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+Project Gutenberg's Maudit soit l'Amour, by Hermine Oudinot Lecomte Du Noüy
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Maudit soit l'Amour
+
+Author: Hermine Oudinot Lecomte Du Noüy
+
+Release Date: December 4, 2010 [EBook #34564]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAUDIT SOIT L'AMOUR ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+
+
+
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+
+
+
+
+
+MAUDIT
+SOIT L'AMOUR!
+
+PAR L'AUTEUR DE
+
+«AMITIÉ AMOUREUSE»
+
+CINQUANTE-HUITIÈME ÉDITION
+
+PARIS
+
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
+
+3, RUE AUBER, 3
+
+1921
+
+
+
+
+A MON BIEN CHER MAITRE ET AMI
+
+SULLY PRUDHOMME
+
+_Ce livre est dédié._
+
+H. L. N.
+
+
+
+
+MAUDIT SOIT L'AMOUR!
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+ «Les nœuds les plus solidement faits
+ se dénouent d'eux-mêmes parce que la
+ corde s'use--tout s'en va, tout passe, l'eau
+ coule et le cœur oublie. C'est une grande
+ misère...»
+
+ GUSTAVE FLAUBERT
+
+
+
+
+I
+
+
+A M. JULES GOVERNEUR
+
+
+3, rue Gay-Lussac, Paris.
+
+«Mon ami,
+
+»Je suis enfin installée et vous attends à Yerres, un de ces jours très
+prochains, demain, par exemple. Si vous prenez l'express de cinq heures,
+vous avez toute chance de faire le voyage avec Guillaume de Tanis, Jean
+Biroy, d'autres encore peut-être. Je vous invite tous ce même jour. Mais
+je compte particulièrement sur vous trois, mes chers fidèles. Ne
+m'écrivez pas que ceci... que cela... vous retient à Paris. Le cher Abbé
+sait bien que c'est le premier embarquement qui coûte à sa paresse.
+Tante Rose, d'ailleurs, me charge de vous dire qu'elle a fait préparer
+_avec amour_ les chambres du Pavillon, et l'amour de tante Rose mérite
+le voyage! L'Abbé trouvera à Montgeron la voiture des invalides et
+pourra, si par grand hasard il est seul, rêver tout à son aise au
+despotisme tendre de son amie
+
+»MAGDA.»
+
+ * * * * *
+
+Lorsque madame Leprince-Mirbel eut achevé d'écrire cette lettre, elle la
+glissa dans une enveloppe, et, rassemblant d'autres lettres éparses sur
+son petit bureau, en relut avec soin les adresses.
+
+--Voyons, n'en ai-je pas oublié? Jules Governeur, mon philosophe; Jean
+Biroy, mon peintre; Guillaume de Tanis, mon romancier; Savines, mon
+critique; d'Artigues, mon diplomate; Danaris et sa femme, celle-ci ma
+chère amie; Barjols, mon député; ils y sont bien tous. Bon. Maintenant
+donnons ces lettres au docteur; il les jettera à la poste en allant
+porter ses dépêches.
+
+Madame Leprince-Mirbel se leva. C'était une femme de trente-six ans, de
+tournure élégante. Une grâce enveloppante émanait de tous ses gestes;
+elle possédait une allure aristocratique, un air «grande dame» qui ne
+s'acquiert pas. D'une taille souple, fine, en harmonie avec des hanches
+aux lignes du plus délicieux contour, elle avait aussi un pied mince et
+cambré, de belles mains, des mains pâles comme une hostie, aux doigts
+spirituels, retroussés et longs, qui suggéraient l'envie de les saisir
+et, à leur seul contact, donnaient la sensation troublante de posséder
+cette femme.
+
+Tanis, en plaisantant, disait:
+
+--Vos mains sont voluptueuses jusqu'à l'inconvenance.
+
+Ses yeux cernés paraissaient d'autant plus grands que le dessus des
+paupières, estompé d'une teinte brune, ajoutait une étrange profondeur
+au regard de ses prunelles noires, brillantes comme deux agates dans le
+blanc nacré de l'œil. Ses cheveux blonds, légers, soyeux, abondants
+et ondés, ressemblaient à une coulée d'or.
+
+Sans être ni belle, ni jolie, madame Mirbel produisait sur les hommes
+une impression ineffaçable, tant la finesse satinée de sa chair faisait
+ressortir la délicatesse de ses traits, tant son élégance accusait une
+science admirable de la toilette, tant son attitude aristocratique, la
+fierté exprimée par certains de ses gestes, révélaient la pureté de
+race et la noblesse d'âme. Elle était harmonieuse et captivante.
+
+Quinze ans auparavant, sa tante, mademoiselle Rose de Presles, l'avait
+mariée au compositeur de musique Leprince-Mirbel, garçon d'avenir et
+presque aussi jeune qu'elle. L'union sembla d'abord heureuse.
+Marie-Magdeleine de Presles, pleine de foi en son mari, pleine
+d'enthousiasme pour son talent, vécut trois années d'enchantement. Puis,
+soudain, elle tomba de son ciel en s'apercevant que Mirbel la trompait
+avec une vieille chanteuse qui lançait ses œuvres.
+
+Cette découverte se fit de la manière la plus banale. Magdeleine entra
+un jour dans le cabinet de travail de son mari pour examiner, en son
+absence, les épreuves d'une partition qu'il corrigeait. En prenant les
+feuillets de musique épars sur la table, afin de juger au piano des
+changements que le maître apportait à son œuvre, ses regards furent
+attirés vers un papier ridiculement à la mode et chamarré d'une écriture
+invraisemblable formée de longs bâtons; machinalement, Magdeleine prit
+cette lettre; mais dès les premières lignes elle tomba défaillante sur
+une chaise. Elle en continua la lecture avec de douloureuses
+palpitations, les mains tremblantes, et, à moitié folle de chagrin,
+arriva au bout de l'horrible prose, à la fois emphatique et grivoise, de
+la vieille cabotine.
+
+Madame Mirbel pleura alors comme savent pleurer les femmes quand elles
+sont seules. Cette première crise fut terrible; cette douleur initiale
+qui la surprenait en pleine foi, en plein bonheur, lui brisa les nerfs.
+Elle jeta avec rage les pages de musique sur la table, et, la lettre
+fatale en main, courut trouver sa tante. Mademoiselle de Presles s'était
+réservé le rez-de-chaussée de son hôtel dont elle avait abandonné les
+autres appartements au jeune ménage.
+
+La pauvre vieille fille fut atterrée qu'on pût tromper son enfant pour
+une «créature». En plein désarroi, elle ne sut quel conseil donner à sa
+nièce; celle-ci, la première angoisse apaisée, résolut de lutter.
+Soutenue par la fièvre de la jalousie, elle s'interdit les reproches et
+refoula les mots amers que lui suggérait l'excès de sa douleur. En une
+divination géniale, pour contrebalancer ces honteuses amours, elle ne
+montra pas la blessure de son cœur. Elle se fit coquette, tendre,
+diverse, et reconquit Leprince-Mirbel, tant cette grâce provocante était
+irrésistible.
+
+Dans la crainte de compromettre son triomphe, elle entraîna son mari en
+Italie. Mais cette seconde lune de miel lui sembla bientôt odieuse,
+s'accomplissant au milieu des ruines de ses illusions, sans
+l'enthousiasme de ses pensées, de son âme qu'elle sentait agoniser de la
+blessure reçue.
+
+Un écœurement la prit d'avoir lutté pour reconquérir quoi, mon Dieu?
+des caresses, vile monnaie de l'amour! Et la première ivresse ne revint
+pas plus pour elle que ne reviennent les prémices en toutes choses. La
+douleur a son initiation; on peut s'y accoutumer, mais elle laboure en
+vain le cœur; les blessures qu'elle y fait, au lieu de le fertiliser,
+le stérilisent.
+
+Elle pensait: «En m'abandonnant à mon mari, je l'ai trompé. Sans en
+avoir conscience, j'ai pris une attitude indigne de moi. Pour ne pas
+perdre les embrassements d'un être que maintenant je méprise, qui n'a
+rien vu de ce qu'autrefois je lui donnais de beau, de pur, je me suis
+ravalée au rôle de «fille». Toutes mes qualités de droiture sont les
+écueils sur lesquels s'est brisée cette nature vulgaire. Ah! comme je
+lui en veux d'avoir anéanti ma foi! J'ai cessé de lui plaire parce que
+j'étais naïve et tendre; il s'est lassé de ma candeur et s'est laissé
+séduire par les honteuses manœuvres d'une femme flétrie qui a couru
+le monde, éprise de tous les vices. Pourquoi n'ai-je pas eu la vision
+nette de la bassesse où j'allais tomber en essayant de reprendre Henri à
+cette femme odieuse?»
+
+Et il lui fallait péniblement conclure: «C'est qu'au moment où j'ai reçu
+la blessure j'aimais encore, tandis que maintenant l'indifférence me
+prête toutes ses clartés.»
+
+A jamais déçue, humiliée d'avoir subi le joug d'un si déplorable amour,
+Magdeleine hâta le retour.
+
+Bientôt après leur arrivée à Paris, et malgré les serments faits à sa
+jeune femme, Leprince-Mirbel s'adonna plus que jamais, sans honte et
+sans frein, aux amours faciles, à ce point qu'il ne prenait plus la
+peine de voiler sa conduite à Magdeleine, lui faisant parfois l'injure
+d'amener dans sa maison, de lui présenter, même, l'objet de sa passion
+présente. Son inconscience, sur ce point, atteignait au cynisme. Les
+yeux une fois dessillés, Magdeleine perdit toute illusion: une à une,
+ses croyances en son mari tombèrent; elle le vit tel qu'il était: un
+être léger, sans cœur ni sens moral, vindicatif et vaniteux jusqu'à
+la folie.
+
+Mademoiselle Rose de Presles faillit mourir de chagrin quand elle
+constata qu'elle avait perdu la vie de sa nièce en la mariant à
+Leprince-Mirbel. Restée fille après une douloureuse et pure aventure
+d'amour, elle souffrit tant de sa situation fausse de vieille fille
+qu'elle avait coutume de dire: «Mieux vaut être mal mariée que de ne
+l'être pas.» Maintenant elle se prenait à douter de la vérité de sa
+formule.
+
+Devant le malheur de Magda, son vieux cœur, qui semblait ne savoir
+plus souffrir, se mit à saigner de nouveau. Affolée, elle proposa la
+séparation judiciaire; c'était l'esclandre, la vérité mise sous les yeux
+de tous.
+
+Avec une grande sagesse, madame Leprince-Mirbel ne se laissa pas
+influencer. Une explication décisive eut lieu entre elle et son mari; il
+dut s'incliner devant la volonté de cette femme de vingt-trois ans et
+accepter les conditions qu'elle lui imposait. Les cinquante mille francs
+de rente que Magdeleine avait apportés en dot, et qui permettaient au
+jeune maître d'attendre le succès, la faisaient libre et indépendante
+envers lui. Ils convinrent qu'ils resteraient unis aux yeux du monde,
+mais que la séparation n'en existerait pas moins entre eux.
+
+Depuis douze ans que ces événements s'étaient passés, Henry
+Leprince-Mirbel avait acquis la célébrité, car son talent était réel.
+Tout en étant des étrangers l'un pour l'autre, sa femme et lui vivaient
+à Paris sous le même toit, dans l'hôtel de la rue de Monceau. Ils
+cachaient au public cette situation douloureuse à laquelle, seuls, les
+amis intimes étaient initiés. Jamais Leprince-Mirbel ne séjournait à
+Yerres; la campagne l'enthousiasmait pendant deux heures et
+l'horripilait ensuite. Il lui fallait vivre dans un continuel état de
+surexcitation cérébrale, entouré d'admirateurs de son talent, pour
+l'exalter et lui donner la réplique.
+
+Or, à Yerres, dans cette vaste propriété de la Luzière, on faisait
+_silence_, comme il disait plaisamment avec sa verve de gamin de Paris,
+et cela n'était pas pour satisfaire le besoin de mondanité et de succès
+bruyants indispensables à sa nature.
+
+Madame Mirbel au contraire, plus fine, plus délicate, détestait le
+bruit; cette propriété était donc devenue son séjour favori. Elle avait
+su grouper autour d'elle un cercle restreint d'hommes d'une haute
+valeur, et c'était à la campagne qu'elle aimait le plus à s'en voir
+entourée. Les cinquante ans de tante Rose lui semblaient un
+porte-respect suffisant pour arrêter la médisance.
+
+D'ailleurs, depuis la crise irréparable de sa vie, madame Mirbel s'était
+peu à peu retirée du monde et professait le plus grand dédain pour les
+calomnies que les jaloux pouvaient inventer sur elle.
+
+Tout d'abord elle s'était attaché à jamais le docteur Fugeret, un savant
+occupé uniquement de science. Il l'avait connue jeune fille et l'aimait
+comme son enfant, avec une pointe de tendresse particulière qui lui
+faisait dire plaisamment: «Ma chère Magda, je vous aime d'un amour à la
+fois paternel et incestueux». Elle riait, tendait son front aux lèvres
+du vieil ami qui s'était montré pour elle un véritable père, au moment
+de sa rupture avec son mari, et tous deux vivaient ainsi, une partie de
+l'année, dans le cœur à cœur d'une intimité délicieuse.
+
+A Yerres, au bord de la rivière qui longe la propriété de la Luzière, on
+avait construit pour le docteur un véritable laboratoire; il y passait
+les mois d'été sans interrompre ses travaux. Puis, un à un, attirés par
+le délaissement de Magda, retenus par son charme, d'autres amis vinrent
+se grouper. Le maître incontesté de ce cénacle était Guillaume de Tanis,
+qu'elle appelait son romancier, son poète, pour lequel elle gardait une
+sérieuse prédilection; puis, venaient Fugeret, Jules Governeur le
+critique, Jean Biroy le peintre et, au second plan, Savines le
+chroniqueur, Danans, l'écrivain plein de souplesse, le psychologue aimé
+des femmes.
+
+Tous, plus ou moins, lui avaient fait la cour; tous l'aimaient
+maintenant «doucement», comme elle disait, ayant renoncé à l'espoir de
+la voir céder à leurs déclarations, et il ne restait de ce passé, entre
+elle et eux, qu'un air d'amour qui rendait leur amitié charmante.
+
+Magda n'aurait pu vivre sans ses amis; ils lui étaient devenus
+nécessaires, ils faisaient partie du factice bonheur qu'elle s'était
+créé. Les voir, les entendre, connaître leurs émotions, leurs luttes,
+leurs aspirations, leurs triomphes, cela lui semblait aussi utile que
+l'air qu'elle respirait. Son esprit ouvert et subtil s'élargissait au
+souffle de leurs génies divers. Elle était, à trente-six ans, la femme
+forte et fine à laquelle tout homme rêve dans ses jours de défaillance
+et de doute. Pour ses amis, elle représentait le repos dans une
+affection intelligente, solide, sûre; le conseil tendre, indulgent et
+doux, la sœur enfin; mais une sœur coquette un peu, avec des
+coins d'âme fermés qui les retenaient toujours intrigués et charmés.
+D'abord légèrement jaloux les uns des autres, Magda avait fini par
+apaiser leurs susceptibilités; avec un grand art elle sut les faire
+_s'aimer en elle_, et ce leur était, maintenant, un plaisir absolu de se
+retrouver ensemble. Entre ces hommes supérieurs, les conversations
+prenaient un tour philosophique plein de verve, de trouvailles, leur
+causant la joie particulière de hautes pensées remuées, une griserie
+d'esprit, une saoulerie charmante de sensations intellectuelles. Ou
+bien, animés d'une gaieté de collégiens en vacances, ils appliquaient
+toutes leurs facultés à organiser des parties de lawn-tennis, avec des
+raquettes, des balles envoyées directement de Londres. Et, les caisses
+arrivées, tous ces grands hommes voulaient, dans leur zèle, les déballer
+eux-mêmes. Aussi, bien souvent, tante Rose s'écriait-elle:
+
+--Vous n'êtes que des enfants!
+
+Mais, pour chacun, la suprême joie consistait à se trouver un moment
+seul avec Magda. Celui à qui pareille aubaine échéait, soit par hasard
+soit qu'il l'eût préparée avec un art machiavélique, en profitait pour
+susciter entre elle et lui un secret, une confidence, un aveu, qui la
+fît plus sienne qu'elle n'était pour les autres. Cela mettait entre eux
+une alliance morale et mystérieuse et, comme plus d'une douleur, plus
+d'une blessure, surgissaient de la situation fausse de la jeune femme,
+Magda aimait à s'épancher dans ce tête-à-tête. Ainsi, sans pensée de
+coquetterie, sans esprit d'intrigue, elle faisait d'instinct tout ce
+qu'il fallait pour les retenir.
+
+Elle vivait auprès d'eux et pourtant séparée d'eux, aimée et respectée,
+avec toutes les illusions, toutes les douceurs de l'amour sans amour,
+dans une grande défiance de contacts nouveaux, partant calomniée par
+ceux dont elle ne se laissait pas approcher.
+
+Chacun de ses amis avait pour elle des câlineries, des tendresses, des
+jalousies qui lui faisaient voir que sa gracieuse individualité hantait
+leur pensée d'une façon constante. Elle leur avait donné des surnoms qui
+les caractérisaient: Guillaume de Tanis était _Le Maître_, Jules
+Governeur _l'Abbé_, le docteur Fugeret _Le Docteur_, Jean Biroy _Petite
+Flamme_. Ces surnoms peignaient l'homme qu'ils désignaient, étaient
+l'expression absolue de son être moral. D'eux tous, elle conservait avec
+soin une collection de lettres exquises, continuation des discussions
+commencées, résumé des pensées effleurées ensemble.
+
+Son désenchantement l'ayant libérée de toute étroite idée de morale,
+elle se demandait souvent pourquoi aucun de ses amis ne l'avait
+conquise. Elle connaissait dans le monde tant de femmes heureuses,
+aimées, respectées de leurs maris, et qui pourtant les trompaient sans
+scrupule! Une défaillance lui eût semblé permise, à elle qui s'imaginait
+être hors des lois mesquines du monde, elle, méconnue, trompée, dans le
+plein rayonnement de sa droiture, de sa jeunesse, de sa beauté, et qui
+en avait tant souffert!
+
+Guillaume de Tanis, le premier, lui parla d'amour; mais depuis le
+douloureux réveil provoqué par son mari, elle s'effrayait de l'amour.
+Douée d'une imagination poétique, une tendresse faite de respect, de
+vénération, l'aurait peut-être poussée dans les bras de Guillaume; mais
+il était, lui, un sceptique, un désenchanté; il ne voulait voir dans
+l'amour autre chose que le rapide échange de deux désirs; il prétendait
+qu'une amitié forte en découlait. Durant des mois, ce fut, entre eux,
+une lutte amoureusement tendre; le but que Guillaume poursuivait se
+dérobait toujours devant l'inflexible droiture de Magda.
+
+Madame Mirbel avait alors vingt-six ans; quand on est jeune, la faute
+apparaît honteuse, pleine de souillure morale, la vie n'ayant pas encore
+broyé toutes les croyances sous sa meule implacable. C'est ainsi que,
+malgré une attirance certaine, Magda luttait contre son désir, ne
+prévoyant pas qu'à entreprendre cette lutte, bientôt la lassitude, le
+hasard, qui sont au fond de toutes choses, anéantiraient en elle la
+volonté d'aimer.
+
+Elle écrivait à Tanis, au lendemain d'une soirée passée en tête-à-tête
+avec lui et qui n'avait pas été sans un grand charme pour tous deux:
+
+«Mon ami, vous me demandiez, hier, pourquoi j'étais triste? Hélas! tout
+simplement parce que je pensais: «L'amour est absent.» Lorsque la femme
+n'est qu'un instrument de plaisir, elle devient une cause d'ennui et
+d'amoindrissement. Il faut aimer, j'entends jusqu'à la souffrance, pour
+noyer, dans l'ivresse du sacrifice, le côté douloureux de la faute.
+Croire que l'amour est uniquement «l'échange de deux fantaisies et le
+contact de deux épidermes», c'est se tromper grossièrement. Les grands
+cris des poètes, ceux qui vibrent à travers l'humanité et l'arrachent de
+sa torpeur, ce sont des cris d'amour. Voyez comme nos aspirations
+diffèrent...
+
+»Mon pauvre ami, quelle triste amitié sera la nôtre! Beaucoup plus
+qu'amicale, beaucoup moins qu'amoureuse, juste ce qu'il faut pour
+s'aiguiser le cœur et souffrir.»
+
+Et, lui, il répondait:
+
+«Ma chère amie, nous parlerons ce soir de l'amour et je vous dirai, je
+crois, des choses vraies; il ne faut point le confondre avec
+l'exaltation sentimentale. L'amour moderne n'est, à mon sens, qu'un
+égoïsme maladif. Les Grecs, plus artistes que nous, le comprenaient tout
+autrement. Les Romains, nos pères latins, ignoraient notre délire. Nos
+aînés du XVIIIe siècle ne le connurent pas davantage.
+
+»Puisque vous parlez des poètes, je vous répondrai qu'on n'en cite
+qu'un, Dante, qui aima avec la frénésie que chantèrent les autres. Mais
+cet amour fut pour une enfant de douze ans qu'il n'avait vue qu'une
+fois. L'amour sérieux et vrai doit être une affection profonde et sûre,
+tenace et _raisonnable_. Voilà un mot qui vous indignera. Ce doit être
+une tendresse d'esprit et de corps qui fait se plaire ensemble deux
+êtres. C'est celui que j'ai pour vous. L'amour qui s'exalte jusqu'au
+délire n'est qu'une faiblesse.
+
+»GUILLAUME.»
+
+ * * * * *
+
+Il lui écrivait encore:
+
+«Mon amie, votre lettre me donne en même temps beaucoup de tristesse et
+beaucoup de joie. Beaucoup de tristesse parce que vous souffrez et
+beaucoup de joie parce qu'elle me montre votre cœur.
+
+»Pourquoi ces tortures que votre esprit inquiet vous fait endurer?
+Pourquoi ne pas croire que je vous aime puisque cela est et que je vous
+le jure? Vous me trouvez calme et cela vous indigne. J'ai eu, mon amie,
+bien des jours d'affliction; j'ai mené de front de lourds chagrins et
+j'ai appris à être un résigné, bien qu'au fond je sois toujours un
+révolté contre les événements. Croyez-vous que je n'aie pas souvent des
+exaspérations de cette impossibilité de vous convaincre? Mais je n'y
+puis rien... Alors, à quoi serviraient les expressions désolées et les
+manifestations violentes?
+
+»Je saurai attendre puisqu'il faut attendre. Et je vous promets, en
+attendant, d'être fidèle. Ceci vous paraîtra-t-il une preuve d'amour? Je
+ne pourrais d'ailleurs, malgré les occasions possibles, faire autrement.
+Je pense trop à vous pour songer même un instant à une autre femme, pour
+la désirer même à peine et la pouvoir effleurer d'une seule caresse.
+
+»M'aimerez-vous jamais?
+
+»Je baise respectueusement les dentelles de votre robe.
+
+»GUILLAUME.»
+
+ * * * * *
+
+Ils avaient continué d'échanger des lettres. Et voilà qu'à force de
+découvrir toutes les délicatesses du cœur de Magdeleine, Tanis, qui
+au fond aimait les amours faciles, avait pris son parti de cette
+résistance. L'exaltation à laquelle ils s'étaient laissé entraîner un
+moment, venant par la force des choses à tomber, il ne fut plus question
+entre eux d'une chute possible. Ravis de se connaître et de s'estimer
+si complètement, une amitié très tendre les unissait maintenant sans
+aucune pensée de possession.
+
+Guillaume parlait volontiers de ces jours passés, en disant:
+
+--C'était du temps que j'avais pour vous un grand amour...
+
+A quoi Magdeleine, penchant finement sa tête, interrogeait:
+
+--Vous ne m'aimez plus, Tanis?
+
+--Je vous aime moins et mieux... Je vous respecte; vous êtes la sainte
+de mon cœur très païen...
+
+Ainsi, avec cet homme supérieur, elle essaya d'aimer, et leurs mutuels
+efforts n'ayant eu pour résultat qu'une camaraderie tendre, elle s'en
+tint à cette moitié d'expérience, préservée à jamais par le souvenir de
+ces joies morales partagées.
+
+Les déclarations de ses autres amis ne furent plus pour elle qu'un jeu.
+Toujours Tanis les connut, comme si Magda se fût sentie liée à lui,
+malgré tout, par cet amour indéfinissable et qui n'avait pas abouti.
+Elle aurait cru le tromper, en faire sa dupe, si elle ne les lui eût
+laissé deviner. Elle aurait craint qu'il ne la jugeât coquette et ne
+méconnût son cœur, de même qu'elle avouait aux autres l'avoir aimé
+moralement.
+
+Cette grande franchise ne permit plus à aucun d'eux de lui faire
+réellement la cour. Où Tanis reconnaissait avoir échoué, qui
+n'échouerait? Mais, malgré tout, ils étaient en coquetterie permanente
+avec elle; une coquetterie fine, légèrement amoureuse, qui faisait
+soupirer Jules Governeur d'une manière invocatoire si drôlement triste:
+
+--Princesse Magda, hélas! m'aimerez-vous _mieux_ jamais?
+
+_Princesse_, ils l'appelaient ainsi, ayant décomposé son nom de
+Leprince, pour éviter de l'appeler madame, mot bien officiel, ou
+Magdeleine, appellation trop familière; son élégance native, son allure
+aristocratique lui valurent aussi ce baptême.
+
+Magda riait de l'interrogation et répondait à Governeur:
+
+--Mon pauvre abbé, dénichez cette pensée-là de votre cervelle; je suis
+une incomparable amie, je serais une déplorable maîtresse. Voyez: Tanis
+lui-même a préféré y renoncer!
+
+Jean Biroy essaya également de faire sa cour. Mais les années
+apportaient maintenant au cœur de Magda un scepticisme et une
+expérience qui lui faisaient accepter ces hommages comme une entrée
+fatale à toute future amitié entre homme et femme. Elle recevait les
+déclarations ainsi qu'une préface que tous croyaient devoir lui faire
+lire, mais qui ne formait pas corps avec le roman affectueusement
+fraternel qu'elle attendait d'eux.
+
+Elle dit à Barjols et à Savines qu'on lui avait présentés à peu près en
+même temps et qui, tous deux, glissaient sur la pente fatale:
+
+--Savines, Barjols, aimez-moi bien vite, comme a fait Petite Flamme, et
+que ce soit fini rapidement, afin que nous puissions commencer notre vie
+de douce camaraderie.
+
+Et comiquement, elle annonçait aux autres les progrès du mal de
+«l'atteint», comme ils disaient.
+
+--On ne voit plus Savines, Princesse, qu'est-ce qu'il devient?
+
+--Pauvre Savines! il en est à la phase: «Je ne veux plus la voir!» Mais
+j'espère que ce ne sera pas plus long que pour vous, Biroy... un mois,
+il me semble?
+
+--Non, non, Princesse, six semaines... Cristi! Elles valaient bien trois
+mois, ces semaines-là! Enfin, vous n'avez pas voulu croire... C'est
+égal, j'irai vous le chercher si vous le permettez... Ça lui fera du
+bien; on est très malheureux, vous savez, quand ou vous aime!
+
+--Si malheureux que cela?
+
+--Bien plus encore, madame... Ah! princesse, combien de nos cœurs
+vous faudra-t-il cueillir en passant pour vous tresser un souvenir?
+
+--Il me les faut tous... Mon amitié est une ogresse qui ne s'assouvit
+que lorsque vous m'entourez.
+
+Magdeleine vivait donc heureuse, repue de jouissances intellectuelles
+qui donnaient le change aux besoins de son cœur et la laissaient
+passer, calme, dans le coudoiement continuel de ces hommes.
+
+Or, par cette belle fin d'un jour de printemps, ayant terminé ses mots
+d'invitation à tous, madame Leprince-Mirbel se leva et, ses lettres à
+la main, sortit de la maison. Le parc immense, en bordure sur la rivière
+d'Yerres, s'étend, boisé et luxuriant de fleurs, jusqu'au viaduc du
+chemin de fer.
+
+Magda traversa la pelouse; sa silhouette élégante disparut bientôt dans
+les massifs de verdure, et elle arriva au laboratoire au moment où le
+docteur s'apprêtait à en sortir.
+
+--Ah! vous voilà, mignonne? Je quittais mes bestioles pour vous
+rejoindre.
+
+--Les avez-vous bien fait souffrir aujourd'hui, cruel?
+
+--Mais non, mais non; j'ai seulement cousu les paupières à trois jeunes
+chiens; rien du tout, comme vous voyez.
+
+--Docteur, est-ce que les hommes ne nous considèrent pas toutes un peu
+comme de petites bêtes sur lesquelles ils expérimentent?
+
+--Hum! peut-être. Mais avouez que certaines d'entre vous savent
+avantageusement renverser la proposition?
+
+--C'est pour moi, cela?... méchant ami! Est-ce que j'inocule de force
+l'amour à ceux qui m'approchent? Que puis-je faire s'ils s'éprennent? Je
+ne les tiens pas captifs, je ne leur couds pas les yeux, moi... je n'ai
+même qu'une pensée quand ils m'aiment... C'est de les voir ne plus
+m'aimer. Et dites si je ne fais pas tout pour y arriver?
+
+--Magda, vous êtes la plus adorable des femmes, j'ai tort de vous
+taquiner. Jamais personne ne saura comme moi ce qu'il y a de bon en
+vous...
+
+Il avait pris son bras et marchait avec elle, à pas lents, le long de
+l'allée ombragée qui borde la rivière. De temps en temps des petits
+lapins passaient au loin, s'enfuyant dans les broussailles. Le soleil
+qui baissait à l'horizon dardait obliquement ses rayons d'or, chauffant
+encore la terre, tandis que les nuages, au-dessus de leurs têtes,
+mettaient une fraîcheur reposante sur la feuillée des hauts arbres
+saturés de chaleur.
+
+--Ma chère Magda, comme vous avez raison! Que toute cette vie, au fond,
+est creuse! Vous avez pris, peut-être, la meilleure part: vivre en
+faisant abstraction de son corps, ne s'appliquer qu'au développement et
+aux jouissances de l'esprit sans s'inquiéter des troubles que l'on
+cause... Mais vous ne pouvez empêcher qu'à votre vue, auprès de vous, on
+ne sente la tiédeur de votre présence, cet ensorcellement bizarre que
+vous exercez sur moi, sur tous, et qui nous laisse des empreintes si
+étrangement durables... Et cela avec rien, semble-t-il. Avec votre
+silence, vos jolis gestes lents, votre manière d'écouter, votre façon de
+marcher, vous tenez nos cœurs dans les plis de votre robe; ah! la
+délicieuse créature que vous faites, mignonne, pareille à une divinité
+sereine et indulgente aux pauvres humains! L'imbécile mari qui vous a
+méconnue, torturée; le niais qui ne sait pas le joyau de jeunesse et
+d'esprit que vous êtes! Vous me jugez parfois léger; eh bien, c'est
+faux. Compliqué, défiant des autres, de moi-même surtout, cela est vrai;
+mais léger, que non pas, et j'en donne pour preuve l'amitié profonde
+vouée à vous, ma gentille, et que je défie bien le temps de déraciner;
+amitié faite d'amour perdu, de jalousie inconsciente, de remords,
+d'envie, un mélange extravagant mais solide, solide comme du granit!
+
+--Cher, cher ami!
+
+--C'est idiot, pas vrai? pourtant c'est ainsi. En dépit de vous, en
+dépit de moi, je vous aime. J'ai même été le premier à vous aimer. Ah!
+si je n'avais pas cinquante-deux ans!...
+
+--Qu'est-ce que vous feriez?
+
+--Ce que je ferais?... ce que je ferais?... Comme les autres, pardi! Je
+serais amoureux et fou de la chère princesse Magda!
+
+--Et vous ne l'êtes pas?... un peu... rien qu'un peu?...
+
+--Eh bien oui, là, je le suis... et c'est si bête... Et dire que nous en
+sommes tous là autour de vous!
+
+--Docteur, c'est toute ma joie, vos tendresses... cela me berce, me
+console, endort mon chagrin, le regret de ma vie manquée. Il est si bon
+de se sentir aimée par des hommes comme vous! Tenez, j'écris aux autres
+que je les attends; vous finiriez par vous ennuyer tout seul entre moi
+et tante Rose. Vous allez jeter mes lettres à la poste en portant vos
+dépêches, n'est-ce pas?
+
+--Ça ne me ravit pas de les voir venir! Enfin, puisque vous le
+voulez...
+
+Ils étaient arrivés non loin de la maison, vaste bâtiment à l'italienne;
+une large terrasse formant un perron de cinq marches en longeait toute
+la façade avec, au milieu, un portique soutenu par six colonnes.
+
+Les appartements luxueux que l'on apercevait au travers des hautes
+glaces sans tain des portes fenêtres, donnaient la sensation d'un palais
+de conte de fées, endormi par un enchantement, car nul bruit ne montait
+des sous-sols où les domestiques avaient ordre de respecter le silence
+recueilli des maîtres.
+
+Des paons, des faisans, circulaient librement devant la maison, y
+voletaient; on n'entendait que des bruits d'ailes. Ils se perchaient sur
+les chaises et les tables d'osier dispersées le long de la terrasse, et
+se détachaient sur le ton cru de la muraille en des formes bizarres: les
+uns en boule multicolore, la tête cachée sous l'aile; les autres la
+queue ouverte rayonnant en panache auréolé autour du corps, hors de
+proportion avec lui, et dont le plumage, aux tons merveilleux, chatoyait
+sous les derniers rayons du soleil; leur immobilité achevait de donner
+un air surnaturel aux choses ambiantes, tandis que l'ombre tombant des
+arbres s'allongeait en tache sombre sur la pelouse verte et drue
+parsemée de buissons de lilas mauve.
+
+Magda quitta le bras de Fugeret sur lequel elle s'appuyait, lui mit les
+lettres dans la main et se dirigea vers la maison. Quand elle eut monté
+les cinq marches, elle se tourna à demi et fit un geste d'adieu. Du
+milieu de ce groupe d'oiseaux, dans le fouillis des dentelles blanches
+de sa robe, elle émergeait, drapée, longue et mince comme une statuette
+de Tanagra... Le docteur en emporta dans les yeux un éblouissement.
+
+Au salon, tante Rose lisait les journaux. Avec ses cheveux blancs, son
+nez retroussé, ses lèvres rieuses, sa robe noire à bouquets, enfoncée
+dans sa bergère Louis XV, elle avait l'air d'une marquise de Lancret.
+Voyant sa nièce entrer, elle laissa choir le lorgnon de ses yeux et
+s'exclama:
+
+--Ton mari remporte des succès fous à Vienne, mon enfant. On l'a rappelé
+six fois sur la scène. Son _Roi des Huns_ est un triomphe. Il va être
+reçu au Burg... Hein, qu'en dis-tu?
+
+--J'en dis que cela m'est parfaitement indifférent, tante. Un peu moins
+de gloire autour de son nom, un peu plus de tendresse dans son cœur,
+voilà ce que j'aurais voulu trouver en lui.
+
+--Oui, oui... et penser que c'est moi...
+
+--Non, tante Rose, pas vous, mais les événements qui ne sont pas
+toujours plus sages que les hommes, quoi que vous en disiez. N'en
+parlons plus... Je viens d'écrire à mes fidèles, j'espère donc en voir
+arriver quelques-uns demain. Le pavillon est prêt?
+
+--Oui, mon enfant.
+
+--Merci, tante, de songer à tout. Demain il faudra que le cocher
+reprenne son service des trains avec le landau.
+
+--Magda, sais-tu ce que l'on dit au village?
+
+--Non. Et, de plus, cela m'est si égal!...
+
+--Eh bien, on dit que tu n'aimes que la société des hommes, et on
+appelle ces messieurs «tes hommes».
+
+--Ça, c'est amusant... Mes hommes!... la formule est un peu brutale,
+mais juste. Eh bien, tante, _mes hommes_ viendront probablement demain
+et, comme je veux être toute à eux si, par hasard, quelques-uns
+s'avisent de prendre le train de trois heures, je vais faire aujourd'hui
+mes deux dernières visites d'arrivée: madame d'Istres et madame
+Montmaur. Adieu, tante Rose.
+
+Magda quitta le salon, monta dans sa chambre, et, s'étant coiffée d'un
+grand chapeau, prit son ombrelle, ses longs gants de Saxe, puis
+redescendit, légère, le vaste escalier de pierre à double évolution.
+Elle se rendit jusqu'à l'église et eut vite atteint la propriété de
+madame d'Istres.
+
+C'était une voisine aimable, adorant la jeunesse, et dont la maison
+ouverte, hospitalière, regorgeait toujours de monde. On venait là jouer
+au tennis, au cricket; c'était un lieu de réunions brillantes et
+bruyantes; madame d'Istres avait trois filles, de seize, dix-neuf et
+vingt et un ans, qui aimaient l'excentricité et les exercices violents.
+
+Il y avait eu, de tout temps, sympathie entre les deux maisons, à cause
+peut-être de la vie si différente qu'on y menait. La fusion en formait
+pour chacune d'elles un élément nouveau, non sans charme, surtout à
+l'arrière-saison, alors que les journées courtes et les longues soirées
+deviennent facilement monotones.
+
+Bien qu'on fût à peine aux premiers jours de mai, la maison était déjà
+occupée par des familles amies. Très loin sous les allées de tilleuls,
+on entendait des rires et des voix jeunes.
+
+Magda abrégea sa visite malgré les instances de madame d'Istres, puis,
+reprenant sa course à travers les rues tortueuses et mal pavées du
+village, elle arriva bientôt devant une propriété riveraine de l'Yerres,
+appartenant à madame Montmaur, et qui faisait face à celle de
+mademoiselle de Presles.
+
+Le portier l'annonça par trois coups de timbre, juste le temps de
+traverser la cour. Un autre domestique apparut et, ouvrant à deux
+vantaux la porte du vestibule, introduisit Magda dans une vaste pièce
+qui servait à la fois de salon et d'atelier.
+
+Madame Montmaur était veuve. Son caractère autoritaire n'ayant point
+rencontré de résistance chez son mari, leur union fut parfaitement calme
+et parfaitement heureuse. Elle avait un fils, un grand beau garçon, à
+l'aspect recueilli, presque froid. Admirablement élevé par cette mère,
+petite femme nerveuse, sèche, à la poigne de fer et qui n'admettait pas
+qu'à vingt-quatre ans il prît son envolée et cessât de lui être soumis
+et obéissant comme à dix ans, Philippe subissait, ainsi que son père
+l'avait subie, son autorité despotique.
+
+Magda n'éprouvait pas une grande sympathie pour madame Montmaur: la
+rigidité de vie, la médiocrité de bonheur dont avait su se contenter
+cette femme, à qui l'esprit de domination tenait lieu de tout, lui
+semblaient par antithèse la critique de sa propre vie. Elle se sentait
+jugée par madame Montmaur, peut-être sévèrement? tout au moins comme
+une personne originale, indépendante, un peu excentrique et bizarre.
+
+Puis, une chose choquait Magdeleine: elle ne pouvait comprendre cette
+existence toute de politesse entre Philippe et sa mère; il lui semblait
+que si elle avait eu un fils de cet âge, elle l'eût abreuvé de
+tendresse, se faisant son amie, sa confidente. Elle aurait voulu qu'une
+communion de pensée les liât constamment, tandis que ce grand garçon
+devenait tout différent de lui-même lorsque sa mère était avec lui.
+
+Avec des yeux bleu foncé pleins de douceur, hérités de son père,
+Philippe était grand et aussi noir de cheveux qu'un Arabe; un nez un peu
+fort, une bouche bien dessinée, aux lèvres rouges, le teint mat et une
+peau délicate, lui composaient une tête intéressante, belle d'une beauté
+énergique nullement démentie par un corps d'athlète aux formes nerveuses
+et sveltes, impeccables. Ce garçon d'une force herculéenne, avec des
+muscles souples et résistants comme l'acier, possédait dans ses
+mouvements un charme particulier de grâce et d'élégance.
+
+Tout d'abord Magda l'avait cru un inutile, un esprit sinon creux, du
+moins obstrué, plein de préjugés mesquins. Un soir qu'il dînait seul
+chez elle, madame Montmaur ayant été subitement indisposée, elle eut la
+révélation d'un être jusque-là caché et si différent de ce qu'il
+paraissait, qu'elle l'écouta bouche bée parler littérature, art,
+politique et morale.
+
+Lorsque, le lendemain, elle fit part de ses impressions à ses amis, ils
+la taquinèrent.
+
+--Chère Princesse, vous deviez dormir hier et vous aurez rêvé que vous
+découvriez tout cela en lui, disait Tanis.
+
+--Eh, eh! ajoutait le docteur Fugeret, Magda vient de faire comme moi:
+elle croit avoir couvé un œuf de phénix: il en sortira un canard.
+
+--Princesse, donnez-le moi, votre Philippe. Puisque vous vous intéressez
+à ce jouvenceau, je vais vous le dégourdir, foi de Jean Biroy!
+
+--Mon amie, ils se moquent cruellement, les barbares. Mais, avant de
+vous croire tout à fait, je voudrais savoir si le beau Philippe a osé
+parler sans l'autorisation préalable de madame sa mère? demandait
+ironiquement Jules Governeur.
+
+--Cher Maître, cher Docteur, chère Petite Flamme, cher Abbé, vous êtes
+tous dans l'erreur. Je vous montrerai un Philippe nouveau, un Philippe
+inconnu, inédit; seulement pour cela il faut l'avoir sans sa mère qui
+l'hypnotise. Or, je vais mettre la dernière pierre à la muraille de
+principes qui s'élève entre madame Montmaur et moi, en invitant son
+fils, seul, à dîner. Fasse le ciel encore qu'elle lui permette de
+venir!
+
+Ainsi fut fait. Philippe, mis sans qu'il s'en doutât sur la sellette par
+ces quatre esprits distingués, fut lui-même, c'est-à-dire simple et
+vrai. Il étala devant ces sceptiques une telle richesse d'impressions,
+une telle générosité de sentiments, une telle franchise de nature, que
+sa verve juvénile les conquit.
+
+Après son départ, ils avouèrent leur défaite et son triomphe. Le Docteur
+peignit d'un mot la situation:
+
+--Je comprends la sympathie que ce garçon inspire à notre chère
+Princesse: ils doivent avoir des coins de cœur semblables; c'est par
+là qu'elle l'aura découvert.
+
+Ceci se passait à l'automne précédent. L'hiver, à Paris, madame
+Leprince-Mirbel ne vit Philippe que rarement, presque toujours en
+compagnie de sa mère; il semblait l'éviter. Magda pensa que la
+conversation du dernier dîner d'automne, de morale un peu libre,
+pouvait l'avoir effarouché. Elle ne l'avait donc plus invité seul et,
+depuis les mois de printemps, il n'était pas revenu.
+
+Une fois introduite au salon, Magda se dirigea vers un chevalet sur
+lequel était posée une étude. Elle la regardait, admirant certains
+rendus lumineux à côté de notes naïvement maladroites et qui
+détonnaient, lorsque le bruit d'une porte la tira de sa contemplation;
+Philippe entrait.
+
+--Ah! bonjour, madame, dit-il. Pardonnez-moi de vous avoir fait
+attendre; mais je croyais ma mère au salon et l'on vient de m'apprendre
+qu'elle est sortie.
+
+--Bonjour, Philippe... Savez-vous bien que ce n'est pas très aimable ce
+que vous me dites là!... Alors, si madame Montmaur eût été chez elle,
+vous ne veniez pas me dire bonjour?...
+
+Au lieu de répondre, Philippe baisa silencieusement la main que lui
+tendait Magdeleine, puis s'écria:
+
+--Mon Dieu, vous regardiez ma croûte! Je suis honteux que vous l'ayez
+vue... C'est horrible!... Vous qui vivez au milieu d'œuvres d'art,
+détournez vite les yeux, madame.
+
+--Mais ce n'est pas si mauvais que vous voulez bien le dire! Il y a, là,
+un coin d'eau plein de profondeur transparente d'un effet très vrai...
+et puis la lumière se joue et irradie bien dans les feuillages... le
+ciel est un peu lourd, par exemple; mais vos fleurs d'eau du premier
+plan sont superbes et souplement jetées... C'est très bien, je vous
+assure, très bien... très bien...
+
+Elle s'était assise sur un pliant devant le chevalet, les mains appuyées
+à la pomme de l'ombrelle qu'elle tenait droite devant elle, le menton
+sur ses mains. Elle examinait l'étude avec conscience et pensait
+réellement ce qu'elle disait.
+
+Philippe, agenouillé pour mettre sa vue au niveau de celle de Magda,
+suivait des yeux, sur le tableau, ses critiques. Elle tourna vers lui la
+tête en parlant. Leurs regards se lièrent. Sentant tout à coup une gêne
+l'envahir, la jeune femme prit un ton enjoué:
+
+--Très bien, monsieur, votre paysage; je vous décerne un gros bon
+point...
+
+Puis, se levant, elle ajouta:
+
+--Vous devriez montrer ça à Biroy; il vous donnerait son avis qui vaut
+mieux que le mien et des conseils, voire des trucs, comme ils disent.
+
+--Biroy? vous aimez son talent, madame?
+
+A son tour, Philippe s'était levé.
+
+--Mais oui, je l'aime...
+
+--La facture en est un peu lâchée, pourtant; et puis il a aussi un peu
+trop de trucs...
+
+Elle fit un petit mouvement de tête, étonnée et comme choquée qu'on
+attaquât le talent d'un de ses amis. Philippe dit:
+
+--Oh! c'est vrai! Il est votre ami... je vous demande pardon, madame!
+
+Une porte s'ouvrit. Madame Montmaur entra. Elle regarda alternativement
+le visage de Magda et celui de Philippe, tout en répandant un flux de
+paroles aimablement sèches. Madame Leprince-Mirbel, à qui n'échappa pas
+cette nuance, se tourna vers Philippe. Il avait repris son expression
+morne et froide de beau sphinx, elle ne put lire la pensée qui lui avait
+dicté son: «Il est votre ami», dit la minute précédente.
+
+La conversation roula, banale, sur quelques voisins et sur les nouvelles
+transformations de la propriété:
+
+--Oui, chère madame, mon fils m'a tellement tourmentée que je me suis
+décidée à lui faire construire un atelier au fond du jardin, au bord de
+la rivière. Voilà pourquoi vous y avez vu cet amas de pierres et de
+briques. Mon salon me sera rendu: je n'en suis pas fâchée à cause de
+l'odeur de l'essence... Ah! vous ne savez pas ce que c'est que d'avoir
+un grand fils comme ça! C'est un maître dans la maison maintenant, car
+il a vingt-quatre ans!... Vous avez quelques années de plus que lui,
+n'est-ce pas, chère enfant?
+
+--Quelques? Certes,--dit en riant Magdeleine,--j'en vais avoir
+trente-six la semaine prochaine... et même à ce propos, si vous voulez
+bien venir dîner jeudi avec nous pour fêter ce triste anniversaire, vous
+nous ferez grand plaisir, chère madame.
+
+--J'accepte de tout cœur. Comme le temps passe! Le fait est que
+Philippe avait quinze ans à peine lorsque nous avons acheté cette
+propriété. Vous en aviez vingt-sept. Mon Dieu! que vous étiez triste et
+seule, alors... Mariée si mal! Pauvre enfant! Heureusement vous vous
+êtes ressaisie et avez arrangé votre vie...
+
+--Que voulez-vous, il faut savoir tirer parti de son malheur... J'ai
+arrangé ma vie, comme vous dites, et le mieux que j'ai pu. Mais est-ce
+cela le bonheur? je ne saurais vous le dire.
+
+Magdeleine n'aimait pas ces interrogations voilées; elle se leva et
+prenait congé, lorsque Philippe lui dit:
+
+--Avez-vous des courses à faire au village, madame? sinon, vous pourriez
+traverser le jardin et je vous passerais en barque chez vous?
+
+--J'accepte; vous m'épargnerez ainsi la poussière de la route.
+
+Elle serra la main de madame Montmaur et entra avec Philippe dans le
+jardin.
+
+Magda s'était senti le cœur oppressé tout à l'heure, pendant cette
+conversation pleine de sous-entendus douloureux. Elle marchait
+silencieuse, sans se préoccuper de son compagnon. Cette femme qui la
+connaissait depuis neuf ans, qui, à toute heure du jour, guettait sa vie
+en plongeant de son jardin des regards indiscrets sur le parc de
+mademoiselle de Presles, ne venait-elle pas de lui laisser entendre
+qu'elle avait non pas un, mais des amants? Quelle méchanceté polie sous
+ses paroles! Pourquoi madame Montmaur la fréquentait-elle, alors, si
+elle la méprisait? Où donc commençait et finissait cette morale du
+monde? Et Philippe aussi la croyait sans doute la maîtresse de Fugeret,
+de Tanis, de Biroy, de Governeur! Pourquoi pas de tous les hommes qui
+venaient chez elle? Et tante Rose, que faisait-elle là dedans? Pauvre
+tante qui avait fermé son cœur après la désillusion d'un premier
+amour...
+
+--Pouah! fit-elle avec dégoût, involontairement tout haut.
+
+--Qu'avez-vous, madame?
+
+--Rien... pardonnez-moi; j'ai aperçu dans l'herbe un crapaud, et j'ai
+ces bêtes en horreur...
+
+--Il en faut, paraît-il, dans la nature. Je suis comme vous pourtant;
+ils me sont désagréables à rencontrer.
+
+On arrivait à la rivière. Philippe détacha le petit canot d'acajou
+qu'une chaîne de cuivre retenait à un pieu. Il y sauta, puis, l'ayant
+approché des bords moussus de la rive où Magda se tenait droite, il lui
+tendit la main. Elle la prit, enjamba, légère, le bord de la barque et
+s'assit. Leurs yeux encore une fois se croisèrent, semblant vouloir
+fouiller leurs pensées.
+
+Maintenant, Philippe ramait; les muscles de ses bras saillaient et
+tendaient les manches de sa veste. Tous deux étaient tristes, hantés
+inconsciemment par les paroles cruellement doucereuses de madame
+Montmaur. Les rames, d'un mouvement rythmique, entraient dans l'eau,
+semblaient la couper, lui faire une blessure, et ressortaient égrenant,
+au-dessus d'elle, les perles brillantes qu'elles y avaient puisées.
+
+Magda suivait des yeux ces choses; tout à coup, elle murmura:
+
+--On dirait des pleurs...
+
+Et sans s'apercevoir de la communion de pensées non exprimées qui
+l'unissait à Philippe dans une étrange intuition de l'instinct, elle ne
+s'étonna pas qu'il répondît:
+
+--Ah! comme un rien parfois ensanglante le cœur...
+
+Ils étaient arrivés au coude de la rivière qui forme un lac dans la
+propriété de mademoiselle de Presles. En passant sous un pont rustique,
+une liane de pervenches fleuries s'accrocha à l'ombrelle ouverte de la
+jeune femme. Magda, se levant pour atterrir, ferma son ombrelle: la
+fleur tomba dans l'embarcation que Philippe retenait près du bord avec
+sa rame.
+
+Lorsque Magdeleine fut à terre, il se redressa, agita son chapeau et
+dit: «Adieu!» Elle inclina lentement la tête et le regarda s'éloigner de
+la rive.
+
+Ce soir-là, sans apparence d'à propos, Magda interrogea ainsi le
+Docteur:
+
+--Pourquoi un être inférieur à nous comme nature, comme sentiment, comme
+pensée, peut-il nous faire vibrer douloureusement? Pourquoi le moi
+supérieur qu'on sent en soi s'impressionne-t-il, malgré le raisonnement,
+du blâme tacite de cet être à qui nous dénions tout pouvoir non
+seulement de nous juger, mais encore de nous comprendre?
+
+Et le bon Fugeret en déclina les raisons et fit, à sa jolie amie, sous
+la pâle clarté des lumières tamisées par les grands abat-jour, dans le
+salon Louis XV, un cours de philosophie sensationnelle, tandis que tante
+Rose tricotait tranquillement des chaussons de laine pour ses petits
+pauvres et que Philippe, seul dans sa chambre, serrait avec
+recueillement les pervenches glissées de l'ombrelle de Magda.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le lendemain, le pavillon des amis fut presque entièrement occupé; à
+l'exception de Jules Governeur, tous ses fidèles avaient accepté
+l'invitation de Magdeleine. Governeur lui envoya ce billet:
+
+ * * * * *
+
+«Princesse exquise,
+
+»J'ai le chagrin de vous annoncer que je ne puis venir au cher ermitage
+aujourd'hui. Ne comptez sur moi qu'aux alentours de cinq heures, demain,
+car ce soir je dîne chez d'honnêtes gens que je ne puis décemment pas
+quitter au dessert.
+
+»Demain, je vous apporterai un livre que je trouve très bien. Je le
+lirai à vos pieds et cet exercice me sera éminemment agréable... si vous
+le permettez.
+
+»Je baise, Princesse, le bout de vos doigts avec une piété croissante.
+
+»Dévotement à vous,
+
+»L'ABBÉ.»
+
+ * * * * *
+
+Ce billet et l'arrivée de ses amis chassèrent les nuages noirs qui,
+depuis la veille, enveloppaient les pensées de Magdeleine. Biroy et
+Tanis s'étaient rencontrés à la gare avec madame Danans, la seule femme
+qui connût bien le grand cœur de madame Mirbel.
+
+Marie-Anne Danans n'était pas heureuse. En l'épousant, son mari avait
+cru rencontrer en elle la mondaine inapaisée qu'il eût voulu voir
+s'agiter autour de lui. Des heurts douloureux la blessèrent; mais la
+vie manquée, perdue, calomniée de Magda, lui avait été un salutaire
+exemple. Elle se tut, gardant pour elle ses douleurs et ses larmes,
+cachant les délicatesses de son âme à son mari qui l'ignorait si
+étrangement et qualifiait de bourgeoises les aspirations de sa jeune et
+saine nature.
+
+Elle venait souvent passer des semaines à la Luzière. Son mari l'y
+entraînait, trouvant un grand plaisir à s'y rencontrer avec ses amis
+Tanis, Biroy, Governeur, Fugeret, et à jouir du repos de cette
+délicieuse campagne qu'il pouvait quitter chaque matin pour aller
+prendre l'air de Paris.
+
+Marie-Anne avait sa chambre près de celle de Magdeleine; aussi c'était
+entre elles, le soir, lorsque Paul Danans restait à Paris,
+d'interminables causeries.
+
+Le dîner de première arrivée fut joyeux pour tous. Tante Rose avait
+ordonné un menu succulent; les artistes sont volontiers gourmets; cette
+bonne chère, ces vins fins, les préparèrent à être brillants. Vers onze
+heures, lorsqu'ils se furent retirés pour gagner leur Pavillon sous la
+conduite de Fugeret, madame Danans s'écria:
+
+--Ah! Magda, comme la Marie de l'Écriture, tu as choisi la meilleure
+part!
+
+--Crois-tu, chérie? Hélas! j'arrive parfois à en douter, et je t'envie
+et je t'admire, toi qui, dans la déception de ton cœur, as si bien
+mené ta vie.
+
+--Je suis moins artiste que toi; mon vieux fond de nature auvergnate
+n'aurait pas su attirer et retenir auprès de moi ces êtres fantasques et
+supérieurs qui t'entourent. Où tu as passé intacte, j'aurais laissé mes
+ailes... car je suis une vraie femme en chair et en os, et non une âme,
+un cher petit cœur comme toi. Hélas! dirai-je à mon tour, c'est par
+cela seulement que je retiens mon Paul. Je l'ai tant aimé avant notre
+mariage et même après!... J'aurais voulu avoir des enfants... me
+l'attacher par plus d'un lien de chair, puisque c'est là notre mission
+dans la vie. N'as-tu jamais désiré d'enfants, Magdeleine?
+
+--Non, jamais. Je me fais l'effet d'une plante atrophiée, une de ces
+monstrueuses fleurs comme les orchidées, froide, presque laide, sans
+parfum, et que personne n'ose cueillir, la trouvant trop rare, un
+edelweiss noir, s'il en pouvait exister.
+
+--Les femmes sont ou mères ou amantes; peut-être, à ton insu, serais-tu
+une grande amoureuse?
+
+--Le sais-je? et qui me le dira? Viens, sortons sur la terrasse, la nuit
+est douce et belle... il me semble n'avoir jamais vu tant d'étoiles.
+
+Elles étaient montées au premier étage et causaient dans la chambre de
+Magda; celle-ci alla ouvrir la porte fenêtre donnant sur la terrasse.
+Cette terrasse isolée et qui s'avançait largement sur le jardin était
+son lieu de prédilection. Elle y avait des fauteuils d'osier, une table
+surmontée d'une ombrelle immense et, bien souvent, elle demeurait là à
+rêver après le coucher du soleil.
+
+--Et, parmi ces hommes qui t'entourent, nul n'a donc su te charmer?
+
+--Si, l'un d'eux m'a bien troublée... Mais nous nous sommes trop écrit.
+Nous avons fini par dédoubler nos sensations à ce point que je prévoyais
+les négligences de sa tendresse et, lui, les coquetteries de la mienne.
+Un beau soir, nous nous sommes regardés en riant... Il n'y avait plus
+entre nous que la prestidigitation de l'amour, sans amour. Ces mots
+fatals: «A quoi bon?» sont sortis en même temps de nos lèvres, et nous
+sommes restés amis. Hors la possession brutale, nous connaissions et
+avions discuté et analysé tous les replis de nos cœurs. Nous
+gouvernions notre amour, alors que c'était lui qui aurait dû nous
+gouverner.
+
+--Pauvre toi, pauvre Tanis!
+
+--Oui, pauvres nous! Nous aurions pu nous aimer. N'avais-je pas le droit
+d'aimer?
+
+--Certes, Magda. Mais les autres?
+
+--Les autres? Eh bien! ils m'ont tous crue, au commencement, la
+maîtresse de Guillaume, et, un peu par traîtrise, beaucoup par envie,
+ils m'ont, en riant, fait la cour. Entre eux et moi, faisant abstraction
+de l'attirance de tout homme vers toute femme, il faut en revenir à la
+formule de Governeur: «Princesse, pourquoi n'essayez-vous pas?...»
+Essayer l'amour! Cela, jamais, jamais, jamais!... Et puis, je n'ai pas
+de curiosités; mon imagination, très surexcitable, suffit à me donner la
+perception nette de certaines choses extrêmes, effleurées à peine. Je me
+suis maintes fois imaginé ce que pourrait être l'amour avec une femme
+comme moi; j'ai rêvé de tendresses caressantes, d'agenouillements, de
+prières. Lorsqu'un homme m'a déclaré son amour, je ne sais quelle
+révolte s'est faite alors en moi; mon idéal, toujours, m'avait
+transportée plus haut, m'avait plus noblement émue. Je sentais une
+sourde indignation contre l'amour réel, comme si j'allais tromper avec
+lui mon rêve... rien que le néant pourtant... Aucun n'a répondu
+jusqu'ici à mes aspirations... Je repoussais doucement leurs
+déclarations, n'y sentant pas ce que j'aurais voulu y trouver: la
+sincérité naïve, naïvement exprimée. Alors, je me suis raillée moi-même,
+et eux avec moi; on ne me fait plus de déclarations, d'ailleurs; ces
+hommes qui m'entourent, qui m'ont aimée, se sont dit: «Rien à faire.» Et
+nous vivons tranquilles, maintenant, côte à côte.
+
+--Et malgré tout, comme tu restes séduisante, exhalant de ton être moral
+autant que de ton être physique, un charme indéfinissable, ils sont
+demeurés tes amis... Oui, je comprends. Mais dis-moi alors par quel
+prodige ils te sont fidèles en amitié, à ce point que tu les as quand tu
+veux?
+
+--Ça, c'est bien plus simple que tu ne crois. D'abord, et avant tout, il
+faut renverser la proposition: je ne les ai pas quand je veux, mais ils
+m'ont quand ils veulent. Puis, pour des cerveaux comme les leurs,
+comptes-tu pour rien de pouvoir se réunir, discuter, heurter leurs
+esprits, en faire jaillir des idées et se procurer ainsi un bonheur
+rare?... Il est encore d'autres raisons de second plan et d'ordre plus
+matériel; ici, n'ont-ils pas la vie luxueuse et confortable que presque
+tous ambitionnent? Vois le dîner de ce soir, chacun y trouvait son mets
+favori, son vin préféré. Tante et moi nous sommes comme deux vieilles
+gouvernantes occupées à flatter les goûts et les manies de nos maîtres.
+Demain, je te mènerai visiter leur Pavillon; alors, tu comprendras. Ils
+ont une salle d'armes, un salon avec un jour d'atelier, une
+bibliothèque. Fugeret se lève avec le soleil: sa chambre en reçoit les
+premiers rayons. Tanis, qui se lève à midi, a sa chambre placée au
+soleil du midi. En commençant les soins par ces menus détails, vois
+jusqu'où ils peuvent s'étendre! Les fleurs, les cigares qu'ils préfèrent
+sont dans leur salon; dans leur salle à manger, des en-cas au goût de
+chacun; et, comme domestique, je fais coucher et demeurer auprès d'eux,
+François, la perle de ma maison. L'autre jour, Biroy avait l'air
+inquiet, mal à l'aise. Ma chère, j'en ai cherché le motif pendant
+vingt-quatre heures et tout à coup cela m'a sauté aux yeux: ses cheveux
+commencent à blanchir;--il aura bientôt quarante-huit ans,--le jour
+éclatant des baies du salon le gênait. J'ai donné l'ordre d'entourer le
+fauteuil qu'il affectionne d'un haut paravent et de tenir les stores
+baissés à moitié dans le coin qu'il s'est choisi. Regarde-le demain, il
+est radieux! Bref, j'épie leurs moindres désirs, je flatte leurs goûts
+et leur vanité... Aussi, comme ils m'aiment!... Tu souris? Je suis très
+sérieuse, pourtant. Cela est le petit côté de leur grande nature... J'ai
+fait, non par calcul, mais amoureusement, toutes ces choses pour mon
+mari, et il ne m'en a pas moins abandonnée... Et pour qui, grands dieux!
+
+--Pauvre chère! Sais-tu bien que tu as le génie de l'amitié?
+
+--Je m'en vante; c'est peut-être ma seule qualité.
+
+Magdeleine s'était levée et se promenait de long en large; elle s'arrêta
+un moment, s'accouda à la balustrade de pierre du balcon et resta
+immobile dans une muette contemplation. Marie-Anne la rejoignit; elle
+entoura de son bras la taille mince et flexible de son amie et lui mit
+un baiser dans les cheveux. A ce moment, quoique nul souffle de vent ne
+passât dans l'air, elles virent toutes deux remuer le feuillage d'un
+massif, à gauche de la pelouse, du côté de la rivière. D'instinct, elles
+se serrèrent la main.
+
+--Qu'est-ce que cela? interrogea à voix basse madame Danans.
+
+--Le sais-je?
+
+--Peut-être un domestique ou un jardinier? Ou... un voleur?
+
+--Tout est fermé en bas. Pourtant il faut voir. Va chercher mon revolver
+qui est posé sur la cheminée de ma chambre, à gauche... Ensuite tu
+sonneras trois coups, tu éteindras les lumières et avertiras Nicolas qui
+va monter; c'est lui qui répond à cette sonnerie.
+
+--Je te laisse seule?
+
+--Rien à craindre à cette hauteur et puis je guette; mes yeux sont
+accoutumés à l'obscurité; va, Mie-Anne!
+
+Madame Danans s'éloigna. Le buisson ne bougeait plus. Voyant s'éteindre
+les lumières derrière elle, madame Mirbel, un peu nerveuse, cria:
+
+--Qui est là?--Répondez, ou je tire!
+
+Entendant la voix de son amie, Marie-Anne accourut et, tremblante, lui
+donna le revolver. Le buisson s'agita faiblement d'abord, puis d'une
+grande secousse. Alors Magdeleine leva son arme et fit feu.
+
+Distinctement, on entendit courir sur le gravier de l'allée qui
+frangeait d'arbres la rivière, puis un bruit d'eau, puis, plus rien.
+
+Nicolas était accouru; il proposa de poursuivre le braconnier, car il
+croyait que c'en était un; madame Mirbel ne le voulut pas.
+
+--Il suffit de la panique que je lui ai donnée, dit-elle. Au petit jour,
+allez relever la trace des pas avec le jardinier, et nous avertirons la
+gendarmerie.
+
+Elle ajouta, une fois le domestique parti:
+
+--Voilà un bon incident pour animer la journée de nos grands hommes,
+demain, et plus palpitant que leur paume ou leur escrime. Bonsoir,
+chérie; si tu as peur, laisse la porte de ta chambre ouverte.
+
+Comme Magdeleine l'avait prévu, la journée du lendemain fut mouvementée;
+les traces laissées étaient des pas d'homme, mais elles indiquaient une
+chaussure bien faite. On fit une battue dans le parc sans rien
+découvrir; on convint de veiller la nuit suivante. Enfin, cela occupa
+très fort tout le monde.
+
+Dans l'après-midi, les trois filles de madame d'Istres vinrent faire une
+partie de tennis. Le match était commencé quand Philippe Montmaur
+arriva. Il alla saluer madame Mirbel qui se reposait du jeu en causant
+avec Tanis et Fugeret et resta un moment debout près d'elle, sur le
+sable fin, jaune et épais dont la terre battue du jeu était entourée;
+puis, appelé pour équilibrer les forces, il quitta le groupe.
+
+Sans songer à rien, la jeune femme avait les yeux fixés à terre. Elle
+ressentit tout à coup un tressaillement nerveux et, se levant, piétina
+un instant sur place, puis retomba comme lasse sur son fauteuil
+rustique. Dans l'empreinte laissée sur le sable par le pied de Philippe,
+Magda avait cru reconnaître la marque des pas relevés dans le parc. Cela
+lui avait sauté aux yeux dans une vision rapide. Maintenant que la trace
+en était brouillée, il lui paraissait qu'elle s'était trompée.
+Avait-elle donc rêvé? Ses traits subitement se vieillirent d'une
+expression lasse; Tanis s'en aperçut et lui dit:
+
+--Qu'avez-vous, dame jolie?
+
+--Rien. Je me sens un peu fatiguée.
+
+--Voulez-vous mon bras pour rentrer?
+
+--Non, non, restez; je vais chercher un flacon de sels et je reviens.
+
+Elle disparut. Mais, au lieu de se diriger vers la maison, elle se
+dissimula derrière un massif pour guetter l'impression que ferait sa
+disparition sur Philippe.
+
+La partie finie, les joueurs s'informèrent de Magda; nul d'entre eux ne
+parut inquiet. Quant à Philippe, il alla s'étendre nonchalamment sur
+l'herbe et alluma une cigarette.
+
+--Je me suis trompée,--se dit Magdeleine.--D'ailleurs, quel mobile eût
+pu le pousser à venir furtivement la nuit dans le parc?...
+Marie-Anne?... Il sait qu'elle est la plus droite des natures et qu'elle
+adore son mari... Moi?... Bah! je suis une vieille femme, pour cet
+enfant! Ce n'était pas lui.
+
+Elle revint alors vers ses amis, du pas rythmé qui rendait sa démarche
+si gracieuse.
+
+Les jours succédèrent aux jours sans rompre rien de la douce monotonie
+des habitudes de la Luzière; on y vivait dans une atmosphère d'idées,
+d'impressions rares, qui effaçait vite tout souci des choses vulgaires.
+
+Un soir que, après le dîner, devisaient au salon Marie-Anne, Tanis,
+Fugeret, Danans, Governeur, tante Rose et Magda, dans la porte fenêtre
+laissée grande ouverte, apparut Philippe Montmaur.
+
+Il avait pris l'habitude de venir ainsi maintenant; à peine
+interrompait-on la conversation pour le recevoir; il devenait du cercle
+intime. La fréquence de ses rencontres avec ces hommes de valeur l'avait
+dépouillé de sa timidité de très jeune homme. Bien qu'il s'aperçût, en
+son grand bon sens, que son esprit était moins pleinement développé que
+le leur, l'assiduité de ces relations lui avait permis de découvrir les
+points faibles de certains d'entre eux. Peu à peu, avec une pénétration
+continue, il les jugea. Moins ébloui que dans les premiers temps, il vit
+les grands et les petits sentiments de ces âmes d'artistes. Bien
+souvent, au milieu d'une discussion, armé de sa croyance au bien, au
+beau, de sa foi juvénile, il balayait, de quelques phrases, toute la
+poussière d'or des paradoxes scintillants que se plaisaient à jeter, en
+paroles éclatantes, les amis de madame Leprince-Mirbel.
+
+Jeune, en pleine explosion de sa force, sentant devant lui l'avenir, mot
+immense à son âge et rempli de promesses, il leur donnait à tous
+l'impression d'une énergie surabondante qui les charmait, eux, les
+heurtés, les meurtris, les désillusionnés.
+
+Philippe était leur jeunesse, elle revivait en lui et causait, à ces
+irréconciliables de la destinée, la sensation d'une oasis dans le désert
+de la vie. Sa conscience pure leur était contagieuse, et comme c'étaient
+des êtres puissants, partant justes, ils se prirent à aimer Montmaur de
+tous leurs grands cœurs.
+
+Lui, attiré vers Magdeleine par l'obscur sentiment d'une douleur voilée,
+devinait que les événements avaient froissé cette âme. Ce quelque chose
+de brisé que l'on sentait parfois en elle, le charmait et l'intéressait
+comme un mystère. Puis aussi, lorsqu'elle était toute vibrante, lorsque
+les phrases sceptiques, amères, sortaient de ses lèvres, lorsque ses
+ironies s'exprimaient dans une fièvre de paroles presque méchantes,
+toute cette dualité le troublait, le ravissait et il ne distinguait pas,
+le pauvre enfant, quelle Magda il aimait le plus: ou la Magda
+spirituelle et mordante, ou l'autre, attendrie et douce, alanguie et
+silencieuse qui lui semblait une femme-fleur.
+
+Les émotions qu'il ressentait auprès d'elle contenaient les enivrements
+et les désespoirs harmonieux d'un naissant amour. Il se plongeait
+voluptueusement dans ces douleurs et dans ces joies. Il en aimait la
+souffrance éperdument et plaçait son idole si haut dans son cœur
+qu'il désespérait de jamais pouvoir l'atteindre, de jamais oser lui
+dire:
+
+--Je vous aime...
+
+Il s'étonnait aussi qu'elle ne s'aperçût pas de sa passion. Puis il
+finit par comprendre que les hommages, les attentions tendres, presque
+amoureuses, des amis de Magda, avaient posé un voile sur ses yeux.
+
+Que faisait-il de plus qu'eux tous? Rien, moins que rien même; grâce à
+eux, elle éprouvait des joies d'intelligence et de vanité que jamais il
+ne pourrait lui donner. Elle devait partir dans un mois pour les eaux
+de Royat; ne venait-il pas d'entendre ces hommes lui demander comme une
+grâce la permission d'aller la distraire un peu de la banalité d'une vie
+d'hôtel? A l'instant où il était entré, Tanis disait:
+
+--Donc, mon amie, c'est convenu: je pars avec vous; Governeur viendra
+quelques jours après, puis Biroy; mais Fugeret et moi nous ferons vos
+vingt-huit jours; nous devenons vos réservistes, Princesse.
+
+Ces hommes de haute notoriété, que l'on désigne dans la foule comme les
+sommités d'une nation, allaient l'entourer exclusivement, régler leur
+vie sur la sienne. Pourrait-il jamais lui donner de telles joies
+d'orgueil? pouvait-il même oser penser à elle?
+
+Son grand amour lui apparaissait tout à coup si infime, qu'il se sentait
+honteux de sa hardiesse et ne se consolait qu'en songeant qu'elle ne le
+connaîtrait jamais. Il ignorait quelle perle rare il eût pu lui offrir:
+son cœur candide, ses espérances, sa foi en elle et toute la
+puissance passionnée de son être, un composé d'ardeur et de calme, de
+force et de jeunesse.
+
+Il songeait douloureusement dans un coin obscur du salon, repaissant sa
+vue des moindres gestes de la jeune femme. Elle était, ce soir-là, vêtue
+d'une robe en crêpe de Chine bleuâtre toute scintillante de perles
+d'acier bleuté; cela tombait comme une fine pluie brillante autour
+d'elle et animait chacun de ses mouvements d'un bruit ressemblant au
+cliquetis atténué d'une armure légère. Deux grosses roses jaune pâle,
+alourdies et embaumées, fléchissaient à sa ceinture.
+
+--Il y a, cette nuit, une lune admirable, dit madame Danans, rompant le
+silence. Ne veux-tu pas errer dans le clair-obscur des allées, Magda?
+
+--Ce serait certainement délicieux, Mie-Anne; mais comme je suis très
+lasse de notre promenade à cheval de cet après-midi, je demande la
+permission de ne pas vous accompagner.
+
+Ils se levèrent tous et suivirent madame Danans, tandis que tante Rose
+montait à sa chambre. Le bruit de leurs pas et de leurs voix lentement
+s'éloigna.
+
+Magdeleine quitta le fauteuil sur lequel elle était assise, s'étendit
+sur un canapé, bien confortablement blottie et soutenue par de nombreux
+coussins. D'un geste gracieux, elle jeta sur ses pieds la traîne de sa
+robe; l'étoffe soyeuse moula son corps dans un enroulement. Une petite
+table était là, couverte de livres nouvellement parus. Elle en prit un
+et le parcourut. Autour de la lampe, des phalènes voletaient, se
+posaient sur les dentelles de l'abat-jour, les agitaient de mouvements
+courts et hâtifs, y secouant la poussière impalpable de leurs ailes. Un
+tel parfum de fleurs embaumait l'air du soir, calme et reposé, que
+Magdeleine abandonna sa lecture; elle leva les yeux et poussa une
+exclamation en apercevant Philippe debout, immobile, sur le seuil de la
+porte.
+
+--Quoi? déjà revenus?... la promenade a été courte!
+
+--La mienne, madame, non la leur, qu'ils continuent en ce moment.
+
+--Quelle idée vous a pris de rentrer?
+
+--Je ne sais pas... Eux, ils vous ont toute la journée, moi je viens
+passer une heure auprès de vous; pourquoi les aurais-je accompagnés
+puisque vous ne deviez pas venir?
+
+--Mais pour jouir de leur conversation, de la beauté de la nuit... que
+sais-je?... N'est-il pas de votre âge, aussi bien que de celui de
+Marie-Anne, d'aimer les clairs de lune?... C'est égal, je suis touchée
+de votre intention de vouloir me tenir compagnie. Allons, entrez, et
+lisez-moi quelques pages de ce livre que Governeur nous a apporté de
+Paris.
+
+Philippe alla vers elle et s'assit sur un siège bas, à ses pieds. Il
+prit le livre, le tint quelques minutes sans l'ouvrir, semblant le
+contempler.
+
+--Pourquoi lire? Parlez encore, madame... J'aime tant le son de votre
+voix!...
+
+--Quel gamin vous êtes!... il est quelconque, le «son de ma voix», comme
+vous dites pompeusement. Croirait-on que de pareils enfantillages
+éclosent dans un cerveau qui paraît si grave, si pondéré, si sage?
+Allons, soyez obéissant, monsieur; lisez.
+
+--J'obéis.
+
+Il ouvrit alors le livre au milieu, dans un beau dédain de l'ordre voulu
+par l'auteur, sans se soucier de la page où la jeune femme avait arrêté
+sa lecture, et, se recueillant un moment, il lut.
+
+C'était une étude de femme, une longue description du charme, des
+séductions de l'héroïne du roman. Cela montait comme un hymne d'amour,
+une ardente litanie, en progression passionnée. Magda, les yeux mi-clos,
+écoutait, bercée.
+
+Lorsqu'il s'arrêta, elle dit:
+
+--Voilà une énumération très intéressante, mais bien invraisemblable;
+une femme si étrangement charmeuse peut-elle exister?
+
+--Elle le peut; le tout est de savoir découvrir et apprécier sa haute
+valeur.
+
+--Vous connaissez des femmes qui, même de loin, approchent de cette
+idéale perfection, à la fois si divine et si humaine?
+
+Alors, avec l'humble et sublime lâcheté de l'amour, il murmura:
+
+--C'est le portrait de celle que j'aime.
+
+Il dit cela très bas, d'une voix émue, la tête inclinée sur le livre
+dont la couverture jaune pâle paraissait lui brûler les yeux.
+
+Magda, étonnée, se dressa à demi; Philippe était si jeune! Elle n'avait
+pas encore songé qu'il pût aimer sérieusement.
+
+--Pauvre enfant! dit-elle.
+
+Et elle le regarda. Le visage pâle du jeune homme lui sembla encore plus
+pâle; ses paupières s'étaient baissées, ses narines vibraient, ses
+lèvres bien dessinées, fortes et rouges, à peine voilées par une fine
+moustache noire, se contractaient douloureusement. Il lui apparut si
+homme tout à coup, qu'elle s'étonna de ne l'avoir pas encore remarqué.
+Elle se trouva gênée subitement de l'abandon de sa pose, d'être étendue
+si près de lui. Doucement, en un geste plein de grâce pudique, elle posa
+ses pieds par terre et se tint debout.
+
+Il se leva, lui aussi, et secouant la torpeur qui l'avait une minute
+envahi, alla s'asseoir au piano et chanta. Sa voix de baryton, chaude,
+vibrante, emplit le salon d'une large harmonie. Magda s'en trouva
+enveloppée comme d'une caresse. Frémissante, et dans une similitude
+d'émotions, il lui parut que cette vague confidence détruisait la
+réserve conventionnelle qui existait entre eux. Elle se sentait près du
+foyer de ce jeune cœur qui allait souffrir comme le sien avait
+autrefois souffert. Elle s'avança vers Montmaur et, lui posant la main
+sur l'épaule:
+
+--Philippe, je vous plains... Vous aimez... Comme vous allez souffrir,
+mon enfant!
+
+Sous la douceur de cette faible pression il frissonna, et, attirant à
+lui la main caressante, il la baisa. Des larmes coulèrent sur les doigts
+fins et nerveux de Magda.
+
+Ils restèrent ainsi un moment émus. Elle entendit des pas s'approcher...
+Délicatement, détachant sa main de la main de Philippe, elle maîtrisa
+l'émotion qui unissait les battements de leurs cœurs et dit dans un
+sourire:
+
+--Chut... on vient!... Que personne ne soupçonne votre cher secret!
+
+En effet, tous, l'un après l'autre, rentraient. Le calme de la nuit
+lumineuse les avait pénétrés; ils semblaient s'écouter vivre. Ils se
+quittèrent bientôt, n'ayant pu, n'ayant voulu, ni les uns ni les autres,
+secouer le charme de cette langueur.
+
+Une des roses de la ceinture de Magda était tombée sur les touches
+blanches du piano; Philippe la prit et, cette nuit-là, son parfum
+mourant embauma le coin secret du tiroir où il gardait, étendue sur un
+morceau de moire ancienne, la branche de pervenches glissée de
+l'ombrelle, dans la barque, le mois passé.
+
+
+
+
+III
+
+
+Lorsqu'elle fut remontée dans sa chambre, Magdeleine pensa à la
+confidence que venait de lui faire Philippe. Qui donc était cette femme
+qu'il aimait? Peut-être une des filles de madame d'Istres?... Alors,
+d'où venait qu'il fût malheureux? Jeannine, l'aînée, avait à peine vingt
+et un ans, lui vingt-quatre; pourquoi ne l'épouserait-il pas?... Riche
+plus qu'elle ne l'était, cela ferait passer madame d'Istres sur la
+roture du nom. Aimait-il Gaëte ou Nicole?... L'une avait dix-neuf ans,
+l'autre seize. Magdeleine ne pouvait trouver d'obstacles à ces
+mariages. Mais non, aucune de ces jeunes filles ne répondait au portrait
+si miraculeusement décrit dans le livre et qui, en remuant toutes les
+fibres du cœur de Philippe, l'avait pour ainsi dire forcé d'en
+révéler le secret.
+
+Alors?... Une femme mariée, sans doute; mais où pouvait-il la voir, la
+rencontrer? Il ne quittait que bien rarement Yerres l'été; s'il
+voyageait, c'était toujours en compagnie de sa mère. Ce remuement de
+pensées absorbait la jeune femme, lui devenait une obsession. Pour s'en
+délivrer, elle voulut lire quelques pages avant de s'endormir; songeant
+à ce livre que, tout à l'heure, Philippe parcourait à ses pieds, elle
+descendit pour le chercher. Un flambeau en main, elle ouvrit la porte du
+salon et se dirigea, dans le noir profond, vers le boudoir. Tout à coup
+elle se vit dans la glace d'un étroit panneau allant jusqu'à terre, et
+se fit une impression étrange. Dans son peignoir blanc qui flottait
+autour de son corps mince, avec ses cheveux épars sur le dos et la
+petite flamme vacillante de la bougie, elle avait l'air d'un fantôme.
+Elle s'avança vers la glace pour se mieux voir et, peut-être énervée et
+fatiguée, il lui sembla que son visage avait vieilli: un pli soucieux
+marquait son front; un cerne bleuâtre altérait ses yeux trop creusés;
+elle se trouva laide.
+
+--Je n'ai plus que mon sourire, pensa-t-elle. Lui seul est jeune encore,
+peut-être parce que mes dents sont blanches.
+
+Elle s'éloigna du miroir, prit le livre et remonta dans sa chambre.
+
+Magda s'étendit et commença de lire; mais bientôt elle parcourut
+rapidement les pages, cherchant le chapitre où se trouvait la
+description de cette femme dont le portrait moral avait si fort remué
+Philippe. Elle eut beau feuilleter le volume, elle ne trouva rien; la
+chose lui parut si bizarre que, s'obstinant, elle le reprit feuille à
+feuille, et arriva à la fin sans avoir rien découvert.
+
+--Voilà qui est étrange... murmura-t-elle. Quelle hallucination l'a
+poussé?... Qui dictait ses paroles? Pourquoi s'être ainsi moqué de
+moi?... Est-ce que?... Mais oui! c'est moi, c'est moi que le pauvre
+enfant aime... c'est bien un moi idéal qu'il a dépeint... J'étais si
+loin de croire que pareille chose pût arriver!... Mon Dieu, quelle
+complication dans ma vie!
+
+Elle chercha depuis quand cette pensée avait pu hanter le cerveau de
+Philippe et découvrit que cela était impossible à fixer... Si
+parfaitement impossible que le doute l'envahit; elle finit par conclure,
+de très bonne foi:
+
+--Ce serait perdre le sens commun, être folle, que de s'arrêter à de
+pareilles idées. Non... lui si jeune, toujours si discret, si correct,
+ne songe pas à moi.
+
+Elle s'endormit sur cette pensée en se promettant d'être froide avec
+Philippe afin d'éviter de nouvelles confidences, comme celle du soir
+même qui venait de si fort l'impressionner.
+
+Le lendemain était un dimanche.
+
+Au fond du parc s'élevait une petite chapelle où mademoiselle de
+Presles, fort pieuse, avait obtenu qu'un prêtre vînt dire la messe. Peu
+d'amis étaient conviés à y assister. Le monument contenait en tout une
+trentaine de prie-Dieu et de fauteuils, puis quelques bancs de chêne
+pour les serviteurs. Dans la petite tribune de l'orgue on avait réservé
+quatre sièges. C'est là que Magda venait se recueillir.
+
+Comme toutes les personnes qui commencent réellement à vivre au coucher
+du soleil, bien souvent elle n'aurait pas entendu la messe s'il lui eût
+fallu apparaître déjà toute parée et correctement vêtue à dix heures,
+heure matinale pour une noctambule. Elle avait choisi ce coin surélevé,
+loin des profanes, où elle restait après la messe quand elle voulait
+éviter les conversations amicalement banales de la sortie. Elle venait
+là dans ses robes de maison, flottantes et enroulées de dentelles, les
+bras nus cachés sous de longs gants. Parfois elle se mettait à l'orgue
+et sa prière était une longue série de savantes harmonies qu'elle jouait
+ou chantait tandis que le prêtre, tout bas, psalmodiait.
+
+Tanis aussi était un admirable musicien. Il ne refusait jamais de monter
+auprès d'elle et, tandis qu'il tenait l'orgue, la voix mélodieuse de
+Magda emplissait la chapelle. Toutes ces choses faisaient que les messes
+de la Luzière étaient fort suivies et que bien des gens tenaient à grand
+honneur d'en être les rares fidèles privilégiés.
+
+Or, ce dimanche-là, Magda, en se levant se découvrit au cœur une
+telle paix, qu'elle se promit de chanter à la messe. Elle fit prier
+Tanis de vouloir bien tenir l'orgue. Comme elle en donnait la
+commission, sa femme de chambre vint lui dire que M. Leprince-Mirbel
+était arrivé le matin de bonne heure.
+
+--Monsieur a pris un bain, a déjeuné, puis est parti dans le parc en
+donnant l'ordre de prévenir madame que monsieur verrait madame à la
+chapelle à l'heure de la messe. Monsieur a bien recommandé de ne pas
+déranger madame.
+
+--C'est bien, Pauline; alors qu'on ne demande rien à M. de Tanis.
+
+Sa joie tombait tout à coup. Son mari était là! Que s'était-il donc
+passé pour qu'il vînt la voir? De temps en temps elle oubliait si bien
+qu'elle était mariée, tant il lui était indifférent...
+
+Leprince-Mirbel aimait assez ces prises de possession, ne fût-ce que
+pendant quelques heures, comme s'il voulait montrer à tous que lui seul
+était le maître de la maison. C'était un homme faux et souple; il eût
+été ravi de découvrir quelques petites infamies dans la vie des autres,
+pour contrebalancer les siennes et prendre sa revanche.
+
+Magda, ce matin-là, se trouva particulièrement choquée de cette façon
+d'agir. Peut-être, pour la première fois, regretta-t-elle de n'avoir pas
+voulu une séparation judiciaire.
+
+Mirbel, devant ses amis et ses relations, prenait une attitude qui
+horripilait sa femme: au lieu de rester le mari indifférent,
+profondément égoïste et détaché qu'il était, ayant presque pour elle la
+haine conjugale, la plus horrible de toutes les haines, il affectait, à
+ces retours imprévus, de l'enthousiasme pour l'exquise personne qu'il
+semblait toutes les fois découvrir en elle: il s'extasiait sur sa
+beauté, sur son charme, et lui faisait littéralement la cour, lui
+baisant les mains avec extase; enfin, toutes choses qui pussent faire
+dire aux naïfs, ignorant les dessous douloureux de la vie de Magda:
+
+«Quel étrange malentendu a pu les diviser? madame Mirbel n'est pas
+juste. De quelle respectueuse tendresse il l'entoure, comme il semble
+l'admirer et l'aimer! Après tout, il supporte bien des choses que vous,
+que moi, n'aimerions pas à supporter; c'est décidément une femme un peu
+fantasque. Mais lui, quel bon enfant, quel grand artiste! On doit
+beaucoup pardonner aux grands hommes... Ils n'ont pas le cerveau
+équilibré comme les nôtres.»
+
+Ah! pauvreté de vos cerveaux équilibrés, en effet, vous aveuglant sur
+les pires souffrances du cœur! Gens rassis et vulgaires, vous êtes
+les enrégimentés de toutes les banalités et vos cœurs ne battent qu'à
+l'abri du code; comment pourriez-vous comprendre les êtres pour qui
+cette sublime parole du Christ renferme toutes les aspirations: «L'homme
+ne vit pas seulement de pain...»
+
+Sans se rendre compte bien exactement de ce qu'elle éprouvait, il parut
+douloureux à Magda, ce matin-là, de voir son mari. Ses pensées, si
+doucement joyeuses tout à l'heure, se congelaient dans sa tête sous le
+souffle de cette brutale réalité et semblaient y devenir des glaçons.
+Elle se déprenait de l'existence. Tous ses bons projets pour ce jour
+s'en allaient à vau-l'eau.
+
+Lentement, elle s'habilla.
+
+Dix heures sonnaient, lorsque, par un effort de volonté sur
+l'envahissement de ces sensations pénibles, elle se décida à descendre
+et se dirigea vers la chapelle.
+
+De l'allée solitaire où elle marchait, elle voyait de loin l'avenue des
+hauts tilleuls peuplés de gens se rendant à la messe.
+
+Des jeunes filles précédaient leurs mères de quelques pas et causaient
+avec des jeunes gens. Magda pensait que le Devoir, cette convention
+humaine qui varie selon les contrées et selon les milieux, les saisirait
+comme elle, un jour, à la gorge, quitte à les étouffer. Les mères les
+plus tendres, les plus dignes, les plus chastes, les pousseraient dans
+les bras d'un homme entr'aperçu dans le monde, dont personne ne
+connaîtrait la nature intime et vraie. Ils prendraient l'un et l'autre
+l'assiduité de leurs relations pour de l'amour, et sur ces bases
+fragiles se fonderait une nouvelle famille. Ah, l'âme étrangère qu'on
+lie à son âme! Pourquoi, comment arrive-t-on à l'accepter? Magda se
+souvenait d'amies à elle qui, le jour du mariage, la cérémonie terminée,
+lui murmuraient, dans un affolement de tout l'être: «J'ai peur... j'ai
+peur... je t'en supplie, ne me quitte pas... ne me laisse pas seule!»
+
+A ces souvenirs, une mélancolie sans nom faisait dissoudre son cœur
+dans une immense pitié d'elle-même et des autres. Elle se sentait
+navrée.
+
+Son mari l'attendait sur un banc, près de la chapelle, causant avec
+Tanis et Fugeret. Il se leva dès qu'il la vit, et, avec un empressement
+voulu, se dirigea vers elle.
+
+--Bonjour, Magdeleine!--dit-il en lui baisant la main.--Vous êtes
+ravissante, éblouissante de jeunesse et de beauté, ma chère! Prenez mon
+bras et montons à l'orgue ensemble. J'ai promis des flots d'harmonie à
+tante Rose.
+
+--Ne vous donnez pas cette peine, dit-elle en repoussant l'offre de son
+bras; j'ai appris à marcher sans soutien... Me direz-vous, Henry, le
+mobile qui vous a conduit jusqu'ici? Je n'imagine pas que vous vous
+soyez tout à coup passionné pour la campagne ou que ce soit le plaisir
+de tenir l'orgue de tante Rose qui vous ait amené?
+
+--Et vous avez raison, madame,--interrompit Tanis, qui voulait faire
+diversion.--Il s'agit d'un splendide voyage. Henry est appelé en Russie
+et voudrait vous emmener pour vous faire assister à toutes les fêtes
+qu'on lui réserve, vous présenter à la cour, où il sera reçu, et se
+parer ainsi de votre gracieuse présence.
+
+--C'est pour cela que vous êtes venu? dit Magda. En vérité, je ne vous
+comprends plus... mais nous voici arrivés... nous en reparlerons tout à
+l'heure.
+
+Ils montèrent l'escalier tournant qui conduisait à la tribune. Magda,
+accablée, s'agenouilla, voilant son visage de ses mains.
+
+Henry s'était mis à l'orgue, et, sous l'inspiration de son incontestable
+talent, remplissait d'extase tous les cœurs.
+
+Magdeleine songeait. Elle avait aperçu brusquement le profil de Philippe
+qui, placé contre une colonne, pouvait se tourner à demi sans être
+remarqué. Son regard enveloppait la jeune femme. Lentement, elle inclina
+un peu la tête, et lui, après ce salut furtif, il regarda vers l'autel.
+Elle ne voyait plus que sa nuque émergeant du col; la petite pointe
+noire des cheveux coupés ras faisait ressortir la blancheur mate de la
+chair. Elle admirait la forme de cette tête si jeune dont les pensées,
+sans doute, se reportaient vers celle qu'il aimait et qu'elle craignait
+d'être malgré sa volonté de n'y pas croire. Son cœur de femme, broyé,
+dupé, ce n'était pas cela qu'elle se sentait prête à offrir à Philippe,
+mais tous les sentiments doux et tendres de maternité qui y
+sommeillaient. Une prière d'affliction éclosait en son âme, expirait sur
+ses lèvres:
+
+--Seigneur, quelle joie prenez-vous donc à nous voir meurtris et
+souffrants? quel crime avais-je commis pour que vous ayez permis que ma
+vie fût ainsi brisée? Ne voyez-vous pas nos pleurs, n'entendez-vous pas
+nos cris? La mort n'est pas le châtiment; cette existence misérable que
+nous traînons en fait une récompense. Vous êtes un Dieu terrifiant et
+implacable; vous prenez nos âmes et nos corps et les torturez sans merci
+dans toutes les douleurs qui accablent la pauvre humanité! Si je
+blasphème, ô Dieu! pardonnez-moi; pénétrez en mon être et voyez de
+quelle misère morale se composent tous les instants de ma vie...
+
+Elle se sentait prête à pleurer. Elle écarta les mains de son visage;
+encore une fois le regard de Philippe l'enveloppa. Elle eut un frisson
+et s'interrogea:
+
+«Serait-ce donc vraiment moi qu'il aime?»
+
+Mais pour la seconde fois elle se convainquit que non. Son âge, d'abord;
+n'avait-elle pas douze ans de plus que lui... Puis, pourquoi ne le lui
+eût-il pas dit comme les autres? Les hommes n'ont point tant de
+délicatesse et laissent voir rapidement le désir qui les pousse. De cela
+elle était sûre par expérience; les plus fins agissent-ils autrement?
+
+Cette pensée pourtant l'effrayait. Elle qui, tout à l'heure, s'était
+dit: «Quoi qu'il puisse arriver, je n'accompagnerai pas Mirbel en
+Russie,» se sentait prête à y aller maintenant, pour fuir cet amour s'il
+s'adressait à elle.
+
+Leprince-Mirbel, à ce moment, se pencha vers sa femme:
+
+--Magdeleine, voulez-vous chanter mon _O Salutaris_?
+
+Émue outre mesure par les idées qu'elle venait de remuer, ne sachant
+plus quel frein mettre au trouble qui l'assaillait, elle se réfugia dans
+la sensation artistique qui lui était offerte, et, se levant, de sa voix
+posée, ample et fraîche, elle dit le chant pieux.
+
+Les voûtes de l'église semblèrent vibrer et toutes les têtes se
+retournèrent. Elle n'en vit qu'une, pourtant, au milieu de toutes: une
+tête de Christ brun, aux grands yeux noirs, profonds, qui la contemplait
+avec une expression d'infinie douceur.
+
+La messe s'acheva. Lentement, la chapelle se vidait. Leprince-Mirbel
+quitta l'orgue et descendit. L'odeur de l'encens s'échappait par la
+porte grande ouverte sous la tribune. De larges rais de soleil y
+pénétraient et baignaient les marches de l'autel; le silence se faisait
+dans l'église; le murmure des voix, dans le parc, allait s'éloignant...
+
+Magda secoua le recueillement qui l'envahissait et descendit à son tour
+au jardin. Sur un banc madame Danans l'attendait, causant avec Tanis.
+
+--Tu as chanté merveilleusement, chérie, s'écria Marie-Anne en
+l'apercevant; ton mari vient de le proclamer avec un enthousiasme...
+amoureux!
+
+--Brrr! Tais-toi, tu me fais frissonner! Ah! le personnage est malin; il
+veut que j'aille en Russie avec lui et prépare l'entraînement.
+
+--Voulez-vous mon avis, princesse? dit Tanis. Eh bien, je me défie de ce
+voyage. Quelle mouche le pique de vouloir vous emmener? Il doit y avoir
+là-dessous une jolie traîtrise.
+
+--Peut-être... ma résolution est de l'accompagner pourtant!
+
+Marie-Anne et Tanis, d'un même élan, se levèrent et dirent:
+
+--Ce n'est pas sérieux?
+
+--Mais si, très sérieux.
+
+--Qui vous y pousse ou vous y entraîne?
+
+--Eh! le sais-je? Ne cherchez pas à comprendre mes raisons, mes amis,
+sinon je réédite l'aphorisme célèbre: «Le cœur a ses raisons que la
+raison ne comprend pas.» Vous souriez, Tanis: je ne me reprends pas à
+aimer mon mari, comme vous m'en avez souvent menacée. J'ai besoin de
+faire changer d'air à mes idées, j'ai besoin aussi que vous me
+regrettiez un peu,--dit-elle en souriant.--C'est peut-être une
+coquetterie... Les coquetteries de cœur ne me sont-elles pas permises
+avec vous? Enfin j'y suis décidée.
+
+--Et tante Rose? interrogea madame Danans.
+
+--Tante Rose se passera de moi pendant quelques semaines; cela la
+reposera de sa «fantasque», comme elle m'appelle souvent... Ah, quelle
+fête au retour, mes amis! Consentez bien vite tous deux à ce départ
+pour que je n'aie aucun regret, sinon je ne vous aime plus!
+
+Elle se mit entre eux et glissa ses bras sous les leurs, les rapprochant
+ainsi d'elle en un geste de resserrement câlin.
+
+Marie-Anne et Tanis ne dirent plus rien contre son projet. Ils parlaient
+d'autre chose en arrivant devant le perron.
+
+Mademoiselle de Presles avait retenu à déjeuner madame Montmaur et son
+fils. Henry ayant entraîné les hommes à la salle de billard y commençait
+une partie, faisant mille folies, des plaisanteries de rapin, des farces
+de clown, qui amenaient des sourires sur les lèvres de ces messieurs.
+
+La cloche du déjeuner sonna. Le repas fut animé, grâce à Mirbel qui
+raconta d'amusantes histoires de coulisses. Après le déjeuner, chacun se
+dispersa; alors Magdeleine retint son mari dans la bibliothèque et lui
+demanda pourquoi il désirait l'emmener en Russie.
+
+--Ma chère, uniquement pour ce que vous a dit Tanis. Vous avez toujours
+désiré faire ce voyage; on va monter trois de mes œuvres au grand
+théâtre de Saint-Pétersbourg; je sais les enthousiasmes, les réceptions,
+les fêtes qui m'y attendent, et c'est par simple courtoisie que je suis
+venu vous demander de les partager. Et puis, je ne serais pas fâché de
+vous voir, une fois par hasard, participer à cette gloire dont vous
+semblez faire fi... Un peu d'orgueil de ma part se mêle à tout cela; je
+veux que vous arriviez à apprécier l'artiste, peut-être alors
+arriverez-vous à excuser, à estimer l'homme.
+
+--Cela jamais! dit-elle; vous avez mon admiration comme artiste, mais
+mon mépris tout entier reste attaché à l'homme.
+
+--Vous êtes dure, ma chère! vous oubliez que l'homme que vous méprisez
+vous estime assez, lui, faisant une large part à vos entraînements...
+cérébraux... pour n'avoir jamais douté de vous, malgré ce qu'on a pu lui
+dire, et qu'il tolère son rôle de mari berné... Ne vous révoltez pas, je
+vous prie!... La foule pense ainsi et ne se donne pas la peine
+d'analyser la complexité et le fin des fins d'une nature comme la vôtre.
+Donc, qu'il ne soit plus question entre nous de mépris, car le mien
+pourrait vous être tout acquis en voyant, autour de vous, cette cour
+d'amour.
+
+--Ah! monsieur, taisez-vous!... vous n'avez ni cœur, ni loyauté!...
+Cette situation, n'est-ce pas vous qui l'avez créée? et cette liberté
+que vous m'avez rendue pour vous faire plus libre, à quel prix l'ai-je
+recouvrée?
+
+--Ma chère, si toutes les femmes quittaient leur mari pour cause
+d'infidélités, même souvent renouvelées, il n'y aurait pas un ménage
+uni dans le monde. Sur cela le premier devoir d'une femme est de fermer
+les yeux.
+
+--Oui, si le mari conserve le respect de sa femme. Mais ce n'est point
+votre cas: les hommes comme vous sont des dissolvants... et puis il ne
+s'agit pas des autres et de ce qu'ils peuvent penser, il s'agit de vous
+et de moi... Au reste, votre délicatesse ne saura jamais s'entendre avec
+la mienne; j'accepte de vous accompagner, c'est là tout ce que vous
+voulez, je pense? N'en parlons donc plus et continuons de vivre, l'un
+envers l'autre, comme par le passé.
+
+--Je vous remercie, Magdeleine...
+
+--Ce n'est même pas la peine. Il me plaît de faire ce voyage et vous
+entrez pour si peu dans ma détermination que, vraiment, vous n'avez pas
+à m'en remercier.
+
+Leprince-Mirbel lui jeta un terrible regard de haine et sortit.
+
+Magda en fut frappée; ce regard ne correspondait pas aux intentions
+qu'il venait d'exprimer si doucereusement. Elle se demanda quel mobile
+l'avait poussé à faire cette démarche auprès d'elle. Un doute lui vint.
+Certainement, ce n'était pas l'unique désir de lui faire partager ses
+ovations et sa gloire... Quoi, alors?
+
+Elle sortit de la bibliothèque et, ne voyant personne dans les salons ni
+sous la haute futaie à droite de la maison, elle se dirigea vers le
+Pavillon. Arrivée à la porte, elle frappa. Fugeret vint ouvrir. Ils
+étaient là tous les quatre, lui, Tanis, Governeur, Biroy, occupés à se
+désoler du départ prochain de leur chère Princesse.
+
+--Vous arrivez bien, mignonne,--dit Fugeret en l'introduisant.--Nous
+sommes navrés et avons besoin de vous pour nous remonter le moral. Henry
+est venu nous annoncer triomphalement votre acquiescement à ce départ;
+puis il a pris le bras de Danans et tous deux s'en sont allés dans le
+parc, nous laissant ici, où nous poussons plaintes sur plaintes à propos
+de ce fou consentement.
+
+--Eh bien, mes chers, quoique j'aie dit oui en toute sincérité, je ne
+suis pas encore partie. Je soupçonne, dans le désir de mon mari de
+m'emmener en Russie, une intention que je cherche en vain, des dessous
+que je veux éclaircir. Aussi, est-ce à vous que je m'adresse pour percer
+ce mystère et vais-je vous répéter mot à mot la scène qui vient de se
+jouer à la bibliothèque entre Henry et moi.
+
+Après qu'elle l'eut dite, sans oublier le regard haineux que son mari
+lui avait jeté en la quittant, Tanis se leva et, marchant de long en
+large dans la vaste pièce, reprit:
+
+--Il y a, certes, quelque chose là-dessous, mais quoi? et sur quelle
+piste se lancer? Mirbel se défie de nous et le semblant d'amitié qu'il
+nous témoigne ne nous a jamais fait illusion. Nous l'effrayons même un
+peu, je crois. Donc, agissons vite et, discrètement, fouillons sa vie;
+c'est le plus sûr moyen d'arriver au but. Ce que nous allons
+entreprendre là n'est ni avouable ni joli, mais Vous avant tout. Et
+d'abord, comme il m'a invité à dîner ce soir avec lui à Paris, j'irai,
+bien que j'aie refusé. Je vais rattraper habilement cela. Danans aussi
+peut nous servir, lui qui reste toujours à Paris. Toi, Biroy, tu ne
+perdras pas de vue le beau sire. Ma chère Princesse, soyez sans
+inquiétude: nous avons un mois devant nous; d'ici là, vous saurez à quoi
+vous en tenir.
+
+Magda leur serra tendrement les mains:
+
+--Merci, mes amis... si je ne vous avais pas, que serait ma vie?...
+Comme vous êtes dévoués et bons, comme je vous aime!
+
+--En bloc! c'est ça le malheur, le point noir de mon horizon!... Bon!...
+vous souriez! ne me prendrez-vous donc jamais au sérieux?
+
+C'était Jean Biroy qui parlait. Dans un désespoir comique, il saisit son
+paquet de pinceaux et les lança sur le sol, où ils s'éparpillèrent avec
+un bruit sec qui se mêla aux rires de tous.
+
+Les nuages avaient disparu du front de leur Princesse; elle sortit avec
+eux de l'atelier. Après avoir parcouru quelques allées du parc, ils se
+divisèrent, les uns allant à la recherche de Mirbel et de Danans, les
+autres accompagnant Magda jusqu'à la maison.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Sous le coup de sa préoccupation, madame Leprince-Mirbel ne songeait
+plus au souci qui l'avait effleurée à propos de Philippe. Quinze jours
+s'étaient passés depuis la visite d'Henry à la Luzière. Tanis y était
+peu venu, tout à sa poursuite du secret à découvrir.
+
+Magda avait profité de l'absence de ses artistes pour inviter ses «gens
+du monde». Cette existence agitée et vide, forcément distrayante,
+l'obligea à quitter pour un temps sa manière de vivre «en dedans», de
+s'analyser, de s'étudier, comme il lui était habituel. C'était le
+dernier jour de mondanité à outrance, Tanis et Biroy ayant écrit qu'ils
+avaient découvert une piste, qu'ils allaient l'approfondir et que, dans
+deux ou trois jours, ils reviendraient à la Luzière reprendre leur bonne
+vie d'étude et de causerie.
+
+Bien que presque chaque jour Philippe Montmaur passât la soirée avec
+Fugeret et ces dames, il n'eut plus l'occasion de se trouver en
+tête-à-tête avec Magda. Elle-même, dans l'énervement où la tenait cette
+recherche qu'elle avait ordonnée, ne prêtait plus grande attention aux
+sentiments qui faisaient agir le jeune homme et le dominaient.
+
+Philippe aimait pour la première fois. Il aimait de cet amour qui grise
+les hommes d'une ivresse d'âme laissant loin derrière elle la seule
+sensualité. Son cœur juvénile découvrait d'étranges jouissances dans
+la contrainte qu'il s'imposait; il chérissait son martyre et s'abreuvait
+des moindres joies jusqu'à l'enivrement.
+
+Aimer, c'est atteindre un certain degré de folie; l'amour, en dehors du
+désir brutal, donne une exaltation sentimentale qui ne se rencontre
+guère que chez les êtres jeunes. De trente à cinquante ans les hommes
+ont acquis une expérience qui leur permet de discuter leurs actions.
+Dans l'intrigue qu'ils nouent, ils cherchent à se ménager une commodité,
+des avantages moraux; enfin, ils prévoient. Ils se font honneur de cette
+prévoyance sans se douter qu'elle paralyse les plus vifs élans de
+l'amour. Quelle femme ne s'en révolterait, alors que son cœur s'ouvre
+à cette force inconnue, si douce et si grande, alors que sa chair
+éveillée aspire à des sensations violentes?
+
+En amour, pour être excusable des troubles que l'on cause, il faut
+atteindre à une certaine extravagance; il faut s'anéantir, s'abîmer,
+souffrir, adorer. Ces douloureux états bouleversent délicieusement;
+c'est un mal qui n'a pas besoin de culture: il naît sans préparation
+dans les ronces d'une terre abandonnée aussi bien que parmi les fleurs
+d'un sol fertile; c'est le mal suprême; il est craintif et cependant il
+enhardit les âmes; il verse les grâces mystérieuses que l'imagination
+lui demande, pare les êtres et les choses: «Qui aime sait, qui aime vit,
+qui aime se dévoue, qui aime est heureux, et une goutte d'amour, mise
+dans la balance avec tout l'univers, l'emporterait...» Et c'est tant pis
+si les hommes, poursuivant l'amour toute leur vie, ne l'obtiennent
+jamais que d'une manière imparfaite qui fait saigner leur cœur.
+
+Philippe passait par cette phase magique et le bouleversement qu'elle
+lui causait l'empêchait de hâter les événements d'un mot, d'un geste.
+Vivant auprès de son idole il s'abîmait dans ce chaste culte qui ravit
+le cœur, le caresse, le console, le grandit. Son âme adolescente
+avait encore ces pudeurs qui font des jeunes hommes, des êtres
+d'élection dont l'esprit abonde en poésies, en espérances, faibles
+félicités pour les gens blasés, mais qui recèlent de vrais bonheurs pour
+les natures simples.
+
+Qu'importait que Philippe se déclarât ou non? il possédait
+l'irrésistible fluide; sans qu'il en eût conscience, sa seule présence
+en imprégnait Magda. Pourquoi se fût-il servi du trésor des confidences
+et eût-il révélé sans pudeur la beauté de son invisible rêve? Chacun des
+jours écoulés ne lui devenait-il pas un précieux auxiliaire? La seconde
+jeunesse prête à fleurir en Magdeleine la lui livrait toute, car c'est
+pour les femmes une éclosion dangereuse, et bien des vertus éprouvées y
+succombent.
+
+La jeune femme n'avait pas le sentiment de ce danger; peut-être se
+fût-elle inquiétée de Philippe s'il était resté sans venir, mais elle le
+sentait près d'elle, en pensée comme en action. Il semblait être entré
+dans sa vie et, cela, sans l'effort d'intelligence qu'elle avait dû
+faire pour y entraîner ses autres amis. Tout s'était passé entre elle et
+lui par instinct, sans qu'une apparente volonté y participât; fidèle,
+recueilli, presque froid, il était là toujours, et si détaché de tout ce
+qui n'était pas sa pensée secrète que c'était, pour Magdeleine, un
+enchantement de l'avoir auprès d'elle.
+
+La veille du jour où Tanis devait apporter le résultat de ses
+recherches, Fugeret, tante Rose, madame Danans, Philippe et Magda
+causaient assis sous la haute futaie, tant l'air était chaud, tant la
+nuit était calme, et ils jouissaient de l'obscurité reposante.
+
+--Philippe, disait Marie-Anne, vous n'avez pas changé depuis votre
+enfance. Nous étions du même âge et je me souviens que mon cœur de
+petite fille fut conquis par vous un jour que nos amis, ne voulant pas
+jouer avec un enfant mal vêtu, vous avez pris sa défense et remis à leur
+place tous ces bambins dédaigneux. J'avais bien huit ou neuf ans. Vous
+m'êtes apparu comme un héros bienfaisant et m'avez littéralement
+extasiée!
+
+--Eh bien, je suis resté le même, Mie-Anne. Il ne me faut aucun décor
+pour juger apprécier, aimer. Je suis «celui dont le cœur ne demande
+qu'un cœur», et qui ne désire «ni parc à l'anglaise, ni opera seria,
+ni musique de Mozart, ni tableau de Raphaël, ni éclipse de lune, ni même
+un clair de lune, ni scènes de roman, ni leur accomplissement», comme
+dit Jean-Paul. Un grand luxe ne peut augmenter en rien l'infini d'un
+sentiment pur et abstrait, si je l'éprouve. Ces petites choses mondaines
+s'anéantissent dans une disproportion telle, étant donné mon état d'âme,
+que je n'y prête aucune attention.
+
+--Quoi, nulle vanité, nul orgueil de vous ou de vos amis?... interrogea
+Magda.
+
+--Nulle vanité? peut-être! Je n'ai pas la vanité des choses extérieures,
+j'ai celle de l'âme. Je ne veux rien de banal pour mon cœur ni pour
+mon esprit. Mais qu'importe que l'ami supérieur de mon choix monte en
+omnibus ou en huit-ressorts? Si jamais je regrette qu'il aille en
+omnibus, ce n'est que pour lui.
+
+--Et l'ambition, jeune homme, cette sorte de vanité et d'orgueil réunis,
+qu'en faites-vous? s'écria Fugeret.
+
+--L'ambition?... Avec notre vie humaine si misérablement courte, je ne
+puis lui trouver sa raison d'être. Dans notre siècle, on change de
+grands hommes et de génies avec une rapidité vertigineuse. La gloire de
+l'homme célèbre me fait pitié. Je suis un sage, Docteur, grâce peut-être
+aux quarante mille livres de rente de ma mère. Je n'ai qu'une ambition,
+non point cérébrale, celle-là, mais toute de cœur. Je voudrais que la
+femme que j'aime sût voir la grande simplicité de mon âme et la
+délicatesse, la fidélité, la vénération, le respect avec lesquels je
+l'aime. Cette ambition seule, entre toutes, est mon désir, ma vanité,
+mon orgueil... Je suis un sentimental, cher Docteur, non un intellectuel
+comme vous autres.
+
+--Bigre! mon garçon, comme vous nous traitez! mais moi, j'ai aimé... et
+d'un amour des plus sublimes, s'il vous plaît! Défiez-vous, Philippe: la
+raison a parfois la vue bornée par une grande passion; c'est le bandeau
+symbolique. Un jour, vous découvrirez que vous n'étiez ni ambitieux ni
+vaniteux, que parce que vous aimiez, et vous deviendrez l'un et l'autre
+alors que vous n'aimerez plus.
+
+--Docteur, vous ne me persuaderez pas, je suis un simple... hélas! si
+simple qu'il me manque l'art de persuader et d'exprimer ce qui se passe
+en moi pour celle que j'aime. Me faudra-t-il abandonner l'espoir de la
+convaincre? L'amour entre nous surgira peut-être tout à coup
+raisonnablement, mot terrifiant, mais qui doit vous expliquer que ce
+sera l'élan secret, sage et fougueux de nos deux âmes. Dans une minute
+elles fusionneront à l'ardeur de désirs exaspérés, et cela sans que son
+esprit fin et éclairé puisse y apporter aucune résistance. J'attends,
+fou d'angoisse, ce jour divin, sans savoir le hâter d'une heure. Au
+reste, une longue attente est presque une jouissance; cet amour est le
+moteur de mes actions, et ma vie entière n'est qu'une série
+d'aspirations vers elle.
+
+--Et vous croyez qu'elle ne voit pas que vous l'aimez, cette femme? dit
+Marie-Anne.
+
+--Ah! je n'ose vous répondre... si elle m'entendait, ne me
+trouverait-elle pas plein de lâcheté de montrer ainsi à nu mon cœur,
+de ne pas réserver pour elle seule ces confidences?... Mais il est des
+jours, des soirs, où je désespère... Je souffre, je souffre comme un
+enfant et j'ai besoin de pleurer...
+
+Un sanglot s'étrangla dans sa gorge; il se leva et partit sous l'allée
+sombre. Tandis que le bruit de ses pas s'éloignait, Marie-Anne prononça:
+
+--Pauvre Philippe, comme il aime!
+
+--Oui, murmura Magda, et l'amour est une joie douloureuse...
+
+--Ah! c'est vivre, cela, s'exclama le Docteur. Avoir son âge et aimer
+ainsi? mais je donnerais toute ma science et dix ans de ma vie pour
+prendre sa place. Il devait être bien beau en nous parlant tout à
+l'heure, le matin!... Et dire que c'est peut-être à la femme de chambre
+de sa mère que ces mélopées s'adressent!
+
+--Oh! Docteur! s'écrièrent, indignées, les deux femmes.
+
+--Vous voilà bien, mesdames! mais quand une femme de chambre est jolie,
+elle est femme, pour nous, au même titre que vous. Qu'est-ce qui lui
+manque?... L'argent? on n'a qu'à lui en donner... avec les meubles. La
+conversation? On lui dit de se taire... Vous riez, mes belles dames; le
+fait est que nous voilà loin du sublime et idéal amour de Philippe...
+Cristi! Demain, je lui donne le conseil de se déclarer, et carrément.
+
+--Vous aurez tort, cher, dit Magda. Sa folie est plus sage que votre
+sagesse... L'amour qui se tait fait peut-être plus de chemin que l'amour
+qui parle. Le silence est éloquent, et la joie d'aimer en secret a aussi
+ses douceurs.
+
+--Quelle amoureuse subtile vous auriez faite!
+
+--Oui... mais je n'ai su être qu'amie... Allons au salon, le thé doit
+être servi.
+
+Tous trois se dirigèrent vers la maison; ils y retrouvèrent Philippe.
+Marie-Anne se mit au piano et joua une berceuse de Chopin, pendant que
+Magda versait le thé dans les tasses. Philippe s'approcha pour lui
+aider; leurs mains involontairement se frôlèrent. Magda en eut une
+secousse; Philippe murmura: «Oh pardon!» d'une voix encore émue des
+confidences qu'il avait faites sous les aulnes.
+
+Confus tous deux du remuement qui se produisait en leurs âmes, ils
+furent, elle effrayée, lui heureux et troublé par l'éloquence du geste
+banal commis à leur insu, et du retentissement que mettait cet
+effleurement en leur cœur.
+
+
+
+
+V
+
+
+Le lendemain, Tanis, Governeur, Biroy arrivèrent. Les nouvelles
+recueillies étaient précises. Leprince-Mirbel avait beaucoup poussé et
+patronné quelques mois auparavant une jeune Espagnole d'un grand talent,
+dont il était l'amant, et qui venait, sur ses instances, d'être engagée
+en Russie pour chanter les œuvres qu'on lui demandait.
+
+Mercédès Dalmaros, qui appartenait à une honorable famille, tenait à
+garder au moins les apparences d'une tenue irréprochable. Elle attachait
+une grande importance à ce qu'on la traitât en fille du monde. Partir
+pour la Russie seule avec sa mère et Leprince-Mirbel, c'était, même avec
+un but artistique, prêter à la médisance. Puis, arrivée à Pétersbourg,
+comment empêcher le compositeur, très épris d'elle, de faire des
+imprudences? Aussi, avec un calme parfait avait-elle décidé que madame
+Leprince-Mirbel devait accompagner son mari. Le maître, obligé à une
+tenue plus correcte, sa femme étant là, serait facilement dressable et
+maniable. Mercédès se voyait déjà, sous ce double patronage, reçue en
+haut lieu et gardant une auréole favorable à ses projets d'avenir.
+
+Avec une grande finesse, un grand art de comédienne, elle sut faire
+accepter ce projet à Mirbel qui eût été capable de bien d'autres petites
+infamies pour satisfaire un moindre caprice. Il ne s'agissait plus que
+d'obtenir de la jeune femme qu'elle accompagnât son mari.
+
+Il était donc venu à Yerres, puis était rentré à Paris enchanté de la
+réussite de son ambassade. Mercédès eut une telle joie du succès de sa
+combinaison que, perdant son habituelle prudence, elle parla plus qu'il
+n'eût fallu de ce voyage à trois, madame Dalmaros ne comptant que fort
+peu, accompagnant sa fille à titre de porte-respect, mais sans en
+imposer beaucoup à la galerie.
+
+Les potins de coulisses sont les plus rapides d'entre tous les potins.
+Ce ménage désuni des Mirbel, remis à neuf par la maîtresse régnante,
+provoqua toutes sortes de quolibets d'un goût douteux de la part de
+mesdames les cantatrices, voire de mesdames du corps de ballet.
+
+Tanis et Biroy, hôtes assidus des deux foyers, furent vite informés de
+la combinaison Dalmaros. Pour mieux juger la chose et ne s'en pas tenir
+aux seuls bruits qui couraient, ils se firent présenter à la chanteuse
+qui joua, pour eux, vis-à-vis du maître, la comédie de l'ingénue
+calomniée. C'était une superbe créature. Elle voulut les séduire et y
+parvint à moitié. Mais un jour que Mirbel les avait emmenés dîner chez
+madame Dalmaros, il feignit, vers minuit, de partir avec eux et
+s'étendit plus longuement qu'il n'eût fallu sur le «Eh bien! chère
+enfant, quand vous verrai-je?» ce qui parut un peu louche aux amis de
+Magda.
+
+Ils se laissèrent conduire par le compositeur jusqu'à leur cercle.
+Mirbel, les talons à peine tournés, fut habilement suivi par eux. Ils le
+virent remonter avec prestesse le boulevard Malesherbes et arriver
+furtivement au petit hôtel que la diva habitait dans une rue avoisinant
+la place, y rentrer en maître, c'est à-dire sans sonner, mais avec une
+clef qu'il tira de sa poche.
+
+La preuve était faite. Ils dirent simplement ces choses à Magda.
+Celle-ci ne se souciant pas de servir de paravent à la belle Mercédès,
+écrivit à son mari qu'elle renonçait au voyage projeté, se sentant trop
+souffrante pour l'entreprendre.
+
+Mirbel écuma en lisant cette lettre. Il courut d'un bond chez Tanis qui,
+prévoyant l'orage, avait eu l'esprit de rentrer à Paris avec ses amis.
+Du mieux qu'ils purent ils calmèrent le musicien, parlèrent de la santé
+très délicate de Magdeleine; mais l'autre rugissait:
+
+--C'est honteux! Pour me jouer ce tour infâme, croit-elle donc que
+Mercédès est ma maîtresse? Pauvre Mercédès... Elle si pure, si
+chaste!... pas un amant, mon cher!... pas un, vous m'entendez?... pauvre
+belle chère enfant!
+
+Puis, il courut à Yerres. Entre lui et Magda, une scène terrible eut
+lieu et se termina par d'injurieuses menaces:
+
+--Vous n'avez pas le droit,--hurlait-il, dans un paroxysme de rage,--de
+soupçonner cette jeune fille... Elle est pure, je l'affirme... Mais
+prenez-y garde et veillez sur vous-même: si jamais je découvre la
+moindre faute dans votre vie, la moindre, entendez-vous? la moindre...
+Eh bien, je vous tue comme un chien, comme une bête malfaisante et hors
+nature que vous êtes! J'en ai assez d'être continuellement humilié et
+bafoué par vous! J'aspire à cette vengeance, je vous le jure!
+
+Les regards fixes, pleins de folie, le visage congestionné, il s'avança
+la main levée sur Magda; elle jeta un cri et Mirbel sortit en faisant
+claquer la porte sans avoir accompli son acte de brutalité.
+
+Magda, révolutionnée par cette horrible scène, en devint malade.
+Marie-Anne, émue comme elle, ne pouvait croire que Leprince-Mirbel fût
+l'homme grossier dont elle avait, de sa chambre, entendu les injures.
+
+--Divorce, ma chérie, divorce. Certes, en principe, je ne suis pas pour
+ce mode de liberté reprise, mais devant la canaillerie de ce monsieur,
+tu n'as que cela à faire.
+
+--Hélas! le puis-je? Tante Rose en mourrait, ce serait un déshonneur
+dans sa vie. Elle croit en Dieu avec son cœur. Jamais cette pensée de
+divorce ne pourra pénétrer en elle. Quand j'ai rompu avec mon mari, elle
+acceptait la séparation, la désirait même. Mais, en outre qu'il me
+répugne d'étaler devant un tribunal, avec pièces à l'appui, les plaies
+secrètes de mon âme, serait-ce une solution?... Qu'importent d'ailleurs
+les menaces de mon mari! ma vie est si pure, «quoi qu'on
+die»,--ajouta-t-elle en souriant,--qu'il peut me menacer sans que je
+songe à trembler. Va, tout passe, et nous passons comme tout... Vivons
+au jour le jour, sans nous tourmenter d'un avenir qui nous appartient si
+peu.
+
+Plus impressionnée qu'elle ne l'avouait, elle s'isola quelques jours
+dans sa chambre. Marie-Anne lui fit alors hâter son départ pour Royat.
+
+Un des premiers jours de juillet, Magdeleine, encore mélancolique,
+partit avec ses amis Tanis et Fugeret, ayant à peine revu Philippe qui,
+navré de la savoir souffrante, activait lui-même le départ de son amie
+en faisant ses courses à Paris, pour les préparatifs du voyage.
+
+A peine installée au Grand-Hôtel, Magdeleine se mit à courir les
+merveilleux environs de la gentille ville accrochée aux flancs de la
+montagne. Il y avait huit jours qu'elle prenait les eaux et en
+ressentait déjà l'effet bienfaisant, lorsque Marie-Anne Danans vint
+habiter sa propriété de Fontana.
+
+Attiré par la présence de Fugeret, de Tanis et de Governeur, celui-ci
+arrivé la veille, Danans avait consenti à venir y demeurer le mois que
+durerait la cure de Magda. Dès le matin, il se rendait à Royat à cheval
+et ne quittait plus les trois hommes. Sans en rien dire, Marie-Anne
+souffrait de la constante désertion de son mari. Cette souffrance fut
+devinée par Magda; un jour, elle lui dit:
+
+--Écoute, chérie, je fais presque tout mon traitement le matin, à
+l'exception d'un verre d'eau que je dois boire dans l'après-midi. Le
+séjour à l'hôtel, bien que je m'isole de la foule et que nous dînions
+tous dans une salle réservée, m'excède et m'ennuie. Peux-tu me recevoir
+chez toi et y loger aussi ces messieurs? Alors nous bouclons nos malles
+et l'invasion de ton _home_ a lieu dès demain, si tu veux? Pourvu qu'une
+de tes voitures puisse me mener aux sources le matin, je te sacrifie le
+verre d'eau de l'après-midi.
+
+Marie-Anne, transportée de joie, serra Magda sur son cœur.
+
+--Ah chère, que tu es bonne et délicate! Tu me combles d'aise en me
+proposant cela. Si, grâce à toi, Paul pouvait arriver à aimer ma vieille
+maison de famille! Je bénis ta pensée. Il y a, dans notre grand manoir,
+quatorze chambres disponibles, viens en choisir pour chacun et que dès
+demain notre douce vie commence; tous les matins, en une demi-heure à
+peine, la voiture te mènera à l'établissement thermal, et rien ne sera
+plus facile que d'y revenir l'après-midi pour ce verre d'eau à
+reprendre. Comme tu me rends heureuse!
+
+Le lendemain, en effet, le déménagement eut lieu. Ces messieurs se
+montrèrent enchantés d'un arrangement qui les soustrayait à la curiosité
+provoquée par leur notoriété. Quant à Danans, il ne comprit rien à la
+migration, mais remplit avec une grâce parfaite ses devoirs de maître de
+maison.
+
+Chaque matin à neuf heures, Magda partait avec ceux d'entre eux qui
+prenaient les eaux. Arrivés au parc, chacun se dispersait, qui pour la
+douche, qui pour le bain. On se croisait ensuite aux buvettes et, à onze
+heures et demie, après s'être reposé un moment en écoutant le concert,
+on remontait en voiture pour arriver vers midi, frais et dispos, à
+Fontana où chacun prenait place à table dans la vaste salle, de
+plain-pied avec le jardin.
+
+La maison s'élevait sur un large plateau, et les bois dont elle était
+environnée dégringolaient la colline d'une façon pittoresque, jusque sur
+la route descendant au vieux village de Royat. La Tiretaine, cette jolie
+petite rivière cascadeuse, longeait la propriété. De la fenêtre de sa
+chambre, Magda apercevait un océan de sombre verdure et, à l'horizon,
+les plaines immenses de la Limagne, semées de petits villages à
+l'aspect blanc, tachetés de toits en tuiles rouges. Au milieu, formant
+un groupe serré, Clermont-Ferrand avec sa cathédrale dominait le paysage
+et, à gauche, se dressait le Puy-de-Dôme, tout vert, avec les jeunes
+bois qui l'entourent comme d'une ceinture.
+
+Magda jouissait de cette vue admirable; presque chaque jour après le
+repas, elle montait pour faire la sieste. Enveloppée d'un peignoir,
+étendue sur la chaise longue que sa femme de chambre plaçait tout près
+d'une des fenêtres, elle rêvait là, doucement alanguie, devant l'immense
+et calme horizon.
+
+Jamais elle ne s'est sentie si heureuse. Sa vie semble prendre à la
+terre un peu de son recueillement. Aucun bruit humain ne lui arrive;
+elle peut croire ces villages morts. Seuls, le chant des oiseaux et le
+tapage du ruisseau chutant et butant contre les pierres et les rochers
+qui l'enserrent, mettent un sentiment de vie végétative autour de la
+maison.
+
+Elle reste ainsi des heures et des heures, une pensée s'éveillant de
+temps en temps dans son esprit, sans enchaînement, sans heurt, suscitée
+par l'inaperçu des choses. Elle cherche à analyser ce qui ne lui semble
+plus être elle, mais bien un dédoublement de soi allant jusqu'à
+l'extériorité complète. Grise de subtilité, comme d'autres sont grises
+d'éther ou de morphine, cette surexcitation cérébrale l'amène à
+résoudre, dans le calme de la nature, de hauts problèmes de sentiment.
+Elle en arrive à mépriser la banalité des existences qui s'agitent
+là-bas, dans les petites maisons blanches, aux toits rouges, immobiles
+et immuables parmi la verdure des plaines baignant dans l'infini bleu du
+ciel.
+
+Elle songe que les actes les plus importants de la vie sont le plus
+souvent décidés par un hasard; que c'est la coutume qui tient lieu de
+frein aux instincts; elle pense comme Montaigne: «Quelle vérité est-ce
+que ces montagnes bornent, mensonge au monde qui se tient au delà?»
+
+Dans cet état très particulier, Magda n'était plus susceptible d'être
+conquise par la force intellectuelle d'un être; elle l'aurait su déjouer
+par des raisonnements pleins d'expérience philosophique; mais un amour
+simple, humain, ne la trouverait-il pas sans défense? Alors qu'elle
+planait dans d'immatérielles sensations, ne serait-elle pas vaincue par
+celui qui ne verrait en elle rien autre chose qu'une femme?
+
+Sur ces entrefaites, un matin, au déjeuner, madame Danans annonça
+l'arrivée de madame Montmaur, de Philippe, ainsi que de madame de Nérans
+et de sa jeune fille Christiane. Elle s'excusa auprès de ses hôtes de la
+venue de ces deux dames qui allait rompre fatalement le grand charme de
+leur intimité. «Mais, leur dit-elle, je ne savais pas que vous viendriez
+à Fontana et comme chaque année je reçois ces anciennes amies de ma
+famille, il m'eût été bien difficile de reprendre mon invitation.»
+
+Les excuses de l'aimable femme firent sourire ses amis. Ils convinrent
+que chacun à tour de rôle se dévouerait pour tenir compagnie à madame
+Montmaur. Quant à madame de Nérans, sympathique à tous, son séjour à
+Fontana avec sa fille, radieuse dans ses quinze ans, était plutôt un
+élément de joie. Il fut décidé que le jour où l'on se sentirait las de
+sagesse, on en appellerait au dévouement de madame de Nérans en la
+préposant d'office à la garde de la sévère madame Montmaur, tandis que
+les autres se réuniraient en cachette, dans le petit salon attenant à la
+chambre de Magda, pour faire des débauches de sophismes et d'analyse.
+
+Madame Danans alla seule au-devant des voyageurs à la gare de Clermont.
+Magdeleine, en entendant de sa chambre la voiture s'arrêter devant le
+perron, se hâta de descendre. Elle trouva madame Montmaur froide envers
+elle, mais Philippe lui sembla étrangement ému.
+
+--Vous êtes encore pâle, madame; votre traitement vous fatigue
+peut-être? interrogea-t-il en la voyant.
+
+--Non, je me porte merveilleusement, au contraire. Je suis un peu de la
+nature de ces femmes qui ont un corps de fer dans une enveloppe
+d'apparence délicate: fausse malade, fausse maigre, fausse belle! Je
+suis le roseau de La Fontaine, flexible et résistant. Ces eaux de Royat
+sont exquises, d'ailleurs; vous verrez quelle joie c'est que le bain...
+
+Mais subitement elle s'arrêta, envahie d'une subtile pudeur, n'osant
+révéler les sensations délicates que lui procurait le bain. Ne
+serait-ce pas éveiller l'image de sa nudité que de parler de cette eau
+qui court et bouillonne autour de son corps, le rend tout rose à fleur
+d'épiderme, et le recouvre de perles translucides comme celles dont le
+champagne constelle les grains de raisin plongés dans une coupe?
+
+Elle dit donc:
+
+--Ce traitement est si délicieux, si réconfortant que je me sens une
+force à soulever des montagnes.
+
+Tous sourirent de cette présomption et ils projetèrent une excursion
+pour le lendemain, jusqu'au sommet du Puy de Dôme.
+
+Jamais, en effet, Magda n'avait eu tant de vigueur. Elle s'était remise
+à jouer au tennis avec une ardeur étonnante. Elle semblait redevenir
+jeune fille et son visage reprenait des rondeurs enfantines.
+
+En réalité la venue de madame Montmaur ne devait gêner qu'une personne:
+Magdeleine. Cette mère, guidée par un sûr instinct, dès quelle vit
+naître l'amour de son fils, sentit la tranquillité de leur vie en commun
+menacée. Ce garçon, si sévèrement élevé, échappait à sa direction depuis
+qu'un mystère planait entre elle et lui. Madame Montmaur en fut d'autant
+plus troublée qu'elle perdait un terrain où jusqu'alors elle avait cru
+ses droits en sûreté; toutefois elle se rendit compte que la volonté de
+madame Mirbel n'était pour rien dans cette dépossession.
+
+Depuis le jour où elle avait découvert le pourquoi des préoccupations
+anormales de son fils, la mère eut beau espionner Magda, elle n'aperçut
+nulle coquetterie, nulle provocation dans sa manière d'être envers
+Philippe.
+
+Pour la première fois, cette femme résolue eut peur et fut prise d'une
+sérieuse inquiétude pour les projets arrangés complaisamment dans sa
+tête, à l'insu de Philippe et sans se soucier de ses aspirations. Elle
+prit Magda en haine et pourtant elle trembla devant Philippe en
+constatant qu'elle ne pouvait rien contre les effets de cette grande
+émancipation par l'amour.
+
+Les mères tendres abdiquent volontiers devant un fils devenu homme et
+qu'elles sentent en quelque sorte leur être supérieur, non, toutefois,
+sans qu'une larme s'échappe de leurs yeux à l'idée de perdre si tôt le
+cher fruit dont vingt années de patience, de tendresse, de dévouement,
+ont fait leur chef-d'œuvre humain; elles frémissent à l'idée qu'une
+passion mauvaise pourra entraîner une vie si bien préparée; elles ont la
+secrète terreur de l'inconnue qui passe et peut, à jamais, ruiner tant
+de nobles espoirs... Mais elles savent aussi trouver dans leur cœur
+l'indulgente faiblesse qui leur fait tout comprendre et tout pardonner.
+
+Madame Montmaur se sentit d'autant plus cruellement désappointée, en
+voyant madame Mirbel installée chez les Danans, qu'elle ne s'attendait
+pas à cette rencontre. Elle avait compté sur la présence de Christiane
+de Nérans pour distraire Philippe et contrebalancer une influence
+qu'elle jugeait néfaste; aussi sa désillusion fut grande et, dès le
+premier abord, elle ne put se maîtriser au point de dissimuler sa
+froideur.
+
+Philippe, avec une subtilité d'amoureux, ressentit vivement la sévérité
+de cet accueil. Dans la crainte que Magda ne s'aperçût de l'attitude
+hostile de madame Montmaur et ne s'en blessât, il résolut d'avoir un
+entretien avec sa mère. Le soir même, en l'accompagnant à sa chambre,
+avec une énergie dont elle ne le croyait pas capable, il aborda
+nettement le sujet:
+
+--Ma chère mère, je tiens à vous demander de ne pas prendre des airs
+aussi... pincés... lorsque les hasards de la conversation vous
+entraînent à parler avec madame Leprince-Mirbel...
+
+--Est-ce une leçon?
+
+--Non, certes, tout au plus un simple conseil.
+
+--Depuis quand une mère en reçoit-elle de son fils?
+
+--Mon Dieu, maman, ne vous perdez pas dans le fâcheux dédale des égards
+qu'on vous doit! Je vous demande une chose simple, accordez-la-moi
+simplement et tout sera dit.
+
+--En vérité, cette femme vous a déjà transformé; autrefois vous
+n'eussiez pas osé me parler ainsi.
+
+--Ma mère, cette femme est mon amie. Je ne saurais souffrir que vous la
+traitiez avec insolence.
+
+--Vous qualifiez d'insolence le recul d'une honnête femme devant une...
+
+--Ma mère!
+
+--Eh! êtes-vous le seul qui ignoriez sa vie? madame Mirbel fait parler
+d'elle, elle a des...
+
+--Taisez-vous, ma mère, taisez-vous!
+
+Il s'était dressé si pâle, qu'effrayée elle se tut. Il reprit, animé
+d'une sourde colère, en marchant, furieux, à travers la chambre:
+
+--Madame Mirbel est une honnête femme, je vous l'affirme et cette
+affirmation doit vous suffire. Pourquoi lui faire un crime de ce que je
+l'aime?... oui, je l'avoue, je l'aime au point de lui sacrifier ma
+vie... La chère créature ne s'en doute même pas... Jamais, vous
+entendez, jamais je ne lui ai parlé de mon trouble, de mes souffrances,
+prévoyant trop bien qu'elle rejetterait mon amour. Ma mère, sachez-le,
+puisque, avec l'impudeur hardie des mères, vous n'avez pas su feindre
+d'ignorer: une passion comme la mienne veut à tout prix sa liberté. Si
+vous ne vous sentez pas la force d'être indifférente envers madame
+Mirbel,--notez que je ne vous demande que de l'indifférence--vous me
+perdrez à jamais. Rien au monde ne me retiendra auprès de vous.
+
+--Plaisante menace! que deviendriez-vous sans moi?
+
+--La part qui m'échoit de la fortune de mon père m'aidera à vivre, à
+poursuivre mes études de peintre. Dorénavant, je veux être libre de mes
+actes.
+
+--Assez, mon fils!
+
+Madame Montmaur jeta ces mots et, d'un geste impérieux, montra la porte
+au rebelle.
+
+Alarmée d'une pareille révolte, éperdue à l'idée que Philippe pouvait
+lui demander des comptes et l'abandonner, ayant tout à coup senti surgir
+son propre caractère en celui de son fils, elle avait craint de
+l'exaspérer si la discussion se prolongeait et de créer entre eux une
+situation irrémédiable.
+
+Philippe s'enfuit sans se retourner, fier de cette première
+insoumission acceptée, somme toute, assez pacifiquement, heureux
+d'immoler le respect de la famille à la religion de l'amour.
+
+Le lendemain, madame Montmaur se dit souffrante et ne descendit pas de
+sa chambre. Philippe comprit que s'il s'attendrissait tout était perdu;
+il n'alla pas voir sa mère. Cette femme sentit alors qu'elle trouvait
+son maître, et plia avec d'autant plus de souplesse que, très avare, il
+lui eût été pénible de rendre ses comptes de tutelle; garder l'argent
+c'était, dans une certaine mesure, rester maîtresse de la situation.
+
+Et puis, pendant cette journée de solitude, elle réfléchit qu'après tout
+cet amour était peut-être un mal pour un bien. Madame Mirbel riche,
+estimée, mariée, obligée par son rang dans le monde à une grande
+circonspection, et dont elle connaissait mieux que personne la
+distinction et la délicatesse, entraînerait d'autant moins Philippe à
+commettre des folies.
+
+Cette mère vit tout à coup la faute où sa jalousie irraisonnée l'avait
+conduite. Il devint clair à son esprit que son fils ne pouvait mieux
+choisir, aussi se résolut-elle à fermer les yeux et, pour amener d'une
+façon plausible une si prompte acceptation des événements, elle étaya
+son évolution sur la religion. Très pieuse, d'une dévotion étroite, elle
+s'appuyait volontiers sur les lois de l'Église accommodées au gré de ses
+besoins. Dans la circonstance, elle souriait perversement en songeant à
+cette maxime du révérend père Lacordaire: «On ne fait rien sans l'Église
+et sans le temps.» L'Église allait la tirer tout de suite d'une mauvaise
+posture; le temps, son second auxiliaire, à intervalle plus long, lui
+viendrait aussi sûrement en aide.
+
+Le soir elle fit demander Philippe. Il arriva assez anxieux, craignant
+les résolutions que sa mère pouvait avoir prises, aussi bien celle de
+lui donner la liberté en se décidant à lui rendre des comptes, que celle
+de le maintenir dans une tutelle qui jusqu'alors lui avait facilité la
+vie en le libérant de toute préoccupation d'argent. Malgré sa tentative
+de révolte, il n'était pas de ces natures indépendantes, exaspérées de
+tous liens, fût-ce des liens de tendresse, et il fallait qu'on l'eût
+attaqué dans son amour pour l'amener à cette rébellion; il se l'était
+reprochée toute la journée comme un crime, tant il resta bouleversé
+d'avoir osé la manifester. Malgré ses remords, à l'heure présente, quoi
+que pût lui dire sa mère, quoiqu'il se résignât à accepter, lutte ou
+pardon, elle avait perdu d'autant plus de son influence qu'il devait
+rencontrer dans Magda une tendresse, une indulgence quasi maternelles à
+cause de la différence de leur âge.
+
+Quand on est jeune on aime avec égoïsme; les ans mettent bien de
+l'abnégation au cœur et si les femmes très jeunes exigent qu'on leur
+rende un culte, les autres traitent en idole celui qui les aime.
+
+L'explication fut courte entre la mère et le fils:
+
+--Philippe, vous m'avez cruellement blessée hier...
+
+--Ma mère, vous n'aviez aucun droit d'attaquer une femme irréprochable;
+l'injustice me révolte au point que j'ai perdu toute mesure, j'en
+conviens, oubliant à qui je parlais et le respect que je vous dois; je
+m'en excuse aujourd'hui.
+
+--Je vous pardonne. La charité chrétienne m'a montré mon devoir, je ne
+m'y déroberai pas. Mais si vous aimez madame Mirbel, si vous la
+respectez autant que vous le dites, ayez donc pitié de cette âme, ne la
+perdez pas en l'entraînant au crime de l'adultère... Philippe,
+promettez-moi de ne pas faillir...
+
+--Ma mère...
+
+--Non, non, mon enfant, ne me dites plus jamais rien de ce coupable
+amour, soyez discret! Si vous continuez d'aimer cette femme, aimez-la
+purement, ne l'incitez pas à manquer à ses devoirs envers Dieu, envers
+le monde, à abjurer la pudeur de son sexe. Vous pouvez, avec la grâce de
+Dieu, faire de cet amour une amitié, vous le devez, mon cher fils. Ne
+fuyez donc pas madame Mirbel, mais efforcez-vous de transformer votre
+coupable tendresse pour elle, et ne l'induisez pas au péché... Mon
+Philippe, vois à quel point j'ai pardonné la faute que ton amour pour
+cette pauvre femme t'a fait commettre envers moi: je vais prier,
+implorer Dieu afin qu'il lui donne la force de te résister!
+
+Philippe accepta ingénument cette conclusion, délivré du remords
+d'avoir été violent, et surtout incapable de soupçonner sa mère d'une
+telle astuce. Habitué à ces formules plus jésuitiques que vraiment
+religieuses, pris au piège de cette dévote, il fut bien près de sourire
+de la naïveté de ses conseils qui tendaient à prouver à ce fils combien
+la rigide bourgeoise soupçonnait peu ce qu'est l'amour au cœur d'un
+homme.
+
+Il n'y eut plus jamais, entre eux, d'autre explication; à partir de ce
+jour, madame Montmaur fut d'une habileté rare dans ses relations avec
+madame Mirbel. Personne ne remarqua avec quelle savante rouerie la mère
+prude sut à point fermer les yeux, et Magdeleine, la seule intéressée à
+découvrir cette tactique, eut l'esprit trop délicieusement distrait pour
+s'en soucier.
+
+Danans, préoccupé de divertir ses amis, installa pittoresquement un
+tennis dans un plant de cerisiers. Il sacrifia quelques arbres et, à
+l'ombre des autres, ceux de ses hôtes qui ne jouaient pas regardaient
+les longues parties qui, presque chaque jour, s'organisaient soit entre
+eux, soit avec quelques châtelains des villages environnants et même des
+baigneurs de Royat connus des uns ou des autres et qui trouvaient
+toujours un accueil plein de cordialité chez les Danans. Les parties
+étaient parfois si animées, qu'un jour, en plein jeu, le peigne de Magda
+tomba, et ses cheveux blond doré et ondés roulèrent en une masse
+brillante sur ses épaules. C'était son tour d'avoir _le service_. Dans
+sa fougue à défendre la partie, elle cria: «Philippe, ramassez mon
+peigne, gardez-le, je peux jouer ainsi, je ne veux pas couper nos
+chances»!
+
+Philippe le prit et le serra. En passant alternativement d'un carré dans
+l'autre, comme il jouait près du filet, il s'approchait des groupes
+formés des deux côtés du court par leurs amis, et entendait les propos
+échangés:
+
+--La princesse est étonnante, disait Tanis; elle semble avoir vingt ans
+sous ce grand chapeau, avec ses cheveux épars. Quelle exquise nature...
+quelle vitalité, quelle grâce et quelle souplesse de mouvements! Elle
+joue comme si elle n'était pas tout simplement le plus admirable cerveau
+que je connaisse. «Diversité», c'est sa devise et son charme. Elle est,
+à quatre heures, une jeune fille, le soir, un philosophe.
+
+La partie gagnée, Magda alla vers un cerisier, loin des groupes, et
+commença de relever ses cheveux, tandis que Philippe, à deux mains, du
+bout des doigts, tenait devant elle sa petite glace en or.
+
+--Hein?... quelle victoire, Philippe! battus, les forts! et par nous
+deux encore! Aussi j'ai une chaleur et une soif! Donnez-moi des cerises,
+dites?...
+
+Il abandonna la glace et, d'un bond, ayant atteint une branche, il la
+fit ployer jusque devant Magda qui en cueillit quelques bouquets. Au
+moment où il allait lâcher le branchage, elle s'écria: «Oh! cette
+belle-là encore!» Et le rameau incliné jusqu'à son visage, ses mains
+étant pleines, elle tendit la bouche et prit le fruit brillant entre ses
+dents. Mais le bras fatigué de Philippe laissa échapper la branche; la
+cerise cueillie par les lèvres de Magda, et qu'elle tenait à peine
+emprisonnée au bord de sa bouche, tomba par terre.
+
+Philippe s'agenouilla, la ramassa sur l'herbe, puis, regardant la jeune
+femme, lentement il mangea la cerise.
+
+Magda, troublée, ne dit rien, craignant de rompre l'émotion exquise,
+pleine de jeunesse et de vie, qu'elle sentait en eux.
+
+Le meilleur de l'amour n'est-il pas contenu dans ces puériles joies des
+plus petites choses?
+
+Elle s'imprégnait de Philippe chaque jour davantage, s'accoutumant à ses
+furtives tendresses de gestes. Leurs frôlements semblaient si naturels
+qu'elle n'en ressentait qu'une vive douceur, sans appréhension ni
+crainte. Dans le cœur resté libre de Magda, l'amour chaste de
+Philippe s'était doucement insinué et le remplissait tout entier.
+
+Ce séjour en pleine nature devint pour eux une longue série de joies
+infinies, sans nom. Leurs émotions eurent les enivrements de l'amour
+sans en avoir les tourments, et comme l'infini est le domaine du
+cœur, cet amour se développa, saturé de délectables sensations, sans
+vides et sans bornes, s'y épanouit comme deux fleurs divines nées sous
+le même souffle, à la même heure. Et Philippe et Magda auraient pu dire:
+«Une âme est en mon âme.»
+
+Nul ne s'était aperçu de cette nouvelle tendresse qui éclosait sous les
+pas de la jeune femme, tant chacun était habitué à la traiter d'une
+façon câline et aimante. Une seule fois, Tanis lui dit:
+
+--Princesse, je ne vous ai jamais vue être aussi femme; que se
+passe-t-il qui vous change et, par instants, m'affole? Ah! Magda, si
+vous aviez voulu...
+
+Ce fut la seule remarque qui eût pu mettre Magdeleine en garde contre le
+nouveau sentiment qui l'envahissait, encore le pouvait-elle?
+
+Sa vie continuait donc d'être douce et tranquille. Marie-Anne, en habile
+maîtresse de maison, savait, pour chacun, varier et multiplier les
+distractions. Une châtelaine voisine lui aidait à renouveler les parties
+en attirant aussi chez elle ses invités. Madame de Barjols avait sa
+propriété à trois quarts d'heure à peine de Fontana. On y arrivait par
+un chemin de montagne tracé en plein bois. La route était si jolie,
+qu'on la faisait volontiers deux ou trois fois par semaine; son
+lawn-tennis devint presque aussi suivi que celui de Fontana. Un jour
+qu'on devait s'y réunir, Magdeleine s'étant attardée à écrire, avait
+prié qu'on ne l'attendît pas pour partir.
+
+Seule dans sa chambre, son courrier terminé et craignant d'arriver trop
+en retard, elle se hâta de quitter sa robe de foulard pour revêtir le
+costume de flanelle et les souliers plats des joueurs de tennis. Fugeret
+s'était chargé de sa raquette. Vive et rapide, elle descendit les
+escaliers et resta tout étonnée de voir le sol détrempé; une pluie
+d'orage était tombée sans qu'elle s'en aperçût.
+
+--Je vis donc dans les nuages maintenant? comment n'ai-je rien vu ni
+entendu?
+
+Plus elle avançait dans le chemin sous bois, plus tout ruisselait d'eau.
+Les mousses en étaient gonflées. Chaque brin d'herbe ployait sous la
+goutte de diamant irisée par les rayons de soleil qui transperçaient la
+haute futaie. La pimprenelle parfumait l'air et, parfois, d'un arbre à
+fruits sauvages encore sans feuilles, épuisé par tant d'eau, neigeaient
+des pétales blanc rosé sur la terre. Les écureuils sautaient dans les
+branches hautes, les oiseaux chantaient. Magda jouissait de ces choses.
+Elle sentait son cœur se dilater et eût voulu prolonger sa promenade
+solitaire.
+
+En arrivant dans la propriété de madame de Barjols, surprise de ne voir
+personne au tennis, elle se dirigea vers la maison et entra au salon,
+cherchant des yeux les raquettes. Elles étaient alignées sur la table,
+près d'une fenêtre.
+
+--Personne? murmura Magda, et une flambée dans la cheminée pour sécher
+les promeneurs au retour, sans doute... Mais où peuvent-ils donc être
+tous?
+
+Elle s'avançait vers les raquettes, lorsque, en approchant, elle vit la
+sienne couverte de merveilleuses roses-thé. Prenant les fleurs dans ses
+mains elle respira avec ivresse leur senteur pénétrante. En se
+retournant pour s'en aller, Philippe lui apparut, debout, au fond de la
+pièce.
+
+--Ah! fit-elle, vous étiez là?
+
+--Oui. Je vous attendais. Les autres ont préféré faire une promenade,
+l'averse de tantôt ayant rendu le sol du tennis impraticable. Je suis
+resté pour vous prévenir et vous conduire vers eux... à moins que... Ah!
+madame, madame, je vous en conjure, écoutez-moi!
+
+Alors, prenant ses mains, la forçant de s'asseoir sur le canapé près du
+feu, d'une voix basse, il dit son grand amour.
+
+Elle écoutait, tremblante; de temps en temps elle niait les choses qu'il
+disait:
+
+--Vous croyez m'aimer... C'est folie! Je suis plus âgée que vous de
+douze ans... Je suis vieille, Philippe, croyez-moi, c'est un caprice
+d'enfant... Une fois de retour à Paris, vous n'y songerez plus.
+
+Mais il ne l'écoutait pas. Il racontait la tendresse que, depuis deux
+ans, il éprouvait pour elle; comment cela était né en lui doucement, au
+point qu'il ne voyait plus qu'elle au monde, et comme elle lui
+paraissait fine, intelligente et belle...
+
+--Vous m'avez formé l'esprit et le cœur sans vous en douter. Je ne me
+plais que là où vous êtes. J'ai besoin de vous voir, de vous sentir près
+de moi pour être heureux. Je ne suis pas digne de vous, pourtant, j'en
+ai conscience. Qu'importent nos âges, qu'importe tout!... je vous aime,
+madame, je vous adore... Le moindre de vos gestes m'emplit le cœur
+d'amour... que faut-il dire pour vous convaincre... hélas, je suis un
+enfant... Eh bien, lisez dans ces yeux d'enfant, lisez dans cette âme
+d'enfant, le grand amour de l'homme, et ne me laissez plus si
+abominablement, si cruellement souffrir...
+
+Il était à genoux et lui entourait la taille de ses bras; son visage,
+renversé en arrière, se montrait dans toute sa beauté d'homme rebelle à
+la douleur d'aimer. Pâle, les yeux cernés et comme noyés de larmes, la
+bouche crispée, les lèvres entr'ouvertes et laissant voir la blancheur
+des dents, tout haletant d'un désir fou, il enserrait doucement Magda et
+se soulevait insensiblement vers sa bouche.
+
+Elle, le cœur battant, effarée, folle d'une ivresse montante faite de
+désirs contenus, de tentation et de surprise, ferma les yeux, ne sachant
+plus se défendre, et laissa les lèvres de Philippe se poser sur les
+siennes.
+
+Ce fut un long baiser qui les brisa tous deux.
+
+Philippe, suffoquant d'émotion à la réalisation de son rêve, éclata en
+sanglots. S'arrachant de Magda, il roula sa tête sur les genoux de la
+jeune femme et, enfoui dans les plis de sa robe, tout bas, il pleura.
+
+Peut-être Magdeleine aurait-elle eu la force de sortir triomphante de
+cette crise aiguë si elle s'était terminée dans une manifestation
+différente. Le chagrin de ce jeune homme, ses pleurs que, dans leur
+affolement à tous deux, elle ne songea pas à discuter, firent plus pour
+lui que tous les savants propos qu'il aurait pu tenir.
+
+D'un geste doux et lent, elle releva le visage de Philippe, lui mit sur
+le front un long baiser plein de maternelle tendresse, et dit:
+
+--Ne pleurez plus, Philippe... je vous aime!...
+
+Il se redressa triomphant, et ne vit pas, dans l'attitude et le regard
+mélancolique de son amie, la douloureuse et muette interrogation que
+son cœur, son pauvre cœur meurtri déjà et qui reprenait vie,
+jetait désespérément à l'avenir.
+
+Magda s'était jusqu'ici trouvée si forte contre toute tentation! Certes,
+elle avait vu des hommes à ses pieds; elle avait senti de rudes désirs
+l'effleurer; mais, impassible, elle était restée rebelle à des passions
+autrement éloquentes que celle-ci. Sa force morale l'abandonnait.
+L'ayant crue énergique pour la lutte, tout à coup elle la sentait
+bornée. Une cause extérieure invisible, matérielle peut-être et qui
+restait insaisissable à son raisonnement le plus serré, surpassait cette
+force, infiniment. Elle souffrait et il lui paraissait délicieux de
+souffrir cette souffrance.
+
+Philippe, assis auprès d'elle maintenant, l'ayant sentie conquise, en un
+geste câlin posa sa tête sur l'épaule de son amie.
+
+Le soir était venu. Un grand calme pénétrait du dehors jusqu'à eux. Ni
+l'un ni l'autre n'osait bouger, de peur de rompre le charme dont ils se
+sentaient envahis.
+
+Tout bas, comme un enfant interroge sa mère, Philippe murmurait, la
+bouche sur le cou de Magda:
+
+--Chérie, chérie adorée, vous m'aimez, n'est-ce pas?
+
+Et le rythme de son souffle emplissait Magda de frissons qui se
+perdaient dans ses cheveux.
+
+Des voix, lointaines encore, se firent entendre. La troupe joyeuse
+revenait.
+
+Ils se levèrent rapidement, gênés de se trouver dans l'obscurité,
+honteux de leur attitude langoureuse de tout à l'heure.
+
+Lui surtout, dans la peur d'une surprise, se redressa avec un
+arrachement d'elle qui serra le cœur de la jeune femme. Ils
+n'échangèrent ni un baiser, ni une étreinte Philippe passa la main dans
+ses cheveux pour leur redonner le pli habituel, lissa sa fine moustache
+et, ayant ainsi secoué l'émotion, la tendresse ambiante qui les unissait
+et semblait fondre en une leurs âmes, il se trouva correct et prêt à
+recevoir ceux qui rentraient.
+
+Magda, le cœur engourdi d'amour, incapable d'une force semblable, le
+regardait surprise et triste. Elle eut l'intuition nette et rapide qu'il
+en serait ainsi toute leur vie: une tendresse à heures spéciales et, le
+reste du temps, une froideur de maintien bien douloureuse à accepter et
+qui ferait Philippe libre d'allures avec toutes, à l'exception d'elle.
+
+Alors, la joie douce ressentie en cette minute suprême d'affolement
+s'évapora, lui laissant au cœur un grand vide. Tout était fini pour
+elle... Elle ne se sentait pas capable de se reprendre; le baiser
+qu'elle avait accepté de Philippe et qu'elle lui avait rendu, la
+faisait sienne irrémédiablement. Et dans cette détresse d'âme, que
+Philippe ne vit ni ne comprit, des larmes coulèrent, silencieuses, de
+ses yeux.
+
+De quelle blessure son cœur saignait-il?
+
+Elle n'aurait su le dire, pourtant sa pensée était écrasée par ce court
+désespoir.
+
+On entra. Ce fut un léger tumulte d'arrivée, des allumettes craquées
+pour sortir de la demi-obscurité, des exclamations de les trouver là
+tous deux, qui donnèrent à madame Leprince-Mirbel le temps de se
+remettre.
+
+Et lorsque les lumières eurent été apportées, nul n'aurait pu voir que
+deux vies venaient de se heurter, de s'accrocher, de se souder l'une à
+l'autre, pour le partage des douleurs plus encore que pour celui des
+joies.
+
+Les conversations s'entre-croisèrent. Devant tout ce monde, Philippe osa
+se rapprocher de Magda. Elle s'était levée et se tenait debout devant
+la cheminée, présentant un de ses pieds à la chaleur du feu renaissant.
+Elle était charmante d'attitude et semblait recueillie.
+
+La virulente jeunesse de Montmaur ne lui mettait pas au cœur les
+langoureuses pensées que ressentait son amie; plein d'amour, jouissant
+de son triomphe, heureux à avoir envie de crier son bonheur à tous, il
+s'approcha d'elle et, prenant le prétexte d'arranger le feu, il
+s'agenouilla.
+
+Pendant une minute, il tint le petit pied de Magda dans ses mains puis,
+levant les yeux vers elle, il sourit et tendit amoureusement ses lèvres
+en forme de baiser.
+
+Elle fut heureuse de cette prise de possession devant tous, et découvrit
+avec étonnement la soumission tendre de son être pour celui qu'elle
+aimait et qui, bien involontairement, l'avait déjà fait souffrir.
+
+L'heure du départ arriva. Une pluie fine tombait maintenant. Dehors,
+grâce aux nuages orageux, il faisait presque noir. La lune, déjà levée,
+jetait l'ombre nette des arbres sur le sable des allées, et des perles
+de pluie scintillaient dans l'herbe des pelouses.
+
+Deux voitures attendaient devant le perron. Marie-Anne monta dans la
+première, un landau, avec madame Montmaur, Tanis et Fugeret; elle
+voulait y entraîner Magda, mais Philippe, d'autorité, déclara qu'elle
+préférait la Victoria.
+
+Ils laissèrent donc passer cette première voiture, et Magda s'engouffra
+sous la capote baissée de la seconde.
+
+Philippe, profitant de l'obscurité et sous le prétexte d'installer la
+couverture sur les pieds de la jeune femme, chercha à l'étreindre.
+Magdeleine eut honte de cette caresse furtive et murmura:
+
+--Non, cher!--d'une voix si harmonieuse que Philippe en fut remué
+jusqu'aux moelles.
+
+Il demanda:
+
+--Puis-je me mettre entre vous et Paul Danans? je me ferai bien petit,
+ou préférez-vous que je rentre à pied par la forêt, madame?
+
+--Montez, dit Magda.
+
+Paul arrivait auprès d'eux. Ils se blottirent tous trois dans la capote,
+Philippe, ravi de sentir Magda si près de lui, elle encore sous l'empire
+d'une émotion contenue qui l'anéantissait.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+Depuis l'échange du baiser qui avait uni leurs vies, Magda ne cherchait
+plus à lutter contre l'envahissement de cet amour. Dans un entraînement
+de folie, elle jouissait de la présence de Philippe, des mots qu'il lui
+disait, de la tendresse ardente qu'il lui témoignait lorsqu'ils se
+trouvaient un instant seuls. Elle ne songeait pas au dénouement de cette
+situation. Tout entière au bonheur d'aimer, d'être aimée, elle entrait
+dans la phase délectable des désirs encore chastes et des enivrements
+qu'ils causent.
+
+La vie lui paraissait bonne, tout lui devenait joie; elle s'épanouissait
+comme une fleur, et ses amis plus que jamais sous son charme, éblouis de
+cette transformation, n'en cherchaient pas la cause.
+
+Elle n'était plus seulement la charmante, mais l'affolante Magda. Elle
+n'avait plus trente-six ans, mais vingt ans; son sang fluide courait
+sous la pâleur de sa chair et lui rendait l'éclat de la jeunesse; ses
+yeux semblaient mouillés, attendris de désirs réprimés; elle devenait
+belle de la beauté païenne, tentatrice, et comme elle avait une âme
+haute, le mélange de ces deux forces la rendait irrésistiblement
+séduisante.
+
+Marie-Anne lui disait:
+
+--Qu'as-tu? Tu es si belle, si au-dessus de nous toutes, si charmante,
+si enchanteresse, que j'en arrive à chercher tes ailes?
+
+Magda s'était détournée et, tout bas, murmurait à Philippe:
+
+--Vous êtes mes ailes...
+
+L'heure du bain lui était particulièrement agréable. Dans la petite
+cabine, seule, alanguie et reposée par cette eau qui courait tiède
+autour de son corps, la tête appuyée sur le bord en marbre de la
+baignoire, elle n'entendait que le son lointain de la musique du parc se
+mêlant aux gloussements de l'eau courante, et songeait à Philippe, à son
+amour, sans craindre qu'un regard devinât le secret de sa pensée.
+
+--Pourquoi l'aimer?... Pourquoi? Parce que... Oh! quelle douceur
+d'aimer! Ai-je bien pu vivre avant cela? Je ne sais ce que j'étais... Je
+ne retrouve rien en moi de la Magda d'autrefois. Tout ce que j'ai
+souffert est oublié... J'aime... j'aime... mon cœur éclate...
+j'étouffe d'une joie inconnue, immense, sublime... Et j'ai nié l'amour!
+Mais il n'y a que cela au monde! sans amour il faut mourir.
+
+Les vers de Métastase lui revenaient à l'esprit:
+
+ Sentirsi, oh Dei morir
+ E non poter mai dir
+ Morir mi sento!
+
+Elle les transformait et murmurait: «O Dieu! se sentir vivre et n'oser
+dire: Je me sens vivre!»
+
+Les élans de leurs cœurs lui causaient une volupté secrète qu'elle
+eût voulu révéler au monde entier, dans un triomphe de son être; hors
+son amour, tout lui semblait néant. En un tel transport, l'idée de la
+chute s'évanouissait, perdue dans un brouillard de tendresse.
+D'ailleurs, chaste absolument, elle n'y songeait pas. Deux fois
+Philippe, se trouvant seul avec elle, l'amena au sentiment de la réalité
+brutale de l'amour; mais ces baisers dérobés fondirent si bien leurs
+deux âmes, que cette ivresse les entraîna hors de toute matérialité.
+Philippe, d'ailleurs, était un délicat; il ne voulait pas compromettre
+la sublimité de leurs joies par une solution hâtive. Quelques jours
+restaient encore avant le retour à Yerres; il les considérait utiles à
+leurs fiançailles, craignant malgré lui que Magda ne se dérobât.
+
+Tout s'arrangea de telle sorte que Philippe fut obligé de quitter
+Fontana avant Magdeleine. Il dut s'incliner devant la volonté de madame
+Montmaur. Puisque cette volonté avait ployé devant la sienne, il ne
+voulut pas résister, craignant des représailles qui eussent pu éveiller
+les soupçons de leurs amis et compromettre Magda.
+
+L'heure des adieux approchait. Magda fut étonnée de se sentir si lâche
+devant ce léger chagrin. Courir le bois à cheval avec Philippe, sentir
+le frôlement de son corps, se parer des roses données par lui, entendre
+sa voix, écouter vibrer son cœur, ces bonheurs qui n'étaient rien et
+qui étaient tout, allaient donc lui être ravis?
+
+Elle ne sut pas résister à la prière de Philippe, la veille de son
+départ, qui implorait d'entrer le soir chez elle pour convenir de ce
+qu'ils décideraient l'un et l'autre au sujet de leur future rencontre,
+et se dire un adieu moins banal et moins froid que celui qu'ils se
+devraient faire devant tous.
+
+Lorsque Magda rentra dans sa chambre elle dut, pour ne pas éveiller les
+soupçons de sa femme de chambre, se dévêtir de sa robe du soir; mais,
+prétextant des lettres à écrire, elle demanda son peignoir, une longue
+robe de crêpe mauve, où la mousseline de soie mettait autour du col
+ouvert et des manches courtes l'envolement de nuages transparents. Ses
+mules passées aux pieds, le verrou de la porte laissé ouvert, elle alla
+s'étendre sur sa chaise longue et attendit.
+
+Enserré par la soie souple et mate, son corps gracile se détachait
+élégant dans la pénombre de la chambre. Sa tête blonde, posée sur un
+coussin de velours vert pâle, en recevait les reflets adoucis qui
+donnaient à son visage des carnations bizarres. Toute enveloppée de
+grâce, elle avait l'air d'une Willis amoureuse attendant l'être
+surnaturel qui l'avait charmée.
+
+La jeune femme écoutait les bruits de la maison s'apaiser; peu à peu le
+silence se fit. Sa respiration courte lui sembla alors si bruyante
+qu'elle essaya de l'atténuer en aspirant l'air à longs traits. Son corps
+frissonnait d'une ardeur contenue qui la faisait pâlir. Enfin un bruit
+imperceptible vint jusqu'à elle, la porte s'ouvrit, Philippe parut.
+
+En le voyant entrer, Magda s'était redressée. Elle ouvrit lentement les
+bras, Philippe vint s'y blottir et tomba à genoux.
+
+D'abord ils ne parlèrent pas; puis des mots sans suite expirèrent sur
+leurs lèvres. Affolé d'amour, grisé du parfum de Magda, Philippe, près
+de s'évanouir sous l'intensité de son désir, se tenait tout contre elle.
+Peu à peu ils se calmèrent et Magda, tout bas, murmura: «Je vous aime!»
+
+Ses lèvres effleuraient l'oreille du jeune homme; il tourna doucement la
+tête et reçut sur le front, sur les yeux, sur tout le visage, cette
+caresse parlée: «Je vous aime...»
+
+Lorsque ces mouvements eurent amené les lèvres de Philippe près des
+lèvres de l'aimée, ils restèrent ainsi un long temps mêlant leur
+souffle, s'effleurant à peine, âme contre âme, cœur contre cœur,
+désir contre désir.
+
+Magda s'arracha la première à cette ivresse; elle passa sa main sur les
+cheveux coupés court du jeune homme; leur frottement soyeux lui donna un
+frémissement; elle pensa: «Tout m'est caresse, venant de lui.»
+
+Ils convinrent de s'écrire. Puis, Magdeleine promit de revenir à Yerres
+huit jours après le départ de Montmaur. Celui-ci, insinuant, demanda:
+
+--Et après?
+
+--Après?... Eh bien! nous nous verrons tous les jours à Yerres, vous
+viendrez peindre des coins du parc pour que nous soyons de plus longues
+heures ensemble.
+
+--Et après?
+
+--Après?... Nous passerons nos soirées à lire, à faire de la musique, à
+philosopher avec nos amis.
+
+--Et après?...
+
+--Après?... Mais je ne sais plus... et puis, monsieur est-ce à moi de le
+dire?...
+
+--Ah! chère, chère femme adorée!... Après, un jour vous viendrez avec
+moi, chez moi; vous y respirerez une telle atmosphère d'amour, vous y
+sentirez tant de respect, tant de dévouement amassé pour vous,
+qu'après...
+
+Mais à son tour il s'était arrêté. Finement, Magda interrogea:
+
+--Après?
+
+--Après?... Ah! je ne sais plus... je deviens fou! Eh puis, madame,
+est-ce à moi de le dire?
+
+Magda lui ferma la bouche avec sa main, qu'il baisa. Ils passèrent ainsi
+deux heures énervantes, brèves, infinies, et se quittèrent dans un
+arrachement de tout l'être, alanguis d'émotion et de volupté.
+
+Le matin, vers cinq heures, la voiture partit qui emportait à la gare de
+Clermont, Philippe et sa mère; Magdeleine se leva, mit son peignoir
+encore tout froissé des étreintes de son ami, et se plaça au balcon pour
+qu'il l'aperçût. La route passait au loin, devant les fenêtres.
+
+Madame Montmaur était dans le coupé. Philippe, sur le siège, conduisait.
+En apercevant Magda, il ôta son chapeau et l'agita en signe d'adieu. La
+voiture disparut au tournant du chemin. Magdeleine, tristement émue,
+continua de regarder l'horizon. L'humidité de la nuit baignait encore
+les feuilles des châtaigniers, et les hautes tiges noires des sapins
+restaient enveloppées de brouillard; le jour était blafard et triste.
+Elle rentra dans sa chambre qui lui parut vaste, désolée; son chagrin la
+reprit. Mais comme c'est un des miracles de l'amour de faire trouver des
+joies aux souffrances qu'il impose, elle éprouva un plaisir secret à
+voir le sentiment de son existence n'être plus qu'un sentiment
+d'aspiration vers Philippe.
+
+Les huit jours qui la séparaient de son ami lui auraient paru plus longs
+s'il ne lui eût écrit tous les jours, d'autant qu'elle ne devait laisser
+voir à personne qu'il manquait à sa vie. Ces lettres l'aidèrent à garder
+l'humeur charmante qu'on lui voyait les jours précédents.
+
+Dans la première, datée du lendemain de son arrivée à Paris, Philippe
+disait:
+
+«Hier, je n'ai pas voulu vous écrire; j'étais trop malheureux, ma lettre
+vous eût attristée... Je ne cesse de vous voir à votre balcon, où vous
+avez eu la bonté de vous montrer pour que mes derniers regards
+s'arrêtassent sur votre être bien-aimé. Un serrement de cœur
+m'étouffait lorsque la maison a disparu derrière les arbres, sans que
+j'aie pu vous dire encore adieu. Si vous saviez comme je vous aime et
+combien je souffre, vous reviendriez vite. Par moments, je crois sentir
+la brume d'or de vos cheveux effleurer mon visage, je crois contempler
+votre tendre regard; j'étends les bras pour vous enlacer, ils se
+referment à vide, la vision chérie s'évanouit et je reste seul, si seul!
+Ce mot est terrible. Pour la première fois il frappe mon oreille d'un
+bruit douloureux, sans écho. C'est que je vous aime de toute mon âme,
+c'est que vous êtes toute ma vie. Revenez, revenez, chère tant aimée,
+ne prolongez pas ce supplice...»
+
+Magda mit dans sa réponse toute son âme, sa grande et douce âme. Elle
+coupa une longue boucle de ses cheveux et envoya ainsi un peu d'elle à
+son ami.
+
+Elle se dit, se souriant à elle-même:
+
+--Comme je suis vieux jeu... Oh, les éternels recommencements des mêmes
+choses banales et délicieuses!
+
+Philippe répondit à cet envoi:
+
+«Merci, merci mille fois; je n'aurais jamais osé vous demander de
+détacher un rayon de l'auréole d'or qui entoure votre tête, si chère à
+mes yeux, à mon cœur. Je vous aime, Magdeleine, ma Magdeleine, et je
+rage d'être loin de vous. Mon impuissance à vous dépeindre mon amour tel
+que je le sens, m'exaspère. Ne jugez pas mon âme sur la gaucherie de mon
+style, considérez mon cœur comme un pauvre muet très dévoué et qui
+n'est qu'à vous seule, n'a jamais été qu'à vous. Si vous y pouviez voir,
+vous trouveriez votre image, vous, rien que vous, toujours vous.
+
+»PHILIPPE.»
+
+ * * * * *
+
+«Non certes,--écrivait Magdeleine à son tour,--votre cœur n'est pas
+un pauvre muet, mon ami, mais bien au contraire un cœur très
+éloquent, très pur, un cœur auquel je crois et que je sens tout plein
+de moi.
+
+»Mon Philippe, je vous aime. Je vous aime avec l'entraînement, le
+recueillement, l'ivresse d'un grand, d'un unique amour. Des joies
+divines nous sont réservées; j'ai senti tout mon être vibrer d'une
+étrange sorte sous la chaleur de vos baisers.
+
+»Vous m'avez fait oublier, par l'amour, les douleurs de ma vie. Cher, je
+vous en conjure, que ce sentiment soit grave et fort; c'est sa durée
+qui, seule, à mes propres yeux peut m'absoudre. Maintenant que vous
+m'avez révélé cette chose ineffable, je ne pourrais vivre sans vous
+aimer, sans être aimée de vous. Ce douloureux départ m'a montré que, pas
+plus que moi, vous n'êtes libre. Il faut donc nous créer un bonheur
+plein de réserves et de sacrifices; il faut que nous soyons heureux
+malgré les empêchements, malgré nos amis qui nous guettent, malgré le
+monde et ses cruelles lois, malgré tous, malgré tout.
+
+»MAGDA.»
+
+ * * * * *
+
+Les lettres de Philippe, empreintes d'une ardeur vivement ressentie et
+naïvement exprimée, faisaient tressaillir de joie le cœur de
+Magdeleine. A certaines heures, pourtant, elle éprouvait des remords.
+N'aurait-elle pas dû lutter contre l'envahissement de cette tendresse?
+Elle s'effrayait de s'en voir imprégnée tout entière, au point de n'être
+plus maîtresse des mouvements de son âme. Au gré de sa passion elle
+devenait le fétu de paille emporté par une trombe; son habituelle
+énergie faiblissait dans la tourmente des espoirs fous et des amères
+désespérances.
+
+Et, malgré tout, consciente du peu de belles années qui lui restaient à
+vivre, cette femme bondissait vers le radieux hasard qui plaçait un
+amour si jeune et si passionné sous ses pas, et elle se donnait dans un
+de ces élans magnifiques que, seuls, peuvent prodiguer les êtres
+d'exception, car la vie s'y brûle.
+
+Madame Mirbel persuada donc Tanis et Fugeret de hâter leur retour, et
+cinq jours après le départ des Montmaur elle arrivait à Yerres. En
+chemin, ses amis lui proposèrent de l'y accompagner; mais elle exigea
+qu'ils reprissent leur liberté et qu'ils continuassent leur route vers
+Paris, la laissant à la station de Brunoy.
+
+Sa joie fut vive, au sortir du wagon, de voir Philippe qui l'attendait.
+Une charrette était là pour emporter les bagages; elle monta dans le
+dog-car de son ami et, rapide, le cheval partit au grand trot.
+
+Cette rentrée à la Luzière par les bois, les routes désertes, les ravit;
+ils se retrouvaient plus tendrement unis que lorsqu'ils s'étaient
+quittés. Ils discutèrent, dans la tranquillité d'un sentiment partagé,
+l'organisation de leur vie. Philippe appelait Magdeleine: «Ma femme
+bien-aimée.» Cela mit un souci au front de Magda qui soupira:
+
+--Songez-vous à l'incomparable bonheur de nous aimer comme nous nous
+aimons, mais loyalement et le front haut? Hélas! ce bonheur n'est point
+fait pour nous.
+
+--Qui sait, chérie?
+
+--Même si j'étais libre, n'ai-je pas douze ans de plus que vous, mon
+beau Philippe?
+
+--Ne dites pas cela! Vous êtes jeune, merveilleusement jeune, tandis
+que, grâce à mes cheveux aile de corbeau, je parais plus âgé de cinq
+ans. J'ai donc trente ans, la distance n'est plus si grande.
+
+--Puisque vous m'aimez telle que je suis, je ne regrette rien; soyons
+heureux, vous l'avril de ma vie, moi l'automne de la vôtre, et jouissons
+de l'heure présente qui nous est si douce.
+
+Leurs yeux plongeaient dans leurs yeux; ils en restaient extasiés, avec
+dans le cœur une joie inénarrable.
+
+Philippe avait loué à Paris un rez-de-chaussée: un vestibule, un petit
+salon précédant une grande chambre et un cabinet de toilette. Il fit
+tendre le tout de soie mauve, pour garder à jamais le souvenir de la
+robe que portait Magda le soir de leurs premières intimes tendresses, la
+nuit des adieux à Fontana.
+
+Philippe expliqua ces choses gravement, en s'excusant, presque confus,
+car il avait le respect de son idole.
+
+Mais la jeunesse de Magdeleine prête à s'enfuir et qu'elle eût voulu
+prolonger depuis qu'elle aimait, la poussait à accepter la rapide
+éclosion d'un amour sensuel; elle se serra câlinement contre lui et,
+tout bas, demanda:
+
+--Quand verrai-je les folies faites par mon ami?
+
+--Ah! que vous êtes bonne, comme je vous aime. Magda, voulez-vous...
+demain?
+
+--Demain? c'est bien tôt pour que j'aie le prétexte de me rendre à
+Paris. Pauvre tante Rose! Je vais la tromper... j'en ai une honte
+douloureuse... et pourtant le bonheur immense que je ressens d'être
+aimée me fait tout oublier... Eh bien, voyons, nous sommes aujourd'hui
+lundi... Voulez-vous jeudi?
+
+--Pas mercredi, Magda?
+
+--Oh! cher...
+
+--Eh bien, non, non, jeudi... c'est convenu. Vous mettrez un peu
+d'esprit dans la disposition des meubles... ce sera charmant; vous
+verrez quel gentil coin... il y a un piano, nous ferons de la musique,
+ce sera délicieux, vous verrez, vous verrez!
+
+Il parlait avec vivacité pour distraire Magdeleine que la pensée de cet
+arrangement brutal de leurs tendresses, à heures et jours déterminés,
+avait tout à coup rendue songeuse.
+
+C'est la douleur des âmes délicates ces joies prévues de l'adultère,
+discutées par avance, prises hâtivement, avec une crainte affolante de
+tout: d'être malade le jour convenu, ou reconnue en entrant furtivement
+sous une porte; de s'arracher des bras de l'aimé et de se retrouver tout
+à coup seule dans la foule de la rue, alors qu'il eût été si bon de
+rester encore ces instants-là ensemble, marchant unis dans la vie au
+grand jour comme on est unis dans la vie secrète.
+
+Magdeleine secoua sa tristesse, ne voulant voir que la joie d'être
+aimée. La volubilité de la phrase dite par son ami lui avait montré
+qu'il sentait la cause de cette tristesse. Ces compréhensions de pensées
+non exprimées centuplent l'amour des êtres fins; c'est la pierre de
+touche des cœurs pareils.
+
+Ils arrivaient à la Luzière. Tante Rose avait fait une surprise qui
+devait être infiniment agréable à sa nièce: les Montmaur dînaient chez
+elle.
+
+A peine descendue de voiture, madame Leprince-Mirbel monta dans sa
+chambre. Depuis qu'elle aimait et qu'elle était aimée, elle mettait
+encore plus de recherche dans l'arrangement de ses toilettes. Elle
+reparut bientôt vêtue d'une robe d'un bleu si pâle que ses yeux bleus en
+semblaient foncés; si collante et si savamment unie qu'elle dessinait
+toutes les rondeurs de son corps mince. Magda n'avait que l'âge de
+Philippe dans cette toilette exquise de simplicité. Madame Montmaur et
+mademoiselle de Presles ne purent retenir une exclamation en la voyant
+entrer, tant elle était charmante et jeune; quant à Philippe, il resta
+ce qu'il était toujours, froid en apparence, mais intérieurement ébloui
+et profondément ému.
+
+Ces deux journées qui séparaient Magda de la visite au «logis» passèrent
+rapidement pour elle. A Yerres, elle voyait Philippe pendant de longues
+heures, et ils purent, sous l'ombre des arbres séculaires du parc,
+retrouver les chastes extases des journées et des soirées de Fontana.
+
+Jules Governeur, déjà réinstallé au pavillon, avait, ainsi que Jean
+Biroy, replongé Magdeleine dans le courant intellectuel dont elle
+n'aurait su se passer. Cette vie double de l'esprit et du cœur lui
+donnait un rayonnement que remarquèrent ses amis.
+
+Le jeudi, Biroy devant aller à Paris après le déjeuner, Magdeleine
+convint qu'ils partiraient ensemble, et s'arrangea pour que l'on crût
+qu'elle dînerait avec lui et que tous deux reviendraient par le dernier
+train.
+
+Vers quatre heures, elle arriva à l'appartement dans une toilette
+sombre, le visage voilé. Philippe, qui guettait toutes les voitures
+depuis une heure, se précipita au-devant d'elle et la fit entrer avant
+que personne ait pu l'apercevoir. Le cœur de Magda battait; émue,
+pâle, elle se dégagea des bras de Philippe et, presque sèche et brusque
+à force d'émotion contenue, elle examina l'appartement. Lui, très
+troublé aussi, semblait froid. Ils parlèrent de choses indifférentes
+comme si leur grand amour, tout à coup, était mort.
+
+Lentement pourtant, ils reprirent possession d'eux-mêmes. Sur la
+cheminée du salon, des roses s'épanouissaient dans des vases de
+cristal. Le jour, tamisé par des rideaux et des stores, arrivait très
+doux sur la tenture mauve. Ce n'était pas le logis banal, loué en hâte
+pour des caresses de passage, mais l'appartement encore un peu nu d'un
+jeune ménage, avec quelques menus et jolis bibelots qui semblaient des
+présents faits aux jeunes époux. Une lampe d'argent, trop petite pour le
+couvert déjà dressé qu'elle devait éclairer plus tard, était sur une
+table en un coin du salon.
+
+De nombreux coussins juxtaposés, semblables de forme et de dimension à
+ceux dont s'entourait Magdeleine chez elle, couvraient pêle-mêle le
+canapé. Cette attention gentille la fit sourire et brisa la gêne entre
+eux. Magda tendit la main à Philippe et dit en lui désignant les
+coussins:
+
+--Ils sont les mêmes, exactement, que les miens.
+
+--Je crois bien, je les ai dessinés un à un en cachette, dit Philippe,
+souriant d'une manière un peu contrainte.
+
+--Mais alors... personne, personne au monde ne doit entrer ici: cela
+seul suffirait à me faire soupçonner.
+
+--Quelles pensées avez-vous, Magda? Ce logis est à vous, bien à vous,
+nul ne saura qu'il existe et hors vous et moi jamais personne n'y
+entrera, je le jure.
+
+Philippe prit une des mains de la jeune femme dans les siennes; ils
+étaient debout l'un devant l'autre; Magda posa sa tête sur la poitrine
+de son ami et murmura:
+
+--Mon Philippe!
+
+Éperdu, il la serra dans ses bras et lui mit d'ardents baisers sur les
+cheveux.
+
+Elle tomba assise sur le canapé, et, à ses pieds, il osait maintenant
+lui dire ses litanies d'amour.
+
+L'ayant débarrassée de son vêtement, de son chapeau, il la déganta et
+baisa ses mains; tout son bonheur était revenu.
+
+Il demanda:
+
+--Continuez-vous l'inventaire de votre logis?
+
+Elle se leva, Philippe la prit par la taille et ce fut ainsi, tendrement
+enlacés, qu'ils pénétrèrent dans la chambre éclairée par les candélabres
+de la cheminée.
+
+Les volets et les grands rideaux des fenêtres étaient clos; partout se
+répétait la même tenture de soie mauve; mais les draperies du lit,
+doublées d'une étoffe japonaise à peine rosée, brodée d'oiseaux et de
+branchages d'or, rompaient la monotonie de ce ton uniforme. Épandues sur
+le lit, des gerbes de fleurs pâles s'épanouissaient... c'était une
+jonchée fraîche et immaculée exhalant ses parfums.
+
+Magda se serra contre Philippe dans un transport d'amour.
+
+Lui, trop ému pour parler, la fit asseoir et la tint longtemps appuyée
+contre son cœur; ils étaient retombés dans l'extase.
+
+A peine dînèrent-ils; une grande émotion les étreignait. Ils rentrèrent
+dans la chambre. Magda, surprise de son trouble, se sentit prête à se
+moquer d'elle-même et essaya vainement d'être gaie. Ils avaient soif,
+l'émotion leur brûlait la gorge.
+
+Philippe, un instant, s'éloigna pour aller chercher une coupe de
+champagne. Pendant sa courte absence Magda s'était levée; elle vint
+jusqu'à la psyché, s'y regarda machinalement et se trouva laide. Son
+costume noir faisait tache dans la douceur des tons effacés de la
+tenture du logis. Tristement elle pensa:
+
+«Ceci représente bien ta situation, pauvre femme! Tu viens en deuil de
+tes désirs morts, de tes rêves évanouis, en deuil des beautés de ton
+corps, des trésors de ton cœur déjà vieux, dans une maison parée pour
+l'amour. Tu viens t'offrir à un être plein d'espérance, de jeunesse et
+de beauté; va, pauvre folle! Regarde ce deuil de ta robe, qui sera
+peut-être l'image de ta vie amoureuse!»
+
+Et des larmes coulèrent sur ses joues.
+
+Philippe rentra. En la voyant immobile et triste devant la glace, il
+devina ses pensées et, l'arrachant par un baiser à sa contemplation, il
+dit:
+
+--Chère, la robe que vous portez n'est point celle qui vous convient
+ici. Il y a là un peignoir fait pour vous.
+
+Il lui présenta une longue robe de satin blanc garnie d'une dentelle
+ancienne. Magda, extasiée, s'étonna qu'il eût ainsi, dans un génie de
+tendresse, pensé à tout.
+
+--Ma bien-aimée, murmura Philippe, permettez-vous que je sois votre
+femme de chambre?...
+
+Elle n'eut pas la force de répondre.
+
+Alors, avec une habileté qu'elle ne s'expliquait pas, doucement il la
+dévêtit et lui passa la robe.
+
+Magda, brisée d'émotion, se blottit contre Philippe. Chaque minute qui
+s'écoulait leur semblait contenir une dose d'ivresse capable de les
+faire mourir de joie, et dans ce grand silence de leurs lèvres ils
+entendaient le bruit des battements de leur cœur...
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+Ce furent d'inoubliables heures. Il se trouva que Magda était l'absolu
+rêve de Philippe, comme Philippe était l'absolu rêve de Magda; rien de
+discord entre eux: ils étaient l'un pour l'autre la chair de leur chair,
+l'âme de leur âme.
+
+Magda, au lieu du remords qu'elle s'attendait à ressentir, ne songeait à
+rien, tant il y avait harmonie entre leurs deux êtres. Pas un geste,
+pas un mot, pas une pensée, durant ces heures d'amour, n'avaient rompu
+le charme dont tous deux s'étaient sentis enveloppés.
+
+Philippe semblait encore plus heureux que Magda. Il avait déjà tenté
+d'aimer, et jamais aucune femme ne lui avait donné une pareille
+plénitude de sensations. Il trouvait en elle une pudeur, un abandon, une
+passion qui centuplaient ses joies. Ils venaient de faire un mariage de
+cœur, avec une telle conformité d'émotions passionnelles que, par
+rare exception, le fait se trouva plus merveilleux que l'idée, le
+plaisir plus puissant que le désir. Cette fois, la possession fortifia
+l'amour. L'exaltation d'âme de Magda absolvait sa chute. Tout l'art
+d'aimer de Philippe procédait de son cœur, non de son cerveau. Des
+baisers en fleurs étaient sur leurs lèvres, un désir toujours renaissant
+les étreignait, leur sang semblait avoir rompu ses artères pour couler
+en flux houleux à travers leur corps.
+
+Ils s'éveillèrent inassouvis et leurs yeux, en plongeant dans leurs
+yeux, eurent des éblouissements de joie.
+
+En s'apprêtant pour partir, Magda fut surprise de se trouver étrangement
+belle Avec un culte païen pour son corps qui venait de se révéler si
+puissamment séducteur, et qu'elle sentait avoir une part égale à celle
+de son cœur dans la conquête de Philippe, elle répandit des parfums
+sur elle et s'en imprégna toute.
+
+Surtout étonnée de l'expression de ses yeux, elle songeait:
+
+--«L'amour m'a rendu la jeunesse.»
+
+Elle rentra au salon où l'attendait Philippe. Il avait groupé
+quelques-unes des fleurs épandues sur le lit et les serrait dans un
+petit meuble de forme frêle.
+
+--Ceci, Magda, est le tabernacle; ces fleurs s'y faneront et y
+demeureront en souvenir de la chère nuit d'amour.
+
+Il se retourna vers Magda, la vit transfigurée; alors s'agenouillant à
+ses pieds:
+
+--Vous êtes belle, ma bien-aimée, si belle que je me trouve indigne de
+vous. Ah! je vous aime... je vous aime et c'est pour la vie, je le sens.
+
+Elle le releva, le baisa doucement au front et dit:
+
+--Moi aussi, mon Philippe, je vous aime.
+
+Le son de sa voix emplit de béatitude le cœur du jeune homme; ils se
+serrèrent l'un contre l'autre et durent se faire violence pour
+s'arracher à ces tendresses...
+
+Dehors, le ciel était sombre, sans lune, mais parsemé d'étoiles. Ils
+marchèrent quelque temps l'un auprès de l'autre avant de trouver une
+voiture. Magdeleine y monta seule et rejoignit, à la gare, Biroy qui
+l'attendait au dernier train. Ils gagnèrent rapidement le quai,
+montèrent en wagon et ne virent point arriver, quelques instants plus
+tard, Philippe qui, par prudence, ne les chercha pas.
+
+Blottie en un coin du wagon, une fois le train en marche, Magdeleine
+regarda défiler les taches blanches que mettaient les maisons dans la
+nuit. Elle songeait, délicieusement oppressée, inquiète un peu aussi:
+était-elle dans la pensée de Philippe ce que Philippe était dans la
+sienne? Si elle avait eu l'expérience que donne à certaines femmes
+l'habitude renouvelée d'aimer, elle aurait su que son jeune amant lui
+était attaché par les liens multiples de la chair et du cœur, de
+l'esprit et de l'orgueil, de la beauté et de la vanité: un mélange
+compliqué d'impressions morales et d'impressions sensuelles.
+
+La vie, pour l'un et pour l'autre, en les effleurant de ses rudes coups
+d'ailes, n'avait pas aigri leurs cœurs, détruit leurs espérances par
+des ressouvenirs trop douloureux. Philippe avait eu des maîtresses, mais
+nulle, jamais, ne prit assez d'empire sur lui pour que son cœur
+saignât de la rupture ou de l'abandon.
+
+Ce lui fut donc, aussi bien que pour Magda, une existence de rêve;
+chaque jour ils se voyaient, passaient ensemble des heures, joie presque
+aussi vive pour eux que leurs réunions au logis, le «là-bas» où venait
+aboutir leur tendresse renaissante. Magda vivait dans une surexcitation
+joyeuse; elle acceptait tous les projets, toutes les combinaisons
+qu'inventait son ami, ne détruisait aucun de ses enthousiasmes par la
+peur de sa réputation à sauvegarder, s'en remettant à lui pour veiller
+sur son honneur.
+
+Dans cette parfaite entente, aucune imprudence de geste ou de parole
+n'était commise. Lorsqu'ils voulaient être seuls, un rendez-vous les
+réunissait au logis.
+
+Mais bientôt un besoin bizarre les entraîna à commettre des imprudences:
+vêtue d'une robe que personne ne lui avait vu porter, enveloppée d'un
+grand manteau, le visage dissimulé sous un voile épais, Magda pouvait
+presque impunément courir tous les théâtres au bras de son ami; on n'eût
+point reconnu en elle la femme correcte qu'était madame Leprince-Mirbel.
+
+Ainsi, de temps en temps, ils secouaient la monotonie de leur existence
+par quelque escapade; ils allaient au cabaret, commandaient un dîner
+drôle, composé de mets bizarres qui leur plaisaient, sans aucun souci
+d'un menu bien ordonné. Chacun prenait des choses différentes, et
+c'étaient alors des partages amusants, une vraie dînette coupée de
+rires, de baisers envoyés du bout des lèvres dans l'espace, par-dessus
+la table. Toute la jeunesse de Magda renaissait, s'épanouissait avec
+des gaietés de pensionnaire. A son esprit positif elle imposait pour un
+temps silence. Elle voulait jouir de sa vie d'amoureuse et, dans
+l'exubérance de l'enthousiasme qu'elle y mettait, elle croyait arriver à
+s'affranchir de son douloureux esprit d'analyse. Comme grisée par
+l'amour jeune de Philippe et trouvant cette griserie délicieuse, elle
+appliquait tous ses soins à la prolonger.
+
+Un soir qu'ils étaient au théâtre, cachés derrière les grillages d'une
+baignoire, Philippe sortit à un entr'acte pour voir si personne, dans la
+salle, ne les connaissait. Peu après il revint et dit à Magda que dans
+une première loge, presque au-dessus d'eux, se trouvait Leprince-Mirbel
+avec mademoiselle Mercédès.
+
+Ce danger frôlé n'effraya pas Magda. La vengeance probable suscitée par
+la vanité offensée de son mari, s'il venait à la découvrir seule avec
+Philippe, effaçait ses scrupules. Elle sourit, amusée de cette
+coïncidence, avec un vague sentiment de satisfaction pour la revanche
+qu'elle prenait enfin.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+
+Quatre années s'écoulèrent ainsi, inénarrablement bonnes pour Magda. Son
+entourage, vaguement, devina un élément nouveau dans sa vie; mais comme,
+avec un grand art, elle ne transforma aucune de ses habitudes, personne
+ne chercha à découvrir quelles préoccupations nouvelles, parfois,
+l'assiégeaient.
+
+Pourtant la fièvre d'aimer, l'exaltation où elle vécut pendant ces
+quatre ans, lentement, tombèrent. Elle avait été jeune autant que
+Philippe, l'instinct l'ayant poussée et entraînée, un instinct qui,
+doucement, par la longue et toujours sûre possession, s'effaçait; elle
+acquérait maintenant le sentiment réel de ce que, fatalement,
+deviendrait sa vie par rapport à celle de Philippe. Il lui semblait
+mieux voir la situation. Se reprenant à réfléchir, elle se reprit à
+souffrir. A quarante ans, pleine d'amour grandissant, redoutant la ride,
+l'effroyable ride dont rien ne la préserverait et qui détacherait d'elle
+son amant, elle ne put demeurer insouciante et tranquille.
+
+Si Montmaur retardait d'un jour leur rendez-vous, Magda en ressentait
+une douleur poignante; son esprit torturé lui créait mille chimères.
+Pourtant il n'y avait au fond de tout cela que des nuances d'âme, d'une
+âme inquiète et douloureuse.
+
+La ligne de conduite à suivre lui échappait. Quand il s'agissait de
+Philippe elle perdait toute puissance pour diriger sa vie. Sa grande
+passion n'était pas de la même qualité ni de la même intensité que celle
+du jeune homme. Il l'aimait avec toute la jeunesse de son être, elle
+l'aimait avec toute l'inquiétude du sien. Si, pendant un éloignement de
+quelques jours, elle recevait de Philippe une lettre un peu détachée et
+froide, elle éprouvait l'envie de lui crier une douloureuse réponse.
+
+Quelle torture pour elle de faire, alors, large part à ce certain
+contraire qui demeure en toute âme humaine! Quel néant quand, le cœur
+tout vibrant de doutes, il lui fallait écrire une réponse calme, douce,
+confiante.
+
+Pour arriver à cette sagesse dans la passion, elle se rappelait les
+sentiments exprimés devant elle par ses amis, l'exaspération où les
+mettaient des plaintes semblables à celles qu'elle aurait voulu faire,
+venant des femmes qu'ils aimaient ou avaient aimées, et tout le
+désenchantement, toute la lassitude qu'ils ressentaient à cette pensée:
+«Elle ne me croit pas» et leur conclusion: «A quoi bon, alors?» lui
+revenait à l'esprit.
+
+Elle se souvenait encore des heures qu'ils venaient passer auprès
+d'elle, l'indulgente amie, plutôt que d'encourir les ennuis d'une soirée
+de récriminations chez leurs maîtresses, et aussi des boutades de Tanis,
+disant entre deux bouffées de cigare:
+
+--«On devrait faire un plan d'éducation enseignant aux femmes qu'il faut
+tendre à s'aimer confortablement, et doser la passion comme un poison.»
+
+Alors, avec toute sa science d'amoureuse, elle composait une lettre
+gaie, croyante, les larmes aux yeux, le cœur broyé. Parfois, la
+réponse arrivait telle qu'elle l'avait rêvée, telle qu'elle les aurait
+voulues toutes, apportant de la joie pour chacune de ses heures, pendant
+des jours. Mais quel supplice si la lettre ne contenait que de menus
+faits juvéniles sans saveur pour un esprit de son âge! Bien que Magda y
+trouvât, à la fin, des formules d'amour, son cœur, son vieux cœur,
+en demeurait angoissé.
+
+L'expérience de la vie avait détruit, sans qu'elle s'en aperçût, la
+simplicité de ses sentiments. Être simple, avoir la foi, combien cela
+était difficile et torturant pour une expérimentée comme elle! Ce
+détraquement moral, qui peut devenir une séduction pour un esprit mûr,
+est presque un épouvantail pour un jeune amant.
+
+Il lui fallait donc avoir l'âme double et agir sous le coup de cette
+dualité que Dante a oubliée dans son enfer: rester calme alors que son
+cœur succombait d'inquiétude, croire avec enthousiasme ce qui lui
+semblait un leurre, tant elle en sentait l'invraisemblance et l'inanité,
+et tout cela sans fausseté ni mensonge, mais par charité pour Philippe,
+par pitié pour elle qui s'était dit: «La longue durée de notre amour
+sera l'excuse de ma faute.»
+
+Elle devait arriver à cette dépravation d'intelligence pour répondre au
+cœur naïf de son ami qui l'aimait si simplement, si absolument
+peut-être, qu'il lui donnait à peine la sensation d'être aimée, elle
+dont le cœur était brûlé et ravagé d'amour.
+
+Enfin, la fêlure fatale se produisit.
+
+Un soir d'hiver, Magdeleine attendait Philippe dans le salon qui
+précédait sa chambre et lui semblait plus à elle que le salon de
+réception du rez-de-chaussée. Un luxe de fleurs l'enveloppait d'une
+atmosphère parfumée; cette solitude augmentait le recueillement de sa
+pensée tout occupée de Philippe. Chaque voiture qui passait devant
+l'hôtel faisait battre son cœur; dans le silence de la nuit, elle les
+entendait venir du bout de la rue. Combien de fois pensa-t-elle: «C'est
+lui!» combien de fois son espérance fut-elle déçue? Le bruit sourd des
+roues, le martellement du trot des chevaux sur le pavé sonore,
+emplissait d'abord faiblement son oreille, puis grandissait, et de
+nouveau se perdait en s'enfuyant. D'abord abandonnant son livre, elle
+s'était levée pour les voir passer, fantômes noirs aux yeux brillants,
+emportant dans leur course inconnue quelques vibrations de son cœur.
+Puis, lasse à mourir et revenant s'asseoir sur le canapé bas tout proche
+de la cheminée, elle s'inquiétait. Pourquoi, lui ayant promis cette
+soirée, n'était-il pas là? Pourquoi n'avait-il pas téléphoné, envoyé une
+dépêche? Une angoisse lui venait de cette attente. Elle regarda tout à
+coup le thé préparé sur une petite table, un tête-à-tête en argent
+pareil à celui qu'ils avaient au «logis», et une sensibilité nerveuse la
+gagnant, elle pleura.
+
+A ce moment, la porte du salon s'ouvrit; Magda se leva brusquement et
+poussa une exclamation: «Enfin!» Mais elle retomba atterrée: le docteur
+Fugeret se trouvait devant elle.
+
+--Ma pauvre amie,--murmura-t-il, confus, en
+s'approchant--pardonnez-moi... je ne savais pas vous causer cette
+émotion; vous l'attendiez, n'est-ce pas? Ah! Magda, j'ai surpris votre
+cher secret ces temps derniers en vous voyant triste si souvent... mais
+ce secret est bien gardé, mon enfant... et si j'en ai souffert, avouez
+que je l'ai vaillamment dissimulé.
+
+Magda sanglotait; dans un geste d'abandon, elle appuya sa tête sur la
+poitrine de Fugeret et se serra sur son cœur comme pour y puiser la
+force de réagir.
+
+--Mon ami, mon ami, pardonnez-moi... Docteur, j'ai été bien heureuse
+pendant quatre ans... oui, bien heureuse. Mais maintenant quelles
+tortures! Je souffre et toutes mes souffrances viennent de moi, émanent
+de moi seule, non de lui. Qu'ai-je à lui reprocher?... rien... rien que
+des négligences. Peut-être même les a-t-il toujours eues?... mais
+pendant ces quatre ans j'ai été folle, ivre d'amour; puis tout à coup,
+devant les années venues, un doute terrible m'a prise... alors j'ai
+analysé chacun de ses actes par rapport à moi... Ah! c'est le
+châtiment!... Docteur, un mot de foi, un mot de paix, qui donne à mon
+cerveau, à mon cœur, la sensation bienfaisante d'une âme qui me
+comprenne mieux que moi-même et me guérisse de moi!... Oui, oui, prenez
+ma tête entre vos mains, c'est elle qui me torture, car mon cœur aime
+simplement et il croit, lui!
+
+--Mon enfant, j'aurais voulu vous voir continuer de vivre parmi nous
+sans amour, parce que vous êtes de ces êtres d'une intelligence qui
+domine tout instinct. Votre foi dans l'amour devait fatalement
+s'éteindre et vous laisser désenchantée. Je prévoyais les douleurs de
+votre esprit reprenant le dessus sur ce principe sensuel qui était en
+vous, à votre insu, et que Philippe, seul, a eu le pouvoir d'éveiller,
+non à cause de son mérite transcendant, mais parce qu'il est le mâle
+jeune, poussé stupidement, peut-être sublimement, par l'instinct, cet
+imbécile instinct, notre maître à tous, qui fait que nous nous
+accouplons comme des bêtes et perpétuons ainsi une race abâtardie,
+décadente, impuissante bientôt, si les grands mouvements sociaux ne
+viennent y mettre à temps bon ordre. Mais puisque vous voilà dans ce
+stupide engrenage, que le mal est fait, il faut en tirer parti. Tâchez
+d'accepter la situation sans révolte de tout votre être et prenez une
+décision. Voulez-vous rompre?
+
+--Rompre? mais... mais... j'aime, docteur, j'aime Philippe par-dessus
+tout...
+
+--Et lui?
+
+--Lui? Mais il m'aime aussi de toute son âme.
+
+--Alors quoi?
+
+--Quoi?... rien! Et c'est bien cela qui est horrible. Je sens ma vie
+murée, barrée par mon mariage, par ma réputation que je dois garder
+intacte aux yeux du monde. Cela m'entrave et fait que mon amant
+m'échappe. Et puis je vieillis et il reste jeune, superbement jeune. Je
+me sens jalouse, inquiète, sans avoir une preuve contre lui; parfois, je
+lis dans son attitude un brisement, un ennui, une accoutumance de moi
+qui laisse son cœur et son esprit libres... Alors, j'appréhende
+l'abandon prochain, fatal, et je sens que j'aime encore trop violemment
+pour pouvoir l'accepter.
+
+--Diable!... que faire? quel conseil vous donner? Voyons, mon enfant,
+voulez-vous que, très délicatement, je sonde le cœur de Philippe?
+S'il vous aime toujours comme autrefois, vous n'aurez aucune raison de
+continuer à souffrir. Si au contraire... eh bien, il faudra aviser au
+moyen de vous guérir, ma chère Princesse! Dans tous les cas, comptez sur
+mon dévouement absolu.
+
+--Merci, merci, mon ami... mais dites-moi, Tanis, Biroy, Governeur,
+ont-ils comme vous surpris mon secret?
+
+--Non; je suis sûr que non. Vous oubliez qu'il entrait pour moitié au
+moins d'amour paternel dans mon amour pour vous; cet amour-là m'a révélé
+votre situation vis-à-vis de Philippe. C'est certainement le plus
+clairvoyant des amours et aussi le plus sérieux, le plus durable. Mon
+enfant, reprenez courage, confiez-moi vos peines, elles vous accableront
+moins, et mettez mon dévouement à toute épreuve.
+
+--Merci, mon ami. Ah! vous m'avez déjà un peu consolée; je me sens moins
+triste depuis que vous êtes là, moins malheureuse. Prenons le thé,
+voulez-vous?
+
+Elle se leva et prépara la chaude boisson. Calmée, apaisée, tout son
+charme d'autrefois s'irradiait d'une grâce de plus: la langoureuse
+expression d'un cœur souffrant.
+
+Cette soirée s'acheva paisible; Magda reprit courage. Le matin, à son
+réveil, une lettre d'excuses très tendres de Philippe acheva de la
+consoler; il lui demandait de le rejoindre au logis dans la journée.
+Elle y alla; Philippe qui se sentait un peu coupable de sa désertion de
+la veille, fut plein de tendresse et d'amour, amour qu'il ressentait
+d'ailleurs. Magda, malgré ses quarante ans, était encore remplie de
+séductions. Tandis que la pauvre tourmentée se débattait contre ses
+doutes, contre ses frémissements avant-coureurs de la souffrance,
+Philippe se disait que jamais il ne trouverait dans aucun cœur une si
+délicate entente de la tendresse. Il s'étonnait même, tenant ce corps
+souple et encore si jeune entre ses bras, d'avoir pu chercher à
+s'affranchir de son joug. Il se demandait pourquoi il ne se laissait pas
+tout simplement aller à cet amour dans lequel il trouvait des bonheurs
+qu'aucune femme jusqu'ici, si jeune et si belle qu'elle fût, n'avait eu
+le pouvoir de lui faire oublier. La parité de sentiments, de pensée,
+d'entente, qui était entre elle et lui, nulle autre ne la lui donnerait.
+Alors pourquoi la tromper, pourquoi?
+
+Quelque chose qui n'était pas encore l'indifférence mais qui pourtant
+n'était plus l'amour s'insinuait en lui. Deux âmes fines comme les leurs
+étaient seules aptes à sentir cette nuance qui transformait peu à peu
+leur amour en habitude; encore ne le formulaient-ils ni l'un ni l'autre,
+et dans tous ces sentiments étrangement subtils, l'âge de Magda, ces
+douze ans qui les séparaient, l'opinion du monde sur les unions mal
+assorties, lentement creusaient un abîme.
+
+Et Philippe, malgré tout, ne pouvait se détacher d'elle. Il
+s'abandonnait volontairement à des griseries d'amours faciles, croyant
+ainsi secouer l'enveloppante tendresse dans laquelle le tenait Magda;
+mais chaque fois, il sortait écœuré de ces débauches, avec une grande
+honte de lui, tout prêt à en faire le cruel aveu à son amie, se sentant
+si irrémédiablement uni à elle qu'il redevenait fidèle pour un temps.
+
+Puis, peu à peu, un travail occulte reprenait sa pensée; les banalités
+que le monde murmure s'emparaient de son esprit, il se disait:
+
+«Ma vie sera perdue, mon avenir sera gâché; plus je retarde la rupture,
+plus difficile elle deviendra. Magda, pourtant, est encore si
+séduisante, si délicieusement femme et d'un esprit si élevé! Jamais je
+n'ai rencontré ni ne rencontrerai un amour aussi vigilant, une
+tendresse aussi dévouée... et puis si elle allait en mourir?»
+
+Avec la divination que donnent les souffrances du cœur, madame
+Leprince-Mirbel comprit l'état d'âme de Philippe. Mais au lieu de
+s'abandonner à ses angoisses, elle voulut lutter contre elles. Depuis
+des années elle ne recevait plus qu'à de très longs intervalles la foule
+de ses relations mondaines; elle annonça qu'elle allait donner une fête
+et, au grand étonnement de son studieux cénacle, sembla prendre plaisir
+à l'organiser. Pendant quinze jours, les préparatifs en amusèrent
+Philippe qui se dépensa en courses de toutes sortes, ce qui le ramenait
+constamment auprès de Magda afin de prendre ses instructions ou lui
+rendre compte de ses démarches.
+
+Elle vit là une mine à exploiter pour le retenir. Mais ces grands raoûts
+ayant fini par la fatiguer et l'ennuyer, elle eut chaque vendredi des
+réunions intimes où n'étaient admis que des hommes supérieurs. Ce furent
+des soirées exquises: les mondains coudoyaient les artistes, chacun
+dépensait son esprit ou sa science; quelques femmes jeunes, jolies,
+élégantes y mettaient une note gracieuse. En voyant combien ces réunions
+étaient recherchées, Philippe s'enorgueillit de Magda avec une fierté
+juvénile qui emplit de joie le cœur de celle-ci. Bientôt ses
+réceptions ne lui suffirent plus, elle les fit précéder d'un dîner. Elle
+eut, pour occuper l'attention du monde, mille inventions charmantes, mit
+à la mode le menu russe, le menu italien, le menu hongrois, le menu
+grec, et fit venir des mets recherchés de chacun de ces pays. Le chef de
+tante Rose se multiplia et lui fut même disputé.
+
+Un soir, malgré tous ces raffinements, Philippe parut soucieux au sortir
+de table; Fugeret, qui suivait cette lutte avec inquiétude, ayant
+surpris l'anxiété de Magda, s'approcha d'elle et lui dit:
+
+--Qu'avez-vous? Ce dîner russe a été merveilleux et vous semblez
+préoccupée, pourtant?
+
+--Ah! docteur, regardez-le... il a l'air ennuyé, triste... je donnerais
+mes cheveux pour qu'il ait seulement trouvé le café bon!
+
+--Eh bien, cette fois vous vous égarez, ma chère! il est jaloux, votre
+beau Philippe, tout simplement.
+
+--Jaloux, jaloux?... je meurs de joie... mais de qui, mon Dieu, de qui
+peut-il être jaloux?
+
+--Du premier secrétaire de votre ambassadeur d'Espagne, ce jeune marquis
+avec sa figure de Maure; ses yeux ne vous ont pas quittée une minute
+tout le temps du dîner et Marie-Anne Danans, sans malice, tout à
+l'heure signala cet hypnotisme à Philippe. Son café eût été de la
+chicorée pure, il ne s'en serait pas aperçu. Voyez comme il guette
+l'Espagnol! Voulez-vous suivre mon conseil?... Allez vers la gerbe de
+roses que vous a envoyée Tanis et, sans avoir l'air de rien, dépiquez sa
+carte qui est restée épinglée sur les rubans, rapprochez-vous ensuite de
+la cheminée comme pour l'y jeter... je vous offre une discrétion si
+Philippe ne quitte pas la conversation très intéressante de Biroy pour
+vous rejoindre.
+
+--Ah, docteur, quel petit moyen!
+
+--Bah, chère enfant, tous les moyens sont bons pour garder un cœur
+dont on ne peut se passer.
+
+Magda hésita un instant, puis un sourire illumina son visage et, d'un
+geste résolu, elle rejeta sa tête en arrière et se dirigea lentement à
+travers les groupes, la traîne de sa robe en brocart d'argent frôlant
+lourdement le tapis, vers la gerbe embaumée. Avec une dernière
+hésitation involontaire, mais qui rendait sa démarche encore plus
+concluante pour un amoureux, elle détacha la carte, la tint cachée dans
+sa main parmi les dentelles de son mouchoir et, sans oser regarder
+Philippe, s'approcha de la cheminée. Il y arriva en même temps qu'elle.
+La pauvre femme sentait son cœur battre à lui briser la poitrine;
+elle rougit et regarda le jeune homme dont les yeux étaient ardents,
+presque durs. Il murmura:
+
+--De qui sont ces fleurs?
+
+--Quel air étrange vous avez... elles m'ont été envoyées par Tanis...
+
+--Ah?... Voulez-vous me donner cette carte?
+
+Magda fit le geste de la jeter au feu, puis comme se ravisant, dit
+froidement:
+
+--La voici, monsieur.
+
+A peine y eut-il jeté les yeux que pris de honte pour l'action qu'il
+venait de commettre, et, avec dans la voix un tremblement dont
+tressaillit son amie:
+
+--Pardon... pardon, Magda... mais je souffrais... je vous aime tant!
+
+Leurs regards se rencontrèrent, se fondirent; ils y lurent la même
+aspiration qui les étreignait d'une ivresse semblable à celle des
+premiers jours de leur amour, et restèrent ainsi un moment, muets,
+heureux.
+
+Philippe demanda:
+
+--Demain de bonne heure au logis, dites? je vous attendrai et, si vous
+voulez, nous y déjeunerons.
+
+Magda répondit oui de la tête, trop joyeusement émue pour parler; puis,
+reprenant sa marche à travers le salon, elle rejoignit Fugeret qui
+s'était réfugié dans l'embrasure d'une fenêtre. Radieuse, elle murmura:
+
+--C'est moi qui ai perdu, ami. Ah! je suis heureuse, bien heureuse
+grâce à vous... tenez, je lui tourne le dos, n'est-ce pas? eh bien, son
+regard m'enveloppe, je le sens, il me brûle de la tête aux pieds, j'en
+frissonne...
+
+--Princesse, princesse, vous avez de ces joies et elles ne vous rendent
+pas plus sage pour supporter vos souffrances? Ah, mon enfant, de quoi
+vous plaignez-vous? Mais aimer et être aimée comme cela pendant un mois
+seulement et mourir après si l'on veut!
+
+--Oui, mourir... mais vivre sans cela après avoir connu cela... c'est
+plus douloureux que la mort...
+
+Ils furent interrompus par Jules Governeur:
+
+--Eh bien, vous avez des idées gaies, vous deux! C'est le caviar et les
+truites de la Néva qui vous amènent à ces dissertations lugubres? J'ai
+la digestion moins amère, moi!
+
+--L'abbé, dit Magda, ne vous moquez pas; nous parlions de choses du
+cœur et comme vous n'avez pas de cœur...
+
+--Pardon, pardon, dites que je n'en ai plus... J'en avais un, je vous
+l'ai offert, madame, vous n'en avez eu nulle souciance; mais par esprit
+économique, sans doute, vous l'avez gardé... et vous avez bien fait de
+le garder; qu'est-ce que j'en ferais, je vous prie? Et il est si bien
+chez vous! Mais alors, princesse exquise, princesse de pourpre et d'or,
+soyez logique, quoique femme, et ne me reprochez pas de n'en point
+avoir!
+
+Magdeleine, souriante, lui prit le bras et ils allèrent s'asseoir sur un
+canapé. Philippe quelques instants après s'installa derrière eux; elle
+sentait son souffle l'effleurer, un énervement très doux l'enivrait.
+
+C'est ainsi que, de loin en loin, la chaîne des renaissantes voluptés
+les rivait de nouveau l'un à l'autre, et, tous deux, en s'arrachant à
+l'engourdissement où ces heures d'infinie tendresse les plongeaient, se
+contemplaient étonnés, Magda, d'avoir douté de Philippe, Philippe,
+d'avoir cherché l'amour loin de Magda.
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+
+Madame Leprince-Mirbel entra alors dans une phase de relative sagesse,
+confiante en son pouvoir, sentant que jamais Philippe ne se détacherait
+d'elle.
+
+Toutes ses facultés furent appliquées à varier à l'infini la félicité de
+leurs deux vies, et, guidée par son cœur, elle accomplit des
+merveilles. Depuis la tenue de sa maison jusqu'au choix de ses relations
+et la composition savante de ses toilettes, tout fut d'un art, d'une
+science à éblouir les plus raffinés.
+
+Grande, mince, sa taille, sa démarche, lui donnaient une allure jeune.
+Pour augmenter l'éclat de ses yeux, pour tendre sa peau, où quelques
+rides se dessinaient, elle prit chaque jour des gouttes d'arsenic.
+L'expérience lui ayant démontré qu'elle vieillirait plus vite en se
+livrant à l'inquiétude, elle essaya de la bannir de sa pensée et
+s'appliqua à n'être ni trop aimante, ni trop dévouée, surtout point
+exigeante. Elle voulut être calme, malgré les tourments de son cœur,
+pour demeurer belle. Luttant contre la vie qui dégradait chaque jour son
+œuvre, elle parvint à rester la séduisante, l'irrésistible Princesse
+de ses amis.
+
+Fugeret, avec un dévouement de cœur admirable, l'entretenait dans ses
+idées de défense contre les ravages du temps. Son amitié enthousiaste et
+vaillante ranimait les efforts continus de Magda pour conserver son
+amant.
+
+Pourtant, quelque chose était entre eux, Philippe en avait conscience.
+Il n'aimait pas moins, il aimait autrement; c'était un besoin de
+câlinerie, de tendresse presque filiale, qui l'attachait maintenant.
+Magdeleine était le refuge, l'amie consolante dont il n'aurait su se
+passer.
+
+Celle-ci plaçait toute sa dignité, tout l'honneur chancelant de sa vie,
+dans la durée de son amour. Rien ne la détournait de ce but; elle
+voulait surtout qu'il restât unique dans le cœur du jeune homme. Son
+ineffable joie était de se sentir haut placée dans l'âme de son ami. Sur
+lui, elle concentrait tout son bonheur, toutes ses joies, toutes les
+ressources de son esprit, et faisait de l'existence de Philippe une
+suavité.
+
+Toujours et fatalement, il retournait à elle. Parfois, pourtant, il se
+révoltait en lui-même contre ce «collage», terme de cruauté brutal et
+vulgaire qui, seul, dépeint exactement ces situations. Alors, pour
+secouer le joug, il voyageait. Mais constamment il revenait chercher
+cette atmosphère spéciale dont Magda l'entourait et hors de laquelle il
+ne vivait pas bien, tant est grande, sur certains esprits, la force de
+l'accoutumance.
+
+Très fine, Magda avait deviné, senti, ces tentatives d'arrachement. Par
+une volonté puissante, elle cherchait à s'habituer à être mal dans l'âme
+de Philippe. Elle en était arrivée à cette surexcitation cérébrale qui
+enfante des chimères et combat la réelle souffrance.
+
+Madame Mirbel mit en pratique cette maxime de Montaigne: «Que pour le
+proufit des hommes il est souvent besoing de les piper.» Elle ne montra
+plus ses vraies jalousies, sachant que tout grand sentiment douloureux
+choque et blesse celui qui l'a fait naître. Avec une coquetterie voulue
+qui la rendait charmante, elle simulait des scènes de jalousie à faux
+et lorsque, flatté, Philippe souriait de cette inquiétude qui
+n'entravait pas sa liberté, Magda se laissait persuader de l'innocence
+de son amant et jouissait de la tendresse infinie qu'il mettait à la
+convaincre.
+
+Une grande sagesse l'induisait à s'attendre aux désillusionnants
+accueils qu'il pourrait faire à toutes les joies qu'elle lui préparait.
+Depuis la robe dont elle se vêtait parce qu'il en avait aimé la nuance,
+jusqu'à l'arrangement de ses cheveux, la forme de ses souliers, la
+délicatesse du parfum qu'elle vaporisait sur elle et autour d'elle, tout
+lui était matière à le combler de soins et d'amour.
+
+Lorsque, anxieuse, elle l'attendait à dîner, elle pensait:
+
+«Il ne verra rien de ces choses faites pour lui, il entrera et
+regrettera de n'être pas ici ou là, ailleurs, assurément.»
+
+Et quand, arrivé, Philippe jouissait de ce décor et l'en félicitait,
+elle se sentait heureuse. Elle savait que les impressions tiennent à un
+rien chez un artiste, qu'un grain de sable, souvent, détruit l'équilibre
+de son humeur; il est malheureux, souffre et fait souffrir pour un
+tabouret contre lequel il se heurte en entrant, pour une mouche qui se
+pose obstinément sur le livre qu'il lit, pour un bruit discordant qu'il
+perçoit, car ses désirs vont toujours au delà de la réalité des choses.
+
+Guidée par sa passion, Magda arrivait donc à faire ce qui était utile à
+l'intérêt de son amour. Elle lisait dans le cœur de Philippe,
+devinait s'il avait l'âme émue, si elle pouvait lui dire des mots
+tendres, ou si, au contraire, elle devait rester silencieuse. Chaque
+fait, se dressant dans sa vie par rapport à son ami, lui devenait un
+sujet d'analyse et d'étude. Elle était aux écoutes de ses impressions à
+lui, gaie s'il était gai, triste s'il était triste, et allait se
+subtilisant de plus en plus.
+
+Lorsque l'attitude de Montmaur le montrait confiant, subissant comme
+autrefois son charme, Magda, rassurée, lui donnait alors de si précieux
+enchantements, l'enlaçait de voluptés si diverses, qu'il restait des
+jours, des mois, imprégné d'elle et repris tout entier par son amour.
+
+Elle devenait alors nécessaire à sa vie, et cela aurait été un
+arrachement de tout son être si, à ce moment, il lui eût fallu la
+perdre. Il avait des remords de la tromper, et pourtant il la trompait.
+Pourquoi cette misérable obligation du mensonge? Comment lui expliquer
+qu'il l'aimait, qu'il n'aimait qu'elle, uniquement elle, mais que
+d'autres curiosités lui étaient venues? Un appétit insatisfait d'une
+multitude de sensations et de jouissances le poussait, l'entraînait
+malgré lui. Quelles raisons eût-il pu donner à Magda de cet état d'âme?
+Aucune... et cela le désespérait.
+
+Il éprouvait le besoin d'une vie amoureuse plus active: emmener sa
+maîtresse souper avec des camarades, s'en parer devant eux, cela était
+agréable à Philippe. Tant que sa grande jeunesse l'avait laissé craintif
+de cette existence libre au grand jour, toute de fêtes, Magda avait été
+pour lui la maîtresse rêvée. Maintenant, il lui devenait pénible de la
+quitter à l'instant même où il aurait voulu lui faire vivre sa vie. Ces
+heures d'amour choisies par avance, dont le moindre motif, une visite,
+un malaise, empêchaient la réalisation, l'obligation de se réunir dans
+le jour pour ne pas éveiller les soupçons de leur entourage, tout cela
+l'énervait. Bien des fois, étendu aux pieds de son amie, il lui avait
+demandé:
+
+--Magda, restez! il sera temps de nous quitter demain...
+
+La pauvre femme souffrait de ces séparations plus encore que lui
+peut-être. Les motifs qui les obligeaient à se mettre en garde contre
+les curiosités ou les médisances possibles, devenaient, à la longue, une
+cause de refroidissement entre eux.
+
+Un jour, elle dit:
+
+--Nous avons l'air d'être condamnés à l'amour!
+
+Et des larmes perlèrent, au bord de ses yeux.
+
+Certains soirs où, chez Magdeleine, restés seuls dans le salon, ils
+causaient, les pieds sur les chenets, échangeant leurs pensées dans
+l'intimité du tête-à-tête, enveloppés d'une même alanguissante et
+parfaite entente d'esprit et de cœur, et qu'il leur eût été
+infiniment doux de prolonger ces heures jusqu'à l'éclosion de tendresses
+inconsciemment convoitées, il fallait cependant que Philippe
+s'éloignât, emportant le trouble d'un désir éveillé par Magda et qu'il
+allait peut-être reporter à une autre.
+
+Qu'importe demain? L'heure ajournée pourrait-elle reparaître telle
+qu'ils la laissaient? Demain?... hélas... les sensations se dissipent,
+s'effacent, se perdent et ne renaissent jamais semblables. Qu'importe
+l'an, le mois, le jour, l'heure? C'est la minute, l'unique minute, celle
+qui détient le bonheur, qu'il faut savoir vivre, qu'il faut avoir le
+courage de saisir, où qu'elle se présente, en dût-on mourir.
+
+ * * * * *
+
+ * * * * *
+
+Insensiblement, Philippe s'était donc laissé entraîner; la pensée que
+Magda, seule, possédait son cœur, calmait ses remords. D'abord, il
+avait passé des heures charmantes avec des femmes de rencontre, puis peu
+à peu il s'était lassé de leur ignorance, de leur sottise ou de leur
+cabotinisme, des prétentions et de la vanité de celles d'entre elles qui
+étaient instruites ou intelligentes. Il cherchait autre chose,
+s'écœurait des sourires qui se paient et revenait toujours à
+Magdeleine, un peu navré et honteux de constater que sa vieille
+maîtresse, dont il ne pouvait s'empêcher de se sentir las de temps en
+temps, restait malgré tout la dispensatrice de cette rare et
+merveilleuse plénitude de sensations: l'ivresse des sens jointe à
+l'ivresse de l'âme.
+
+En toute sincérité il lui disait:
+
+--Vous êtes en moi comme mon sang; rien ne peut m'arracher de vous.
+
+Magda, victime de son inextinguible tendresse, fut longtemps sans
+découvrir le grand détachement d'elle qui s'opérait en Philippe.
+Aveuglée par sa foi, sans se défier de lui, à l'exemple des mères elle
+voyait mal ces transformations morales, et ne s'apercevait pas que son
+amour, qui, pendant un temps, avait garanti de toute corruption l'âme du
+jeune homme, devenait impuissant à le détourner des curiosités
+inhérentes à son âge, curiosités d'abord insatisfaites ou endormies,
+dont elle avait retardé l'éclosion. Mais l'enfant s'était fait homme,
+et, de cet esprit pur, occupé seulement de son amour et de son art,
+surgissait tout à coup l'être repris par la vie, ramené à ses égoïsmes,
+au souci de son avenir, ambitieux de fortune et d'honneurs,
+préoccupations qui, lentement, tuent toutes les probités, tous les élans
+généreux.
+
+Il était devenu celui dont le cœur demande plus qu'un cœur et ses
+désirs se multipliaient. La pauvre femme commençait à cruellement
+souffrir. L'idée d'un partage possible la faisait tressaillir de dégoût,
+elle n'y voulait pas croire, elle n'y croyait pas; et pourtant Philippe
+lui échappait. Elle se persuada, alors, qu'il n'était occupé que de son
+avenir, de son travail, et se fit ambitieuse pour lui, attirant chez
+elle les maîtres peintres, les choyant, s'intéressant à leurs œuvres.
+Avec un soin infatigable, une préoccupation constante du bonheur de son
+amant, avec une finesse, une intelligence, un génie maternels, elle le
+poussa à l'étude. Elle fit faire discrètement et par les pairs de
+Philippe, du bruit autour de son nom, préparant ainsi sa célébrité.
+Parfois, il venait lui redire tel propos tenu à son sujet par tel chef
+d'école, et Magda y retrouvait l'expression de la pensée suscitée par
+elle. Avec une ruse charmante, elle s'extasiait, ravie vraiment de
+sentir son amour servir de marchepied à Philippe pour son avenir.
+
+Il exposa, il vendit même. En dehors de son talent très réel, il fut
+bien lancé. Le public s'accoutuma à son nom, et bientôt il se vit
+classé parmi les jeunes «arrivés», à la suite d'un Salon où il avait
+présenté un très beau portrait de sa mère.
+
+Magda triomphait en lui, il était son œuvre d'amour. Mais le succès
+de son ami devint pour elle une source de douleur. Philippe, recherché,
+attiré, courtisé, lui appartenait moins. Pour le voir plus souvent, elle
+alla dans le monde. Presque chaque jour, le jeune homme arrivait chez
+elle, le soir, vers dix heures, causait, prenait le thé, la quittait,
+puis la rejoignait soit en soirée, soit au bal. Ces minutes, pendant
+lesquelles Magda le contemplait éprise de tout lui, le trouvait beau, le
+sentant bien à elle, la ravissaient.
+
+Une nuit qu'en toilette pour le bal ils attendaient l'heure de se
+quitter et l'heure de se rejoindre, Magda eut une joie délirante en
+entendant Philippe dire:
+
+--Que vous êtes belle, ce soir! Je ne veux pas que d'autres vous
+voient... si nous n'allions pas à cette fête?
+
+Afin de ne pas laisser voir son bonheur elle répondit coquettement:
+
+--Pourquoi? si je suis belle, c'est l'instant de me montrer. Partons
+vite au contraire.
+
+--Non, je vous veux à moi seul, pour moi seul. Allons là-bas, dites,
+Magda?
+
+Elle fit quelques faibles objections, car elle avait l'art de se faire
+désirer toujours, de ne pas saisir le caprice au vol afin qu'il devînt
+plus qu'un caprice, mais ce fut juste le temps voulu pour donner à leur
+escapade le charme d'un plaisir ardemment attendu.
+
+S'enveloppant de sa longue pelisse doublée de chinchilla, elle la serra
+frileusement contre elle, et sembla toute juvénile et délicatement mince
+dans les reflets pâles et chatoyants de cette sortie de bal. Le trajet,
+dans le coupé de cercle de Philippe, lui parut un enchantement; il
+l'avait prise dans ses bras et la tenait blottie sur son cœur.
+
+Ces recrudescences de tendresse plongeaient Magda plus avant dans ses
+illusions, qu'elle maintenait contre tous les sages conseils de sa
+raison. Elle avait alors quarante-six ans. Bien qu'en réalité elle ne
+parût pas son âge, elle était trop intelligente pour ne pas voir toutes
+les imperceptibles flétrissures qui, lentement, la faisaient vieille.
+
+A trente-quatre ans, un homme est superbement jeune. La différence d'âge
+entre Philippe et elle s'accentuait et lui devenait terrible à
+supporter. Un jour, tante Rose ayant à lui parler entra chez elle au
+moment où, aidée de sa femme de chambre, elle achevait les infinis soins
+de toilette qu'elle avait coutume de prendre.
+
+--Mais, Magdeleine,--s'écria tout à coup sa tante,--tu es folle de ton
+corps! ce n'est pas aux pieds du Christ que tu répandrais les parfums,
+mais sur toi-même.
+
+Folle, oui, elle l'était... mais de lui, de son bien-aimé Philippe.
+
+Elle se sentait si heureuse lorsqu'il aimait son parfum, lorsqu'il
+s'apercevait qu'une robe, un chapeau lui seyaient bien; et pourtant cela
+lui démontrait cruellement la différence de leur amour. Elle l'aimait,
+lui, en dehors de toutes recherches de coquetterie, elle aurait accepté
+qu'il fût considéré comme étant sans talent et laid, et que personne,
+hors elle, ne s'aperçût de sa valeur morale, de sa beauté physique. Elle
+l'aimait en dehors de toutes conventions, de toutes lois sociales et
+humaines, avec un dévouement absolu, une entière abnégation, puisque,
+ignoré, il eût été plus à elle, et que malgré cela elle employait tout
+son génie de femme, toutes ses influences, toutes les séductions de sa
+vie luxueuse, à le pousser vers la fortune et la gloire.
+
+Magda demeura dans cette phase sinon heureuse, du moins supportable,
+pendant trois ans. Sans que rien semblât changé dans l'attitude de
+Montmaur, ses quarante-neuf ans la faisaient anxieuse de l'avenir. Un
+chagrin la hantait; elle avait des tristesses accablantes. Il lui
+semblait voir flotter dans l'air, autour d'elle, l'implacable sentence:
+«Tu vieillis!» Elle étudiait chacune de ses rides, les moindres
+flétrissures de sa chair.
+
+Un soir qu'ils devaient se rejoindre dans un bal donné par madame de
+Nérans, Magda se sentit découragée. Les nombreuses lumières de son
+cabinet de toilette, le jeu savant des glaces, lui montraient un visage
+si douloureux qu'elle désespéra d'y amener l'éclat factice que sa
+volonté conquérait encore sur lui parfois. Tout près du miroir, elle
+regardait son front que deux rides creusaient, elle comptait les plis
+légers des commissures de ses yeux; l'air las répandu sur son visage la
+vieillissait peut-être plus encore que les rides; mais la pensée de voir
+Philippe l'emporta sur ces décevantes investigations. Usant d'artifices,
+avec un art surprenant, elle se fit le visage; l'œil, allongé par un
+peu de noir bleuté, se détacha brillant sur le ton mat de la poudre de
+riz habilement étendue sur la peau. Pour dissimuler les rides du front,
+elle ébouriffa ses cheveux en une masse vaporeuse et sortit de ce
+travail si délicieusement fraîche que sa femme de chambre s'en extasia.
+
+Lorsque, prête à partir, madame Mirbel se regarda, elle sourit: ses
+épaules, ses bras, qui étaient restés beaux, complétaient l'illusion de
+cette jeunesse factice. Ses lèvres rougies donnaient de l'éclat à ses
+dents; ayant la volonté d'être belle, elle l'était.
+
+En entrant au bal, elle aperçut Philippe qui valsait. Quand il passa
+devant elle tenant enlacée une jeune fille, son supplice recommença;
+une jalousie terrible lui étreignit le cœur; ce couple si jeune la
+faisait se trouver si vieille! Que lui importaient les éloges recueillis
+à l'instant sur son passage? Sa vie se disjoignait de la vie de Philippe
+de toute la différence de leur âge. Sans songer que l'amour du jeune
+homme s'adressait à son cœur, à sa grande valeur morale et
+intellectuelle, au prix de son esprit elle eût voulu avoir vingt ans
+avec les gaucheries, les naïvetés des petits êtres tournoyants qui se
+remuaient devant elle, d'où les rires partaient comme des fusées, sans
+motif, pour un rien: une lame d'éventail brisée, une chaise bousculée,
+une fleur tombée d'un corsage. Ces choses et bien d'autres encore
+n'eussent pas mis un sourire sur ses lèvres, à elle! Ces fillettes,
+qu'elle aurait voulu dédaigner, lui paraissaient séduisantes et, malgré
+sa droiture, une sourde convoitise les lui faisait envier, si fraîches
+entre les bras de leurs valseurs.
+
+Elle alla se dissimuler dans un petit salon presque obscur, séparé de la
+salle de danse par une simple draperie. Governeur et Tanis, rencontrés
+là, l'y suivirent. Leur amusante conversation dissipa pour un temps sa
+tristesse, mais ils la quittèrent. Se renversant alors dans un fauteuil,
+elle songea, la pensée bercée par le rythme des danses. Une voix de tête
+dont elle ne connaissait pas le timbre, la tira de sa rêverie en
+prononçant son nom.
+
+--Tiens, où est donc madame Leprince-Mirbel?
+
+--Elle a dû quitter ce salon...
+
+Cette fois, Magda reconnut la voix de Philippe. Ils se reposaient un
+moment lui et sa danseuse, avant de se mêler aux autres couples. Magda
+prêta involontairement l'oreille et entendit la jeune fille demander:
+
+--Cette disparition ne vous inquiète pas plus, monsieur?
+
+--Pourquoi m'inquièterait-elle, mademoiselle?
+
+--Je ne sais pas, moi... mes amies d'Istres m'ont dit que vous étiez un
+grand ami de cette dame.
+
+--Oui, un grand ami bien humble parmi tous les grands amis qui
+l'entourent.
+
+--Bien humble, mais bien cher... les d'Istres m'ont encore dit qu'elle
+vous aime beaucoup... oh! comme un fils, par exemple, ajouta-t-elle en
+voyant l'imperceptible mouvement qu'avait fait malgré lui Philippe, car
+elle est bien plus âgée que vous, n'est-ce pas?
+
+--A peine de quelques années, mademoiselle...
+
+--Ah?... je la croyais plus vieille... on dit qu'elle est très
+séduisante, qu'elle a beaucoup de charme; les femmes ne l'aiment pas,
+vous savez, parce que les hommes chantent ses louanges... Moi, je la
+trouve très bien... oh! on sent qu'elle lutte... Ainsi, les dentelles,
+le tulle dont elle s'enveloppe toujours, sont d'un art!... c'est drôle
+que presque tous les jeunes hommes aiment les vieilles femmes!
+
+--Les hommes, mademoiselle, n'aiment pas la «vieille femme» en aimant
+madame Leprince-Mirbel; ils aiment un esprit élevé, un cœur, une âme,
+au-dessus de tous et de toutes, un être doué d'une intelligence si
+supérieure que je renonce à vous la dépeindre, votre jeunesse un peu...
+inexpérimentée ne saurait me comprendre.
+
+--Vous me croyez donc bien sotte, monsieur?
+
+--Sotte, que non pas! quoique la sottise soit, à tout prendre, meilleure
+à rencontrer que la malveillance.
+
+--Vous me trouvez méchante, alors?
+
+--Mon Dieu, mademoiselle, puisque vous m'avez fait l'honneur de me
+confier vos petites appréciations, je veux bien vous dire que je ne vous
+trouve ni méchante ni... rien enfin, seulement jeune... très jeune. La
+jeunesse devrait être naïve et bonne... la vôtre est peut-être un peu
+avancée pour son âge. Méditez ceci, mademoiselle: il faut être une
+grande personne très experte pour jouer impunément avec le feu... car il
+brûle.
+
+Sa voix avait pris un ton dur; ils s'éloignèrent.
+
+Magda se leva et ayant, d'une main un peu tremblante, écarté légèrement
+la tenture, vit Philippe reconduire la jeune fille à sa place. La
+pauvrette paraissait toute confuse; c'est à peine si elle répondit au
+profond salut que lui fit son danseur en la quittant.
+
+Tout ce que le monde cache de haine sourde, de jalousie basse, de
+méchanceté hypocrite, surgissait tout à coup aux yeux de Magda. Ainsi
+flagellée par les propos de cette enfant, certainement inconsciente du
+mal qu'elle venait de faire, la pauvre femme, le cœur défaillant,
+aurait voulu fuir; elle avait chaud et des frissons la secouaient.
+
+La misère de sa vie lui apparut. Aimer et vieillir, n'est-ce pas un
+supplice toujours renaissant? elle sentait qu'il lui fallait se détacher
+de cette pensée pour éviter la fatigue et la ruine complète de son
+corps, et, par une coïncidence douloureuse, tout l'y ramenait dès
+qu'elle tentait d'y échapper.
+
+Rentrée dans son hôtel, elle passa la nuit à remuer ces tristesses et ne
+put s'endormir qu'à l'aide de l'éther. Avant que le sommeil vînt, dans
+la demi-hallucination de cette subtile ivresse qui donne la conception
+de problèmes facilement résolus, elle se demanda pourquoi elle
+persistait à aimer. Puisque son corps se flétrissait, il fallait s'en
+dépouiller, ne le compter pour rien, ne donner à Philippe que la pureté
+d'une tendresse d'âme. Rien ne la ferait plus souffrir alors. Philippe
+serait vraiment et chastement la joie de sa vie. Elle s'endormit ayant
+pris la résolution de se conformer à cette ligne de conduite.
+
+Le matin au réveil, elle retrouva une à une ses pensées de la nuit et
+fut étonnée du calme relatif où elles la laissaient. Oui, elle se
+détacherait de Philippe, ne voulant pas qu'il la précédât dans ce
+renoncement. Cette jeune fille, en critiquant son âge, lui avait donné
+la peur horrible d'un dégoût possible venant de son amant. Ne lui
+faudrait-il pas, tôt ou tard, renoncer à ses caresses? Il était donc de
+toute habileté d'aller au-devant de cette phase et, avec toute la grâce,
+toutes les séductions encore en son pouvoir, de transformer leur amour
+en amitié.
+
+Cela lui déchirait le cœur, mais cette abnégation étant la seule
+manière de conserver Philippe, Magdeleine s'y résolut.
+
+Toute sa journée se passa, à méditer, à retourner en tous sens ce
+douloureux projet.
+
+On était au printemps, cette jolie saison fraîche et ensoleillée, qui
+nous fait vivre dans des contrastes charmants de fleurs cueillies en
+pleins parterres et transportées au salon, où le feu adoucit l'âpreté de
+l'atmosphère.
+
+Vers cinq heures, madame Mirbel monta dans sa victoria et donna l'ordre
+d'aller au Bois. Il avait plu la veille; les arbres d'un vert cru
+presque uniforme, lavés de la moindre poussière, ne présentaient pas ces
+aspects divers de tons jaunes et mourants qu'ils revêtent à l'automne
+comme un manteau de mélancolie; la nature était jeune, uniformément
+jeune. Magdeleine dans une sorte de fantasmagorie voyait défiler la
+longue série des voitures. Quelques saluts échangés lui firent désirer
+d'être hors de cette foule; elle jeta l'ordre au cocher de la conduire
+dans les allées désertes qui avoisinent les lacs et Auteuil. Le
+bercement de la voiture engourdit sa pensée, la détacha des choses
+ambiantes dans un envolement lointain.
+
+En proie à une exaltation étrange donnant à son esprit une lucidité qui
+lui permettait d'embrasser toute sa vie passée, de revivre toutes les
+joies, toutes les espérances, toutes les douleurs déjà vécues, elle
+devint non plus actrice, mais spectatrice de ces événements. Elle fut le
+juge sage et désolé du néant qu'avaient amené l'un après l'autre les
+battements de son cœur. Ses souvenirs d'enfance lui apparaissaient;
+ce temps était la période la meilleure qu'elle eût connue. Elle se
+revoyait petite fille, dans le parc de la Luzière, avec ses fleurs, ses
+arbustes qu'elle instruisait, leur apprenant ses leçons; elle leur
+parlait, les aimait, ils lui semblaient des êtres pensants et souffrants
+comme elle. Pendant bien des années elle n'avait pu cueillir une rose ou
+une branche de lilas sans avoir peur de blesser la plante, vaguement
+craintive d'y voir couler du sang comme d'une blessure humaine. Les
+massifs fleuris, dans le frôlement doux et frais de leur feuillage, lui
+avaient, les premiers, donné la sensation d'une caresse. Quand l'automne
+les dépouillait de leurs feuilles, son âme d'enfant délicate et nerveuse
+s'en effrayait comme d'une maladie ou d'une mort. Pour ne pas les perdre
+tout entiers jusqu'au printemps prochain, chaque année elle recueillait
+dans un album la première et la dernière feuille de ses arbres. Et
+Magdeleine revoyait jusqu'aux inscriptions de l'écriture un peu
+tremblée, grosse, irrégulière et ronde, de sa main d'enfant: «Mon lilas
+blanc de l'allée des mauves.» La date suivait, et cela lui semblait, en
+ce temps-là, des reliques aussi sacrées que celles des mères conservant
+les premiers longs cheveux de leurs enfants.
+
+Puis, en grandissant, d'autres joies succédèrent à ces mystérieuses
+tendresses, à ce temps béni où elle jouait avec les fleurs. L'exaltation
+pieuse de sa première communion la faisait tressaillir, lui prouvant
+ainsi, après tant d'années, que son cerveau vibrait encore à la poésie
+de la Foi.
+
+Qu'importe alors la sagesse des pensées? Qu'importe de chercher à
+connaître les causes par leurs effets? Qu'importent les conclusions
+sceptiques et désenchantées qui en résultent? Magdeleine se souvenait de
+la froideur, des mystères, des replis décevants de certaines âmes et se
+sentait prête à pleurer sur le néant de tout, comme, enfant, elle
+pleurait sur les dernières feuilles brusquement emportées par le vent.
+
+Se mettre au-dessus des événements, accepter la relativité des joies de
+la vie, à commencer par celles de l'amour, s'efforcer de n'en pas
+souffrir, son esprit lui dictait cette philosophie pour son bonheur
+propre autant que pour celui de Philippe... mais son cœur, son lâche
+cœur, se révoltait: l'idée qu'une autre femme prendrait sa place
+auprès de l'aimé, l'anéantissait.
+
+Et elle était malade de ses pensées comme on est malade de son corps...
+et l'idée du repos par la mort pénétrait lentement en son cerveau.
+
+Le Bois, peu à peu, devenait désert. Descendue de voiture, et assez
+éloignée de la route, Magdeleine jouissait d'un calme grandissant. Le
+soleil, tout rouge comme un globe enflammé, s'apercevait très bas dans
+le ciel au travers du feuillage qu'il dorait d'un ton chaud succédant
+au vert éclatant du plein jour. Les oiseaux s'étaient tus, le vent
+s'apaisait, un silence profond montait de la terre. Un peu réconfortée
+par cette paix de la nature, Magda marchait parmi les herbes hautes qui
+fouettaient avec un bruissement monotone et sec le bas de sa robe
+soyeuse; elle allait droit devant elle, plongée dans la mélancolie de
+ses pensées. C'était l'heure langoureuse qui enveloppe les bois à la
+tombée du jour, l'heure pleine d'harmonieux murmures. Une singulière
+vigueur animait maintenant Magda. Au milieu de ce silence relatif son
+âme se tranquillisait. Oui, elle serait l'amie indulgente; dans un élan
+d'abnégation misérable et sublime, elle se promettait de fermer les yeux
+sur les écarts éventuels de Philippe, de l'aimer désormais
+maternellement. Son cœur s'ouvrait à ce sacrifice comme il s'était
+ouvert à la vie d'amour que lui avait révélée son amant. Il
+s'épanouissait, déployait ses ailes, volait vers la souffrance avec
+l'enthousiasme et la magie du martyre.
+
+La pauvre femme croyait ses résolutions des faits accomplis.
+
+Pour la première fois elle formula:
+
+--«Quel bonheur d'être riche!» ne voulant pas voir la douloureuse
+bassesse de pensée qui lui faisait sentir que son luxe la protégeait,
+dans la lutte qu'elle entreprenait de vouloir garder Philippe en n'étant
+plus pour lui qu'une amie.
+
+
+
+
+CINQUIÈME PARTIE
+
+
+C'est une chose cruelle entre toutes de se voir obligé de renoncer à
+l'être sur lequel on a placé toutes ses espérances. Magdeleine essaya
+bien de reprendre une existence active, n'ayant plus seulement Philippe
+pour but unique de ses actions; mais cela lui fit découvrir que sa vie
+ne lui appartenait plus, qu'elle n'était que le reflet de celle de son
+ami, que tous ses sentiments se rapportaient à lui, tristes s'il était
+triste, gais s'ils était gai. Elle vécut alors machinalement; son
+cœur devint fertile en souffrances, surtout lorsqu'elle vit le jeune
+homme accepter sans révolte la situation nouvelle, comme si lui-même
+passait par la même crise. C'était tacitement avouer que l'amour, entre
+eux, était mort.
+
+Magda s'aperçut avec honte et terreur que depuis deux ans déjà, c'était
+presque toujours elle qui suscitait avec une délicate habileté leurs
+rendez-vous au «logis». Fouillant sa mémoire, mettant son cœur à la
+torture, elle se retrouvait provoquant ces rencontres, non Philippe.
+
+Comment n'avait-elle pas senti cela plus tôt? C'est que Philippe, en
+vérité, ne la désirait plus peut-être, mais aimait sa tendresse
+prévoyante; qu'il était distrait d'elle, mais non détaché. La honte de
+cette situation dont elle s'accablait devenait la preuve de son charme
+qui demeurait par delà sa jeunesse.
+
+Alors commença une vie de désenchantement: les jours, les heures
+succédaient aux jours, aux heures, sans apporter de consolation à la
+pauvre créature; il ne s'agissait plus de s'étourdir du mourant amour de
+son amant, mais bien d'elle-même, des souffrances qu'elle se créait.
+
+Il y avait deux mois que Magda avait pris sa résolution quand, un soir,
+Philippe lui dit:
+
+--Chère, n'oubliez-vous pas un peu le chemin du logis?
+
+Elle eut le cœur transporté d'une joie folle et il lui fallut se
+contraindre jusqu'à manquer de souffle, tant son effort fut violent,
+pour ne pas se jeter au cou de Philippe.
+
+Elle murmura, la voix tremblante:
+
+--Bah! tant que cela, croyez-vous? Mon cher, cher Philippe, il me semble
+que notre amour a été si grand qu'il importe peu maintenant, ce détail
+de nos réunions là-bas...
+
+--Détail? Mon aimée en parle à son aise! Ce n'est un détail que pour
+ceux qui n'aiment pas. Pouvez-vous venir demain?
+
+Magda était étonnée qu'il ne se fût pas aperçu de sa nouvelle attitude;
+comme il fallait qu'il l'aimât moins maintenant! Elle eut pourtant le
+courage de dire tranquillement:
+
+--Non, pas demain, je sors tout le jour avec tante Rose.
+
+--Après-demain, alors?
+
+--Non plus; cette fois, j'ai promis de faire des visites, puis un tour
+au Bois avec Marie-Anne.
+
+--Ah! voilà bien des contretemps, voulez-vous...
+
+Elle posa sa main délicatement sur les lèvres du jeune homme, n'en
+pouvant plus du désir de dire oui, de prendre rendez-vous et, cela, pour
+rien au monde, elle ne le voulait.
+
+Tandis que Philippe lui baisait la main, elle balbutia:
+
+--D'ailleurs, je vous verrai ces deux jours, nous en reparlerons; je
+n'aime pas les projets à long terme.
+
+Philippe n'insista plus. Il ne s'apercevait pas des efforts tentés par
+Magdeleine pour se détacher de lui; sa vie d'art et de mondanité était
+trop absorbante pour qu'il ne fût pas fatalement distrait de cette
+préoccupation. Et puis lorsque déçu, triste, il avait besoin de se
+réfugier dans la tendresse d'un cœur, Magda n'était-elle pas là,
+toujours? la foi qu'elle avait en lui rendait le courage à Philippe,
+chassait ses défaillances; entré chez elle démoralisé, il en sortait
+vaillant. Son amour pour madame Mirbel n'était plus autre chose qu'une
+succession de besoins délicats, de cette indulgence maternelle qu'il
+n'avait jamais trouvée chez sa mère, et rien ne l'attachait plus à son
+amie que l'unique nécessité de cette tendresse imposée si doucement par
+l'amour.
+
+Madame Mirbel essaya de faire sa vie hors de Philippe; mais elle s'agita
+sans se distraire, ayant vécu trop occupée de son sourire, de sa parole,
+pour trouver le moindre intérêt à ce qui n'était pas lui.
+
+L'idée sera toujours plus violente que le fait, le désir plus grand que
+le plaisir, plus puissant aussi puisqu'il l'engendre. La pauvre femme
+s'aperçut vite que rien, excepté son amour, ne l'intéressait.
+
+Fugeret assistait, inquiet, à cet arrachement du cœur de son amie;
+souvent il l'interrogeait:
+
+--Eh bien, ça va?... Vous sortez beaucoup, vous êtes très mondaine? vous
+faites bien, il faut réagir, vous amuser...
+
+--Oui, oui, répondait-elle tristement, je m'amuse beaucoup à voir
+combien de temps je vivrai de cette vie avant d'en mourir.
+
+Cette situation de son cœur imprima quelque chose de grandiose à son
+esprit. On ne la vit bientôt plus nulle part; elle vécut dans une sorte
+de retraite, attendant les visites de Philippe comme seule et suprême
+distraction.
+
+Devant l'effondrement de son existence amoureuse, elle se demandait
+quels scrupules puérils l'avaient empêchée d'être plus à lui, toute à
+lui, autrefois, alors qu'il l'aimait si violemment, dans ce temps
+lointain où c'était elle qui espaçait leurs rencontres... Ah, revivre
+ces heures-là!
+
+Elle considérait maintenant son amour comme la vraie, la seule raison
+qu'elle avait eue d'exister. Puis, par un ressaut de son esprit, elle
+rejetait au loin sa chimère, et l'aride formule: «Rien n'est», de
+nouveau la hantait, portant le désarroi jusque dans sa vie physique.
+Combien, cependant il lui était cher, ce lointain passé! Elle découvrait
+que toute la sentimentalité dont elle s'était sentie envahie au début de
+sa passion, avait encore été la meilleure chose qui fût survenue en sa
+vie. Oui, l'amour avait été le soleil de son âme; son misérable cœur
+se trouvait maintenant en lutte avec ses sages et forts raisonnements et
+restait le vainqueur. Pouvait-elle dire vainqueur? Non... mais tout
+torturé, tout pantelant qu'il fût, c'était lui encore qui l'emportait
+sur les meilleurs arguments.
+
+--Je souffre... j'aime... et je ne compte plus, je suis vieille,
+vieille!
+
+Elle ne pouvait secouer l'accablement où la plongeait cette triste
+évidence.
+
+En un besoin de consolation elle se disait: «L'amour n'existe pas, c'est
+un instinct qui tient une place indécise entre les besoins du cœur et
+les besoins du corps... J'aime, pourtant, et rien ne me guérira; cet
+amour est en moi comme les fibres de ma chair, comme la moelle de mes
+os; je perds mon individualité, je ne suis rien autre chose qu'amante.
+L'existence courante et banale ne m'entraîne plus, je la subis et j'en
+souffre. Que m'importe d'être une femme renommée pour mon esprit, mon
+élégance, mes fêtes? C'est pour le monde, c'est pour sa joie propre que
+je suis cela, non pour moi. Que font ces choses à mon bonheur? rien.
+J'arrive à rester des jours entiers sans percevoir la minute qui me fera
+vibrer et me donnera la force de supporter les jours qui doivent suivre.
+Il me semble que ma tête, mon cœur, mon âme, manquent d'aliment. Oui,
+«rien n'est», hors lui, hors mon Philippe. Il est des femmes qui sont à
+la fois et toutes les heures de leur vie, épouses, mères, amantes,
+femmes du monde. Moi j'ai une pensée unique, un but unique, rien ne
+m'en peut guérir, sauf la mort... la mort?
+
+Et, douloureuse, elle allait ainsi se torturant sans arriver à une
+conclusion pratique, et ce long martyre qu'elle ne cessait d'évoquer la
+faisait souffrir et changer effroyablement. Il eût fallu lui faire subir
+l'exérèse: arracher son cœur, nuisible au calme de sa vie.
+
+Un soir, Magda et Philippe convinrent d'aller entendre le lendemain,
+seuls dans la loge de mademoiselle de Presles, un opéra nouveau qu'ils
+avaient jusque-là écouté distraitement. Ils aimaient ces recherches de
+sensations artistiques: rester silencieux au fond de la loge, lui,
+étendu sur l'étroit canapé du salon, elle, assise sur un fauteuil auprès
+de lui.
+
+Madame Mirbel arriva de bonne heure à l'Opéra, afin de ne rencontrer
+personne de ses relations sous le portique ou dans l'escalier. Elle
+espérait trouver Philippe déjà installé dans la loge. Dissimulée par le
+rideau de séparation, lentement elle se dévêtit de sa pelisse. Le
+premier acte s'acheva sans que Philippe parût. Inquiète, angoissée, la
+pauvre femme n'entendit pas une note du second acte, les yeux fixés sur
+la porte qu'elle s'attendait toujours à voir ouvrir; mais, l'acte fini,
+Philippe ne vint pas.
+
+Les pensées les plus navrantes hantèrent alors le cerveau de Magda,
+puis, dans un ressaut brusque lui étreignant le cœur, elle supposa
+qu'il avait oublié leur rendez-vous ou préféré quelque partie de plaisir
+avec des amis. Ainsi, même leurs rencontres pour les seules jouissances
+de l'esprit lui échappaient...
+
+Les actes, les entr'actes se passèrent sans que Philippe entrât.
+Désemparée, lasse à crier, Magdeleine ne voyait, n'entendait plus rien;
+un vide douloureux se faisait en son cerveau; elle avait à peine
+conscience du lieu où elle était.
+
+Elle fut tirée de cette sorte de léthargie en entendant prononcer son
+nom par une voix d'homme dans la loge voisine.
+
+--Il est rare que la loge de mademoiselle de Presles reste ainsi vide;
+lorsque ces dames ne l'occupent pas elles l'offrent à des amis.
+
+--Dis donc, ça dure toujours la liaison de madame Mirbel avec Montmaur?
+
+--Mais oui. Sans vouloir être méchant, c'est même assez drôle de voir ce
+jeune homme aux trousses de cette vieille femme.
+
+--Pas si vieille, reprit une troisième voix. Et encore rudement
+séduisante!
+
+--Eh bien, qu'est-ce qu'il te faut? Elle a au moins cinquante ans.
+
+--Jamais, tu exagères!
+
+--Bah! laissez donc, Montmaur y trouve son profit.
+
+--Oh! oh! c'est raide ce que vous dites là!
+
+--Entre nous, je ne crois pas que ce soit avec ce que lui rapporte sa
+peinture qu'il puisse avoir des chevaux aussi beaux que les siens.
+
+--Mon cher, il a une fortune personnelle très officielle...
+
+--Et puis celle de madame Mirbel, ça fait deux fortunes!
+
+--Quels potiniers vous êtes, s'exclama la voix bienveillante; puisque je
+vous dis que Montmaur a au moins quarante mille livres de rente, sans
+compter sa peinture; et, vous le savez, il vend beaucoup; il a du
+talent!
+
+--Ne le défends donc pas parce qu'il est de ton club, mon vieux! Cette
+chose-là n'arrive pas seulement à lui. Et puis, je ne saurais lui en
+vouloir: quand l'un d'entre nous est sans le sou et qu'il épouse une
+femme riche, n'est-ce pas à peu près la même chose? Seulement je
+constate que la commère est un peu mûre!...
+
+Les rires discrets, puis les voix s'éteignirent.
+
+Madame Mirbel accablée, défaillante, crut étouffer. Elle s'effondra sur
+le divan et tout bas sanglota.
+
+--Mon amour le déshonore, pensait-elle; parce que je l'ai aimé quand
+j'étais jeune et belle, je n'ai même plus le droit d'être son amie.
+Pauvre cher Philippe, pauvre noble enfant, je le déshonore, je le
+déshonore!...
+
+Elle haletait, le visage enfoui dans son mouchoir.
+
+L'affront que ces jeunes hommes lui avaient infligé était peu de chose,
+mais toucher à Philippe, le salir si abominablement, cela, elle ne le
+pouvait supporter. Où donc était la justice du monde qui ne voyait pas
+quels liens purs, maintenant, les unissaient?
+
+Elle se disait: «Je me suis dévouée à lui, je lui ai donné mon âme, mon
+esprit, mon corps, toutes les tendresses de mon cœur et jusqu'à ma
+réputation. Quel sacrifice faut-il faire encore pour avoir le droit de
+rester son amie? Quelle morale guide la foule cruelle? On nous
+absoudrait si notre amour avait été un caprice, on nous accable parce
+qu'il a résisté au temps. Ah, jeunesse sans pitié! je suis la vieille
+maîtresse... Quelle honte... Et ces hommes, ne sachant rien des bonheurs
+que nos cœurs ont eus l'un par l'autre ni de quelles sollicitudes
+j'ai enveloppé sa vie, me méprisent et me condamnent, moi qui ai
+peut-être aidé au développement de son talent qu'ils admirent!»
+
+Un juste orgueil lui venait à cette idée et, la tête appuyée et roulante
+contre la paroi de la loge, elle gémissait:
+
+--Les cruels! Les cruels! S'ils savaient quel cœur ils profanent!
+
+Magdeleine secoua enfin sa torpeur et, pendant le dernier acte,
+profitant du désert des couloirs, elle s'enfuit, son pauvre visage
+meurtri de larmes dissimulé par les dentelles de sa mantille.
+
+Le roulement sourd de son coupé l'engourdit, laissant pour un instant
+son cerveau sans pensées; mais, rentrée dans sa chambre, de nouveau elle
+pleura. Elle allait songer à perte de vue à cet incident douloureux,
+lorsqu'elle aperçut sur la cheminée une lettre de Philippe. Prise de
+remords avant même de savoir ce que l'enveloppe contenait, elle l'ouvrit
+hâtivement. Philippe s'excusait de ne pouvoir l'accompagner à l'Opéra,
+malade qu'il était d'une violente névralgie. Câlinement il regrettait
+qu'elle ne pût venir le soigner, le guérir. L'adieu en était si
+doucement tendre que la pauvre femme éclata en sanglots, baisant mille
+fois les mots qui lui rendaient le courage, en lui montrant sa raison
+d'être dans la vie.
+
+Maintenant toutes sortes de sensations flottaient autour d'elle, de
+tristes, de consolantes; elle ne voulait plus s'inquiéter, mais songer
+uniquement à Philippe, et elle s'endormit dans cette résolution.
+
+Le lendemain, elle s'éveilla tard et brisée. Mademoiselle de Presles
+étant partie depuis quelques jours pour faire une retraite au couvent
+des Ursulines, madame Mirbel ne voulut pas rester inactive, absorbée
+dans ses rêveries, et résolut de faire un pèlerinage au «logis».
+
+Depuis des mois elle n'y était allée. Ils avaient tous deux gardé le
+culte de leur «home» et de temps en temps s'y réunissaient pour causer
+librement en toute intimité de cœur. Jamais Magda ne s'y était
+trouvée seule, mais, après son émoi de la veille et ne voulant pas en
+parler à Philippe, cette visite lui parut nécessaire pour recouvrer la
+paix de son esprit. Elle allait chercher, dans ces témoins muets d'un
+passé d'amour, la force de réagir contre tous les endolorissements de
+son cœur.
+
+Jamais elle n'avait eu la clef du logis; Philippe s'y trouvait toujours
+le premier pour l'introduire; cela ne la fit pas renoncer à son projet;
+arrivée à la porte derrière laquelle elle comptait retrouver le calme,
+presque la joie de vivre, comme elle s'apprêtait à donner au concierge
+de vagues explications, il la reconnut et lui ouvrit.
+
+Les volets fermés, à travers lesquels venaient buter des rais de soleil,
+mettaient un jour doux et vague de chapelle sur tous les objets.
+Magdeleine s'assit sur le divan. Elle revivait sa première entrée, tous
+les souvenirs des heures divines qu'elle avait passées là. Oui, cela la
+calmait; oui, oui, elle avait été aimée, elle avait aimé! Qu'importait
+donc sa souffrance?... ici, il s'était tant de fois agenouillé; là, tant
+de fois il avait proclamé, de sa voix chaude et grave, les beautés de
+son âme, les beautés de son corps et subi le charme de son esprit...
+Elle l'avait enveloppé d'amour comme une mère enveloppe de caresses
+légères le nouveau-né. Elle ne pouvait se lasser de respirer à longs
+traits l'air de ce salon où, ensemble, ils avaient respiré.
+
+Une ivresse lui vint au souvenir de ces joies; elle se trouva ingrate,
+et répéta tout bas ce nom qui était le principe même de sa vie:
+
+--Philippe... Philippe... mon Philippe!
+
+Elle se leva, entra dans la chambre, voulut revoir et toucher son
+peignoir de soie blanche, remplacé souvent, mais toujours refait
+semblable au premier. En ouvrant l'armoire où elle avait coutume de le
+prendre elle ne le trouva pas; inquiète de cette disparition, elle
+chercha dans le cabinet de toilette et l'y découvrit, affalé sur une
+chaise. Le vêtement avait l'aspect vide, mort. Magda le ramassa et,
+soigneusement, s'apprêtait à le remettre en place lorsqu'elle aperçut un
+long bout de point de Venise, arraché. Elle chercha dans sa mémoire la
+dernière fois qu'elle l'avait porté, ne se souvenant pas de l'avoir
+déchiré jamais; cela d'ailleurs remontait si loin qu'une vague tristesse
+l'envahit. Hâtivement elle rangea la robe. Sa joie faite de souvenirs,
+et si douce tout à l'heure, s'évanouit. Elle voulut secouer cette
+mélancolie et retourna au salon. Elle allait ouvrir le piano quand elle
+aperçut une feuille de papier; elle la prit, la tourna machinalement
+entre ses doigts et y découvrit une petite étiquette bleue, glacée, avec
+en lettres d'or le nom d'un fleuriste à la mode.
+
+Des fleurs avaient été apportées là, non pour elle! Comme elle
+froissait le papier un pétale de rose tomba, encore frais, à ses pieds.
+
+Un grand frisson la secoua toute; cette fois elle atteignait au
+paroxysme de la douleur.
+
+Nettement, son cerveau reconstitua ce qui s'était passé: une autre était
+venue... Peut-être même la veille au soir, quand, anxieuse, elle
+attendait Philippe à l'Opéra... On avait profané sa robe, cette
+blancheur nuptiale qu'elle ne revoyait jamais sans une sensation fine de
+bonheur caché. Et Philippe avait permis ces choses!... il avait pu voir
+une femme vêtue de sa robe à elle?...
+
+Ah! l'horrible fin de tout!
+
+Qu'il la trompât, elle y était résignée. Depuis longtemps déjà, elle
+étouffait dans son cœur toute jalousie basse... mais cela, mais
+cela?... Un grand dégoût la prit; pas une larme ne coulait de ses yeux;
+on l'eût tuée sur place plutôt que de la faire se lever du fauteuil où
+elle était clouée, comme paralysée par la douleur.
+
+Une sueur froide perla sur son front, elle s'évanouit.
+
+ * * * * *
+
+Lorsque Magda revint à soi, elle ne sentit plus qu'une grande lassitude
+et un besoin de s'enfuir; elle eut pourtant le courage d'ouvrir le petit
+meuble où les fleurs de sa première nuit d'amour avaient été pieusement
+enfermées par Philippe. Quelles profanations avaient-elles subies
+aussi?... Non, on les avait sans doute oubliées, elles étaient encore
+là, jaunies, séchées par le temps. Magda voulut les reprendre, elles se
+cassèrent, s'effritèrent entre ses doigts avec un bruit sec. La pauvre
+femme eut un sourire amer et dit: «Vous me ressemblez, pauvres fleurs
+vieilles et flétries!»
+
+Quand elle se retrouva dans la rue, Magda n'eut plus qu'une pensée:
+rentrer en hâte. Elle avisa un fiacre, y monta ahurie, ayant à peine la
+force de dire son adresse au cocher. Enfin, elle arriva à l'hôtel, paya
+cette course avec une pièce d'or dont elle n'attendit pas la monnaie,
+et, comme en état de somnambulisme, elle souleva le heurtoir de la porte
+cochère, entra, gagna sa chambre. Là, n'en pouvant plus, elle
+s'affaissa.
+
+Alors, elle s'aperçut que son courageux renoncement avait été un
+décevant sacrifice, une longue agonie, et elle appela la mort.
+
+Peu après pourtant, avec courage, elle tâcha de secouer ses pensées, de
+se reprendre, de raisonner cette nouvelle crise; mais le sentiment de
+douleur qui l'absorbait était plus puissant que toutes les combinaisons
+de son cerveau, elle ne pouvait s'en affranchir.
+
+Le néant de ce pourquoi elle souffrait lui apparaissait avec évidence.
+Elle se disait: «Malgré tout, je souffre», et ne pouvait s'arracher à
+cette souffrance.
+
+Elle se sentait plus haute et meilleure, détachée de la vie, emportée
+par un effort puissant vers l'idéal. A cette minute, si elle avait eu la
+foi religieuse, elle aurait cru à une inspiration divine, à quelque muet
+appel de Dieu. Elle jugeait la vie, sa vie à elle, non pas sévèrement,
+mais, ce qui est pire, justement, et restait effrayée du vide qu'elle y
+découvrait. Lentement se dressaient dans ses souvenirs mille blessures
+reçues, des riens qui lui montraient que Philippe, depuis longtemps,
+avait cessé de l'aimer. Elle semblait lire dans l'âme absente de son
+amant... Il ne l'aimait plus... ces mots-là résumaient la détresse de
+Magda.
+
+Poussant les choses à l'extrême, elle se demandait même si les
+demi-confidences de Philippe à ses amis de club ne lui avaient pas valu
+l'injure de la veille à l'Opéra. Mais alors, qu'était ce semblant
+d'affection, de soins tendres qu'il lui prodiguait encore?... Une
+charité d'amour? douloureuse honte! L'idée d'une tyrannie morale,
+involontairement imposée par elle à son amant, surgit de son esprit:
+
+--Je l'aime, il doit m'aimer, voilà donc le bandeau qui m'aveuglait!
+
+Pour Philippe, son amour était-il autre chose qu'une succession de
+besoins nés d'une tendresse continue? Le mal dont elle agonisait en
+remuant ces pensées la faisait se résoudre à une idée d'arrachement
+brutal, à la mort.
+
+Un foudroyant chagrin l'envahit; elle se sentit tout à coup terrassée.
+Elle songea à cette cause médiocre qui venait de décider de son sort, à
+ces commérages murmurés par des indifférents, entendus par hasard et
+dont les effets se révélaient effroyables.
+
+Elle se souvint du désenchantement de sa visite chez Philippe, plus
+cruel encore. Si un événement futile l'avait empêchée d'aller la veille
+au théâtre, elle n'aurait pas eu l'idée de se rendre au «logis» pour y
+retremper son courage, et n'eût pas vu de ses yeux, touché de ses mains,
+la preuve flagrante du peu de respect de son amant pour leur tendresse
+passée. Sa vie était perdue, finie, elle le sentait, et dans son
+exaltation en arrivait à éprouver un sentiment de dégoût pour la
+faiblesse de Philippe, laquelle, sans amour, le ramenait à ses pieds de
+vieille femme. Elle ne voyait plus que le mensonge de leur pauvre et
+grand amour, la fausseté de leurs plaisirs et de leurs joies anciennes.
+
+Pouvait-il se faire que, aveugle, elle n'eût pas compris plus tôt
+combien Philippe était rassasié d'elle? Être chaste ou être «fille»,
+voilà le dilemme. Ces deux états lui semblaient la seule raison d'être
+des femmes, le terme moyen ne pouvant exister: dupes dans le mariage,
+dupes dans le bonheur qu'elles essaient de se tailler hors du droit
+chemin, voilà le sort des honnêtes femmes.
+
+Cinq heures sonnaient: Magdeleine se leva, alluma les bougies de sa
+psyché et fut effrayée de se voir ainsi défigurée par la douleur. Elle
+n'avait plus quarante-neuf ans, mais soixante. Ses traits s'étaient
+creusés sous l'âpreté de la souffrance; ses yeux semblaient enfoncés,
+les coins de sa bouche tombaient, des plis creusaient ses joues, et la
+malheureuse femme sentait une sueur froide la couvrir. Elle murmura:
+
+--C'est fini!
+
+Oui, tout était fini pour elle; son cœur, son esprit, animés par son
+amour, accoutumés à un noble emploi de leurs sensations, ne pourraient
+s'astreindre à pratiquer la vie banale des femmes de sa condition.
+Puisqu'elle existait par Philippe et pour Philippe uniquement, puisque
+les événements, les mouvements de sa vie n'avaient que lui pour objet et
+pour but, puisqu'il était sa seule raison d'être, oui, tout était fini.
+Ravagée d'amour et de désillusion, il fallait mourir: c'était la
+délivrance, l'éternel repos.
+
+Magdeleine s'étonna de l'égoïsme soudain qui lui faisait compter pour
+rien la douleur qu'éprouverait sa tante; mais sa tante était pieuse,
+elle rapportait tout à Dieu, à la volonté de Dieu, et sa foi ardente la
+consolait de tout.
+
+Par une combinaison étrange de son esprit, Magda qui voulait mourir pour
+le bien de son amant autant que pour se soustraire à sa propre misère
+morale, qui voulait, par sa disparition, épargner à Philippe les soucis,
+les hontes, les mensonges, dans lesquels il allait tomber, ne songea pas
+un instant que ce suicide pouvait planer sur la vie du jeune homme comme
+un remords. Peut-être même la pensée inconsciente du chagrin qu'il en
+ressentirait lui devenait-elle l'infime consolation de son sacrifice. Et
+résolue, elle marcha à la mort.
+
+Dans l'absence de mademoiselle de Presles, absence si favorable à ses
+projets, Magda vit une complicité du hasard; elle voulut choisir le
+moyen le plus pratique de se tuer sûrement et vite.
+
+Absorber du chloroforme?... Avant d'en respirer assez pour mourir, elle
+serait endormie. Alors, qu'imaginer, pour que, à l'instant où le sommeil
+l'envahirait, les linges, sous lesquels son visage serait caché, fussent
+réimprégnés du liquide mortel?
+
+Se noyer?... elle nageait admirablement. L'instinct de la conservation
+ne serait-il pas plus fort que sa volonté? Puis, l'idée de la Morgue, où
+elle serait transportée, la pauvreté cynique du décor et la nudité du
+cadavre, révoltaient ses élégances et sa pudeur.
+
+Le revolver?... Oui; un coup et c'était fait.
+
+Elle alla résolument vers le meuble où l'arme était enfermée. En passant
+devant la glace elle demeura surprise de l'aspect hagard de son visage.
+Elle se regarda avidement, non plus comme tout à l'heure mais dans
+l'ensemble, comme si, pour la première fois, elle se voyait. Son chapeau
+de jais noir posé sur l'embroussaillement de ses cheveux blonds,
+demeurés si beaux avec leurs reflets soyeux de coulée d'or, était tout
+de travers. Dans sa préoccupation, elle n'avait pas même pensé à
+l'enlever. Son regard fixe, sa bouche douloureusement crispée, sa
+pâleur, tout en elle lui parut odieux et ridicule. Alors elle ôta son
+chapeau, reconquit l'expression de ses yeux et, se regardant de nouveau,
+ne vit plus que la trace des ravages émanant de son cœur désespéré.
+
+Elle prit le revolver, posa le canon sur sa tempe. Le froid de l'acier
+la fit tressaillir; sa main tremblait. Elle essaya de reprendre du
+calme, revint devant la glace... mais le tremblement persistait,
+s'accentuait même, devenu maladif, nerveux.
+
+--Je veux mourir, pourtant, dit-elle.
+
+Elle se sentait secouée si violemment par ce malaise qu'elle s'étendit
+sur la chaise longue; lentement elle se calma. Ses idées d'abord
+bourdonnantes et affolées s'apaisèrent. Elle fut étonnée que sa pensée
+de suicide éloignât jusqu'au souvenir de Philippe. Il lui apparut très
+loin, non plus comme la raison même de sa mort, mais à peine simple
+cause déterminante. Doucement une paix l'envahit; elle éprouva une
+tranquillité enivrante. L'idée de mourir n'était plus le résultat d'une
+douleur exacerbée, mais la pensée réfléchie d'un être qui aspire à la
+suprême délivrance. Elle retrouvait en cet instant toute la philosophie
+de sa nature; elle estimait son roman à sa juste valeur, c'est-à-dire le
+néant qu'il avait été et le néant où il la ramenait. Qu'était cette
+humanité? rien. Qu'importent ses progrès, où mènent-ils? Quelle sotte et
+inutile comédie nous jouons dans l'univers!
+
+Et elle refoulait par ses raisonnements cet instinct qui, tout à
+l'heure, la faisait trembler devant l'inconnu de l'éternité.
+
+Magdeleine, apaisée maintenant, se leva, reprit son arme et se plaça
+devant la glace. Sa main se remit à trembler et encore une fois elle
+s'exaspéra devant la lâcheté de la bête vivante, tenant à cette vie que
+son esprit repoussait. Quitte à se manquer, elle approchait de sa tempe
+le canon du revolver, quand tout à coup une pensée l'arrêta... elle
+venait de songer que son mari pouvait la tuer; il ne la manquerait pas,
+lui! Ne l'en avait-il pas menacée souvent si jamais il apprenait qu'elle
+le trompât? et cela non par amour, car l'amour pardonne, mais par
+vanité, par vengeance. Plus d'une fois elle avait senti surgir entre eux
+ce sentiment de haine profonde.
+
+Tout un plan germa, rapide, dans sa tête. Elle regarda la pendule,
+étonnée qu'il ne fût encore que sept heures. Elle s'assit à sa table et,
+arrachant une page d'un large cahier de notes, elle écrivit de la main
+gauche une lettre anonyme à son mari. Elle disait que «profitant de
+l'absence de mademoiselle de Presles, madame Mirbel faisait venir son
+amant chez elle, ce soir même à onze heures. Le mari bafoué pourrait les
+surprendre à moins qu'il ne préférât subir les railleries de ses amis et
+continuer de jouer le rôle ridicule que sa femme lui assignait dans la
+vie».
+
+Magda plia la lettre, la mit sous enveloppe, jeta un vêtement sur ses
+épaules et descendit dans la rue. Puis, arrêtant un fiacre, elle fit
+porter la lettre par le cocher à l'appartement de garçon qu'occupait
+Leprince-Mirbel, rue des Mathurins, depuis la scène qu'ils avaient eue
+au sujet du voyage de Russie.
+
+Elle rentra et de nouveau s'enferma dans sa chambre. Elle ne doutait
+plus de sa mort maintenant. Un grand calme succédait à la surexcitation
+de tout à l'heure. Elle n'accusait plus Philippe; même une tendresse
+allait de son cœur vers lui; il lui avait donné de si ineffables
+joies! De cela seul elle voulait se souvenir. Elle découvrait que ses
+qualités d'excessive sensibilité avaient été ses ennemies. Elle aurait
+dû vivre en cet amour banalement, au jour le jour, sans rien chercher ni
+prévoir et sans souffrir, au lieu de porter tous ses sentiments à
+l'extrême.
+
+Un coup frappé à la porte la tira de sa rêverie; le maître d'hôtel
+venait annoncer que le dîner était servi. Magda avait si pleinement
+renoncé à l'existence qu'elle fut toute surprise de ce rappel aux actes
+accoutumés. Elle pensa:
+
+--Ah! oui, il faut dîner...
+
+La fixité des actions dans les heures l'étonna. Sous la tension
+douloureuse de son esprit, la régularité des besoins de la vie lui
+sembla chose puérile.
+
+Elle descendit pourtant à la salle à manger afin de n'éveiller aucun
+soupçon dans l'esprit de ses gens. En entrant, elle fut surprise de
+l'aspect luxueux de la vaste pièce; les flambeaux, sur la table,
+faisaient briller et étinceler les argents et les ors des objets du
+service.
+
+Elle marchait maintenant comme dans un rêve, surexcitée par cette idée:
+«Dans quatre heures, cinq au plus, je serai morte.» Elle s'étonnait que
+rien ne transpirât de ses pensées, de son attitude, qui fît deviner aux
+gens de service le drame de son cœur. Elle eût voulu sentir sa fièvre
+d'attente se communiquer aux objets qui l'entouraient. Elle touchait
+son verre de cristal gravé aux armes de mademoiselle de Presles, avec
+l'écusson en losange ainsi qu'il se fait pour les vieilles filles, et
+songeait:
+
+--«Demain, tout à l'heure, je serai morte et ce cristal si fin, si
+fragile, demeurera... demain, il y aura encore de la sève, de la beauté,
+de l'éclat dans les fleurs de cette corbeille et je serai morte...
+défigurée peut-être?... sûrement morte!»
+
+Magda s'émotionnait sur elle-même, ne voyait plus qu'elle dans sa vie si
+courte, prise d'un égoïsme bizarre, prête à se dire: «Je vais me
+perdre!»
+
+Sa gorge se serrait, elle ne pouvait manger et ne prenait pas une
+parcelle de nourriture sans être obligée de boire quelques gorgées
+d'eau. Sa vie d'amour si douloureuse avait durci son cœur contre les
+autres, mais non contre elle-même. Se préparant à mourir, elle se
+plaignait, et restait surprise des mesquines raisons qui la poussaient
+au suicide; et pourtant, cette petitesse des choses humaines lui faisait
+plus fermement souhaiter la mort.
+
+Quel chaos, quelle sagesse, quelle folie étaient en elle? elle
+s'étonnait seulement de sa persistance dans la volonté de mourir:
+
+--«Je meurs parce que j'ai cherché le bonheur par l'amour: l'amour dans
+le mariage où une première déception a failli me briser, puis l'amour
+hors du mariage, et, de cette nouvelle déception, je vais mourir...
+Maudit soit le cœur!...»
+
+L'erreur d'aimer lui apparut alors comme un mystère cruel. Elle
+découvrait la dérision qui l'avait poussée à exiger de son esprit une
+raison de cette désillusion immense: où, par deux fois, elle croyait
+trouver la vie, pourquoi trouvait-elle la mort?
+
+Elle se leva. Le domestique, derrière elle, éloigna sa chaise; elle
+suivit avec intérêt ce lent mouvement, et pensa:
+
+«Je ne m'assiérai plus à cette table.»
+
+En se retournant, ses yeux surprirent le regard inquiet du vieux
+serviteur. Magda voulut qu'il conservât le souvenir d'une dernière bonne
+parole, et dit:
+
+--Merci, mon bon François, merci.
+
+Sa voix, qu'elle réentendait depuis des heures de silence et d'angoisse,
+lui parut changée, douce, basse et pourtant si bourdonnante, que ses
+oreilles furent remplies d'une sonorité inaccoutumée. Le silence lui
+sembla ensuite plus profond. Le domestique, inquiet de la voir si
+triste, si absorbée, hocha lentement la tête tandis qu'elle passait
+devant lui.
+
+Magda remonta dans sa chambre. Neuf heures sonnèrent... Comme le temps
+lui paraissait long! Elle rangea autour d'elle; puis, ayant défait son
+lit dans un désordre voulu, elle s'y jeta tout habillée, le cœur
+brisé d'émoi, fascinée, étourdie par cette pensée: «Je vais mourir.»
+
+Songeant tout à coup qu'il fallait se préparer à cette mort et donner
+quelque vraisemblance au prétexte dont elle s'était servi en écrivant à
+son mari, elle passa dans son cabinet de toilette, se dévêtit, plia ses
+vêtements, s'enveloppa d'un peignoir de nuit en batiste si fine que sa
+chair apparaissait en transparence; puis, ayant déroulé ses cheveux,
+cette dernière beauté de la femme, elle se dirigea vers la glace, et,
+après les avoir brossés et parfumés, s'armant de ciseaux, elle les
+empoigna près de la nuque et commença de les couper.
+
+L'acier mordait mal l'épaisse torsade; Magda s'acharnait. Le bruit
+soyeux que les cheveux rendaient, cédant à la morsure des ciseaux, se
+rythmait sous l'effort de ses doigts. Enfin, la masse lui resta dans la
+main et, au dernier coup de ciseau, s'épanouit en gerbe d'or et la
+recouvrit sous une torsion qui sembla le spasme de mort de sa belle
+chevelure.
+
+Magda dit:
+
+«Je commence à mourir.»
+
+Elle détacha un des longs rubans de satin pâle qui nouaient son peignoir
+et lia cette superbe dépouille. Puis, ayant mis le tout dans un carton
+qu'elle ficela et cacheta, elle écrivit l'adresse de Philippe Montmaur.
+Alors, s'étant assise devant le petit bureau d'où si souvent étaient
+partis de tendres billets pour son ami, les yeux voilés de larmes, elle
+lui envoya cet adieu:
+
+«Mon bien-aimé, volontairement je vais mourir. Cher, vous m'avez donné
+des joies inoubliables, des fêtes pour mon cœur et mon esprit.
+Cependant me voici bientôt si vieille que, par dignité pour vous, pour
+moi, pour notre amour, il faut me détacher de vous. Je vous aime trop
+ardemment, mon Philippe, et ne pourrais me résigner à cette séparation
+sans la rendre irrémédiable, éternelle. Triste et faible cœur qui ne
+sait pas vieillir! J'ai pourtant bien essayé de me séparer de vous;
+ai-je jamais murmuré lorsque vous-même, mon cher bien-aimé cherchiez à
+secouer cet étrange joug de nos chairs et de nos âmes, en espaçant vos
+visites, en voyageant? Ne me reveniez-vous pas toujours sinon aussi
+fidèle, du moins aussi épris? Comme je pardonne à celles qui vous
+détournaient de moi si peu et si mal! Je suis pour vous l'unique, comme
+vous êtes pour moi l'unique; quoi que nous essayions, rien ne nous
+arrachera l'un de l'autre; après chaque tentative de séparation, ne
+restons-nous pas plus étroitement unis? Nous avons rencontré «l'amour
+fort comme la mort» dont parle l'Écriture. Mon Philippe, bientôt il ne
+restera du moi que j'ai été qu'un moi misérable et décrépit qui, au yeux
+du monde, compromettrait la pureté de votre vie.
+
+«Je vous aime, Philippe, je vous aime pour votre bonheur, non pour le
+mien, et je vous sais le même dévouement envers moi. Mais notre amour
+s'avilirait dans une plus longue durée: Je deviens vieille... Songez à
+la douleur que ce mot renferme!
+
+»Ne vous étonnez pas, mon doux aimé, de la disparition des fleurs
+séchées qui, lentement, se sont flétries sur notre lit le premier soir
+où je suis devenue votre femme; je les ai reprises tantôt et veux qu'on
+les ensevelisse avec moi.
+
+»Veillez aussi, avec Marie-Anne, à ce que l'on me revête, dans mon
+cercueil, du peignoir mauve que je portais à Fontana et au travers
+duquel j'ai ressenti vos premières timides étreintes.
+
+»Je vous envoie mes cheveux «cette mousse soyeuse, cette coulée d'or»,
+comme vous disiez et que vos mains, que vos lèvres, ont si souvent fait
+tressaillir. C'est de moi ce qui reste de jeune et de beau. Ne pleurez
+pas sur eux en souvenir de celle qui vous les donne. Votre amour lui a
+causé des bonheurs surhumains. Que cette pensée vous soit une
+consolation et apaise votre douleur, mon cher, cher bien-aimé.
+
+»Adieu... Hélas, je ne saurais sans émotion quitter ce papier que vous
+toucherez, que vous lirez, et où je puis encore vous dire: «Je vous
+aime». Adieu, adieu mon Philippe. Je baise vos lèvres et je meurs de
+tendresse dans une dernière ardente étreinte.
+
+»MAGDA.»
+
+ * * * * *
+
+Après avoir écrit cette lettre, Magda sonna, enveloppa sa tête d'une
+dentelle afin que la femme de chambre ne la vît point dépouillée de ses
+cheveux, et alla l'attendre dans le petit salon qui précédait sa
+chambre. Quand la servante fut venue:
+
+--J'ai une violente névralgie ce soir, Pauline, je vais me jeter sur mon
+lit. Je vous donne congé... Vous pouvez passer la soirée chez votre
+sœur; mais auparavant, portez ce carton et cette lettre chez M.
+Montmaur... Dites aussi à tous les gens qu'ils ont leur soirée libre,
+mais qu'on tienne les portes ouvertes et que le portier laisse monter M.
+Mirbel. Il m'a écrit qu'il viendrait me parler ce soir vers onze heures.
+
+Magdeleine savait Philippe à une «première» en compagnie de Jean Biroy
+et de Tanis. Il devait, au sortir de la représentation, aller au bal
+chez madame d'Istres où ils avaient projeté de se retrouver. Oui, elle
+se souvenait d'avoir, avant-hier, dans la journée--lointain passé pour
+elle--combiné leur réunion vers une heure du matin chez les d'Istres.
+Qu'était-il donc survenu pour interrompre le cours de sa résignation, de
+ses renoncements?... Rien: une conversation surprise, une retraite
+profanée, un bout de dentelle déchirée, un papier vide des fleurs qu'il
+avait contenues et qui ne furent pas apportées pour elle.
+
+Sa misère morale amenait son désespoir; la mort allait effacer l'erreur
+de sa vie.
+
+Magda, les ordres donnés, rentra dans sa chambre, rejeta les dentelles
+dont elle s'était enveloppée et, assise au coin du feu, attendit.
+
+Les heures lui paraissaient sans fin. Elle ne pensait plus, elle était
+lasse, la tête vide, avec des idées courtes, vagues, s'entre-croisant,
+se donnant la chasse dans une confusion monstre; elle n'avait plus
+d'énergie, elle attendait la mort.
+
+Onze heures sonnèrent; elle se redressa, nerveuse, haletante. Il ne
+s'agissait plus d'attendre passive, résignée. C'était elle qui avait
+commandé sa mort en exaspérant l'amour-propre de son mari. Effrayée
+d'avoir si peu pensé à la mise en scène de son appartement, dans une
+hâte fébrile elle courut pousser les verrous des portes, et fermer
+solidement celle qui donnait sur le couloir; puis, ferma aussi à clef la
+porte à deux vantaux qui s'ouvrait du petit salon dans sa chambre, mais
+en ayant soin de baisser l'armature de fer du haut et de lever celle du
+bas de façon que, sous une forte secousse, elle pût céder. En effet, il
+était à prévoir que Leprince-Mirbel s'étant heurté inutilement à la
+porte du couloir, courrait, exaspéré, à celle du salon pour surprendre
+sa femme avec son amant.
+
+Magda jeta au hasard ses jupons soyeux sur la chaise longue et mit du
+désordre dans la chambre, laissant traîner sur le tapis la courte-pointe
+du lit, heurtant du poing les oreillers qui prirent des poses effarées
+dans leur fouillis de guipure. Ces préparatifs achevés, n'en pouvant
+plus d'angoisse, elle attendit.
+
+Les bruits de la rue s'apaisaient; quelques voitures passèrent, mais
+aucune ne s'arrêta.
+
+Magda s'effraya alors de la possibilité que son mari ne vînt pas, qu'il
+n'eût point reçu la lettre ou qu'il dédaignât de se venger.
+
+Quel sentiment pouvait armer sa main? l'amour?... mais depuis si
+longtemps il ne l'aimait plus!... la haine?... Elle en ressentait si peu
+pour lui qu'elle l'avait déchargé de la justice humaine en s'accusant de
+sa mort dans une lettre, à lui adressée, qu'elle venait de poser sur la
+cheminée.
+
+Elle fut atterrée de découvrir que seuls, le respect humain, la vanité
+blessée, l'orgueil, pouvaient entraîner cet homme jusqu'à l'assassinat.
+Sa mort dépendait de cet imperceptible point de folie humaine.
+
+Dans cette attente, une exaspération la prenait et elle n'était plus
+défaillante. Absorbée par le désir croissant d'en finir, elle ne tenait
+plus en place. Prise d'une rage contre l'homme qui retardait sa
+délivrance, elle criait, étendue sur son lit, la tête enfouie dans les
+oreillers:
+
+--Le lâche, le lâche, il ne viendra pas; non, non. Ah, je veux mourir,
+je veux mourir!
+
+Sa voix s'entrecoupait de sanglots haletants et sans larmes, étouffés
+comme une plainte d'amour.
+
+Tout à coup elle entendit des pas précipités, la serrure grinça... la
+porte qui donnait sur le couloir fut ébranlée violemment et, du dehors,
+la voix de Leprince-Mirbel cria, terrible:
+
+--Ouvrez, Magdeleine, ouvrez... je vous l'ordonne... mais ouvrez donc!
+
+Elle se dressa, pâle, et murmura: «Enfin!» bien que son cœur se prît
+à battre à lui faire perdre le souffle.
+
+Mirbel s'acharnait à la porte... Magdeleine, rapidement, se leva, ferma
+brusquement le cabinet de toilette; ce bruit redoubla l'exaspération de
+son mari; il hurla:
+
+--Ah! il s'enfuit, le misérable!
+
+Puis un silence se fit.
+
+Magda comprit que son mari, suivant de point en point la tactique
+qu'elle avait prévue, se dirigeait vers le salon. Alors, il se passa en
+elle quelque chose de bizarre: prise d'une peur instinctive, prête à
+défaillir, elle courut s'enfermer dans le cabinet de toilette.
+
+La porte donnant sur le salon retentit de coups précipités, et dans un
+choc, céda. A ce bruit qu'elle guettait, Magda retrouva sa force de
+volonté. Elle sortit du cabinet de toilette et se trouva en face de
+Mirbel qui, voyant comme dans un éclair le désordre de la chambre, sa
+femme en robe de nuit froissée, ouverte sur la poitrine, le visage
+défait, avec l'étrange aspect que lui donnaient ses cheveux coupés;
+convaincu de sa trahison, l'ayant vue refermer rapidement la porte et
+sembler en vouloir défendre l'entrée en la couvrant de son corps, les
+bras étendus, Mirbel, fou de rage, tira sur elle presque à bout portant
+deux coups de revolver. Des gouttes de sang perlèrent sous le sein
+gauche de Magda et tachèrent la valencienne et la batiste de son
+peignoir. Elle fit quelques pas, s'affaissa à genoux sans un cri. Son
+corps mince et souple tomba, inerte, sur la fourrure blanche de la
+descente de lit.
+
+Elle était morte.
+
+Mirbel se précipita dans le cabinet de toilette à la recherche de
+l'amant et resta atterré devant l'ordre qui y régnait, faisant contraste
+avec le désordre de la chambre. Nulle possibilité ni trace d'évasion.
+Les triples rideaux de soie des fenêtres avaient, en leurs plis,
+l'immobilité rigide et chaste d'une nappe d'autel; nulle porte, nul
+recoin pour s'enfuir ou se cacher. Terrifié, il rentra dans la chambre.
+Ses yeux hagards, à force d'interroger les objets, aperçurent une grande
+enveloppe sur la cheminée avec cette suscription:
+
+«A monsieur Leprince-Mirbel.»
+
+Il se précipita; ses mains tremblaient. Il brisa le cachet et lut:
+
+«Ne vous accusez pas de ma mort, je me suis tuée volontairement,
+dégoûtée de la vie, n'ayant plus la force ni le courage de la subir.
+C'est moi qui vous ai écrit la lettre qui arma votre main.
+Pardonnez-moi, comme je vous pardonne, le mal que nos natures si
+différentes se sont fait, et vivez sans remords: vous n'êtes pour rien
+dans la suprême détermination que j'ai prise.
+
+»MAGDELEINE.»
+
+ * * * * *
+
+Leprince-Mirbel resta un temps les yeux fixés sur la lettre,
+reconstituant les péripéties de ce drame. Puis, ayant vaguement compris,
+il s'approcha de Magdeleine, la souleva avec effort, la posa doucement
+sur le lit et la contempla. Le sang qui fluait en mince filet des lèvres
+de la morte, immobilisées comme dans un sourire, s'échappa tout à coup
+avec plus d'abondance. Mirbel voulut l'étancher; ce geste l'ayant mis en
+contact avec la chair tiède de sa femme, il se jeta en sanglotant sur le
+lit où, pâle, redevenue jeune et belle dans le calme de la mort, Magda
+semblait dormir.
+
+
+FIN
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--128-1-21.--(Encre Lorilleux).
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Maudit soit l'Amour, by
+Hermine Oudinot Lecomte Du Noüy
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MAUDIT SOIT L'AMOUR ***
+
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+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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