, s'approcha d'elle et lui dit: + +--Qu'avez-vous? Ce dîner russe a été merveilleux et vous semblez +préoccupée, pourtant? + +--Ah! docteur, regardez-le... il a l'air ennuyé, triste... je donnerais +mes cheveux pour qu'il ait seulement trouvé le café bon! + +--Eh bien, cette fois vous vous égarez, ma chère! il est jaloux, votre +beau Philippe, tout simplement. + +--Jaloux, jaloux?... je meurs de joie... mais de qui, mon Dieu, de qui +peut-il être jaloux? + +--Du premier secrétaire de votre ambassadeur d'Espagne, ce jeune marquis +avec sa figure de Maure; ses yeux ne vous ont pas quittée une minute +tout le temps du dîner et Marie-Anne Danans, sans malice, tout à +l'heure signala cet hypnotisme à Philippe. Son café eût été de la +chicorée pure, il ne s'en serait pas aperçu. Voyez comme il guette +l'Espagnol! Voulez-vous suivre mon conseil?... Allez vers la gerbe de +roses que vous a envoyée Tanis et, sans avoir l'air de rien, dépiquez sa +carte qui est restée épinglée sur les rubans, rapprochez-vous ensuite de +la cheminée comme pour l'y jeter... je vous offre une discrétion si +Philippe ne quitte pas la conversation très intéressante de Biroy pour +vous rejoindre. + +--Ah, docteur, quel petit moyen! + +--Bah, chère enfant, tous les moyens sont bons pour garder un coeur +dont on ne peut se passer. + +Magda hésita un instant, puis un sourire illumina son visage et, d'un +geste résolu, elle rejeta sa tête en arrière et se dirigea lentement à +travers les groupes, la traîne de sa robe en brocart d'argent frôlant +lourdement le tapis, vers la gerbe embaumée. Avec une dernière +hésitation involontaire, mais qui rendait sa démarche encore plus +concluante pour un amoureux, elle détacha la carte, la tint cachée dans +sa main parmi les dentelles de son mouchoir et, sans oser regarder +Philippe, s'approcha de la cheminée. Il y arriva en même temps qu'elle. +La pauvre femme sentait son coeur battre à lui briser la poitrine; +elle rougit et regarda le jeune homme dont les yeux étaient ardents, +presque durs. Il murmura: + +--De qui sont ces fleurs? + +--Quel air étrange vous avez... elles m'ont été envoyées par Tanis... + +--Ah?... Voulez-vous me donner cette carte? + +Magda fit le geste de la jeter au feu, puis comme se ravisant, dit +froidement: + +--La voici, monsieur. + +A peine y eut-il jeté les yeux que pris de honte pour l'action qu'il +venait de commettre, et, avec dans la voix un tremblement dont +tressaillit son amie: + +--Pardon... pardon, Magda... mais je souffrais... je vous aime tant! + +Leurs regards se rencontrèrent, se fondirent; ils y lurent la même +aspiration qui les étreignait d'une ivresse semblable à celle des +premiers jours de leur amour, et restèrent ainsi un moment, muets, +heureux. + +Philippe demanda: + +--Demain de bonne heure au logis, dites? je vous attendrai et, si vous +voulez, nous y déjeunerons. + +Magda répondit oui de la tête, trop joyeusement émue pour parler; puis, +reprenant sa marche à travers le salon, elle rejoignit Fugeret qui +s'était réfugié dans l'embrasure d'une fenêtre. Radieuse, elle murmura: + +--C'est moi qui ai perdu, ami. Ah! je suis heureuse, bien heureuse +grâce à vous... tenez, je lui tourne le dos, n'est-ce pas? eh bien, son +regard m'enveloppe, je le sens, il me brûle de la tête aux pieds, j'en +frissonne... + +--Princesse, princesse, vous avez de ces joies et elles ne vous rendent +pas plus sage pour supporter vos souffrances? Ah, mon enfant, de quoi +vous plaignez-vous? Mais aimer et être aimée comme cela pendant un mois +seulement et mourir après si l'on veut! + +--Oui, mourir... mais vivre sans cela après avoir connu cela... c'est +plus douloureux que la mort... + +Ils furent interrompus par Jules Governeur: + +--Eh bien, vous avez des idées gaies, vous deux! C'est le caviar et les +truites de la Néva qui vous amènent à ces dissertations lugubres? J'ai +la digestion moins amère, moi! + +--L'abbé, dit Magda, ne vous moquez pas; nous parlions de choses du +coeur et comme vous n'avez pas de coeur... + +--Pardon, pardon, dites que je n'en ai plus... J'en avais un, je vous +l'ai offert, madame, vous n'en avez eu nulle souciance; mais par esprit +économique, sans doute, vous l'avez gardé... et vous avez bien fait de +le garder; qu'est-ce que j'en ferais, je vous prie? Et il est si bien +chez vous! Mais alors, princesse exquise, princesse de pourpre et d'or, +soyez logique, quoique femme, et ne me reprochez pas de n'en point +avoir! + +Magdeleine, souriante, lui prit le bras et ils allèrent s'asseoir sur un +canapé. Philippe quelques instants après s'installa derrière eux; elle +sentait son souffle l'effleurer, un énervement très doux l'enivrait. + +C'est ainsi que, de loin en loin, la chaîne des renaissantes voluptés +les rivait de nouveau l'un à l'autre, et, tous deux, en s'arrachant à +l'engourdissement où ces heures d'infinie tendresse les plongeaient, se +contemplaient étonnés, Magda, d'avoir douté de Philippe, Philippe, +d'avoir cherché l'amour loin de Magda. + + + + +QUATRIÈME PARTIE + + +Madame Leprince-Mirbel entra alors dans une phase de relative sagesse, +confiante en son pouvoir, sentant que jamais Philippe ne se détacherait +d'elle. + +Toutes ses facultés furent appliquées à varier à l'infini la félicité de +leurs deux vies, et, guidée par son coeur, elle accomplit des +merveilles. Depuis la tenue de sa maison jusqu'au choix de ses relations +et la composition savante de ses toilettes, tout fut d'un art, d'une +science à éblouir les plus raffinés. + +Grande, mince, sa taille, sa démarche, lui donnaient une allure jeune. +Pour augmenter l'éclat de ses yeux, pour tendre sa peau, où quelques +rides se dessinaient, elle prit chaque jour des gouttes d'arsenic. +L'expérience lui ayant démontré qu'elle vieillirait plus vite en se +livrant à l'inquiétude, elle essaya de la bannir de sa pensée et +s'appliqua à n'être ni trop aimante, ni trop dévouée, surtout point +exigeante. Elle voulut être calme, malgré les tourments de son coeur, +pour demeurer belle. Luttant contre la vie qui dégradait chaque jour son +oeuvre, elle parvint à rester la séduisante, l'irrésistible Princesse +de ses amis. + +Fugeret, avec un dévouement de coeur admirable, l'entretenait dans ses +idées de défense contre les ravages du temps. Son amitié enthousiaste et +vaillante ranimait les efforts continus de Magda pour conserver son +amant. + +Pourtant, quelque chose était entre eux, Philippe en avait conscience. +Il n'aimait pas moins, il aimait autrement; c'était un besoin de +câlinerie, de tendresse presque filiale, qui l'attachait maintenant. +Magdeleine était le refuge, l'amie consolante dont il n'aurait su se +passer. + +Celle-ci plaçait toute sa dignité, tout l'honneur chancelant de sa vie, +dans la durée de son amour. Rien ne la détournait de ce but; elle +voulait surtout qu'il restât unique dans le coeur du jeune homme. Son +ineffable joie était de se sentir haut placée dans l'âme de son ami. Sur +lui, elle concentrait tout son bonheur, toutes ses joies, toutes les +ressources de son esprit, et faisait de l'existence de Philippe une +suavité. + +Toujours et fatalement, il retournait à elle. Parfois, pourtant, il se +révoltait en lui-même contre ce «collage», terme de cruauté brutal et +vulgaire qui, seul, dépeint exactement ces situations. Alors, pour +secouer le joug, il voyageait. Mais constamment il revenait chercher +cette atmosphère spéciale dont Magda l'entourait et hors de laquelle il +ne vivait pas bien, tant est grande, sur certains esprits, la force de +l'accoutumance. + +Très fine, Magda avait deviné, senti, ces tentatives d'arrachement. Par +une volonté puissante, elle cherchait à s'habituer à être mal dans l'âme +de Philippe. Elle en était arrivée à cette surexcitation cérébrale qui +enfante des chimères et combat la réelle souffrance. + +Madame Mirbel mit en pratique cette maxime de Montaigne: «Que pour le +proufit des hommes il est souvent besoing de les piper.» Elle ne montra +plus ses vraies jalousies, sachant que tout grand sentiment douloureux +choque et blesse celui qui l'a fait naître. Avec une coquetterie voulue +qui la rendait charmante, elle simulait des scènes de jalousie à faux +et lorsque, flatté, Philippe souriait de cette inquiétude qui +n'entravait pas sa liberté, Magda se laissait persuader de l'innocence +de son amant et jouissait de la tendresse infinie qu'il mettait à la +convaincre. + +Une grande sagesse l'induisait à s'attendre aux désillusionnants +accueils qu'il pourrait faire à toutes les joies qu'elle lui préparait. +Depuis la robe dont elle se vêtait parce qu'il en avait aimé la nuance, +jusqu'à l'arrangement de ses cheveux, la forme de ses souliers, la +délicatesse du parfum qu'elle vaporisait sur elle et autour d'elle, tout +lui était matière à le combler de soins et d'amour. + +Lorsque, anxieuse, elle l'attendait à dîner, elle pensait: + +«Il ne verra rien de ces choses faites pour lui, il entrera et +regrettera de n'être pas ici ou là, ailleurs, assurément.» + +Et quand, arrivé, Philippe jouissait de ce décor et l'en félicitait, +elle se sentait heureuse. Elle savait que les impressions tiennent à un +rien chez un artiste, qu'un grain de sable, souvent, détruit l'équilibre +de son humeur; il est malheureux, souffre et fait souffrir pour un +tabouret contre lequel il se heurte en entrant, pour une mouche qui se +pose obstinément sur le livre qu'il lit, pour un bruit discordant qu'il +perçoit, car ses désirs vont toujours au delà de la réalité des choses. + +Guidée par sa passion, Magda arrivait donc à faire ce qui était utile à +l'intérêt de son amour. Elle lisait dans le coeur de Philippe, +devinait s'il avait l'âme émue, si elle pouvait lui dire des mots +tendres, ou si, au contraire, elle devait rester silencieuse. Chaque +fait, se dressant dans sa vie par rapport à son ami, lui devenait un +sujet d'analyse et d'étude. Elle était aux écoutes de ses impressions à +lui, gaie s'il était gai, triste s'il était triste, et allait se +subtilisant de plus en plus. + +Lorsque l'attitude de Montmaur le montrait confiant, subissant comme +autrefois son charme, Magda, rassurée, lui donnait alors de si précieux +enchantements, l'enlaçait de voluptés si diverses, qu'il restait des +jours, des mois, imprégné d'elle et repris tout entier par son amour. + +Elle devenait alors nécessaire à sa vie, et cela aurait été un +arrachement de tout son être si, à ce moment, il lui eût fallu la +perdre. Il avait des remords de la tromper, et pourtant il la trompait. +Pourquoi cette misérable obligation du mensonge? Comment lui expliquer +qu'il l'aimait, qu'il n'aimait qu'elle, uniquement elle, mais que +d'autres curiosités lui étaient venues? Un appétit insatisfait d'une +multitude de sensations et de jouissances le poussait, l'entraînait +malgré lui. Quelles raisons eût-il pu donner à Magda de cet état d'âme? +Aucune... et cela le désespérait. + +Il éprouvait le besoin d'une vie amoureuse plus active: emmener sa +maîtresse souper avec des camarades, s'en parer devant eux, cela était +agréable à Philippe. Tant que sa grande jeunesse l'avait laissé craintif +de cette existence libre au grand jour, toute de fêtes, Magda avait été +pour lui la maîtresse rêvée. Maintenant, il lui devenait pénible de la +quitter à l'instant même où il aurait voulu lui faire vivre sa vie. Ces +heures d'amour choisies par avance, dont le moindre motif, une visite, +un malaise, empêchaient la réalisation, l'obligation de se réunir dans +le jour pour ne pas éveiller les soupçons de leur entourage, tout cela +l'énervait. Bien des fois, étendu aux pieds de son amie, il lui avait +demandé: + +--Magda, restez! il sera temps de nous quitter demain... + +La pauvre femme souffrait de ces séparations plus encore que lui +peut-être. Les motifs qui les obligeaient à se mettre en garde contre +les curiosités ou les médisances possibles, devenaient, à la longue, une +cause de refroidissement entre eux. + +Un jour, elle dit: + +--Nous avons l'air d'être condamnés à l'amour! + +Et des larmes perlèrent, au bord de ses yeux. + +Certains soirs où, chez Magdeleine, restés seuls dans le salon, ils +causaient, les pieds sur les chenets, échangeant leurs pensées dans +l'intimité du tête-à-tête, enveloppés d'une même alanguissante et +parfaite entente d'esprit et de coeur, et qu'il leur eût été +infiniment doux de prolonger ces heures jusqu'à l'éclosion de tendresses +inconsciemment convoitées, il fallait cependant que Philippe +s'éloignât, emportant le trouble d'un désir éveillé par Magda et qu'il +allait peut-être reporter à une autre. + +Qu'importe demain? L'heure ajournée pourrait-elle reparaître telle +qu'ils la laissaient? Demain?... hélas... les sensations se dissipent, +s'effacent, se perdent et ne renaissent jamais semblables. Qu'importe +l'an, le mois, le jour, l'heure? C'est la minute, l'unique minute, celle +qui détient le bonheur, qu'il faut savoir vivre, qu'il faut avoir le +courage de saisir, où qu'elle se présente, en dût-on mourir. + + * * * * * + + * * * * * + +Insensiblement, Philippe s'était donc laissé entraîner; la pensée que +Magda, seule, possédait son coeur, calmait ses remords. D'abord, il +avait passé des heures charmantes avec des femmes de rencontre, puis peu +à peu il s'était lassé de leur ignorance, de leur sottise ou de leur +cabotinisme, des prétentions et de la vanité de celles d'entre elles qui +étaient instruites ou intelligentes. Il cherchait autre chose, +s'écoeurait des sourires qui se paient et revenait toujours à +Magdeleine, un peu navré et honteux de constater que sa vieille +maîtresse, dont il ne pouvait s'empêcher de se sentir las de temps en +temps, restait malgré tout la dispensatrice de cette rare et +merveilleuse plénitude de sensations: l'ivresse des sens jointe à +l'ivresse de l'âme. + +En toute sincérité il lui disait: + +--Vous êtes en moi comme mon sang; rien ne peut m'arracher de vous. + +Magda, victime de son inextinguible tendresse, fut longtemps sans +découvrir le grand détachement d'elle qui s'opérait en Philippe. +Aveuglée par sa foi, sans se défier de lui, à l'exemple des mères elle +voyait mal ces transformations morales, et ne s'apercevait pas que son +amour, qui, pendant un temps, avait garanti de toute corruption l'âme du +jeune homme, devenait impuissant à le détourner des curiosités +inhérentes à son âge, curiosités d'abord insatisfaites ou endormies, +dont elle avait retardé l'éclosion. Mais l'enfant s'était fait homme, +et, de cet esprit pur, occupé seulement de son amour et de son art, +surgissait tout à coup l'être repris par la vie, ramené à ses égoïsmes, +au souci de son avenir, ambitieux de fortune et d'honneurs, +préoccupations qui, lentement, tuent toutes les probités, tous les élans +généreux. + +Il était devenu celui dont le coeur demande plus qu'un coeur et ses +désirs se multipliaient. La pauvre femme commençait à cruellement +souffrir. L'idée d'un partage possible la faisait tressaillir de dégoût, +elle n'y voulait pas croire, elle n'y croyait pas; et pourtant Philippe +lui échappait. Elle se persuada, alors, qu'il n'était occupé que de son +avenir, de son travail, et se fit ambitieuse pour lui, attirant chez +elle les maîtres peintres, les choyant, s'intéressant à leurs oeuvres. +Avec un soin infatigable, une préoccupation constante du bonheur de son +amant, avec une finesse, une intelligence, un génie maternels, elle le +poussa à l'étude. Elle fit faire discrètement et par les pairs de +Philippe, du bruit autour de son nom, préparant ainsi sa célébrité. +Parfois, il venait lui redire tel propos tenu à son sujet par tel chef +d'école, et Magda y retrouvait l'expression de la pensée suscitée par +elle. Avec une ruse charmante, elle s'extasiait, ravie vraiment de +sentir son amour servir de marchepied à Philippe pour son avenir. + +Il exposa, il vendit même. En dehors de son talent très réel, il fut +bien lancé. Le public s'accoutuma à son nom, et bientôt il se vit +classé parmi les jeunes «arrivés», à la suite d'un Salon où il avait +présenté un très beau portrait de sa mère. + +Magda triomphait en lui, il était son oeuvre d'amour. Mais le succès +de son ami devint pour elle une source de douleur. Philippe, recherché, +attiré, courtisé, lui appartenait moins. Pour le voir plus souvent, elle +alla dans le monde. Presque chaque jour, le jeune homme arrivait chez +elle, le soir, vers dix heures, causait, prenait le thé, la quittait, +puis la rejoignait soit en soirée, soit au bal. Ces minutes, pendant +lesquelles Magda le contemplait éprise de tout lui, le trouvait beau, le +sentant bien à elle, la ravissaient. + +Une nuit qu'en toilette pour le bal ils attendaient l'heure de se +quitter et l'heure de se rejoindre, Magda eut une joie délirante en +entendant Philippe dire: + +--Que vous êtes belle, ce soir! Je ne veux pas que d'autres vous +voient... si nous n'allions pas à cette fête? + +Afin de ne pas laisser voir son bonheur elle répondit coquettement: + +--Pourquoi? si je suis belle, c'est l'instant de me montrer. Partons +vite au contraire. + +--Non, je vous veux à moi seul, pour moi seul. Allons là-bas, dites, +Magda? + +Elle fit quelques faibles objections, car elle avait l'art de se faire +désirer toujours, de ne pas saisir le caprice au vol afin qu'il devînt +plus qu'un caprice, mais ce fut juste le temps voulu pour donner à leur +escapade le charme d'un plaisir ardemment attendu. + +S'enveloppant de sa longue pelisse doublée de chinchilla, elle la serra +frileusement contre elle, et sembla toute juvénile et délicatement mince +dans les reflets pâles et chatoyants de cette sortie de bal. Le trajet, +dans le coupé de cercle de Philippe, lui parut un enchantement; il +l'avait prise dans ses bras et la tenait blottie sur son coeur. + +Ces recrudescences de tendresse plongeaient Magda plus avant dans ses +illusions, qu'elle maintenait contre tous les sages conseils de sa +raison. Elle avait alors quarante-six ans. Bien qu'en réalité elle ne +parût pas son âge, elle était trop intelligente pour ne pas voir toutes +les imperceptibles flétrissures qui, lentement, la faisaient vieille. + +A trente-quatre ans, un homme est superbement jeune. La différence d'âge +entre Philippe et elle s'accentuait et lui devenait terrible à +supporter. Un jour, tante Rose ayant à lui parler entra chez elle au +moment où, aidée de sa femme de chambre, elle achevait les infinis soins +de toilette qu'elle avait coutume de prendre. + +--Mais, Magdeleine,--s'écria tout à coup sa tante,--tu es folle de ton +corps! ce n'est pas aux pieds du Christ que tu répandrais les parfums, +mais sur toi-même. + +Folle, oui, elle l'était... mais de lui, de son bien-aimé Philippe. + +Elle se sentait si heureuse lorsqu'il aimait son parfum, lorsqu'il +s'apercevait qu'une robe, un chapeau lui seyaient bien; et pourtant cela +lui démontrait cruellement la différence de leur amour. Elle l'aimait, +lui, en dehors de toutes recherches de coquetterie, elle aurait accepté +qu'il fût considéré comme étant sans talent et laid, et que personne, +hors elle, ne s'aperçût de sa valeur morale, de sa beauté physique. Elle +l'aimait en dehors de toutes conventions, de toutes lois sociales et +humaines, avec un dévouement absolu, une entière abnégation, puisque, +ignoré, il eût été plus à elle, et que malgré cela elle employait tout +son génie de femme, toutes ses influences, toutes les séductions de sa +vie luxueuse, à le pousser vers la fortune et la gloire. + +Magda demeura dans cette phase sinon heureuse, du moins supportable, +pendant trois ans. Sans que rien semblât changé dans l'attitude de +Montmaur, ses quarante-neuf ans la faisaient anxieuse de l'avenir. Un +chagrin la hantait; elle avait des tristesses accablantes. Il lui +semblait voir flotter dans l'air, autour d'elle, l'implacable sentence: +«Tu vieillis!» Elle étudiait chacune de ses rides, les moindres +flétrissures de sa chair. + +Un soir qu'ils devaient se rejoindre dans un bal donné par madame de +Nérans, Magda se sentit découragée. Les nombreuses lumières de son +cabinet de toilette, le jeu savant des glaces, lui montraient un visage +si douloureux qu'elle désespéra d'y amener l'éclat factice que sa +volonté conquérait encore sur lui parfois. Tout près du miroir, elle +regardait son front que deux rides creusaient, elle comptait les plis +légers des commissures de ses yeux; l'air las répandu sur son visage la +vieillissait peut-être plus encore que les rides; mais la pensée de voir +Philippe l'emporta sur ces décevantes investigations. Usant d'artifices, +avec un art surprenant, elle se fit le visage; l'oeil, allongé par un +peu de noir bleuté, se détacha brillant sur le ton mat de la poudre de +riz habilement étendue sur la peau. Pour dissimuler les rides du front, +elle ébouriffa ses cheveux en une masse vaporeuse et sortit de ce +travail si délicieusement fraîche que sa femme de chambre s'en extasia. + +Lorsque, prête à partir, madame Mirbel se regarda, elle sourit: ses +épaules, ses bras, qui étaient restés beaux, complétaient l'illusion de +cette jeunesse factice. Ses lèvres rougies donnaient de l'éclat à ses +dents; ayant la volonté d'être belle, elle l'était. + +En entrant au bal, elle aperçut Philippe qui valsait. Quand il passa +devant elle tenant enlacée une jeune fille, son supplice recommença; +une jalousie terrible lui étreignit le coeur; ce couple si jeune la +faisait se trouver si vieille! Que lui importaient les éloges recueillis +à l'instant sur son passage? Sa vie se disjoignait de la vie de Philippe +de toute la différence de leur âge. Sans songer que l'amour du jeune +homme s'adressait à son coeur, à sa grande valeur morale et +intellectuelle, au prix de son esprit elle eût voulu avoir vingt ans +avec les gaucheries, les naïvetés des petits êtres tournoyants qui se +remuaient devant elle, d'où les rires partaient comme des fusées, sans +motif, pour un rien: une lame d'éventail brisée, une chaise bousculée, +une fleur tombée d'un corsage. Ces choses et bien d'autres encore +n'eussent pas mis un sourire sur ses lèvres, à elle! Ces fillettes, +qu'elle aurait voulu dédaigner, lui paraissaient séduisantes et, malgré +sa droiture, une sourde convoitise les lui faisait envier, si fraîches +entre les bras de leurs valseurs. + +Elle alla se dissimuler dans un petit salon presque obscur, séparé de la +salle de danse par une simple draperie. Governeur et Tanis, rencontrés +là, l'y suivirent. Leur amusante conversation dissipa pour un temps sa +tristesse, mais ils la quittèrent. Se renversant alors dans un fauteuil, +elle songea, la pensée bercée par le rythme des danses. Une voix de tête +dont elle ne connaissait pas le timbre, la tira de sa rêverie en +prononçant son nom. + +--Tiens, où est donc madame Leprince-Mirbel? + +--Elle a dû quitter ce salon... + +Cette fois, Magda reconnut la voix de Philippe. Ils se reposaient un +moment lui et sa danseuse, avant de se mêler aux autres couples. Magda +prêta involontairement l'oreille et entendit la jeune fille demander: + +--Cette disparition ne vous inquiète pas plus, monsieur? + +--Pourquoi m'inquièterait-elle, mademoiselle? + +--Je ne sais pas, moi... mes amies d'Istres m'ont dit que vous étiez un +grand ami de cette dame. + +--Oui, un grand ami bien humble parmi tous les grands amis qui +l'entourent. + +--Bien humble, mais bien cher... les d'Istres m'ont encore dit qu'elle +vous aime beaucoup... oh! comme un fils, par exemple, ajouta-t-elle en +voyant l'imperceptible mouvement qu'avait fait malgré lui Philippe, car +elle est bien plus âgée que vous, n'est-ce pas? + +--A peine de quelques années, mademoiselle... + +--Ah?... je la croyais plus vieille... on dit qu'elle est très +séduisante, qu'elle a beaucoup de charme; les femmes ne l'aiment pas, +vous savez, parce que les hommes chantent ses louanges... Moi, je la +trouve très bien... oh! on sent qu'elle lutte... Ainsi, les dentelles, +le tulle dont elle s'enveloppe toujours, sont d'un art!... c'est drôle +que presque tous les jeunes hommes aiment les vieilles femmes! + +--Les hommes, mademoiselle, n'aiment pas la «vieille femme» en aimant +madame Leprince-Mirbel; ils aiment un esprit élevé, un coeur, une âme, +au-dessus de tous et de toutes, un être doué d'une intelligence si +supérieure que je renonce à vous la dépeindre, votre jeunesse un peu... +inexpérimentée ne saurait me comprendre. + +--Vous me croyez donc bien sotte, monsieur? + +--Sotte, que non pas! quoique la sottise soit, à tout prendre, meilleure +à rencontrer que la malveillance. + +--Vous me trouvez méchante, alors? + +--Mon Dieu, mademoiselle, puisque vous m'avez fait l'honneur de me +confier vos petites appréciations, je veux bien vous dire que je ne vous +trouve ni méchante ni... rien enfin, seulement jeune... très jeune. La +jeunesse devrait être naïve et bonne... la vôtre est peut-être un peu +avancée pour son âge. Méditez ceci, mademoiselle: il faut être une +grande personne très experte pour jouer impunément avec le feu... car il +brûle. + +Sa voix avait pris un ton dur; ils s'éloignèrent. + +Magda se leva et ayant, d'une main un peu tremblante, écarté légèrement +la tenture, vit Philippe reconduire la jeune fille à sa place. La +pauvrette paraissait toute confuse; c'est à peine si elle répondit au +profond salut que lui fit son danseur en la quittant. + +Tout ce que le monde cache de haine sourde, de jalousie basse, de +méchanceté hypocrite, surgissait tout à coup aux yeux de Magda. Ainsi +flagellée par les propos de cette enfant, certainement inconsciente du +mal qu'elle venait de faire, la pauvre femme, le coeur défaillant, +aurait voulu fuir; elle avait chaud et des frissons la secouaient. + +La misère de sa vie lui apparut. Aimer et vieillir, n'est-ce pas un +supplice toujours renaissant? elle sentait qu'il lui fallait se détacher +de cette pensée pour éviter la fatigue et la ruine complète de son +corps, et, par une coïncidence douloureuse, tout l'y ramenait dès +qu'elle tentait d'y échapper. + +Rentrée dans son hôtel, elle passa la nuit à remuer ces tristesses et ne +put s'endormir qu'à l'aide de l'éther. Avant que le sommeil vînt, dans +la demi-hallucination de cette subtile ivresse qui donne la conception +de problèmes facilement résolus, elle se demanda pourquoi elle +persistait à aimer. Puisque son corps se flétrissait, il fallait s'en +dépouiller, ne le compter pour rien, ne donner à Philippe que la pureté +d'une tendresse d'âme. Rien ne la ferait plus souffrir alors. Philippe +serait vraiment et chastement la joie de sa vie. Elle s'endormit ayant +pris la résolution de se conformer à cette ligne de conduite. + +Le matin au réveil, elle retrouva une à une ses pensées de la nuit et +fut étonnée du calme relatif où elles la laissaient. Oui, elle se +détacherait de Philippe, ne voulant pas qu'il la précédât dans ce +renoncement. Cette jeune fille, en critiquant son âge, lui avait donné +la peur horrible d'un dégoût possible venant de son amant. Ne lui +faudrait-il pas, tôt ou tard, renoncer à ses caresses? Il était donc de +toute habileté d'aller au-devant de cette phase et, avec toute la grâce, +toutes les séductions encore en son pouvoir, de transformer leur amour +en amitié. + +Cela lui déchirait le coeur, mais cette abnégation étant la seule +manière de conserver Philippe, Magdeleine s'y résolut. + +Toute sa journée se passa, à méditer, à retourner en tous sens ce +douloureux projet. + +On était au printemps, cette jolie saison fraîche et ensoleillée, qui +nous fait vivre dans des contrastes charmants de fleurs cueillies en +pleins parterres et transportées au salon, où le feu adoucit l'âpreté de +l'atmosphère. + +Vers cinq heures, madame Mirbel monta dans sa victoria et donna l'ordre +d'aller au Bois. Il avait plu la veille; les arbres d'un vert cru +presque uniforme, lavés de la moindre poussière, ne présentaient pas ces +aspects divers de tons jaunes et mourants qu'ils revêtent à l'automne +comme un manteau de mélancolie; la nature était jeune, uniformément +jeune. Magdeleine dans une sorte de fantasmagorie voyait défiler la +longue série des voitures. Quelques saluts échangés lui firent désirer +d'être hors de cette foule; elle jeta l'ordre au cocher de la conduire +dans les allées désertes qui avoisinent les lacs et Auteuil. Le +bercement de la voiture engourdit sa pensée, la détacha des choses +ambiantes dans un envolement lointain. + +En proie à une exaltation étrange donnant à son esprit une lucidité qui +lui permettait d'embrasser toute sa vie passée, de revivre toutes les +joies, toutes les espérances, toutes les douleurs déjà vécues, elle +devint non plus actrice, mais spectatrice de ces événements. Elle fut le +juge sage et désolé du néant qu'avaient amené l'un après l'autre les +battements de son coeur. Ses souvenirs d'enfance lui apparaissaient; +ce temps était la période la meilleure qu'elle eût connue. Elle se +revoyait petite fille, dans le parc de la Luzière, avec ses fleurs, ses +arbustes qu'elle instruisait, leur apprenant ses leçons; elle leur +parlait, les aimait, ils lui semblaient des êtres pensants et souffrants +comme elle. Pendant bien des années elle n'avait pu cueillir une rose ou +une branche de lilas sans avoir peur de blesser la plante, vaguement +craintive d'y voir couler du sang comme d'une blessure humaine. Les +massifs fleuris, dans le frôlement doux et frais de leur feuillage, lui +avaient, les premiers, donné la sensation d'une caresse. Quand l'automne +les dépouillait de leurs feuilles, son âme d'enfant délicate et nerveuse +s'en effrayait comme d'une maladie ou d'une mort. Pour ne pas les perdre +tout entiers jusqu'au printemps prochain, chaque année elle recueillait +dans un album la première et la dernière feuille de ses arbres. Et +Magdeleine revoyait jusqu'aux inscriptions de l'écriture un peu +tremblée, grosse, irrégulière et ronde, de sa main d'enfant: «Mon lilas +blanc de l'allée des mauves.» La date suivait, et cela lui semblait, en +ce temps-là, des reliques aussi sacrées que celles des mères conservant +les premiers longs cheveux de leurs enfants. + +Puis, en grandissant, d'autres joies succédèrent à ces mystérieuses +tendresses, à ce temps béni où elle jouait avec les fleurs. L'exaltation +pieuse de sa première communion la faisait tressaillir, lui prouvant +ainsi, après tant d'années, que son cerveau vibrait encore à la poésie +de la Foi. + +Qu'importe alors la sagesse des pensées? Qu'importe de chercher à +connaître les causes par leurs effets? Qu'importent les conclusions +sceptiques et désenchantées qui en résultent? Magdeleine se souvenait de +la froideur, des mystères, des replis décevants de certaines âmes et se +sentait prête à pleurer sur le néant de tout, comme, enfant, elle +pleurait sur les dernières feuilles brusquement emportées par le vent. + +Se mettre au-dessus des événements, accepter la relativité des joies de +la vie, à commencer par celles de l'amour, s'efforcer de n'en pas +souffrir, son esprit lui dictait cette philosophie pour son bonheur +propre autant que pour celui de Philippe... mais son coeur, son lâche +coeur, se révoltait: l'idée qu'une autre femme prendrait sa place +auprès de l'aimé, l'anéantissait. + +Et elle était malade de ses pensées comme on est malade de son corps... +et l'idée du repos par la mort pénétrait lentement en son cerveau. + +Le Bois, peu à peu, devenait désert. Descendue de voiture, et assez +éloignée de la route, Magdeleine jouissait d'un calme grandissant. Le +soleil, tout rouge comme un globe enflammé, s'apercevait très bas dans +le ciel au travers du feuillage qu'il dorait d'un ton chaud succédant +au vert éclatant du plein jour. Les oiseaux s'étaient tus, le vent +s'apaisait, un silence profond montait de la terre. Un peu réconfortée +par cette paix de la nature, Magda marchait parmi les herbes hautes qui +fouettaient avec un bruissement monotone et sec le bas de sa robe +soyeuse; elle allait droit devant elle, plongée dans la mélancolie de +ses pensées. C'était l'heure langoureuse qui enveloppe les bois à la +tombée du jour, l'heure pleine d'harmonieux murmures. Une singulière +vigueur animait maintenant Magda. Au milieu de ce silence relatif son +âme se tranquillisait. Oui, elle serait l'amie indulgente; dans un élan +d'abnégation misérable et sublime, elle se promettait de fermer les yeux +sur les écarts éventuels de Philippe, de l'aimer désormais +maternellement. Son coeur s'ouvrait à ce sacrifice comme il s'était +ouvert à la vie d'amour que lui avait révélée son amant. Il +s'épanouissait, déployait ses ailes, volait vers la souffrance avec +l'enthousiasme et la magie du martyre. + +La pauvre femme croyait ses résolutions des faits accomplis. + +Pour la première fois elle formula: + +--«Quel bonheur d'être riche!» ne voulant pas voir la douloureuse +bassesse de pensée qui lui faisait sentir que son luxe la protégeait, +dans la lutte qu'elle entreprenait de vouloir garder Philippe en n'étant +plus pour lui qu'une amie. + + + + +CINQUIÈME PARTIE + + +C'est une chose cruelle entre toutes de se voir obligé de renoncer à +l'être sur lequel on a placé toutes ses espérances. Magdeleine essaya +bien de reprendre une existence active, n'ayant plus seulement Philippe +pour but unique de ses actions; mais cela lui fit découvrir que sa vie +ne lui appartenait plus, qu'elle n'était que le reflet de celle de son +ami, que tous ses sentiments se rapportaient à lui, tristes s'il était +triste, gais s'ils était gai. Elle vécut alors machinalement; son +coeur devint fertile en souffrances, surtout lorsqu'elle vit le jeune +homme accepter sans révolte la situation nouvelle, comme si lui-même +passait par la même crise. C'était tacitement avouer que l'amour, entre +eux, était mort. + +Magda s'aperçut avec honte et terreur que depuis deux ans déjà, c'était +presque toujours elle qui suscitait avec une délicate habileté leurs +rendez-vous au «logis». Fouillant sa mémoire, mettant son coeur à la +torture, elle se retrouvait provoquant ces rencontres, non Philippe. + +Comment n'avait-elle pas senti cela plus tôt? C'est que Philippe, en +vérité, ne la désirait plus peut-être, mais aimait sa tendresse +prévoyante; qu'il était distrait d'elle, mais non détaché. La honte de +cette situation dont elle s'accablait devenait la preuve de son charme +qui demeurait par delà sa jeunesse. + +Alors commença une vie de désenchantement: les jours, les heures +succédaient aux jours, aux heures, sans apporter de consolation à la +pauvre créature; il ne s'agissait plus de s'étourdir du mourant amour de +son amant, mais bien d'elle-même, des souffrances qu'elle se créait. + +Il y avait deux mois que Magda avait pris sa résolution quand, un soir, +Philippe lui dit: + +--Chère, n'oubliez-vous pas un peu le chemin du logis? + +Elle eut le coeur transporté d'une joie folle et il lui fallut se +contraindre jusqu'à manquer de souffle, tant son effort fut violent, +pour ne pas se jeter au cou de Philippe. + +Elle murmura, la voix tremblante: + +--Bah! tant que cela, croyez-vous? Mon cher, cher Philippe, il me semble +que notre amour a été si grand qu'il importe peu maintenant, ce détail +de nos réunions là-bas... + +--Détail? Mon aimée en parle à son aise! Ce n'est un détail que pour +ceux qui n'aiment pas. Pouvez-vous venir demain? + +Magda était étonnée qu'il ne se fût pas aperçu de sa nouvelle attitude; +comme il fallait qu'il l'aimât moins maintenant! Elle eut pourtant le +courage de dire tranquillement: + +--Non, pas demain, je sors tout le jour avec tante Rose. + +--Après-demain, alors? + +--Non plus; cette fois, j'ai promis de faire des visites, puis un tour +au Bois avec Marie-Anne. + +--Ah! voilà bien des contretemps, voulez-vous... + +Elle posa sa main délicatement sur les lèvres du jeune homme, n'en +pouvant plus du désir de dire oui, de prendre rendez-vous et, cela, pour +rien au monde, elle ne le voulait. + +Tandis que Philippe lui baisait la main, elle balbutia: + +--D'ailleurs, je vous verrai ces deux jours, nous en reparlerons; je +n'aime pas les projets à long terme. + +Philippe n'insista plus. Il ne s'apercevait pas des efforts tentés par +Magdeleine pour se détacher de lui; sa vie d'art et de mondanité était +trop absorbante pour qu'il ne fût pas fatalement distrait de cette +préoccupation. Et puis lorsque déçu, triste, il avait besoin de se +réfugier dans la tendresse d'un coeur, Magda n'était-elle pas là, +toujours? la foi qu'elle avait en lui rendait le courage à Philippe, +chassait ses défaillances; entré chez elle démoralisé, il en sortait +vaillant. Son amour pour madame Mirbel n'était plus autre chose qu'une +succession de besoins délicats, de cette indulgence maternelle qu'il +n'avait jamais trouvée chez sa mère, et rien ne l'attachait plus à son +amie que l'unique nécessité de cette tendresse imposée si doucement par +l'amour. + +Madame Mirbel essaya de faire sa vie hors de Philippe; mais elle s'agita +sans se distraire, ayant vécu trop occupée de son sourire, de sa parole, +pour trouver le moindre intérêt à ce qui n'était pas lui. + +L'idée sera toujours plus violente que le fait, le désir plus grand que +le plaisir, plus puissant aussi puisqu'il l'engendre. La pauvre femme +s'aperçut vite que rien, excepté son amour, ne l'intéressait. + +Fugeret assistait, inquiet, à cet arrachement du coeur de son amie; +souvent il l'interrogeait: + +--Eh bien, ça va?... Vous sortez beaucoup, vous êtes très mondaine? vous +faites bien, il faut réagir, vous amuser... + +--Oui, oui, répondait-elle tristement, je m'amuse beaucoup à voir +combien de temps je vivrai de cette vie avant d'en mourir. + +Cette situation de son coeur imprima quelque chose de grandiose à son +esprit. On ne la vit bientôt plus nulle part; elle vécut dans une sorte +de retraite, attendant les visites de Philippe comme seule et suprême +distraction. + +Devant l'effondrement de son existence amoureuse, elle se demandait +quels scrupules puérils l'avaient empêchée d'être plus à lui, toute à +lui, autrefois, alors qu'il l'aimait si violemment, dans ce temps +lointain où c'était elle qui espaçait leurs rencontres... Ah, revivre +ces heures-là! + +Elle considérait maintenant son amour comme la vraie, la seule raison +qu'elle avait eue d'exister. Puis, par un ressaut de son esprit, elle +rejetait au loin sa chimère, et l'aride formule: «Rien n'est», de +nouveau la hantait, portant le désarroi jusque dans sa vie physique. +Combien, cependant il lui était cher, ce lointain passé! Elle découvrait +que toute la sentimentalité dont elle s'était sentie envahie au début de +sa passion, avait encore été la meilleure chose qui fût survenue en sa +vie. Oui, l'amour avait été le soleil de son âme; son misérable coeur +se trouvait maintenant en lutte avec ses sages et forts raisonnements et +restait le vainqueur. Pouvait-elle dire vainqueur? Non... mais tout +torturé, tout pantelant qu'il fût, c'était lui encore qui l'emportait +sur les meilleurs arguments. + +--Je souffre... j'aime... et je ne compte plus, je suis vieille, +vieille! + +Elle ne pouvait secouer l'accablement où la plongeait cette triste +évidence. + +En un besoin de consolation elle se disait: «L'amour n'existe pas, c'est +un instinct qui tient une place indécise entre les besoins du coeur et +les besoins du corps... J'aime, pourtant, et rien ne me guérira; cet +amour est en moi comme les fibres de ma chair, comme la moelle de mes +os; je perds mon individualité, je ne suis rien autre chose qu'amante. +L'existence courante et banale ne m'entraîne plus, je la subis et j'en +souffre. Que m'importe d'être une femme renommée pour mon esprit, mon +élégance, mes fêtes? C'est pour le monde, c'est pour sa joie propre que +je suis cela, non pour moi. Que font ces choses à mon bonheur? rien. +J'arrive à rester des jours entiers sans percevoir la minute qui me fera +vibrer et me donnera la force de supporter les jours qui doivent suivre. +Il me semble que ma tête, mon coeur, mon âme, manquent d'aliment. Oui, +«rien n'est», hors lui, hors mon Philippe. Il est des femmes qui sont à +la fois et toutes les heures de leur vie, épouses, mères, amantes, +femmes du monde. Moi j'ai une pensée unique, un but unique, rien ne +m'en peut guérir, sauf la mort... la mort? + +Et, douloureuse, elle allait ainsi se torturant sans arriver à une +conclusion pratique, et ce long martyre qu'elle ne cessait d'évoquer la +faisait souffrir et changer effroyablement. Il eût fallu lui faire subir +l'exérèse: arracher son coeur, nuisible au calme de sa vie. + +Un soir, Magda et Philippe convinrent d'aller entendre le lendemain, +seuls dans la loge de mademoiselle de Presles, un opéra nouveau qu'ils +avaient jusque-là écouté distraitement. Ils aimaient ces recherches de +sensations artistiques: rester silencieux au fond de la loge, lui, +étendu sur l'étroit canapé du salon, elle, assise sur un fauteuil auprès +de lui. + +Madame Mirbel arriva de bonne heure à l'Opéra, afin de ne rencontrer +personne de ses relations sous le portique ou dans l'escalier. Elle +espérait trouver Philippe déjà installé dans la loge. Dissimulée par le +rideau de séparation, lentement elle se dévêtit de sa pelisse. Le +premier acte s'acheva sans que Philippe parût. Inquiète, angoissée, la +pauvre femme n'entendit pas une note du second acte, les yeux fixés sur +la porte qu'elle s'attendait toujours à voir ouvrir; mais, l'acte fini, +Philippe ne vint pas. + +Les pensées les plus navrantes hantèrent alors le cerveau de Magda, +puis, dans un ressaut brusque lui étreignant le coeur, elle supposa +qu'il avait oublié leur rendez-vous ou préféré quelque partie de plaisir +avec des amis. Ainsi, même leurs rencontres pour les seules jouissances +de l'esprit lui échappaient... + +Les actes, les entr'actes se passèrent sans que Philippe entrât. +Désemparée, lasse à crier, Magdeleine ne voyait, n'entendait plus rien; +un vide douloureux se faisait en son cerveau; elle avait à peine +conscience du lieu où elle était. + +Elle fut tirée de cette sorte de léthargie en entendant prononcer son +nom par une voix d'homme dans la loge voisine. + +--Il est rare que la loge de mademoiselle de Presles reste ainsi vide; +lorsque ces dames ne l'occupent pas elles l'offrent à des amis. + +--Dis donc, ça dure toujours la liaison de madame Mirbel avec Montmaur? + +--Mais oui. Sans vouloir être méchant, c'est même assez drôle de voir ce +jeune homme aux trousses de cette vieille femme. + +--Pas si vieille, reprit une troisième voix. Et encore rudement +séduisante! + +--Eh bien, qu'est-ce qu'il te faut? Elle a au moins cinquante ans. + +--Jamais, tu exagères! + +--Bah! laissez donc, Montmaur y trouve son profit. + +--Oh! oh! c'est raide ce que vous dites là! + +--Entre nous, je ne crois pas que ce soit avec ce que lui rapporte sa +peinture qu'il puisse avoir des chevaux aussi beaux que les siens. + +--Mon cher, il a une fortune personnelle très officielle... + +--Et puis celle de madame Mirbel, ça fait deux fortunes! + +--Quels potiniers vous êtes, s'exclama la voix bienveillante; puisque je +vous dis que Montmaur a au moins quarante mille livres de rente, sans +compter sa peinture; et, vous le savez, il vend beaucoup; il a du +talent! + +--Ne le défends donc pas parce qu'il est de ton club, mon vieux! Cette +chose-là n'arrive pas seulement à lui. Et puis, je ne saurais lui en +vouloir: quand l'un d'entre nous est sans le sou et qu'il épouse une +femme riche, n'est-ce pas à peu près la même chose? Seulement je +constate que la commère est un peu mûre!... + +Les rires discrets, puis les voix s'éteignirent. + +Madame Mirbel accablée, défaillante, crut étouffer. Elle s'effondra sur +le divan et tout bas sanglota. + +--Mon amour le déshonore, pensait-elle; parce que je l'ai aimé quand +j'étais jeune et belle, je n'ai même plus le droit d'être son amie. +Pauvre cher Philippe, pauvre noble enfant, je le déshonore, je le +déshonore!... + +Elle haletait, le visage enfoui dans son mouchoir. + +L'affront que ces jeunes hommes lui avaient infligé était peu de chose, +mais toucher à Philippe, le salir si abominablement, cela, elle ne le +pouvait supporter. Où donc était la justice du monde qui ne voyait pas +quels liens purs, maintenant, les unissaient? + +Elle se disait: «Je me suis dévouée à lui, je lui ai donné mon âme, mon +esprit, mon corps, toutes les tendresses de mon coeur et jusqu'à ma +réputation. Quel sacrifice faut-il faire encore pour avoir le droit de +rester son amie? Quelle morale guide la foule cruelle? On nous +absoudrait si notre amour avait été un caprice, on nous accable parce +qu'il a résisté au temps. Ah, jeunesse sans pitié! je suis la vieille +maîtresse... Quelle honte... Et ces hommes, ne sachant rien des bonheurs +que nos coeurs ont eus l'un par l'autre ni de quelles sollicitudes +j'ai enveloppé sa vie, me méprisent et me condamnent, moi qui ai +peut-être aidé au développement de son talent qu'ils admirent!» + +Un juste orgueil lui venait à cette idée et, la tête appuyée et roulante +contre la paroi de la loge, elle gémissait: + +--Les cruels! Les cruels! S'ils savaient quel coeur ils profanent! + +Magdeleine secoua enfin sa torpeur et, pendant le dernier acte, +profitant du désert des couloirs, elle s'enfuit, son pauvre visage +meurtri de larmes dissimulé par les dentelles de sa mantille. + +Le roulement sourd de son coupé l'engourdit, laissant pour un instant +son cerveau sans pensées; mais, rentrée dans sa chambre, de nouveau elle +pleura. Elle allait songer à perte de vue à cet incident douloureux, +lorsqu'elle aperçut sur la cheminée une lettre de Philippe. Prise de +remords avant même de savoir ce que l'enveloppe contenait, elle l'ouvrit +hâtivement. Philippe s'excusait de ne pouvoir l'accompagner à l'Opéra, +malade qu'il était d'une violente névralgie. Câlinement il regrettait +qu'elle ne pût venir le soigner, le guérir. L'adieu en était si +doucement tendre que la pauvre femme éclata en sanglots, baisant mille +fois les mots qui lui rendaient le courage, en lui montrant sa raison +d'être dans la vie. + +Maintenant toutes sortes de sensations flottaient autour d'elle, de +tristes, de consolantes; elle ne voulait plus s'inquiéter, mais songer +uniquement à Philippe, et elle s'endormit dans cette résolution. + +Le lendemain, elle s'éveilla tard et brisée. Mademoiselle de Presles +étant partie depuis quelques jours pour faire une retraite au couvent +des Ursulines, madame Mirbel ne voulut pas rester inactive, absorbée +dans ses rêveries, et résolut de faire un pèlerinage au «logis». + +Depuis des mois elle n'y était allée. Ils avaient tous deux gardé le +culte de leur «home» et de temps en temps s'y réunissaient pour causer +librement en toute intimité de coeur. Jamais Magda ne s'y était +trouvée seule, mais, après son émoi de la veille et ne voulant pas en +parler à Philippe, cette visite lui parut nécessaire pour recouvrer la +paix de son esprit. Elle allait chercher, dans ces témoins muets d'un +passé d'amour, la force de réagir contre tous les endolorissements de +son coeur. + +Jamais elle n'avait eu la clef du logis; Philippe s'y trouvait toujours +le premier pour l'introduire; cela ne la fit pas renoncer à son projet; +arrivée à la porte derrière laquelle elle comptait retrouver le calme, +presque la joie de vivre, comme elle s'apprêtait à donner au concierge +de vagues explications, il la reconnut et lui ouvrit. + +Les volets fermés, à travers lesquels venaient buter des rais de soleil, +mettaient un jour doux et vague de chapelle sur tous les objets. +Magdeleine s'assit sur le divan. Elle revivait sa première entrée, tous +les souvenirs des heures divines qu'elle avait passées là. Oui, cela la +calmait; oui, oui, elle avait été aimée, elle avait aimé! Qu'importait +donc sa souffrance?... ici, il s'était tant de fois agenouillé; là, tant +de fois il avait proclamé, de sa voix chaude et grave, les beautés de +son âme, les beautés de son corps et subi le charme de son esprit... +Elle l'avait enveloppé d'amour comme une mère enveloppe de caresses +légères le nouveau-né. Elle ne pouvait se lasser de respirer à longs +traits l'air de ce salon où, ensemble, ils avaient respiré. + +Une ivresse lui vint au souvenir de ces joies; elle se trouva ingrate, +et répéta tout bas ce nom qui était le principe même de sa vie: + +--Philippe... Philippe... mon Philippe! + +Elle se leva, entra dans la chambre, voulut revoir et toucher son +peignoir de soie blanche, remplacé souvent, mais toujours refait +semblable au premier. En ouvrant l'armoire où elle avait coutume de le +prendre elle ne le trouva pas; inquiète de cette disparition, elle +chercha dans le cabinet de toilette et l'y découvrit, affalé sur une +chaise. Le vêtement avait l'aspect vide, mort. Magda le ramassa et, +soigneusement, s'apprêtait à le remettre en place lorsqu'elle aperçut un +long bout de point de Venise, arraché. Elle chercha dans sa mémoire la +dernière fois qu'elle l'avait porté, ne se souvenant pas de l'avoir +déchiré jamais; cela d'ailleurs remontait si loin qu'une vague tristesse +l'envahit. Hâtivement elle rangea la robe. Sa joie faite de souvenirs, +et si douce tout à l'heure, s'évanouit. Elle voulut secouer cette +mélancolie et retourna au salon. Elle allait ouvrir le piano quand elle +aperçut une feuille de papier; elle la prit, la tourna machinalement +entre ses doigts et y découvrit une petite étiquette bleue, glacée, avec +en lettres d'or le nom d'un fleuriste à la mode. + +Des fleurs avaient été apportées là, non pour elle! Comme elle +froissait le papier un pétale de rose tomba, encore frais, à ses pieds. + +Un grand frisson la secoua toute; cette fois elle atteignait au +paroxysme de la douleur. + +Nettement, son cerveau reconstitua ce qui s'était passé: une autre était +venue... Peut-être même la veille au soir, quand, anxieuse, elle +attendait Philippe à l'Opéra... On avait profané sa robe, cette +blancheur nuptiale qu'elle ne revoyait jamais sans une sensation fine de +bonheur caché. Et Philippe avait permis ces choses!... il avait pu voir +une femme vêtue de sa robe à elle?... + +Ah! l'horrible fin de tout! + +Qu'il la trompât, elle y était résignée. Depuis longtemps déjà, elle +étouffait dans son coeur toute jalousie basse... mais cela, mais +cela?... Un grand dégoût la prit; pas une larme ne coulait de ses yeux; +on l'eût tuée sur place plutôt que de la faire se lever du fauteuil où +elle était clouée, comme paralysée par la douleur. + +Une sueur froide perla sur son front, elle s'évanouit. + + * * * * * + +Lorsque Magda revint à soi, elle ne sentit plus qu'une grande lassitude +et un besoin de s'enfuir; elle eut pourtant le courage d'ouvrir le petit +meuble où les fleurs de sa première nuit d'amour avaient été pieusement +enfermées par Philippe. Quelles profanations avaient-elles subies +aussi?... Non, on les avait sans doute oubliées, elles étaient encore +là, jaunies, séchées par le temps. Magda voulut les reprendre, elles se +cassèrent, s'effritèrent entre ses doigts avec un bruit sec. La pauvre +femme eut un sourire amer et dit: «Vous me ressemblez, pauvres fleurs +vieilles et flétries!» + +Quand elle se retrouva dans la rue, Magda n'eut plus qu'une pensée: +rentrer en hâte. Elle avisa un fiacre, y monta ahurie, ayant à peine la +force de dire son adresse au cocher. Enfin, elle arriva à l'hôtel, paya +cette course avec une pièce d'or dont elle n'attendit pas la monnaie, +et, comme en état de somnambulisme, elle souleva le heurtoir de la porte +cochère, entra, gagna sa chambre. Là, n'en pouvant plus, elle +s'affaissa. + +Alors, elle s'aperçut que son courageux renoncement avait été un +décevant sacrifice, une longue agonie, et elle appela la mort. + +Peu après pourtant, avec courage, elle tâcha de secouer ses pensées, de +se reprendre, de raisonner cette nouvelle crise; mais le sentiment de +douleur qui l'absorbait était plus puissant que toutes les combinaisons +de son cerveau, elle ne pouvait s'en affranchir. + +Le néant de ce pourquoi elle souffrait lui apparaissait avec évidence. +Elle se disait: «Malgré tout, je souffre», et ne pouvait s'arracher à +cette souffrance. + +Elle se sentait plus haute et meilleure, détachée de la vie, emportée +par un effort puissant vers l'idéal. A cette minute, si elle avait eu la +foi religieuse, elle aurait cru à une inspiration divine, à quelque muet +appel de Dieu. Elle jugeait la vie, sa vie à elle, non pas sévèrement, +mais, ce qui est pire, justement, et restait effrayée du vide qu'elle y +découvrait. Lentement se dressaient dans ses souvenirs mille blessures +reçues, des riens qui lui montraient que Philippe, depuis longtemps, +avait cessé de l'aimer. Elle semblait lire dans l'âme absente de son +amant... Il ne l'aimait plus... ces mots-là résumaient la détresse de +Magda. + +Poussant les choses à l'extrême, elle se demandait même si les +demi-confidences de Philippe à ses amis de club ne lui avaient pas valu +l'injure de la veille à l'Opéra. Mais alors, qu'était ce semblant +d'affection, de soins tendres qu'il lui prodiguait encore?... Une +charité d'amour? douloureuse honte! L'idée d'une tyrannie morale, +involontairement imposée par elle à son amant, surgit de son esprit: + +--Je l'aime, il doit m'aimer, voilà donc le bandeau qui m'aveuglait! + +Pour Philippe, son amour était-il autre chose qu'une succession de +besoins nés d'une tendresse continue? Le mal dont elle agonisait en +remuant ces pensées la faisait se résoudre à une idée d'arrachement +brutal, à la mort. + +Un foudroyant chagrin l'envahit; elle se sentit tout à coup terrassée. +Elle songea à cette cause médiocre qui venait de décider de son sort, à +ces commérages murmurés par des indifférents, entendus par hasard et +dont les effets se révélaient effroyables. + +Elle se souvint du désenchantement de sa visite chez Philippe, plus +cruel encore. Si un événement futile l'avait empêchée d'aller la veille +au théâtre, elle n'aurait pas eu l'idée de se rendre au «logis» pour y +retremper son courage, et n'eût pas vu de ses yeux, touché de ses mains, +la preuve flagrante du peu de respect de son amant pour leur tendresse +passée. Sa vie était perdue, finie, elle le sentait, et dans son +exaltation en arrivait à éprouver un sentiment de dégoût pour la +faiblesse de Philippe, laquelle, sans amour, le ramenait à ses pieds de +vieille femme. Elle ne voyait plus que le mensonge de leur pauvre et +grand amour, la fausseté de leurs plaisirs et de leurs joies anciennes. + +Pouvait-il se faire que, aveugle, elle n'eût pas compris plus tôt +combien Philippe était rassasié d'elle? Être chaste ou être «fille», +voilà le dilemme. Ces deux états lui semblaient la seule raison d'être +des femmes, le terme moyen ne pouvant exister: dupes dans le mariage, +dupes dans le bonheur qu'elles essaient de se tailler hors du droit +chemin, voilà le sort des honnêtes femmes. + +Cinq heures sonnaient: Magdeleine se leva, alluma les bougies de sa +psyché et fut effrayée de se voir ainsi défigurée par la douleur. Elle +n'avait plus quarante-neuf ans, mais soixante. Ses traits s'étaient +creusés sous l'âpreté de la souffrance; ses yeux semblaient enfoncés, +les coins de sa bouche tombaient, des plis creusaient ses joues, et la +malheureuse femme sentait une sueur froide la couvrir. Elle murmura: + +--C'est fini! + +Oui, tout était fini pour elle; son coeur, son esprit, animés par son +amour, accoutumés à un noble emploi de leurs sensations, ne pourraient +s'astreindre à pratiquer la vie banale des femmes de sa condition. +Puisqu'elle existait par Philippe et pour Philippe uniquement, puisque +les événements, les mouvements de sa vie n'avaient que lui pour objet et +pour but, puisqu'il était sa seule raison d'être, oui, tout était fini. +Ravagée d'amour et de désillusion, il fallait mourir: c'était la +délivrance, l'éternel repos. + +Magdeleine s'étonna de l'égoïsme soudain qui lui faisait compter pour +rien la douleur qu'éprouverait sa tante; mais sa tante était pieuse, +elle rapportait tout à Dieu, à la volonté de Dieu, et sa foi ardente la +consolait de tout. + +Par une combinaison étrange de son esprit, Magda qui voulait mourir pour +le bien de son amant autant que pour se soustraire à sa propre misère +morale, qui voulait, par sa disparition, épargner à Philippe les soucis, +les hontes, les mensonges, dans lesquels il allait tomber, ne songea pas +un instant que ce suicide pouvait planer sur la vie du jeune homme comme +un remords. Peut-être même la pensée inconsciente du chagrin qu'il en +ressentirait lui devenait-elle l'infime consolation de son sacrifice. Et +résolue, elle marcha à la mort. + +Dans l'absence de mademoiselle de Presles, absence si favorable à ses +projets, Magda vit une complicité du hasard; elle voulut choisir le +moyen le plus pratique de se tuer sûrement et vite. + +Absorber du chloroforme?... Avant d'en respirer assez pour mourir, elle +serait endormie. Alors, qu'imaginer, pour que, à l'instant où le sommeil +l'envahirait, les linges, sous lesquels son visage serait caché, fussent +réimprégnés du liquide mortel? + +Se noyer?... elle nageait admirablement. L'instinct de la conservation +ne serait-il pas plus fort que sa volonté? Puis, l'idée de la Morgue, où +elle serait transportée, la pauvreté cynique du décor et la nudité du +cadavre, révoltaient ses élégances et sa pudeur. + +Le revolver?... Oui; un coup et c'était fait. + +Elle alla résolument vers le meuble où l'arme était enfermée. En passant +devant la glace elle demeura surprise de l'aspect hagard de son visage. +Elle se regarda avidement, non plus comme tout à l'heure mais dans +l'ensemble, comme si, pour la première fois, elle se voyait. Son chapeau +de jais noir posé sur l'embroussaillement de ses cheveux blonds, +demeurés si beaux avec leurs reflets soyeux de coulée d'or, était tout +de travers. Dans sa préoccupation, elle n'avait pas même pensé à +l'enlever. Son regard fixe, sa bouche douloureusement crispée, sa +pâleur, tout en elle lui parut odieux et ridicule. Alors elle ôta son +chapeau, reconquit l'expression de ses yeux et, se regardant de nouveau, +ne vit plus que la trace des ravages émanant de son coeur désespéré. + +Elle prit le revolver, posa le canon sur sa tempe. Le froid de l'acier +la fit tressaillir; sa main tremblait. Elle essaya de reprendre du +calme, revint devant la glace... mais le tremblement persistait, +s'accentuait même, devenu maladif, nerveux. + +--Je veux mourir, pourtant, dit-elle. + +Elle se sentait secouée si violemment par ce malaise qu'elle s'étendit +sur la chaise longue; lentement elle se calma. Ses idées d'abord +bourdonnantes et affolées s'apaisèrent. Elle fut étonnée que sa pensée +de suicide éloignât jusqu'au souvenir de Philippe. Il lui apparut très +loin, non plus comme la raison même de sa mort, mais à peine simple +cause déterminante. Doucement une paix l'envahit; elle éprouva une +tranquillité enivrante. L'idée de mourir n'était plus le résultat d'une +douleur exacerbée, mais la pensée réfléchie d'un être qui aspire à la +suprême délivrance. Elle retrouvait en cet instant toute la philosophie +de sa nature; elle estimait son roman à sa juste valeur, c'est-à-dire le +néant qu'il avait été et le néant où il la ramenait. Qu'était cette +humanité? rien. Qu'importent ses progrès, où mènent-ils? Quelle sotte et +inutile comédie nous jouons dans l'univers! + +Et elle refoulait par ses raisonnements cet instinct qui, tout à +l'heure, la faisait trembler devant l'inconnu de l'éternité. + +Magdeleine, apaisée maintenant, se leva, reprit son arme et se plaça +devant la glace. Sa main se remit à trembler et encore une fois elle +s'exaspéra devant la lâcheté de la bête vivante, tenant à cette vie que +son esprit repoussait. Quitte à se manquer, elle approchait de sa tempe +le canon du revolver, quand tout à coup une pensée l'arrêta... elle +venait de songer que son mari pouvait la tuer; il ne la manquerait pas, +lui! Ne l'en avait-il pas menacée souvent si jamais il apprenait qu'elle +le trompât? et cela non par amour, car l'amour pardonne, mais par +vanité, par vengeance. Plus d'une fois elle avait senti surgir entre eux +ce sentiment de haine profonde. + +Tout un plan germa, rapide, dans sa tête. Elle regarda la pendule, +étonnée qu'il ne fût encore que sept heures. Elle s'assit à sa table et, +arrachant une page d'un large cahier de notes, elle écrivit de la main +gauche une lettre anonyme à son mari. Elle disait que «profitant de +l'absence de mademoiselle de Presles, madame Mirbel faisait venir son +amant chez elle, ce soir même à onze heures. Le mari bafoué pourrait les +surprendre à moins qu'il ne préférât subir les railleries de ses amis et +continuer de jouer le rôle ridicule que sa femme lui assignait dans la +vie». + +Magda plia la lettre, la mit sous enveloppe, jeta un vêtement sur ses +épaules et descendit dans la rue. Puis, arrêtant un fiacre, elle fit +porter la lettre par le cocher à l'appartement de garçon qu'occupait +Leprince-Mirbel, rue des Mathurins, depuis la scène qu'ils avaient eue +au sujet du voyage de Russie. + +Elle rentra et de nouveau s'enferma dans sa chambre. Elle ne doutait +plus de sa mort maintenant. Un grand calme succédait à la surexcitation +de tout à l'heure. Elle n'accusait plus Philippe; même une tendresse +allait de son coeur vers lui; il lui avait donné de si ineffables +joies! De cela seul elle voulait se souvenir. Elle découvrait que ses +qualités d'excessive sensibilité avaient été ses ennemies. Elle aurait +dû vivre en cet amour banalement, au jour le jour, sans rien chercher ni +prévoir et sans souffrir, au lieu de porter tous ses sentiments à +l'extrême. + +Un coup frappé à la porte la tira de sa rêverie; le maître d'hôtel +venait annoncer que le dîner était servi. Magda avait si pleinement +renoncé à l'existence qu'elle fut toute surprise de ce rappel aux actes +accoutumés. Elle pensa: + +--Ah! oui, il faut dîner... + +La fixité des actions dans les heures l'étonna. Sous la tension +douloureuse de son esprit, la régularité des besoins de la vie lui +sembla chose puérile. + +Elle descendit pourtant à la salle à manger afin de n'éveiller aucun +soupçon dans l'esprit de ses gens. En entrant, elle fut surprise de +l'aspect luxueux de la vaste pièce; les flambeaux, sur la table, +faisaient briller et étinceler les argents et les ors des objets du +service. + +Elle marchait maintenant comme dans un rêve, surexcitée par cette idée: +«Dans quatre heures, cinq au plus, je serai morte.» Elle s'étonnait que +rien ne transpirât de ses pensées, de son attitude, qui fît deviner aux +gens de service le drame de son coeur. Elle eût voulu sentir sa fièvre +d'attente se communiquer aux objets qui l'entouraient. Elle touchait +son verre de cristal gravé aux armes de mademoiselle de Presles, avec +l'écusson en losange ainsi qu'il se fait pour les vieilles filles, et +songeait: + +--«Demain, tout à l'heure, je serai morte et ce cristal si fin, si +fragile, demeurera... demain, il y aura encore de la sève, de la beauté, +de l'éclat dans les fleurs de cette corbeille et je serai morte... +défigurée peut-être?... sûrement morte!» + +Magda s'émotionnait sur elle-même, ne voyait plus qu'elle dans sa vie si +courte, prise d'un égoïsme bizarre, prête à se dire: «Je vais me +perdre!» + +Sa gorge se serrait, elle ne pouvait manger et ne prenait pas une +parcelle de nourriture sans être obligée de boire quelques gorgées +d'eau. Sa vie d'amour si douloureuse avait durci son coeur contre les +autres, mais non contre elle-même. Se préparant à mourir, elle se +plaignait, et restait surprise des mesquines raisons qui la poussaient +au suicide; et pourtant, cette petitesse des choses humaines lui faisait +plus fermement souhaiter la mort. + +Quel chaos, quelle sagesse, quelle folie étaient en elle? elle +s'étonnait seulement de sa persistance dans la volonté de mourir: + +--«Je meurs parce que j'ai cherché le bonheur par l'amour: l'amour dans +le mariage où une première déception a failli me briser, puis l'amour +hors du mariage, et, de cette nouvelle déception, je vais mourir... +Maudit soit le coeur!...» + +L'erreur d'aimer lui apparut alors comme un mystère cruel. Elle +découvrait la dérision qui l'avait poussée à exiger de son esprit une +raison de cette désillusion immense: où, par deux fois, elle croyait +trouver la vie, pourquoi trouvait-elle la mort? + +Elle se leva. Le domestique, derrière elle, éloigna sa chaise; elle +suivit avec intérêt ce lent mouvement, et pensa: + +«Je ne m'assiérai plus à cette table.» + +En se retournant, ses yeux surprirent le regard inquiet du vieux +serviteur. Magda voulut qu'il conservât le souvenir d'une dernière bonne +parole, et dit: + +--Merci, mon bon François, merci. + +Sa voix, qu'elle réentendait depuis des heures de silence et d'angoisse, +lui parut changée, douce, basse et pourtant si bourdonnante, que ses +oreilles furent remplies d'une sonorité inaccoutumée. Le silence lui +sembla ensuite plus profond. Le domestique, inquiet de la voir si +triste, si absorbée, hocha lentement la tête tandis qu'elle passait +devant lui. + +Magda remonta dans sa chambre. Neuf heures sonnèrent... Comme le temps +lui paraissait long! Elle rangea autour d'elle; puis, ayant défait son +lit dans un désordre voulu, elle s'y jeta tout habillée, le coeur +brisé d'émoi, fascinée, étourdie par cette pensée: «Je vais mourir.» + +Songeant tout à coup qu'il fallait se préparer à cette mort et donner +quelque vraisemblance au prétexte dont elle s'était servi en écrivant à +son mari, elle passa dans son cabinet de toilette, se dévêtit, plia ses +vêtements, s'enveloppa d'un peignoir de nuit en batiste si fine que sa +chair apparaissait en transparence; puis, ayant déroulé ses cheveux, +cette dernière beauté de la femme, elle se dirigea vers la glace, et, +après les avoir brossés et parfumés, s'armant de ciseaux, elle les +empoigna près de la nuque et commença de les couper. + +L'acier mordait mal l'épaisse torsade; Magda s'acharnait. Le bruit +soyeux que les cheveux rendaient, cédant à la morsure des ciseaux, se +rythmait sous l'effort de ses doigts. Enfin, la masse lui resta dans la +main et, au dernier coup de ciseau, s'épanouit en gerbe d'or et la +recouvrit sous une torsion qui sembla le spasme de mort de sa belle +chevelure. + +Magda dit: + +«Je commence à mourir.» + +Elle détacha un des longs rubans de satin pâle qui nouaient son peignoir +et lia cette superbe dépouille. Puis, ayant mis le tout dans un carton +qu'elle ficela et cacheta, elle écrivit l'adresse de Philippe Montmaur. +Alors, s'étant assise devant le petit bureau d'où si souvent étaient +partis de tendres billets pour son ami, les yeux voilés de larmes, elle +lui envoya cet adieu: + +«Mon bien-aimé, volontairement je vais mourir. Cher, vous m'avez donné +des joies inoubliables, des fêtes pour mon coeur et mon esprit. +Cependant me voici bientôt si vieille que, par dignité pour vous, pour +moi, pour notre amour, il faut me détacher de vous. Je vous aime trop +ardemment, mon Philippe, et ne pourrais me résigner à cette séparation +sans la rendre irrémédiable, éternelle. Triste et faible coeur qui ne +sait pas vieillir! J'ai pourtant bien essayé de me séparer de vous; +ai-je jamais murmuré lorsque vous-même, mon cher bien-aimé cherchiez à +secouer cet étrange joug de nos chairs et de nos âmes, en espaçant vos +visites, en voyageant? Ne me reveniez-vous pas toujours sinon aussi +fidèle, du moins aussi épris? Comme je pardonne à celles qui vous +détournaient de moi si peu et si mal! Je suis pour vous l'unique, comme +vous êtes pour moi l'unique; quoi que nous essayions, rien ne nous +arrachera l'un de l'autre; après chaque tentative de séparation, ne +restons-nous pas plus étroitement unis? Nous avons rencontré «l'amour +fort comme la mort» dont parle l'Écriture. Mon Philippe, bientôt il ne +restera du moi que j'ai été qu'un moi misérable et décrépit qui, au yeux +du monde, compromettrait la pureté de votre vie. + +«Je vous aime, Philippe, je vous aime pour votre bonheur, non pour le +mien, et je vous sais le même dévouement envers moi. Mais notre amour +s'avilirait dans une plus longue durée: Je deviens vieille... Songez à +la douleur que ce mot renferme! + +»Ne vous étonnez pas, mon doux aimé, de la disparition des fleurs +séchées qui, lentement, se sont flétries sur notre lit le premier soir +où je suis devenue votre femme; je les ai reprises tantôt et veux qu'on +les ensevelisse avec moi. + +»Veillez aussi, avec Marie-Anne, à ce que l'on me revête, dans mon +cercueil, du peignoir mauve que je portais à Fontana et au travers +duquel j'ai ressenti vos premières timides étreintes. + +»Je vous envoie mes cheveux «cette mousse soyeuse, cette coulée d'or», +comme vous disiez et que vos mains, que vos lèvres, ont si souvent fait +tressaillir. C'est de moi ce qui reste de jeune et de beau. Ne pleurez +pas sur eux en souvenir de celle qui vous les donne. Votre amour lui a +causé des bonheurs surhumains. Que cette pensée vous soit une +consolation et apaise votre douleur, mon cher, cher bien-aimé. + +»Adieu... Hélas, je ne saurais sans émotion quitter ce papier que vous +toucherez, que vous lirez, et où je puis encore vous dire: «Je vous +aime». Adieu, adieu mon Philippe. Je baise vos lèvres et je meurs de +tendresse dans une dernière ardente étreinte. + +»MAGDA.» + + * * * * * + +Après avoir écrit cette lettre, Magda sonna, enveloppa sa tête d'une +dentelle afin que la femme de chambre ne la vît point dépouillée de ses +cheveux, et alla l'attendre dans le petit salon qui précédait sa +chambre. Quand la servante fut venue: + +--J'ai une violente névralgie ce soir, Pauline, je vais me jeter sur mon +lit. Je vous donne congé... Vous pouvez passer la soirée chez votre +soeur; mais auparavant, portez ce carton et cette lettre chez M. +Montmaur... Dites aussi à tous les gens qu'ils ont leur soirée libre, +mais qu'on tienne les portes ouvertes et que le portier laisse monter M. +Mirbel. Il m'a écrit qu'il viendrait me parler ce soir vers onze heures. + +Magdeleine savait Philippe à une «première» en compagnie de Jean Biroy +et de Tanis. Il devait, au sortir de la représentation, aller au bal +chez madame d'Istres où ils avaient projeté de se retrouver. Oui, elle +se souvenait d'avoir, avant-hier, dans la journée--lointain passé pour +elle--combiné leur réunion vers une heure du matin chez les d'Istres. +Qu'était-il donc survenu pour interrompre le cours de sa résignation, de +ses renoncements?... Rien: une conversation surprise, une retraite +profanée, un bout de dentelle déchirée, un papier vide des fleurs qu'il +avait contenues et qui ne furent pas apportées pour elle. + +Sa misère morale amenait son désespoir; la mort allait effacer l'erreur +de sa vie. + +Magda, les ordres donnés, rentra dans sa chambre, rejeta les dentelles +dont elle s'était enveloppée et, assise au coin du feu, attendit. + +Les heures lui paraissaient sans fin. Elle ne pensait plus, elle était +lasse, la tête vide, avec des idées courtes, vagues, s'entre-croisant, +se donnant la chasse dans une confusion monstre; elle n'avait plus +d'énergie, elle attendait la mort. + +Onze heures sonnèrent; elle se redressa, nerveuse, haletante. Il ne +s'agissait plus d'attendre passive, résignée. C'était elle qui avait +commandé sa mort en exaspérant l'amour-propre de son mari. Effrayée +d'avoir si peu pensé à la mise en scène de son appartement, dans une +hâte fébrile elle courut pousser les verrous des portes, et fermer +solidement celle qui donnait sur le couloir; puis, ferma aussi à clef la +porte à deux vantaux qui s'ouvrait du petit salon dans sa chambre, mais +en ayant soin de baisser l'armature de fer du haut et de lever celle du +bas de façon que, sous une forte secousse, elle pût céder. En effet, il +était à prévoir que Leprince-Mirbel s'étant heurté inutilement à la +porte du couloir, courrait, exaspéré, à celle du salon pour surprendre +sa femme avec son amant. + +Magda jeta au hasard ses jupons soyeux sur la chaise longue et mit du +désordre dans la chambre, laissant traîner sur le tapis la courte-pointe +du lit, heurtant du poing les oreillers qui prirent des poses effarées +dans leur fouillis de guipure. Ces préparatifs achevés, n'en pouvant +plus d'angoisse, elle attendit. + +Les bruits de la rue s'apaisaient; quelques voitures passèrent, mais +aucune ne s'arrêta. + +Magda s'effraya alors de la possibilité que son mari ne vînt pas, qu'il +n'eût point reçu la lettre ou qu'il dédaignât de se venger. + +Quel sentiment pouvait armer sa main? l'amour?... mais depuis si +longtemps il ne l'aimait plus!... la haine?... Elle en ressentait si peu +pour lui qu'elle l'avait déchargé de la justice humaine en s'accusant de +sa mort dans une lettre, à lui adressée, qu'elle venait de poser sur la +cheminée. + +Elle fut atterrée de découvrir que seuls, le respect humain, la vanité +blessée, l'orgueil, pouvaient entraîner cet homme jusqu'à l'assassinat. +Sa mort dépendait de cet imperceptible point de folie humaine. + +Dans cette attente, une exaspération la prenait et elle n'était plus +défaillante. Absorbée par le désir croissant d'en finir, elle ne tenait +plus en place. Prise d'une rage contre l'homme qui retardait sa +délivrance, elle criait, étendue sur son lit, la tête enfouie dans les +oreillers: + +--Le lâche, le lâche, il ne viendra pas; non, non. Ah, je veux mourir, +je veux mourir! + +Sa voix s'entrecoupait de sanglots haletants et sans larmes, étouffés +comme une plainte d'amour. + +Tout à coup elle entendit des pas précipités, la serrure grinça... la +porte qui donnait sur le couloir fut ébranlée violemment et, du dehors, +la voix de Leprince-Mirbel cria, terrible: + +--Ouvrez, Magdeleine, ouvrez... je vous l'ordonne... mais ouvrez donc! + +Elle se dressa, pâle, et murmura: «Enfin!» bien que son coeur se prît +à battre à lui faire perdre le souffle. + +Mirbel s'acharnait à la porte... Magdeleine, rapidement, se leva, ferma +brusquement le cabinet de toilette; ce bruit redoubla l'exaspération de +son mari; il hurla: + +--Ah! il s'enfuit, le misérable! + +Puis un silence se fit. + +Magda comprit que son mari, suivant de point en point la tactique +qu'elle avait prévue, se dirigeait vers le salon. Alors, il se passa en +elle quelque chose de bizarre: prise d'une peur instinctive, prête à +défaillir, elle courut s'enfermer dans le cabinet de toilette. + +La porte donnant sur le salon retentit de coups précipités, et dans un +choc, céda. A ce bruit qu'elle guettait, Magda retrouva sa force de +volonté. Elle sortit du cabinet de toilette et se trouva en face de +Mirbel qui, voyant comme dans un éclair le désordre de la chambre, sa +femme en robe de nuit froissée, ouverte sur la poitrine, le visage +défait, avec l'étrange aspect que lui donnaient ses cheveux coupés; +convaincu de sa trahison, l'ayant vue refermer rapidement la porte et +sembler en vouloir défendre l'entrée en la couvrant de son corps, les +bras étendus, Mirbel, fou de rage, tira sur elle presque à bout portant +deux coups de revolver. Des gouttes de sang perlèrent sous le sein +gauche de Magda et tachèrent la valencienne et la batiste de son +peignoir. Elle fit quelques pas, s'affaissa à genoux sans un cri. Son +corps mince et souple tomba, inerte, sur la fourrure blanche de la +descente de lit. + +Elle était morte. + +Mirbel se précipita dans le cabinet de toilette à la recherche de +l'amant et resta atterré devant l'ordre qui y régnait, faisant contraste +avec le désordre de la chambre. Nulle possibilité ni trace d'évasion. +Les triples rideaux de soie des fenêtres avaient, en leurs plis, +l'immobilité rigide et chaste d'une nappe d'autel; nulle porte, nul +recoin pour s'enfuir ou se cacher. Terrifié, il rentra dans la chambre. +Ses yeux hagards, à force d'interroger les objets, aperçurent une grande +enveloppe sur la cheminée avec cette suscription: + +«A monsieur Leprince-Mirbel.» + +Il se précipita; ses mains tremblaient. Il brisa le cachet et lut: + +«Ne vous accusez pas de ma mort, je me suis tuée volontairement, +dégoûtée de la vie, n'ayant plus la force ni le courage de la subir. +C'est moi qui vous ai écrit la lettre qui arma votre main. +Pardonnez-moi, comme je vous pardonne, le mal que nos natures si +différentes se sont fait, et vivez sans remords: vous n'êtes pour rien +dans la suprême détermination que j'ai prise. + +»MAGDELEINE.» + + * * * * * + +Leprince-Mirbel resta un temps les yeux fixés sur la lettre, +reconstituant les péripéties de ce drame. Puis, ayant vaguement compris, +il s'approcha de Magdeleine, la souleva avec effort, la posa doucement +sur le lit et la contempla. Le sang qui fluait en mince filet des lèvres +de la morte, immobilisées comme dans un sourire, s'échappa tout à coup +avec plus d'abondance. Mirbel voulut l'étancher; ce geste l'ayant mis en +contact avec la chair tiède de sa femme, il se jeta en sanglotant sur le +lit où, pâle, redevenue jeune et belle dans le calme de la mort, Magda +semblait dormir. + + +FIN + + +PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--128-1-21.--(Encre Lorilleux). + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Maudit soit l'Amour, by +Hermine Oudinot Lecomte Du Noüy + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAUDIT SOIT L'AMOUR *** + +***** This file should be named 34564-8.txt or 34564-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/5/6/34564/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/34564-8.zip b/34564-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..84e30b8 --- /dev/null +++ b/34564-8.zip diff --git a/34564-h.zip b/34564-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..46dca3b --- /dev/null +++ b/34564-h.zip diff --git a/34564-h/34564-h.htm b/34564-h/34564-h.htm new file mode 100644 index 0000000..14e1f25 --- /dev/null +++ b/34564-h/34564-h.htm @@ -0,0 +1,5770 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> +<title> + The Project Gutenberg eBook of Maudit soit l'amour. +</title> +<style type="text/css"> + p {margin-top:.75em;text-align:justify;margin-bottom:.75em;text-indent:2%;} + +.c {text-align:center;text-indent:0%;} + +.r {text-align:right;margin-right:15%;} + + h1,h3 {margin-top:15%;text-align:center;clear:both;} + + hr.full {width:100%;margin:5% auto 5% auto;border:4px double gray;} + + table {margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;text-align:left;} + + body{margin-left:2%;margin-right:2%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} + +a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + + link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + +a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} + +a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} + + sup {font-size:75%;} + +ul {list-style-type: none;} +</style> + </head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Maudit soit l'Amour, by Hermine Oudinot Lecomte Du Noüy + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Maudit soit l'Amour + +Author: Hermine Oudinot Lecomte Du Noüy + +Release Date: December 4, 2010 [EBook #34564] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAUDIT SOIT L'AMOUR *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<h1>MAUDIT<br /> +SOIT L'AMOUR!</h1> + +<p class="c">PAR L'AUTEUR<br /><br /> +DE<br /><br /> +<big><big>«AMITIÉ AMOUREUSE»</big></big></p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="c">CINQUANTE-HUITIÈME ÉDITION</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="c">PARIS<br /> +CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br /> +3, RUE AUBER, 3<br /> +—<br /> +1921</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="c">A MON BIEN CHER MAITRE ET AMI<br /><br /> +SULLY PRUDHOMME<br /><br /> +<i>Ce livre est dédié.</i></p> + +<p class="r">H. L. N.</p> + +<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<h1>MAUDIT SOIT L'AMOUR!</h1> + +<p> +<br /> +</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="" +style="text-align:center;padding:2%;border:gray 3px double;"> +<tr><td><a href="#PREMIERE_PARTIE"><b>PREMIÈRE PARTIE</b></a><br /> +<a href="#I"><b>I, </b></a> <a href="#II"><b>II, </b></a> <a href="#III"><b>III, </b></a> +<a href="#IV"><b>IV, </b></a> <a href="#V"><b>V</b></a></td></tr> +<tr><td><a href="#DEUXIEME_PARTIE"><b>DEUXIÈME PARTIE</b></a></td></tr> +<tr><td><a href="#TROISIEME_PARTIE"><b>TROISIÈME PARTIE</b></a></td></tr> +<tr><td><a href="#QUATRIEME_PARTIE"><b>QUATRIÈME PARTIE</b></a></td></tr> +<tr><td><a href="#CINQUIEME_PARTIE"><b>CINQUIÈME PARTIE</b></a></td></tr> +</table> + +<h3><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a>PREMIÈRE PARTIE</h3> + +<div style="float:right;"> + +<p>«Les nœuds les plus solidement faits<br /> +se dénouent d'eux-mêmes parce que la<br /> +corde s'use—tout s'en va, tout passe, l'eau<br /> +coule et le cœur oublie. C'est une grande<br /> +misère...»</p> + +<p class="r"><small>GUSTAVE FLAUBERT</small></p> +</div> + +<h3><a name="I" id="I"></a>I</h3> + +<p class="c">A M. JULES GOVERNEUR</p> + +<p class="r">3, rue Gay-Lussac, Paris.</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">«Mon ami,</span></p> + +<p>»Je suis enfin installée et vous attends à Yerres, un de ces jours très +prochains, demain, par exemple. Si vous prenez l'express de cinq heures, +vous avez toute chance de faire le voyage avec Guillaume de Tanis, Jean<a name="page_002" id="page_002"></a> +Biroy, d'autres encore peut-être. Je vous invite tous ce même jour. Mais +je compte particulièrement sur vous trois, mes chers fidèles. Ne +m'écrivez pas que ceci... que cela... vous retient à Paris. Le cher Abbé +sait bien que c'est le premier embarquement qui coûte à sa paresse. +Tante Rose, d'ailleurs, me charge de vous dire qu'elle a fait préparer +<i>avec amour</i> les chambres du Pavillon, et l'amour de tante Rose mérite +le voyage! L'Abbé trouvera à Montgeron la voiture des invalides et +pourra, si par grand hasard il est seul, rêver tout à son aise au +despotisme tendre de son amie</p> + +<p class="r"><small>»MAGDA.»</small></p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Lorsque madame Leprince-Mirbel eut achevé d'écrire cette lettre, elle la +glissa dans une enveloppe, et, rassemblant d'autres lettres éparses sur +son petit bureau, en relut avec soin les adresses<a name="page_003" id="page_003"></a>.</p> + +<p>—Voyons, n'en ai-je pas oublié? Jules Governeur, mon philosophe; Jean +Biroy, mon peintre; Guillaume de Tanis, mon romancier; Savines, mon +critique; d'Artigues, mon diplomate; Danaris et sa femme, celle-ci ma +chère amie; Barjols, mon député; ils y sont bien tous. Bon. Maintenant +donnons ces lettres au docteur; il les jettera à la poste en allant +porter ses dépêches.</p> + +<p>Madame Leprince-Mirbel se leva. C'était une femme de trente-six ans, de +tournure élégante. Une grâce enveloppante émanait de tous ses gestes; +elle possédait une allure aristocratique, un air «grande dame» qui ne +s'acquiert pas. D'une taille souple, fine, en harmonie avec des hanches +aux lignes du plus délicieux contour, elle avait aussi un pied mince et +cambré, de belles mains, des mains pâles comme une hostie, aux doigts +spirituels, retroussés et longs, qui suggéraient<a name="page_004" id="page_004"></a> l'envie de les saisir +et, à leur seul contact, donnaient la sensation troublante de posséder +cette femme.</p> + +<p>Tanis, en plaisantant, disait:</p> + +<p>—Vos mains sont voluptueuses jusqu'à l'inconvenance.</p> + +<p>Ses yeux cernés paraissaient d'autant plus grands que le dessus des +paupières, estompé d'une teinte brune, ajoutait une étrange profondeur +au regard de ses prunelles noires, brillantes comme deux agates dans le +blanc nacré de l'œil. Ses cheveux blonds, légers, soyeux, abondants +et ondés, ressemblaient à une coulée d'or.</p> + +<p>Sans être ni belle, ni jolie, madame Mirbel produisait sur les hommes +une impression ineffaçable, tant la finesse satinée de sa chair faisait +ressortir la délicatesse de ses traits, tant son élégance accusait une +science admirable de la toilette, tant son attitude aristocratique, la +fierté exprimée par certains de<a name="page_005" id="page_005"></a> ses gestes, révélaient la pureté de +race et la noblesse d'âme. Elle était harmonieuse et captivante.</p> + +<p>Quinze ans auparavant, sa tante, mademoiselle Rose de Presles, l'avait +mariée au compositeur de musique Leprince-Mirbel, garçon d'avenir et +presque aussi jeune qu'elle. L'union sembla d'abord heureuse. +Marie-Magdeleine de Presles, pleine de foi en son mari, pleine +d'enthousiasme pour son talent, vécut trois années d'enchantement. Puis, +soudain, elle tomba de son ciel en s'apercevant que Mirbel la trompait +avec une vieille chanteuse qui lançait ses œuvres.</p> + +<p>Cette découverte se fit de la manière la plus banale. Magdeleine entra +un jour dans le cabinet de travail de son mari pour examiner, en son +absence, les épreuves d'une partition qu'il corrigeait. En prenant les +feuillets de musique épars sur la table, afin de juger au piano des +changements que<a name="page_006" id="page_006"></a> le maître apportait à son œuvre, ses regards furent +attirés vers un papier ridiculement à la mode et chamarré d'une écriture +invraisemblable formée de longs bâtons; machinalement, Magdeleine prit +cette lettre; mais dès les premières lignes elle tomba défaillante sur +une chaise. Elle en continua la lecture avec de douloureuses +palpitations, les mains tremblantes, et, à moitié folle de chagrin, +arriva au bout de l'horrible prose, à la fois emphatique et grivoise, de +la vieille cabotine.</p> + +<p>Madame Mirbel pleura alors comme savent pleurer les femmes quand elles +sont seules. Cette première crise fut terrible; cette douleur initiale +qui la surprenait en pleine foi, en plein bonheur, lui brisa les nerfs. +Elle jeta avec rage les pages de musique sur la table, et, la lettre +fatale en main, courut trouver sa tante. Mademoiselle de Presles s'était +réservé le rez-de-chaussée<a name="page_007" id="page_007"></a> de son hôtel dont elle avait abandonné les +autres appartements au jeune ménage.</p> + +<p>La pauvre vieille fille fut atterrée qu'on pût tromper son enfant pour +une «créature». En plein désarroi, elle ne sut quel conseil donner à sa +nièce; celle-ci, la première angoisse apaisée, résolut de lutter. +Soutenue par la fièvre de la jalousie, elle s'interdit les reproches et +refoula les mots amers que lui suggérait l'excès de sa douleur. En une +divination géniale, pour contrebalancer ces honteuses amours, elle ne +montra pas la blessure de son cœur. Elle se fit coquette, tendre, +diverse, et reconquit Leprince-Mirbel, tant cette grâce provocante était +irrésistible.</p> + +<p>Dans la crainte de compromettre son triomphe, elle entraîna son mari en +Italie. Mais cette seconde lune de miel lui sembla bientôt odieuse, +s'accomplissant au milieu<a name="page_008" id="page_008"></a> des ruines de ses illusions, sans +l'enthousiasme de ses pensées, de son âme qu'elle sentait agoniser de la +blessure reçue.</p> + +<p>Un écœurement la prit d'avoir lutté pour reconquérir quoi, mon Dieu? +des caresses, vile monnaie de l'amour! Et la première ivresse ne revint +pas plus pour elle que ne reviennent les prémices en toutes choses. La +douleur a son initiation; on peut s'y accoutumer, mais elle laboure en +vain le cœur; les blessures qu'elle y fait, au lieu de le fertiliser, +le stérilisent.</p> + +<p>Elle pensait: «En m'abandonnant à mon mari, je l'ai trompé. Sans en +avoir conscience, j'ai pris une attitude indigne de moi. Pour ne pas +perdre les embrassements d'un être que maintenant je méprise, qui n'a +rien vu de ce qu'autrefois je lui donnais de beau, de pur, je me suis +ravalée au rôle de «fille». Toutes mes qualités de droiture sont les +écueils sur lesquels s'est brisée<a name="page_009" id="page_009"></a> cette nature vulgaire. Ah! comme je +lui en veux d'avoir anéanti ma foi! J'ai cessé de lui plaire parce que +j'étais naïve et tendre; il s'est lassé de ma candeur et s'est laissé +séduire par les honteuses manœuvres d'une femme flétrie qui a couru +le monde, éprise de tous les vices. Pourquoi n'ai-je pas eu la vision +nette de la bassesse où j'allais tomber en essayant de reprendre Henri à +cette femme odieuse?»</p> + +<p>Et il lui fallait péniblement conclure: «C'est qu'au moment où j'ai reçu +la blessure j'aimais encore, tandis que maintenant l'indifférence me +prête toutes ses clartés.»</p> + +<p>A jamais déçue, humiliée d'avoir subi le joug d'un si déplorable amour, +Magdeleine hâta le retour.</p> + +<p>Bientôt après leur arrivée à Paris, et malgré les serments faits à sa +jeune femme, Leprince-Mirbel s'adonna plus que jamais,<a name="page_010" id="page_010"></a> sans honte et +sans frein, aux amours faciles, à ce point qu'il ne prenait plus la +peine de voiler sa conduite à Magdeleine, lui faisant parfois l'injure +d'amener dans sa maison, de lui présenter, même, l'objet de sa passion +présente. Son inconscience, sur ce point, atteignait au cynisme. Les +yeux une fois dessillés, Magdeleine perdit toute illusion: une à une, +ses croyances en son mari tombèrent; elle le vit tel qu'il était: un +être léger, sans cœur ni sens moral, vindicatif et vaniteux jusqu'à +la folie.</p> + +<p>Mademoiselle Rose de Presles faillit mourir de chagrin quand elle +constata qu'elle avait perdu la vie de sa nièce en la mariant à +Leprince-Mirbel. Restée fille après une douloureuse et pure aventure +d'amour, elle souffrit tant de sa situation fausse de vieille fille +qu'elle avait coutume de dire: «Mieux vaut être mal mariée que de ne +l'être pas.» Maintenant<a name="page_011" id="page_011"></a> elle se prenait à douter de la vérité de sa +formule.</p> + +<p>Devant le malheur de Magda, son vieux cœur, qui semblait ne savoir +plus souffrir, se mit à saigner de nouveau. Affolée, elle proposa la +séparation judiciaire; c'était l'esclandre, la vérité mise sous les yeux +de tous.</p> + +<p>Avec une grande sagesse, madame Leprince-Mirbel ne se laissa pas +influencer. Une explication décisive eut lieu entre elle et son mari; il +dut s'incliner devant la volonté de cette femme de vingt-trois ans et +accepter les conditions qu'elle lui imposait. Les cinquante mille francs +de rente que Magdeleine avait apportés en dot, et qui permettaient au +jeune maître d'attendre le succès, la faisaient libre et indépendante +envers lui. Ils convinrent qu'ils resteraient unis aux yeux du monde, +mais que la séparation n'en existerait pas moins entre eux.<a name="page_012" id="page_012"></a></p> + +<p>Depuis douze ans que ces événements s'étaient passés, Henry +Leprince-Mirbel avait acquis la célébrité, car son talent était réel. +Tout en étant des étrangers l'un pour l'autre, sa femme et lui vivaient +à Paris sous le même toit, dans l'hôtel de la rue de Monceau. Ils +cachaient au public cette situation douloureuse à laquelle, seuls, les +amis intimes étaient initiés. Jamais Leprince-Mirbel ne séjournait à +Yerres; la campagne l'enthousiasmait pendant deux heures et +l'horripilait ensuite. Il lui fallait vivre dans un continuel état de +surexcitation cérébrale, entouré d'admirateurs de son talent, pour +l'exalter et lui donner la réplique.</p> + +<p>Or, à Yerres, dans cette vaste propriété de la Luzière, on faisait +<i>silence</i>, comme il disait plaisamment avec sa verve de gamin de Paris, +et cela n'était pas pour satisfaire le besoin de mondanité et de succès +bruyants indispensables à sa nature.<a name="page_013" id="page_013"></a></p> + +<p>Madame Mirbel au contraire, plus fine, plus délicate, détestait le +bruit; cette propriété était donc devenue son séjour favori. Elle avait +su grouper autour d'elle un cercle restreint d'hommes d'une haute +valeur, et c'était à la campagne qu'elle aimait le plus à s'en voir +entourée. Les cinquante ans de tante Rose lui semblaient un +porte-respect suffisant pour arrêter la médisance.</p> + +<p>D'ailleurs, depuis la crise irréparable de sa vie, madame Mirbel s'était +peu à peu retirée du monde et professait le plus grand dédain pour les +calomnies que les jaloux pouvaient inventer sur elle.</p> + +<p>Tout d'abord elle s'était attaché à jamais le docteur Fugeret, un savant +occupé uniquement de science. Il l'avait connue jeune fille et l'aimait +comme son enfant, avec une pointe de tendresse particulière qui lui +faisait dire plaisamment: «Ma chère Magda, je vous aime d'un amour à la +fois paternel et incestueux<a name="page_014" id="page_014"></a>». Elle riait, tendait son front aux lèvres +du vieil ami qui s'était montré pour elle un véritable père, au moment +de sa rupture avec son mari, et tous deux vivaient ainsi, une partie de +l'année, dans le cœur à cœur d'une intimité délicieuse.</p> + +<p>A Yerres, au bord de la rivière qui longe la propriété de la Luzière, on +avait construit pour le docteur un véritable laboratoire; il y passait +les mois d'été sans interrompre ses travaux. Puis, un à un, attirés par +le délaissement de Magda, retenus par son charme, d'autres amis vinrent +se grouper. Le maître incontesté de ce cénacle était Guillaume de Tanis, +qu'elle appelait son romancier, son poète, pour lequel elle gardait une +sérieuse prédilection; puis, venaient Fugeret, Jules Governeur le +critique, Jean Biroy le peintre et, au second plan, Savines le +chroniqueur, Danans, l'écrivain plein de souplesse, le psychologue aimé +des femmes.<a name="page_015" id="page_015"></a></p> + +<p>Tous, plus ou moins, lui avaient fait la cour; tous l'aimaient +maintenant «doucement», comme elle disait, ayant renoncé à l'espoir de +la voir céder à leurs déclarations, et il ne restait de ce passé, entre +elle et eux, qu'un air d'amour qui rendait leur amitié charmante.</p> + +<p>Magda n'aurait pu vivre sans ses amis; ils lui étaient devenus +nécessaires, ils faisaient partie du factice bonheur qu'elle s'était +créé. Les voir, les entendre, connaître leurs émotions, leurs luttes, +leurs aspirations, leurs triomphes, cela lui semblait aussi utile que +l'air qu'elle respirait. Son esprit ouvert et subtil s'élargissait au +souffle de leurs génies divers. Elle était, à trente-six ans, la femme +forte et fine à laquelle tout homme rêve dans ses jours de défaillance +et de doute. Pour ses amis, elle représentait le repos dans une +affection intelligente, solide, sûre; le conseil tendre, indulgent et +doux, la sœur enfin;<a name="page_016" id="page_016"></a> mais une sœur coquette un peu, avec des +coins d'âme fermés qui les retenaient toujours intrigués et charmés. +D'abord légèrement jaloux les uns des autres, Magda avait fini par +apaiser leurs susceptibilités; avec un grand art elle sut les faire +<i>s'aimer en elle</i>, et ce leur était, maintenant, un plaisir absolu de se +retrouver ensemble. Entre ces hommes supérieurs, les conversations +prenaient un tour philosophique plein de verve, de trouvailles, leur +causant la joie particulière de hautes pensées remuées, une griserie +d'esprit, une saoulerie charmante de sensations intellectuelles. Ou +bien, animés d'une gaieté de collégiens en vacances, ils appliquaient +toutes leurs facultés à organiser des parties de lawn-tennis, avec des +raquettes, des balles envoyées directement de Londres. Et, les caisses +arrivées, tous ces grands hommes voulaient, dans leur zèle, les déballer +eux-mêmes. Aussi,<a name="page_017" id="page_017"></a> bien souvent, tante Rose s'écriait-elle:</p> + +<p>—Vous n'êtes que des enfants!</p> + +<p>Mais, pour chacun, la suprême joie consistait à se trouver un moment +seul avec Magda. Celui à qui pareille aubaine échéait, soit par hasard +soit qu'il l'eût préparée avec un art machiavélique, en profitait pour +susciter entre elle et lui un secret, une confidence, un aveu, qui la +fît plus sienne qu'elle n'était pour les autres. Cela mettait entre eux +une alliance morale et mystérieuse et, comme plus d'une douleur, plus +d'une blessure, surgissaient de la situation fausse de la jeune femme, +Magda aimait à s'épancher dans ce tête-à-tête. Ainsi, sans pensée de +coquetterie, sans esprit d'intrigue, elle faisait d'instinct tout ce +qu'il fallait pour les retenir.</p> + +<p>Elle vivait auprès d'eux et pourtant séparée d'eux, aimée et respectée, +avec toutes les illusions, toutes les douceurs de l'amour sans amour, +dans une grande défiance de contacts<a name="page_018" id="page_018"></a> nouveaux, partant calomniée par +ceux dont elle ne se laissait pas approcher.</p> + +<p>Chacun de ses amis avait pour elle des câlineries, des tendresses, des +jalousies qui lui faisaient voir que sa gracieuse individualité hantait +leur pensée d'une façon constante. Elle leur avait donné des surnoms qui +les caractérisaient: Guillaume de Tanis était <i>Le Maître</i>, Jules +Governeur <i>l'Abbé</i>, le docteur Fugeret <i>Le Docteur</i>, Jean Biroy <i>Petite +Flamme</i>. Ces surnoms peignaient l'homme qu'ils désignaient, étaient +l'expression absolue de son être moral. D'eux tous, elle conservait avec +soin une collection de lettres exquises, continuation des discussions +commencées, résumé des pensées effleurées ensemble.</p> + +<p>Son désenchantement l'ayant libérée de toute étroite idée de morale, +elle se demandait souvent pourquoi aucun de ses amis ne l'avait +conquise. Elle connaissait dans le monde tant de femmes heureuses, +aimées,<a name="page_019" id="page_019"></a> respectées de leurs maris, et qui pourtant les trompaient sans +scrupule! Une défaillance lui eût semblé permise, à elle qui s'imaginait +être hors des lois mesquines du monde, elle, méconnue, trompée, dans le +plein rayonnement de sa droiture, de sa jeunesse, de sa beauté, et qui +en avait tant souffert!</p> + +<p>Guillaume de Tanis, le premier, lui parla d'amour; mais depuis le +douloureux réveil provoqué par son mari, elle s'effrayait de l'amour. +Douée d'une imagination poétique, une tendresse faite de respect, de +vénération, l'aurait peut-être poussée dans les bras de Guillaume; mais +il était, lui, un sceptique, un désenchanté; il ne voulait voir dans +l'amour autre chose que le rapide échange de deux désirs; il prétendait +qu'une amitié forte en découlait. Durant des mois, ce fut, entre eux, +une lutte amoureusement tendre; le but que Guillaume poursuivait se +dérobait<a name="page_020" id="page_020"></a> toujours devant l'inflexible droiture de Magda.</p> + +<p>Madame Mirbel avait alors vingt-six ans; quand on est jeune, la faute +apparaît honteuse, pleine de souillure morale, la vie n'ayant pas encore +broyé toutes les croyances sous sa meule implacable. C'est ainsi que, +malgré une attirance certaine, Magda luttait contre son désir, ne +prévoyant pas qu'à entreprendre cette lutte, bientôt la lassitude, le +hasard, qui sont au fond de toutes choses, anéantiraient en elle la +volonté d'aimer.</p> + +<p>Elle écrivait à Tanis, au lendemain d'une soirée passée en tête-à-tête +avec lui et qui n'avait pas été sans un grand charme pour tous deux:</p> + +<p>«Mon ami, vous me demandiez, hier, pourquoi j'étais triste? Hélas! tout +simplement parce que je pensais: «L'amour est absent.» Lorsque la femme +n'est qu'un instrument<a name="page_021" id="page_021"></a> de plaisir, elle devient une cause d'ennui et +d'amoindrissement. Il faut aimer, j'entends jusqu'à la souffrance, pour +noyer, dans l'ivresse du sacrifice, le côté douloureux de la faute. +Croire que l'amour est uniquement «l'échange de deux fantaisies et le +contact de deux épidermes», c'est se tromper grossièrement. Les grands +cris des poètes, ceux qui vibrent à travers l'humanité et l'arrachent de +sa torpeur, ce sont des cris d'amour. Voyez comme nos aspirations +diffèrent...</p> + +<p>»Mon pauvre ami, quelle triste amitié sera la nôtre! Beaucoup plus +qu'amicale, beaucoup moins qu'amoureuse, juste ce qu'il faut pour +s'aiguiser le cœur et souffrir.»</p> + +<p>Et, lui, il répondait:</p> + +<p>«Ma chère amie, nous parlerons ce soir de l'amour et je vous dirai, je +crois, des choses vraies; il ne faut point le confondre avec +l'exaltation sentimentale. L'amour<a name="page_022" id="page_022"></a> moderne n'est, à mon sens, qu'un +égoïsme maladif. Les Grecs, plus artistes que nous, le comprenaient tout +autrement. Les Romains, nos pères latins, ignoraient notre délire. Nos +aînés du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle ne le connurent pas davantage.</p> + +<p>»Puisque vous parlez des poètes, je vous répondrai qu'on n'en cite +qu'un, Dante, qui aima avec la frénésie que chantèrent les autres. Mais +cet amour fut pour une enfant de douze ans qu'il n'avait vue qu'une +fois. L'amour sérieux et vrai doit être une affection profonde et sûre, +tenace et <i>raisonnable</i>. Voilà un mot qui vous indignera. Ce doit être +une tendresse d'esprit et de corps qui fait se plaire ensemble deux +êtres. C'est celui que j'ai pour vous. L'amour qui s'exalte jusqu'au +délire n'est qu'une faiblesse.</p> + +<p class="r"><small>»GUILLAUME.»</small></p> + +<p><a name="page_023" id="page_023"></a></p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Il lui écrivait encore:</p> + +<p>«Mon amie, votre lettre me donne en même temps beaucoup de tristesse et +beaucoup de joie. Beaucoup de tristesse parce que vous souffrez et +beaucoup de joie parce qu'elle me montre votre cœur.</p> + +<p>»Pourquoi ces tortures que votre esprit inquiet vous fait endurer? +Pourquoi ne pas croire que je vous aime puisque cela est et que je vous +le jure? Vous me trouvez calme et cela vous indigne. J'ai eu, mon amie, +bien des jours d'affliction; j'ai mené de front de lourds chagrins et +j'ai appris à être un résigné, bien qu'au fond je sois toujours un +révolté contre les événements. Croyez-vous que je n'aie pas souvent des +exaspérations de cette impossibilité de vous convaincre? Mais je n'y +puis rien... Alors, à quoi serviraient les expressions désolées et les +manifestations violentes?</p> + +<p>»Je saurai attendre puisqu'il faut attendre.<a name="page_024" id="page_024"></a> Et je vous promets, en +attendant, d'être fidèle. Ceci vous paraîtra-t-il une preuve d'amour? Je +ne pourrais d'ailleurs, malgré les occasions possibles, faire autrement. +Je pense trop à vous pour songer même un instant à une autre femme, pour +la désirer même à peine et la pouvoir effleurer d'une seule caresse.</p> + +<p>»M'aimerez-vous jamais?</p> + +<p>»Je baise respectueusement les dentelles de votre robe.</p> + +<p class="r"><small>»GUILLAUME.»</small></p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Ils avaient continué d'échanger des lettres. Et voilà qu'à force de +découvrir toutes les délicatesses du cœur de Magdeleine, Tanis, qui +au fond aimait les amours faciles, avait pris son parti de cette +résistance. L'exaltation à laquelle ils s'étaient laissé entraîner un +moment, venant par la force des choses à tomber, il ne fut plus question +entre eux<a name="page_025" id="page_025"></a> d'une chute possible. Ravis de se connaître et de s'estimer +si complètement, une amitié très tendre les unissait maintenant sans +aucune pensée de possession.</p> + +<p>Guillaume parlait volontiers de ces jours passés, en disant:</p> + +<p>—C'était du temps que j'avais pour vous un grand amour...</p> + +<p>A quoi Magdeleine, penchant finement sa tête, interrogeait:</p> + +<p>—Vous ne m'aimez plus, Tanis?</p> + +<p>—Je vous aime moins et mieux... Je vous respecte; vous êtes la sainte +de mon cœur très païen...</p> + +<p>Ainsi, avec cet homme supérieur, elle essaya d'aimer, et leurs mutuels +efforts n'ayant eu pour résultat qu'une camaraderie tendre, elle s'en +tint à cette moitié d'expérience, préservée à jamais par le souvenir de +ces joies morales partagées.</p> + +<p>Les déclarations de ses autres amis ne<a name="page_026" id="page_026"></a> furent plus pour elle qu'un jeu. +Toujours Tanis les connut, comme si Magda se fût sentie liée à lui, +malgré tout, par cet amour indéfinissable et qui n'avait pas abouti. +Elle aurait cru le tromper, en faire sa dupe, si elle ne les lui eût +laissé deviner. Elle aurait craint qu'il ne la jugeât coquette et ne +méconnût son cœur, de même qu'elle avouait aux autres l'avoir aimé +moralement.</p> + +<p>Cette grande franchise ne permit plus à aucun d'eux de lui faire +réellement la cour. Où Tanis reconnaissait avoir échoué, qui +n'échouerait? Mais, malgré tout, ils étaient en coquetterie permanente +avec elle; une coquetterie fine, légèrement amoureuse, qui faisait +soupirer Jules Governeur d'une manière invocatoire si drôlement triste:</p> + +<p>—Princesse Magda, hélas! m'aimerez-vous <i>mieux</i> jamais?</p> + +<p><i>Princesse</i>, ils l'appelaient ainsi, ayant décomposé<a name="page_027" id="page_027"></a> son nom de +Leprince, pour éviter de l'appeler madame, mot bien officiel, ou +Magdeleine, appellation trop familière; son élégance native, son allure +aristocratique lui valurent aussi ce baptême.</p> + +<p>Magda riait de l'interrogation et répondait à Governeur:</p> + +<p>—Mon pauvre abbé, dénichez cette pensée-là de votre cervelle; je suis +une incomparable amie, je serais une déplorable maîtresse. Voyez: Tanis +lui-même a préféré y renoncer!</p> + +<p>Jean Biroy essaya également de faire sa cour. Mais les années +apportaient maintenant au cœur de Magda un scepticisme et une +expérience qui lui faisaient accepter ces hommages comme une entrée +fatale à toute future amitié entre homme et femme. Elle recevait les +déclarations ainsi qu'une préface que tous croyaient devoir lui faire +lire, mais qui ne formait pas corps avec<a name="page_028" id="page_028"></a> le roman affectueusement +fraternel qu'elle attendait d'eux.</p> + +<p>Elle dit à Barjols et à Savines qu'on lui avait présentés à peu près en +même temps et qui, tous deux, glissaient sur la pente fatale:</p> + +<p>—Savines, Barjols, aimez-moi bien vite, comme a fait Petite Flamme, et +que ce soit fini rapidement, afin que nous puissions commencer notre vie +de douce camaraderie.</p> + +<p>Et comiquement, elle annonçait aux autres les progrès du mal de +«l'atteint», comme ils disaient.</p> + +<p>—On ne voit plus Savines, Princesse, qu'est-ce qu'il devient?</p> + +<p>—Pauvre Savines! il en est à la phase: «Je ne veux plus la voir!» Mais +j'espère que ce ne sera pas plus long que pour vous, Biroy... un mois, +il me semble?</p> + +<p>—Non, non, Princesse, six semaines... Cristi! Elles valaient bien trois +mois, ces<a name="page_029" id="page_029"></a> semaines-là! Enfin, vous n'avez pas voulu croire... C'est +égal, j'irai vous le chercher si vous le permettez... Ça lui fera du +bien; on est très malheureux, vous savez, quand ou vous aime!</p> + +<p>—Si malheureux que cela?</p> + +<p>—Bien plus encore, madame... Ah! princesse, combien de nos cœurs +vous faudra-t-il cueillir en passant pour vous tresser un souvenir?</p> + +<p>—Il me les faut tous... Mon amitié est une ogresse qui ne s'assouvit +que lorsque vous m'entourez.</p> + +<p>Magdeleine vivait donc heureuse, repue de jouissances intellectuelles +qui donnaient le change aux besoins de son cœur et la laissaient +passer, calme, dans le coudoiement continuel de ces hommes.</p> + +<p>Or, par cette belle fin d'un jour de printemps, ayant terminé ses mots +d'invitation à tous, madame Leprince-Mirbel<a name="page_030" id="page_030"></a> se leva et, ses lettres à +la main, sortit de la maison. Le parc immense, en bordure sur la rivière +d'Yerres, s'étend, boisé et luxuriant de fleurs, jusqu'au viaduc du +chemin de fer.</p> + +<p>Magda traversa la pelouse; sa silhouette élégante disparut bientôt dans +les massifs de verdure, et elle arriva au laboratoire au moment où le +docteur s'apprêtait à en sortir.</p> + +<p>—Ah! vous voilà, mignonne? Je quittais mes bestioles pour vous +rejoindre.</p> + +<p>—Les avez-vous bien fait souffrir aujourd'hui, cruel?</p> + +<p>—Mais non, mais non; j'ai seulement cousu les paupières à trois jeunes +chiens; rien du tout, comme vous voyez.</p> + +<p>—Docteur, est-ce que les hommes ne nous considèrent pas toutes un peu +comme de petites bêtes sur lesquelles ils expérimentent?<a name="page_031" id="page_031"></a></p> + +<p>—Hum! peut-être. Mais avouez que certaines d'entre vous savent +avantageusement renverser la proposition?</p> + +<p>—C'est pour moi, cela?... méchant ami! Est-ce que j'inocule de force +l'amour à ceux qui m'approchent? Que puis-je faire s'ils s'éprennent? Je +ne les tiens pas captifs, je ne leur couds pas les yeux, moi... je n'ai +même qu'une pensée quand ils m'aiment... C'est de les voir ne plus +m'aimer. Et dites si je ne fais pas tout pour y arriver?</p> + +<p>—Magda, vous êtes la plus adorable des femmes, j'ai tort de vous +taquiner. Jamais personne ne saura comme moi ce qu'il y a de bon en +vous...</p> + +<p>Il avait pris son bras et marchait avec elle, à pas lents, le long de +l'allée ombragée qui borde la rivière. De temps en temps des petits +lapins passaient au loin, s'enfuyant dans les broussailles. Le soleil +qui baissait à l'horizon dardait obliquement ses rayons<a name="page_032" id="page_032"></a> d'or, chauffant +encore la terre, tandis que les nuages, au-dessus de leurs têtes, +mettaient une fraîcheur reposante sur la feuillée des hauts arbres +saturés de chaleur.</p> + +<p>—Ma chère Magda, comme vous avez raison! Que toute cette vie, au fond, +est creuse! Vous avez pris, peut-être, la meilleure part: vivre en +faisant abstraction de son corps, ne s'appliquer qu'au développement et +aux jouissances de l'esprit sans s'inquiéter des troubles que l'on +cause... Mais vous ne pouvez empêcher qu'à votre vue, auprès de vous, on +ne sente la tiédeur de votre présence, cet ensorcellement bizarre que +vous exercez sur moi, sur tous, et qui nous laisse des empreintes si +étrangement durables... Et cela avec rien, semble-t-il. Avec votre +silence, vos jolis gestes lents, votre manière d'écouter, votre façon de +marcher, vous tenez nos cœurs dans les plis de votre robe; ah! la +délicieuse<a name="page_033" id="page_033"></a> créature que vous faites, mignonne, pareille à une divinité +sereine et indulgente aux pauvres humains! L'imbécile mari qui vous a +méconnue, torturée; le niais qui ne sait pas le joyau de jeunesse et +d'esprit que vous êtes! Vous me jugez parfois léger; eh bien, c'est +faux. Compliqué, défiant des autres, de moi-même surtout, cela est vrai; +mais léger, que non pas, et j'en donne pour preuve l'amitié profonde +vouée à vous, ma gentille, et que je défie bien le temps de déraciner; +amitié faite d'amour perdu, de jalousie inconsciente, de remords, +d'envie, un mélange extravagant mais solide, solide comme du granit!</p> + +<p>—Cher, cher ami!</p> + +<p>—C'est idiot, pas vrai? pourtant c'est ainsi. En dépit de vous, en +dépit de moi, je vous aime. J'ai même été le premier à vous aimer. Ah! +si je n'avais pas cinquante-deux ans!...<a name="page_034" id="page_034"></a></p> + +<p>—Qu'est-ce que vous feriez?</p> + +<p>—Ce que je ferais?... ce que je ferais?... Comme les autres, pardi! Je +serais amoureux et fou de la chère princesse Magda!</p> + +<p>—Et vous ne l'êtes pas?... un peu... rien qu'un peu?...</p> + +<p>—Eh bien oui, là, je le suis... et c'est si bête... Et dire que nous en +sommes tous là autour de vous!</p> + +<p>—Docteur, c'est toute ma joie, vos tendresses... cela me berce, me +console, endort mon chagrin, le regret de ma vie manquée. Il est si bon +de se sentir aimée par des hommes comme vous! Tenez, j'écris aux autres +que je les attends; vous finiriez par vous ennuyer tout seul entre moi +et tante Rose. Vous allez jeter mes lettres à la poste en portant vos +dépêches, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Ça ne me ravit pas de les voir venir! Enfin, puisque vous le +voulez...<a name="page_035" id="page_035"></a></p> + +<p>Ils étaient arrivés non loin de la maison, vaste bâtiment à l'italienne; +une large terrasse formant un perron de cinq marches en longeait toute +la façade avec, au milieu, un portique soutenu par six colonnes.</p> + +<p>Les appartements luxueux que l'on apercevait au travers des hautes +glaces sans tain des portes fenêtres, donnaient la sensation d'un palais +de conte de fées, endormi par un enchantement, car nul bruit ne montait +des sous-sols où les domestiques avaient ordre de respecter le silence +recueilli des maîtres.</p> + +<p>Des paons, des faisans, circulaient librement devant la maison, y +voletaient; on n'entendait que des bruits d'ailes. Ils se perchaient sur +les chaises et les tables d'osier dispersées le long de la terrasse, et +se détachaient sur le ton cru de la muraille en des formes bizarres: les +uns en boule multicolore, la tête cachée sous l'aile; les autres<a name="page_036" id="page_036"></a> la +queue ouverte rayonnant en panache auréolé autour du corps, hors de +proportion avec lui, et dont le plumage, aux tons merveilleux, chatoyait +sous les derniers rayons du soleil; leur immobilité achevait de donner +un air surnaturel aux choses ambiantes, tandis que l'ombre tombant des +arbres s'allongeait en tache sombre sur la pelouse verte et drue +parsemée de buissons de lilas mauve.</p> + +<p>Magda quitta le bras de Fugeret sur lequel elle s'appuyait, lui mit les +lettres dans la main et se dirigea vers la maison. Quand elle eut monté +les cinq marches, elle se tourna à demi et fit un geste d'adieu. Du +milieu de ce groupe d'oiseaux, dans le fouillis des dentelles blanches +de sa robe, elle émergeait, drapée, longue et mince comme une statuette +de Tanagra... Le docteur en emporta dans les yeux un éblouissement.</p> + +<p>Au salon, tante Rose lisait les journaux.<a name="page_037" id="page_037"></a> Avec ses cheveux blancs, son +nez retroussé, ses lèvres rieuses, sa robe noire à bouquets, enfoncée +dans sa bergère Louis XV, elle avait l'air d'une marquise de Lancret. +Voyant sa nièce entrer, elle laissa choir le lorgnon de ses yeux et +s'exclama:</p> + +<p>—Ton mari remporte des succès fous à Vienne, mon enfant. On l'a rappelé +six fois sur la scène. Son <i>Roi des Huns</i> est un triomphe. Il va être +reçu au Burg... Hein, qu'en dis-tu?</p> + +<p>—J'en dis que cela m'est parfaitement indifférent, tante. Un peu moins +de gloire autour de son nom, un peu plus de tendresse dans son cœur, +voilà ce que j'aurais voulu trouver en lui.</p> + +<p>—Oui, oui... et penser que c'est moi...</p> + +<p>—Non, tante Rose, pas vous, mais les événements qui ne sont pas +toujours plus sages que les hommes, quoi que vous en disiez. N'en +parlons plus... Je viens d'écrire<a name="page_038" id="page_038"></a> à mes fidèles, j'espère donc en voir +arriver quelques-uns demain. Le pavillon est prêt?</p> + +<p>—Oui, mon enfant.</p> + +<p>—Merci, tante, de songer à tout. Demain il faudra que le cocher +reprenne son service des trains avec le landau.</p> + +<p>—Magda, sais-tu ce que l'on dit au village?</p> + +<p>—Non. Et, de plus, cela m'est si égal!...</p> + +<p>—Eh bien, on dit que tu n'aimes que la société des hommes, et on +appelle ces messieurs «tes hommes».</p> + +<p>—Ça, c'est amusant... Mes hommes!... la formule est un peu brutale, +mais juste. Eh bien, tante, <i>mes hommes</i> viendront probablement demain +et, comme je veux être toute à eux si, par hasard, quelques-uns +s'avisent de prendre le train de trois heures, je vais faire aujourd'hui +mes deux dernières visites d'arrivée: madame d'Istres et madame +Montmaur. Adieu, tante Rose.<a name="page_039" id="page_039"></a></p> + +<p>Magda quitta le salon, monta dans sa chambre, et, s'étant coiffée d'un +grand chapeau, prit son ombrelle, ses longs gants de Saxe, puis +redescendit, légère, le vaste escalier de pierre à double évolution. +Elle se rendit jusqu'à l'église et eut vite atteint la propriété de +madame d'Istres.</p> + +<p>C'était une voisine aimable, adorant la jeunesse, et dont la maison +ouverte, hospitalière, regorgeait toujours de monde. On venait là jouer +au tennis, au cricket; c'était un lieu de réunions brillantes et +bruyantes; madame d'Istres avait trois filles, de seize, dix-neuf et +vingt et un ans, qui aimaient l'excentricité et les exercices violents.</p> + +<p>Il y avait eu, de tout temps, sympathie entre les deux maisons, à cause +peut-être de la vie si différente qu'on y menait. La fusion en formait +pour chacune d'elles un élément nouveau, non sans charme, surtout à +l'arrière-saison,<a name="page_040" id="page_040"></a> alors que les journées courtes et les longues soirées +deviennent facilement monotones.</p> + +<p>Bien qu'on fût à peine aux premiers jours de mai, la maison était déjà +occupée par des familles amies. Très loin sous les allées de tilleuls, +on entendait des rires et des voix jeunes.</p> + +<p>Magda abrégea sa visite malgré les instances de madame d'Istres, puis, +reprenant sa course à travers les rues tortueuses et mal pavées du +village, elle arriva bientôt devant une propriété riveraine de l'Yerres, +appartenant à madame Montmaur, et qui faisait face à celle de +mademoiselle de Presles.</p> + +<p>Le portier l'annonça par trois coups de timbre, juste le temps de +traverser la cour. Un autre domestique apparut et, ouvrant à deux +vantaux la porte du vestibule, introduisit Magda dans une vaste pièce +qui servait à la fois de salon et d'atelier.<a name="page_041" id="page_041"></a></p> + +<p>Madame Montmaur était veuve. Son caractère autoritaire n'ayant point +rencontré de résistance chez son mari, leur union fut parfaitement calme +et parfaitement heureuse. Elle avait un fils, un grand beau garçon, à +l'aspect recueilli, presque froid. Admirablement élevé par cette mère, +petite femme nerveuse, sèche, à la poigne de fer et qui n'admettait pas +qu'à vingt-quatre ans il prît son envolée et cessât de lui être soumis +et obéissant comme à dix ans, Philippe subissait, ainsi que son père +l'avait subie, son autorité despotique.</p> + +<p>Magda n'éprouvait pas une grande sympathie pour madame Montmaur: la +rigidité de vie, la médiocrité de bonheur dont avait su se contenter +cette femme, à qui l'esprit de domination tenait lieu de tout, lui +semblaient par antithèse la critique de sa propre vie. Elle se sentait +jugée par madame Montmaur, peut-être sévèrement? tout au<a name="page_042" id="page_042"></a> moins comme +une personne originale, indépendante, un peu excentrique et bizarre.</p> + +<p>Puis, une chose choquait Magdeleine: elle ne pouvait comprendre cette +existence toute de politesse entre Philippe et sa mère; il lui semblait +que si elle avait eu un fils de cet âge, elle l'eût abreuvé de +tendresse, se faisant son amie, sa confidente. Elle aurait voulu qu'une +communion de pensée les liât constamment, tandis que ce grand garçon +devenait tout différent de lui-même lorsque sa mère était avec lui.</p> + +<p>Avec des yeux bleu foncé pleins de douceur, hérités de son père, +Philippe était grand et aussi noir de cheveux qu'un Arabe; un nez un peu +fort, une bouche bien dessinée, aux lèvres rouges, le teint mat et une +peau délicate, lui composaient une tête intéressante, belle d'une beauté +énergique nullement démentie par un corps d'athlète aux formes nerveuses +et sveltes, impeccables.<a name="page_043" id="page_043"></a> Ce garçon d'une force herculéenne, avec des +muscles souples et résistants comme l'acier, possédait dans ses +mouvements un charme particulier de grâce et d'élégance.</p> + +<p>Tout d'abord Magda l'avait cru un inutile, un esprit sinon creux, du +moins obstrué, plein de préjugés mesquins. Un soir qu'il dînait seul +chez elle, madame Montmaur ayant été subitement indisposée, elle eut la +révélation d'un être jusque-là caché et si différent de ce qu'il +paraissait, qu'elle l'écouta bouche bée parler littérature, art, +politique et morale.</p> + +<p>Lorsque, le lendemain, elle fit part de ses impressions à ses amis, ils +la taquinèrent.</p> + +<p>—Chère Princesse, vous deviez dormir hier et vous aurez rêvé que vous +découvriez tout cela en lui, disait Tanis.</p> + +<p>—Eh, eh! ajoutait le docteur Fugeret, Magda vient de faire comme moi: +elle<a name="page_044" id="page_044"></a> croit avoir couvé un œuf de phénix: il en sortira un canard.</p> + +<p>—Princesse, donnez-le moi, votre Philippe. Puisque vous vous intéressez +à ce jouvenceau, je vais vous le dégourdir, foi de Jean Biroy!</p> + +<p>—Mon amie, ils se moquent cruellement, les barbares. Mais, avant de +vous croire tout à fait, je voudrais savoir si le beau Philippe a osé +parler sans l'autorisation préalable de madame sa mère? demandait +ironiquement Jules Governeur.</p> + +<p>—Cher Maître, cher Docteur, chère Petite Flamme, cher Abbé, vous êtes +tous dans l'erreur. Je vous montrerai un Philippe nouveau, un Philippe +inconnu, inédit; seulement pour cela il faut l'avoir sans sa mère qui +l'hypnotise. Or, je vais mettre la dernière pierre à la muraille de +principes qui s'élève entre madame Montmaur et moi, en invitant son +fils, seul, à dîner.<a name="page_045" id="page_045"></a> Fasse le ciel encore qu'elle lui permette de +venir!</p> + +<p>Ainsi fut fait. Philippe, mis sans qu'il s'en doutât sur la sellette par +ces quatre esprits distingués, fut lui-même, c'est-à-dire simple et +vrai. Il étala devant ces sceptiques une telle richesse d'impressions, +une telle générosité de sentiments, une telle franchise de nature, que +sa verve juvénile les conquit.</p> + +<p>Après son départ, ils avouèrent leur défaite et son triomphe. Le Docteur +peignit d'un mot la situation:</p> + +<p>—Je comprends la sympathie que ce garçon inspire à notre chère +Princesse: ils doivent avoir des coins de cœur semblables; c'est par +là qu'elle l'aura découvert.</p> + +<p>Ceci se passait à l'automne précédent. L'hiver, à Paris, madame +Leprince-Mirbel ne vit Philippe que rarement, presque toujours en +compagnie de sa mère; il semblait l'éviter. Magda pensa que la +conversation<a name="page_046" id="page_046"></a> du dernier dîner d'automne, de morale un peu libre, +pouvait l'avoir effarouché. Elle ne l'avait donc plus invité seul et, +depuis les mois de printemps, il n'était pas revenu.</p> + +<p>Une fois introduite au salon, Magda se dirigea vers un chevalet sur +lequel était posée une étude. Elle la regardait, admirant certains +rendus lumineux à côté de notes naïvement maladroites et qui +détonnaient, lorsque le bruit d'une porte la tira de sa contemplation; +Philippe entrait.</p> + +<p>—Ah! bonjour, madame, dit-il. Pardonnez-moi de vous avoir fait +attendre; mais je croyais ma mère au salon et l'on vient de m'apprendre +qu'elle est sortie.</p> + +<p>—Bonjour, Philippe... Savez-vous bien que ce n'est pas très aimable ce +que vous me dites là!... Alors, si madame Montmaur eût été chez elle, +vous ne veniez pas me dire bonjour?...<a name="page_047" id="page_047"></a></p> + +<p>Au lieu de répondre, Philippe baisa silencieusement la main que lui +tendait Magdeleine, puis s'écria:</p> + +<p>—Mon Dieu, vous regardiez ma croûte! Je suis honteux que vous l'ayez +vue... C'est horrible!... Vous qui vivez au milieu d'œuvres d'art, +détournez vite les yeux, madame.</p> + +<p>—Mais ce n'est pas si mauvais que vous voulez bien le dire! Il y a, là, +un coin d'eau plein de profondeur transparente d'un effet très vrai... +et puis la lumière se joue et irradie bien dans les feuillages... le +ciel est un peu lourd, par exemple; mais vos fleurs d'eau du premier +plan sont superbes et souplement jetées... C'est très bien, je vous +assure, très bien... très bien...</p> + +<p>Elle s'était assise sur un pliant devant le chevalet, les mains appuyées +à la pomme de l'ombrelle qu'elle tenait droite devant elle, le menton +sur ses mains. Elle examinait<a name="page_048" id="page_048"></a> l'étude avec conscience et pensait +réellement ce qu'elle disait.</p> + +<p>Philippe, agenouillé pour mettre sa vue au niveau de celle de Magda, +suivait des yeux, sur le tableau, ses critiques. Elle tourna vers lui la +tête en parlant. Leurs regards se lièrent. Sentant tout à coup une gêne +l'envahir, la jeune femme prit un ton enjoué:</p> + +<p>—Très bien, monsieur, votre paysage; je vous décerne un gros bon +point...</p> + +<p>Puis, se levant, elle ajouta:</p> + +<p>—Vous devriez montrer ça à Biroy; il vous donnerait son avis qui vaut +mieux que le mien et des conseils, voire des trucs, comme ils disent.</p> + +<p>—Biroy? vous aimez son talent, madame?</p> + +<p>A son tour, Philippe s'était levé.</p> + +<p>—Mais oui, je l'aime...</p> + +<p>—La facture en est un peu lâchée,<a name="page_049" id="page_049"></a> pourtant; et puis il a aussi un peu +trop de trucs...</p> + +<p>Elle fit un petit mouvement de tête, étonnée et comme choquée qu'on +attaquât le talent d'un de ses amis. Philippe dit:</p> + +<p>—Oh! c'est vrai! Il est votre ami... je vous demande pardon, madame!</p> + +<p>Une porte s'ouvrit. Madame Montmaur entra. Elle regarda alternativement +le visage de Magda et celui de Philippe, tout en répandant un flux de +paroles aimablement sèches. Madame Leprince-Mirbel, à qui n'échappa pas +cette nuance, se tourna vers Philippe. Il avait repris son expression +morne et froide de beau sphinx, elle ne put lire la pensée qui lui avait +dicté son: «Il est votre ami», dit la minute précédente.</p> + +<p>La conversation roula, banale, sur quelques voisins et sur les nouvelles +transformations de la propriété:</p> + +<p>—Oui, chère madame, mon fils m'a<a name="page_050" id="page_050"></a> tellement tourmentée que je me suis +décidée à lui faire construire un atelier au fond du jardin, au bord de +la rivière. Voilà pourquoi vous y avez vu cet amas de pierres et de +briques. Mon salon me sera rendu: je n'en suis pas fâchée à cause de +l'odeur de l'essence... Ah! vous ne savez pas ce que c'est que d'avoir +un grand fils comme ça! C'est un maître dans la maison maintenant, car +il a vingt-quatre ans!... Vous avez quelques années de plus que lui, +n'est-ce pas, chère enfant?</p> + +<p>—Quelques? Certes,—dit en riant Magdeleine,—j'en vais avoir +trente-six la semaine prochaine... et même à ce propos, si vous voulez +bien venir dîner jeudi avec nous pour fêter ce triste anniversaire, vous +nous ferez grand plaisir, chère madame.</p> + +<p>—J'accepte de tout cœur. Comme le temps passe! Le fait est que +Philippe avait quinze ans à peine lorsque nous avons acheté<a name="page_051" id="page_051"></a> cette +propriété. Vous en aviez vingt-sept. Mon Dieu! que vous étiez triste et +seule, alors... Mariée si mal! Pauvre enfant! Heureusement vous vous +êtes ressaisie et avez arrangé votre vie...</p> + +<p>—Que voulez-vous, il faut savoir tirer parti de son malheur... J'ai +arrangé ma vie, comme vous dites, et le mieux que j'ai pu. Mais est-ce +cela le bonheur? je ne saurais vous le dire.</p> + +<p>Magdeleine n'aimait pas ces interrogations voilées; elle se leva et +prenait congé, lorsque Philippe lui dit:</p> + +<p>—Avez-vous des courses à faire au village, madame? sinon, vous pourriez +traverser le jardin et je vous passerais en barque chez vous?</p> + +<p>—J'accepte; vous m'épargnerez ainsi la poussière de la route.</p> + +<p>Elle serra la main de madame Montmaur et entra avec Philippe dans le +jardin.<a name="page_052" id="page_052"></a></p> + +<p>Magda s'était senti le cœur oppressé tout à l'heure, pendant cette +conversation pleine de sous-entendus douloureux. Elle marchait +silencieuse, sans se préoccuper de son compagnon. Cette femme qui la +connaissait depuis neuf ans, qui, à toute heure du jour, guettait sa vie +en plongeant de son jardin des regards indiscrets sur le parc de +mademoiselle de Presles, ne venait-elle pas de lui laisser entendre +qu'elle avait non pas un, mais des amants? Quelle méchanceté polie sous +ses paroles! Pourquoi madame Montmaur la fréquentait-elle, alors, si +elle la méprisait? Où donc commençait et finissait cette morale du +monde? Et Philippe aussi la croyait sans doute la maîtresse de Fugeret, +de Tanis, de Biroy, de Governeur! Pourquoi pas de tous les hommes qui +venaient chez elle? Et tante Rose, que faisait-elle là dedans? Pauvre +tante qui avait fermé son cœur après la désillusion d'un premier +amour...<a name="page_053" id="page_053"></a></p> + +<p>—Pouah! fit-elle avec dégoût, involontairement tout haut.</p> + +<p>—Qu'avez-vous, madame?</p> + +<p>—Rien... pardonnez-moi; j'ai aperçu dans l'herbe un crapaud, et j'ai +ces bêtes en horreur...</p> + +<p>—Il en faut, paraît-il, dans la nature. Je suis comme vous pourtant; +ils me sont désagréables à rencontrer.</p> + +<p>On arrivait à la rivière. Philippe détacha le petit canot d'acajou +qu'une chaîne de cuivre retenait à un pieu. Il y sauta, puis, l'ayant +approché des bords moussus de la rive où Magda se tenait droite, il lui +tendit la main. Elle la prit, enjamba, légère, le bord de la barque et +s'assit. Leurs yeux encore une fois se croisèrent, semblant vouloir +fouiller leurs pensées.</p> + +<p>Maintenant, Philippe ramait; les muscles de ses bras saillaient et +tendaient les manches de sa veste. Tous deux étaient<a name="page_054" id="page_054"></a> tristes, hantés +inconsciemment par les paroles cruellement doucereuses de madame +Montmaur. Les rames, d'un mouvement rythmique, entraient dans l'eau, +semblaient la couper, lui faire une blessure, et ressortaient égrenant, +au-dessus d'elle, les perles brillantes qu'elles y avaient puisées.</p> + +<p>Magda suivait des yeux ces choses; tout à coup, elle murmura:</p> + +<p>—On dirait des pleurs...</p> + +<p>Et sans s'apercevoir de la communion de pensées non exprimées qui +l'unissait à Philippe dans une étrange intuition de l'instinct, elle ne +s'étonna pas qu'il répondît:</p> + +<p>—Ah! comme un rien parfois ensanglante le cœur...</p> + +<p>Ils étaient arrivés au coude de la rivière qui forme un lac dans la +propriété de mademoiselle de Presles. En passant sous un pont rustique, +une liane de pervenches fleuries s'accrocha à l'ombrelle ouverte de<a name="page_055" id="page_055"></a> la +jeune femme. Magda, se levant pour atterrir, ferma son ombrelle: la +fleur tomba dans l'embarcation que Philippe retenait près du bord avec +sa rame.</p> + +<p>Lorsque Magdeleine fut à terre, il se redressa, agita son chapeau et +dit: «Adieu!» Elle inclina lentement la tête et le regarda s'éloigner de +la rive.</p> + +<p>Ce soir-là, sans apparence d'à propos, Magda interrogea ainsi le +Docteur:</p> + +<p>—Pourquoi un être inférieur à nous comme nature, comme sentiment, comme +pensée, peut-il nous faire vibrer douloureusement? Pourquoi le moi +supérieur qu'on sent en soi s'impressionne-t-il, malgré le raisonnement, +du blâme tacite de cet être à qui nous dénions tout pouvoir non +seulement de nous juger, mais encore de nous comprendre?</p> + +<p>Et le bon Fugeret en déclina les raisons et fit, à sa jolie amie, sous +la pâle clarté<a name="page_056" id="page_056"></a> des lumières tamisées par les grands abat-jour, dans le +salon Louis XV, un cours de philosophie sensationnelle, tandis que tante +Rose tricotait tranquillement des chaussons de laine pour ses petits +pauvres et que Philippe, seul dans sa chambre, serrait avec +recueillement les pervenches glissées de l'ombrelle de Magda.<a name="page_057" id="page_057"></a></p> + +<h3><a name="II" id="II"></a>II</h3> + +<p>Le lendemain, le pavillon des amis fut presque entièrement occupé; à +l'exception de Jules Governeur, tous ses fidèles avaient accepté +l'invitation de Magdeleine. Governeur lui envoya ce billet:</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p><span style="margin-left: 2em;">«Princesse exquise,</span></p> + +<p>»J'ai le chagrin de vous annoncer que je ne puis venir au cher ermitage +aujourd'hui. Ne comptez sur moi qu'aux alentours de cinq heures, demain, +car ce soir je dîne chez<a name="page_058" id="page_058"></a> d'honnêtes gens que je ne puis décemment pas +quitter au dessert.</p> + +<p>»Demain, je vous apporterai un livre que je trouve très bien. Je le +lirai à vos pieds et cet exercice me sera éminemment agréable... si vous +le permettez.</p> + +<p>»Je baise, Princesse, le bout de vos doigts avec une piété croissante.</p> + +<p>»Dévotement à vous,</p> + +<p class="r"><small>»L'ABBÉ.»</small></p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Ce billet et l'arrivée de ses amis chassèrent les nuages noirs qui, +depuis la veille, enveloppaient les pensées de Magdeleine. Biroy et +Tanis s'étaient rencontrés à la gare avec madame Danans, la seule femme +qui connût bien le grand cœur de madame Mirbel.</p> + +<p>Marie-Anne Danans n'était pas heureuse. En l'épousant, son mari avait +cru rencontrer en elle la mondaine inapaisée qu'il eût voulu voir +s'agiter autour de lui. Des heurts douloureux<a name="page_059" id="page_059"></a> la blessèrent; mais la +vie manquée, perdue, calomniée de Magda, lui avait été un salutaire +exemple. Elle se tut, gardant pour elle ses douleurs et ses larmes, +cachant les délicatesses de son âme à son mari qui l'ignorait si +étrangement et qualifiait de bourgeoises les aspirations de sa jeune et +saine nature.</p> + +<p>Elle venait souvent passer des semaines à la Luzière. Son mari l'y +entraînait, trouvant un grand plaisir à s'y rencontrer avec ses amis +Tanis, Biroy, Governeur, Fugeret, et à jouir du repos de cette +délicieuse campagne qu'il pouvait quitter chaque matin pour aller +prendre l'air de Paris.</p> + +<p>Marie-Anne avait sa chambre près de celle de Magdeleine; aussi c'était +entre elles, le soir, lorsque Paul Danans restait à Paris, +d'interminables causeries.</p> + +<p>Le dîner de première arrivée fut joyeux pour tous. Tante Rose avait +ordonné un menu<a name="page_060" id="page_060"></a> succulent; les artistes sont volontiers gourmets; cette +bonne chère, ces vins fins, les préparèrent à être brillants. Vers onze +heures, lorsqu'ils se furent retirés pour gagner leur Pavillon sous la +conduite de Fugeret, madame Danans s'écria:</p> + +<p>—Ah! Magda, comme la Marie de l'Écriture, tu as choisi la meilleure +part!</p> + +<p>—Crois-tu, chérie? Hélas! j'arrive parfois à en douter, et je t'envie +et je t'admire, toi qui, dans la déception de ton cœur, as si bien +mené ta vie.</p> + +<p>—Je suis moins artiste que toi; mon vieux fond de nature auvergnate +n'aurait pas su attirer et retenir auprès de moi ces êtres fantasques et +supérieurs qui t'entourent. Où tu as passé intacte, j'aurais laissé mes +ailes... car je suis une vraie femme en chair et en os, et non une âme, +un cher petit cœur comme toi. Hélas! dirai-je à mon tour, c'est par +cela seulement que je<a name="page_061" id="page_061"></a> retiens mon Paul. Je l'ai tant aimé avant notre +mariage et même après!... J'aurais voulu avoir des enfants... me +l'attacher par plus d'un lien de chair, puisque c'est là notre mission +dans la vie. N'as-tu jamais désiré d'enfants, Magdeleine?</p> + +<p>—Non, jamais. Je me fais l'effet d'une plante atrophiée, une de ces +monstrueuses fleurs comme les orchidées, froide, presque laide, sans +parfum, et que personne n'ose cueillir, la trouvant trop rare, un +edelweiss noir, s'il en pouvait exister.</p> + +<p>—Les femmes sont ou mères ou amantes; peut-être, à ton insu, serais-tu +une grande amoureuse?</p> + +<p>—Le sais-je? et qui me le dira? Viens, sortons sur la terrasse, la nuit +est douce et belle... il me semble n'avoir jamais vu tant d'étoiles.</p> + +<p>Elles étaient montées au premier étage et causaient dans la chambre de +Magda; celle-ci<a name="page_062" id="page_062"></a> alla ouvrir la porte fenêtre donnant sur la terrasse. +Cette terrasse isolée et qui s'avançait largement sur le jardin était +son lieu de prédilection. Elle y avait des fauteuils d'osier, une table +surmontée d'une ombrelle immense et, bien souvent, elle demeurait là à +rêver après le coucher du soleil.</p> + +<p>—Et, parmi ces hommes qui t'entourent, nul n'a donc su te charmer?</p> + +<p>—Si, l'un d'eux m'a bien troublée... Mais nous nous sommes trop écrit. +Nous avons fini par dédoubler nos sensations à ce point que je prévoyais +les négligences de sa tendresse et, lui, les coquetteries de la mienne. +Un beau soir, nous nous sommes regardés en riant... Il n'y avait plus +entre nous que la prestidigitation de l'amour, sans amour. Ces mots +fatals: «A quoi bon?» sont sortis en même temps de nos lèvres, et nous +sommes restés amis. Hors la possession brutale, nous connaissions et +avions discuté<a name="page_063" id="page_063"></a> et analysé tous les replis de nos cœurs. Nous +gouvernions notre amour, alors que c'était lui qui aurait dû nous +gouverner.</p> + +<p>—Pauvre toi, pauvre Tanis!</p> + +<p>—Oui, pauvres nous! Nous aurions pu nous aimer. N'avais-je pas le droit +d'aimer?</p> + +<p>—Certes, Magda. Mais les autres?</p> + +<p>—Les autres? Eh bien! ils m'ont tous crue, au commencement, la +maîtresse de Guillaume, et, un peu par traîtrise, beaucoup par envie, +ils m'ont, en riant, fait la cour. Entre eux et moi, faisant abstraction +de l'attirance de tout homme vers toute femme, il faut en revenir à la +formule de Governeur: «Princesse, pourquoi n'essayez-vous pas?...» +Essayer l'amour! Cela, jamais, jamais, jamais!... Et puis, je n'ai pas +de curiosités; mon imagination, très surexcitable, suffit à me donner la +perception nette de certaines choses extrêmes, effleurées à peine. Je me +suis maintes fois<a name="page_064" id="page_064"></a> imaginé ce que pourrait être l'amour avec une femme +comme moi; j'ai rêvé de tendresses caressantes, d'agenouillements, de +prières. Lorsqu'un homme m'a déclaré son amour, je ne sais quelle +révolte s'est faite alors en moi; mon idéal, toujours, m'avait +transportée plus haut, m'avait plus noblement émue. Je sentais une +sourde indignation contre l'amour réel, comme si j'allais tromper avec +lui mon rêve... rien que le néant pourtant... Aucun n'a répondu +jusqu'ici à mes aspirations... Je repoussais doucement leurs +déclarations, n'y sentant pas ce que j'aurais voulu y trouver: la +sincérité naïve, naïvement exprimée. Alors, je me suis raillée moi-même, +et eux avec moi; on ne me fait plus de déclarations, d'ailleurs; ces +hommes qui m'entourent, qui m'ont aimée, se sont dit: «Rien à faire.» Et +nous vivons tranquilles, maintenant, côte à côte.<a name="page_065" id="page_065"></a></p> + +<p>—Et malgré tout, comme tu restes séduisante, exhalant de ton être moral +autant que de ton être physique, un charme indéfinissable, ils sont +demeurés tes amis... Oui, je comprends. Mais dis-moi alors par quel +prodige ils te sont fidèles en amitié, à ce point que tu les as quand tu +veux?</p> + +<p>—Ça, c'est bien plus simple que tu ne crois. D'abord, et avant tout, il +faut renverser la proposition: je ne les ai pas quand je veux, mais ils +m'ont quand ils veulent. Puis, pour des cerveaux comme les leurs, +comptes-tu pour rien de pouvoir se réunir, discuter, heurter leurs +esprits, en faire jaillir des idées et se procurer ainsi un bonheur +rare?... Il est encore d'autres raisons de second plan et d'ordre plus +matériel; ici, n'ont-ils pas la vie luxueuse et confortable que presque +tous ambitionnent? Vois le dîner de ce soir, chacun y trouvait son mets +favori, son vin préféré.<a name="page_066" id="page_066"></a> Tante et moi nous sommes comme deux vieilles +gouvernantes occupées à flatter les goûts et les manies de nos maîtres. +Demain, je te mènerai visiter leur Pavillon; alors, tu comprendras. Ils +ont une salle d'armes, un salon avec un jour d'atelier, une +bibliothèque. Fugeret se lève avec le soleil: sa chambre en reçoit les +premiers rayons. Tanis, qui se lève à midi, a sa chambre placée au +soleil du midi. En commençant les soins par ces menus détails, vois +jusqu'où ils peuvent s'étendre! Les fleurs, les cigares qu'ils préfèrent +sont dans leur salon; dans leur salle à manger, des en-cas au goût de +chacun; et, comme domestique, je fais coucher et demeurer auprès d'eux, +François, la perle de ma maison. L'autre jour, Biroy avait l'air +inquiet, mal à l'aise. Ma chère, j'en ai cherché le motif pendant +vingt-quatre heures et tout à coup cela m'a sauté aux yeux: ses cheveux +commencent à blanchir;<a name="page_067" id="page_067"></a>—il aura bientôt quarante-huit ans,—le jour +éclatant des baies du salon le gênait. J'ai donné l'ordre d'entourer le +fauteuil qu'il affectionne d'un haut paravent et de tenir les stores +baissés à moitié dans le coin qu'il s'est choisi. Regarde-le demain, il +est radieux! Bref, j'épie leurs moindres désirs, je flatte leurs goûts +et leur vanité... Aussi, comme ils m'aiment!... Tu souris? Je suis très +sérieuse, pourtant. Cela est le petit côté de leur grande nature... J'ai +fait, non par calcul, mais amoureusement, toutes ces choses pour mon +mari, et il ne m'en a pas moins abandonnée... Et pour qui, grands dieux!</p> + +<p>—Pauvre chère! Sais-tu bien que tu as le génie de l'amitié?</p> + +<p>—Je m'en vante; c'est peut-être ma seule qualité.</p> + +<p>Magdeleine s'était levée et se promenait de long en large; elle s'arrêta +un moment, s'accouda à la balustrade de pierre du balcon<a name="page_068" id="page_068"></a> et resta +immobile dans une muette contemplation. Marie-Anne la rejoignit; elle +entoura de son bras la taille mince et flexible de son amie et lui mit +un baiser dans les cheveux. A ce moment, quoique nul souffle de vent ne +passât dans l'air, elles virent toutes deux remuer le feuillage d'un +massif, à gauche de la pelouse, du côté de la rivière. D'instinct, elles +se serrèrent la main.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? interrogea à voix basse madame Danans.</p> + +<p>—Le sais-je?</p> + +<p>—Peut-être un domestique ou un jardinier? Ou... un voleur?</p> + +<p>—Tout est fermé en bas. Pourtant il faut voir. Va chercher mon revolver +qui est posé sur la cheminée de ma chambre, à gauche... Ensuite tu +sonneras trois coups, tu éteindras les lumières et avertiras Nicolas qui +va monter; c'est lui qui répond à cette sonnerie.<a name="page_069" id="page_069"></a></p> + +<p>—Je te laisse seule?</p> + +<p>—Rien à craindre à cette hauteur et puis je guette; mes yeux sont +accoutumés à l'obscurité; va, Mie-Anne!</p> + +<p>Madame Danans s'éloigna. Le buisson ne bougeait plus. Voyant s'éteindre +les lumières derrière elle, madame Mirbel, un peu nerveuse, cria:</p> + +<p>—Qui est là?—Répondez, ou je tire!</p> + +<p>Entendant la voix de son amie, Marie-Anne accourut et, tremblante, lui +donna le revolver. Le buisson s'agita faiblement d'abord, puis d'une +grande secousse. Alors Magdeleine leva son arme et fit feu.</p> + +<p>Distinctement, on entendit courir sur le gravier de l'allée qui +frangeait d'arbres la rivière, puis un bruit d'eau, puis, plus rien.</p> + +<p>Nicolas était accouru; il proposa de poursuivre le braconnier, car il +croyait que c'en était un; madame Mirbel ne le voulut pas.<a name="page_070" id="page_070"></a></p> + +<p>—Il suffit de la panique que je lui ai donnée, dit-elle. Au petit jour, +allez relever la trace des pas avec le jardinier, et nous avertirons la +gendarmerie.</p> + +<p>Elle ajouta, une fois le domestique parti:</p> + +<p>—Voilà un bon incident pour animer la journée de nos grands hommes, +demain, et plus palpitant que leur paume ou leur escrime. Bonsoir, +chérie; si tu as peur, laisse la porte de ta chambre ouverte.</p> + +<p>Comme Magdeleine l'avait prévu, la journée du lendemain fut mouvementée; +les traces laissées étaient des pas d'homme, mais elles indiquaient une +chaussure bien faite. On fit une battue dans le parc sans rien +découvrir; on convint de veiller la nuit suivante. Enfin, cela occupa +très fort tout le monde.</p> + +<p>Dans l'après-midi, les trois filles de madame d'Istres vinrent faire une +partie de tennis. Le match était commencé quand Philippe<a name="page_071" id="page_071"></a> Montmaur +arriva. Il alla saluer madame Mirbel qui se reposait du jeu en causant +avec Tanis et Fugeret et resta un moment debout près d'elle, sur le +sable fin, jaune et épais dont la terre battue du jeu était entourée; +puis, appelé pour équilibrer les forces, il quitta le groupe.</p> + +<p>Sans songer à rien, la jeune femme avait les yeux fixés à terre. Elle +ressentit tout à coup un tressaillement nerveux et, se levant, piétina +un instant sur place, puis retomba comme lasse sur son fauteuil +rustique. Dans l'empreinte laissée sur le sable par le pied de Philippe, +Magda avait cru reconnaître la marque des pas relevés dans le parc. Cela +lui avait sauté aux yeux dans une vision rapide. Maintenant que la trace +en était brouillée, il lui paraissait qu'elle s'était trompée. +Avait-elle donc rêvé? Ses traits subitement se vieillirent d'une +expression lasse; Tanis s'en aperçut et lui dit:<a name="page_072" id="page_072"></a></p> + +<p>—Qu'avez-vous, dame jolie?</p> + +<p>—Rien. Je me sens un peu fatiguée.</p> + +<p>—Voulez-vous mon bras pour rentrer?</p> + +<p>—Non, non, restez; je vais chercher un flacon de sels et je reviens.</p> + +<p>Elle disparut. Mais, au lieu de se diriger vers la maison, elle se +dissimula derrière un massif pour guetter l'impression que ferait sa +disparition sur Philippe.</p> + +<p>La partie finie, les joueurs s'informèrent de Magda; nul d'entre eux ne +parut inquiet. Quant à Philippe, il alla s'étendre nonchalamment sur +l'herbe et alluma une cigarette.</p> + +<p>—Je me suis trompée,—se dit Magdeleine.—D'ailleurs, quel mobile eût +pu le pousser à venir furtivement la nuit dans le parc?... +Marie-Anne?... Il sait qu'elle est la plus droite des natures et qu'elle +adore son mari... Moi?... Bah! je suis une vieille femme, pour cet +enfant! Ce n'était pas lui.<a name="page_073" id="page_073"></a></p> + +<p>Elle revint alors vers ses amis, du pas rythmé qui rendait sa démarche +si gracieuse.</p> + +<p>Les jours succédèrent aux jours sans rompre rien de la douce monotonie +des habitudes de la Luzière; on y vivait dans une atmosphère d'idées, +d'impressions rares, qui effaçait vite tout souci des choses vulgaires.</p> + +<p>Un soir que, après le dîner, devisaient au salon Marie-Anne, Tanis, +Fugeret, Danans, Governeur, tante Rose et Magda, dans la porte fenêtre +laissée grande ouverte, apparut Philippe Montmaur.</p> + +<p>Il avait pris l'habitude de venir ainsi maintenant; à peine +interrompait-on la conversation pour le recevoir; il devenait du cercle +intime. La fréquence de ses rencontres avec ces hommes de valeur l'avait +dépouillé de sa timidité de très jeune homme. Bien qu'il s'aperçût, en +son grand bon sens,<a name="page_074" id="page_074"></a> que son esprit était moins pleinement développé que +le leur, l'assiduité de ces relations lui avait permis de découvrir les +points faibles de certains d'entre eux. Peu à peu, avec une pénétration +continue, il les jugea. Moins ébloui que dans les premiers temps, il vit +les grands et les petits sentiments de ces âmes d'artistes. Bien +souvent, au milieu d'une discussion, armé de sa croyance au bien, au +beau, de sa foi juvénile, il balayait, de quelques phrases, toute la +poussière d'or des paradoxes scintillants que se plaisaient à jeter, en +paroles éclatantes, les amis de madame Leprince-Mirbel.</p> + +<p>Jeune, en pleine explosion de sa force, sentant devant lui l'avenir, mot +immense à son âge et rempli de promesses, il leur donnait à tous +l'impression d'une énergie surabondante qui les charmait, eux, les +heurtés, les meurtris, les désillusionnés.</p> + +<p>Philippe était leur jeunesse, elle revivait<a name="page_075" id="page_075"></a> en lui et causait, à ces +irréconciliables de la destinée, la sensation d'une oasis dans le désert +de la vie. Sa conscience pure leur était contagieuse, et comme c'étaient +des êtres puissants, partant justes, ils se prirent à aimer Montmaur de +tous leurs grands cœurs.</p> + +<p>Lui, attiré vers Magdeleine par l'obscur sentiment d'une douleur voilée, +devinait que les événements avaient froissé cette âme. Ce quelque chose +de brisé que l'on sentait parfois en elle, le charmait et l'intéressait +comme un mystère. Puis aussi, lorsqu'elle était toute vibrante, lorsque +les phrases sceptiques, amères, sortaient de ses lèvres, lorsque ses +ironies s'exprimaient dans une fièvre de paroles presque méchantes, +toute cette dualité le troublait, le ravissait et il ne distinguait pas, +le pauvre enfant, quelle Magda il aimait le plus: ou la Magda +spirituelle et mordante, ou<a name="page_076" id="page_076"></a> l'autre, attendrie et douce, alanguie et +silencieuse qui lui semblait une femme-fleur.</p> + +<p>Les émotions qu'il ressentait auprès d'elle contenaient les enivrements +et les désespoirs harmonieux d'un naissant amour. Il se plongeait +voluptueusement dans ces douleurs et dans ces joies. Il en aimait la +souffrance éperdument et plaçait son idole si haut dans son cœur +qu'il désespérait de jamais pouvoir l'atteindre, de jamais oser lui +dire:</p> + +<p>—Je vous aime...</p> + +<p>Il s'étonnait aussi qu'elle ne s'aperçût pas de sa passion. Puis il +finit par comprendre que les hommages, les attentions tendres, presque +amoureuses, des amis de Magda, avaient posé un voile sur ses yeux.</p> + +<p>Que faisait-il de plus qu'eux tous? Rien, moins que rien même; grâce à +eux, elle éprouvait des joies d'intelligence et de vanité que jamais il +ne pourrait lui donner. Elle devait partir dans un mois pour les eaux<a name="page_077" id="page_077"></a> +de Royat; ne venait-il pas d'entendre ces hommes lui demander comme une +grâce la permission d'aller la distraire un peu de la banalité d'une vie +d'hôtel? A l'instant où il était entré, Tanis disait:</p> + +<p>—Donc, mon amie, c'est convenu: je pars avec vous; Governeur viendra +quelques jours après, puis Biroy; mais Fugeret et moi nous ferons vos +vingt-huit jours; nous devenons vos réservistes, Princesse.</p> + +<p>Ces hommes de haute notoriété, que l'on désigne dans la foule comme les +sommités d'une nation, allaient l'entourer exclusivement, régler leur +vie sur la sienne. Pourrait-il jamais lui donner de telles joies +d'orgueil? pouvait-il même oser penser à elle?</p> + +<p>Son grand amour lui apparaissait tout à coup si infime, qu'il se sentait +honteux de sa hardiesse et ne se consolait qu'en songeant qu'elle ne le +connaîtrait jamais. Il ignorait quelle perle rare il eût pu lui offrir: +son<a name="page_078" id="page_078"></a> cœur candide, ses espérances, sa foi en elle et toute la +puissance passionnée de son être, un composé d'ardeur et de calme, de +force et de jeunesse.</p> + +<p>Il songeait douloureusement dans un coin obscur du salon, repaissant sa +vue des moindres gestes de la jeune femme. Elle était, ce soir-là, vêtue +d'une robe en crêpe de Chine bleuâtre toute scintillante de perles +d'acier bleuté; cela tombait comme une fine pluie brillante autour +d'elle et animait chacun de ses mouvements d'un bruit ressemblant au +cliquetis atténué d'une armure légère. Deux grosses roses jaune pâle, +alourdies et embaumées, fléchissaient à sa ceinture.</p> + +<p>—Il y a, cette nuit, une lune admirable, dit madame Danans, rompant le +silence. Ne veux-tu pas errer dans le clair-obscur des allées, Magda?</p> + +<p>—Ce serait certainement délicieux, Mie-Anne;<a name="page_079" id="page_079"></a> mais comme je suis très +lasse de notre promenade à cheval de cet après-midi, je demande la +permission de ne pas vous accompagner.</p> + +<p>Ils se levèrent tous et suivirent madame Danans, tandis que tante Rose +montait à sa chambre. Le bruit de leurs pas et de leurs voix lentement +s'éloigna.</p> + +<p>Magdeleine quitta le fauteuil sur lequel elle était assise, s'étendit +sur un canapé, bien confortablement blottie et soutenue par de nombreux +coussins. D'un geste gracieux, elle jeta sur ses pieds la traîne de sa +robe; l'étoffe soyeuse moula son corps dans un enroulement. Une petite +table était là, couverte de livres nouvellement parus. Elle en prit un +et le parcourut. Autour de la lampe, des phalènes voletaient, se +posaient sur les dentelles de l'abat-jour, les agitaient de mouvements +courts et hâtifs, y secouant la poussière impalpable de leurs ailes. Un<a name="page_080" id="page_080"></a> +tel parfum de fleurs embaumait l'air du soir, calme et reposé, que +Magdeleine abandonna sa lecture; elle leva les yeux et poussa une +exclamation en apercevant Philippe debout, immobile, sur le seuil de la +porte.</p> + +<p>—Quoi? déjà revenus?... la promenade a été courte!</p> + +<p>—La mienne, madame, non la leur, qu'ils continuent en ce moment.</p> + +<p>—Quelle idée vous a pris de rentrer?</p> + +<p>—Je ne sais pas... Eux, ils vous ont toute la journée, moi je viens +passer une heure auprès de vous; pourquoi les aurais-je accompagnés +puisque vous ne deviez pas venir?</p> + +<p>—Mais pour jouir de leur conversation, de la beauté de la nuit... que +sais-je?... N'est-il pas de votre âge, aussi bien que de celui de +Marie-Anne, d'aimer les clairs de lune?... C'est égal, je suis touchée +de votre intention de vouloir me tenir compagnie.<a name="page_081" id="page_081"></a> Allons, entrez, et +lisez-moi quelques pages de ce livre que Governeur nous a apporté de +Paris.</p> + +<p>Philippe alla vers elle et s'assit sur un siège bas, à ses pieds. Il +prit le livre, le tint quelques minutes sans l'ouvrir, semblant le +contempler.</p> + +<p>—Pourquoi lire? Parlez encore, madame... J'aime tant le son de votre +voix!...</p> + +<p>—Quel gamin vous êtes!... il est quelconque, le «son de ma voix», comme +vous dites pompeusement. Croirait-on que de pareils enfantillages +éclosent dans un cerveau qui paraît si grave, si pondéré, si sage? +Allons, soyez obéissant, monsieur; lisez.</p> + +<p>—J'obéis.</p> + +<p>Il ouvrit alors le livre au milieu, dans un beau dédain de l'ordre voulu +par l'auteur, sans se soucier de la page où la jeune femme avait arrêté +sa lecture, et, se recueillant un moment, il lut.<a name="page_082" id="page_082"></a></p> + +<p>C'était une étude de femme, une longue description du charme, des +séductions de l'héroïne du roman. Cela montait comme un hymne d'amour, +une ardente litanie, en progression passionnée. Magda, les yeux mi-clos, +écoutait, bercée.</p> + +<p>Lorsqu'il s'arrêta, elle dit:</p> + +<p>—Voilà une énumération très intéressante, mais bien invraisemblable; +une femme si étrangement charmeuse peut-elle exister?</p> + +<p>—Elle le peut; le tout est de savoir découvrir et apprécier sa haute +valeur.</p> + +<p>—Vous connaissez des femmes qui, même de loin, approchent de cette +idéale perfection, à la fois si divine et si humaine?</p> + +<p>Alors, avec l'humble et sublime lâcheté de l'amour, il murmura:</p> + +<p>—C'est le portrait de celle que j'aime.</p> + +<p>Il dit cela très bas, d'une voix émue, la tête inclinée sur le livre +dont la couverture jaune pâle paraissait lui brûler les yeux.<a name="page_083" id="page_083"></a></p> + +<p>Magda, étonnée, se dressa à demi; Philippe était si jeune! Elle n'avait +pas encore songé qu'il pût aimer sérieusement.</p> + +<p>—Pauvre enfant! dit-elle.</p> + +<p>Et elle le regarda. Le visage pâle du jeune homme lui sembla encore plus +pâle; ses paupières s'étaient baissées, ses narines vibraient, ses +lèvres bien dessinées, fortes et rouges, à peine voilées par une fine +moustache noire, se contractaient douloureusement. Il lui apparut si +homme tout à coup, qu'elle s'étonna de ne l'avoir pas encore remarqué. +Elle se trouva gênée subitement de l'abandon de sa pose, d'être étendue +si près de lui. Doucement, en un geste plein de grâce pudique, elle posa +ses pieds par terre et se tint debout.</p> + +<p>Il se leva, lui aussi, et secouant la torpeur qui l'avait une minute +envahi, alla s'asseoir au piano et chanta. Sa voix de baryton, chaude, +vibrante, emplit le salon d'une large harmonie. Magda s'en trouva +enveloppée<a name="page_084" id="page_084"></a> comme d'une caresse. Frémissante, et dans une similitude +d'émotions, il lui parut que cette vague confidence détruisait la +réserve conventionnelle qui existait entre eux. Elle se sentait près du +foyer de ce jeune cœur qui allait souffrir comme le sien avait +autrefois souffert. Elle s'avança vers Montmaur et, lui posant la main +sur l'épaule:</p> + +<p>—Philippe, je vous plains... Vous aimez... Comme vous allez souffrir, +mon enfant!</p> + +<p>Sous la douceur de cette faible pression il frissonna, et, attirant à +lui la main caressante, il la baisa. Des larmes coulèrent sur les doigts +fins et nerveux de Magda.</p> + +<p>Ils restèrent ainsi un moment émus. Elle entendit des pas s'approcher... +Délicatement, détachant sa main de la main de Philippe, elle maîtrisa +l'émotion qui unissait les battements de leurs cœurs et dit dans un +sourire:<a name="page_085" id="page_085"></a></p> + +<p>—Chut... on vient!... Que personne ne soupçonne votre cher secret!</p> + +<p>En effet, tous, l'un après l'autre, rentraient. Le calme de la nuit +lumineuse les avait pénétrés; ils semblaient s'écouter vivre. Ils se +quittèrent bientôt, n'ayant pu, n'ayant voulu, ni les uns ni les autres, +secouer le charme de cette langueur.</p> + +<p>Une des roses de la ceinture de Magda était tombée sur les touches +blanches du piano; Philippe la prit et, cette nuit-là, son parfum +mourant embauma le coin secret du tiroir où il gardait, étendue sur un +morceau de moire ancienne, la branche de pervenches glissée de +l'ombrelle, dans la barque, le mois passé.<a name="page_086" id="page_086"></a></p> + +<h3><a name="III" id="III"></a>III</h3> + +<p>Lorsqu'elle fut remontée dans sa chambre, Magdeleine pensa à la +confidence que venait de lui faire Philippe. Qui donc était cette femme +qu'il aimait? Peut-être une des filles de madame d'Istres?... Alors, +d'où venait qu'il fût malheureux? Jeannine, l'aînée, avait à peine vingt +et un ans, lui vingt-quatre; pourquoi ne l'épouserait-il pas?... Riche +plus qu'elle ne l'était, cela ferait passer madame d'Istres sur la +roture du nom. Aimait-il Gaëte ou Nicole?... L'une avait dix-neuf ans, +l'autre seize. Magdeleine<a name="page_087" id="page_087"></a> ne pouvait trouver d'obstacles à ces +mariages. Mais non, aucune de ces jeunes filles ne répondait au portrait +si miraculeusement décrit dans le livre et qui, en remuant toutes les +fibres du cœur de Philippe, l'avait pour ainsi dire forcé d'en +révéler le secret.</p> + +<p>Alors?... Une femme mariée, sans doute; mais où pouvait-il la voir, la +rencontrer? Il ne quittait que bien rarement Yerres l'été; s'il +voyageait, c'était toujours en compagnie de sa mère. Ce remuement de +pensées absorbait la jeune femme, lui devenait une obsession. Pour s'en +délivrer, elle voulut lire quelques pages avant de s'endormir; songeant +à ce livre que, tout à l'heure, Philippe parcourait à ses pieds, elle +descendit pour le chercher. Un flambeau en main, elle ouvrit la porte du +salon et se dirigea, dans le noir profond, vers le boudoir. Tout à coup +elle se vit dans la glace d'un étroit panneau allant jusqu'à terre, et +se fit une<a name="page_088" id="page_088"></a> impression étrange. Dans son peignoir blanc qui flottait +autour de son corps mince, avec ses cheveux épars sur le dos et la +petite flamme vacillante de la bougie, elle avait l'air d'un fantôme. +Elle s'avança vers la glace pour se mieux voir et, peut-être énervée et +fatiguée, il lui sembla que son visage avait vieilli: un pli soucieux +marquait son front; un cerne bleuâtre altérait ses yeux trop creusés; +elle se trouva laide.</p> + +<p>—Je n'ai plus que mon sourire, pensa-t-elle. Lui seul est jeune encore, +peut-être parce que mes dents sont blanches.</p> + +<p>Elle s'éloigna du miroir, prit le livre et remonta dans sa chambre.</p> + +<p>Magda s'étendit et commença de lire; mais bientôt elle parcourut +rapidement les pages, cherchant le chapitre où se trouvait la +description de cette femme dont le portrait moral avait si fort remué +Philippe. Elle eut<a name="page_089" id="page_089"></a> beau feuilleter le volume, elle ne trouva rien; la +chose lui parut si bizarre que, s'obstinant, elle le reprit feuille à +feuille, et arriva à la fin sans avoir rien découvert.</p> + +<p>—Voilà qui est étrange... murmura-t-elle. Quelle hallucination l'a +poussé?... Qui dictait ses paroles? Pourquoi s'être ainsi moqué de +moi?... Est-ce que?... Mais oui! c'est moi, c'est moi que le pauvre +enfant aime... c'est bien un moi idéal qu'il a dépeint... J'étais si +loin de croire que pareille chose pût arriver!... Mon Dieu, quelle +complication dans ma vie!</p> + +<p>Elle chercha depuis quand cette pensée avait pu hanter le cerveau de +Philippe et découvrit que cela était impossible à fixer... Si +parfaitement impossible que le doute l'envahit; elle finit par conclure, +de très bonne foi:</p> + +<p>—Ce serait perdre le sens commun, <a name="page_090" id="page_090"></a>être folle, que de s'arrêter à de +pareilles idées. Non... lui si jeune, toujours si discret, si correct, +ne songe pas à moi.</p> + +<p>Elle s'endormit sur cette pensée en se promettant d'être froide avec +Philippe afin d'éviter de nouvelles confidences, comme celle du soir +même qui venait de si fort l'impressionner.</p> + +<p>Le lendemain était un dimanche.</p> + +<p>Au fond du parc s'élevait une petite chapelle où mademoiselle de +Presles, fort pieuse, avait obtenu qu'un prêtre vînt dire la messe. Peu +d'amis étaient conviés à y assister. Le monument contenait en tout une +trentaine de prie-Dieu et de fauteuils, puis quelques bancs de chêne +pour les serviteurs. Dans la petite tribune de l'orgue on avait réservé +quatre sièges. C'est là que Magda venait se recueillir.</p> + +<p>Comme toutes les personnes qui commencent réellement à vivre au coucher +du soleil, bien souvent elle n'aurait pas entendu la<a name="page_091" id="page_091"></a> messe s'il lui eût +fallu apparaître déjà toute parée et correctement vêtue à dix heures, +heure matinale pour une noctambule. Elle avait choisi ce coin surélevé, +loin des profanes, où elle restait après la messe quand elle voulait +éviter les conversations amicalement banales de la sortie. Elle venait +là dans ses robes de maison, flottantes et enroulées de dentelles, les +bras nus cachés sous de longs gants. Parfois elle se mettait à l'orgue +et sa prière était une longue série de savantes harmonies qu'elle jouait +ou chantait tandis que le prêtre, tout bas, psalmodiait.</p> + +<p>Tanis aussi était un admirable musicien. Il ne refusait jamais de monter +auprès d'elle et, tandis qu'il tenait l'orgue, la voix mélodieuse de +Magda emplissait la chapelle. Toutes ces choses faisaient que les messes +de la Luzière étaient fort suivies et que bien des gens tenaient à grand +honneur d'en être les rares fidèles privilégiés.<a name="page_092" id="page_092"></a></p> + +<p>Or, ce dimanche-là, Magda, en se levant se découvrit au cœur une +telle paix, qu'elle se promit de chanter à la messe. Elle fit prier +Tanis de vouloir bien tenir l'orgue. Comme elle en donnait la +commission, sa femme de chambre vint lui dire que M. Leprince-Mirbel +était arrivé le matin de bonne heure.</p> + +<p>—Monsieur a pris un bain, a déjeuné, puis est parti dans le parc en +donnant l'ordre de prévenir madame que monsieur verrait madame à la +chapelle à l'heure de la messe. Monsieur a bien recommandé de ne pas +déranger madame.</p> + +<p>—C'est bien, Pauline; alors qu'on ne demande rien à M. de Tanis.</p> + +<p>Sa joie tombait tout à coup. Son mari était là! Que s'était-il donc +passé pour qu'il vînt la voir? De temps en temps elle oubliait si bien +qu'elle était mariée, tant il lui était indifférent...<a name="page_093" id="page_093"></a></p> + +<p>Leprince-Mirbel aimait assez ces prises de possession, ne fût-ce que +pendant quelques heures, comme s'il voulait montrer à tous que lui seul +était le maître de la maison. C'était un homme faux et souple; il eût +été ravi de découvrir quelques petites infamies dans la vie des autres, +pour contrebalancer les siennes et prendre sa revanche.</p> + +<p>Magda, ce matin-là, se trouva particulièrement choquée de cette façon +d'agir. Peut-être, pour la première fois, regretta-t-elle de n'avoir pas +voulu une séparation judiciaire.</p> + +<p>Mirbel, devant ses amis et ses relations, prenait une attitude qui +horripilait sa femme: au lieu de rester le mari indifférent, +profondément égoïste et détaché qu'il était, ayant presque pour elle la +haine conjugale, la plus horrible de toutes les haines, il affectait, à +ces retours imprévus, de l'enthousiasme pour l'exquise personne qu'il<a name="page_094" id="page_094"></a> +semblait toutes les fois découvrir en elle: il s'extasiait sur sa +beauté, sur son charme, et lui faisait littéralement la cour, lui +baisant les mains avec extase; enfin, toutes choses qui pussent faire +dire aux naïfs, ignorant les dessous douloureux de la vie de Magda:</p> + +<p>«Quel étrange malentendu a pu les diviser? madame Mirbel n'est pas +juste. De quelle respectueuse tendresse il l'entoure, comme il semble +l'admirer et l'aimer! Après tout, il supporte bien des choses que vous, +que moi, n'aimerions pas à supporter; c'est décidément une femme un peu +fantasque. Mais lui, quel bon enfant, quel grand artiste! On doit +beaucoup pardonner aux grands hommes... Ils n'ont pas le cerveau +équilibré comme les nôtres.»</p> + +<p>Ah! pauvreté de vos cerveaux équilibrés, en effet, vous aveuglant sur +les pires souffrances du cœur! Gens rassis et vulgaires,<a name="page_095" id="page_095"></a> vous êtes +les enrégimentés de toutes les banalités et vos cœurs ne battent qu'à +l'abri du code; comment pourriez-vous comprendre les êtres pour qui +cette sublime parole du Christ renferme toutes les aspirations: «L'homme +ne vit pas seulement de pain...»</p> + +<p>Sans se rendre compte bien exactement de ce qu'elle éprouvait, il parut +douloureux à Magda, ce matin-là, de voir son mari. Ses pensées, si +doucement joyeuses tout à l'heure, se congelaient dans sa tête sous le +souffle de cette brutale réalité et semblaient y devenir des glaçons. +Elle se déprenait de l'existence. Tous ses bons projets pour ce jour +s'en allaient à vau-l'eau.</p> + +<p>Lentement, elle s'habilla.</p> + +<p>Dix heures sonnaient, lorsque, par un effort de volonté sur +l'envahissement de ces sensations pénibles, elle se décida à descendre +et se dirigea vers la chapelle.</p> + +<p>De l'allée solitaire où elle marchait, elle<a name="page_096" id="page_096"></a> voyait de loin l'avenue des +hauts tilleuls peuplés de gens se rendant à la messe.</p> + +<p>Des jeunes filles précédaient leurs mères de quelques pas et causaient +avec des jeunes gens. Magda pensait que le Devoir, cette convention +humaine qui varie selon les contrées et selon les milieux, les saisirait +comme elle, un jour, à la gorge, quitte à les étouffer. Les mères les +plus tendres, les plus dignes, les plus chastes, les pousseraient dans +les bras d'un homme entr'aperçu dans le monde, dont personne ne +connaîtrait la nature intime et vraie. Ils prendraient l'un et l'autre +l'assiduité de leurs relations pour de l'amour, et sur ces bases +fragiles se fonderait une nouvelle famille. Ah, l'âme étrangère qu'on +lie à son âme! Pourquoi, comment arrive-t-on à l'accepter? Magda se +souvenait d'amies à elle qui, le jour du mariage, la cérémonie terminée, +lui murmuraient, dans un affolement de tout<a name="page_097" id="page_097"></a> l'être: «J'ai peur... j'ai +peur... je t'en supplie, ne me quitte pas... ne me laisse pas seule!»</p> + +<p>A ces souvenirs, une mélancolie sans nom faisait dissoudre son cœur +dans une immense pitié d'elle-même et des autres. Elle se sentait +navrée.</p> + +<p>Son mari l'attendait sur un banc, près de la chapelle, causant avec +Tanis et Fugeret. Il se leva dès qu'il la vit, et, avec un empressement +voulu, se dirigea vers elle.</p> + +<p>—Bonjour, Magdeleine!—dit-il en lui baisant la main.—Vous êtes +ravissante, éblouissante de jeunesse et de beauté, ma chère! Prenez mon +bras et montons à l'orgue ensemble. J'ai promis des flots d'harmonie à +tante Rose.</p> + +<p>—Ne vous donnez pas cette peine, dit-elle en repoussant l'offre de son +bras; j'ai appris à marcher sans soutien... Me direz-vous, Henry, le +mobile qui vous a conduit<a name="page_098" id="page_098"></a> jusqu'ici? Je n'imagine pas que vous vous +soyez tout à coup passionné pour la campagne ou que ce soit le plaisir +de tenir l'orgue de tante Rose qui vous ait amené?</p> + +<p>—Et vous avez raison, madame,—interrompit Tanis, qui voulait faire +diversion.—Il s'agit d'un splendide voyage. Henry est appelé en Russie +et voudrait vous emmener pour vous faire assister à toutes les fêtes +qu'on lui réserve, vous présenter à la cour, où il sera reçu, et se +parer ainsi de votre gracieuse présence.</p> + +<p>—C'est pour cela que vous êtes venu? dit Magda. En vérité, je ne vous +comprends plus... mais nous voici arrivés... nous en reparlerons tout à +l'heure.</p> + +<p>Ils montèrent l'escalier tournant qui conduisait à la tribune. Magda, +accablée, s'agenouilla, voilant son visage de ses mains.<a name="page_099" id="page_099"></a></p> + +<p>Henry s'était mis à l'orgue, et, sous l'inspiration de son incontestable +talent, remplissait d'extase tous les cœurs.</p> + +<p>Magdeleine songeait. Elle avait aperçu brusquement le profil de Philippe +qui, placé contre une colonne, pouvait se tourner à demi sans être +remarqué. Son regard enveloppait la jeune femme. Lentement, elle inclina +un peu la tête, et lui, après ce salut furtif, il regarda vers l'autel. +Elle ne voyait plus que sa nuque émergeant du col; la petite pointe +noire des cheveux coupés ras faisait ressortir la blancheur mate de la +chair. Elle admirait la forme de cette tête si jeune dont les pensées, +sans doute, se reportaient vers celle qu'il aimait et qu'elle craignait +d'être malgré sa volonté de n'y pas croire. Son cœur de femme, broyé, +dupé, ce n'était pas cela qu'elle se sentait prête à offrir à Philippe, +mais tous les sentiments doux et tendres de maternité<a name="page_100" id="page_100"></a> qui y +sommeillaient. Une prière d'affliction éclosait en son âme, expirait sur +ses lèvres:</p> + +<p>—Seigneur, quelle joie prenez-vous donc à nous voir meurtris et +souffrants? quel crime avais-je commis pour que vous ayez permis que ma +vie fût ainsi brisée? Ne voyez-vous pas nos pleurs, n'entendez-vous pas +nos cris? La mort n'est pas le châtiment; cette existence misérable que +nous traînons en fait une récompense. Vous êtes un Dieu terrifiant et +implacable; vous prenez nos âmes et nos corps et les torturez sans merci +dans toutes les douleurs qui accablent la pauvre humanité! Si je +blasphème, ô Dieu! pardonnez-moi; pénétrez en mon être et voyez de +quelle misère morale se composent tous les instants de ma vie...</p> + +<p>Elle se sentait prête à pleurer. Elle écarta les mains de son visage; +encore une fois le regard de Philippe l'enveloppa. Elle eut un frisson +et s'interrogea:<a name="page_101" id="page_101"></a></p> + +<p>«Serait-ce donc vraiment moi qu'il aime?»</p> + +<p>Mais pour la seconde fois elle se convainquit que non. Son âge, d'abord; +n'avait-elle pas douze ans de plus que lui... Puis, pourquoi ne le lui +eût-il pas dit comme les autres? Les hommes n'ont point tant de +délicatesse et laissent voir rapidement le désir qui les pousse. De cela +elle était sûre par expérience; les plus fins agissent-ils autrement?</p> + +<p>Cette pensée pourtant l'effrayait. Elle qui, tout à l'heure, s'était +dit: «Quoi qu'il puisse arriver, je n'accompagnerai pas Mirbel en +Russie,» se sentait prête à y aller maintenant, pour fuir cet amour s'il +s'adressait à elle.</p> + +<p>Leprince-Mirbel, à ce moment, se pencha vers sa femme:</p> + +<p>—Magdeleine, voulez-vous chanter mon <i>O Salutaris</i>?</p> + +<p>Émue outre mesure par les idées qu'elle<a name="page_102" id="page_102"></a> venait de remuer, ne sachant +plus quel frein mettre au trouble qui l'assaillait, elle se réfugia dans +la sensation artistique qui lui était offerte, et, se levant, de sa voix +posée, ample et fraîche, elle dit le chant pieux.</p> + +<p>Les voûtes de l'église semblèrent vibrer et toutes les têtes se +retournèrent. Elle n'en vit qu'une, pourtant, au milieu de toutes: une +tête de Christ brun, aux grands yeux noirs, profonds, qui la contemplait +avec une expression d'infinie douceur.</p> + +<p>La messe s'acheva. Lentement, la chapelle se vidait. Leprince-Mirbel +quitta l'orgue et descendit. L'odeur de l'encens s'échappait par la +porte grande ouverte sous la tribune. De larges rais de soleil y +pénétraient et baignaient les marches de l'autel; le silence se faisait +dans l'église; le murmure des voix, dans le parc, allait s'éloignant...</p> + +<p>Magda secoua le recueillement qui l'envahissait<a name="page_103" id="page_103"></a> et descendit à son tour +au jardin. Sur un banc madame Danans l'attendait, causant avec Tanis.</p> + +<p>—Tu as chanté merveilleusement, chérie, s'écria Marie-Anne en +l'apercevant; ton mari vient de le proclamer avec un enthousiasme... +amoureux!</p> + +<p>—Brrr! Tais-toi, tu me fais frissonner! Ah! le personnage est malin; il +veut que j'aille en Russie avec lui et prépare l'entraînement.</p> + +<p>—Voulez-vous mon avis, princesse? dit Tanis. Eh bien, je me défie de ce +voyage. Quelle mouche le pique de vouloir vous emmener? Il doit y avoir +là-dessous une jolie traîtrise.</p> + +<p>—Peut-être... ma résolution est de l'accompagner pourtant!</p> + +<p>Marie-Anne et Tanis, d'un même élan, se levèrent et dirent:</p> + +<p>—Ce n'est pas sérieux?<a name="page_104" id="page_104"></a></p> + +<p>—Mais si, très sérieux.</p> + +<p>—Qui vous y pousse ou vous y entraîne?</p> + +<p>—Eh! le sais-je? Ne cherchez pas à comprendre mes raisons, mes amis, +sinon je réédite l'aphorisme célèbre: «Le cœur a ses raisons que la +raison ne comprend pas.» Vous souriez, Tanis: je ne me reprends pas à +aimer mon mari, comme vous m'en avez souvent menacée. J'ai besoin de +faire changer d'air à mes idées, j'ai besoin aussi que vous me +regrettiez un peu,—dit-elle en souriant.—C'est peut-être une +coquetterie... Les coquetteries de cœur ne me sont-elles pas permises +avec vous? Enfin j'y suis décidée.</p> + +<p>—Et tante Rose? interrogea madame Danans.</p> + +<p>—Tante Rose se passera de moi pendant quelques semaines; cela la +reposera de sa «fantasque», comme elle m'appelle souvent... Ah, quelle +fête au retour, mes amis!<a name="page_105" id="page_105"></a> Consentez bien vite tous deux à ce départ +pour que je n'aie aucun regret, sinon je ne vous aime plus!</p> + +<p>Elle se mit entre eux et glissa ses bras sous les leurs, les rapprochant +ainsi d'elle en un geste de resserrement câlin.</p> + +<p>Marie-Anne et Tanis ne dirent plus rien contre son projet. Ils parlaient +d'autre chose en arrivant devant le perron.</p> + +<p>Mademoiselle de Presles avait retenu à déjeuner madame Montmaur et son +fils. Henry ayant entraîné les hommes à la salle de billard y commençait +une partie, faisant mille folies, des plaisanteries de rapin, des farces +de clown, qui amenaient des sourires sur les lèvres de ces messieurs.</p> + +<p>La cloche du déjeuner sonna. Le repas fut animé, grâce à Mirbel qui +raconta d'amusantes histoires de coulisses. Après le déjeuner, chacun se +dispersa; alors Magdeleine retint son mari dans la bibliothèque<a name="page_106" id="page_106"></a> et lui +demanda pourquoi il désirait l'emmener en Russie.</p> + +<p>—Ma chère, uniquement pour ce que vous a dit Tanis. Vous avez toujours +désiré faire ce voyage; on va monter trois de mes œuvres au grand +théâtre de Saint-Pétersbourg; je sais les enthousiasmes, les réceptions, +les fêtes qui m'y attendent, et c'est par simple courtoisie que je suis +venu vous demander de les partager. Et puis, je ne serais pas fâché de +vous voir, une fois par hasard, participer à cette gloire dont vous +semblez faire fi... Un peu d'orgueil de ma part se mêle à tout cela; je +veux que vous arriviez à apprécier l'artiste, peut-être alors +arriverez-vous à excuser, à estimer l'homme.</p> + +<p>—Cela jamais! dit-elle; vous avez mon admiration comme artiste, mais +mon mépris tout entier reste attaché à l'homme.</p> + +<p>—Vous êtes dure, ma chère! vous oubliez que l'homme que vous méprisez +vous estime<a name="page_107" id="page_107"></a> assez, lui, faisant une large part à vos entraînements... +cérébraux... pour n'avoir jamais douté de vous, malgré ce qu'on a pu lui +dire, et qu'il tolère son rôle de mari berné... Ne vous révoltez pas, je +vous prie!... La foule pense ainsi et ne se donne pas la peine +d'analyser la complexité et le fin des fins d'une nature comme la vôtre. +Donc, qu'il ne soit plus question entre nous de mépris, car le mien +pourrait vous être tout acquis en voyant, autour de vous, cette cour +d'amour.</p> + +<p>—Ah! monsieur, taisez-vous!... vous n'avez ni cœur, ni loyauté!... +Cette situation, n'est-ce pas vous qui l'avez créée? et cette liberté +que vous m'avez rendue pour vous faire plus libre, à quel prix l'ai-je +recouvrée?</p> + +<p>—Ma chère, si toutes les femmes quittaient leur mari pour cause +d'infidélités, même souvent renouvelées, il n'y aurait pas un<a name="page_108" id="page_108"></a> ménage +uni dans le monde. Sur cela le premier devoir d'une femme est de fermer +les yeux.</p> + +<p>—Oui, si le mari conserve le respect de sa femme. Mais ce n'est point +votre cas: les hommes comme vous sont des dissolvants... et puis il ne +s'agit pas des autres et de ce qu'ils peuvent penser, il s'agit de vous +et de moi... Au reste, votre délicatesse ne saura jamais s'entendre avec +la mienne; j'accepte de vous accompagner, c'est là tout ce que vous +voulez, je pense? N'en parlons donc plus et continuons de vivre, l'un +envers l'autre, comme par le passé.</p> + +<p>—Je vous remercie, Magdeleine...</p> + +<p>—Ce n'est même pas la peine. Il me plaît de faire ce voyage et vous +entrez pour si peu dans ma détermination que, vraiment, vous n'avez pas +à m'en remercier.</p> + +<p>Leprince-Mirbel lui jeta un terrible regard de haine et sortit.<a name="page_109" id="page_109"></a></p> + +<p>Magda en fut frappée; ce regard ne correspondait pas aux intentions +qu'il venait d'exprimer si doucereusement. Elle se demanda quel mobile +l'avait poussé à faire cette démarche auprès d'elle. Un doute lui vint. +Certainement, ce n'était pas l'unique désir de lui faire partager ses +ovations et sa gloire... Quoi, alors?</p> + +<p>Elle sortit de la bibliothèque et, ne voyant personne dans les salons ni +sous la haute futaie à droite de la maison, elle se dirigea vers le +Pavillon. Arrivée à la porte, elle frappa. Fugeret vint ouvrir. Ils +étaient là tous les quatre, lui, Tanis, Governeur, Biroy, occupés à se +désoler du départ prochain de leur chère Princesse.</p> + +<p>—Vous arrivez bien, mignonne,—dit Fugeret en l'introduisant.—Nous +sommes navrés et avons besoin de vous pour nous remonter le moral. Henry +est venu nous annoncer triomphalement votre acquiescement<a name="page_110" id="page_110"></a> à ce départ; +puis il a pris le bras de Danans et tous deux s'en sont allés dans le +parc, nous laissant ici, où nous poussons plaintes sur plaintes à propos +de ce fou consentement.</p> + +<p>—Eh bien, mes chers, quoique j'aie dit oui en toute sincérité, je ne +suis pas encore partie. Je soupçonne, dans le désir de mon mari de +m'emmener en Russie, une intention que je cherche en vain, des dessous +que je veux éclaircir. Aussi, est-ce à vous que je m'adresse pour percer +ce mystère et vais-je vous répéter mot à mot la scène qui vient de se +jouer à la bibliothèque entre Henry et moi.</p> + +<p>Après qu'elle l'eut dite, sans oublier le regard haineux que son mari +lui avait jeté en la quittant, Tanis se leva et, marchant de long en +large dans la vaste pièce, reprit:</p> + +<p>—Il y a, certes, quelque chose là-dessous, mais quoi? et sur quelle +piste se lancer?<a name="page_111" id="page_111"></a> Mirbel se défie de nous et le semblant d'amitié qu'il +nous témoigne ne nous a jamais fait illusion. Nous l'effrayons même un +peu, je crois. Donc, agissons vite et, discrètement, fouillons sa vie; +c'est le plus sûr moyen d'arriver au but. Ce que nous allons +entreprendre là n'est ni avouable ni joli, mais Vous avant tout. Et +d'abord, comme il m'a invité à dîner ce soir avec lui à Paris, j'irai, +bien que j'aie refusé. Je vais rattraper habilement cela. Danans aussi +peut nous servir, lui qui reste toujours à Paris. Toi, Biroy, tu ne +perdras pas de vue le beau sire. Ma chère Princesse, soyez sans +inquiétude: nous avons un mois devant nous; d'ici là, vous saurez à quoi +vous en tenir.</p> + +<p>Magda leur serra tendrement les mains:</p> + +<p>—Merci, mes amis... si je ne vous avais pas, que serait ma vie?... +Comme vous êtes dévoués et bons, comme je vous aime!<a name="page_112" id="page_112"></a></p> + +<p>—En bloc! c'est ça le malheur, le point noir de mon horizon!... Bon!... +vous souriez! ne me prendrez-vous donc jamais au sérieux?</p> + +<p>C'était Jean Biroy qui parlait. Dans un désespoir comique, il saisit son +paquet de pinceaux et les lança sur le sol, où ils s'éparpillèrent avec +un bruit sec qui se mêla aux rires de tous.</p> + +<p>Les nuages avaient disparu du front de leur Princesse; elle sortit avec +eux de l'atelier. Après avoir parcouru quelques allées du parc, ils se +divisèrent, les uns allant à la recherche de Mirbel et de Danans, les +autres accompagnant Magda jusqu'à la maison.<a name="page_113" id="page_113"></a></p> + +<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV</h3> + +<p>Sous le coup de sa préoccupation, madame Leprince-Mirbel ne songeait +plus au souci qui l'avait effleurée à propos de Philippe. Quinze jours +s'étaient passés depuis la visite d'Henry à la Luzière. Tanis y était +peu venu, tout à sa poursuite du secret à découvrir.</p> + +<p>Magda avait profité de l'absence de ses artistes pour inviter ses «gens +du monde». Cette existence agitée et vide, forcément distrayante, +l'obligea à quitter pour un temps sa manière de vivre «en dedans», de +s'analyser,<a name="page_114" id="page_114"></a> de s'étudier, comme il lui était habituel. C'était le +dernier jour de mondanité à outrance, Tanis et Biroy ayant écrit qu'ils +avaient découvert une piste, qu'ils allaient l'approfondir et que, dans +deux ou trois jours, ils reviendraient à la Luzière reprendre leur bonne +vie d'étude et de causerie.</p> + +<p>Bien que presque chaque jour Philippe Montmaur passât la soirée avec +Fugeret et ces dames, il n'eut plus l'occasion de se trouver en +tête-à-tête avec Magda. Elle-même, dans l'énervement où la tenait cette +recherche qu'elle avait ordonnée, ne prêtait plus grande attention aux +sentiments qui faisaient agir le jeune homme et le dominaient.</p> + +<p>Philippe aimait pour la première fois. Il aimait de cet amour qui grise +les hommes d'une ivresse d'âme laissant loin derrière elle la seule +sensualité. Son cœur juvénile<a name="page_115" id="page_115"></a> découvrait d'étranges jouissances dans +la contrainte qu'il s'imposait; il chérissait son martyre et s'abreuvait +des moindres joies jusqu'à l'enivrement.</p> + +<p>Aimer, c'est atteindre un certain degré de folie; l'amour, en dehors du +désir brutal, donne une exaltation sentimentale qui ne se rencontre +guère que chez les êtres jeunes. De trente à cinquante ans les hommes +ont acquis une expérience qui leur permet de discuter leurs actions. +Dans l'intrigue qu'ils nouent, ils cherchent à se ménager une commodité, +des avantages moraux; enfin, ils prévoient. Ils se font honneur de cette +prévoyance sans se douter qu'elle paralyse les plus vifs élans de +l'amour. Quelle femme ne s'en révolterait, alors que son cœur s'ouvre +à cette force inconnue, si douce et si grande, alors que sa chair +éveillée aspire à des sensations violentes?</p> + +<p>En amour, pour être excusable des troubles<a name="page_116" id="page_116"></a> que l'on cause, il faut +atteindre à une certaine extravagance; il faut s'anéantir, s'abîmer, +souffrir, adorer. Ces douloureux états bouleversent délicieusement; +c'est un mal qui n'a pas besoin de culture: il naît sans préparation +dans les ronces d'une terre abandonnée aussi bien que parmi les fleurs +d'un sol fertile; c'est le mal suprême; il est craintif et cependant il +enhardit les âmes; il verse les grâces mystérieuses que l'imagination +lui demande, pare les êtres et les choses: «Qui aime sait, qui aime vit, +qui aime se dévoue, qui aime est heureux, et une goutte d'amour, mise +dans la balance avec tout l'univers, l'emporterait...» Et c'est tant pis +si les hommes, poursuivant l'amour toute leur vie, ne l'obtiennent +jamais que d'une manière imparfaite qui fait saigner leur cœur.</p> + +<p>Philippe passait par cette phase magique<a name="page_117" id="page_117"></a> et le bouleversement qu'elle +lui causait l'empêchait de hâter les événements d'un mot, d'un geste. +Vivant auprès de son idole il s'abîmait dans ce chaste culte qui ravit +le cœur, le caresse, le console, le grandit. Son âme adolescente +avait encore ces pudeurs qui font des jeunes hommes, des êtres +d'élection dont l'esprit abonde en poésies, en espérances, faibles +félicités pour les gens blasés, mais qui recèlent de vrais bonheurs pour +les natures simples.</p> + +<p>Qu'importait que Philippe se déclarât ou non? il possédait +l'irrésistible fluide; sans qu'il en eût conscience, sa seule présence +en imprégnait Magda. Pourquoi se fût-il servi du trésor des confidences +et eût-il révélé sans pudeur la beauté de son invisible rêve? Chacun des +jours écoulés ne lui devenait-il pas un précieux auxiliaire? La seconde +jeunesse prête à fleurir en Magdeleine la lui livrait toute, car c'est +pour les femmes<a name="page_118" id="page_118"></a> une éclosion dangereuse, et bien des vertus éprouvées y +succombent.</p> + +<p>La jeune femme n'avait pas le sentiment de ce danger; peut-être se +fût-elle inquiétée de Philippe s'il était resté sans venir, mais elle le +sentait près d'elle, en pensée comme en action. Il semblait être entré +dans sa vie et, cela, sans l'effort d'intelligence qu'elle avait dû +faire pour y entraîner ses autres amis. Tout s'était passé entre elle et +lui par instinct, sans qu'une apparente volonté y participât; fidèle, +recueilli, presque froid, il était là toujours, et si détaché de tout ce +qui n'était pas sa pensée secrète que c'était, pour Magdeleine, un +enchantement de l'avoir auprès d'elle.</p> + +<p>La veille du jour où Tanis devait apporter le résultat de ses +recherches, Fugeret, tante Rose, madame Danans, Philippe et Magda +causaient assis sous la haute futaie, tant l'air était chaud, tant la +nuit était calme,<a name="page_119" id="page_119"></a> et ils jouissaient de l'obscurité reposante.</p> + +<p>—Philippe, disait Marie-Anne, vous n'avez pas changé depuis votre +enfance. Nous étions du même âge et je me souviens que mon cœur de +petite fille fut conquis par vous un jour que nos amis, ne voulant pas +jouer avec un enfant mal vêtu, vous avez pris sa défense et remis à leur +place tous ces bambins dédaigneux. J'avais bien huit ou neuf ans. Vous +m'êtes apparu comme un héros bienfaisant et m'avez littéralement +extasiée!</p> + +<p>—Eh bien, je suis resté le même, Mie-Anne. Il ne me faut aucun décor +pour juger apprécier, aimer. Je suis «celui dont le cœur ne demande +qu'un cœur», et qui ne désire «ni parc à l'anglaise, ni opera seria, +ni musique de Mozart, ni tableau de Raphaël, ni éclipse de lune, ni même +un clair de lune, ni scènes de roman, ni leur accomplissement», comme +dit Jean-Paul. Un<a name="page_120" id="page_120"></a> grand luxe ne peut augmenter en rien l'infini d'un +sentiment pur et abstrait, si je l'éprouve. Ces petites choses mondaines +s'anéantissent dans une disproportion telle, étant donné mon état d'âme, +que je n'y prête aucune attention.</p> + +<p>—Quoi, nulle vanité, nul orgueil de vous ou de vos amis?... interrogea +Magda.</p> + +<p>—Nulle vanité? peut-être! Je n'ai pas la vanité des choses extérieures, +j'ai celle de l'âme. Je ne veux rien de banal pour mon cœur ni pour +mon esprit. Mais qu'importe que l'ami supérieur de mon choix monte en +omnibus ou en huit-ressorts? Si jamais je regrette qu'il aille en +omnibus, ce n'est que pour lui.</p> + +<p>—Et l'ambition, jeune homme, cette sorte de vanité et d'orgueil réunis, +qu'en faites-vous? s'écria Fugeret.</p> + +<p>—L'ambition?... Avec notre vie humaine si misérablement courte, je ne +puis lui<a name="page_121" id="page_121"></a> trouver sa raison d'être. Dans notre siècle, on change de +grands hommes et de génies avec une rapidité vertigineuse. La gloire de +l'homme célèbre me fait pitié. Je suis un sage, Docteur, grâce peut-être +aux quarante mille livres de rente de ma mère. Je n'ai qu'une ambition, +non point cérébrale, celle-là, mais toute de cœur. Je voudrais que la +femme que j'aime sût voir la grande simplicité de mon âme et la +délicatesse, la fidélité, la vénération, le respect avec lesquels je +l'aime. Cette ambition seule, entre toutes, est mon désir, ma vanité, +mon orgueil... Je suis un sentimental, cher Docteur, non un intellectuel +comme vous autres.</p> + +<p>—Bigre! mon garçon, comme vous nous traitez! mais moi, j'ai aimé... et +d'un amour des plus sublimes, s'il vous plaît! Défiez-vous, Philippe: la +raison a parfois la vue bornée par une grande passion; c'est le<a name="page_122" id="page_122"></a> bandeau +symbolique. Un jour, vous découvrirez que vous n'étiez ni ambitieux ni +vaniteux, que parce que vous aimiez, et vous deviendrez l'un et l'autre +alors que vous n'aimerez plus.</p> + +<p>—Docteur, vous ne me persuaderez pas, je suis un simple... hélas! si +simple qu'il me manque l'art de persuader et d'exprimer ce qui se passe +en moi pour celle que j'aime. Me faudra-t-il abandonner l'espoir de la +convaincre? L'amour entre nous surgira peut-être tout à coup +raisonnablement, mot terrifiant, mais qui doit vous expliquer que ce +sera l'élan secret, sage et fougueux de nos deux âmes. Dans une minute +elles fusionneront à l'ardeur de désirs exaspérés, et cela sans que son +esprit fin et éclairé puisse y apporter aucune résistance. J'attends, +fou d'angoisse, ce jour divin, sans savoir le hâter d'une heure. Au +reste, une longue attente est<a name="page_123" id="page_123"></a> presque une jouissance; cet amour est le +moteur de mes actions, et ma vie entière n'est qu'une série +d'aspirations vers elle.</p> + +<p>—Et vous croyez qu'elle ne voit pas que vous l'aimez, cette femme? dit +Marie-Anne.</p> + +<p>—Ah! je n'ose vous répondre... si elle m'entendait, ne me +trouverait-elle pas plein de lâcheté de montrer ainsi à nu mon cœur, +de ne pas réserver pour elle seule ces confidences?... Mais il est des +jours, des soirs, où je désespère... Je souffre, je souffre comme un +enfant et j'ai besoin de pleurer...</p> + +<p>Un sanglot s'étrangla dans sa gorge; il se leva et partit sous l'allée +sombre. Tandis que le bruit de ses pas s'éloignait, Marie-Anne prononça:</p> + +<p>—Pauvre Philippe, comme il aime!</p> + +<p>—Oui, murmura Magda, et l'amour est une joie douloureuse...<a name="page_124" id="page_124"></a></p> + +<p>—Ah! c'est vivre, cela, s'exclama le Docteur. Avoir son âge et aimer +ainsi? mais je donnerais toute ma science et dix ans de ma vie pour +prendre sa place. Il devait être bien beau en nous parlant tout à +l'heure, le matin!... Et dire que c'est peut-être à la femme de chambre +de sa mère que ces mélopées s'adressent!</p> + +<p>—Oh! Docteur! s'écrièrent, indignées, les deux femmes.</p> + +<p>—Vous voilà bien, mesdames! mais quand une femme de chambre est jolie, +elle est femme, pour nous, au même titre que vous. Qu'est-ce qui lui +manque?... L'argent? on n'a qu'à lui en donner... avec les meubles. La +conversation? On lui dit de se taire... Vous riez, mes belles dames; le +fait est que nous voilà loin du sublime et idéal amour de Philippe... +Cristi! Demain, je lui donne le conseil de se déclarer, et carrément.</p> + +<p>—Vous aurez tort, cher, dit Magda.<a name="page_125" id="page_125"></a> Sa folie est plus sage que votre +sagesse... L'amour qui se tait fait peut-être plus de chemin que l'amour +qui parle. Le silence est éloquent, et la joie d'aimer en secret a aussi +ses douceurs.</p> + +<p>—Quelle amoureuse subtile vous auriez faite!</p> + +<p>—Oui... mais je n'ai su être qu'amie... Allons au salon, le thé doit +être servi.</p> + +<p>Tous trois se dirigèrent vers la maison; ils y retrouvèrent Philippe. +Marie-Anne se mit au piano et joua une berceuse de Chopin, pendant que +Magda versait le thé dans les tasses. Philippe s'approcha pour lui +aider; leurs mains involontairement se frôlèrent. Magda en eut une +secousse; Philippe murmura: «Oh pardon!» d'une voix encore émue des +confidences qu'il avait faites sous les aulnes.</p> + +<p>Confus tous deux du remuement qui se produisait en leurs âmes, ils +furent, elle<a name="page_126" id="page_126"></a> effrayée, lui heureux et troublé par l'éloquence du geste +banal commis à leur insu, et du retentissement que mettait cet +effleurement en leur cœur.<a name="page_127" id="page_127"></a></p> + +<h3><a name="V" id="V"></a>V</h3> + +<p>Le lendemain, Tanis, Governeur, Biroy arrivèrent. Les nouvelles +recueillies étaient précises. Leprince-Mirbel avait beaucoup poussé et +patronné quelques mois auparavant une jeune Espagnole d'un grand talent, +dont il était l'amant, et qui venait, sur ses instances, d'être engagée +en Russie pour chanter les œuvres qu'on lui demandait.</p> + +<p>Mercédès Dalmaros, qui appartenait à une honorable famille, tenait à +garder au moins les apparences d'une tenue irréprochable. Elle attachait +une grande importance à ce<a name="page_128" id="page_128"></a> qu'on la traitât en fille du monde. Partir +pour la Russie seule avec sa mère et Leprince-Mirbel, c'était, même avec +un but artistique, prêter à la médisance. Puis, arrivée à Pétersbourg, +comment empêcher le compositeur, très épris d'elle, de faire des +imprudences? Aussi, avec un calme parfait avait-elle décidé que madame +Leprince-Mirbel devait accompagner son mari. Le maître, obligé à une +tenue plus correcte, sa femme étant là, serait facilement dressable et +maniable. Mercédès se voyait déjà, sous ce double patronage, reçue en +haut lieu et gardant une auréole favorable à ses projets d'avenir.</p> + +<p>Avec une grande finesse, un grand art de comédienne, elle sut faire +accepter ce projet à Mirbel qui eût été capable de bien d'autres petites +infamies pour satisfaire un moindre caprice. Il ne s'agissait plus que +d'obtenir de la jeune femme qu'elle accompagnât son mari.<a name="page_129" id="page_129"></a></p> + +<p>Il était donc venu à Yerres, puis était rentré à Paris enchanté de la +réussite de son ambassade. Mercédès eut une telle joie du succès de sa +combinaison que, perdant son habituelle prudence, elle parla plus qu'il +n'eût fallu de ce voyage à trois, madame Dalmaros ne comptant que fort +peu, accompagnant sa fille à titre de porte-respect, mais sans en +imposer beaucoup à la galerie.</p> + +<p>Les potins de coulisses sont les plus rapides d'entre tous les potins. +Ce ménage désuni des Mirbel, remis à neuf par la maîtresse régnante, +provoqua toutes sortes de quolibets d'un goût douteux de la part de +mesdames les cantatrices, voire de mesdames du corps de ballet.</p> + +<p>Tanis et Biroy, hôtes assidus des deux foyers, furent vite informés de +la combinaison Dalmaros. Pour mieux juger la chose et ne s'en pas tenir +aux seuls bruits qui couraient, ils se firent présenter à la chanteuse<a name="page_130" id="page_130"></a> +qui joua, pour eux, vis-à-vis du maître, la comédie de l'ingénue +calomniée. C'était une superbe créature. Elle voulut les séduire et y +parvint à moitié. Mais un jour que Mirbel les avait emmenés dîner chez +madame Dalmaros, il feignit, vers minuit, de partir avec eux et +s'étendit plus longuement qu'il n'eût fallu sur le «Eh bien! chère +enfant, quand vous verrai-je?» ce qui parut un peu louche aux amis de +Magda.</p> + +<p>Ils se laissèrent conduire par le compositeur jusqu'à leur cercle. +Mirbel, les talons à peine tournés, fut habilement suivi par eux. Ils le +virent remonter avec prestesse le boulevard Malesherbes et arriver +furtivement au petit hôtel que la diva habitait dans une rue avoisinant +la place, y rentrer en maître, c'est à-dire sans sonner, mais avec une +clef qu'il tira de sa poche.</p> + +<p>La preuve était faite. Ils dirent simplement ces choses à Magda. +Celle-ci ne se<a name="page_131" id="page_131"></a> souciant pas de servir de paravent à la belle Mercédès, +écrivit à son mari qu'elle renonçait au voyage projeté, se sentant trop +souffrante pour l'entreprendre.</p> + +<p>Mirbel écuma en lisant cette lettre. Il courut d'un bond chez Tanis qui, +prévoyant l'orage, avait eu l'esprit de rentrer à Paris avec ses amis. +Du mieux qu'ils purent ils calmèrent le musicien, parlèrent de la santé +très délicate de Magdeleine; mais l'autre rugissait:</p> + +<p>—C'est honteux! Pour me jouer ce tour infâme, croit-elle donc que +Mercédès est ma maîtresse? Pauvre Mercédès... Elle si pure, si +chaste!... pas un amant, mon cher!... pas un, vous m'entendez?... pauvre +belle chère enfant!</p> + +<p>Puis, il courut à Yerres. Entre lui et Magda, une scène terrible eut +lieu et se termina par d'injurieuses menaces:</p> + +<p><a name="page_132" id="page_132"></a>—Vous n'avez pas le droit,—hurlait-il, dans un paroxysme de rage,—de +soupçonner cette jeune fille... Elle est pure, je l'affirme... Mais +prenez-y garde et veillez sur vous-même: si jamais je découvre la +moindre faute dans votre vie, la moindre, entendez-vous? la moindre... +Eh bien, je vous tue comme un chien, comme une bête malfaisante et hors +nature que vous êtes! J'en ai assez d'être continuellement humilié et +bafoué par vous! J'aspire à cette vengeance, je vous le jure!</p> + +<p>Les regards fixes, pleins de folie, le visage congestionné, il s'avança +la main levée sur Magda; elle jeta un cri et Mirbel sortit en faisant +claquer la porte sans avoir accompli son acte de brutalité.</p> + +<p>Magda, révolutionnée par cette horrible scène, en devint malade. +Marie-Anne, émue comme elle, ne pouvait croire que Leprince-Mirbel fût +l'homme grossier dont elle avait, de sa chambre, entendu les injures.<a name="page_133" id="page_133"></a></p> + +<p>—Divorce, ma chérie, divorce. Certes, en principe, je ne suis pas pour +ce mode de liberté reprise, mais devant la canaillerie de ce monsieur, +tu n'as que cela à faire.</p> + +<p>—Hélas! le puis-je? Tante Rose en mourrait, ce serait un déshonneur +dans sa vie. Elle croit en Dieu avec son cœur. Jamais cette pensée de +divorce ne pourra pénétrer en elle. Quand j'ai rompu avec mon mari, elle +acceptait la séparation, la désirait même. Mais, en outre qu'il me +répugne d'étaler devant un tribunal, avec pièces à l'appui, les plaies +secrètes de mon âme, serait-ce une solution?... Qu'importent d'ailleurs +les menaces de mon mari! ma vie est si pure, «quoi qu'on +die»,—ajouta-t-elle en souriant,—qu'il peut me menacer sans que je +songe à trembler. Va, tout passe, et nous passons comme tout... Vivons +au jour le jour, sans nous tourmenter d'un avenir qui nous appartient si +peu.<a name="page_134" id="page_134"></a></p> + +<p>Plus impressionnée qu'elle ne l'avouait, elle s'isola quelques jours +dans sa chambre. Marie-Anne lui fit alors hâter son départ pour Royat.</p> + +<p>Un des premiers jours de juillet, Magdeleine, encore mélancolique, +partit avec ses amis Tanis et Fugeret, ayant à peine revu Philippe qui, +navré de la savoir souffrante, activait lui-même le départ de son amie +en faisant ses courses à Paris, pour les préparatifs du voyage.</p> + +<p>A peine installée au Grand-Hôtel, Magdeleine se mit à courir les +merveilleux environs de la gentille ville accrochée aux flancs de la +montagne. Il y avait huit jours qu'elle prenait les eaux et en +ressentait déjà l'effet bienfaisant, lorsque Marie-Anne Danans vint +habiter sa propriété de Fontana.</p> + +<p>Attiré par la présence de Fugeret, de Tanis et de Governeur, celui-ci +arrivé la veille, Danans avait consenti à venir y demeurer<a name="page_135" id="page_135"></a> le mois que +durerait la cure de Magda. Dès le matin, il se rendait à Royat à cheval +et ne quittait plus les trois hommes. Sans en rien dire, Marie-Anne +souffrait de la constante désertion de son mari. Cette souffrance fut +devinée par Magda; un jour, elle lui dit:</p> + +<p>—Écoute, chérie, je fais presque tout mon traitement le matin, à +l'exception d'un verre d'eau que je dois boire dans l'après-midi. Le +séjour à l'hôtel, bien que je m'isole de la foule et que nous dînions +tous dans une salle réservée, m'excède et m'ennuie. Peux-tu me recevoir +chez toi et y loger aussi ces messieurs? Alors nous bouclons nos malles +et l'invasion de ton <i>home</i> a lieu dès demain, si tu veux? Pourvu qu'une +de tes voitures puisse me mener aux sources le matin, je te sacrifie le +verre d'eau de l'après-midi.</p> + +<p>Marie-Anne, transportée de joie, serra Magda sur son cœur.<a name="page_136" id="page_136"></a></p> + +<p>—Ah chère, que tu es bonne et délicate! Tu me combles d'aise en me +proposant cela. Si, grâce à toi, Paul pouvait arriver à aimer ma vieille +maison de famille! Je bénis ta pensée. Il y a, dans notre grand manoir, +quatorze chambres disponibles, viens en choisir pour chacun et que dès +demain notre douce vie commence; tous les matins, en une demi-heure à +peine, la voiture te mènera à l'établissement thermal, et rien ne sera +plus facile que d'y revenir l'après-midi pour ce verre d'eau à +reprendre. Comme tu me rends heureuse!</p> + +<p>Le lendemain, en effet, le déménagement eut lieu. Ces messieurs se +montrèrent enchantés d'un arrangement qui les soustrayait à la curiosité +provoquée par leur notoriété. Quant à Danans, il ne comprit rien à la +migration, mais remplit avec une grâce parfaite ses devoirs de maître de +maison.<a name="page_137" id="page_137"></a></p> + +<p>Chaque matin à neuf heures, Magda partait avec ceux d'entre eux qui +prenaient les eaux. Arrivés au parc, chacun se dispersait, qui pour la +douche, qui pour le bain. On se croisait ensuite aux buvettes et, à onze +heures et demie, après s'être reposé un moment en écoutant le concert, +on remontait en voiture pour arriver vers midi, frais et dispos, à +Fontana où chacun prenait place à table dans la vaste salle, de +plain-pied avec le jardin.</p> + +<p>La maison s'élevait sur un large plateau, et les bois dont elle était +environnée dégringolaient la colline d'une façon pittoresque, jusque sur +la route descendant au vieux village de Royat. La Tiretaine, cette jolie +petite rivière cascadeuse, longeait la propriété. De la fenêtre de sa +chambre, Magda apercevait un océan de sombre verdure et, à l'horizon, +les plaines immenses de la Limagne, semées de petits villages à +l'aspect<a name="page_138" id="page_138"></a> blanc, tachetés de toits en tuiles rouges. Au milieu, formant +un groupe serré, Clermont-Ferrand avec sa cathédrale dominait le paysage +et, à gauche, se dressait le Puy-de-Dôme, tout vert, avec les jeunes +bois qui l'entourent comme d'une ceinture.</p> + +<p>Magda jouissait de cette vue admirable; presque chaque jour après le +repas, elle montait pour faire la sieste. Enveloppée d'un peignoir, +étendue sur la chaise longue que sa femme de chambre plaçait tout près +d'une des fenêtres, elle rêvait là, doucement alanguie, devant l'immense +et calme horizon.</p> + +<p>Jamais elle ne s'est sentie si heureuse. Sa vie semble prendre à la +terre un peu de son recueillement. Aucun bruit humain ne lui arrive; +elle peut croire ces villages morts. Seuls, le chant des oiseaux et le +tapage du ruisseau chutant et butant contre les pierres et les rochers +qui l'enserrent, mettent un<a name="page_139" id="page_139"></a> sentiment de vie végétative autour de la +maison.</p> + +<p>Elle reste ainsi des heures et des heures, une pensée s'éveillant de +temps en temps dans son esprit, sans enchaînement, sans heurt, suscitée +par l'inaperçu des choses. Elle cherche à analyser ce qui ne lui semble +plus être elle, mais bien un dédoublement de soi allant jusqu'à +l'extériorité complète. Grise de subtilité, comme d'autres sont grises +d'éther ou de morphine, cette surexcitation cérébrale l'amène à +résoudre, dans le calme de la nature, de hauts problèmes de sentiment. +Elle en arrive à mépriser la banalité des existences qui s'agitent +là-bas, dans les petites maisons blanches, aux toits rouges, immobiles +et immuables parmi la verdure des plaines baignant dans l'infini bleu du +ciel.</p> + +<p>Elle songe que les actes les plus importants de la vie sont le plus +souvent décidés<a name="page_140" id="page_140"></a> par un hasard; que c'est la coutume qui tient lieu de +frein aux instincts; elle pense comme Montaigne: «Quelle vérité est-ce +que ces montagnes bornent, mensonge au monde qui se tient au delà?»</p> + +<p>Dans cet état très particulier, Magda n'était plus susceptible d'être +conquise par la force intellectuelle d'un être; elle l'aurait su déjouer +par des raisonnements pleins d'expérience philosophique; mais un amour +simple, humain, ne la trouverait-il pas sans défense? Alors qu'elle +planait dans d'immatérielles sensations, ne serait-elle pas vaincue par +celui qui ne verrait en elle rien autre chose qu'une femme?</p> + +<p>Sur ces entrefaites, un matin, au déjeuner, madame Danans annonça +l'arrivée de madame Montmaur, de Philippe, ainsi que de madame de Nérans +et de sa jeune fille Christiane. Elle s'excusa auprès de ses hôtes de la +venue de ces deux dames qui allait<a name="page_141" id="page_141"></a> rompre fatalement le grand charme de +leur intimité. «Mais, leur dit-elle, je ne savais pas que vous viendriez +à Fontana et comme chaque année je reçois ces anciennes amies de ma +famille, il m'eût été bien difficile de reprendre mon invitation.»</p> + +<p>Les excuses de l'aimable femme firent sourire ses amis. Ils convinrent +que chacun à tour de rôle se dévouerait pour tenir compagnie à madame +Montmaur. Quant à madame de Nérans, sympathique à tous, son séjour à +Fontana avec sa fille, radieuse dans ses quinze ans, était plutôt un +élément de joie. Il fut décidé que le jour où l'on se sentirait las de +sagesse, on en appellerait au dévouement de madame de Nérans en la +préposant d'office à la garde de la sévère madame Montmaur, tandis que +les autres se réuniraient en cachette, dans le petit salon attenant à la +chambre de Magda, pour faire des débauches de sophismes et d'analyse.<a name="page_142" id="page_142"></a></p> + +<p>Madame Danans alla seule au-devant des voyageurs à la gare de Clermont. +Magdeleine, en entendant de sa chambre la voiture s'arrêter devant le +perron, se hâta de descendre. Elle trouva madame Montmaur froide envers +elle, mais Philippe lui sembla étrangement ému.</p> + +<p>—Vous êtes encore pâle, madame; votre traitement vous fatigue +peut-être? interrogea-t-il en la voyant.</p> + +<p>—Non, je me porte merveilleusement, au contraire. Je suis un peu de la +nature de ces femmes qui ont un corps de fer dans une enveloppe +d'apparence délicate: fausse malade, fausse maigre, fausse belle! Je +suis le roseau de La Fontaine, flexible et résistant. Ces eaux de Royat +sont exquises, d'ailleurs; vous verrez quelle joie c'est que le bain...</p> + +<p>Mais subitement elle s'arrêta, envahie d'une subtile pudeur, n'osant +révéler les sensations délicates que lui procurait le<a name="page_143" id="page_143"></a> bain. Ne +serait-ce pas éveiller l'image de sa nudité que de parler de cette eau +qui court et bouillonne autour de son corps, le rend tout rose à fleur +d'épiderme, et le recouvre de perles translucides comme celles dont le +champagne constelle les grains de raisin plongés dans une coupe?</p> + +<p>Elle dit donc:</p> + +<p>—Ce traitement est si délicieux, si réconfortant que je me sens une +force à soulever des montagnes.</p> + +<p>Tous sourirent de cette présomption et ils projetèrent une excursion +pour le lendemain, jusqu'au sommet du Puy de Dôme.</p> + +<p>Jamais, en effet, Magda n'avait eu tant de vigueur. Elle s'était remise +à jouer au tennis avec une ardeur étonnante. Elle semblait redevenir +jeune fille et son visage reprenait des rondeurs enfantines.</p> + +<p>En réalité la venue de madame Montmaur ne devait gêner qu'une personne: +Magdeleine.<a name="page_144" id="page_144"></a> Cette mère, guidée par un sûr instinct, dès quelle vit +naître l'amour de son fils, sentit la tranquillité de leur vie en commun +menacée. Ce garçon, si sévèrement élevé, échappait à sa direction depuis +qu'un mystère planait entre elle et lui. Madame Montmaur en fut d'autant +plus troublée qu'elle perdait un terrain où jusqu'alors elle avait cru +ses droits en sûreté; toutefois elle se rendit compte que la volonté de +madame Mirbel n'était pour rien dans cette dépossession.</p> + +<p>Depuis le jour où elle avait découvert le pourquoi des préoccupations +anormales de son fils, la mère eut beau espionner Magda, elle n'aperçut +nulle coquetterie, nulle provocation dans sa manière d'être envers +Philippe.</p> + +<p>Pour la première fois, cette femme résolue eut peur et fut prise d'une +sérieuse inquiétude pour les projets arrangés complaisamment<a name="page_145" id="page_145"></a> dans sa +tête, à l'insu de Philippe et sans se soucier de ses aspirations. Elle +prit Magda en haine et pourtant elle trembla devant Philippe en +constatant qu'elle ne pouvait rien contre les effets de cette grande +émancipation par l'amour.</p> + +<p>Les mères tendres abdiquent volontiers devant un fils devenu homme et +qu'elles sentent en quelque sorte leur être supérieur, non, toutefois, +sans qu'une larme s'échappe de leurs yeux à l'idée de perdre si tôt le +cher fruit dont vingt années de patience, de tendresse, de dévouement, +ont fait leur chef-d'œuvre humain; elles frémissent à l'idée qu'une +passion mauvaise pourra entraîner une vie si bien préparée; elles ont la +secrète terreur de l'inconnue qui passe et peut, à jamais, ruiner tant +de nobles espoirs... Mais elles savent aussi trouver dans leur cœur +l'indulgente faiblesse qui leur fait tout comprendre et tout pardonner.<a name="page_146" id="page_146"></a></p> + +<p>Madame Montmaur se sentit d'autant plus cruellement désappointée, en +voyant madame Mirbel installée chez les Danans, qu'elle ne s'attendait +pas à cette rencontre. Elle avait compté sur la présence de Christiane +de Nérans pour distraire Philippe et contrebalancer une influence +qu'elle jugeait néfaste; aussi sa désillusion fut grande et, dès le +premier abord, elle ne put se maîtriser au point de dissimuler sa +froideur.</p> + +<p>Philippe, avec une subtilité d'amoureux, ressentit vivement la sévérité +de cet accueil. Dans la crainte que Magda ne s'aperçût de l'attitude +hostile de madame Montmaur et ne s'en blessât, il résolut d'avoir un +entretien avec sa mère. Le soir même, en l'accompagnant à sa chambre, +avec une énergie dont elle ne le croyait pas capable, il aborda +nettement le sujet:</p> + +<p>—Ma chère mère, je tiens à vous demander de ne pas prendre des airs +aussi...<a name="page_147" id="page_147"></a> pincés... lorsque les hasards de la conversation vous +entraînent à parler avec madame Leprince-Mirbel...</p> + +<p>—Est-ce une leçon?</p> + +<p>—Non, certes, tout au plus un simple conseil.</p> + +<p>—Depuis quand une mère en reçoit-elle de son fils?</p> + +<p>—Mon Dieu, maman, ne vous perdez pas dans le fâcheux dédale des égards +qu'on vous doit! Je vous demande une chose simple, accordez-la-moi +simplement et tout sera dit.</p> + +<p>—En vérité, cette femme vous a déjà transformé; autrefois vous +n'eussiez pas osé me parler ainsi.</p> + +<p>—Ma mère, cette femme est mon amie. Je ne saurais souffrir que vous la +traitiez avec insolence.</p> + +<p>—Vous qualifiez d'insolence le recul d'une honnête femme devant une...</p> + +<p>—Ma mère!<a name="page_148" id="page_148"></a></p> + +<p>—Eh! êtes-vous le seul qui ignoriez sa vie? madame Mirbel fait parler +d'elle, elle a des...</p> + +<p>—Taisez-vous, ma mère, taisez-vous!</p> + +<p>Il s'était dressé si pâle, qu'effrayée elle se tut. Il reprit, animé +d'une sourde colère, en marchant, furieux, à travers la chambre:</p> + +<p>—Madame Mirbel est une honnête femme, je vous l'affirme et cette +affirmation doit vous suffire. Pourquoi lui faire un crime de ce que je +l'aime?... oui, je l'avoue, je l'aime au point de lui sacrifier ma +vie... La chère créature ne s'en doute même pas... Jamais, vous +entendez, jamais je ne lui ai parlé de mon trouble, de mes souffrances, +prévoyant trop bien qu'elle rejetterait mon amour. Ma mère, sachez-le, +puisque, avec l'impudeur hardie des mères, vous n'avez pas su feindre +d'ignorer: une passion comme la mienne veut à tout prix sa liberté. Si +vous ne vous sentez pas la force d'être indifférente<a name="page_149" id="page_149"></a> envers madame +Mirbel,—notez que je ne vous demande que de l'indifférence—vous me +perdrez à jamais. Rien au monde ne me retiendra auprès de vous.</p> + +<p>—Plaisante menace! que deviendriez-vous sans moi?</p> + +<p>—La part qui m'échoit de la fortune de mon père m'aidera à vivre, à +poursuivre mes études de peintre. Dorénavant, je veux être libre de mes +actes.</p> + +<p>—Assez, mon fils!</p> + +<p>Madame Montmaur jeta ces mots et, d'un geste impérieux, montra la porte +au rebelle.</p> + +<p>Alarmée d'une pareille révolte, éperdue à l'idée que Philippe pouvait +lui demander des comptes et l'abandonner, ayant tout à coup senti surgir +son propre caractère en celui de son fils, elle avait craint de +l'exaspérer si la discussion se prolongeait et de créer entre eux une +situation irrémédiable.</p> + +<p>Philippe s'enfuit sans se retourner, fier<a name="page_150" id="page_150"></a> de cette première +insoumission acceptée, somme toute, assez pacifiquement, heureux +d'immoler le respect de la famille à la religion de l'amour.</p> + +<p>Le lendemain, madame Montmaur se dit souffrante et ne descendit pas de +sa chambre. Philippe comprit que s'il s'attendrissait tout était perdu; +il n'alla pas voir sa mère. Cette femme sentit alors qu'elle trouvait +son maître, et plia avec d'autant plus de souplesse que, très avare, il +lui eût été pénible de rendre ses comptes de tutelle; garder l'argent +c'était, dans une certaine mesure, rester maîtresse de la situation.</p> + +<p>Et puis, pendant cette journée de solitude, elle réfléchit qu'après tout +cet amour était peut-être un mal pour un bien. Madame Mirbel riche, +estimée, mariée, obligée par son rang dans le monde à une grande +circonspection, et dont elle connaissait mieux que personne la +distinction et la délicatesse,<a name="page_151" id="page_151"></a> entraînerait d'autant moins Philippe à +commettre des folies.</p> + +<p>Cette mère vit tout à coup la faute où sa jalousie irraisonnée l'avait +conduite. Il devint clair à son esprit que son fils ne pouvait mieux +choisir, aussi se résolut-elle à fermer les yeux et, pour amener d'une +façon plausible une si prompte acceptation des événements, elle étaya +son évolution sur la religion. Très pieuse, d'une dévotion étroite, elle +s'appuyait volontiers sur les lois de l'Église accommodées au gré de ses +besoins. Dans la circonstance, elle souriait perversement en songeant à +cette maxime du révérend père Lacordaire: «On ne fait rien sans l'Église +et sans le temps.» L'Église allait la tirer tout de suite d'une mauvaise +posture; le temps, son second auxiliaire, à intervalle plus long, lui +viendrait aussi sûrement en aide.</p> + +<p>Le soir elle fit demander Philippe. Il<a name="page_152" id="page_152"></a> arriva assez anxieux, craignant +les résolutions que sa mère pouvait avoir prises, aussi bien celle de +lui donner la liberté en se décidant à lui rendre des comptes, que celle +de le maintenir dans une tutelle qui jusqu'alors lui avait facilité la +vie en le libérant de toute préoccupation d'argent. Malgré sa tentative +de révolte, il n'était pas de ces natures indépendantes, exaspérées de +tous liens, fût-ce des liens de tendresse, et il fallait qu'on l'eût +attaqué dans son amour pour l'amener à cette rébellion; il se l'était +reprochée toute la journée comme un crime, tant il resta bouleversé +d'avoir osé la manifester. Malgré ses remords, à l'heure présente, quoi +que pût lui dire sa mère, quoiqu'il se résignât à accepter, lutte ou +pardon, elle avait perdu d'autant plus de son influence qu'il devait +rencontrer dans Magda une tendresse, une indulgence quasi maternelles à +cause de la différence de leur âge.<a name="page_153" id="page_153"></a></p> + +<p>Quand on est jeune on aime avec égoïsme; les ans mettent bien de +l'abnégation au cœur et si les femmes très jeunes exigent qu'on leur +rende un culte, les autres traitent en idole celui qui les aime.</p> + +<p>L'explication fut courte entre la mère et le fils:</p> + +<p>—Philippe, vous m'avez cruellement blessée hier...</p> + +<p>—Ma mère, vous n'aviez aucun droit d'attaquer une femme irréprochable; +l'injustice me révolte au point que j'ai perdu toute mesure, j'en +conviens, oubliant à qui je parlais et le respect que je vous dois; je +m'en excuse aujourd'hui.</p> + +<p>—Je vous pardonne. La charité chrétienne m'a montré mon devoir, je ne +m'y déroberai pas. Mais si vous aimez madame Mirbel, si vous la +respectez autant que vous le dites, ayez donc pitié de cette âme, ne la +perdez pas en l'entraînant au crime de<a name="page_154" id="page_154"></a> l'adultère... Philippe, +promettez-moi de ne pas faillir...</p> + +<p>—Ma mère...</p> + +<p>—Non, non, mon enfant, ne me dites plus jamais rien de ce coupable +amour, soyez discret! Si vous continuez d'aimer cette femme, aimez-la +purement, ne l'incitez pas à manquer à ses devoirs envers Dieu, envers +le monde, à abjurer la pudeur de son sexe. Vous pouvez, avec la grâce de +Dieu, faire de cet amour une amitié, vous le devez, mon cher fils. Ne +fuyez donc pas madame Mirbel, mais efforcez-vous de transformer votre +coupable tendresse pour elle, et ne l'induisez pas au péché... Mon +Philippe, vois à quel point j'ai pardonné la faute que ton amour pour +cette pauvre femme t'a fait commettre envers moi: je vais prier, +implorer Dieu afin qu'il lui donne la force de te résister!</p> + +<p>Philippe accepta ingénument cette conclusion,<a name="page_155" id="page_155"></a> délivré du remords +d'avoir été violent, et surtout incapable de soupçonner sa mère d'une +telle astuce. Habitué à ces formules plus jésuitiques que vraiment +religieuses, pris au piège de cette dévote, il fut bien près de sourire +de la naïveté de ses conseils qui tendaient à prouver à ce fils combien +la rigide bourgeoise soupçonnait peu ce qu'est l'amour au cœur d'un +homme.</p> + +<p>Il n'y eut plus jamais, entre eux, d'autre explication; à partir de ce +jour, madame Montmaur fut d'une habileté rare dans ses relations avec +madame Mirbel. Personne ne remarqua avec quelle savante rouerie la mère +prude sut à point fermer les yeux, et Magdeleine, la seule intéressée à +découvrir cette tactique, eut l'esprit trop délicieusement distrait pour +s'en soucier.</p> + +<p>Danans, préoccupé de divertir ses amis, installa pittoresquement un +tennis dans un<a name="page_156" id="page_156"></a> plant de cerisiers. Il sacrifia quelques arbres et, à +l'ombre des autres, ceux de ses hôtes qui ne jouaient pas regardaient +les longues parties qui, presque chaque jour, s'organisaient soit entre +eux, soit avec quelques châtelains des villages environnants et même des +baigneurs de Royat connus des uns ou des autres et qui trouvaient +toujours un accueil plein de cordialité chez les Danans. Les parties +étaient parfois si animées, qu'un jour, en plein jeu, le peigne de Magda +tomba, et ses cheveux blond doré et ondés roulèrent en une masse +brillante sur ses épaules. C'était son tour d'avoir <i>le service</i>. Dans +sa fougue à défendre la partie, elle cria: «Philippe, ramassez mon +peigne, gardez-le, je peux jouer ainsi, je ne veux pas couper nos +chances»!</p> + +<p>Philippe le prit et le serra. En passant alternativement d'un carré dans +l'autre, comme il jouait près du filet, il s'approchait<a name="page_157" id="page_157"></a> des groupes +formés des deux côtés du court par leurs amis, et entendait les propos +échangés:</p> + +<p>—La princesse est étonnante, disait Tanis; elle semble avoir vingt ans +sous ce grand chapeau, avec ses cheveux épars. Quelle exquise nature... +quelle vitalité, quelle grâce et quelle souplesse de mouvements! Elle +joue comme si elle n'était pas tout simplement le plus admirable cerveau +que je connaisse. «Diversité», c'est sa devise et son charme. Elle est, +à quatre heures, une jeune fille, le soir, un philosophe.</p> + +<p>La partie gagnée, Magda alla vers un cerisier, loin des groupes, et +commença de relever ses cheveux, tandis que Philippe, à deux mains, du +bout des doigts, tenait devant elle sa petite glace en or.</p> + +<p>—Hein?... quelle victoire, Philippe! battus, les forts! et par nous +deux encore! Aussi j'ai une chaleur et une soif! Donnez-moi des cerises, +dites?...<a name="page_158" id="page_158"></a></p> + +<p>Il abandonna la glace et, d'un bond, ayant atteint une branche, il la +fit ployer jusque devant Magda qui en cueillit quelques bouquets. Au +moment où il allait lâcher le branchage, elle s'écria: «Oh! cette +belle-là encore!» Et le rameau incliné jusqu'à son visage, ses mains +étant pleines, elle tendit la bouche et prit le fruit brillant entre ses +dents. Mais le bras fatigué de Philippe laissa échapper la branche; la +cerise cueillie par les lèvres de Magda, et qu'elle tenait à peine +emprisonnée au bord de sa bouche, tomba par terre.</p> + +<p>Philippe s'agenouilla, la ramassa sur l'herbe, puis, regardant la jeune +femme, lentement il mangea la cerise.</p> + +<p>Magda, troublée, ne dit rien, craignant de rompre l'émotion exquise, +pleine de jeunesse et de vie, qu'elle sentait en eux.</p> + +<p>Le meilleur de l'amour n'est-il pas contenu dans ces puériles joies des +plus petites choses?<a name="page_159" id="page_159"></a></p> + +<p>Elle s'imprégnait de Philippe chaque jour davantage, s'accoutumant à ses +furtives tendresses de gestes. Leurs frôlements semblaient si naturels +qu'elle n'en ressentait qu'une vive douceur, sans appréhension ni +crainte. Dans le cœur resté libre de Magda, l'amour chaste de +Philippe s'était doucement insinué et le remplissait tout entier.</p> + +<p>Ce séjour en pleine nature devint pour eux une longue série de joies +infinies, sans nom. Leurs émotions eurent les enivrements de l'amour +sans en avoir les tourments, et comme l'infini est le domaine du +cœur, cet amour se développa, saturé de délectables sensations, sans +vides et sans bornes, s'y épanouit comme deux fleurs divines nées sous +le même souffle, à la même heure. Et Philippe et Magda auraient pu dire: +«Une âme est en mon âme.»</p> + +<p>Nul ne s'était aperçu de cette nouvelle<a name="page_160" id="page_160"></a> tendresse qui éclosait sous les +pas de la jeune femme, tant chacun était habitué à la traiter d'une +façon câline et aimante. Une seule fois, Tanis lui dit:</p> + +<p>—Princesse, je ne vous ai jamais vue être aussi femme; que se +passe-t-il qui vous change et, par instants, m'affole? Ah! Magda, si +vous aviez voulu...</p> + +<p>Ce fut la seule remarque qui eût pu mettre Magdeleine en garde contre le +nouveau sentiment qui l'envahissait, encore le pouvait-elle?</p> + +<p>Sa vie continuait donc d'être douce et tranquille. Marie-Anne, en habile +maîtresse de maison, savait, pour chacun, varier et multiplier les +distractions. Une châtelaine voisine lui aidait à renouveler les parties +en attirant aussi chez elle ses invités. Madame de Barjols avait sa +propriété à trois quarts d'heure à peine de Fontana. On y arrivait par +un chemin de montagne tracé<a name="page_161" id="page_161"></a> en plein bois. La route était si jolie, +qu'on la faisait volontiers deux ou trois fois par semaine; son +lawn-tennis devint presque aussi suivi que celui de Fontana. Un jour +qu'on devait s'y réunir, Magdeleine s'étant attardée à écrire, avait +prié qu'on ne l'attendît pas pour partir.</p> + +<p>Seule dans sa chambre, son courrier terminé et craignant d'arriver trop +en retard, elle se hâta de quitter sa robe de foulard pour revêtir le +costume de flanelle et les souliers plats des joueurs de tennis. Fugeret +s'était chargé de sa raquette. Vive et rapide, elle descendit les +escaliers et resta tout étonnée de voir le sol détrempé; une pluie +d'orage était tombée sans qu'elle s'en aperçût.</p> + +<p>—Je vis donc dans les nuages maintenant? comment n'ai-je rien vu ni +entendu?</p> + +<p>Plus elle avançait dans le chemin sous bois, plus tout ruisselait d'eau. +Les mousses en<a name="page_162" id="page_162"></a> étaient gonflées. Chaque brin d'herbe ployait sous la +goutte de diamant irisée par les rayons de soleil qui transperçaient la +haute futaie. La pimprenelle parfumait l'air et, parfois, d'un arbre à +fruits sauvages encore sans feuilles, épuisé par tant d'eau, neigeaient +des pétales blanc rosé sur la terre. Les écureuils sautaient dans les +branches hautes, les oiseaux chantaient. Magda jouissait de ces choses. +Elle sentait son cœur se dilater et eût voulu prolonger sa promenade +solitaire.</p> + +<p>En arrivant dans la propriété de madame de Barjols, surprise de ne voir +personne au tennis, elle se dirigea vers la maison et entra au salon, +cherchant des yeux les raquettes. Elles étaient alignées sur la table, +près d'une fenêtre.</p> + +<p>—Personne? murmura Magda, et une flambée dans la cheminée pour sécher +les promeneurs au retour, sans doute... Mais où peuvent-ils donc être +tous?<a name="page_163" id="page_163"></a></p> + +<p>Elle s'avançait vers les raquettes, lorsque, en approchant, elle vit la +sienne couverte de merveilleuses roses-thé. Prenant les fleurs dans ses +mains elle respira avec ivresse leur senteur pénétrante. En se +retournant pour s'en aller, Philippe lui apparut, debout, au fond de la +pièce.</p> + +<p>—Ah! fit-elle, vous étiez là?</p> + +<p>—Oui. Je vous attendais. Les autres ont préféré faire une promenade, +l'averse de tantôt ayant rendu le sol du tennis impraticable. Je suis +resté pour vous prévenir et vous conduire vers eux... à moins que... Ah! +madame, madame, je vous en conjure, écoutez-moi!</p> + +<p>Alors, prenant ses mains, la forçant de s'asseoir sur le canapé près du +feu, d'une voix basse, il dit son grand amour.</p> + +<p>Elle écoutait, tremblante; de temps en temps elle niait les choses qu'il +disait:</p> + +<p>—Vous croyez m'aimer... C'est folie! Je<a name="page_164" id="page_164"></a> suis plus âgée que vous de +douze ans... Je suis vieille, Philippe, croyez-moi, c'est un caprice +d'enfant... Une fois de retour à Paris, vous n'y songerez plus.</p> + +<p>Mais il ne l'écoutait pas. Il racontait la tendresse que, depuis deux +ans, il éprouvait pour elle; comment cela était né en lui doucement, au +point qu'il ne voyait plus qu'elle au monde, et comme elle lui +paraissait fine, intelligente et belle...</p> + +<p>—Vous m'avez formé l'esprit et le cœur sans vous en douter. Je ne me +plais que là où vous êtes. J'ai besoin de vous voir, de vous sentir près +de moi pour être heureux. Je ne suis pas digne de vous, pourtant, j'en +ai conscience. Qu'importent nos âges, qu'importe tout!... je vous aime, +madame, je vous adore... Le moindre de vos gestes m'emplit le cœur +d'amour... que faut-il dire pour vous convaincre... hélas, je suis un +enfant... Eh bien, lisez dans ces yeux<a name="page_165" id="page_165"></a> d'enfant, lisez dans cette âme +d'enfant, le grand amour de l'homme, et ne me laissez plus si +abominablement, si cruellement souffrir...</p> + +<p>Il était à genoux et lui entourait la taille de ses bras; son visage, +renversé en arrière, se montrait dans toute sa beauté d'homme rebelle à +la douleur d'aimer. Pâle, les yeux cernés et comme noyés de larmes, la +bouche crispée, les lèvres entr'ouvertes et laissant voir la blancheur +des dents, tout haletant d'un désir fou, il enserrait doucement Magda et +se soulevait insensiblement vers sa bouche.</p> + +<p>Elle, le cœur battant, effarée, folle d'une ivresse montante faite de +désirs contenus, de tentation et de surprise, ferma les yeux, ne sachant +plus se défendre, et laissa les lèvres de Philippe se poser sur les +siennes.</p> + +<p>Ce fut un long baiser qui les brisa tous deux.</p> + +<p>Philippe, suffoquant d'émotion à la réalisation<a name="page_166" id="page_166"></a> de son rêve, éclata en +sanglots. S'arrachant de Magda, il roula sa tête sur les genoux de la +jeune femme et, enfoui dans les plis de sa robe, tout bas, il pleura.</p> + +<p>Peut-être Magdeleine aurait-elle eu la force de sortir triomphante de +cette crise aiguë si elle s'était terminée dans une manifestation +différente. Le chagrin de ce jeune homme, ses pleurs que, dans leur +affolement à tous deux, elle ne songea pas à discuter, firent plus pour +lui que tous les savants propos qu'il aurait pu tenir.</p> + +<p>D'un geste doux et lent, elle releva le visage de Philippe, lui mit sur +le front un long baiser plein de maternelle tendresse, et dit:</p> + +<p>—Ne pleurez plus, Philippe... je vous aime!...</p> + +<p>Il se redressa triomphant, et ne vit pas, dans l'attitude et le regard +mélancolique<a name="page_167" id="page_167"></a> de son amie, la douloureuse et muette interrogation que +son cœur, son pauvre cœur meurtri déjà et qui reprenait vie, +jetait désespérément à l'avenir.</p> + +<p>Magda s'était jusqu'ici trouvée si forte contre toute tentation! Certes, +elle avait vu des hommes à ses pieds; elle avait senti de rudes désirs +l'effleurer; mais, impassible, elle était restée rebelle à des passions +autrement éloquentes que celle-ci. Sa force morale l'abandonnait. +L'ayant crue énergique pour la lutte, tout à coup elle la sentait +bornée. Une cause extérieure invisible, matérielle peut-être et qui +restait insaisissable à son raisonnement le plus serré, surpassait cette +force, infiniment. Elle souffrait et il lui paraissait délicieux de +souffrir cette souffrance.</p> + +<p>Philippe, assis auprès d'elle maintenant, l'ayant sentie conquise, en un +geste câlin posa sa tête sur l'épaule de son amie.<a name="page_168" id="page_168"></a></p> + +<p>Le soir était venu. Un grand calme pénétrait du dehors jusqu'à eux. Ni +l'un ni l'autre n'osait bouger, de peur de rompre le charme dont ils se +sentaient envahis.</p> + +<p>Tout bas, comme un enfant interroge sa mère, Philippe murmurait, la +bouche sur le cou de Magda:</p> + +<p>—Chérie, chérie adorée, vous m'aimez, n'est-ce pas?</p> + +<p>Et le rythme de son souffle emplissait Magda de frissons qui se +perdaient dans ses cheveux.</p> + +<p>Des voix, lointaines encore, se firent entendre. La troupe joyeuse +revenait.</p> + +<p>Ils se levèrent rapidement, gênés de se trouver dans l'obscurité, +honteux de leur attitude langoureuse de tout à l'heure.</p> + +<p>Lui surtout, dans la peur d'une surprise, se redressa avec un +arrachement d'elle qui serra le cœur de la jeune femme. Ils +n'échangèrent ni un baiser, ni une étreinte<a name="page_169" id="page_169"></a> Philippe passa la main dans +ses cheveux pour leur redonner le pli habituel, lissa sa fine moustache +et, ayant ainsi secoué l'émotion, la tendresse ambiante qui les unissait +et semblait fondre en une leurs âmes, il se trouva correct et prêt à +recevoir ceux qui rentraient.</p> + +<p>Magda, le cœur engourdi d'amour, incapable d'une force semblable, le +regardait surprise et triste. Elle eut l'intuition nette et rapide qu'il +en serait ainsi toute leur vie: une tendresse à heures spéciales et, le +reste du temps, une froideur de maintien bien douloureuse à accepter et +qui ferait Philippe libre d'allures avec toutes, à l'exception d'elle.</p> + +<p>Alors, la joie douce ressentie en cette minute suprême d'affolement +s'évapora, lui laissant au cœur un grand vide. Tout était fini pour +elle... Elle ne se sentait pas capable de se reprendre; le baiser +qu'elle<a name="page_170" id="page_170"></a> avait accepté de Philippe et qu'elle lui avait rendu, la +faisait sienne irrémédiablement. Et dans cette détresse d'âme, que +Philippe ne vit ni ne comprit, des larmes coulèrent, silencieuses, de +ses yeux.</p> + +<p>De quelle blessure son cœur saignait-il?</p> + +<p>Elle n'aurait su le dire, pourtant sa pensée était écrasée par ce court +désespoir.</p> + +<p>On entra. Ce fut un léger tumulte d'arrivée, des allumettes craquées +pour sortir de la demi-obscurité, des exclamations de les trouver là +tous deux, qui donnèrent à madame Leprince-Mirbel le temps de se +remettre.</p> + +<p>Et lorsque les lumières eurent été apportées, nul n'aurait pu voir que +deux vies venaient de se heurter, de s'accrocher, de se souder l'une à +l'autre, pour le partage des douleurs plus encore que pour celui des +joies.</p> + +<p>Les conversations s'entre-croisèrent. Devant tout ce monde, Philippe osa +se rapprocher<a name="page_171" id="page_171"></a> de Magda. Elle s'était levée et se tenait debout devant +la cheminée, présentant un de ses pieds à la chaleur du feu renaissant. +Elle était charmante d'attitude et semblait recueillie.</p> + +<p>La virulente jeunesse de Montmaur ne lui mettait pas au cœur les +langoureuses pensées que ressentait son amie; plein d'amour, jouissant +de son triomphe, heureux à avoir envie de crier son bonheur à tous, il +s'approcha d'elle et, prenant le prétexte d'arranger le feu, il +s'agenouilla.</p> + +<p>Pendant une minute, il tint le petit pied de Magda dans ses mains puis, +levant les yeux vers elle, il sourit et tendit amoureusement ses lèvres +en forme de baiser.</p> + +<p>Elle fut heureuse de cette prise de possession devant tous, et découvrit +avec étonnement la soumission tendre de son être pour celui qu'elle +aimait et qui, bien involontairement, l'avait déjà fait souffrir.<a name="page_172" id="page_172"></a></p> + +<p>L'heure du départ arriva. Une pluie fine tombait maintenant. Dehors, +grâce aux nuages orageux, il faisait presque noir. La lune, déjà levée, +jetait l'ombre nette des arbres sur le sable des allées, et des perles +de pluie scintillaient dans l'herbe des pelouses.</p> + +<p>Deux voitures attendaient devant le perron. Marie-Anne monta dans la +première, un landau, avec madame Montmaur, Tanis et Fugeret; elle +voulait y entraîner Magda, mais Philippe, d'autorité, déclara qu'elle +préférait la Victoria.</p> + +<p>Ils laissèrent donc passer cette première voiture, et Magda s'engouffra +sous la capote baissée de la seconde.</p> + +<p>Philippe, profitant de l'obscurité et sous le prétexte d'installer la +couverture sur les pieds de la jeune femme, chercha à l'étreindre. +Magdeleine eut honte de cette caresse furtive et murmura:<a name="page_173" id="page_173"></a></p> + +<p>—Non, cher!—d'une voix si harmonieuse que Philippe en fut remué +jusqu'aux moelles.</p> + +<p>Il demanda:</p> + +<p>—Puis-je me mettre entre vous et Paul Danans? je me ferai bien petit, +ou préférez-vous que je rentre à pied par la forêt, madame?</p> + +<p>—Montez, dit Magda.</p> + +<p>Paul arrivait auprès d'eux. Ils se blottirent tous trois dans la capote, +Philippe, ravi de sentir Magda si près de lui, elle encore sous l'empire +d'une émotion contenue qui l'anéantissait.</p> + +<p><a name="page_174" id="page_174"></a></p> + +<p><a name="page_175" id="page_175"></a></p> + +<h3><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE"></a>DEUXIÈME PARTIE</h3> + +<p>Depuis l'échange du baiser qui avait uni leurs vies, Magda ne cherchait +plus à lutter contre l'envahissement de cet amour. Dans un entraînement +de folie, elle jouissait de la présence de Philippe, des mots qu'il lui +disait, de la tendresse ardente qu'il lui témoignait lorsqu'ils se +trouvaient un instant seuls. Elle ne songeait pas au dénouement de cette +situation. Tout entière au bonheur d'aimer, d'être aimée, elle entrait +dans la phase délectable des désirs encore chastes et des enivrements +qu'ils causent.<a name="page_176" id="page_176"></a></p> + +<p>La vie lui paraissait bonne, tout lui devenait joie; elle s'épanouissait +comme une fleur, et ses amis plus que jamais sous son charme, éblouis de +cette transformation, n'en cherchaient pas la cause.</p> + +<p>Elle n'était plus seulement la charmante, mais l'affolante Magda. Elle +n'avait plus trente-six ans, mais vingt ans; son sang fluide courait +sous la pâleur de sa chair et lui rendait l'éclat de la jeunesse; ses +yeux semblaient mouillés, attendris de désirs réprimés; elle devenait +belle de la beauté païenne, tentatrice, et comme elle avait une âme +haute, le mélange de ces deux forces la rendait irrésistiblement +séduisante.</p> + +<p>Marie-Anne lui disait:</p> + +<p>—Qu'as-tu? Tu es si belle, si au-dessus de nous toutes, si charmante, +si enchanteresse, que j'en arrive à chercher tes ailes?</p> + +<p>Magda s'était détournée et, tout bas, murmurait à Philippe:<a name="page_177" id="page_177"></a></p> + +<p>—Vous êtes mes ailes...</p> + +<p>L'heure du bain lui était particulièrement agréable. Dans la petite +cabine, seule, alanguie et reposée par cette eau qui courait tiède +autour de son corps, la tête appuyée sur le bord en marbre de la +baignoire, elle n'entendait que le son lointain de la musique du parc se +mêlant aux gloussements de l'eau courante, et songeait à Philippe, à son +amour, sans craindre qu'un regard devinât le secret de sa pensée.</p> + +<p>—Pourquoi l'aimer?... Pourquoi? Parce que... Oh! quelle douceur +d'aimer! Ai-je bien pu vivre avant cela? Je ne sais ce que j'étais... Je +ne retrouve rien en moi de la Magda d'autrefois. Tout ce que j'ai +souffert est oublié... J'aime... j'aime... mon cœur éclate... +j'étouffe d'une joie inconnue, immense, sublime... Et j'ai nié l'amour! +Mais il n'y a que cela au monde! sans amour il faut mourir.<a name="page_178" id="page_178"></a></p> + +<p>Les vers de Métastase lui revenaient à l'esprit:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left">Sentirsi, oh Dei morir</td></tr> +<tr><td align="left">E non poter mai dir</td></tr> +<tr><td align="left">Morir mi sento!</td></tr> +</table> + +<p>Elle les transformait et murmurait: «O Dieu! se sentir vivre et n'oser +dire: Je me sens vivre!»</p> + +<p>Les élans de leurs cœurs lui causaient une volupté secrète qu'elle +eût voulu révéler au monde entier, dans un triomphe de son être; hors +son amour, tout lui semblait néant. En un tel transport, l'idée de la +chute s'évanouissait, perdue dans un brouillard de tendresse. +D'ailleurs, chaste absolument, elle n'y songeait pas. Deux fois +Philippe, se trouvant seul avec elle, l'amena au sentiment de la réalité +brutale de l'amour; mais ces baisers dérobés fondirent si bien leurs +deux âmes, que cette ivresse les entraîna hors de toute matérialité. +Philippe, d'ailleurs,<a name="page_179" id="page_179"></a> était un délicat; il ne voulait pas compromettre +la sublimité de leurs joies par une solution hâtive. Quelques jours +restaient encore avant le retour à Yerres; il les considérait utiles à +leurs fiançailles, craignant malgré lui que Magda ne se dérobât.</p> + +<p>Tout s'arrangea de telle sorte que Philippe fut obligé de quitter +Fontana avant Magdeleine. Il dut s'incliner devant la volonté de madame +Montmaur. Puisque cette volonté avait ployé devant la sienne, il ne +voulut pas résister, craignant des représailles qui eussent pu éveiller +les soupçons de leurs amis et compromettre Magda.</p> + +<p>L'heure des adieux approchait. Magda fut étonnée de se sentir si lâche +devant ce léger chagrin. Courir le bois à cheval avec Philippe, sentir +le frôlement de son corps, se parer des roses données par lui, entendre +sa voix, écouter vibrer son cœur, ces bonheurs qui<a name="page_180" id="page_180"></a> n'étaient rien et +qui étaient tout, allaient donc lui être ravis?</p> + +<p>Elle ne sut pas résister à la prière de Philippe, la veille de son +départ, qui implorait d'entrer le soir chez elle pour convenir de ce +qu'ils décideraient l'un et l'autre au sujet de leur future rencontre, +et se dire un adieu moins banal et moins froid que celui qu'ils se +devraient faire devant tous.</p> + +<p>Lorsque Magda rentra dans sa chambre elle dut, pour ne pas éveiller les +soupçons de sa femme de chambre, se dévêtir de sa robe du soir; mais, +prétextant des lettres à écrire, elle demanda son peignoir, une longue +robe de crêpe mauve, où la mousseline de soie mettait autour du col +ouvert et des manches courtes l'envolement de nuages transparents. Ses +mules passées aux pieds, le verrou de la porte laissé ouvert, elle alla +s'étendre sur sa chaise longue et attendit.</p> + +<p>Enserré par la soie souple et mate, son corps<a name="page_181" id="page_181"></a> gracile se détachait +élégant dans la pénombre de la chambre. Sa tête blonde, posée sur un +coussin de velours vert pâle, en recevait les reflets adoucis qui +donnaient à son visage des carnations bizarres. Toute enveloppée de +grâce, elle avait l'air d'une Willis amoureuse attendant l'être +surnaturel qui l'avait charmée.</p> + +<p>La jeune femme écoutait les bruits de la maison s'apaiser; peu à peu le +silence se fit. Sa respiration courte lui sembla alors si bruyante +qu'elle essaya de l'atténuer en aspirant l'air à longs traits. Son corps +frissonnait d'une ardeur contenue qui la faisait pâlir. Enfin un bruit +imperceptible vint jusqu'à elle, la porte s'ouvrit, Philippe parut.</p> + +<p>En le voyant entrer, Magda s'était redressée. Elle ouvrit lentement les +bras, Philippe vint s'y blottir et tomba à genoux.</p> + +<p>D'abord ils ne parlèrent pas; puis des mots sans suite expirèrent sur +leurs lèvres.<a name="page_182" id="page_182"></a> Affolé d'amour, grisé du parfum de Magda, Philippe, près +de s'évanouir sous l'intensité de son désir, se tenait tout contre elle. +Peu à peu ils se calmèrent et Magda, tout bas, murmura: «Je vous aime!»</p> + +<p>Ses lèvres effleuraient l'oreille du jeune homme; il tourna doucement la +tête et reçut sur le front, sur les yeux, sur tout le visage, cette +caresse parlée: «Je vous aime...»</p> + +<p>Lorsque ces mouvements eurent amené les lèvres de Philippe près des +lèvres de l'aimée, ils restèrent ainsi un long temps mêlant leur +souffle, s'effleurant à peine, âme contre âme, cœur contre cœur, +désir contre désir.</p> + +<p>Magda s'arracha la première à cette ivresse; elle passa sa main sur les +cheveux coupés court du jeune homme; leur frottement soyeux lui donna un +frémissement; elle pensa: «Tout m'est caresse, venant de lui.»</p> + +<p>Ils convinrent de s'écrire. Puis, Magdeleine promit de revenir à Yerres +huit jours après<a name="page_183" id="page_183"></a> le départ de Montmaur. Celui-ci, insinuant, demanda:</p> + +<p>—Et après?</p> + +<p>—Après?... Eh bien! nous nous verrons tous les jours à Yerres, vous +viendrez peindre des coins du parc pour que nous soyons de plus longues +heures ensemble.</p> + +<p>—Et après?</p> + +<p>—Après?... Nous passerons nos soirées à lire, à faire de la musique, à +philosopher avec nos amis.</p> + +<p>—Et après?...</p> + +<p>—Après?... Mais je ne sais plus... et puis, monsieur est-ce à moi de le +dire?...</p> + +<p>—Ah! chère, chère femme adorée!... Après, un jour vous viendrez avec +moi, chez moi; vous y respirerez une telle atmosphère d'amour, vous y +sentirez tant de respect, tant de dévouement amassé pour vous, +qu'après...</p> + +<p>Mais à son tour il s'était arrêté. Finement, Magda interrogea:<a name="page_184" id="page_184"></a></p> + +<p>—Après?</p> + +<p>—Après?... Ah! je ne sais plus... je deviens fou! Eh puis, madame, +est-ce à moi de le dire?</p> + +<p>Magda lui ferma la bouche avec sa main, qu'il baisa. Ils passèrent ainsi +deux heures énervantes, brèves, infinies, et se quittèrent dans un +arrachement de tout l'être, alanguis d'émotion et de volupté.</p> + +<p>Le matin, vers cinq heures, la voiture partit qui emportait à la gare de +Clermont, Philippe et sa mère; Magdeleine se leva, mit son peignoir +encore tout froissé des étreintes de son ami, et se plaça au balcon pour +qu'il l'aperçût. La route passait au loin, devant les fenêtres.</p> + +<p>Madame Montmaur était dans le coupé. Philippe, sur le siège, conduisait. +En apercevant Magda, il ôta son chapeau et l'agita en signe d'adieu. La +voiture disparut au tournant du chemin. Magdeleine, tristement émue,<a name="page_185" id="page_185"></a> +continua de regarder l'horizon. L'humidité de la nuit baignait encore +les feuilles des châtaigniers, et les hautes tiges noires des sapins +restaient enveloppées de brouillard; le jour était blafard et triste. +Elle rentra dans sa chambre qui lui parut vaste, désolée; son chagrin la +reprit. Mais comme c'est un des miracles de l'amour de faire trouver des +joies aux souffrances qu'il impose, elle éprouva un plaisir secret à +voir le sentiment de son existence n'être plus qu'un sentiment +d'aspiration vers Philippe.</p> + +<p>Les huit jours qui la séparaient de son ami lui auraient paru plus longs +s'il ne lui eût écrit tous les jours, d'autant qu'elle ne devait laisser +voir à personne qu'il manquait à sa vie. Ces lettres l'aidèrent à garder +l'humeur charmante qu'on lui voyait les jours précédents.</p> + +<p>Dans la première, datée du lendemain de son arrivée à Paris, Philippe +disait:<a name="page_186" id="page_186"></a></p> + +<p>«Hier, je n'ai pas voulu vous écrire; j'étais trop malheureux, ma lettre +vous eût attristée... Je ne cesse de vous voir à votre balcon, où vous +avez eu la bonté de vous montrer pour que mes derniers regards +s'arrêtassent sur votre être bien-aimé. Un serrement de cœur +m'étouffait lorsque la maison a disparu derrière les arbres, sans que +j'aie pu vous dire encore adieu. Si vous saviez comme je vous aime et +combien je souffre, vous reviendriez vite. Par moments, je crois sentir +la brume d'or de vos cheveux effleurer mon visage, je crois contempler +votre tendre regard; j'étends les bras pour vous enlacer, ils se +referment à vide, la vision chérie s'évanouit et je reste seul, si seul! +Ce mot est terrible. Pour la première fois il frappe mon oreille d'un +bruit douloureux, sans écho. C'est que je vous aime de toute mon âme, +c'est que vous êtes toute ma vie. Revenez, revenez,<a name="page_187" id="page_187"></a> chère tant aimée, +ne prolongez pas ce supplice...»</p> + +<p>Magda mit dans sa réponse toute son âme, sa grande et douce âme. Elle +coupa une longue boucle de ses cheveux et envoya ainsi un peu d'elle à +son ami.</p> + +<p>Elle se dit, se souriant à elle-même:</p> + +<p>—Comme je suis vieux jeu... Oh, les éternels recommencements des mêmes +choses banales et délicieuses!</p> + +<p>Philippe répondit à cet envoi:</p> + +<p>«Merci, merci mille fois; je n'aurais jamais osé vous demander de +détacher un rayon de l'auréole d'or qui entoure votre tête, si chère à +mes yeux, à mon cœur. Je vous aime, Magdeleine, ma Magdeleine, et je +rage d'être loin de vous. Mon impuissance à vous dépeindre mon amour tel +que je le sens, m'exaspère. Ne jugez pas mon âme sur la gaucherie de mon +style, considérez mon cœur comme un pauvre muet très dévoué<a name="page_188" id="page_188"></a> et qui +n'est qu'à vous seule, n'a jamais été qu'à vous. Si vous y pouviez voir, +vous trouveriez votre image, vous, rien que vous, toujours vous.</p> + +<p class="r"><small>»PHILIPPE.»</small></p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>«Non certes,—écrivait Magdeleine à son tour,—votre cœur n'est pas +un pauvre muet, mon ami, mais bien au contraire un cœur très +éloquent, très pur, un cœur auquel je crois et que je sens tout plein +de moi.</p> + +<p>»Mon Philippe, je vous aime. Je vous aime avec l'entraînement, le +recueillement, l'ivresse d'un grand, d'un unique amour. Des joies +divines nous sont réservées; j'ai senti tout mon être vibrer d'une +étrange sorte sous la chaleur de vos baisers.</p> + +<p>»Vous m'avez fait oublier, par l'amour, les douleurs de ma vie. Cher, je +vous en conjure, que ce sentiment soit grave et fort; c'est sa durée +qui, seule, à mes propres yeux<a name="page_189" id="page_189"></a> peut m'absoudre. Maintenant que vous +m'avez révélé cette chose ineffable, je ne pourrais vivre sans vous +aimer, sans être aimée de vous. Ce douloureux départ m'a montré que, pas +plus que moi, vous n'êtes libre. Il faut donc nous créer un bonheur +plein de réserves et de sacrifices; il faut que nous soyons heureux +malgré les empêchements, malgré nos amis qui nous guettent, malgré le +monde et ses cruelles lois, malgré tous, malgré tout.</p> + +<p class="r"><small>»MAGDA.»</small></p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Les lettres de Philippe, empreintes d'une ardeur vivement ressentie et +naïvement exprimée, faisaient tressaillir de joie le cœur de +Magdeleine. A certaines heures, pourtant, elle éprouvait des remords. +N'aurait-elle pas dû lutter contre l'envahissement de cette tendresse? +Elle s'effrayait de s'en voir imprégnée tout entière, au point de n'être +plus<a name="page_190" id="page_190"></a> maîtresse des mouvements de son âme. Au gré de sa passion elle +devenait le fétu de paille emporté par une trombe; son habituelle +énergie faiblissait dans la tourmente des espoirs fous et des amères +désespérances.</p> + +<p>Et, malgré tout, consciente du peu de belles années qui lui restaient à +vivre, cette femme bondissait vers le radieux hasard qui plaçait un +amour si jeune et si passionné sous ses pas, et elle se donnait dans un +de ces élans magnifiques que, seuls, peuvent prodiguer les êtres +d'exception, car la vie s'y brûle.</p> + +<p>Madame Mirbel persuada donc Tanis et Fugeret de hâter leur retour, et +cinq jours après le départ des Montmaur elle arrivait à Yerres. En +chemin, ses amis lui proposèrent de l'y accompagner; mais elle exigea +qu'ils reprissent leur liberté et qu'ils continuassent leur route vers +Paris, la laissant à la station de Brunoy.<a name="page_191" id="page_191"></a></p> + +<p>Sa joie fut vive, au sortir du wagon, de voir Philippe qui l'attendait. +Une charrette était là pour emporter les bagages; elle monta dans le +dog-car de son ami et, rapide, le cheval partit au grand trot.</p> + +<p>Cette rentrée à la Luzière par les bois, les routes désertes, les ravit; +ils se retrouvaient plus tendrement unis que lorsqu'ils s'étaient +quittés. Ils discutèrent, dans la tranquillité d'un sentiment partagé, +l'organisation de leur vie. Philippe appelait Magdeleine: «Ma femme +bien-aimée.» Cela mit un souci au front de Magda qui soupira:</p> + +<p>—Songez-vous à l'incomparable bonheur de nous aimer comme nous nous +aimons, mais loyalement et le front haut? Hélas! ce bonheur n'est point +fait pour nous.</p> + +<p>—Qui sait, chérie?</p> + +<p>—Même si j'étais libre, n'ai-je pas douze ans de plus que vous, mon +beau Philippe?</p> + +<p>—Ne dites pas cela! Vous êtes jeune,<a name="page_192" id="page_192"></a> merveilleusement jeune, tandis +que, grâce à mes cheveux aile de corbeau, je parais plus âgé de cinq +ans. J'ai donc trente ans, la distance n'est plus si grande.</p> + +<p>—Puisque vous m'aimez telle que je suis, je ne regrette rien; soyons +heureux, vous l'avril de ma vie, moi l'automne de la vôtre, et jouissons +de l'heure présente qui nous est si douce.</p> + +<p>Leurs yeux plongeaient dans leurs yeux; ils en restaient extasiés, avec +dans le cœur une joie inénarrable.</p> + +<p>Philippe avait loué à Paris un rez-de-chaussée: un vestibule, un petit +salon précédant une grande chambre et un cabinet de toilette. Il fit +tendre le tout de soie mauve, pour garder à jamais le souvenir de la +robe que portait Magda le soir de leurs premières intimes tendresses, la +nuit des adieux à Fontana.</p> + +<p>Philippe expliqua ces choses gravement,<a name="page_193" id="page_193"></a> en s'excusant, presque confus, +car il avait le respect de son idole.</p> + +<p>Mais la jeunesse de Magdeleine prête à s'enfuir et qu'elle eût voulu +prolonger depuis qu'elle aimait, la poussait à accepter la rapide +éclosion d'un amour sensuel; elle se serra câlinement contre lui et, +tout bas, demanda:</p> + +<p>—Quand verrai-je les folies faites par mon ami?</p> + +<p>—Ah! que vous êtes bonne, comme je vous aime. Magda, voulez-vous... +demain?</p> + +<p>—Demain? c'est bien tôt pour que j'aie le prétexte de me rendre à +Paris. Pauvre tante Rose! Je vais la tromper... j'en ai une honte +douloureuse... et pourtant le bonheur immense que je ressens d'être +aimée me fait tout oublier... Eh bien, voyons, nous sommes aujourd'hui +lundi... Voulez-vous jeudi?</p> + +<p>—Pas mercredi, Magda?</p> + +<p>—Oh! cher...<a name="page_194" id="page_194"></a></p> + +<p>—Eh bien, non, non, jeudi... c'est convenu. Vous mettrez un peu +d'esprit dans la disposition des meubles... ce sera charmant; vous +verrez quel gentil coin... il y a un piano, nous ferons de la musique, +ce sera délicieux, vous verrez, vous verrez!</p> + +<p>Il parlait avec vivacité pour distraire Magdeleine que la pensée de cet +arrangement brutal de leurs tendresses, à heures et jours déterminés, +avait tout à coup rendue songeuse.</p> + +<p>C'est la douleur des âmes délicates ces joies prévues de l'adultère, +discutées par avance, prises hâtivement, avec une crainte affolante de +tout: d'être malade le jour convenu, ou reconnue en entrant furtivement +sous une porte; de s'arracher des bras de l'aimé et de se retrouver tout +à coup seule dans la foule de la rue, alors qu'il eût été si bon de +rester encore ces instants-là ensemble, marchant unis dans la vie au +grand<a name="page_195" id="page_195"></a> jour comme on est unis dans la vie secrète.</p> + +<p>Magdeleine secoua sa tristesse, ne voulant voir que la joie d'être +aimée. La volubilité de la phrase dite par son ami lui avait montré +qu'il sentait la cause de cette tristesse. Ces compréhensions de pensées +non exprimées centuplent l'amour des êtres fins; c'est la pierre de +touche des cœurs pareils.</p> + +<p>Ils arrivaient à la Luzière. Tante Rose avait fait une surprise qui +devait être infiniment agréable à sa nièce: les Montmaur dînaient chez +elle.</p> + +<p>A peine descendue de voiture, madame Leprince-Mirbel monta dans sa +chambre. Depuis qu'elle aimait et qu'elle était aimée, elle mettait +encore plus de recherche dans l'arrangement de ses toilettes. Elle +reparut bientôt vêtue d'une robe d'un bleu si pâle que ses yeux bleus en +semblaient foncés; si collante et si savamment unie qu'elle dessinait +toutes les rondeurs de son corps<a name="page_196" id="page_196"></a> mince. Magda n'avait que l'âge de +Philippe dans cette toilette exquise de simplicité. Madame Montmaur et +mademoiselle de Presles ne purent retenir une exclamation en la voyant +entrer, tant elle était charmante et jeune; quant à Philippe, il resta +ce qu'il était toujours, froid en apparence, mais intérieurement ébloui +et profondément ému.</p> + +<p>Ces deux journées qui séparaient Magda de la visite au «logis» passèrent +rapidement pour elle. A Yerres, elle voyait Philippe pendant de longues +heures, et ils purent, sous l'ombre des arbres séculaires du parc, +retrouver les chastes extases des journées et des soirées de Fontana.</p> + +<p>Jules Governeur, déjà réinstallé au pavillon, avait, ainsi que Jean +Biroy, replongé Magdeleine dans le courant intellectuel dont elle +n'aurait su se passer. Cette vie double de l'esprit et du cœur lui +donnait un rayonnement que remarquèrent ses amis.<a name="page_197" id="page_197"></a></p> + +<p>Le jeudi, Biroy devant aller à Paris après le déjeuner, Magdeleine +convint qu'ils partiraient ensemble, et s'arrangea pour que l'on crût +qu'elle dînerait avec lui et que tous deux reviendraient par le dernier +train.</p> + +<p>Vers quatre heures, elle arriva à l'appartement dans une toilette +sombre, le visage voilé. Philippe, qui guettait toutes les voitures +depuis une heure, se précipita au-devant d'elle et la fit entrer avant +que personne ait pu l'apercevoir. Le cœur de Magda battait; émue, +pâle, elle se dégagea des bras de Philippe et, presque sèche et brusque +à force d'émotion contenue, elle examina l'appartement. Lui, très +troublé aussi, semblait froid. Ils parlèrent de choses indifférentes +comme si leur grand amour, tout à coup, était mort.</p> + +<p>Lentement pourtant, ils reprirent possession d'eux-mêmes. Sur la +cheminée du salon, des roses s'épanouissaient dans des<a name="page_198" id="page_198"></a> vases de +cristal. Le jour, tamisé par des rideaux et des stores, arrivait très +doux sur la tenture mauve. Ce n'était pas le logis banal, loué en hâte +pour des caresses de passage, mais l'appartement encore un peu nu d'un +jeune ménage, avec quelques menus et jolis bibelots qui semblaient des +présents faits aux jeunes époux. Une lampe d'argent, trop petite pour le +couvert déjà dressé qu'elle devait éclairer plus tard, était sur une +table en un coin du salon.</p> + +<p>De nombreux coussins juxtaposés, semblables de forme et de dimension à +ceux dont s'entourait Magdeleine chez elle, couvraient pêle-mêle le +canapé. Cette attention gentille la fit sourire et brisa la gêne entre +eux. Magda tendit la main à Philippe et dit en lui désignant les +coussins:</p> + +<p>—Ils sont les mêmes, exactement, que les miens.</p> + +<p>—Je crois bien, je les ai dessinés un à un<a name="page_199" id="page_199"></a> en cachette, dit Philippe, +souriant d'une manière un peu contrainte.</p> + +<p>—Mais alors... personne, personne au monde ne doit entrer ici: cela +seul suffirait à me faire soupçonner.</p> + +<p>—Quelles pensées avez-vous, Magda? Ce logis est à vous, bien à vous, +nul ne saura qu'il existe et hors vous et moi jamais personne n'y +entrera, je le jure.</p> + +<p>Philippe prit une des mains de la jeune femme dans les siennes; ils +étaient debout l'un devant l'autre; Magda posa sa tête sur la poitrine +de son ami et murmura:</p> + +<p>—Mon Philippe!</p> + +<p>Éperdu, il la serra dans ses bras et lui mit d'ardents baisers sur les +cheveux.</p> + +<p>Elle tomba assise sur le canapé, et, à ses pieds, il osait maintenant +lui dire ses litanies d'amour.</p> + +<p>L'ayant débarrassée de son vêtement, de<a name="page_200" id="page_200"></a> son chapeau, il la déganta et +baisa ses mains; tout son bonheur était revenu.</p> + +<p>Il demanda:</p> + +<p>—Continuez-vous l'inventaire de votre logis?</p> + +<p>Elle se leva, Philippe la prit par la taille et ce fut ainsi, tendrement +enlacés, qu'ils pénétrèrent dans la chambre éclairée par les candélabres +de la cheminée.</p> + +<p>Les volets et les grands rideaux des fenêtres étaient clos; partout se +répétait la même tenture de soie mauve; mais les draperies du lit, +doublées d'une étoffe japonaise à peine rosée, brodée d'oiseaux et de +branchages d'or, rompaient la monotonie de ce ton uniforme. Épandues sur +le lit, des gerbes de fleurs pâles s'épanouissaient... c'était une +jonchée fraîche et immaculée exhalant ses parfums.</p> + +<p>Magda se serra contre Philippe dans un transport d'amour.</p> + +<p>Lui, trop ému pour parler, la fit asseoir et<a name="page_201" id="page_201"></a> la tint longtemps appuyée +contre son cœur; ils étaient retombés dans l'extase.</p> + +<p>A peine dînèrent-ils; une grande émotion les étreignait. Ils rentrèrent +dans la chambre. Magda, surprise de son trouble, se sentit prête à se +moquer d'elle-même et essaya vainement d'être gaie. Ils avaient soif, +l'émotion leur brûlait la gorge.</p> + +<p>Philippe, un instant, s'éloigna pour aller chercher une coupe de +champagne. Pendant sa courte absence Magda s'était levée; elle vint +jusqu'à la psyché, s'y regarda machinalement et se trouva laide. Son +costume noir faisait tache dans la douceur des tons effacés de la +tenture du logis. Tristement elle pensa:</p> + +<p>«Ceci représente bien ta situation, pauvre femme! Tu viens en deuil de +tes désirs morts, de tes rêves évanouis, en deuil des beautés de ton +corps, des trésors de ton cœur déjà vieux, dans une maison parée pour +l'amour. Tu viens t'offrir à un être<a name="page_202" id="page_202"></a> plein d'espérance, de jeunesse et +de beauté; va, pauvre folle! Regarde ce deuil de ta robe, qui sera +peut-être l'image de ta vie amoureuse!»</p> + +<p>Et des larmes coulèrent sur ses joues.</p> + +<p>Philippe rentra. En la voyant immobile et triste devant la glace, il +devina ses pensées et, l'arrachant par un baiser à sa contemplation, il +dit:</p> + +<p>—Chère, la robe que vous portez n'est point celle qui vous convient +ici. Il y a là un peignoir fait pour vous.</p> + +<p>Il lui présenta une longue robe de satin blanc garnie d'une dentelle +ancienne. Magda, extasiée, s'étonna qu'il eût ainsi, dans un génie de +tendresse, pensé à tout.</p> + +<p>—Ma bien-aimée, murmura Philippe, permettez-vous que je sois votre +femme de chambre?...</p> + +<p>Elle n'eut pas la force de répondre.</p> + +<p>Alors, avec une habileté qu'elle ne s'expliquait<a name="page_203" id="page_203"></a> pas, doucement il la +dévêtit et lui passa la robe.</p> + +<p>Magda, brisée d'émotion, se blottit contre Philippe. Chaque minute qui +s'écoulait leur semblait contenir une dose d'ivresse capable de les +faire mourir de joie, et dans ce grand silence de leurs lèvres ils +entendaient le bruit des battements de leur cœur...</p> + +<p class="c">. . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . .</p> + +<p class="c">. . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . .</p> + +<p class="c">. . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Ce furent d'inoubliables heures. Il se trouva que Magda était l'absolu +rêve de Philippe, comme Philippe était l'absolu rêve de Magda; rien de +discord entre eux: ils étaient l'un pour l'autre la chair de leur chair, +l'âme de leur âme.</p> + +<p>Magda, au lieu du remords qu'elle s'attendait à ressentir, ne songeait à +rien, tant il y avait harmonie entre leurs deux êtres.<a name="page_204" id="page_204"></a> Pas un geste, +pas un mot, pas une pensée, durant ces heures d'amour, n'avaient rompu +le charme dont tous deux s'étaient sentis enveloppés.</p> + +<p>Philippe semblait encore plus heureux que Magda. Il avait déjà tenté +d'aimer, et jamais aucune femme ne lui avait donné une pareille +plénitude de sensations. Il trouvait en elle une pudeur, un abandon, une +passion qui centuplaient ses joies. Ils venaient de faire un mariage de +cœur, avec une telle conformité d'émotions passionnelles que, par +rare exception, le fait se trouva plus merveilleux que l'idée, le +plaisir plus puissant que le désir. Cette fois, la possession fortifia +l'amour. L'exaltation d'âme de Magda absolvait sa chute. Tout l'art +d'aimer de Philippe procédait de son cœur, non de son cerveau. Des +baisers en fleurs étaient sur leurs lèvres, un désir toujours renaissant +les étreignait, leur sang semblait avoir<a name="page_205" id="page_205"></a> rompu ses artères pour couler +en flux houleux à travers leur corps.</p> + +<p>Ils s'éveillèrent inassouvis et leurs yeux, en plongeant dans leurs +yeux, eurent des éblouissements de joie.</p> + +<p>En s'apprêtant pour partir, Magda fut surprise de se trouver étrangement +belle Avec un culte païen pour son corps qui venait de se révéler si +puissamment séducteur, et qu'elle sentait avoir une part égale à celle +de son cœur dans la conquête de Philippe, elle répandit des parfums +sur elle et s'en imprégna toute.</p> + +<p>Surtout étonnée de l'expression de ses yeux, elle songeait:</p> + +<p>—«L'amour m'a rendu la jeunesse.»</p> + +<p>Elle rentra au salon où l'attendait Philippe. Il avait groupé +quelques-unes des fleurs épandues sur le lit et les serrait dans un +petit meuble de forme frêle.</p> + +<p>—Ceci, Magda, est le tabernacle; ces<a name="page_206" id="page_206"></a> fleurs s'y faneront et y +demeureront en souvenir de la chère nuit d'amour.</p> + +<p>Il se retourna vers Magda, la vit transfigurée; alors s'agenouillant à +ses pieds:</p> + +<p>—Vous êtes belle, ma bien-aimée, si belle que je me trouve indigne de +vous. Ah! je vous aime... je vous aime et c'est pour la vie, je le sens.</p> + +<p>Elle le releva, le baisa doucement au front et dit:</p> + +<p>—Moi aussi, mon Philippe, je vous aime.</p> + +<p>Le son de sa voix emplit de béatitude le cœur du jeune homme; ils se +serrèrent l'un contre l'autre et durent se faire violence pour +s'arracher à ces tendresses...</p> + +<p>Dehors, le ciel était sombre, sans lune, mais parsemé d'étoiles. Ils +marchèrent quelque temps l'un auprès de l'autre avant de trouver une +voiture. Magdeleine y monta seule et rejoignit, à la gare, Biroy qui +l'attendait<a name="page_207" id="page_207"></a> au dernier train. Ils gagnèrent rapidement le quai, +montèrent en wagon et ne virent point arriver, quelques instants plus +tard, Philippe qui, par prudence, ne les chercha pas.</p> + +<p>Blottie en un coin du wagon, une fois le train en marche, Magdeleine +regarda défiler les taches blanches que mettaient les maisons dans la +nuit. Elle songeait, délicieusement oppressée, inquiète un peu aussi: +était-elle dans la pensée de Philippe ce que Philippe était dans la +sienne? Si elle avait eu l'expérience que donne à certaines femmes +l'habitude renouvelée d'aimer, elle aurait su que son jeune amant lui +était attaché par les liens multiples de la chair et du cœur, de +l'esprit et de l'orgueil, de la beauté et de la vanité: un mélange +compliqué d'impressions morales et d'impressions sensuelles.</p> + +<p>La vie, pour l'un et pour l'autre, en les<a name="page_208" id="page_208"></a> effleurant de ses rudes coups +d'ailes, n'avait pas aigri leurs cœurs, détruit leurs espérances par +des ressouvenirs trop douloureux. Philippe avait eu des maîtresses, mais +nulle, jamais, ne prit assez d'empire sur lui pour que son cœur +saignât de la rupture ou de l'abandon.</p> + +<p>Ce lui fut donc, aussi bien que pour Magda, une existence de rêve; +chaque jour ils se voyaient, passaient ensemble des heures, joie presque +aussi vive pour eux que leurs réunions au logis, le «là-bas» où venait +aboutir leur tendresse renaissante. Magda vivait dans une surexcitation +joyeuse; elle acceptait tous les projets, toutes les combinaisons +qu'inventait son ami, ne détruisait aucun de ses enthousiasmes par la +peur de sa réputation à sauvegarder, s'en remettant à lui pour veiller +sur son honneur.</p> + +<p>Dans cette parfaite entente, aucune imprudence de geste ou de parole +n'était<a name="page_209" id="page_209"></a> commise. Lorsqu'ils voulaient être seuls, un rendez-vous les +réunissait au logis.</p> + +<p>Mais bientôt un besoin bizarre les entraîna à commettre des imprudences: +vêtue d'une robe que personne ne lui avait vu porter, enveloppée d'un +grand manteau, le visage dissimulé sous un voile épais, Magda pouvait +presque impunément courir tous les théâtres au bras de son ami; on n'eût +point reconnu en elle la femme correcte qu'était madame Leprince-Mirbel.</p> + +<p>Ainsi, de temps en temps, ils secouaient la monotonie de leur existence +par quelque escapade; ils allaient au cabaret, commandaient un dîner +drôle, composé de mets bizarres qui leur plaisaient, sans aucun souci +d'un menu bien ordonné. Chacun prenait des choses différentes, et +c'étaient alors des partages amusants, une vraie dînette coupée de +rires, de baisers envoyés du bout des lèvres dans l'espace, par-dessus +la table.<a name="page_210" id="page_210"></a> Toute la jeunesse de Magda renaissait, s'épanouissait avec +des gaietés de pensionnaire. A son esprit positif elle imposait pour un +temps silence. Elle voulait jouir de sa vie d'amoureuse et, dans +l'exubérance de l'enthousiasme qu'elle y mettait, elle croyait arriver à +s'affranchir de son douloureux esprit d'analyse. Comme grisée par +l'amour jeune de Philippe et trouvant cette griserie délicieuse, elle +appliquait tous ses soins à la prolonger.</p> + +<p>Un soir qu'ils étaient au théâtre, cachés derrière les grillages d'une +baignoire, Philippe sortit à un entr'acte pour voir si personne, dans la +salle, ne les connaissait. Peu après il revint et dit à Magda que dans +une première loge, presque au-dessus d'eux, se trouvait Leprince-Mirbel +avec mademoiselle Mercédès.</p> + +<p>Ce danger frôlé n'effraya pas Magda. La vengeance probable suscitée par +la vanité<a name="page_211" id="page_211"></a> offensée de son mari, s'il venait à la découvrir seule avec +Philippe, effaçait ses scrupules. Elle sourit, amusée de cette +coïncidence, avec un vague sentiment de satisfaction pour la revanche +qu'elle prenait enfin.</p> + +<p><a name="page_212" id="page_212"></a></p> + +<p><a name="page_213" id="page_213"></a></p> + +<h3><a name="TROISIEME_PARTIE" id="TROISIEME_PARTIE"></a>TROISIÈME PARTIE</h3> + +<p>Quatre années s'écoulèrent ainsi, inénarrablement bonnes pour Magda. Son +entourage, vaguement, devina un élément nouveau dans sa vie; mais comme, +avec un grand art, elle ne transforma aucune de ses habitudes, personne +ne chercha à découvrir quelles préoccupations nouvelles, parfois, +l'assiégeaient.</p> + +<p>Pourtant la fièvre d'aimer, l'exaltation où elle vécut pendant ces +quatre ans, lentement, tombèrent. Elle avait été jeune autant que +Philippe, l'instinct l'ayant poussée et entraînée,<a name="page_214" id="page_214"></a> un instinct qui, +doucement, par la longue et toujours sûre possession, s'effaçait; elle +acquérait maintenant le sentiment réel de ce que, fatalement, +deviendrait sa vie par rapport à celle de Philippe. Il lui semblait +mieux voir la situation. Se reprenant à réfléchir, elle se reprit à +souffrir. A quarante ans, pleine d'amour grandissant, redoutant la ride, +l'effroyable ride dont rien ne la préserverait et qui détacherait d'elle +son amant, elle ne put demeurer insouciante et tranquille.</p> + +<p>Si Montmaur retardait d'un jour leur rendez-vous, Magda en ressentait +une douleur poignante; son esprit torturé lui créait mille chimères. +Pourtant il n'y avait au fond de tout cela que des nuances d'âme, d'une +âme inquiète et douloureuse.</p> + +<p>La ligne de conduite à suivre lui échappait. Quand il s'agissait de +Philippe elle perdait toute puissance pour diriger sa vie. Sa grande<a name="page_215" id="page_215"></a> +passion n'était pas de la même qualité ni de la même intensité que celle +du jeune homme. Il l'aimait avec toute la jeunesse de son être, elle +l'aimait avec toute l'inquiétude du sien. Si, pendant un éloignement de +quelques jours, elle recevait de Philippe une lettre un peu détachée et +froide, elle éprouvait l'envie de lui crier une douloureuse réponse.</p> + +<p>Quelle torture pour elle de faire, alors, large part à ce certain +contraire qui demeure en toute âme humaine! Quel néant quand, le cœur +tout vibrant de doutes, il lui fallait écrire une réponse calme, douce, +confiante.</p> + +<p>Pour arriver à cette sagesse dans la passion, elle se rappelait les +sentiments exprimés devant elle par ses amis, l'exaspération où les +mettaient des plaintes semblables à celles qu'elle aurait voulu faire, +venant des femmes qu'ils aimaient ou avaient aimées, et tout le +désenchantement, toute la lassitude<a name="page_216" id="page_216"></a> qu'ils ressentaient à cette pensée: +«Elle ne me croit pas» et leur conclusion: «A quoi bon, alors?» lui +revenait à l'esprit.</p> + +<p>Elle se souvenait encore des heures qu'ils venaient passer auprès +d'elle, l'indulgente amie, plutôt que d'encourir les ennuis d'une soirée +de récriminations chez leurs maîtresses, et aussi des boutades de Tanis, +disant entre deux bouffées de cigare:</p> + +<p>—«On devrait faire un plan d'éducation enseignant aux femmes qu'il faut +tendre à s'aimer confortablement, et doser la passion comme un poison.»</p> + +<p>Alors, avec toute sa science d'amoureuse, elle composait une lettre +gaie, croyante, les larmes aux yeux, le cœur broyé. Parfois, la +réponse arrivait telle qu'elle l'avait rêvée, telle qu'elle les aurait +voulues toutes, apportant de la joie pour chacune de ses heures, pendant +des jours. Mais quel supplice si la lettre ne contenait que de menus<a name="page_217" id="page_217"></a> +faits juvéniles sans saveur pour un esprit de son âge! Bien que Magda y +trouvât, à la fin, des formules d'amour, son cœur, son vieux cœur, +en demeurait angoissé.</p> + +<p>L'expérience de la vie avait détruit, sans qu'elle s'en aperçût, la +simplicité de ses sentiments. Être simple, avoir la foi, combien cela +était difficile et torturant pour une expérimentée comme elle! Ce +détraquement moral, qui peut devenir une séduction pour un esprit mûr, +est presque un épouvantail pour un jeune amant.</p> + +<p>Il lui fallait donc avoir l'âme double et agir sous le coup de cette +dualité que Dante a oubliée dans son enfer: rester calme alors que son +cœur succombait d'inquiétude, croire avec enthousiasme ce qui lui +semblait un leurre, tant elle en sentait l'invraisemblance et l'inanité, +et tout cela sans fausseté ni mensonge, mais par charité pour Philippe, +par pitié pour elle qui s'était<a name="page_218" id="page_218"></a> dit: «La longue durée de notre amour +sera l'excuse de ma faute.»</p> + +<p>Elle devait arriver à cette dépravation d'intelligence pour répondre au +cœur naïf de son ami qui l'aimait si simplement, si absolument +peut-être, qu'il lui donnait à peine la sensation d'être aimée, elle +dont le cœur était brûlé et ravagé d'amour.</p> + +<p>Enfin, la fêlure fatale se produisit.</p> + +<p>Un soir d'hiver, Magdeleine attendait Philippe dans le salon qui +précédait sa chambre et lui semblait plus à elle que le salon de +réception du rez-de-chaussée. Un luxe de fleurs l'enveloppait d'une +atmosphère parfumée; cette solitude augmentait le recueillement de sa +pensée tout occupée de Philippe. Chaque voiture qui passait devant +l'hôtel faisait battre son cœur; dans le silence de la nuit, elle les +entendait venir du bout de la rue. Combien de fois pensa-t-elle: «C'est +lui!» combien de fois<a name="page_219" id="page_219"></a> son espérance fut-elle déçue? Le bruit sourd des +roues, le martellement du trot des chevaux sur le pavé sonore, +emplissait d'abord faiblement son oreille, puis grandissait, et de +nouveau se perdait en s'enfuyant. D'abord abandonnant son livre, elle +s'était levée pour les voir passer, fantômes noirs aux yeux brillants, +emportant dans leur course inconnue quelques vibrations de son cœur. +Puis, lasse à mourir et revenant s'asseoir sur le canapé bas tout proche +de la cheminée, elle s'inquiétait. Pourquoi, lui ayant promis cette +soirée, n'était-il pas là? Pourquoi n'avait-il pas téléphoné, envoyé une +dépêche? Une angoisse lui venait de cette attente. Elle regarda tout à +coup le thé préparé sur une petite table, un tête-à-tête en argent +pareil à celui qu'ils avaient au «logis», et une sensibilité nerveuse la +gagnant, elle pleura.</p> + +<p>A ce moment, la porte du salon s'ouvrit; Magda se leva brusquement et +poussa une<a name="page_220" id="page_220"></a> exclamation: «Enfin!» Mais elle retomba atterrée: le docteur +Fugeret se trouvait devant elle.</p> + +<p>—Ma pauvre amie,—murmura-t-il, confus, en +s'approchant—pardonnez-moi... je ne savais pas vous causer cette +émotion; vous l'attendiez, n'est-ce pas? Ah! Magda, j'ai surpris votre +cher secret ces temps derniers en vous voyant triste si souvent... mais +ce secret est bien gardé, mon enfant... et si j'en ai souffert, avouez +que je l'ai vaillamment dissimulé.</p> + +<p>Magda sanglotait; dans un geste d'abandon, elle appuya sa tête sur la +poitrine de Fugeret et se serra sur son cœur comme pour y puiser la +force de réagir.</p> + +<p>—Mon ami, mon ami, pardonnez-moi... Docteur, j'ai été bien heureuse +pendant quatre ans... oui, bien heureuse. Mais maintenant quelles +tortures! Je souffre et toutes mes souffrances viennent de moi,<a name="page_221" id="page_221"></a> émanent +de moi seule, non de lui. Qu'ai-je à lui reprocher?... rien... rien que +des négligences. Peut-être même les a-t-il toujours eues?... mais +pendant ces quatre ans j'ai été folle, ivre d'amour; puis tout à coup, +devant les années venues, un doute terrible m'a prise... alors j'ai +analysé chacun de ses actes par rapport à moi... Ah! c'est le +châtiment!... Docteur, un mot de foi, un mot de paix, qui donne à mon +cerveau, à mon cœur, la sensation bienfaisante d'une âme qui me +comprenne mieux que moi-même et me guérisse de moi!... Oui, oui, prenez +ma tête entre vos mains, c'est elle qui me torture, car mon cœur aime +simplement et il croit, lui!</p> + +<p>—Mon enfant, j'aurais voulu vous voir continuer de vivre parmi nous +sans amour, parce que vous êtes de ces êtres d'une intelligence qui +domine tout instinct. Votre foi dans l'amour devait fatalement +s'éteindre et<a name="page_222" id="page_222"></a> vous laisser désenchantée. Je prévoyais les douleurs de +votre esprit reprenant le dessus sur ce principe sensuel qui était en +vous, à votre insu, et que Philippe, seul, a eu le pouvoir d'éveiller, +non à cause de son mérite transcendant, mais parce qu'il est le mâle +jeune, poussé stupidement, peut-être sublimement, par l'instinct, cet +imbécile instinct, notre maître à tous, qui fait que nous nous +accouplons comme des bêtes et perpétuons ainsi une race abâtardie, +décadente, impuissante bientôt, si les grands mouvements sociaux ne +viennent y mettre à temps bon ordre. Mais puisque vous voilà dans ce +stupide engrenage, que le mal est fait, il faut en tirer parti. Tâchez +d'accepter la situation sans révolte de tout votre être et prenez une +décision. Voulez-vous rompre?</p> + +<p>—Rompre? mais... mais... j'aime, docteur, j'aime Philippe par-dessus +tout...</p> + +<p>—Et lui?<a name="page_223" id="page_223"></a></p> + +<p>—Lui? Mais il m'aime aussi de toute son âme.</p> + +<p>—Alors quoi?</p> + +<p>—Quoi?... rien! Et c'est bien cela qui est horrible. Je sens ma vie +murée, barrée par mon mariage, par ma réputation que je dois garder +intacte aux yeux du monde. Cela m'entrave et fait que mon amant +m'échappe. Et puis je vieillis et il reste jeune, superbement jeune. Je +me sens jalouse, inquiète, sans avoir une preuve contre lui; parfois, je +lis dans son attitude un brisement, un ennui, une accoutumance de moi +qui laisse son cœur et son esprit libres... Alors, j'appréhende +l'abandon prochain, fatal, et je sens que j'aime encore trop violemment +pour pouvoir l'accepter.</p> + +<p>—Diable!... que faire? quel conseil vous donner? Voyons, mon enfant, +voulez-vous que, très délicatement, je sonde le cœur de Philippe? +S'il vous aime toujours comme<a name="page_224" id="page_224"></a> autrefois, vous n'aurez aucune raison de +continuer à souffrir. Si au contraire... eh bien, il faudra aviser au +moyen de vous guérir, ma chère Princesse! Dans tous les cas, comptez sur +mon dévouement absolu.</p> + +<p>—Merci, merci, mon ami... mais dites-moi, Tanis, Biroy, Governeur, +ont-ils comme vous surpris mon secret?</p> + +<p>—Non; je suis sûr que non. Vous oubliez qu'il entrait pour moitié au +moins d'amour paternel dans mon amour pour vous; cet amour-là m'a révélé +votre situation vis-à-vis de Philippe. C'est certainement le plus +clairvoyant des amours et aussi le plus sérieux, le plus durable. Mon +enfant, reprenez courage, confiez-moi vos peines, elles vous accableront +moins, et mettez mon dévouement à toute épreuve.</p> + +<p>—Merci, mon ami. Ah! vous m'avez déjà un peu consolée; je me sens moins +triste<a name="page_225" id="page_225"></a> depuis que vous êtes là, moins malheureuse. Prenons le thé, +voulez-vous?</p> + +<p>Elle se leva et prépara la chaude boisson. Calmée, apaisée, tout son +charme d'autrefois s'irradiait d'une grâce de plus: la langoureuse +expression d'un cœur souffrant.</p> + +<p>Cette soirée s'acheva paisible; Magda reprit courage. Le matin, à son +réveil, une lettre d'excuses très tendres de Philippe acheva de la +consoler; il lui demandait de le rejoindre au logis dans la journée. +Elle y alla; Philippe qui se sentait un peu coupable de sa désertion de +la veille, fut plein de tendresse et d'amour, amour qu'il ressentait +d'ailleurs. Magda, malgré ses quarante ans, était encore remplie de +séductions. Tandis que la pauvre tourmentée se débattait contre ses +doutes, contre ses frémissements avant-coureurs de la souffrance, +Philippe se disait que jamais il ne trouverait dans aucun cœur une si +délicate entente de la<a name="page_226" id="page_226"></a> tendresse. Il s'étonnait même, tenant ce corps +souple et encore si jeune entre ses bras, d'avoir pu chercher à +s'affranchir de son joug. Il se demandait pourquoi il ne se laissait pas +tout simplement aller à cet amour dans lequel il trouvait des bonheurs +qu'aucune femme jusqu'ici, si jeune et si belle qu'elle fût, n'avait eu +le pouvoir de lui faire oublier. La parité de sentiments, de pensée, +d'entente, qui était entre elle et lui, nulle autre ne la lui donnerait. +Alors pourquoi la tromper, pourquoi?</p> + +<p>Quelque chose qui n'était pas encore l'indifférence mais qui pourtant +n'était plus l'amour s'insinuait en lui. Deux âmes fines comme les leurs +étaient seules aptes à sentir cette nuance qui transformait peu à peu +leur amour en habitude; encore ne le formulaient-ils ni l'un ni l'autre, +et dans tous ces sentiments étrangement subtils, l'âge de Magda, ces +douze ans qui les séparaient,<a name="page_227" id="page_227"></a> l'opinion du monde sur les unions mal +assorties, lentement creusaient un abîme.</p> + +<p>Et Philippe, malgré tout, ne pouvait se détacher d'elle. Il +s'abandonnait volontairement à des griseries d'amours faciles, croyant +ainsi secouer l'enveloppante tendresse dans laquelle le tenait Magda; +mais chaque fois, il sortait écœuré de ces débauches, avec une grande +honte de lui, tout prêt à en faire le cruel aveu à son amie, se sentant +si irrémédiablement uni à elle qu'il redevenait fidèle pour un temps.</p> + +<p>Puis, peu à peu, un travail occulte reprenait sa pensée; les banalités +que le monde murmure s'emparaient de son esprit, il se disait:</p> + +<p>«Ma vie sera perdue, mon avenir sera gâché; plus je retarde la rupture, +plus difficile elle deviendra. Magda, pourtant, est encore si +séduisante, si délicieusement femme et d'un esprit si élevé! Jamais je +n'ai rencontré<a name="page_228" id="page_228"></a> ni ne rencontrerai un amour aussi vigilant, une +tendresse aussi dévouée... et puis si elle allait en mourir?»</p> + +<p>Avec la divination que donnent les souffrances du cœur, madame +Leprince-Mirbel comprit l'état d'âme de Philippe. Mais au lieu de +s'abandonner à ses angoisses, elle voulut lutter contre elles. Depuis +des années elle ne recevait plus qu'à de très longs intervalles la foule +de ses relations mondaines; elle annonça qu'elle allait donner une fête +et, au grand étonnement de son studieux cénacle, sembla prendre plaisir +à l'organiser. Pendant quinze jours, les préparatifs en amusèrent +Philippe qui se dépensa en courses de toutes sortes, ce qui le ramenait +constamment auprès de Magda afin de prendre ses instructions ou lui +rendre compte de ses démarches.</p> + +<p>Elle vit là une mine à exploiter pour le retenir. Mais ces grands raoûts +ayant fini<a name="page_229" id="page_229"></a> par la fatiguer et l'ennuyer, elle eut chaque vendredi des +réunions intimes où n'étaient admis que des hommes supérieurs. Ce furent +des soirées exquises: les mondains coudoyaient les artistes, chacun +dépensait son esprit ou sa science; quelques femmes jeunes, jolies, +élégantes y mettaient une note gracieuse. En voyant combien ces réunions +étaient recherchées, Philippe s'enorgueillit de Magda avec une fierté +juvénile qui emplit de joie le cœur de celle-ci. Bientôt ses +réceptions ne lui suffirent plus, elle les fit précéder d'un dîner. Elle +eut, pour occuper l'attention du monde, mille inventions charmantes, mit +à la mode le menu russe, le menu italien, le menu hongrois, le menu +grec, et fit venir des mets recherchés de chacun de ces pays. Le chef de +tante Rose se multiplia et lui fut même disputé.</p> + +<p>Un soir, malgré tous ces raffinements, Philippe parut soucieux au sortir +de table;<a name="page_230" id="page_230"></a> Fugeret, qui suivait cette lutte avec inquiétude, ayant +surpris l'anxiété de Magda, s'approcha d'elle et lui dit:</p> + +<p>—Qu'avez-vous? Ce dîner russe a été merveilleux et vous semblez +préoccupée, pourtant?</p> + +<p>—Ah! docteur, regardez-le... il a l'air ennuyé, triste... je donnerais +mes cheveux pour qu'il ait seulement trouvé le café bon!</p> + +<p>—Eh bien, cette fois vous vous égarez, ma chère! il est jaloux, votre +beau Philippe, tout simplement.</p> + +<p>—Jaloux, jaloux?... je meurs de joie... mais de qui, mon Dieu, de qui +peut-il être jaloux?</p> + +<p>—Du premier secrétaire de votre ambassadeur d'Espagne, ce jeune marquis +avec sa figure de Maure; ses yeux ne vous ont pas quittée une minute +tout le temps du dîner et Marie-Anne Danans, sans malice, <a name="page_231" id="page_231"></a>tout à +l'heure signala cet hypnotisme à Philippe. Son café eût été de la +chicorée pure, il ne s'en serait pas aperçu. Voyez comme il guette +l'Espagnol! Voulez-vous suivre mon conseil?... Allez vers la gerbe de +roses que vous a envoyée Tanis et, sans avoir l'air de rien, dépiquez sa +carte qui est restée épinglée sur les rubans, rapprochez-vous ensuite de +la cheminée comme pour l'y jeter... je vous offre une discrétion si +Philippe ne quitte pas la conversation très intéressante de Biroy pour +vous rejoindre.</p> + +<p>—Ah, docteur, quel petit moyen!</p> + +<p>—Bah, chère enfant, tous les moyens sont bons pour garder un cœur +dont on ne peut se passer.</p> + +<p>Magda hésita un instant, puis un sourire illumina son visage et, d'un +geste résolu, elle rejeta sa tête en arrière et se dirigea lentement à +travers les groupes, la traîne de sa robe en brocart d'argent frôlant +lourdement<a name="page_232" id="page_232"></a> le tapis, vers la gerbe embaumée. Avec une dernière +hésitation involontaire, mais qui rendait sa démarche encore plus +concluante pour un amoureux, elle détacha la carte, la tint cachée dans +sa main parmi les dentelles de son mouchoir et, sans oser regarder +Philippe, s'approcha de la cheminée. Il y arriva en même temps qu'elle. +La pauvre femme sentait son cœur battre à lui briser la poitrine; +elle rougit et regarda le jeune homme dont les yeux étaient ardents, +presque durs. Il murmura:</p> + +<p>—De qui sont ces fleurs?</p> + +<p>—Quel air étrange vous avez... elles m'ont été envoyées par Tanis...</p> + +<p>—Ah?... Voulez-vous me donner cette carte?</p> + +<p>Magda fit le geste de la jeter au feu, puis comme se ravisant, dit +froidement:</p> + +<p>—La voici, monsieur.</p> + +<p>A peine y eut-il jeté les yeux que pris<a name="page_233" id="page_233"></a> de honte pour l'action qu'il +venait de commettre, et, avec dans la voix un tremblement dont +tressaillit son amie:</p> + +<p>—Pardon... pardon, Magda... mais je souffrais... je vous aime tant!</p> + +<p>Leurs regards se rencontrèrent, se fondirent; ils y lurent la même +aspiration qui les étreignait d'une ivresse semblable à celle des +premiers jours de leur amour, et restèrent ainsi un moment, muets, +heureux.</p> + +<p>Philippe demanda:</p> + +<p>—Demain de bonne heure au logis, dites? je vous attendrai et, si vous +voulez, nous y déjeunerons.</p> + +<p>Magda répondit oui de la tête, trop joyeusement émue pour parler; puis, +reprenant sa marche à travers le salon, elle rejoignit Fugeret qui +s'était réfugié dans l'embrasure d'une fenêtre. Radieuse, elle murmura:</p> + +<p>—C'est moi qui ai perdu, ami. Ah! je<a name="page_234" id="page_234"></a> suis heureuse, bien heureuse +grâce à vous... tenez, je lui tourne le dos, n'est-ce pas? eh bien, son +regard m'enveloppe, je le sens, il me brûle de la tête aux pieds, j'en +frissonne...</p> + +<p>—Princesse, princesse, vous avez de ces joies et elles ne vous rendent +pas plus sage pour supporter vos souffrances? Ah, mon enfant, de quoi +vous plaignez-vous? Mais aimer et être aimée comme cela pendant un mois +seulement et mourir après si l'on veut!</p> + +<p>—Oui, mourir... mais vivre sans cela après avoir connu cela... c'est +plus douloureux que la mort...</p> + +<p>Ils furent interrompus par Jules Governeur:</p> + +<p>—Eh bien, vous avez des idées gaies, vous deux! C'est le caviar et les +truites de la Néva qui vous amènent à ces dissertations lugubres? J'ai +la digestion moins amère, moi!</p> + +<p>—L'abbé, dit Magda, ne vous moquez<a name="page_235" id="page_235"></a> pas; nous parlions de choses du +cœur et comme vous n'avez pas de cœur...</p> + +<p>—Pardon, pardon, dites que je n'en ai plus... J'en avais un, je vous +l'ai offert, madame, vous n'en avez eu nulle souciance; mais par esprit +économique, sans doute, vous l'avez gardé... et vous avez bien fait de +le garder; qu'est-ce que j'en ferais, je vous prie? Et il est si bien +chez vous! Mais alors, princesse exquise, princesse de pourpre et d'or, +soyez logique, quoique femme, et ne me reprochez pas de n'en point +avoir!</p> + +<p>Magdeleine, souriante, lui prit le bras et ils allèrent s'asseoir sur un +canapé. Philippe quelques instants après s'installa derrière eux; elle +sentait son souffle l'effleurer, un énervement très doux l'enivrait.</p> + +<p>C'est ainsi que, de loin en loin, la chaîne des renaissantes voluptés +les rivait de nouveau l'un à l'autre, et, tous deux, en s'arrachant à +l'engourdissement où ces heures<a name="page_236" id="page_236"></a> d'infinie tendresse les plongeaient, se +contemplaient étonnés, Magda, d'avoir douté de Philippe, Philippe, +d'avoir cherché l'amour loin de Magda.<a name="page_237" id="page_237"></a></p> + +<h3><a name="QUATRIEME_PARTIE" id="QUATRIEME_PARTIE"></a>QUATRIÈME PARTIE</h3> + +<p>Madame Leprince-Mirbel entra alors dans une phase de relative sagesse, +confiante en son pouvoir, sentant que jamais Philippe ne se détacherait +d'elle.</p> + +<p>Toutes ses facultés furent appliquées à varier à l'infini la félicité de +leurs deux vies, et, guidée par son cœur, elle accomplit des +merveilles. Depuis la tenue de sa maison jusqu'au choix de ses relations +et la composition savante de ses toilettes, tout fut d'un art, d'une +science à éblouir les plus raffinés.</p> + +<p>Grande, mince, sa taille, sa démarche, lui<a name="page_238" id="page_238"></a> donnaient une allure jeune. +Pour augmenter l'éclat de ses yeux, pour tendre sa peau, où quelques +rides se dessinaient, elle prit chaque jour des gouttes d'arsenic. +L'expérience lui ayant démontré qu'elle vieillirait plus vite en se +livrant à l'inquiétude, elle essaya de la bannir de sa pensée et +s'appliqua à n'être ni trop aimante, ni trop dévouée, surtout point +exigeante. Elle voulut être calme, malgré les tourments de son cœur, +pour demeurer belle. Luttant contre la vie qui dégradait chaque jour son +œuvre, elle parvint à rester la séduisante, l'irrésistible Princesse +de ses amis.</p> + +<p>Fugeret, avec un dévouement de cœur admirable, l'entretenait dans ses +idées de défense contre les ravages du temps. Son amitié enthousiaste et +vaillante ranimait les efforts continus de Magda pour conserver son +amant.</p> + +<p>Pourtant, quelque chose était entre eux,<a name="page_239" id="page_239"></a> Philippe en avait conscience. +Il n'aimait pas moins, il aimait autrement; c'était un besoin de +câlinerie, de tendresse presque filiale, qui l'attachait maintenant. +Magdeleine était le refuge, l'amie consolante dont il n'aurait su se +passer.</p> + +<p>Celle-ci plaçait toute sa dignité, tout l'honneur chancelant de sa vie, +dans la durée de son amour. Rien ne la détournait de ce but; elle +voulait surtout qu'il restât unique dans le cœur du jeune homme. Son +ineffable joie était de se sentir haut placée dans l'âme de son ami. Sur +lui, elle concentrait tout son bonheur, toutes ses joies, toutes les +ressources de son esprit, et faisait de l'existence de Philippe une +suavité.</p> + +<p>Toujours et fatalement, il retournait à elle. Parfois, pourtant, il se +révoltait en lui-même contre ce «collage», terme de cruauté brutal et +vulgaire qui, seul, dépeint exactement ces<a name="page_240" id="page_240"></a> situations. Alors, pour +secouer le joug, il voyageait. Mais constamment il revenait chercher +cette atmosphère spéciale dont Magda l'entourait et hors de laquelle il +ne vivait pas bien, tant est grande, sur certains esprits, la force de +l'accoutumance.</p> + +<p>Très fine, Magda avait deviné, senti, ces tentatives d'arrachement. Par +une volonté puissante, elle cherchait à s'habituer à être mal dans l'âme +de Philippe. Elle en était arrivée à cette surexcitation cérébrale qui +enfante des chimères et combat la réelle souffrance.</p> + +<p>Madame Mirbel mit en pratique cette maxime de Montaigne: «Que pour le +proufit des hommes il est souvent besoing de les piper.» Elle ne montra +plus ses vraies jalousies, sachant que tout grand sentiment douloureux +choque et blesse celui qui l'a fait naître. Avec une coquetterie voulue +qui la rendait charmante, elle simulait des scènes<a name="page_241" id="page_241"></a> de jalousie à faux +et lorsque, flatté, Philippe souriait de cette inquiétude qui +n'entravait pas sa liberté, Magda se laissait persuader de l'innocence +de son amant et jouissait de la tendresse infinie qu'il mettait à la +convaincre.</p> + +<p>Une grande sagesse l'induisait à s'attendre aux désillusionnants +accueils qu'il pourrait faire à toutes les joies qu'elle lui préparait. +Depuis la robe dont elle se vêtait parce qu'il en avait aimé la nuance, +jusqu'à l'arrangement de ses cheveux, la forme de ses souliers, la +délicatesse du parfum qu'elle vaporisait sur elle et autour d'elle, tout +lui était matière à le combler de soins et d'amour.</p> + +<p>Lorsque, anxieuse, elle l'attendait à dîner, elle pensait:</p> + +<p>«Il ne verra rien de ces choses faites pour lui, il entrera et +regrettera de n'être pas ici ou là, ailleurs, assurément.»<a name="page_242" id="page_242"></a></p> + +<p>Et quand, arrivé, Philippe jouissait de ce décor et l'en félicitait, +elle se sentait heureuse. Elle savait que les impressions tiennent à un +rien chez un artiste, qu'un grain de sable, souvent, détruit l'équilibre +de son humeur; il est malheureux, souffre et fait souffrir pour un +tabouret contre lequel il se heurte en entrant, pour une mouche qui se +pose obstinément sur le livre qu'il lit, pour un bruit discordant qu'il +perçoit, car ses désirs vont toujours au delà de la réalité des choses.</p> + +<p>Guidée par sa passion, Magda arrivait donc à faire ce qui était utile à +l'intérêt de son amour. Elle lisait dans le cœur de Philippe, +devinait s'il avait l'âme émue, si elle pouvait lui dire des mots +tendres, ou si, au contraire, elle devait rester silencieuse. Chaque +fait, se dressant dans sa vie par rapport à son ami, lui devenait un +sujet d'analyse et d'étude. Elle était aux écoutes de<a name="page_243" id="page_243"></a> ses impressions à +lui, gaie s'il était gai, triste s'il était triste, et allait se +subtilisant de plus en plus.</p> + +<p>Lorsque l'attitude de Montmaur le montrait confiant, subissant comme +autrefois son charme, Magda, rassurée, lui donnait alors de si précieux +enchantements, l'enlaçait de voluptés si diverses, qu'il restait des +jours, des mois, imprégné d'elle et repris tout entier par son amour.</p> + +<p>Elle devenait alors nécessaire à sa vie, et cela aurait été un +arrachement de tout son être si, à ce moment, il lui eût fallu la +perdre. Il avait des remords de la tromper, et pourtant il la trompait. +Pourquoi cette misérable obligation du mensonge? Comment lui expliquer +qu'il l'aimait, qu'il n'aimait qu'elle, uniquement elle, mais que +d'autres curiosités lui étaient venues? Un appétit insatisfait d'une +multitude de sensations et de jouissances le poussait, l'entraînait +malgré<a name="page_244" id="page_244"></a> lui. Quelles raisons eût-il pu donner à Magda de cet état d'âme? +Aucune... et cela le désespérait.</p> + +<p>Il éprouvait le besoin d'une vie amoureuse plus active: emmener sa +maîtresse souper avec des camarades, s'en parer devant eux, cela était +agréable à Philippe. Tant que sa grande jeunesse l'avait laissé craintif +de cette existence libre au grand jour, toute de fêtes, Magda avait été +pour lui la maîtresse rêvée. Maintenant, il lui devenait pénible de la +quitter à l'instant même où il aurait voulu lui faire vivre sa vie. Ces +heures d'amour choisies par avance, dont le moindre motif, une visite, +un malaise, empêchaient la réalisation, l'obligation de se réunir dans +le jour pour ne pas éveiller les soupçons de leur entourage, tout cela +l'énervait. Bien des fois, étendu aux pieds de son amie, il lui avait +demandé:<a name="page_245" id="page_245"></a></p> + +<p>—Magda, restez! il sera temps de nous quitter demain...</p> + +<p>La pauvre femme souffrait de ces séparations plus encore que lui +peut-être. Les motifs qui les obligeaient à se mettre en garde contre +les curiosités ou les médisances possibles, devenaient, à la longue, une +cause de refroidissement entre eux.</p> + +<p>Un jour, elle dit:</p> + +<p>—Nous avons l'air d'être condamnés à l'amour!</p> + +<p>Et des larmes perlèrent, au bord de ses yeux.</p> + +<p>Certains soirs où, chez Magdeleine, restés seuls dans le salon, ils +causaient, les pieds sur les chenets, échangeant leurs pensées dans +l'intimité du tête-à-tête, enveloppés d'une même alanguissante et +parfaite entente d'esprit et de cœur, et qu'il leur eût été +infiniment doux de prolonger ces heures jusqu'à l'éclosion de tendresses +inconsciemment<a name="page_246" id="page_246"></a> convoitées, il fallait cependant que Philippe +s'éloignât, emportant le trouble d'un désir éveillé par Magda et qu'il +allait peut-être reporter à une autre.</p> + +<p>Qu'importe demain? L'heure ajournée pourrait-elle reparaître telle +qu'ils la laissaient? Demain?... hélas... les sensations se dissipent, +s'effacent, se perdent et ne renaissent jamais semblables. Qu'importe +l'an, le mois, le jour, l'heure? C'est la minute, l'unique minute, celle +qui détient le bonheur, qu'il faut savoir vivre, qu'il faut avoir le +courage de saisir, où qu'elle se présente, en dût-on mourir.</p> + +<p class="c">. . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . .</p> + +<p class="c">. . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Insensiblement, Philippe s'était donc laissé entraîner; la pensée que +Magda, seule, possédait son cœur, calmait ses remords. D'abord, il +avait passé des heures charmantes avec des femmes de rencontre, puis peu +à peu il<a name="page_247" id="page_247"></a> s'était lassé de leur ignorance, de leur sottise ou de leur +cabotinisme, des prétentions et de la vanité de celles d'entre elles qui +étaient instruites ou intelligentes. Il cherchait autre chose, +s'écœurait des sourires qui se paient et revenait toujours à +Magdeleine, un peu navré et honteux de constater que sa vieille +maîtresse, dont il ne pouvait s'empêcher de se sentir las de temps en +temps, restait malgré tout la dispensatrice de cette rare et +merveilleuse plénitude de sensations: l'ivresse des sens jointe à +l'ivresse de l'âme.</p> + +<p>En toute sincérité il lui disait:</p> + +<p>—Vous êtes en moi comme mon sang; rien ne peut m'arracher de vous.</p> + +<p>Magda, victime de son inextinguible tendresse, fut longtemps sans +découvrir le grand détachement d'elle qui s'opérait en Philippe. +Aveuglée par sa foi, sans se défier de lui, à l'exemple des mères elle +voyait mal ces transformations morales, et ne<a name="page_248" id="page_248"></a> s'apercevait pas que son +amour, qui, pendant un temps, avait garanti de toute corruption l'âme du +jeune homme, devenait impuissant à le détourner des curiosités +inhérentes à son âge, curiosités d'abord insatisfaites ou endormies, +dont elle avait retardé l'éclosion. Mais l'enfant s'était fait homme, +et, de cet esprit pur, occupé seulement de son amour et de son art, +surgissait tout à coup l'être repris par la vie, ramené à ses égoïsmes, +au souci de son avenir, ambitieux de fortune et d'honneurs, +préoccupations qui, lentement, tuent toutes les probités, tous les élans +généreux.</p> + +<p>Il était devenu celui dont le cœur demande plus qu'un cœur et ses +désirs se multipliaient. La pauvre femme commençait à cruellement +souffrir. L'idée d'un partage possible la faisait tressaillir de dégoût, +elle n'y voulait pas croire, elle n'y croyait pas; et pourtant Philippe +lui échappait. Elle se<a name="page_249" id="page_249"></a> persuada, alors, qu'il n'était occupé que de son +avenir, de son travail, et se fit ambitieuse pour lui, attirant chez +elle les maîtres peintres, les choyant, s'intéressant à leurs œuvres. +Avec un soin infatigable, une préoccupation constante du bonheur de son +amant, avec une finesse, une intelligence, un génie maternels, elle le +poussa à l'étude. Elle fit faire discrètement et par les pairs de +Philippe, du bruit autour de son nom, préparant ainsi sa célébrité. +Parfois, il venait lui redire tel propos tenu à son sujet par tel chef +d'école, et Magda y retrouvait l'expression de la pensée suscitée par +elle. Avec une ruse charmante, elle s'extasiait, ravie vraiment de +sentir son amour servir de marchepied à Philippe pour son avenir.</p> + +<p>Il exposa, il vendit même. En dehors de son talent très réel, il fut +bien lancé. Le public s'accoutuma à son nom, et bientôt<a name="page_250" id="page_250"></a> il se vit +classé parmi les jeunes «arrivés», à la suite d'un Salon où il avait +présenté un très beau portrait de sa mère.</p> + +<p>Magda triomphait en lui, il était son œuvre d'amour. Mais le succès +de son ami devint pour elle une source de douleur. Philippe, recherché, +attiré, courtisé, lui appartenait moins. Pour le voir plus souvent, elle +alla dans le monde. Presque chaque jour, le jeune homme arrivait chez +elle, le soir, vers dix heures, causait, prenait le thé, la quittait, +puis la rejoignait soit en soirée, soit au bal. Ces minutes, pendant +lesquelles Magda le contemplait éprise de tout lui, le trouvait beau, le +sentant bien à elle, la ravissaient.</p> + +<p>Une nuit qu'en toilette pour le bal ils attendaient l'heure de se +quitter et l'heure de se rejoindre, Magda eut une joie délirante en +entendant Philippe dire:</p> + +<p>—Que vous êtes belle, ce soir! Je ne veux<a name="page_251" id="page_251"></a> pas que d'autres vous +voient... si nous n'allions pas à cette fête?</p> + +<p>Afin de ne pas laisser voir son bonheur elle répondit coquettement:</p> + +<p>—Pourquoi? si je suis belle, c'est l'instant de me montrer. Partons +vite au contraire.</p> + +<p>—Non, je vous veux à moi seul, pour moi seul. Allons là-bas, dites, +Magda?</p> + +<p>Elle fit quelques faibles objections, car elle avait l'art de se faire +désirer toujours, de ne pas saisir le caprice au vol afin qu'il devînt +plus qu'un caprice, mais ce fut juste le temps voulu pour donner à leur +escapade le charme d'un plaisir ardemment attendu.</p> + +<p>S'enveloppant de sa longue pelisse doublée de chinchilla, elle la serra +frileusement contre elle, et sembla toute juvénile et délicatement mince +dans les reflets pâles et chatoyants de cette sortie de bal. Le trajet, +dans le coupé de cercle de Philippe, lui parut un enchantement; il +l'avait prise<a name="page_252" id="page_252"></a> dans ses bras et la tenait blottie sur son cœur.</p> + +<p>Ces recrudescences de tendresse plongeaient Magda plus avant dans ses +illusions, qu'elle maintenait contre tous les sages conseils de sa +raison. Elle avait alors quarante-six ans. Bien qu'en réalité elle ne +parût pas son âge, elle était trop intelligente pour ne pas voir toutes +les imperceptibles flétrissures qui, lentement, la faisaient vieille.</p> + +<p>A trente-quatre ans, un homme est superbement jeune. La différence d'âge +entre Philippe et elle s'accentuait et lui devenait terrible à +supporter. Un jour, tante Rose ayant à lui parler entra chez elle au +moment où, aidée de sa femme de chambre, elle achevait les infinis soins +de toilette qu'elle avait coutume de prendre.</p> + +<p>—Mais, Magdeleine,—s'écria tout à coup sa tante,—tu es folle de ton +corps! ce n'est pas aux pieds du Christ que tu<a name="page_253" id="page_253"></a> répandrais les parfums, +mais sur toi-même.</p> + +<p>Folle, oui, elle l'était... mais de lui, de son bien-aimé Philippe.</p> + +<p>Elle se sentait si heureuse lorsqu'il aimait son parfum, lorsqu'il +s'apercevait qu'une robe, un chapeau lui seyaient bien; et pourtant cela +lui démontrait cruellement la différence de leur amour. Elle l'aimait, +lui, en dehors de toutes recherches de coquetterie, elle aurait accepté +qu'il fût considéré comme étant sans talent et laid, et que personne, +hors elle, ne s'aperçût de sa valeur morale, de sa beauté physique. Elle +l'aimait en dehors de toutes conventions, de toutes lois sociales et +humaines, avec un dévouement absolu, une entière abnégation, puisque, +ignoré, il eût été plus à elle, et que malgré cela elle employait tout +son génie de femme, toutes ses influences, toutes les séductions de sa +vie luxueuse, à le pousser vers la fortune et la gloire.<a name="page_254" id="page_254"></a></p> + +<p>Magda demeura dans cette phase sinon heureuse, du moins supportable, +pendant trois ans. Sans que rien semblât changé dans l'attitude de +Montmaur, ses quarante-neuf ans la faisaient anxieuse de l'avenir. Un +chagrin la hantait; elle avait des tristesses accablantes. Il lui +semblait voir flotter dans l'air, autour d'elle, l'implacable sentence: +«Tu vieillis!» Elle étudiait chacune de ses rides, les moindres +flétrissures de sa chair.</p> + +<p>Un soir qu'ils devaient se rejoindre dans un bal donné par madame de +Nérans, Magda se sentit découragée. Les nombreuses lumières de son +cabinet de toilette, le jeu savant des glaces, lui montraient un visage +si douloureux qu'elle désespéra d'y amener l'éclat factice que sa +volonté conquérait encore sur lui parfois. Tout près du miroir, elle +regardait son front que deux rides creusaient, elle comptait les plis +légers des commissures de ses yeux; l'air<a name="page_255" id="page_255"></a> las répandu sur son visage la +vieillissait peut-être plus encore que les rides; mais la pensée de voir +Philippe l'emporta sur ces décevantes investigations. Usant d'artifices, +avec un art surprenant, elle se fit le visage; l'œil, allongé par un +peu de noir bleuté, se détacha brillant sur le ton mat de la poudre de +riz habilement étendue sur la peau. Pour dissimuler les rides du front, +elle ébouriffa ses cheveux en une masse vaporeuse et sortit de ce +travail si délicieusement fraîche que sa femme de chambre s'en extasia.</p> + +<p>Lorsque, prête à partir, madame Mirbel se regarda, elle sourit: ses +épaules, ses bras, qui étaient restés beaux, complétaient l'illusion de +cette jeunesse factice. Ses lèvres rougies donnaient de l'éclat à ses +dents; ayant la volonté d'être belle, elle l'était.</p> + +<p>En entrant au bal, elle aperçut Philippe qui valsait. Quand il passa +devant elle<a name="page_256" id="page_256"></a> tenant enlacée une jeune fille, son supplice recommença; +une jalousie terrible lui étreignit le cœur; ce couple si jeune la +faisait se trouver si vieille! Que lui importaient les éloges recueillis +à l'instant sur son passage? Sa vie se disjoignait de la vie de Philippe +de toute la différence de leur âge. Sans songer que l'amour du jeune +homme s'adressait à son cœur, à sa grande valeur morale et +intellectuelle, au prix de son esprit elle eût voulu avoir vingt ans +avec les gaucheries, les naïvetés des petits êtres tournoyants qui se +remuaient devant elle, d'où les rires partaient comme des fusées, sans +motif, pour un rien: une lame d'éventail brisée, une chaise bousculée, +une fleur tombée d'un corsage. Ces choses et bien d'autres encore +n'eussent pas mis un sourire sur ses lèvres, à elle! Ces fillettes, +qu'elle aurait voulu dédaigner, lui paraissaient séduisantes et, malgré +sa droiture, une<a name="page_257" id="page_257"></a> sourde convoitise les lui faisait envier, si fraîches +entre les bras de leurs valseurs.</p> + +<p>Elle alla se dissimuler dans un petit salon presque obscur, séparé de la +salle de danse par une simple draperie. Governeur et Tanis, rencontrés +là, l'y suivirent. Leur amusante conversation dissipa pour un temps sa +tristesse, mais ils la quittèrent. Se renversant alors dans un fauteuil, +elle songea, la pensée bercée par le rythme des danses. Une voix de tête +dont elle ne connaissait pas le timbre, la tira de sa rêverie en +prononçant son nom.</p> + +<p>—Tiens, où est donc madame Leprince-Mirbel?</p> + +<p>—Elle a dû quitter ce salon...</p> + +<p>Cette fois, Magda reconnut la voix de Philippe. Ils se reposaient un +moment lui et sa danseuse, avant de se mêler aux autres couples. Magda +prêta involontairement l'oreille et entendit la jeune fille demander:<a name="page_258" id="page_258"></a></p> + +<p>—Cette disparition ne vous inquiète pas plus, monsieur?</p> + +<p>—Pourquoi m'inquièterait-elle, mademoiselle?</p> + +<p>—Je ne sais pas, moi... mes amies d'Istres m'ont dit que vous étiez un +grand ami de cette dame.</p> + +<p>—Oui, un grand ami bien humble parmi tous les grands amis qui +l'entourent.</p> + +<p>—Bien humble, mais bien cher... les d'Istres m'ont encore dit qu'elle +vous aime beaucoup... oh! comme un fils, par exemple, ajouta-t-elle en +voyant l'imperceptible mouvement qu'avait fait malgré lui Philippe, car +elle est bien plus âgée que vous, n'est-ce pas?</p> + +<p>—A peine de quelques années, mademoiselle...</p> + +<p>—Ah?... je la croyais plus vieille... on dit qu'elle est très +séduisante, qu'elle a beaucoup de charme; les femmes ne l'aiment<a name="page_259" id="page_259"></a> pas, +vous savez, parce que les hommes chantent ses louanges... Moi, je la +trouve très bien... oh! on sent qu'elle lutte... Ainsi, les dentelles, +le tulle dont elle s'enveloppe toujours, sont d'un art!... c'est drôle +que presque tous les jeunes hommes aiment les vieilles femmes!</p> + +<p>—Les hommes, mademoiselle, n'aiment pas la «vieille femme» en aimant +madame Leprince-Mirbel; ils aiment un esprit élevé, un cœur, une âme, +au-dessus de tous et de toutes, un être doué d'une intelligence si +supérieure que je renonce à vous la dépeindre, votre jeunesse un peu... +inexpérimentée ne saurait me comprendre.</p> + +<p>—Vous me croyez donc bien sotte, monsieur?</p> + +<p>—Sotte, que non pas! quoique la sottise soit, à tout prendre, meilleure +à rencontrer que la malveillance.</p> + +<p>—Vous me trouvez méchante, alors?<a name="page_260" id="page_260"></a></p> + +<p>—Mon Dieu, mademoiselle, puisque vous m'avez fait l'honneur de me +confier vos petites appréciations, je veux bien vous dire que je ne vous +trouve ni méchante ni... rien enfin, seulement jeune... très jeune. La +jeunesse devrait être naïve et bonne... la vôtre est peut-être un peu +avancée pour son âge. Méditez ceci, mademoiselle: il faut être une +grande personne très experte pour jouer impunément avec le feu... car il +brûle.</p> + +<p>Sa voix avait pris un ton dur; ils s'éloignèrent.</p> + +<p>Magda se leva et ayant, d'une main un peu tremblante, écarté légèrement +la tenture, vit Philippe reconduire la jeune fille à sa place. La +pauvrette paraissait toute confuse; c'est à peine si elle répondit au +profond salut que lui fit son danseur en la quittant.</p> + +<p>Tout ce que le monde cache de haine sourde, de jalousie basse, de +méchanceté<a name="page_261" id="page_261"></a> hypocrite, surgissait tout à coup aux yeux de Magda. Ainsi +flagellée par les propos de cette enfant, certainement inconsciente du +mal qu'elle venait de faire, la pauvre femme, le cœur défaillant, +aurait voulu fuir; elle avait chaud et des frissons la secouaient.</p> + +<p>La misère de sa vie lui apparut. Aimer et vieillir, n'est-ce pas un +supplice toujours renaissant? elle sentait qu'il lui fallait se détacher +de cette pensée pour éviter la fatigue et la ruine complète de son +corps, et, par une coïncidence douloureuse, tout l'y ramenait dès +qu'elle tentait d'y échapper.</p> + +<p>Rentrée dans son hôtel, elle passa la nuit à remuer ces tristesses et ne +put s'endormir qu'à l'aide de l'éther. Avant que le sommeil vînt, dans +la demi-hallucination de cette subtile ivresse qui donne la conception +de problèmes facilement résolus, elle se demanda pourquoi elle +persistait à aimer.<a name="page_262" id="page_262"></a> Puisque son corps se flétrissait, il fallait s'en +dépouiller, ne le compter pour rien, ne donner à Philippe que la pureté +d'une tendresse d'âme. Rien ne la ferait plus souffrir alors. Philippe +serait vraiment et chastement la joie de sa vie. Elle s'endormit ayant +pris la résolution de se conformer à cette ligne de conduite.</p> + +<p>Le matin au réveil, elle retrouva une à une ses pensées de la nuit et +fut étonnée du calme relatif où elles la laissaient. Oui, elle se +détacherait de Philippe, ne voulant pas qu'il la précédât dans ce +renoncement. Cette jeune fille, en critiquant son âge, lui avait donné +la peur horrible d'un dégoût possible venant de son amant. Ne lui +faudrait-il pas, tôt ou tard, renoncer à ses caresses? Il était donc de +toute habileté d'aller au-devant de cette phase et, avec toute la grâce, +toutes les séductions encore en son pouvoir, de transformer leur amour +en amitié.<a name="page_263" id="page_263"></a></p> + +<p>Cela lui déchirait le cœur, mais cette abnégation étant la seule +manière de conserver Philippe, Magdeleine s'y résolut.</p> + +<p>Toute sa journée se passa, à méditer, à retourner en tous sens ce +douloureux projet.</p> + +<p>On était au printemps, cette jolie saison fraîche et ensoleillée, qui +nous fait vivre dans des contrastes charmants de fleurs cueillies en +pleins parterres et transportées au salon, où le feu adoucit l'âpreté de +l'atmosphère.</p> + +<p>Vers cinq heures, madame Mirbel monta dans sa victoria et donna l'ordre +d'aller au Bois. Il avait plu la veille; les arbres d'un vert cru +presque uniforme, lavés de la moindre poussière, ne présentaient pas ces +aspects divers de tons jaunes et mourants qu'ils revêtent à l'automne +comme un manteau de mélancolie; la nature était jeune, uniformément +jeune. Magdeleine dans une sorte de fantasmagorie voyait défiler<a name="page_264" id="page_264"></a> la +longue série des voitures. Quelques saluts échangés lui firent désirer +d'être hors de cette foule; elle jeta l'ordre au cocher de la conduire +dans les allées désertes qui avoisinent les lacs et Auteuil. Le +bercement de la voiture engourdit sa pensée, la détacha des choses +ambiantes dans un envolement lointain.</p> + +<p>En proie à une exaltation étrange donnant à son esprit une lucidité qui +lui permettait d'embrasser toute sa vie passée, de revivre toutes les +joies, toutes les espérances, toutes les douleurs déjà vécues, elle +devint non plus actrice, mais spectatrice de ces événements. Elle fut le +juge sage et désolé du néant qu'avaient amené l'un après l'autre les +battements de son cœur. Ses souvenirs d'enfance lui apparaissaient; +ce temps était la période la meilleure qu'elle eût connue. Elle se +revoyait petite fille, dans le parc de la Luzière, avec<a name="page_265" id="page_265"></a> ses fleurs, ses +arbustes qu'elle instruisait, leur apprenant ses leçons; elle leur +parlait, les aimait, ils lui semblaient des êtres pensants et souffrants +comme elle. Pendant bien des années elle n'avait pu cueillir une rose ou +une branche de lilas sans avoir peur de blesser la plante, vaguement +craintive d'y voir couler du sang comme d'une blessure humaine. Les +massifs fleuris, dans le frôlement doux et frais de leur feuillage, lui +avaient, les premiers, donné la sensation d'une caresse. Quand l'automne +les dépouillait de leurs feuilles, son âme d'enfant délicate et nerveuse +s'en effrayait comme d'une maladie ou d'une mort. Pour ne pas les perdre +tout entiers jusqu'au printemps prochain, chaque année elle recueillait +dans un album la première et la dernière feuille de ses arbres. Et +Magdeleine revoyait jusqu'aux inscriptions de l'écriture un peu +tremblée, grosse, irrégulière et ronde, de<a name="page_266" id="page_266"></a> sa main d'enfant: «Mon lilas +blanc de l'allée des mauves.» La date suivait, et cela lui semblait, en +ce temps-là, des reliques aussi sacrées que celles des mères conservant +les premiers longs cheveux de leurs enfants.</p> + +<p>Puis, en grandissant, d'autres joies succédèrent à ces mystérieuses +tendresses, à ce temps béni où elle jouait avec les fleurs. L'exaltation +pieuse de sa première communion la faisait tressaillir, lui prouvant +ainsi, après tant d'années, que son cerveau vibrait encore à la poésie +de la Foi.</p> + +<p>Qu'importe alors la sagesse des pensées? Qu'importe de chercher à +connaître les causes par leurs effets? Qu'importent les conclusions +sceptiques et désenchantées qui en résultent? Magdeleine se souvenait de +la froideur, des mystères, des replis décevants de certaines âmes et se +sentait prête à pleurer sur le néant de tout, comme, enfant,<a name="page_267" id="page_267"></a> elle +pleurait sur les dernières feuilles brusquement emportées par le vent.</p> + +<p>Se mettre au-dessus des événements, accepter la relativité des joies de +la vie, à commencer par celles de l'amour, s'efforcer de n'en pas +souffrir, son esprit lui dictait cette philosophie pour son bonheur +propre autant que pour celui de Philippe... mais son cœur, son lâche +cœur, se révoltait: l'idée qu'une autre femme prendrait sa place +auprès de l'aimé, l'anéantissait.</p> + +<p>Et elle était malade de ses pensées comme on est malade de son corps... +et l'idée du repos par la mort pénétrait lentement en son cerveau.</p> + +<p>Le Bois, peu à peu, devenait désert. Descendue de voiture, et assez +éloignée de la route, Magdeleine jouissait d'un calme grandissant. Le +soleil, tout rouge comme un globe enflammé, s'apercevait très bas dans +le ciel au travers du feuillage qu'il dorait d'un ton<a name="page_268" id="page_268"></a> chaud succédant +au vert éclatant du plein jour. Les oiseaux s'étaient tus, le vent +s'apaisait, un silence profond montait de la terre. Un peu réconfortée +par cette paix de la nature, Magda marchait parmi les herbes hautes qui +fouettaient avec un bruissement monotone et sec le bas de sa robe +soyeuse; elle allait droit devant elle, plongée dans la mélancolie de +ses pensées. C'était l'heure langoureuse qui enveloppe les bois à la +tombée du jour, l'heure pleine d'harmonieux murmures. Une singulière +vigueur animait maintenant Magda. Au milieu de ce silence relatif son +âme se tranquillisait. Oui, elle serait l'amie indulgente; dans un élan +d'abnégation misérable et sublime, elle se promettait de fermer les yeux +sur les écarts éventuels de Philippe, de l'aimer désormais +maternellement. Son cœur s'ouvrait à ce sacrifice comme il s'était +ouvert à la vie d'amour que lui avait révélée son amant. Il +s'épanouissait,<a name="page_269" id="page_269"></a> déployait ses ailes, volait vers la souffrance avec +l'enthousiasme et la magie du martyre.</p> + +<p>La pauvre femme croyait ses résolutions des faits accomplis.</p> + +<p>Pour la première fois elle formula:</p> + +<p>—«Quel bonheur d'être riche!» ne voulant pas voir la douloureuse +bassesse de pensée qui lui faisait sentir que son luxe la protégeait, +dans la lutte qu'elle entreprenait de vouloir garder Philippe en n'étant +plus pour lui qu'une amie.</p> + +<p><a name="page_270" id="page_270"></a></p> + +<p><a name="page_271" id="page_271"></a></p> + +<h3><a name="CINQUIEME_PARTIE" id="CINQUIEME_PARTIE"></a>CINQUIÈME PARTIE</h3> + +<p>C'est une chose cruelle entre toutes de se voir obligé de renoncer à +l'être sur lequel on a placé toutes ses espérances. Magdeleine essaya +bien de reprendre une existence active, n'ayant plus seulement Philippe +pour but unique de ses actions; mais cela lui fit découvrir que sa vie +ne lui appartenait plus, qu'elle n'était que le reflet de celle de son +ami, que tous ses sentiments se rapportaient à lui, tristes s'il était +triste, gais s'ils était gai. Elle vécut alors machinalement; son +cœur devint fertile en souffrances, surtout<a name="page_272" id="page_272"></a> lorsqu'elle vit le jeune +homme accepter sans révolte la situation nouvelle, comme si lui-même +passait par la même crise. C'était tacitement avouer que l'amour, entre +eux, était mort.</p> + +<p>Magda s'aperçut avec honte et terreur que depuis deux ans déjà, c'était +presque toujours elle qui suscitait avec une délicate habileté leurs +rendez-vous au «logis». Fouillant sa mémoire, mettant son cœur à la +torture, elle se retrouvait provoquant ces rencontres, non Philippe.</p> + +<p>Comment n'avait-elle pas senti cela plus tôt? C'est que Philippe, en +vérité, ne la désirait plus peut-être, mais aimait sa tendresse +prévoyante; qu'il était distrait d'elle, mais non détaché. La honte de +cette situation dont elle s'accablait devenait la preuve de son charme +qui demeurait par delà sa jeunesse.</p> + +<p>Alors commença une vie de désenchantement:<a name="page_273" id="page_273"></a> les jours, les heures +succédaient aux jours, aux heures, sans apporter de consolation à la +pauvre créature; il ne s'agissait plus de s'étourdir du mourant amour de +son amant, mais bien d'elle-même, des souffrances qu'elle se créait.</p> + +<p>Il y avait deux mois que Magda avait pris sa résolution quand, un soir, +Philippe lui dit:</p> + +<p>—Chère, n'oubliez-vous pas un peu le chemin du logis?</p> + +<p>Elle eut le cœur transporté d'une joie folle et il lui fallut se +contraindre jusqu'à manquer de souffle, tant son effort fut violent, +pour ne pas se jeter au cou de Philippe.</p> + +<p>Elle murmura, la voix tremblante:</p> + +<p>—Bah! tant que cela, croyez-vous? Mon cher, cher Philippe, il me semble +que notre amour a été si grand qu'il importe peu maintenant, ce détail +de nos réunions là-bas...<a name="page_274" id="page_274"></a></p> + +<p>—Détail? Mon aimée en parle à son aise! Ce n'est un détail que pour +ceux qui n'aiment pas. Pouvez-vous venir demain?</p> + +<p>Magda était étonnée qu'il ne se fût pas aperçu de sa nouvelle attitude; +comme il fallait qu'il l'aimât moins maintenant! Elle eut pourtant le +courage de dire tranquillement:</p> + +<p>—Non, pas demain, je sors tout le jour avec tante Rose.</p> + +<p>—Après-demain, alors?</p> + +<p>—Non plus; cette fois, j'ai promis de faire des visites, puis un tour +au Bois avec Marie-Anne.</p> + +<p>—Ah! voilà bien des contretemps, voulez-vous...</p> + +<p>Elle posa sa main délicatement sur les lèvres du jeune homme, n'en +pouvant plus du désir de dire oui, de prendre rendez-vous et, cela, pour +rien au monde, elle ne le voulait.<a name="page_275" id="page_275"></a></p> + +<p>Tandis que Philippe lui baisait la main, elle balbutia:</p> + +<p>—D'ailleurs, je vous verrai ces deux jours, nous en reparlerons; je +n'aime pas les projets à long terme.</p> + +<p>Philippe n'insista plus. Il ne s'apercevait pas des efforts tentés par +Magdeleine pour se détacher de lui; sa vie d'art et de mondanité était +trop absorbante pour qu'il ne fût pas fatalement distrait de cette +préoccupation. Et puis lorsque déçu, triste, il avait besoin de se +réfugier dans la tendresse d'un cœur, Magda n'était-elle pas là, +toujours? la foi qu'elle avait en lui rendait le courage à Philippe, +chassait ses défaillances; entré chez elle démoralisé, il en sortait +vaillant. Son amour pour madame Mirbel n'était plus autre chose qu'une +succession de besoins délicats, de cette indulgence maternelle qu'il +n'avait jamais trouvée chez sa mère, et rien ne l'attachait plus à son +amie que l'unique<a name="page_276" id="page_276"></a> nécessité de cette tendresse imposée si doucement par +l'amour.</p> + +<p>Madame Mirbel essaya de faire sa vie hors de Philippe; mais elle s'agita +sans se distraire, ayant vécu trop occupée de son sourire, de sa parole, +pour trouver le moindre intérêt à ce qui n'était pas lui.</p> + +<p>L'idée sera toujours plus violente que le fait, le désir plus grand que +le plaisir, plus puissant aussi puisqu'il l'engendre. La pauvre femme +s'aperçut vite que rien, excepté son amour, ne l'intéressait.</p> + +<p>Fugeret assistait, inquiet, à cet arrachement du cœur de son amie; +souvent il l'interrogeait:</p> + +<p>—Eh bien, ça va?... Vous sortez beaucoup, vous êtes très mondaine? vous +faites bien, il faut réagir, vous amuser...</p> + +<p>—Oui, oui, répondait-elle tristement, je m'amuse beaucoup à voir +combien de<a name="page_277" id="page_277"></a> temps je vivrai de cette vie avant d'en mourir.</p> + +<p>Cette situation de son cœur imprima quelque chose de grandiose à son +esprit. On ne la vit bientôt plus nulle part; elle vécut dans une sorte +de retraite, attendant les visites de Philippe comme seule et suprême +distraction.</p> + +<p>Devant l'effondrement de son existence amoureuse, elle se demandait +quels scrupules puérils l'avaient empêchée d'être plus à lui, toute à +lui, autrefois, alors qu'il l'aimait si violemment, dans ce temps +lointain où c'était elle qui espaçait leurs rencontres... Ah, revivre +ces heures-là!</p> + +<p>Elle considérait maintenant son amour comme la vraie, la seule raison +qu'elle avait eue d'exister. Puis, par un ressaut de son esprit, elle +rejetait au loin sa chimère, et l'aride formule: «Rien n'est», de +nouveau la hantait, portant le désarroi jusque dans<a name="page_278" id="page_278"></a> sa vie physique. +Combien, cependant il lui était cher, ce lointain passé! Elle découvrait +que toute la sentimentalité dont elle s'était sentie envahie au début de +sa passion, avait encore été la meilleure chose qui fût survenue en sa +vie. Oui, l'amour avait été le soleil de son âme; son misérable cœur +se trouvait maintenant en lutte avec ses sages et forts raisonnements et +restait le vainqueur. Pouvait-elle dire vainqueur? Non... mais tout +torturé, tout pantelant qu'il fût, c'était lui encore qui l'emportait +sur les meilleurs arguments.</p> + +<p>—Je souffre... j'aime... et je ne compte plus, je suis vieille, +vieille!</p> + +<p>Elle ne pouvait secouer l'accablement où la plongeait cette triste +évidence.</p> + +<p>En un besoin de consolation elle se disait: «L'amour n'existe pas, c'est +un instinct qui tient une place indécise entre les besoins du cœur et +les besoins du corps... J'aime,<a name="page_279" id="page_279"></a> pourtant, et rien ne me guérira; cet +amour est en moi comme les fibres de ma chair, comme la moelle de mes +os; je perds mon individualité, je ne suis rien autre chose qu'amante. +L'existence courante et banale ne m'entraîne plus, je la subis et j'en +souffre. Que m'importe d'être une femme renommée pour mon esprit, mon +élégance, mes fêtes? C'est pour le monde, c'est pour sa joie propre que +je suis cela, non pour moi. Que font ces choses à mon bonheur? rien. +J'arrive à rester des jours entiers sans percevoir la minute qui me fera +vibrer et me donnera la force de supporter les jours qui doivent suivre. +Il me semble que ma tête, mon cœur, mon âme, manquent d'aliment. Oui, +«rien n'est», hors lui, hors mon Philippe. Il est des femmes qui sont à +la fois et toutes les heures de leur vie, épouses, mères, amantes, +femmes du monde. Moi j'ai une pensée unique, un but unique,<a name="page_280" id="page_280"></a> rien ne +m'en peut guérir, sauf la mort... la mort?</p> + +<p>Et, douloureuse, elle allait ainsi se torturant sans arriver à une +conclusion pratique, et ce long martyre qu'elle ne cessait d'évoquer la +faisait souffrir et changer effroyablement. Il eût fallu lui faire subir +l'exérèse: arracher son cœur, nuisible au calme de sa vie.</p> + +<p>Un soir, Magda et Philippe convinrent d'aller entendre le lendemain, +seuls dans la loge de mademoiselle de Presles, un opéra nouveau qu'ils +avaient jusque-là écouté distraitement. Ils aimaient ces recherches de +sensations artistiques: rester silencieux au fond de la loge, lui, +étendu sur l'étroit canapé du salon, elle, assise sur un fauteuil auprès +de lui.</p> + +<p>Madame Mirbel arriva de bonne heure à l'Opéra, afin de ne rencontrer +personne de ses relations sous le portique ou dans l'escalier.<a name="page_281" id="page_281"></a> Elle +espérait trouver Philippe déjà installé dans la loge. Dissimulée par le +rideau de séparation, lentement elle se dévêtit de sa pelisse. Le +premier acte s'acheva sans que Philippe parût. Inquiète, angoissée, la +pauvre femme n'entendit pas une note du second acte, les yeux fixés sur +la porte qu'elle s'attendait toujours à voir ouvrir; mais, l'acte fini, +Philippe ne vint pas.</p> + +<p>Les pensées les plus navrantes hantèrent alors le cerveau de Magda, +puis, dans un ressaut brusque lui étreignant le cœur, elle supposa +qu'il avait oublié leur rendez-vous ou préféré quelque partie de plaisir +avec des amis. Ainsi, même leurs rencontres pour les seules jouissances +de l'esprit lui échappaient...</p> + +<p>Les actes, les entr'actes se passèrent sans que Philippe entrât. +Désemparée, lasse à crier, Magdeleine ne voyait, n'entendait plus rien; +un vide douloureux se faisait en son<a name="page_282" id="page_282"></a> cerveau; elle avait à peine +conscience du lieu où elle était.</p> + +<p>Elle fut tirée de cette sorte de léthargie en entendant prononcer son +nom par une voix d'homme dans la loge voisine.</p> + +<p>—Il est rare que la loge de mademoiselle de Presles reste ainsi vide; +lorsque ces dames ne l'occupent pas elles l'offrent à des amis.</p> + +<p>—Dis donc, ça dure toujours la liaison de madame Mirbel avec Montmaur?</p> + +<p>—Mais oui. Sans vouloir être méchant, c'est même assez drôle de voir ce +jeune homme aux trousses de cette vieille femme.</p> + +<p>—Pas si vieille, reprit une troisième voix. Et encore rudement +séduisante!</p> + +<p>—Eh bien, qu'est-ce qu'il te faut? Elle a au moins cinquante ans.</p> + +<p>—Jamais, tu exagères!</p> + +<p>—Bah! laissez donc, Montmaur y trouve son profit.<a name="page_283" id="page_283"></a></p> + +<p>—Oh! oh! c'est raide ce que vous dites là!</p> + +<p>—Entre nous, je ne crois pas que ce soit avec ce que lui rapporte sa +peinture qu'il puisse avoir des chevaux aussi beaux que les siens.</p> + +<p>—Mon cher, il a une fortune personnelle très officielle...</p> + +<p>—Et puis celle de madame Mirbel, ça fait deux fortunes!</p> + +<p>—Quels potiniers vous êtes, s'exclama la voix bienveillante; puisque je +vous dis que Montmaur a au moins quarante mille livres de rente, sans +compter sa peinture; et, vous le savez, il vend beaucoup; il a du +talent!</p> + +<p>—Ne le défends donc pas parce qu'il est de ton club, mon vieux! Cette +chose-là n'arrive pas seulement à lui. Et puis, je ne saurais lui en +vouloir: quand l'un d'entre nous est sans le sou et qu'il épouse une<a name="page_284" id="page_284"></a> +femme riche, n'est-ce pas à peu près la même chose? Seulement je +constate que la commère est un peu mûre!...</p> + +<p>Les rires discrets, puis les voix s'éteignirent.</p> + +<p>Madame Mirbel accablée, défaillante, crut étouffer. Elle s'effondra sur +le divan et tout bas sanglota.</p> + +<p>—Mon amour le déshonore, pensait-elle; parce que je l'ai aimé quand +j'étais jeune et belle, je n'ai même plus le droit d'être son amie. +Pauvre cher Philippe, pauvre noble enfant, je le déshonore, je le +déshonore!...</p> + +<p>Elle haletait, le visage enfoui dans son mouchoir.</p> + +<p>L'affront que ces jeunes hommes lui avaient infligé était peu de chose, +mais toucher à Philippe, le salir si abominablement, cela, elle ne le +pouvait supporter. Où donc était la justice du monde qui ne voyait pas +quels liens purs, maintenant, les unissaient?<a name="page_285" id="page_285"></a></p> + +<p>Elle se disait: «Je me suis dévouée à lui, je lui ai donné mon âme, mon +esprit, mon corps, toutes les tendresses de mon cœur et jusqu'à ma +réputation. Quel sacrifice faut-il faire encore pour avoir le droit de +rester son amie? Quelle morale guide la foule cruelle? On nous +absoudrait si notre amour avait été un caprice, on nous accable parce +qu'il a résisté au temps. Ah, jeunesse sans pitié! je suis la vieille +maîtresse... Quelle honte... Et ces hommes, ne sachant rien des bonheurs +que nos cœurs ont eus l'un par l'autre ni de quelles sollicitudes +j'ai enveloppé sa vie, me méprisent et me condamnent, moi qui ai +peut-être aidé au développement de son talent qu'ils admirent!»</p> + +<p>Un juste orgueil lui venait à cette idée et, la tête appuyée et roulante +contre la paroi de la loge, elle gémissait:</p> + +<p>—Les cruels! Les cruels! S'ils savaient quel cœur ils profanent!<a name="page_286" id="page_286"></a></p> + +<p>Magdeleine secoua enfin sa torpeur et, pendant le dernier acte, +profitant du désert des couloirs, elle s'enfuit, son pauvre visage +meurtri de larmes dissimulé par les dentelles de sa mantille.</p> + +<p>Le roulement sourd de son coupé l'engourdit, laissant pour un instant +son cerveau sans pensées; mais, rentrée dans sa chambre, de nouveau elle +pleura. Elle allait songer à perte de vue à cet incident douloureux, +lorsqu'elle aperçut sur la cheminée une lettre de Philippe. Prise de +remords avant même de savoir ce que l'enveloppe contenait, elle l'ouvrit +hâtivement. Philippe s'excusait de ne pouvoir l'accompagner à l'Opéra, +malade qu'il était d'une violente névralgie. Câlinement il regrettait +qu'elle ne pût venir le soigner, le guérir. L'adieu en était si +doucement tendre que la pauvre femme éclata en sanglots, baisant mille +fois les mots qui lui rendaient le courage, en<a name="page_287" id="page_287"></a> lui montrant sa raison +d'être dans la vie.</p> + +<p>Maintenant toutes sortes de sensations flottaient autour d'elle, de +tristes, de consolantes; elle ne voulait plus s'inquiéter, mais songer +uniquement à Philippe, et elle s'endormit dans cette résolution.</p> + +<p>Le lendemain, elle s'éveilla tard et brisée. Mademoiselle de Presles +étant partie depuis quelques jours pour faire une retraite au couvent +des Ursulines, madame Mirbel ne voulut pas rester inactive, absorbée +dans ses rêveries, et résolut de faire un pèlerinage au «logis».</p> + +<p>Depuis des mois elle n'y était allée. Ils avaient tous deux gardé le +culte de leur «home» et de temps en temps s'y réunissaient pour causer +librement en toute intimité de cœur. Jamais Magda ne s'y était +trouvée seule, mais, après son émoi de la veille et ne voulant pas en +parler à Philippe,<a name="page_288" id="page_288"></a> cette visite lui parut nécessaire pour recouvrer la +paix de son esprit. Elle allait chercher, dans ces témoins muets d'un +passé d'amour, la force de réagir contre tous les endolorissements de +son cœur.</p> + +<p>Jamais elle n'avait eu la clef du logis; Philippe s'y trouvait toujours +le premier pour l'introduire; cela ne la fit pas renoncer à son projet; +arrivée à la porte derrière laquelle elle comptait retrouver le calme, +presque la joie de vivre, comme elle s'apprêtait à donner au concierge +de vagues explications, il la reconnut et lui ouvrit.</p> + +<p>Les volets fermés, à travers lesquels venaient buter des rais de soleil, +mettaient un jour doux et vague de chapelle sur tous les objets. +Magdeleine s'assit sur le divan. Elle revivait sa première entrée, tous +les souvenirs des heures divines qu'elle avait passées là. Oui, cela la +calmait; oui, oui, elle avait été aimée, elle avait aimé! Qu'importait<a name="page_289" id="page_289"></a> +donc sa souffrance?... ici, il s'était tant de fois agenouillé; là, tant +de fois il avait proclamé, de sa voix chaude et grave, les beautés de +son âme, les beautés de son corps et subi le charme de son esprit... +Elle l'avait enveloppé d'amour comme une mère enveloppe de caresses +légères le nouveau-né. Elle ne pouvait se lasser de respirer à longs +traits l'air de ce salon où, ensemble, ils avaient respiré.</p> + +<p>Une ivresse lui vint au souvenir de ces joies; elle se trouva ingrate, +et répéta tout bas ce nom qui était le principe même de sa vie:</p> + +<p>—Philippe... Philippe... mon Philippe!</p> + +<p>Elle se leva, entra dans la chambre, voulut revoir et toucher son +peignoir de soie blanche, remplacé souvent, mais toujours refait +semblable au premier. En ouvrant l'armoire où elle avait coutume de le +prendre elle ne le trouva pas; inquiète de cette disparition,<a name="page_290" id="page_290"></a> elle +chercha dans le cabinet de toilette et l'y découvrit, affalé sur une +chaise. Le vêtement avait l'aspect vide, mort. Magda le ramassa et, +soigneusement, s'apprêtait à le remettre en place lorsqu'elle aperçut un +long bout de point de Venise, arraché. Elle chercha dans sa mémoire la +dernière fois qu'elle l'avait porté, ne se souvenant pas de l'avoir +déchiré jamais; cela d'ailleurs remontait si loin qu'une vague tristesse +l'envahit. Hâtivement elle rangea la robe. Sa joie faite de souvenirs, +et si douce tout à l'heure, s'évanouit. Elle voulut secouer cette +mélancolie et retourna au salon. Elle allait ouvrir le piano quand elle +aperçut une feuille de papier; elle la prit, la tourna machinalement +entre ses doigts et y découvrit une petite étiquette bleue, glacée, avec +en lettres d'or le nom d'un fleuriste à la mode.</p> + +<p>Des fleurs avaient été apportées là, non<a name="page_291" id="page_291"></a> pour elle! Comme elle +froissait le papier un pétale de rose tomba, encore frais, à ses pieds.</p> + +<p>Un grand frisson la secoua toute; cette fois elle atteignait au +paroxysme de la douleur.</p> + +<p>Nettement, son cerveau reconstitua ce qui s'était passé: une autre était +venue... Peut-être même la veille au soir, quand, anxieuse, elle +attendait Philippe à l'Opéra... On avait profané sa robe, cette +blancheur nuptiale qu'elle ne revoyait jamais sans une sensation fine de +bonheur caché. Et Philippe avait permis ces choses!... il avait pu voir +une femme vêtue de sa robe à elle?...</p> + +<p>Ah! l'horrible fin de tout!</p> + +<p>Qu'il la trompât, elle y était résignée. Depuis longtemps déjà, elle +étouffait dans son cœur toute jalousie basse... mais cela, mais +cela?... Un grand dégoût la prit; pas une larme ne coulait de ses yeux; +on l'eût tuée sur place plutôt que de la faire se<a name="page_292" id="page_292"></a> lever du fauteuil où +elle était clouée, comme paralysée par la douleur.</p> + +<p>Une sueur froide perla sur son front, elle s'évanouit.</p> + +<p class="c">. . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . .</p> + +<p>Lorsque Magda revint à soi, elle ne sentit plus qu'une grande lassitude +et un besoin de s'enfuir; elle eut pourtant le courage d'ouvrir le petit +meuble où les fleurs de sa première nuit d'amour avaient été pieusement +enfermées par Philippe. Quelles profanations avaient-elles subies +aussi?... Non, on les avait sans doute oubliées, elles étaient encore +là, jaunies, séchées par le temps. Magda voulut les reprendre, elles se +cassèrent, s'effritèrent entre ses doigts avec un bruit sec. La pauvre +femme eut un sourire amer et dit: «Vous me ressemblez, pauvres fleurs +vieilles et flétries!»</p> + +<p>Quand elle se retrouva dans la rue, Magda n'eut plus qu'une pensée: +rentrer en hâte.<a name="page_293" id="page_293"></a> Elle avisa un fiacre, y monta ahurie, ayant à peine la +force de dire son adresse au cocher. Enfin, elle arriva à l'hôtel, paya +cette course avec une pièce d'or dont elle n'attendit pas la monnaie, +et, comme en état de somnambulisme, elle souleva le heurtoir de la porte +cochère, entra, gagna sa chambre. Là, n'en pouvant plus, elle +s'affaissa.</p> + +<p>Alors, elle s'aperçut que son courageux renoncement avait été un +décevant sacrifice, une longue agonie, et elle appela la mort.</p> + +<p>Peu après pourtant, avec courage, elle tâcha de secouer ses pensées, de +se reprendre, de raisonner cette nouvelle crise; mais le sentiment de +douleur qui l'absorbait était plus puissant que toutes les combinaisons +de son cerveau, elle ne pouvait s'en affranchir.</p> + +<p>Le néant de ce pourquoi elle souffrait lui apparaissait avec évidence. +Elle se disait: «Malgré tout, je souffre», et ne pouvait s'arracher à +cette souffrance.<a name="page_294" id="page_294"></a></p> + +<p>Elle se sentait plus haute et meilleure, détachée de la vie, emportée +par un effort puissant vers l'idéal. A cette minute, si elle avait eu la +foi religieuse, elle aurait cru à une inspiration divine, à quelque muet +appel de Dieu. Elle jugeait la vie, sa vie à elle, non pas sévèrement, +mais, ce qui est pire, justement, et restait effrayée du vide qu'elle y +découvrait. Lentement se dressaient dans ses souvenirs mille blessures +reçues, des riens qui lui montraient que Philippe, depuis longtemps, +avait cessé de l'aimer. Elle semblait lire dans l'âme absente de son +amant... Il ne l'aimait plus... ces mots-là résumaient la détresse de +Magda.</p> + +<p>Poussant les choses à l'extrême, elle se demandait même si les +demi-confidences de Philippe à ses amis de club ne lui avaient pas valu +l'injure de la veille à l'Opéra. Mais alors, qu'était ce semblant +d'affection, de<a name="page_295" id="page_295"></a> soins tendres qu'il lui prodiguait encore?... Une +charité d'amour? douloureuse honte! L'idée d'une tyrannie morale, +involontairement imposée par elle à son amant, surgit de son esprit:</p> + +<p>—Je l'aime, il doit m'aimer, voilà donc le bandeau qui m'aveuglait!</p> + +<p>Pour Philippe, son amour était-il autre chose qu'une succession de +besoins nés d'une tendresse continue? Le mal dont elle agonisait en +remuant ces pensées la faisait se résoudre à une idée d'arrachement +brutal, à la mort.</p> + +<p>Un foudroyant chagrin l'envahit; elle se sentit tout à coup terrassée. +Elle songea à cette cause médiocre qui venait de décider de son sort, à +ces commérages murmurés par des indifférents, entendus par hasard et +dont les effets se révélaient effroyables.</p> + +<p>Elle se souvint du désenchantement de sa<a name="page_296" id="page_296"></a> visite chez Philippe, plus +cruel encore. Si un événement futile l'avait empêchée d'aller la veille +au théâtre, elle n'aurait pas eu l'idée de se rendre au «logis» pour y +retremper son courage, et n'eût pas vu de ses yeux, touché de ses mains, +la preuve flagrante du peu de respect de son amant pour leur tendresse +passée. Sa vie était perdue, finie, elle le sentait, et dans son +exaltation en arrivait à éprouver un sentiment de dégoût pour la +faiblesse de Philippe, laquelle, sans amour, le ramenait à ses pieds de +vieille femme. Elle ne voyait plus que le mensonge de leur pauvre et +grand amour, la fausseté de leurs plaisirs et de leurs joies anciennes.</p> + +<p>Pouvait-il se faire que, aveugle, elle n'eût pas compris plus tôt +combien Philippe était rassasié d'elle? Être chaste ou être «fille», +voilà le dilemme. Ces deux états lui semblaient la seule raison d'être +des femmes, le<a name="page_297" id="page_297"></a> terme moyen ne pouvant exister: dupes dans le mariage, +dupes dans le bonheur qu'elles essaient de se tailler hors du droit +chemin, voilà le sort des honnêtes femmes.</p> + +<p>Cinq heures sonnaient: Magdeleine se leva, alluma les bougies de sa +psyché et fut effrayée de se voir ainsi défigurée par la douleur. Elle +n'avait plus quarante-neuf ans, mais soixante. Ses traits s'étaient +creusés sous l'âpreté de la souffrance; ses yeux semblaient enfoncés, +les coins de sa bouche tombaient, des plis creusaient ses joues, et la +malheureuse femme sentait une sueur froide la couvrir. Elle murmura:</p> + +<p>—C'est fini!</p> + +<p>Oui, tout était fini pour elle; son cœur, son esprit, animés par son +amour, accoutumés à un noble emploi de leurs sensations, ne pourraient +s'astreindre à pratiquer la vie banale des femmes de sa condition. +Puisqu'elle existait par Philippe et pour<a name="page_298" id="page_298"></a> Philippe uniquement, puisque +les événements, les mouvements de sa vie n'avaient que lui pour objet et +pour but, puisqu'il était sa seule raison d'être, oui, tout était fini. +Ravagée d'amour et de désillusion, il fallait mourir: c'était la +délivrance, l'éternel repos.</p> + +<p>Magdeleine s'étonna de l'égoïsme soudain qui lui faisait compter pour +rien la douleur qu'éprouverait sa tante; mais sa tante était pieuse, +elle rapportait tout à Dieu, à la volonté de Dieu, et sa foi ardente la +consolait de tout.</p> + +<p>Par une combinaison étrange de son esprit, Magda qui voulait mourir pour +le bien de son amant autant que pour se soustraire à sa propre misère +morale, qui voulait, par sa disparition, épargner à Philippe les soucis, +les hontes, les mensonges, dans lesquels il allait tomber, ne songea pas +un instant que ce suicide pouvait planer sur la vie du jeune homme comme +un remords.<a name="page_299" id="page_299"></a> Peut-être même la pensée inconsciente du chagrin qu'il en +ressentirait lui devenait-elle l'infime consolation de son sacrifice. Et +résolue, elle marcha à la mort.</p> + +<p>Dans l'absence de mademoiselle de Presles, absence si favorable à ses +projets, Magda vit une complicité du hasard; elle voulut choisir le +moyen le plus pratique de se tuer sûrement et vite.</p> + +<p>Absorber du chloroforme?... Avant d'en respirer assez pour mourir, elle +serait endormie. Alors, qu'imaginer, pour que, à l'instant où le sommeil +l'envahirait, les linges, sous lesquels son visage serait caché, fussent +réimprégnés du liquide mortel?</p> + +<p>Se noyer?... elle nageait admirablement. L'instinct de la conservation +ne serait-il pas plus fort que sa volonté? Puis, l'idée de la Morgue, où +elle serait transportée, la pauvreté cynique du décor et la nudité du +cadavre, révoltaient ses élégances et sa pudeur.<a name="page_300" id="page_300"></a></p> + +<p>Le revolver?... Oui; un coup et c'était fait.</p> + +<p>Elle alla résolument vers le meuble où l'arme était enfermée. En passant +devant la glace elle demeura surprise de l'aspect hagard de son visage. +Elle se regarda avidement, non plus comme tout à l'heure mais dans +l'ensemble, comme si, pour la première fois, elle se voyait. Son chapeau +de jais noir posé sur l'embroussaillement de ses cheveux blonds, +demeurés si beaux avec leurs reflets soyeux de coulée d'or, était tout +de travers. Dans sa préoccupation, elle n'avait pas même pensé à +l'enlever. Son regard fixe, sa bouche douloureusement crispée, sa +pâleur, tout en elle lui parut odieux et ridicule. Alors elle ôta son +chapeau, reconquit l'expression de ses yeux et, se regardant de nouveau, +ne vit plus que la trace des ravages émanant de son cœur désespéré.</p> + +<p>Elle prit le revolver, posa le canon sur sa<a name="page_301" id="page_301"></a> tempe. Le froid de l'acier +la fit tressaillir; sa main tremblait. Elle essaya de reprendre du +calme, revint devant la glace... mais le tremblement persistait, +s'accentuait même, devenu maladif, nerveux.</p> + +<p>—Je veux mourir, pourtant, dit-elle.</p> + +<p>Elle se sentait secouée si violemment par ce malaise qu'elle s'étendit +sur la chaise longue; lentement elle se calma. Ses idées d'abord +bourdonnantes et affolées s'apaisèrent. Elle fut étonnée que sa pensée +de suicide éloignât jusqu'au souvenir de Philippe. Il lui apparut très +loin, non plus comme la raison même de sa mort, mais à peine simple +cause déterminante. Doucement une paix l'envahit; elle éprouva une +tranquillité enivrante. L'idée de mourir n'était plus le résultat d'une +douleur exacerbée, mais la pensée réfléchie d'un être qui aspire à la +suprême délivrance. Elle retrouvait en cet instant toute la philosophie<a name="page_302" id="page_302"></a> +de sa nature; elle estimait son roman à sa juste valeur, c'est-à-dire le +néant qu'il avait été et le néant où il la ramenait. Qu'était cette +humanité? rien. Qu'importent ses progrès, où mènent-ils? Quelle sotte et +inutile comédie nous jouons dans l'univers!</p> + +<p>Et elle refoulait par ses raisonnements cet instinct qui, tout à +l'heure, la faisait trembler devant l'inconnu de l'éternité.</p> + +<p>Magdeleine, apaisée maintenant, se leva, reprit son arme et se plaça +devant la glace. Sa main se remit à trembler et encore une fois elle +s'exaspéra devant la lâcheté de la bête vivante, tenant à cette vie que +son esprit repoussait. Quitte à se manquer, elle approchait de sa tempe +le canon du revolver, quand tout à coup une pensée l'arrêta... elle +venait de songer que son mari pouvait la tuer; il ne la manquerait pas, +lui! Ne l'en avait-il pas menacée souvent si jamais il apprenait qu'elle +le trompât? et cela non<a name="page_303" id="page_303"></a> par amour, car l'amour pardonne, mais par +vanité, par vengeance. Plus d'une fois elle avait senti surgir entre eux +ce sentiment de haine profonde.</p> + +<p>Tout un plan germa, rapide, dans sa tête. Elle regarda la pendule, +étonnée qu'il ne fût encore que sept heures. Elle s'assit à sa table et, +arrachant une page d'un large cahier de notes, elle écrivit de la main +gauche une lettre anonyme à son mari. Elle disait que «profitant de +l'absence de mademoiselle de Presles, madame Mirbel faisait venir son +amant chez elle, ce soir même à onze heures. Le mari bafoué pourrait les +surprendre à moins qu'il ne préférât subir les railleries de ses amis et +continuer de jouer le rôle ridicule que sa femme lui assignait dans la +vie».</p> + +<p>Magda plia la lettre, la mit sous enveloppe, jeta un vêtement sur ses +épaules et descendit dans la rue. Puis, arrêtant un fiacre, elle fit<a name="page_304" id="page_304"></a> +porter la lettre par le cocher à l'appartement de garçon qu'occupait +Leprince-Mirbel, rue des Mathurins, depuis la scène qu'ils avaient eue +au sujet du voyage de Russie.</p> + +<p>Elle rentra et de nouveau s'enferma dans sa chambre. Elle ne doutait +plus de sa mort maintenant. Un grand calme succédait à la surexcitation +de tout à l'heure. Elle n'accusait plus Philippe; même une tendresse +allait de son cœur vers lui; il lui avait donné de si ineffables +joies! De cela seul elle voulait se souvenir. Elle découvrait que ses +qualités d'excessive sensibilité avaient été ses ennemies. Elle aurait +dû vivre en cet amour banalement, au jour le jour, sans rien chercher ni +prévoir et sans souffrir, au lieu de porter tous ses sentiments à +l'extrême.</p> + +<p>Un coup frappé à la porte la tira de sa rêverie; le maître d'hôtel +venait annoncer que le dîner était servi. Magda avait si pleinement +renoncé à l'existence qu'elle fut<a name="page_305" id="page_305"></a> toute surprise de ce rappel aux actes +accoutumés. Elle pensa:</p> + +<p>—Ah! oui, il faut dîner...</p> + +<p>La fixité des actions dans les heures l'étonna. Sous la tension +douloureuse de son esprit, la régularité des besoins de la vie lui +sembla chose puérile.</p> + +<p>Elle descendit pourtant à la salle à manger afin de n'éveiller aucun +soupçon dans l'esprit de ses gens. En entrant, elle fut surprise de +l'aspect luxueux de la vaste pièce; les flambeaux, sur la table, +faisaient briller et étinceler les argents et les ors des objets du +service.</p> + +<p>Elle marchait maintenant comme dans un rêve, surexcitée par cette idée: +«Dans quatre heures, cinq au plus, je serai morte.» Elle s'étonnait que +rien ne transpirât de ses pensées, de son attitude, qui fît deviner aux +gens de service le drame de son cœur. Elle eût voulu sentir sa fièvre +d'attente se<a name="page_306" id="page_306"></a> communiquer aux objets qui l'entouraient. Elle touchait +son verre de cristal gravé aux armes de mademoiselle de Presles, avec +l'écusson en losange ainsi qu'il se fait pour les vieilles filles, et +songeait:</p> + +<p>—«Demain, tout à l'heure, je serai morte et ce cristal si fin, si +fragile, demeurera... demain, il y aura encore de la sève, de la beauté, +de l'éclat dans les fleurs de cette corbeille et je serai morte... +défigurée peut-être?... sûrement morte!»</p> + +<p>Magda s'émotionnait sur elle-même, ne voyait plus qu'elle dans sa vie si +courte, prise d'un égoïsme bizarre, prête à se dire: «Je vais me +perdre!»</p> + +<p>Sa gorge se serrait, elle ne pouvait manger et ne prenait pas une +parcelle de nourriture sans être obligée de boire quelques gorgées +d'eau. Sa vie d'amour si douloureuse avait durci son cœur contre les +autres, mais non contre elle-même. Se préparant à mourir,<a name="page_307" id="page_307"></a> elle se +plaignait, et restait surprise des mesquines raisons qui la poussaient +au suicide; et pourtant, cette petitesse des choses humaines lui faisait +plus fermement souhaiter la mort.</p> + +<p>Quel chaos, quelle sagesse, quelle folie étaient en elle? elle +s'étonnait seulement de sa persistance dans la volonté de mourir:</p> + +<p>—«Je meurs parce que j'ai cherché le bonheur par l'amour: l'amour dans +le mariage où une première déception a failli me briser, puis l'amour +hors du mariage, et, de cette nouvelle déception, je vais mourir... +Maudit soit le cœur!...»</p> + +<p>L'erreur d'aimer lui apparut alors comme un mystère cruel. Elle +découvrait la dérision qui l'avait poussée à exiger de son esprit une +raison de cette désillusion immense: où, par deux fois, elle croyait +trouver la vie, pourquoi trouvait-elle la mort?<a name="page_308" id="page_308"></a></p> + +<p>Elle se leva. Le domestique, derrière elle, éloigna sa chaise; elle +suivit avec intérêt ce lent mouvement, et pensa:</p> + +<p>«Je ne m'assiérai plus à cette table.»</p> + +<p>En se retournant, ses yeux surprirent le regard inquiet du vieux +serviteur. Magda voulut qu'il conservât le souvenir d'une dernière bonne +parole, et dit:</p> + +<p>—Merci, mon bon François, merci.</p> + +<p>Sa voix, qu'elle réentendait depuis des heures de silence et d'angoisse, +lui parut changée, douce, basse et pourtant si bourdonnante, que ses +oreilles furent remplies d'une sonorité inaccoutumée. Le silence lui +sembla ensuite plus profond. Le domestique, inquiet de la voir si +triste, si absorbée, hocha lentement la tête tandis qu'elle passait +devant lui.</p> + +<p>Magda remonta dans sa chambre. Neuf heures sonnèrent... Comme le temps +lui paraissait long! Elle rangea autour d'elle; puis, ayant défait son +lit dans un désordre<a name="page_309" id="page_309"></a> voulu, elle s'y jeta tout habillée, le cœur +brisé d'émoi, fascinée, étourdie par cette pensée: «Je vais mourir.»</p> + +<p>Songeant tout à coup qu'il fallait se préparer à cette mort et donner +quelque vraisemblance au prétexte dont elle s'était servi en écrivant à +son mari, elle passa dans son cabinet de toilette, se dévêtit, plia ses +vêtements, s'enveloppa d'un peignoir de nuit en batiste si fine que sa +chair apparaissait en transparence; puis, ayant déroulé ses cheveux, +cette dernière beauté de la femme, elle se dirigea vers la glace, et, +après les avoir brossés et parfumés, s'armant de ciseaux, elle les +empoigna près de la nuque et commença de les couper.</p> + +<p>L'acier mordait mal l'épaisse torsade; Magda s'acharnait. Le bruit +soyeux que les cheveux rendaient, cédant à la morsure des ciseaux, se +rythmait sous l'effort de ses<a name="page_310" id="page_310"></a> doigts. Enfin, la masse lui resta dans la +main et, au dernier coup de ciseau, s'épanouit en gerbe d'or et la +recouvrit sous une torsion qui sembla le spasme de mort de sa belle +chevelure.</p> + +<p>Magda dit:</p> + +<p>«Je commence à mourir.»</p> + +<p>Elle détacha un des longs rubans de satin pâle qui nouaient son peignoir +et lia cette superbe dépouille. Puis, ayant mis le tout dans un carton +qu'elle ficela et cacheta, elle écrivit l'adresse de Philippe Montmaur. +Alors, s'étant assise devant le petit bureau d'où si souvent étaient +partis de tendres billets pour son ami, les yeux voilés de larmes, elle +lui envoya cet adieu:</p> + +<p>«Mon bien-aimé, volontairement je vais mourir. Cher, vous m'avez donné +des joies inoubliables, des fêtes pour mon cœur et mon esprit. +Cependant me voici bientôt si vieille que, par dignité pour vous, pour +moi,<a name="page_311" id="page_311"></a> pour notre amour, il faut me détacher de vous. Je vous aime trop +ardemment, mon Philippe, et ne pourrais me résigner à cette séparation +sans la rendre irrémédiable, éternelle. Triste et faible cœur qui ne +sait pas vieillir! J'ai pourtant bien essayé de me séparer de vous; +ai-je jamais murmuré lorsque vous-même, mon cher bien-aimé cherchiez à +secouer cet étrange joug de nos chairs et de nos âmes, en espaçant vos +visites, en voyageant? Ne me reveniez-vous pas toujours sinon aussi +fidèle, du moins aussi épris? Comme je pardonne à celles qui vous +détournaient de moi si peu et si mal! Je suis pour vous l'unique, comme +vous êtes pour moi l'unique; quoi que nous essayions, rien ne nous +arrachera l'un de l'autre; après chaque tentative de séparation, ne +restons-nous pas plus étroitement unis? Nous avons rencontré «l'amour +fort comme la mort» dont parle l'Écriture. Mon Philippe, bientôt<a name="page_312" id="page_312"></a> il ne +restera du moi que j'ai été qu'un moi misérable et décrépit qui, au yeux +du monde, compromettrait la pureté de votre vie.</p> + +<p>«Je vous aime, Philippe, je vous aime pour votre bonheur, non pour le +mien, et je vous sais le même dévouement envers moi. Mais notre amour +s'avilirait dans une plus longue durée: Je deviens vieille... Songez à +la douleur que ce mot renferme!</p> + +<p>»Ne vous étonnez pas, mon doux aimé, de la disparition des fleurs +séchées qui, lentement, se sont flétries sur notre lit le premier soir +où je suis devenue votre femme; je les ai reprises tantôt et veux qu'on +les ensevelisse avec moi.</p> + +<p>»Veillez aussi, avec Marie-Anne, à ce que l'on me revête, dans mon +cercueil, du peignoir mauve que je portais à Fontana et au travers +duquel j'ai ressenti vos premières timides étreintes.</p> + +<p>»Je vous envoie mes cheveux «cette mousse<a name="page_313" id="page_313"></a> soyeuse, cette coulée d'or», +comme vous disiez et que vos mains, que vos lèvres, ont si souvent fait +tressaillir. C'est de moi ce qui reste de jeune et de beau. Ne pleurez +pas sur eux en souvenir de celle qui vous les donne. Votre amour lui a +causé des bonheurs surhumains. Que cette pensée vous soit une +consolation et apaise votre douleur, mon cher, cher bien-aimé.</p> + +<p>»Adieu... Hélas, je ne saurais sans émotion quitter ce papier que vous +toucherez, que vous lirez, et où je puis encore vous dire: «Je vous +aime». Adieu, adieu mon Philippe. Je baise vos lèvres et je meurs de +tendresse dans une dernière ardente étreinte.</p> + +<p class="r"><small>»MAGDA.»</small></p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Après avoir écrit cette lettre, Magda sonna, enveloppa sa tête d'une +dentelle afin que la femme de chambre ne la vît point dépouillée<a name="page_314" id="page_314"></a> de ses +cheveux, et alla l'attendre dans le petit salon qui précédait sa +chambre. Quand la servante fut venue:</p> + +<p>—J'ai une violente névralgie ce soir, Pauline, je vais me jeter sur mon +lit. Je vous donne congé... Vous pouvez passer la soirée chez votre +sœur; mais auparavant, portez ce carton et cette lettre chez M. +Montmaur... Dites aussi à tous les gens qu'ils ont leur soirée libre, +mais qu'on tienne les portes ouvertes et que le portier laisse monter M. +Mirbel. Il m'a écrit qu'il viendrait me parler ce soir vers onze heures.</p> + +<p>Magdeleine savait Philippe à une «première» en compagnie de Jean Biroy +et de Tanis. Il devait, au sortir de la représentation, aller au bal +chez madame d'Istres où ils avaient projeté de se retrouver. Oui, elle +se souvenait d'avoir, avant-hier, dans la journée—lointain passé pour +elle—combiné leur réunion vers une heure du matin<a name="page_315" id="page_315"></a> chez les d'Istres. +Qu'était-il donc survenu pour interrompre le cours de sa résignation, de +ses renoncements?... Rien: une conversation surprise, une retraite +profanée, un bout de dentelle déchirée, un papier vide des fleurs qu'il +avait contenues et qui ne furent pas apportées pour elle.</p> + +<p>Sa misère morale amenait son désespoir; la mort allait effacer l'erreur +de sa vie.</p> + +<p>Magda, les ordres donnés, rentra dans sa chambre, rejeta les dentelles +dont elle s'était enveloppée et, assise au coin du feu, attendit.</p> + +<p>Les heures lui paraissaient sans fin. Elle ne pensait plus, elle était +lasse, la tête vide, avec des idées courtes, vagues, s'entre-croisant, +se donnant la chasse dans une confusion monstre; elle n'avait plus +d'énergie, elle attendait la mort.</p> + +<p>Onze heures sonnèrent; elle se redressa, nerveuse, haletante. Il ne +s'agissait plus<a name="page_316" id="page_316"></a> d'attendre passive, résignée. C'était elle qui avait +commandé sa mort en exaspérant l'amour-propre de son mari. Effrayée +d'avoir si peu pensé à la mise en scène de son appartement, dans une +hâte fébrile elle courut pousser les verrous des portes, et fermer +solidement celle qui donnait sur le couloir; puis, ferma aussi à clef la +porte à deux vantaux qui s'ouvrait du petit salon dans sa chambre, mais +en ayant soin de baisser l'armature de fer du haut et de lever celle du +bas de façon que, sous une forte secousse, elle pût céder. En effet, il +était à prévoir que Leprince-Mirbel s'étant heurté inutilement à la +porte du couloir, courrait, exaspéré, à celle du salon pour surprendre +sa femme avec son amant.</p> + +<p>Magda jeta au hasard ses jupons soyeux sur la chaise longue et mit du +désordre dans la chambre, laissant traîner sur le tapis la courte-pointe +du lit, heurtant du<a name="page_317" id="page_317"></a> poing les oreillers qui prirent des poses effarées +dans leur fouillis de guipure. Ces préparatifs achevés, n'en pouvant +plus d'angoisse, elle attendit.</p> + +<p>Les bruits de la rue s'apaisaient; quelques voitures passèrent, mais +aucune ne s'arrêta.</p> + +<p>Magda s'effraya alors de la possibilité que son mari ne vînt pas, qu'il +n'eût point reçu la lettre ou qu'il dédaignât de se venger.</p> + +<p>Quel sentiment pouvait armer sa main? l'amour?... mais depuis si +longtemps il ne l'aimait plus!... la haine?... Elle en ressentait si peu +pour lui qu'elle l'avait déchargé de la justice humaine en s'accusant de +sa mort dans une lettre, à lui adressée, qu'elle venait de poser sur la +cheminée.</p> + +<p>Elle fut atterrée de découvrir que seuls, le respect humain, la vanité +blessée, l'orgueil, pouvaient entraîner cet homme jusqu'à l'assassinat. +Sa mort dépendait de cet imperceptible point de folie humaine.<a name="page_318" id="page_318"></a></p> + +<p>Dans cette attente, une exaspération la prenait et elle n'était plus +défaillante. Absorbée par le désir croissant d'en finir, elle ne tenait +plus en place. Prise d'une rage contre l'homme qui retardait sa +délivrance, elle criait, étendue sur son lit, la tête enfouie dans les +oreillers:</p> + +<p>—Le lâche, le lâche, il ne viendra pas; non, non. Ah, je veux mourir, +je veux mourir!</p> + +<p>Sa voix s'entrecoupait de sanglots haletants et sans larmes, étouffés +comme une plainte d'amour.</p> + +<p>Tout à coup elle entendit des pas précipités, la serrure grinça... la +porte qui donnait sur le couloir fut ébranlée violemment et, du dehors, +la voix de Leprince-Mirbel cria, terrible:</p> + +<p>—Ouvrez, Magdeleine, ouvrez... je vous l'ordonne... mais ouvrez donc!</p> + +<p>Elle se dressa, pâle, et murmura: «Enfin!»<a name="page_319" id="page_319"></a> bien que son cœur se prît +à battre à lui faire perdre le souffle.</p> + +<p>Mirbel s'acharnait à la porte... Magdeleine, rapidement, se leva, ferma +brusquement le cabinet de toilette; ce bruit redoubla l'exaspération de +son mari; il hurla:</p> + +<p>—Ah! il s'enfuit, le misérable!</p> + +<p>Puis un silence se fit.</p> + +<p>Magda comprit que son mari, suivant de point en point la tactique +qu'elle avait prévue, se dirigeait vers le salon. Alors, il se passa en +elle quelque chose de bizarre: prise d'une peur instinctive, prête à +défaillir, elle courut s'enfermer dans le cabinet de toilette.</p> + +<p>La porte donnant sur le salon retentit de coups précipités, et dans un +choc, céda. A ce bruit qu'elle guettait, Magda retrouva sa force de +volonté. Elle sortit du cabinet de toilette et se trouva en face de +Mirbel qui, voyant comme dans un éclair le désordre de la chambre, sa +femme en robe de<a name="page_320" id="page_320"></a> nuit froissée, ouverte sur la poitrine, le visage +défait, avec l'étrange aspect que lui donnaient ses cheveux coupés; +convaincu de sa trahison, l'ayant vue refermer rapidement la porte et +sembler en vouloir défendre l'entrée en la couvrant de son corps, les +bras étendus, Mirbel, fou de rage, tira sur elle presque à bout portant +deux coups de revolver. Des gouttes de sang perlèrent sous le sein +gauche de Magda et tachèrent la valencienne et la batiste de son +peignoir. Elle fit quelques pas, s'affaissa à genoux sans un cri. Son +corps mince et souple tomba, inerte, sur la fourrure blanche de la +descente de lit.</p> + +<p>Elle était morte.</p> + +<p>Mirbel se précipita dans le cabinet de toilette à la recherche de +l'amant et resta atterré devant l'ordre qui y régnait, faisant contraste +avec le désordre de la chambre. Nulle possibilité ni trace d'évasion. +Les<a name="page_321" id="page_321"></a> triples rideaux de soie des fenêtres avaient, en leurs plis, +l'immobilité rigide et chaste d'une nappe d'autel; nulle porte, nul +recoin pour s'enfuir ou se cacher. Terrifié, il rentra dans la chambre. +Ses yeux hagards, à force d'interroger les objets, aperçurent une grande +enveloppe sur la cheminée avec cette suscription:</p> + +<p>«A monsieur Leprince-Mirbel.»</p> + +<p>Il se précipita; ses mains tremblaient. Il brisa le cachet et lut:</p> + +<p>«Ne vous accusez pas de ma mort, je me suis tuée volontairement, +dégoûtée de la vie, n'ayant plus la force ni le courage de la subir. +C'est moi qui vous ai écrit la lettre qui arma votre main. +Pardonnez-moi, comme je vous pardonne, le mal que nos natures si +différentes se sont fait, et vivez sans remords: vous n'êtes pour rien +dans la suprême détermination que j'ai prise.</p> + +<p class="r"><small>»MAGDELEINE.»</small></p> + +<p><a name="page_322" id="page_322"></a></p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p>Leprince-Mirbel resta un temps les yeux fixés sur la lettre, +reconstituant les péripéties de ce drame. Puis, ayant vaguement compris, +il s'approcha de Magdeleine, la souleva avec effort, la posa doucement +sur le lit et la contempla. Le sang qui fluait en mince filet des lèvres +de la morte, immobilisées comme dans un sourire, s'échappa tout à coup +avec plus d'abondance. Mirbel voulut l'étancher; ce geste l'ayant mis en +contact avec la chair tiède de sa femme, il se jeta en sanglotant sur le +lit où, pâle, redevenue jeune et belle dans le calme de la mort, Magda +semblait dormir.</p> + +<p> +<br /> +</p> + +<p class="c">FIN</p> + +<p class="c">PARIS.—IMPRIMERIE CHAIX.—128-1-21.—(Encre Lorilleux).</p> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Maudit soit l'Amour, by +Hermine Oudinot Lecomte Du Noüy + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAUDIT SOIT L'AMOUR *** + +***** This file should be named 34564-h.htm or 34564-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/4/5/6/34564/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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